Quartiers ou rues ? La notion de quartier économique spécialisé dans le monde grec : comparaison des données textuelles et archéologiques
p. 23-37
Résumés
Les archéologues du monde grec parlent quelquefois de « quartiers d’artisans » : ainsi, le « quartier du Céramique » à Athènes, le Potters’ Quarter à Corinthe, ou encore an industrial district au sud-ouest de l’Agora d’Athènes, et les agoras elles-mêmes ont été assimilées à des souks ou des shopping centers rassemblant des ateliers-boutiques. Pourtant, si l’on compare les textes anciens et les documents archéologiques, l’expression « quartier d’artisans » ou « quartier économique » peut sembler mal convenir à l’Antiquité grecque. En effet, alors qu’un quartier moderne comprend en principe plusieurs rues, sur une surface assez importante, les quartiers économiques antiques que nous connaissons se réduisent habituellement à une rue et à ses ramifications latérales. Si l’on excepte l’agora et ses abords, qui constituaient l’espace économique par excellence, c’est avant tout la rue qui était autrefois investie par les artisans et les commerçants, éventuellement regroupés par spécialités. On connaît des rues grecques portant des noms de métiers, mais un seul nom de quartier, le Kerameikos d’Athènes : c’est bien parce que les artisans d’une ville grecque vivaient et pensaient d’abord à l’échelle de leur rue.
The archaeologists of the Greek world sometimes speak of “industrial quarters”, namely the “Kerameikos district” at Athens, the “Potters’ quarter” at Corinth, or “an industrial district” southwest of the Athens’ Agora, and the agoras themselves have been considered as souks or ‘shopping centers” composed of both production and commercial shops. However, if we compare ancient texts with archaeological documents, the expression “industrial quarter” or “economic quarter” does no seem to fit for Greek antiquity. In fact, whereas nowadays quarters comprise as a rule several streets covering pretty large areas, the antique economic quarters we know are generally reduced to one street and it’s lateral ramifications. Except for the agora and its immediate surroundings as essential economic center, it is first and foremost the street which was in the past occupied by craftsmen and merchants, with possibly groups of the same speciality. Greek streets bearing crafts names are known, but only one craftsmen quarters’ name, the Kerameikos at Athens. In Greek cities, the street was indeed the common living environment of the craftsmen.
Entrées d’index
Mots-clés : Monde grec, urbanisme, agora, quartier d’artisan, quartier du Céramique, nom de rue
Texte intégral
1Le terme de « quartier » (angl. Quarter, it. quartiere, all. Stadtviertel) est familier aux archéologues de différents pays, pour désigner une « partie d’une ville dont les habitants ont des points communs »1, sur le plan du voisinage mais aussi, éventuellement, par leurs activités. Il s’agit d’une notion topographique et urbanistique très moderne, souvent liée de nos jours à des structures administratives, d’où une fréquente synonymie avec les mots « zone » ou « secteur ». Toutefois, dans les publications archéologiques, l’emploi du mot « quartier » s’explique surtout par la nécessité de situer sur un plan une partie d’une ville, sa périphérie ou un ensemble de constructions : on connaît ainsi le « quartier du théâtre » à Délos ou le « quartier de la Porte du Silène » à Thasos. Il est moins fréquent que le terme soit lié à une certaine concentration d’artisans. En tout cas, pour les potiers, les archéologues parlent couramment du quartier du Céramique à Athènes, parce que l’endroit portait ce nom dans l’Antiquité ; à partir de là ils recourent également au mot « Céramique » pour désigner une concentration de potiers à Locres Épizéphyrienne et à Métaponte, enfin, un volume bien connu de la publication des fouilles de Corinthe2 est intitulé The Potters’ Quarter.
2Dans les publications consacrées à l’urbanisme grec en général ou à celui d’une ville en particulier, il arrive aussi, mais assez rarement, de trouver la mention d’un quartier artisanal ou quartier industriel, au sens ancien du terme « industrie », c’est-à-dire une profession comportant une activité manuelle ; les deux mots « artisanat » et « industrie » sont alors synonymes. Ce sont les fouilleurs américains de l’Agora d’Athènes et de ses abords qui ont assez tôt parlé, d’après leurs découvertes au Sud-Ouest de l’Agora, d’un « quartier industriel »3 ; ils ont également évoqué un ancient shopping center4 à propos des commerçants ou des ateliers-boutiques établis sur l’Agora d’Athènes et aux alentours. Comme eux et comme d’autres savants, R. Martin a comparé le regroupement des locaux de commerce dans les villes de la Grèce classique et hellénistique à ces souks qui ont succédé à certaines agoras, par exemple à Doura-Europos, ou encore de nos jours à Athènes dans le quartier de Monastiraki, entre autres ; enfin, il est allé jusqu’à écrire que les cités grecques avaient pratiqué un zoning « spécialisant les quartiers », surtout à partir de l’époque hellénistique, lorsque « les centres administratifs, centres commerciaux et industriels recevaient leur place définie et limitée à l’intérieur du plan »5.
3Cette comparaison avec nos villes modernes est-elle justifiée, existait-il vraiment des « quartiers économiques », au sens actuel de l’expression, dans les villes grecques anciennes ? On notera que R. Martin a encore relevé que « d’après les textes, les artisans cherchaient à s’installer dans les mêmes rues », avant de renvoyer à la situation dans la ville d’Athènes moderne et contemporaine, où le regroupement des activités se fait souvent par rues, plutôt que dans ce que nous appelons des quartiers : on songe à la rue Evanghelistrias pour les objets religieux, à la rue Iphestiou et deux rues voisines pour les forgerons et le travail du bronze, etc. À Paris, alors que le « quartier Saint-Antoine » est resté voué à l’ébénisterie et à l’ameublement en débordant parfois d’une artère principale (la rue du Faubourg Saint-Antoine), de nos jours un quartier englobe en principe plusieurs rues et s’étend sur une surface plus ou moins importante — on songe au « Quartier latin », au « quartier chinois » ou encore au « Marais », ce dernier n’étant plus vraiment le quartier de petits artisans qu’il était autrefois, puisque les ateliers ont souvent dû migrer vers la périphérie des villes, où il y avait plus de place pour un coût moindre au m2. Ce constat pousse à s’interroger sur la situation dans l’Antiquité : les Grecs percevaient-ils une réelle différence d’échelle entre une « rue » d’artisans et ce qui est à nos yeux un « quartier » d’artisans ? C’est ce que je vais tenter d’éclairer, à l’aide des textes d’abord, puis des résultats des fouilles.
1. Espaces économiques dans les textes grecs
4Nous ne connaissons qu’un nom antique de « quartier » économique, le Kerameikos (Κεραμεὶκός) d’Athènes. C’était en réalité le nom d’un dème – donc d’une circonscription administrative – de la Ve tribu, qui comprenait l’Agora et le terrain voisin au Nord-Ouest, de part et d’autre de la muraille de la ville ; cette délimitation a été établie d’après plusieurs indices, dont la borne horos Kerameikou (IG II2 1101 in situ à l’entrée Nord-Ouest de l’Agora) et les mentions, chez certains auteurs anciens, d’un Céramique intérieur et extérieur6. Au moins au sens étymologique, le mot s’applique à un groupe de potiers, et le cimetière qui a succédé à des ateliers de potiers, au Nord-Ouest du Dipylon (dit Portes thriasiennes jusqu’au iiie siècle av. J.-C.) et de la Porte sacrée (fig. 1), a conservé ce nom. L’extension exacte du « quartier » d’artisans reste floue, même si les trouvailles ont montré qu’à l’époque tardo-archaïque les ateliers étaient principalement rassemblés le long de deux voies directrices : celle qui mène, au Nord, vers la colline de Kolonos Hippios, où se trouvaient d’anciens lieux de culte, et celle du Dromos qui mène à l’Académie7.
5À partir du milieu du ive siècle, lorsque le Céramique extérieur devient de plus en plus un secteur funéraire, un nouveau groupe de potiers s’installe sur les pentes de l’Aréopage, entre les Longs Murs et la colline de Philopappos. En grec ancien, le mot Kerameikos est donc trompeur : il ne désigne pas forcément un quartier de potiers, mais un emplacement où il y avait autrefois et où il y a encore quelques ateliers de potiers.
6Les quartiers urbains de la Grèce antique portaient des noms variés, mais à part le Kerameikos d’autres noms de métiers ne sont pas attestés pour des quartiers. À Athènes, le cas du dème Eretria qui, selon Strabon (Géographie X 447), « est maintenant l’agora », a suscité des interrogations. Judeich8 en a juste conclu que ce dème était situé au centre de la ville, mais en l’identifiant avec l’emplacement de l’agora romaine. E. Greco a récemment proposé9 d’y voir un quartier commerçant, en estimant que le nom Eretria « pourrait signaler la présence de métèques étrangers commerçants ». Que l’origine ethnique puisse laisser supposer une activité économique est une hypothèse qui aurait besoin d’être étayée par d’autres exemples assurés.
7La ville d’Alexandrie, découpée selon plusieurs modules orthogonaux, constitue un cas particulier. À date augustéenne sinon déjà auparavant, sa population très cosmopolite était répartie en arrondissements numérotés d’après les cinq premières lettres de l’alphabet grec10, ces arrondissements ou districts (les moirai, non localisées avec assurance) étaient divisés en quartiers portant un toponyme, comme par exemple Rhakotis, et les quartiers étaient eux-mêmes divisés en parcelles (des plintheia) nommées d’après leur propriétaire. Rien ne laisse envisager un quartier d’artisans, mais on a pensé que l’artisanat était surtout localisé dans l’arrondissement Delta, car des papyrus d’Aboukir mentionnent des ateliers d’artisans dans ce secteur. L’une des deux menuiseries de l’arrondissement Delta se trouvait dans « ce qu’on appelle la courbe près du Kibôtos », donc près du coin Sud-Est du port occidental (fig. 2) et de la Necropolis11, l’autre étant près d’un bain public. D’où l’idée que les artisans et les commerçants d’Alexandrie auraient habité de préférence dans cette zone populeuse qui regroupait les immigrés12, très différente de celle, résidentielle et couverte de monuments, qui s’étendait dans toute la partie Nord-Est de la ville… Néanmoins, un autre papyrus13 mentionne un atelier d’orfèvre dans l’arrondissement Beta, au sein du « portique tétragone, dans sa galerie intérieure », c’est-à-dire très probablement sur l’agora d’Alexandrie, non localisée avec certitude. Les indices tirés des sources écrites ne permettent pas, on le voit, d’évoquer clairement les éventuels « quartiers d’artisans » alexandrins.
Fig. 1. Athènes, le secteur de la porte du Dipylon (traversée par le Dromos, n° 62) et de la porte sacrée.

D’après Ficuciello 2008, fig. 66.
Fig. 2. Alexandrie. Plan dressé en 1866 par Mahmoud Bey.

D’après Mahmoud Pacha, Mémoire sur l’antique Alexandrie, ses faubourgs et ses environs, Copenhague, 1872.
8Ces mêmes sources écrites paraissent un peu plus explicites en ce qui concerne les rues du monde grec ; elles donnent le sentiment qu’à part l’agora et ses abords (comme les fouilles le confirment, infra) c’est surtout la rue qui devait être l’espace privilégié des artisans et des commerçants de l’Antiquité, parfois regroupés dans des artères spécialisées. On sait que les rues grecques portaient le plus souvent des noms de divinités ou de héros, elles pouvaient être liées à des sanctuaires (à Athènes, à Thasos, à Thourioi)14 ou à des notions religieuses (à Athènes, la Hiera Hodos, la « rue des Panathénées » et la « rue des trépieds ») ; on connaît aussi des noms de direction (à Athènes, l’« avenue d’Éleusis »). Mais des rues athéniennes portant des noms de métiers15 sont également attestées : ainsi, la « rue des fabricants de coffres-armoires » (tôn kibôtopoiôn, non située, d’après Plutarque, Mor. 580 E), la rue « des sculpteurs des Hermès » (tôn hermoglyphôn, à coup sûr non loin de l’agora, car « près des tribunaux », Plutarque, Mor. 580 E 7-8), la rue « de l’or [ou] des orfèvres » (χρυσοῦς στενοπός, dans les faubourgs Nord-Ouest, d’après Alciphron III 5 1, et IV 14 7). Il y en avait sûrement d’autres, mais leurs noms ne sont pas parvenus jusqu’à nous.
9Il paraît possible d’aller plus loin, puisque des travaux philologiques ont récemment relevé que « les rapports qu’entretiennent les vocabulaires de la rue et du quartier en grec ancien sont étroits »16, au point que, dans l’Antiquité, la distinction moderne rue/quartier n’aurait en réalité « pas de pertinence »17. L’analyse de la terminologie suggère finalement que les Grecs vivaient avant tout à l’échelle de leurs rues qui, pour des artisans ou des commerçants, pouvaient correspondre à de petits quartiers de type linéaire, comme on parle aujourd’hui du « quartier Saint-Antoine » ou encore du « quartier indien » de Paris : tous deux sont formés d’une grande voie qui déborde en partie sur des rues transversales secondaires.
10Cette idée est née des emplois caractéristiques de deux mots grecs, λαύρα et surtout ἄμϕοδον. En effet, parmi les multiples termes qui peuvent s’appliquer à une rue, laura est progressivement passé du sens de « venelle » à celui de « rue » (dans les actes de vente de Camarina) puis de « quartier », à date romaine, tandis qu’amphodon désigne à l’époque grecque une rue qui constitue l’axe principal d’un ensemble de maisons, soit un petit quartier, et finira par désigner les îlots dans un plan d’urbanisme orthogonal.
11Les sens du mot amphodon diffèrent manifestement selon le contexte géographique et chronologique. Au sens premier, il désigne « ce qui est de chaque côté de la rue », soit un groupement de maisons autour d’une rue dont les deux extrémités sont matérialisées. Le dernier article consacré à ce terme18 reconnaît qu’Y. Garlan avait vu juste dans son commentaire d’un paragraphe de Philon de Byzance, lorsqu’il écrivait : « ce mot désigne une rue, non en tant que voie de passage [cette notion est exprimée par hodos], mais en tant que street of houses, c’est-à-dire en tant que principe de regroupement de l’habitat urbain ; au sens large, il recouvrait toutes les ramifications de l’axe originel. Ainsi s’explique que ce mot soit susceptible de traductions variées »19. Assurément, les textes, et surtout les inscriptions d’époque hellénistique, où apparaît le mot amphodon, donnent bien l’impression que cet ensemble en quelque sorte « organique », plus « linéaire » que « globulaire » (je reprends les adjectifs d’Y. Garlan), renvoie plus précisément à des maisons regroupées autour d’un axe dans le cadre d’un urbanisme orthogonal. Toutefois, il ne s’agit que d’un modeste groupe d’habitations, comme en témoigne par exemple un récit de rêve de Memphis, au iie siècle av. J.-C. : la rêveuse « croyait dans son sommeil descendre l’amphodon en comptant neuf maisons »20. À cette date comme dans d’autres documents de l’Égypte gréco-romaine (dans la Bible des Septante et dans des papyrus), le mot amphodon correspondait au maximum à un espace un peu plus vaste qu’une rue et ses alentours immédiats21, et non pas encore exactement à un îlot ou insula, comme on le verra en Syrie romaine dans des inscriptions d’Antioche, où les îlots du plan en damier peuvent être dénommés indifféremment plintheion ou amphodon22. Précisons que les amphoda d’Antioche, mis à contribution pour creuser un « canal des foulons », portent des noms de personnes, certainement des notables, quatre îlots ont des noms d’associations, un de divinité, un de fermier des impôts, un d’une horloge monumentale, mais il n’est jamais question d’un « quartier des foulons », au bord du canal.
12En fait, dans toutes ses attestations depuis l’époque classique (à partir du ve siècle av. J.-C.), le terme amphodon s’avère difficile à traduire précisément : « rue » ou « quartier » ? D. Hennig, qui s’est également interrogé sur les rapports entre « rue » et « quartier » dans la pensée grecque, d’après la terminologie, avait préféré la traduction Stadtbezirk, Stadtviertel23 pour le mot amphodon dans l’inscription des astynomes de Pergame, alors que G. Klaffenbach avait préféré parler ici d’un Strassenquartier24, pour signifier que le mot désignait une surface plus restreinte qu’un « quartier » au sens habituel, moderne. À sa suite, J. Du Bouchet a opté pour l’expression « rue-quartier », qui reste toutefois difficilement compréhensible sans explications, puisque la langue française ne se prête pas couramment à des créations de mots composés comme la langue allemande.
13Si nous nous tournons maintenant vers les résultats des fouilles, trouvons-nous des « quartiers » ou des « rues » d’artisans, voire des « rues-quartiers » ?
2. La topographie des secteurs économiques
14Le nombre d’ateliers ou d’ateliers-boutiques fouillés et publiés étant relativement faible, et les fouilles souvent incomplètes ou grevées de lacunes chronologiques, on pourra juger qu’une comparaison des rares sources textuelles avec les données insuffisantes des fouilles ne saurait être fiable. Néanmoins, l’examen de la maigre documentation archéologique anciennement publiée suggère bien que le « quartier économique » a tendance à se réduire à une rue assez large et à des ramifications latérales ; cette rue sert à la circulation des personnes et éventuellement des chariots, pour le transport des matériaux.
15Avant d’en donner quelques exemples, il ne me paraît pas inutile de rappeler que dans le monde grec, l’espace économique par excellence, où les artisans et les commerçants étaient chez eux, est constitué par l’agora, ses éventuels portiques et ses abords, au moins à partir du ve siècle sinon plus tôt. On l’a constaté à Athènes, en recensant les restes des activités de bronziers et, plus rarement, de forgerons : une certaine concentration de ces ateliers (ceux des bronziers étaient en principe temporaires, liés à des travaux dans des sanctuaires) existait25 sur le côté occidental de l’Agora ou encore au Nord de l’Héphaisteion. À l’époque hellénistique, une fois que les agoras sont devenues de type ionien, c’est-à-dire qu’elles ont été fermées sur un plan quadrangulaire par des portiques, des artisans se sont installés dans les pièces aménagées contre le mur de fond, et ces oikoi (c’est le terme des inscriptions) pouvaient être aussi bien de simples locaux de vente que des lieux de production et de vente ; ainsi à Pella, où les potiers et les coroplathes occupaient des ateliers-boutiques dans au moins deux portiques de la place, en voisinant avec des marbriers, des artisans du métal, des bouchers et des poissonniers (fig. 3). Pourtant, même lorsque la fonction commerciale s’est imposée dans les agoras grecques, celles-ci ont toujours conservé des fonctions religieuses et/ou civiques : c’est pourquoi on ne saurait qualifier l’agora de « quartier spécialisé », elle a surtout pour avantage, aux yeux des artisans et des commerçants, d’être un lieu de passage obligé.
16En dehors du site d’une agora, des fouilleurs ont parfois jugé qu’ils avaient découvert soit des commercial buildings comme ceux qui se situent à l’Est et au Nord de l’Agora d’Athènes, soit même les prototypes du macellum romain (à Kassopé et à Thasos), soit des ensembles de constructions formant des sortes de quartiers artisanaux. À Athènes, le prétendu « district industriel » analysé par R. S. Young26 se trouve au-delà de l’angle Sud-Ouest de l’Agora, sur la pente Ouest de l’Aréopage, dans un secteur traversé à partir du ive siècle par le grand égout de l’Agora. C’est là qu’une rue de 4 à 5 m de large en moyenne a rassemblé (fig. 4), au moins aux ve-ive siècles, plusieurs artisans travaillant le marbre (maisons G, H, K) – d’où son nom archéologique de « rue des marbriers » –, mais on y trouvait aussi un métallurgiste (maison D) ainsi qu’une maison (L) qui fabriquait des terres cuites, tandis que la maison (F) travaillait l’os27. Au ier siècle av. J.-C., le Poros Building de la rue voisine, qui est supposé avoir servi de prison (?) à date classique, a également abrité le travail du métal. Ce « quartier artisanal » a bien une rue pour axe névralgique ; en continuant vers le Nord-Est en direction de l’Agora, on voit vite, en bifurquant à droite le long du cheminement, les vestiges d’une habitation à plusieurs pièces irrégulières. D’après les objets retrouvés, il s’agissait d’une « maison-atelier » occupée entre 475 et 275 environ par des générations successives de sculpteurs du marbre, dont nous connaissons deux noms gravés, Mikion et Ménon28 (fig. 5). Il est d’ailleurs frappant que les dernières publications de l’École américaine parlent désormais, pour le large secteur au Sud-Ouest de l’Agora qui englobe ces ateliers, de « quartier résidentiel et industriel », en estimant qu’il existait ici des maisons qui sont simplement d’habitation et d’autres, au bord des rues, qui sont des « maisons-ateliers », où l’artisan semble avoir habité ou peut avoir habité sur place.
Fig. 3. Pella, l’agora dans la ville.

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Fig. 4. Athènes, secteur au Sud-Ouest de l’Agora. La rue des marbriers.

Dessin de J. Travlos dans Hesperia 20 (1951), p. 169.
17Non seulement ce que l’École américaine appelle the Potters’ Quarter n’était pas le seul quartier de ce type à Corinthe, mais il n’a été que très partiellement fouillé, le long de la section Ouest du rempart qui remonte à l’époque classique (fig. 6)29. Dans ce secteur où sont concentrées des argilières et où les couches très enchevêtrées engendrent de la confusion, les archéologues ne connaissent réellement qu’un atelier, qui produisit un grand nombre de terres cuites : la Terracotta Factory se trouve en arrière d’une voie de circulation qui longe le rempart. En raison du nombre très élevé des trouvailles on doit admettre qu’il existait aussi d’autres officines, mais la structure et l’extension de ce « quartier de potiers » demeurent inconnues, et il en va de même (à un moindre degré, toutefois) pour un groupement de fabricants de terres cuites architecturales, qui a travaillé jusqu’au iiie av. J.-C. au Nord de la ville, à l’extérieur du rempart30.
18En Italie du Sud, l’extension exacte du « quartier du Céramique » à Métaponte reste pour l’instant également floue, en raison des fouilles limitées31. Il apparaît qu’entre le vie siècle et les ive-iiie siècles, les potiers étaient installés entre la plateia occidentale et le tronçon Nord des murailles, là où s’ouvre la porte Nord, donc dans un petit secteur. Il est possible, mais non sûr, que les potiers s’étaient étendus plus loin le long de la plateia occidentale.
19Si plus d’ateliers ont été physiquement retrouvés à Locres Épizéphyrienne32, dans le quartier (au sens moderne du terme) de Centocamere, ce « Céramique » a aussi une plateia pour axe, cette fois dans le sens Est-Ouest, les ergasteria étant répartis dans des îlots de part et d’autre de cette « avenue » d’où partaient des voies secondaires perpendiculaires (les stenopoi), qui donnaient aussi accès à des boutiques (fig. 7). L’arrangement est très comparable à celui de Siris-Héraclée, où les ateliers sont regroupés le long d’une plateia et utilisent aussi les stenopoi perpendiculaires. La situation peut sembler différente à Tarente, où les fouilleurs parlent de deux « quartiers » de potiers, au centre de la ville ; toutefois, ces deux ensembles nucléaires, qui étaient à l’origine à l’extérieur de la ville, près des nécropoles, ont été « urbanisés » au ve siècle, lorsque fut construite la muraille orientale, et plusieurs ateliers (qui n’ont d’ailleurs pas tous fonctionné à la même époque) ont alors eu la chance d’être placés à proximité des voies principales de circulation.
Fig. 5. Athènes, secteur au Sud-Ouest de l’Agora. La maison dite de Mikion et Ménon.

D’après Lawton 2006, p. 17.
20D’autres exemples du même genre pourraient être donnés. En dehors de ce type d’espace économique voué à une même activité, articulé par une rue urbaine ou périphérique, à l’intérieur ou à l’extérieur du rempart, et, bien sûr, en dehors de l’agora et de ses abords, les ergasteria, mot qui désigne à la fois – en principe – le lieu de production et le lieu de vente, peuvent donner l’impression d’une certaine dispersion dans la ville33 et même former une unité isolée, surtout à la périphérie urbaine. Il n’empêche qu’à partir de l’époque classique les ergasteria sont le plus souvent liés à une rue, ce que traduit bien l’expression d’Eschine mentionnant les ergasteria epi tais hodois (les échoppes qui bordent les rues) [Contre Timarque 124 ; trad. CUF]34. Dans la pratique, un regroupement d’ateliers-boutiques à finalité différente apparaît souvent le long d’artères importantes, qui sont des voies où passe un grand nombre de clients potentiels, par où arrivent les matériaux et par où ils repartent une fois manufacturés. À Délos, en plus des pièces mitoyennes louées à des artisans, qui étaient aménagées sur la face Sud de la cosidetta « agora des Italiens »35 et donnaient sur la rue qui longe le sanctuaire d’Apollon au Nord (fig. 8), de nombreuses boutiques adossées à des habitations ont été repérées le long de la « rue du théâtre » (fig. 9), qui est l’axe de circulation principal de ce quartier situé entre l’« agora des Compétaliastes » et le théâtre. À Solonte, les grandes et riches demeures elles aussi hellénistiques, bâties sur une pente le long de la plateia qui mène à l’agora, avaient un rez-de-chaussée à moitié en sous-sol qui pouvait être loué comme boutique, ouvrant sur cette plateia36. Ce mode de division des espaces domestiques – artisanat au rez-de-chaussée, en façade sur la rue, et pièces à vivre ou à dormir situées à l’étage – se retrouve dans des villes bien plus modestes que Délos et Solonte, comme Pétrès en Macédoine, un centre rural d’époque hellénistique où l’artisanat, ouvrant sur l’axe viaire principal, a manifestement joué un rôle important dans l’économie locale37.
21En conclusion, nous pouvons avancer, malgré les lacunes de notre information, que la vie économique d’une cité grecque classique ou hellénistique devait tourner autour d’un réseau viaire plutôt que d’un véritable « quartier » ; c’est ce qui ressort des quelques sources écrites disponibles comme des résultats de plusieurs fouilles.
Fig. 6. Corinthe, schéma urbain.

D’après N. Bookidis, Ch. Williams, Corinth, the Centenary, Corinth XX, Princeton, 2003, p. 267, fig. 16.2.
Fig. 7. Locres Épizéphyrienne, quartier de Centocamere.

Les ateliers sont répartis de part et d’autre de la plateia.
D’après M. Barra Bagnasco dans Lippolis 1996, p. 28.
Fig. 8. Délos, plan de l’« agora » des Italiens.

D’après EAD 19, fig. 2.
Fig. 9. Délos, une boutique au croisement de la rue du théâtre et d’une rue secondaire.

© EfA 52020.
Bibliographie
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Format
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10.2307/146745 :Notes de bas de page
1 Définition du dictionnaire Larousse.
2 Stillwell 1948.
3 Young 1951.
4 Thompson 1971.
5 Martin 1974, p. 46.
6 Judeich 1931, p. 167, 175-176. Cf. J. Travlos, Pictorial Dictionary of Ancient Athens, Londres, 1971, p. 299-332.
7 M. Ch. Monaco, Ergasteria, Impianti artigianiali ceramici ad Atene e in Attica, Rome, 2000, p. 81-95.
8 Judeich 1931, p. 176.
9 E. Greco, « Traffico urbano e percorsi cerimoniali nella "città a forma di ruota" », dans D. Mertens (éd.), Stadtverkehr in der antiken Welt, Internationales Kolloquium zur 175-Jahrfeier des Deutschen Archäologischen Instituts Rom, April 2004, Palilia 18, Wiesbaden, 2009, surtout p. 11.
10 Détails dans Hennig 2000, surtout à partir de la p. 594. Le système de la numérotation se retrouve dans le registre des ventes de bien-fonds à Tènos, où les maisons sont situées dans des quartiers numérotés dits tonos : comme le suggère la racine du mot, il doit s’agir de lieux délimités en tirant une « corde », donc par arpentage, certainement dans un urbanisme orthogonal (Martin 1974, p. 205).
11 BGU, IV 1151, 39-42, cité dans Hennig 2000 et par F. Burkhalter, A. Martin, « Microcosmes et macrocosmes, la segmentarisation des populations, le cas d’Alexandrie », dans Cl. Nicolet (éd.), Mégapoles méditerranéennes, Géographie urbaine rétrospective, coll. EFR 261, Paris, 2000, p. 253-279.
12 C’est aussi là que les Juifs avaient été regroupés, selon Flavius Josèphe (Bell. Jud., II 18 7).
13 BGU, IV 1127 (18 av. J.-C. ; cf. Hennig 2000, p. 600).
14 E. Greco, « Nomi di strade nelle città greche », dans M. Castoldi (éd.), Koina, Miscellanea di studi archeologici in onore di P. Orlandini, Milan, 1999, p. 223-229.
15 Je reprends la petite liste constituée en dernier lieu par Ficuciello 2008, p. 22.
16 Du Bouchet 2004, p. 43-55.
17 Du Bouchet 2008, p. 57-61.
18 S. Saba, « Amphoda in Hellenistic Times : Urban Planning and Philological Interpretation », ACl 77 (2008), p. 79-90.
19 Garlan 1974, p. 382.
20 U. Wilcken, Urkunden der Ptolemäerzeit, I, Berlin, 1927, n° 77 ; cité par Du Bouchet 2008, p. 60-61, note 29.
21 Récapitulation des occurrences dans Du Bouchet 2004, qui rappelle toutefois que chez des auteurs chrétiens le mot a retrouvé le sens de « rue ».
22 Feissel 1985, p. 77-103, surtout p. 95 : inscriptions sur deux stèles des années 73-74 apr. J.-C. Dans la première de ces inscriptions il est question du « canal des foulons », mais non d’un « quartier des foulons ».
23 Hennig 2000, p. 585-615.
24 G. Klaffenbach, « Epigraphische Studien », Philologus 97 (1948), p. 372-379 (col. II, 1, 92).
25 Mattusch 1977, p. 340-379.
26 Young 1951, p. 135-288.
27 Mattusch 1977, p. 341.
28 Lawton 2006, p. 17-19.
29 Stillwell 1948, p. 3-62.
30 G. S. Merker, avec une contrib. de Ch. K. Williams, The Greek Tiles Works at Corinth and the Finds, Hesperia, Suppl. 35, Princeton, 2006.
31 Cf. E. M. De Juliis, Metaponto, Bari, 2001, p. 176-180 (avec bib.).
32 Lippolis 1996, p. 27-34 (Locres), 35-36 (Héraclée de Lucanie), 50-67 (Tarente).
33 Ainsi à Olynthe : voir les plans dans N. Cahill, Household and City Organization at Olynthus, New Haven-Londres, 2002.
34 Cf. M. Bettalli, « Case, botteghe, ergasteria : note sui luoghi di produzione e di vendita nell’Atene classica », Opus 4 (1985), p. 29-42.
35 C’était en fait un lieu de réunion d’un groupe social : M. Trümper, Die„ Agora des Italiens” in Delos, Baugeschichte, Architektur, Ausstattung und Funktion einer späthellenistischen Porticus-Anlage, Rahden, 2008.
36 M. Wolf, Die Häuser von Solunt und die hellenistische Wohnarchitektur, Mayence, 2003.
37 P. Adam-Veleni, Petres Florinas, Guide to the Excavation of the Hellenistic City2, Thessalonique, 2000.
Auteur
-
Marie-Christine Hellmann
Université de Paris Ouest
Nanterre-La Défense
ArScAn – UMR 7041
21 allée de l’Université
92023 Nanterre cedex
Marie-christine.hellmann@mae.u-paris10.fr
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