Préface
p. 13-18
Texte intégral
1Lorsque Ludovic Balavoine m’a parlé de l’ouvrage qu’il vient de consacrer à Jan van Eyck, j’ai été tout de suite passionné d’une part parce que Van Eyck est un des peintres que je préfère, ayant beaucoup étudié son œuvre et ayant eu l’occasion d’admirer, parfois à plusieurs reprises, ses tableaux, d’autre part parce que je pense depuis longtemps qu’à trop se focaliser sur l’humanisme et la Renaissance italienne, mes confrères historiens n’ont pas suffisamment mis en valeur l’importance de la peinture flamande de la première moitié du XVe siècle dans le développement de ce que l’on a coutume d’appeler la « modernité ». Après Robert Campin, et avant Roger van der Weyden, il y a bien eu un rôle fondateur de Jan van Eyck qui fut l’un des peintres les plus connus dans l’Europe de son temps, et « le premier peintre à déclarer la paternité de ses œuvres ».
2Mais Van Eyck nous a laissé très peu de documents directs. Tous ceux qui se sont intéressés à lui ont donc été amenés à multiplier les hypothèses et à avancer des conjectures souvent dotées d’une très faible solidité. Une très grande partie de ce qui a été écrit sur la vie de cet artiste demande donc à être revue. Ce n’est pas aisé car depuis longtemps les nombreuses études qui lui ont été consacrées fourmillent, par-delà la pertinence des analyses artistiques, d’assertions sans preuves et d’affirmations imprudentes.
3C’est cela qu’a voulu combattre Ludovic Balavoine dont l’originalité est de nous proposer non pas une analyse relevant de l’histoire de l’art mais une mise au point sur les différents éléments de la vie du peintre, ce qui ne l’empêche nullement de nous donner des analyses très réussies et même brillantes, tel le premier paragraphe de son introduction, au cours duquel il rappelle que Gand, le 6 mai 1432, a vu à la fois le baptême de Josse, deuxième fils de Philippe le Bon, et l’inauguration publique du retable de l’Adoration de l’Agneau mystique. On sera peut-être surpris de ne pas trouver ici une iconographie commentée et analysée mais aux yeux de l’auteur elle serait tout à fait superflue : cet ouvrage est un livre d’histoire et non pas d’histoire de l’art. Son but est en effet de décaper, au sens plein du terme, les travaux et analyses sur la vie du peintre qui ont précédé les siens et de ne proposer que des données d’une solidité sans faille afin que nous disposions désormais, ce qui n’est toujours pas le cas, d’une étude aussi irréprochable que possible de l’existence de Jan van Eyck.
4Il lui a fallu pour cela lire énormément et l’un des premiers mérites de son ouvrage est de nous proposer une très abondante bibliographie de 20 pages – soit plus de 380 références – que l’on peut considérer comme quasiment exhaustive au début de 2021, ce qui l’amènera à rendre d’inestimables services. Ce n’est évidemment pas la seule raison de conclure que nous avons là un ouvrage de référence : c’est l’ouvrage lui-même qui est neuf par sa conception, ses méthodes, et les principes qui ont présidé à sa mise en œuvre.
5Dès l’introduction, la scène est bien définie : Jan van Eyck « n’a pas laissé d’écrit, hormis quelques notes sur un dessin préparatoire… Il est absent des chroniques et autres œuvres médiévales… ». Nous n’avons sur lui que « trente-et-une pièces comptables… et une vingtaine de tableaux, en tout et pour tout ». On en conviendra aisément : c’est bien peu, c’est même fort peu, et c’est pourquoi « écrire une biographie de Jan van Eyck représente un véritable défi ». Mais c’est aussi un objet d’histoire particulièrement intéressant, et si j’ose dire excitant, car, comme l’écrivit Charles Seignobos, qui fut un historien d’une bien plus grande stature que ne l’ont laissé croire les fondateurs de l’École des Annales, « il n’y a pas de science qui soit dans des conditions aussi mauvaises que l’histoire. Jamais d’observations directes, toujours des faits disparus ; et même jamais de faits complets, toujours des fragments dispersés, conservés au hasard, des détritus du passé ; l’historien fait un métier de chiffonnier ».
6On le voit dès le départ de la biographie : d’après l’ensemble des auteurs, « Jan van Eyck surgit fin 1422 ou début 1423 dans les archives qui nous sont parvenues » mais nous ne savons pas quand il est né. Il est simplement possible que ce soit vers 1390. Cependant, nous sommes sûrs que c’est en Limbourg, donc en pays mosan. C’est un homme du pays de Liège, dont la ville principale est un centre très important et très riche de l’Europe de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. Il a deux frères, dont l’aîné Hubert est certainement un peintre renommé (c’est lui qui se voit commander le retable de l’Adoration de l’Agneau mystique et qui le commence) et peut-être une sœur, mais l’existence de celle-ci n’a rien d’assuré. Il semble que son épouse Margareta soit d’extraction noble ; en tout cas elle lui a donné au moins deux enfants. Ludovic Balavoine précise qu’elle a été chargée d’assurer la succession avec l’aide du frère plus jeune, Lambert.
7Il a reçu une solide formation, mais avec qui et où ? Ce qui est sûr, c’est qu’il a de solides connaissances mathématiques qui lui permettent de parfaitement utiliser les points de fuite et la perspective ; il maîtrise également l’optique et se sert de lumières variées. Il connaît les langues anciennes, « mélange allégrement le grec et le latin ». Il n’a pas inventé la peinture à l’huile, contrairement aux affirmations de Vasari, mais il la maîtrise totalement, ce que reconnaîtront ses contemporains italiens. C’est donc un peintre savant, ce qui nous montre qu’en pays mosan ou rhénan, des hommes du milieu artistique pouvaient alors arriver à un niveau intellectuel remarquable et acquérir une solide formation, comme c’était le cas en Italie. Avec une différence à bien des égards cruciale : ici, l’Antiquité était certes connue et appréciée – Van Eyck connaît Vitruve –, mais elle n’était pas omniprésente. On en est que plus frustré de ne pas savoir où il a reçu cette formation, avec qui et dans quelles conditions mais, après tout, ce qui compte le plus, c’est bien l’excellence de ses œuvres. Néanmoins, Ludovic Balavoine estime que Cologne est vraisemblablement le lieu où il s’est formé ; il rappelle au passage qu’il fut d’abord un miniaturiste, un enlumineur. Un réexamen des documents l’amène en outre à se séparer d’Albert Châtelet et d’avancer l’« entrée dans l’histoire » du peintre, en la situant en 1417 et en la liant à la présence à la tête de la principauté de Liège du Wittelsbach Jean de Bavière – ou Jean sans Pitié –, éléments insuffisamment mis en valeur jusqu’ici. Lorsqu’il traite des ambassades, il va d’ailleurs plus loin, en envisageant, ce qui est neuf, que Van Eyck « a sans doute pris part à des rencontres diplomatiques comme l’entrevue de Londres en mai 1416 entre Guillaume de Bavière et le roi Henri V d’Angleterre », ce qui au bout du compte augmente de six années la période au cours de laquelle nous voyons apparaître le peintre. Il est possible également que Jean sans Pitié l’ait amené avec lui au concile de Constance en 1417.
8La mort de Jean de Bavière en janvier de 1425 lui permet d’entrer au service d’un prince d’une envergure bien supérieure : Philippe le Bon, qui est à la tête des États bourguignons, le prend à son service en mai de la même année. Il occupe désormais un office de cour : celui de « peintre et valet de chambre », ce qui lui donne un statut et « le met hors de toute corporation ». Plusieurs des principaux tableaux de Jan van Eyck (le chancelier Rolin, le cardinal Albergati) sont liés à la place qu’il occupe désormais à la cour de Bourgogne. Pourtant, l’un des paradoxes de son existence est que finalement nous n’avons guère d’exemples d’œuvres qui auraient été commandées par ce prince. C’est un des mystères de la vie de Van Eyck. Lié à cela est le fait qu’il ne vit nullement à la cour mais à partir de 1425 à Bruges. Ludovic Balavoine nous explique fort bien l’intérêt que représente pour lui la localisation de son atelier dans la ville marchande la plus importante de l’Europe du Nord-Ouest à cette époque.
9En fait, il est d’abord un serviteur du grand-duc d’Occident. L’ouvrage s’arrête donc longuement sur son activité d’ambassadeur, le terme devant être compris comme désignant un membre officiel d’une ambassade. Cela l’occupa à plusieurs reprises et montre à quel point il fut avant tout un serviteur du duc, activité qui préfigure en quelque sorte celle de Rubens au début du XVIIe siècle. Deux de ces missions restent mystérieuses : on sait qu’en 1425 ou 1426 et en 1436 il a effectué « certains loingtains voyages », restés secrets et mystérieux. Ludovic Balavoine pense qu’il s’agit de missions en terre sainte s’expliquant par l’intérêt que porte Philippe le Bon au renouveau de la croisade, mais sa démonstration reste un peu fragile. Tel n’est pas le cas de l’ambassade au Portugal, qui se situa en 1428 et déboucha sur le troisième mariage de Philippe le Bon : elle est particulièrement bien expliquée et le rôle de van Eyck, qui eut notamment à réaliser le portrait de l’infante portugaise, excellemment mis en valeur. Il y eut aussi sa participation au congrès de paix d’Arras de 1435 qui lui valut de nouer des liens importants avec le cardinal Albergati.
10Van Eyck assura également quelques commandes sur le marché brugeois pour son maître, mais Ludovic Balavoine va peut-être trop loin lorsqu’il écrit qu’ainsi on « découvre Van Eyck dans un rôle nouveau, celui d’un agent du duc auprès des milieux artistiques brugeois, voire gantois ou yprois ». D’après lui, « il serait ainsi l’œil avisé de son mécène sur l’un des marchés [d’art] les plus actifs d’Occident ». En fait, rien ne le prouve : d’un côté il était naturel que Philippe lui fasse appel lorsqu’il en a eu besoin, mais d’un autre côté il ne l’a fait qu’à deux reprises ce qui ne permet pas d’y voir une activité importante, méritant d’être soulignée. Faut-il d’ailleurs voir dans Philippe le Bon un mécène par rapport à Jan van Eyck ? Pour moi, le peintre est surtout un de ses serviteurs, comme les grandes cours princières en avaient. Et à lire Ludovic Balavoine à propos de son rôle comme ambassadeur, il est clair qu’il n’est certainement pas à la cour de Bourgogne un personnage parmi les autres. C’est peut-être cela qui lui permet d’être dans cette situation étonnante qui le voit installer son atelier à Bruges tout en restant très lié à la cour et à ses principaux membres ou contacts puisque finalement il peint Rolin en 1430 ou 1435-1436, et Albergati en 1431 ou 1432. Enfin, je me sépare de notre auteur lorsqu’il voit dans Van Eyck un « homme d’argent » lorsqu’il réclame ce qui lui est dû. D’une part, nous avons affaire à des documents comptables, d’autre part en quoi réclamer ce qui est dû à une administration financière qui, comme toutes les autres, ne devait pas être encline à payer avec célérité ce qu’elle devait, implique-t-il un tel qualificatif ?
11Il reste que l’apport remarquable de Ludovic Balavoine est d’avoir précisé de manière me semble-t-il quasi définitive bien des aspects de l’existence de Jan van Eyck, d’avoir su en expliquer plusieurs mystères, et également de mettre en valeur comme cela n’avait jamais été fait avant lui le caractère très complexe de la vie de notre peintre, d’en faire plus encore qu’auparavant un personnage hors du commun.
12Voici donc un beau livre de recherche qui sera désormais indispensable à tous ceux qui s’intéresseront à Jan van Eyck.
Auteur
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