La Maréotide : région fertile de la chôra d’Alexandrie, carrefour du commerce à l’époque gréco-romaine
p. 81-104
Résumés
La Maréotide est la région entourant le lac Mariout tel qu’il existait avant l’époque moderne. Aujourd’hui sub-désertique, elle était dans l’Antiquité une région très prospère où les activités agricoles et artisanales étaient importantes. Le lac Mariout, véritable mer intérieure, était le lieu d’un trafic intense entre Alexandrie, sa chôra, le reste de l’Égypte et des régions plus lointaines via les ports de la mer Rouge. La mise en place de l’exploitation des rives du lac semble être l’œuvre des Ptolémées, comme le prouvent les récentes fouilles et études effectuées sur la rive sud du lac. À partir de la conquête romaine et jusqu’à la période islamique, la région du Mariout connaît un essor important. De nombreuses installations ponctuaient les rives du lac : agglomérations, riches villas agricoles. Depuis 2003, le Centre d’Études Alexandrines (CNRS, USR 3134) mène des recherches sur le site de la presqu’île de Maréa. La nature même de ce site, bien circonscrit par le fait qu’il est implanté sur une île, permet une étude d’ensemble de ce quartier d’habitat en partie à vocation artisanale, tout en le replaçant dans son environnement immédiat.
The Mareotis is the region surrounding Lake Mariut, as it existed before the modern period. At present this region is sub-desertic. But it was in Antiquity a very prosperous region where agricultural and craft activities were important. Lake Mariout, real inland sea, was the place of an intense traffic between Alexandria, the chôra, the rest of Egypt and further afield via the ports of the Red Sea. The commercial and agricultural development of the lakeshores seems to have been the work of the Ptolemies, as demonstrated by recent excavations and studies undertaken on the southern bank of the lake. From the Roman conquest and until the Islamic period, the region Mariut has rapid expansion. Many installations were located on the shores of the lake: towns, rich farm-house estates. Since 2003, the CEAlex (CNRS USR 3134) had been working on the Marea/Philoxenite peninsula. The nature of this site, located on an island and therefore well defined, allow the overall study of the area of which vocation is partly craft, while placing it in its immediate environment.
Entrées d’index
Mots-clés : artisanat, chôra alexandrine, commerce, exploitation agricole
Index géographique : Maréotide, Alexandrie, Mariout, Maréa/Philoxénité
Texte intégral
1. Présentation géographique et géomorphologique : un carrefour entre Nil et Méditerranée
1L’appellation Maréotide vient de l’Antiquité. Elle désigne l’ancien district de Maréotis, région entourant le lac Mariout tel qu’il existait à l’époque, sans compter les abords d’Alexandrie (fig. 1). Le Mariout fait partie de la ceinture lagunaire du delta du Nil entre la Méditerranée et le continent. Il est situé dans une configuration particulière sur la marge nord-occidentale du delta du Nil, caractérisée par la présence de très anciennes dunes littorales allongées parallèlement au trait de côte. Le paysage est une succession de dépressions et de dunes fossiles. Alexandrie a été implantée sur l’une d’elles : la ride d’Abousir ou ride II, appelée taenia. De topographie irrégulière, elle culmine à 35 mètres d’altitude. Plus au sud se trouve la ride de Gebel Mariout ou ride III, culminant à plus de 40 mètres d’altitude1. Le Mariout occupe la dépression située entre ces deux rides depuis Alexandrie en allant vers l’ouest (vallée du Mariout). Dans sa partie orientale, il est orienté nord-ouest/sud-est (bassin du Mariout) et constitue une frontière entre le delta du Nil et le désert occidental (ou désert libyque). Cette configuration géographique fait du Mariout une entité complexe, carrefour entre les dynamiques maritime et deltaïque, sous influence climatique du désert. Les sources hydrologiques possibles du bassin sont donc la mer et le Nil.
2L’antique lac Maréotis était une véritable mer intérieure, s’étendant vers l’ouest le long de la côte méditerranéenne et s’enfonçant profondément vers le sud pour sa partie orientale. D’après Strabon, le lac avait une largeur de plus de 150 stades et un peu moins de 300 stades de longueur, ce qui correspond à environ 30 km nord-ouest/sud-est et 60 km nord-est/sud-ouest2. Les différents canaux le reliant au Nil permettaient de maintenir un niveau d’eau suffisant pour la navigation et le lac communiquait avec la mer en plusieurs endroits par des déversoirs aménagés à travers la taenia. Un passage permettait aussi de diriger le trafic vers le canal d’Alexandrie. Les récits de Strabon ou encore de Pline attestent l’existence d’un grand nombre de canaux dérivés du Nil et ouverts à la navigation aboutissant au lac Mariout3.
3Depuis une trentaine d’années, le paysage de la Maréotide est en pleine mutation. L’expansion d’Alexandrie et les remembrements agricoles ont provoqué la quasi-disparition du lac au sud de la ville. Certaines zones servent même de dépotoirs à proximité de la mégapole. Les zones industrielles ou pavillonnaires, quant à elles, s’étendent toujours plus vers l’ouest sur les rives du lac. Le bassin du Mariout, aujourd’hui très artificialisé, est divisé en plusieurs sous-bassins qui répondent à différentes fonctions : viviers, salins ou encore réception d’eau d’irrigation de la marge occidentale du delta du Nil. Dans le bassin situé à proximité d’Alexandrie, le niveau du lac est maintenu artificiellement à 2,5 mètres sous le niveau de la mer. Le pompage des eaux lacustres, rejetées dans la mer à El-Mexx, à 6 km à l’ouest d’Alexandrie, a permis une extension considérable du territoire cultivable de la région d’Alexandrie autrefois sous les eaux. Quelques zones couvertes de roseaux sont encore relativement bien préservées. Des pêcheurs y circulent sur des barques à fond plat empruntant d’étroits chemins, témoins de ce que pouvait être une partie de cette région dans l’Antiquité, décrite par Héliodore au iie ou iiie siècle ap. J.-C. ou Achille Tatius au iie siècle ap. J.-C.4.
4Dans le cadre du Centre d’Études Alexandrines, les travaux menés par Ismael Awad sur l’évolution du lac Mariout à partir des cartes ont permis d’étudier de façon précise les fluctuations des eaux du lac entre 1801 et aujourd’hui5. Durant cette période, le lac a perdu près de 80 % de sa surface. C’est surtout entre 1801 et 1866 que la perte des eaux s’est faite la plus intense : 50 % du lac a été perdu à cause de l’assèchement et des remblaiements. Depuis le début du xxie siècle, le phénomène s’est à nouveau accéléré : 2 % de sa surface ont disparu en seulement 4 ans. La vallée du Mariout, c’est-à-dire la partie qui s’étend à l’ouest d’Alexandrie, n’a pas perdu beaucoup de sa largeur, mais plutôt de sa longueur. C’est surtout le bassin du Mariout, la partie s’étendant vers le sud à l’arrière d’Alexandrie, qui a pratiquement totalement disparu. Actuellement on estime que l’étendue du lac ne représente plus que 13 % de son équivalent antique (fig. 2)6.
Fig. 1. Carte de l’Égypte

archives CEAlex
Fig. 2. Le lac Mariout : au dessus son état en 1801, connu par les cartes de la Description de l’Egypte ; en dessous son état actuel

I. Awad, archives CEAlex
2. Présentation historique : un carrefour entre Alexandrie et sa chôra
5Deux phénomènes rendent difficile la restitution des paysages de la Maréotide antique : d’une part l’effet de subsidence, c’est-à-dire l’enfoncement des terres que subit la région au même titre qu’Alexandrie, et d’autre part l’assèchement du lac. Mais bien qu’il y ait eu affaissement des sols, ces faits conjugués permettent l’accès aux sites portuaires lacustres. Il est donc assez compliqué de donner une image parfaite des paysages de Maréotide aux époques hellénistique et romaine. Un des moyens pour y arriver est de croiser les données des différentes sources qui peuvent révéler des informations à ce sujet : données textuelles (descriptions fournies par les auteurs anciens : Strabon, Pline, Claude Ptolémée, Héliodore...), données iconographiques (mosaïques nilotiques : mosaïque de Palestrina, panneaux en opus sectile de Cenchrées...), données cartographiques (cartes anciennes des voyageurs et de l’Expédition d’Égypte), données archéologiques (prospections et fouilles) et géologiques.
6Les zones proches d’Alexandrie ont été très peu explorées et étudiées, et les infrastructures qui devaient s’y trouver dans l’Antiquité ont été détruites. La carte de l’Expédition d’Égypte reste un document primordial pour la connaissance de ce secteur de la Maréotide. Actuellement la quasi-totalité des vestiges antiques a été détruite par l’implantation d’industries, par l’extension de la ville et par les remembrements agricoles. La partie ouest du lac Mariout est mieux connue grâce aux recherches archéologiques effectuées au xxe siècle. Mieux préservée au cours de l’histoire, elle connaît actuellement une destruction similaire à la partie est du lac.
7Dans l’Antiquité de très nombreuses installations rythmaient les rives du lac : agglomérations, villas agricoles et installations portuaires. Strabon, au ier siècle av. J.-C., et plus tard Claude Ptolémée, au iie siècle ap. J.-C., parlent des villes et des ports situés sur la taenia, comme Taposiris Magna, Plinthine, Nikiou, Chersonesos (fig. 3)7. Ces auteurs ne citent pas ou peu de ports sur la rive sud du lac, mais la quantité et l’importance des sites archéologiques repérés, que ce soit, au xixe et au début du xxe siècle, par les savants de l’Expédition de l’Égypte, par Mahmoud Bey El-Falaki8 ou A. De Cosson9, ou encore par les travaux plus récents10, témoignent de l’existence de nombreux ports locaux en relation avec l’arrière-pays agricole.
8Malgré la mauvaise réputation de cette région11, la plupart des auteurs antiques en louent la richesse. Strabon nous dit que le lac Maréotis « renferme huit îles et tous ses bords sont couverts de riches habitations »12. Aux époques hellénistique et romaine, une grande partie de la prospérité d’Alexandrie reposait sur l’exploitation de cet arrière-pays riche, situé le long des rives du lac Maréotis, où blé, vignes et oliviers poussaient en abondance. Dans son étude géologique du Mariout, R. Fourteau confirme que le climat et la constitution du lac font de ce territoire une région agricole par excellence13.
9La production suffisait aux besoins immédiats de la capitale et une partie non négligeable était exportée assez loin14, comme le prouvent la cargaison d’amphores de vin du Mariout découverte dans une épave du golfe de Fos près de Marseille, ou encore les découvertes faites en Crète, sur la côte anatolienne, à Athènes, ou en Italie15. Les productions de l’artisanat local, comme le verre dont on a des traces de productions primaires et secondaires à Taposiris Magna ou encore à Maréa/Philoxénité16, ajoutaient à la richesse du marché. Le lac constituait donc une extraordinaire voie de communication pour les marchandises venant du delta, de la riche province de Cyrénaïque à l’ouest, de l’arrière-pays alexandrin et de régions plus lointaines, comme l’Inde via les ports de la mer Rouge. Le trafic était intense et Strabon en témoigne. Il souligne qu’il arrivait à Alexandrie plus de marchandises par le biais du lac que par la mer : le port lacustre d’Alexandrie était « devenu plus riche que le port maritime »17.
10Des sources textuelles18 suggèrent une longue histoire de la production du vin en Maréotide. Mais la mise en place de l’exploitation intensive des rives du lac semble avoir été l’œuvre des Ptolémées, comme le prouvent les récentes fouilles et études menées sur la rive sud du Mariout, qui ont révélé des productions importantes d’amphores dès le iiie siècle av. J.-C. Et tout indique qu’à partir de la conquête romaine, la région du Mariout connaît un essor important. La majorité des sites repérés autour du lac remonte à cette période et fonctionne pendant toute l’époque byzantine.
11Très tôt, l’arrière-pays alexandrin voit se développer les premières communautés monastiques chrétiennes. La première est Saint-Ménas (Abou Mina) fondée au iiie siècle au sud-ouest d’Alexandrie, à la limite de la Maréotide. Elle devient rapidement un des lieux de pèlerinages les plus importants de l’Antiquité comme l’attestent les découvertes d’ampoules eulogiques de Saint-Ménas emportées par les pèlerins jusqu’aux confins de l’Empire19. Ce sanctuaire domine très longtemps la vie religieuse et économique de la région, attirant hommes et marchandises. Sur la route côtière de Libye, c’est-à-dire celle qui passe par la taenia, des monastères étaient implantés aux environs des bornes miliaires d’où ils tiraient leur nom, rythmant le parcours entre Alexandrie et Saint-Ménas. Ils étaient des lieux d’enseignement, mais aussi de productions artisanales - vannerie et corderie - et de commerce.
12La conquête arabe marque un tournant dans l’histoire de cette région. L’hégémonie des monastères sur l’administration et l’économie de la Maréotide est progressivement remise en cause. Les pèlerinages se raréfient, privant les communautés religieuses de leur principale source de revenu. Les populations bédouines colonisent progressivement les terres. La province passe alors d’une économie fondée sur une exploitation intensive de la terre à une économie fondée sur l’élevage extensif et la culture de petites parcelles20. La plupart des infrastructures mises en place pour accueillir les pèlerins ou liées aux productions agricoles sont abandonnées. Alexandrie perd sa place de capitale au profit de Fûstat et de premier port du pays au profit de Rachid (Rosette). Le trafic sur le lac se raréfie et les ports lacustres perdent de leur importance. Les canaux navigables qui alimentent le lac en eau douce ne sont plus entretenus. C’est vers cette époque que le lac commence à se tarir. Autrefois prospères les rives du lac, ainsi que les hautes terres louées depuis les temps pharaoniques pour la production d’olives et de vin de grande qualité, deviennent peu à peu désertiques.
3. Les apports de l’archéologie
3.1. La trilogie villa - pressoir - ateliers d’amphores
13Les recherches de Jean-Yves Empereur et Maurice Picon sur les ateliers d’amphores et de céramiques le long des rives du Mariout revêtent une valeur toute particulière pour la connaissance de cette région et de l’Alexandrie antique21. Les prospections de surface qu’ils ont menées dans les années 1980 et les découvertes faites au hasard des destructions ont permis de repérer plus d’une trentaine de sites d’ateliers d’amphores vinaires, dans la zone du bras ouest du lac, la plupart située sur la rive sud (fig. 4). Bien sûr, il ne s’agit que d’une infime partie du nombre initial des fours et ateliers qui ont existé sur les rives du lac. Les plus visibles en surface sont des dépotoirs dont certains pouvaient encore atteindre plus de 10 m de haut sur 30 m de long au moment des prospections (fig. 5 et 6). Actuellement il ne reste pratiquement plus aucun des kôms dépotoirs intacts, victimes de l’urbanisation galopante que connaît la région. Certains sites de fabrication d’amphore ont livré des fours, mais aussi des aires de séchage et de stockage. Les ateliers d’amphore de Maréotide ont produit quatre types principaux d’amphore avec des variantes suivant les périodes : le type AE1 (iiie-iie siècle av. J.-C.), le type AE2 (fin iiie-début ier siècle av. J.-C.), le type AE3 (ier-iiie siècle ap. J.-C) et le type AE4 (ier-iiie siècle ap. J.-C). Le type AE5 (mi vie-ixe siècle ap. J.-C.) semble être exclusivement produit dans les ateliers d’Abou Mina (fig. 7).22 Parmi les structures de combustion, certaines sont imposantes (fig. 8) et témoignent d’une très importante production au sein même des ateliers : à Borg El-Arab, le four à amphores a un diamètre d’à peu près 12 mètres (fig. 9 et 10) ; celui découvert récemment sous la basilique de Maréa dépasse les 10 mètres de diamètre23.
Fig. 3. La Maréotide : en rouge les villes antiques ; en vert, les villes modernes

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Fig. 4. La trilogie villa - pressoir - ateliers d’amphore en Maréotide d’après les découvertes archéologiques : les ateliers d’amphore en rouge ; les pressoirs en bleu ; les villas en jaune

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Fig. 5. Kôm à amphores - dépotoir d’atelier sur la rive sud du Mariout

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Fig. 6. Kôm à amphores - détail d’un dépotoir d’atelier sur la rive sud du Mariout

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Fig. 7. Classification des amphores égyptiennes produites en Maréotide

dessins N. Sigalas ; Empereur 1998, p. 77-78, fig. 2 à 6
Fig. 8. Four à amphores de la Route du Caire km 203

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Fig. 9. Four à amphores de Borg El-Arab

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Fig. 10. Borg El-Arab : à gauche, plan du four à amphores ; à droite, plan du pressoir : type 4 de Rodziewicz

dessins M. Rodziewicz ; El-Ashmawi 1998, p. 56 et 60, fig. 1 et 7
14Dans ce même secteur, une trentaine de pressoirs à vin ont été dégagés (fig. 4)24. Les recherches menées par Mieczyslaw Rodziewicz sur ce sujet lui ont permis de proposer une typologie des pressoirs de Maréotide construite à partir de critères fonctionnels25. Cette typologie, qui couvre une période allant de l’époque ptolémaïque jusqu’au viie siècle, comporte huit types dont six modèles de base et deux composites (fig. 11). Pour simplifier, le principe est le suivant : depuis la (ou les) zone(s) de foulage, le moût se déversait directement dans une profonde cuve par une bouche en forme de tête de lion. La cuve d’une grande capacité pouvait recevoir entre 20 et 50 hectolitres de moût, quantité considérable, inhabituelle dans le monde grec à l’époque (fig. 12 à 15). La présence d’une presse pouvait aussi participer à l’extraction du jus de raisin qui se déversait par une canalisation dans la même cuve dans la plupart des cas (types 1 à 6) ou dans une seconde cuve spéciale (type 7). D’après M. Rodziewicz, le traitement différencié des jus de raisin extraits des deux manières (foulage et presse) et stockés séparément peut signifier qu’il existait une volonté d’obtenir deux types de vin d’une même sorte de raisin. Les Grecs d’Alexandrie ont très vite adopté les méthodes égyptiennes de vinification qui convenaient mieux au climat du pays26. Cette pratique, attestée par les papyrus27, consistait à faire fermenter le moût dans la cuve pendant quelques jours, puis à le transvaser directement dans les amphores sans passage par les pithoi ou dolia. Des études récentes portant sur des contrats égyptiens de vente de vin avec livraison différée mettent en cause cette vision couramment répandue des méthodes de vinification utilisées par les Grecs en Égypte : le moût était versé dans des cuves de fermentation, grands pithoi partiellement enterrés, pendant plusieurs semaines avant d’être mis en amphore28. Toutefois en Maréotide aucune installation de ce genre n’a été découverte à ce jour. La disparité entre les données issues de certaines sources textuelles et les découvertes archéologiques laisse donc, pour le moment, la question ouverte. Il apparaît que sous les Ptolémées les pressoirs de Maréotide sont similaires à ceux de Délos à l’époque hellénistique. Puis des versions améliorées avec la presse à vis sont en activité au moins dès le iie siècle ap. J.-C. Enfin les grands types composites dateraient de l’époque chrétienne (ils apparaissent peut-être avant, mais nous n’en avons aucune trace archéologique).
15La concentration sur la rive sud du lac des ateliers d’amphores est due bien sûr en partie à la présence d’argile appropriée mais aussi à l’existence d’installations viticoles en bordure de lac et dans l’arrière-pays. Ainsi à proximité de certains ateliers et pressoirs à vin, plusieurs très grandes villas agricoles ont été en partie fouillées (fig. 4)29. Certaines datent de l’époque impériale. Elles impressionnent toujours par leur superficie et par la très grande qualité de leurs aménagements intérieurs ou annexes (thermes privés...).
16Il semble que les exploitations vinicoles dispersées possèdent leur propre atelier. Le site de Saint-Ménas a livré ce genre d’ensemble : villa-pressoir-atelier (fig. 16). Dans ce cas, la production transformée était emballée sur place et transportée par route jusqu’au Mariout afin d’alimenter les marchés. Installé sur le tombeau du Saint, le site devient une véritable ville sanctuaire à son apogée aux ve-viie siècles qui accueille des foules considérables de pèlerins venant de très loin. Autour des bâtiments religieux, il comprend des ensembles de thermes publics, des habitations, des puits et de nombreux ateliers de potiers. Ces derniers produisent des conteneurs pour la diffusion des productions agricoles locales transformées sur place, de la céramique utilitaire, mais aussi des ampoules eulogiques produites en masse du ve au viie siècle et diffusées par les pèlerins dans tout le monde connu30.
Fig. 11. Typologie des pressoirs de Maréotide d’après M. Rodziewicz

dessins M. Rodziewicz ; Rodziewicz 1998, p. 32-33 , fig. 1 et 2
3.2. Relations entre villas agricoles et aménagements portuaires
17M. Rodziewicz a mis en étroite relation les villas agricoles et les aménagements portuaires sur les rives du Mariout et a ainsi souligné l’importance du lien qu’il pouvait y avoir en Maréotide entre échanges commerciaux et riches villas agricoles. Ses études sont fondées sur les différentes données archéologiques et l’iconographie des représentations nilotiques, comme la mosaïque de Palestrina et les panneaux en opus sectile de Cenchrées31. Plusieurs types d’installations portuaires existaient sur les rives du Mariout dans l’Antiquité. Et à l’exception de grands ports lacustres comme Taposiris Magna ou Maréa/Philoxénité, trois types ont pu être identifiés :
les ports entourés de quais artificiels qui forment un bassin fermé avec une ou deux entrées surveillées,
les ports ouverts avec piliers qui s’étendent dans le lac et ne sont pas entourés par des jetées,
les petits ports fermés creusés dans le rocher du type du kibôtos d’Alexandrie.
18La quantité des vestiges d’aménagements, de structures autour du lac Mariout, que l’on pouvait encore voir il y a quelques années confirme l’existence durant l’Antiquité d’un grand nombre de petits ports, éléments essentiels dans un système de transport efficace et bon marché pour les produits locaux, en particulier agricoles, qui fournissaient quotidiennement les marchés d’Alexandrie via son port lacustre.
19Sur les mosaïques nilotiques, les paysages représentés32 sont des paysages lacustres, parfois marécageux dont la faune et la flore sont extraordinairement riches, où l’on trouve de nombreux et riches bâtiments individuels, des maisons-tours, des vignobles et des ports souvent de petites tailles. Les représentations de débarcadères pour les petits bateaux qui circulent sur le lac ne sont pas rares : escaliers situés en face de bâtiment et donnant accès à l’eau, aménagements indispensables sur le lac où le niveau de l’eau varie au cours de l’année en fonction de la crue du Nil. Les mosaïques et panneaux en opus sectile montrent des infrastructures portuaires similaires à ce que l’on trouve sur les sites archéologiques, notamment à Maréa/Philoxénité : trois longues jetées et des escaliers dans le grand port ouest ; escaliers de débarcadère pour la villa située à la pointe nord de la presqu’île. Les représentations des rives du lac sur les mosaïques nilotiques sont cohérentes avec les découvertes archéologiques : elles nous montrent l’importance des villas qui possèdent un port sur le lac.
20Tous les ateliers d’amphores découverts jusqu’à présent au bord du lac Mariout, que ce soit en prospection ou en fouille, semblent liés à une villa agricole lacustre possédant un port et des installations pour le traitement des produits agricoles. L’exemple de l’atelier de Borg El-Arab est le plus évident. Situé à 60 km à l’ouest d’Alexandrie sur la rive sud du lac, il apparaît de toute évidence dans un contexte plus large de domaine rural daté du milieu du ier siècle ap. J.-C. Ce domaine rural produit du vin, des amphores à vin ainsi que d’autres biens et a été équipé de son propre port constitué d’une jetée de 2 m de large en pierre à l’ouest du principal bâtiment et relié par une petite route en blocs de calcaire concassés33.
21Et si à Taposiris Magna ou à Maréa/Philoxénité on utilise les grands ports lacustres, d’autres ont dû construire leur propre petit débarcadère sur la rive de leurs ateliers, ce qui permet aux produits d’être, quelle que soit leur destination, transportés au sud et au nord par la voie navigable.
22Et « ... c’est ainsi la trilogie villa viticole-pressoir-atelier d’amphores que l’on retrouve ici suivant un schéma connu par ailleurs, notamment dans la Crète impériale. Les propriétaires de la villa installent sur leur domaine un atelier céramique afin d’emballer sur place leur production vinicole : les amphores étaient façonnées, cuites, préparées dans l’atelier, remplies de moût au pressoir voisin [...] puis directement chargées sur les navires qui sillonnaient le lac Mariout, en direction d’Alexandrie et de plus lointains marchés. Les ateliers céramiques répondaient également aux besoins de la villa, en vaisselle commune, fine, voire en éléments architectoniques (briques, tuiles, etc) »34.
3.3. Maréa/Philoxénité : un site exemplaire ?35
23L’étude de Maréa/Philoxénité et les découvertes archéologiques faites sur la presqu’île depuis 2003 par le Centre d’Études Alexandrines, éclairent encore un peu plus notre connaissance du lac à l’époque gréco-romaine et ouvrent de nouvelles perspectives sur l’occupation de cette région à l’époque hellénistique, qui est moins bien connue que celles des époques postérieures.
24Le site de Maréa/Philoxénité, situé à une quarantaine de km au sud-ouest d’Alexandrie, s’étend sur plusieurs hectares le long de la rive méridionale du Mariout, là où la largeur du bassin du lac se resserre et est inférieure à un kilomètre. Il s’agit d’une des villes les plus importantes de Maréotide et surtout l’une des mieux conservées : avec son port aux capacités d’accueil importantes (fig. 17), son quai bordé de boutiques, ses grands thermes publics, son huilerie, sa basilique installée sur un grand four à amphores daté du iie siècle ap. J.-C. L’agglomération visible en surface sur la terre ferme (fig. 18) est un des meilleurs exemples d’agglomération d’époque byzantine liée au pèlerinage de Saint-Ménas, installée sur une occupation antérieure à mettre en relation avec les activités agricoles du secteur. Les prospections menées sur ce terrain ont révélé des fours à amphores en batterie datés du Bas-Empire à proximité immédiate du port36, des ateliers primaires de verriers, dont la date ne peut-être fixée, et secondaires, datés de la fin du viie-début du viiie siècle ap. J.-C.37.
Fig. 12. Pressoir découvert vers la route du Caire km 203

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Fig. 13. Pressoir découvert dans les environs de Maréa/Philoxénité

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Fig. 14. Pressoir découvert dans les environs de Maréa/Philoxénité

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Fig. 15. Pressoir découvert dans les environs de Maréa/Philoxénité

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Fig. 16. Saint-Ménas : plan d’une partie de la villa et du pressoir

dessins M. Rodziewicz ; Aziz-Negm 1998, p. 66 , fig. 1
25À une centaine de mètres au nord-est de ce secteur se situe la presqu’île de Maréa/Philoxénité sur laquelle le Centre d’Études Alexandrines mène des fouilles archéologiques (fig. 19). Une occupation importante y est attestée du iiie siècle av. J.-C. aux iie - iiie siècles ap. J.-C. Après une période d’abandon, le site semble avoir été utilisé, aux alentours du vie siècle ap. J.-C, comme carrière (récupération de matériaux, fabrication de chaux...) au moment de la construction plus à l’ouest de la ville byzantine.
26À l’époque hellénistique, il s’agit bien d’une véritable île. De cette période a été mis au jour un « quartier » d’habitations composé en partie de maisons-tours qui rappellent celles représentées sur la mosaïque de Palestrina et les maisons-tours en terre cuite contemporaines. De activités variées ont été repérées comme le tissage, la pêche, ainsi que des activités artisanales comme la forge. Les nombreux remaniements tout au long de la période hellénistique indiquent une occupation non négligeable dès cette époque38.
27Aux ier - iie siècles ap. J.-C, les activités du secteur s’intensifient encore et des aménagements importants sont mis en place sur l’île :
construction sur le lac d’une chaussée de 5 mètres de large et 680 mètres de long pour relier l’île à la terre ferme et permettre la création d’un grand bassin portuaire à l’abri des vents dominants : protection des bateaux amarrés par mauvais temps, mise en cale sèche pour entretien ou réparation (fig. 20).
construction d’un grand bâtiment à l’extrémité nord de l’île de plus de 100 mètres de longueur. Il se développe autour d’une grande cour rectangulaire et rappelle les édifices publics à destination commerciale, lieux d’échanges et de stockage. Mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’une riche villa lacustre : la partie nord donne accès au lac à une jetée (fig. 21) par un système de terrasse et des escaliers en partie creusés dans le rocher ; une partie de l’aile orientale est occupée par des thermes privés.
28Les activités sur l’île à l’époque romaine dépendent sans doute de cette villa qui devait peut-être gérer un territoire agricole sur la terre ferme. Les activités artisanales, comme la métallurgie, sont en grande partie liées aux travaux de gestion de la grande villa lacustre, aux travaux agricoles, au port (fabrication et réparation d’outils agricoles, d’objets divers type quincaillerie, réparation et entretien de bateaux....) et pour une période plus tardive à la destruction du site (réparation, aiguisage des outils des carriers....).
29Le site de Maréa/Philoxénité est un des meilleurs exemples d’implantation et de développement liés à une mise en valeur des terres agricoles dès l’époque hellénistique. Tous les ingrédients sont là (villa, bâtiments isolés, maisons-tours, ateliers, aménagements portuaires...) pour comprendre ce que pouvait être la Maréotide dans l’Antiquité telle qu’elle a été représentée sur les mosaïques nilotiques.
30Ce n’est pas un hasard si des activités artisanales importantes se sont développées dans ce secteur. La région était fertile et a été exploitée de façon importante dès l’époque hellénistique. Le territoire était partagé entre différentes entités plus ou moins autonomes : les grandes villas agricoles qui géraient l’intégralité ou pour le moins une grande partie de la production. La moindre étape de la chaîne opératoire y était contrôlée : de la production agricole au transport en passant par la transformation des produits, la fabrication des contenants ou encore la mise en amphore.
Fig. 17. Môle oriental du port ouest de Maréa/Philoxénité

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Fig. 18. Plan d’ensemble du site de Maréa/Philoxénité : four à amphores en rouge, ateliers de verriers en vert, fours à chaux en bleu clair, ateliers de forge en bleu foncé

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Fig. 19. Plan de la presqu’île de Maréa/Philoxénité, état en 2008

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Fig. 20. Maréa/Philoxénité : chaussée antique

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Fig. 21. Maréa/Philoxénité : môle situé à l’extrémité nord de l’île

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Bibliographie
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Format
Achille Tatius, Le roman de Leucippé et Clitophon IV 12.
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Notes de bas de page
1 Flaux 2009, p. 113.
2 Strabon XVII 1, 14.
3 Strabon XVII 1, 7 ; Pline V 9.
4 Héliodore I 6 ; Achille Tatius IV 12.
5 Awad 2009, p. 190-205 ; Awad 2010.
6 Haas 2001, p. 47-62.
7 Strabon XVII 1, 14 ; Claude Ptolémée, Géographie IV 5-9.
8 El-Falaki 1872.
9 De Cosson 1935.
10 Actuellement, outre le Centre d’Études Alexandrines, trois équipes travaillent sur les sites de Lac Mariout, équipe polonaise à Maréa dirigée par H. Szymanska (voir Szymanska 2008 et les rapports annuels dans Polish Archaeology in the Mediterranean), équipe française à Taposiris Magna dirigée par M.-F. Boussac (voir Boussac 2007 et 2009), équipe anglo-égyptienne dirigée par L. Blue (voir Blue, 2010).
11 Héliodore I 5 ; Achille Tatius IV 12.
12 Strabon XVII 1, 14.
13 Fourteau 1894.
14 Le vin de cette région était très apprécié pendant l’Antiquité : au ier siècle av. J.-C., Strabon loue « les crus de la région » qui « sont si bons que le vin de Maréotide est confisqué en vue de vieillir » (Strabon XVII 1, 14) et Virgile cite à côté des vignes de Thasos les raisins blancs du lac Maréotide qui conviennent à des terres légères (Virgile II 91) ; au iiie siècle, Athénée de Naucratis expose les qualités du vin de Maréotide (Athénée de Naucratis I 33d-e).
15 Empereur 1992, p. 145 ; Laubenheimer 2007 ; Rizzo 2007 ; Marangou 2007 ; Marquié 2007.
16 Nenna 2000, p. 102-103.
17 Strabon XVII 1, 7.
18 Les textes du Roi Ounas (Ve Dynastie) ; Hellanicus de Mytilènes (ve siècle av. J.-C.) d’après qui le vin aurait été inventé à Plinthine. Voir Rodziewicz 1993, p. 28-29 ; Meeks 1993, p. 12.
19 Pichot 2009, p. 178-183.
20 Décobert, 2002.
21 Empereur 1986 ; Empereur 1992 ; Empereur 1993 ; Empereur 1998.
22 Empereur 1993, p. 41. Parmi les dernières études sur les amphores égyptiennes voir Dixneuf 2011.
23 Szymanska 2004, p. 62.
24 Par exemple : El-Fattah 1998, p. 43-46 pour les ateliers et les pressoirs de la route du Caire au km 203 ; El-Ashmawi 1998 pour le four et le pressoir de Borg el-Arab.
25 Rodziewicz 1998.
26 Sur les méthodes égyptiennes de vinification : Meeks 1993, p. 22-25.
27 Empereur 1992, p. 147 ; Grace 1981, p. 423-425.
28 Burkhalter à paraître.
29 Par exemple : El-Fattah 2008 pour la villa, les thermes privés et les pressoirs de Karm Kandara ; Aziz-Negm 1998 pour la villa et les pressoirs de Saint-Ménas.
30 Pichot 2009, p. 83-86.
31 Rodziewicz 2002, p. 3.
32 Burkhalter 1999, p. 254.
33 La fabrication d’amphores à proximité des zones de chargement a déjà été soulignée par J.-Y. Empereur à propos de la Crète : « il est intéressant de vérifier une fois de plus cette habitude de fabriquer les vases dans les régions côtières, c’est-à-dire dans les centres d’exportation, habituellement près des embouchures des cours d’eau, au moyen des lits desquels il était commode de communiquer avec l’arrière pays », Empereur 1991, p. 522.
34 Empereur 1992, p. 147.
35 Pour une mise au point sur Maréa/Philoxénité : Pichot 2009, p. 87-98 ; Pichot 2010.
36 À l’époque byzantine, une grande partie des ateliers de Maréotide se situe dans le secteur d’Abou Mina ou plus au sud comme à Kôm Abou Billou. Voir Ballet 1994.
37 Nenna 2000, p. 110.
38 Actuellement les fouilles ont livré quatre phases principales d’occupation du iiie siècle au ier siècle av. J.-C. : chaque phase comportant plusieurs états successifs de réaménagements. Les fouilles et l’étude sont actuellement en cours. L’évolution du site aux époques grecque et romaine et les différentes fonctions des espaces (habitat, artisanat, fonction cultuelle, ...) seront développées dans une publication ultérieure concernant les travaux archéologiques effectués sur la presqu’île de Maréa/Philoxénité par le CEAlex.
Auteur
-
Valérie Pichot
CNRS, CEAlex, USR 3134
Centre d’Études Alexandrines,
50 rue Soliman Yousri
21131 Alexandrie (Égypte)
Pichotv@yahoo.fr
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