« Faire la layette » : finances, honneurs et stratégies autour de la naissance des Enfants de France à la cour de Louis XIV
p. 35-46
Texte intégral
1L’attente de l’enfant, lorsqu’il est de sang royal et qu’il peut être amené à régner, est constituée de moments particuliers qui visent à préparer son arrivée à la cour. Le nouveau-né sera vu, montré, épié, dans le cadre d’un univers curial fonctionnant comme une véritable « société du spectacle »1. La layette, ce trousseau destiné au nourrisson et constitué pendant la grossesse, prend une dimension matérielle particulière lorsqu’il concerne un Enfant de France entrant dès sa naissance, dans cet espace singulier. La question lignagère et dynastique conditionne une existence spécifique à l’Enfant de France : son âge, son rang et l’hérédité qui l’unit au souverain en constituent les principaux critères. Par conséquent, l’importance matérielle de la layette varie, pourrait-on dire, « proportionnellement » avec les moyens financiers dont dispose la famille qui accueille le nouveau-né, mais surtout avec le rang de ce dernier.
2Étymologiquement, la « layette » désigne un tiroir qui sert à ranger des papiers ou des objets2 ; le terme est devenu, par métonymie, le contenu de ce tiroir. Concernant les princes et princesses, la layette dépasse très largement ce volume. En effet, ce trousseau est composé, aux XVIIe et XVIIIe siècles, de tous les objets, vêtements et meubles nécessaires aux premières années de la vie3. Ainsi, peuvent être recensés des toilettes brodées, des berceaux, de la literie destinée à l’enfant comme au personnel qui en est responsable (remueuse, nourrice, gouvernante, garçon de chambre)4, de la vaisselle et quelques objets liturgiques affectés à la « chapelle ». À la cour de France, celle-ci renvoie à trois réalités distinctes : le lieu de culte où le roi entend la messe, l’ensemble des ecclésiastiques attachés à ce service religieux ou bien les objets utiles à la célébration d’une messe. C’est ce dernier sens qui nous intéresse ici puisqu’à plusieurs reprises une chapelle portative est mentionnée dans le détail des layettes des Enfants de France. Le textile n’est donc pas le principal élément constituant la layette.
3La première partie de notre étude aura pour but de rappeler le contenu classique du trousseau de naissance des Enfants de France aux XVIIe et XVIIIe siècles, de le définir, et d’en étudier l’importance matérielle et financière. Pour cela, nous disposons d’inventaires dressés par le Garde-Meuble de la Couronne, dont le fonctionnement a été analysé par Stéphane Castaluccio5. Ces sources sont conservées aux Archives nationales dans la sous-série O1, elles concernent les affaires de la Chambre au sein du département de la maison du Roi6. Ces documents sont tirés du Journal du Garde-Meuble établi à partir de 1666, de l’Inventaire général du Garde-Meuble, et des comptes de la Chambre. Ils concernent les objets fournis par cette institution pour constituer le trousseau de naissance des Fils et Filles de France. S’y trouvent répertoriées les layettes de Monseigneur (fils de Louis XIV), du futur duc de Bourgogne (petit-fils de Louis XIV), de chacun des enfants de Louis XV, de ceux du Dauphin Louis-Ferdinand (les futurs Louis XVI, Louis XVIII et Charles X), ainsi que des enfants de Louis XVI jusqu’en 1786. Toutes ces listes donnent une idée précise du contenu et du prix des layettes. Ces inventaires s’avèrent toutefois incomplets : si un sommaire des différentes pièces signale la layette et le renouvellement, à l’âge de trois ans, des meubles de Monseigneur, fils de Louis XIV et du duc de Bourgogne, l’inventaire préalable à la layette ne figure pas dans le document. Le service du Garde-Meuble a formalisé la présentation du détail de la layette : on trouve successivement les éléments composant la chambre, le linge, l’argenterie et la chapelle lorsque celle-ci a été constituée. Cette division en parties toujours identiques montre combien la constitution du trousseau de naissance participe du cérémonial qui entoure la venue au monde d’un Fils ou d’une Fille de France.
4Par ailleurs, le fait que ces inventaires aient été établis par le Garde-Meuble de la Couronne indique que c’est cette institution qui était chargée de fournir les meubles et objets constituant les layettes des Enfants de France. Lors de l’élaboration de la layette de Mesdames de France, filles aînées du roi Louis XV et de son épouse Marie Leczinska, la gouvernante des Enfants de France, Mme de Ventadour, rédigea une reconnaissance apposée sur la dernière pièce de l’inventaire de cette double layette7, un acte dans lequel elle précise : « Nous certifions que ces meubles […] ont été délivrés par M. Neroz, garde général des Meubles de la Couronne ». Le rôle du Garde-Meuble de la Couronne est alors clairement souligné. Il convient par conséquent de présenter cette institution et son rôle habituel dans la production de la layette.
5Notre analyse de la constitution des layettes des Enfants de France permettra l’examen des deux exceptions relevées par le marquis de Dangeau8, puisqu’à deux reprises, sous le règne de Louis XIV, le Garde-Meuble a été écarté. Le diariste indique en effet que Madame Colbert (à une date antérieure à 1683) puis Madame Chamillart (en 1704), toutes deux épouses de Contrôleurs généraux des Finances, ont été choisies l’une par la reine, l’autre par le roi, pour être en charge de la layette des futurs Enfants. Il s’agit de deux moments de rupture dans le fonctionnement « normal » de la cour. Il semble donc pertinent de mobiliser la notion de « faveur royale » afin d’expliquer ces deux exceptions. De plus, plusieurs paramètres doivent être pris en considération autour des personnalités choisies pour produire ces layettes : le rang, la famille et l’intérêt que revêtait pour elles ce type d’honneur. Malheureusement, les budgets des layettes produites par Mmes Colbert et Chamillart n’ont pas été retrouvés, ni dans les comptes du roi (sous-série O1), ni dans les papiers des familles Colbert9 et Chamillart10. Nous prendrons toutefois pour modèles ceux retrouvés dans la sous-série O1 et relatifs à d’autres Enfants de France11, afin de mesurer l’investissement engagé par ces deux femmes.
La layette : définition et importance matérielle
6En 1898, dans son article consacré à la layette des Enfants de Marie-Antoinette, un certain Mirepoix indique que : « les layettes ne comprenaient pas seulement les toilettes et les berceaux destinés aux Enfants de France, mais encore tout l’ameublement de leur appartement et tout ce qui servait à leurs soins […]. Puis les lits et les sièges nécessaires aux personnes attachées à leur service »12. La layette apparaît alors divisée en trois strates, selon les personnes bénéficiaires des objets et meubles qu’elle contient. En premier lieu, le trousseau renferme le linge (draps, habits, bavettes) et le mobilier nécessaires au nouveau-né. Il s’agit donc de prévoir avant sa naissance des langes qui serviront à l’emmailloter, les vêtements d’apparat essentiels à sa présentation, mais également toutes les pièces de mobilier destinées à son confort et à ses soins (son lit essentiellement). Deuxièmement, la layette contient le linge et le mobilier utilisés par les personnes attachées au service de l’enfant : la gouvernante, la nourrice, la remueuse qui l’assiste, les valets de chambre en chambre du berceau et le porte-faix. Chacun d’eux reçoit un couchage composé d’un lit et de sa garniture. Enfin, la gouvernante et la nourrice bénéficiant elles-mêmes du service de femmes de chambre, les couchages de ces dernières sont comptabilisés dans la layette. Ces serviteurs reçoivent les objets nécessaires à leurs différentes fonctions : de quoi dormir auprès du nouveau-né afin d’assurer sa surveillance constante, ainsi que le mobilier indispensable aux soins à prodiguer à l’enfant. Apparaissent alors les sièges évoqués par Mirepoix, à savoir des tabourets, appelés également « ployants », ainsi que des « chaises à bras »13, utilisées par les gouvernantes et les nourrices lorsqu’elles portent l’enfant et le nourrissent. C’est donc l’ensemble de la vie matérielle de l’enfant et de son entourage qui est prévue dès sa naissance. Les inventaires inclus dans le Journal du Garde-Meuble14 contiennent la liste des objets, vêtements et meubles prévus pour servir de layette à l’enfant à naître, puis ceux qui sont donnés à l’enfant lorsqu’il atteint l’âge de trois ans (le document indique « renouvellement à l’âge de trois ans »).
7Deux exemples peuvent être retenus : la layette de Monsieur le Dauphin Louis-Ferdinand, fils de Louis XV, puis celle de son propre fils, le duc de Berry, futur Louis XVI. Pour chaque cas, les inventaires du Garde-Meuble fournissent des renseignements précieux sur la composition des layettes et sur leur valeur matérielle. Chacune est divisée en plusieurs catégories communes : les meubles de la chambre du prince, le linge et la vaisselle ou « argenterie ». Ces catégories sont également utilisées pour les serviteurs de l’enfant. Dans la layette de Louis-Ferdinand se trouve « une chapelle », composée d’objets liturgiques en argent, d’ornements et d’habits (deux aubes et deux surplis destinés au prêtre et à l’un de ses assistants lors de la messe). La layette fait donc état d’une pratique spirituelle fondamentale dans le cadre de la monarchie de droit divin : futur souverain Très-Chrétien, l’enfant royal bénéficie de l’instruction religieuse qui sied à son rang. Les préceptes catholiques doivent lui être enseignés dès son plus jeune âge. Par ailleurs, une pratique religieuse quotidienne est indispensable pour cet héritier et successeur potentiel, dont le baptême a souvent lieu tardivement15.
8La composition de la layette reflète en outre un intérêt particulier porté au corps du prince et à sa préservation : une « toilette », composée de plusieurs coffrets et ustensiles tels que des brosses et peignes, est mentionnée dans le trousseau du duc de Berry (1754). La présence de ces accessoires témoigne d’un rapport singulier à l’hygiène. La toilette dite « sèche » est assurée par frottements des membres grâce à des brosses et linges16, tandis que l’utilisation de l’eau semble être limitée. Une attention aigüe est accordée aux parties visibles, parmi lesquelles la chevelure : les peignes dont il est question dans l’inventaire étudié sont certainement utilisés afin de dégraisser la chevelure. D’ailleurs, le « Livre qui contient tout ce qui peut intéresser Madame la Gouvernante des Enfants de France et surintendante de leurs maisons » est à cet égard très instructif. Ce texte, conservé dans la série KK des Archives nationales17, a été rédigé sous la dictée de la gouvernante par un sommier de chapelle sous le règne de Louis XV. Il décrit tout d’abord la responsabilité du personnel attaché à l’enfant en matière d’hygiène et de santé. Le rôle de la remueuse est ainsi précisé : « Elle doit habiller et déshabiller le prince, le bien réchauffer, lui faire manger sa bouillie en le tenant avec un gros oreiller sur ses genoux, couché ou assis. Elle doit peigner, brosser et nettoyer le prince, et surtout avertir de tout ce qui paraît sur son corps, étant plus à portée que personne de le découvrir »18.
9La base de la layette se compose finalement d’un mobilier complet destiné au couchage et aux soins de l’enfant. Les inventaires des trousseaux du dauphin Louis-Ferdinand et du duc de Berry démontrent que l’ensemble des objets venant agrémenter la chambre du nouveau-né sont prévus dans la layette. On trouve ainsi un lit dit « complet », c’est-à-dire « garni de ses étoffes », un berceau d’apparat, un matelas, des oreillers, des couvertures, des rideaux et une remuette. Ce dernier meuble est particulièrement intéressant : il s’agit de l’équivalent moderne de notre « table à langer », utilisée par la remueuse pour « les remuers », c’est-à-dire pour changer le nouveau-né. Chaque membre du personnel nommé pour soigner le nourrisson reçoit en outre un lit (le meuble), garni d’un matelas, de couvertures et de plusieurs paires de draps. La hiérarchie des rangs et des charges est lisible dans le décor des lits décrits dans les inventaires. La gouvernante, issue des plus grandes familles du royaume, la duchesse de Ventadour pour le Dauphin Louis-Ferdinand, la duchesse de Tallard pour le duc de Berry, reçoit un lit de damas, décoré de franges, molet et galon d’or, complété d’un tour de lit de serge de Londres, doublé de taffetas lui-même décoré de galon d’or. En revanche, le portefaix et le garçon de chambre ne reçoivent qu’un lit de veille, sans ornement particulier.
10La question de la décoration et des matières utilisées pour la layette des Enfants de France appelle quelques réflexions. La production de la layette répond, nous l’avons vu, aux impératifs de puériculture ; mais elle doit aussi entrer dans les cadres de la dépense somptuaire nobiliaire19 en révélant la majesté de l’Enfant à qui elle est destinée. À ce sujet, Daniel Roche signale : « Le mobilier est un chapitre considérable de la dépense de prestige ; sous l’impulsion de la culture des apparences, il affirme un statut »20. La notion de « culture des apparences » chère à Daniel Roche exprime parfaitement la volonté de l’aristocratie de manifester sa place dans la société par sa consommation d’objets, et ce dès la naissance d’un héritier. Lorsqu’il est question de la famille royale, ce n’est pas tant l’affirmation d’un rang qui est en jeu, mais davantage la manifestation d’un pouvoir. Les objets attribués aux Enfants de France dans la layette participent donc de cette démonstration, par leur profusion et leur qualité. Le choix de tissus luxueux (damas, dentelles et soie en tête) s’insère dans cette réflexion : l’identification du rang doit être immédiate pour celui qui verra l’Enfant de France vêtu de soie, couché dans un berceau orné de molet et frange d’or, à l’image de celui du duc de Berry décrit dans l’Inventaire du Garde-Meuble21. La layette du duc de Berry a coûté 106 661 livres, 15 sols et 6 deniers, répartis entre les meubles (presque 67 000 livres) la vaisselle et les objets en métal précieux (or, vermeil et argent pour un montant proche de 27 500 livres), la toilette (10 000 livres) et le linge (2 000 livres). Cet important investissement financier, justifié par le rang de l’enfant à qui est réservé ce trousseau, est assumé, depuis le XVIe siècle, par le Garde-Meuble du roi, devenu en 1663, Garde-Meuble de la Couronne.
Le rôle du Garde-Meuble de la Couronne dans la production des layettes : fournir le mobilier d’usage
11Le Garde-Meuble, héritier de l’Ostel du roi du XIIIe siècle, a reçu dès sa fondation la mission de « gérer les meubles dans leurs déplacements entre les résidences royales »22, dans un moment caractérisé par l’itinérance de la cour. Les meubles de la Couronne sont alors ceux qui ont été « réglés par des crédits officiels […] et destinés à l’usage du roi et de la famille royale »23, rappelle Stéphane Castellucio. Les travaux de ce dernier soulignent les deux buts de l’institution sous l’Ancien Régime24. Le premier est un exercice comptable pour éviter les pertes et dilapidations : tout meuble commandé, financé par le Garde-Meuble et livré dans une demeure royale est alors inscrit dans un registre. La seconde fonction du Garde-Meuble consiste à entretenir et enrichir les collections royales. Avec Louis XIV qui fit mettre par écrit en 1661 une loi coutumière du XVIe siècle, ces « meubles » ont pris une dimension patrimoniale, puisque cet édit les a rendus inaliénables pour les plus rares et les plus précieux d’entre eux25. Ceci explique d’ailleurs le glissement de l’appellation, de « Garde-Meuble du roi » à « Garde-Meuble de la Couronne », renvoyant non plus à la personne royale, mais à la fonction sinon à l’État. Sont différenciés les « meubles d’usage », tels que les lits, fauteuils, chaises ou tables, des meubles rares et précieux, fabriqués par des artisans dont le talent est reconnu, comme le célèbre ébéniste André-Charles Boulle. Dorénavant, les entrées par legs et dons devaient être enregistrées par lettres patentes auprès de la Cour des comptes, laquelle réclama la rédaction d’un Inventaire général des meubles royaux, ce que Louis XIV exprimait en ces termes en 1665 :
Nous entendons que vous portiez en notre Chambre des comptes autant desdits inventaires signés de nous et contresignés par le secrétaire d’État et de nos commandements ayant le département de notre Maison pour y être gardés26.
12Par conséquent, l’ordre de tenir la liste des entrées et des sorties du Garde-Meuble était donné par le roi, ce dernier définissant dans le même temps les responsables de cette activité : l’Intendant du Garde-Meuble (Gédéon Berbier de Metz, depuis 1663), à qui est adressée cette injonction, le secrétaire d’État à la maison du roi (Henri du Plessis-Guénégaud, depuis 1643, assisté de Jean-Baptiste Colbert en tant que Surintendant des Bâtiments du roi, depuis 1664, et Contrôleur général des Finances, depuis 1665) et la Cour des comptes, organe de contrôle dudit inventaire. Ainsi, chaque objet entrant, et surtout sortant, du Garde-Meuble est inventorié et numéroté dans le Journal du Garde-Meuble, un document créé spécifiquement en 1666 afin d’enregistrer ces mouvements (le numéro apposé sur le meuble était repris dans l’inventaire). Ce Journal du Garde-Meuble a permis à l’Intendant et Contrôleur Berbier du Metz d’élaborer d’un outil essentiel pour la conservation des meubles de la Couronne, l’Inventaire général des meubles, précisément conservé aux Archives nationales27.
13Or, les layettes participent à ces mouvements du mobilier. En effet, la fonction première du Garde-Meuble est de fournir le mobilier et les éléments de décoration des résidences royales, tant pour le roi que pour sa famille, comme l’indique Stéphane Castellucio : « Ce regroupement sous la responsabilité du Garde-Meuble et de son intendant de tous les éléments nécessaires à la décoration des résidences royales constituait la différence majeure avec le système mis en place au XVIe siècle28 ». Les Enfants de France, de par leur rapport filial au souverain, bénéficient à leur naissance des institutions qui sont au service de leur père ; le Garde-Meuble doit donc acheter, faire fabriquer et fournir les meubles d’usage et les ornements visant l’installation de l’appartement princier. Mais les achats ainsi que l’entretien des objets et du mobilier sont confiés au trésorier du département de l’Argenterie, un officier qui veille au financement de l’habillement et de l’ameublement du roi depuis le XIVe siècle29. Le mobilier d’usage entrant dans la constitution des layettes est donc produit et fourni par le Garde-Meuble, tandis que la Chambre gère l’approvisionnement du linge et de la toilette30. Ces deux institutions reçoivent de l’Argenterie, c’est-à-dire du trésor de la Couronne, de quoi assumer le coût de la layette31.
14Cependant, le marquis de Dangeau a signalé deux exceptions dans la production de la layette d’Enfants de France sous le règne de Louis XIV : des particuliers ont obtenu le privilège de « faire la layette » en lieu et place du Garde-Meuble. Dans le cadre strictement réglé que nous avons décrit, au moment même où le souverain cherche à systématiser le fonctionnement du Garde-Meuble, il est intéressant d’étudier ces deux exceptions à l’aune d’une réflexion sur la faveur royale et la distinction qu’elle confère.
« Faire la layette » : deux exceptions sous le règne de Louis XIV
15À la date du mercredi 20 février 1704, le marquis de Dangeau rapporte le fait suivant :
Ce sera madame de Chamillart qui fera la layette de l’enfant de madame la duchesse de Bourgogne, mais ce n’est point en qualité de femme du contrôleur général ; le roi s’est expliqué là-dessus, que la femme du contrôleur général n’y avait aucun droit, et que quand madame Colbert s’en était mêlée ç’avait été parce qu’elle s’entendait très-bien à pareilles choses, que la reine avait de l’amitié pour elle et qu’elle lui donnait volontiers des commissions32.
16Il est nécessaire de s’arrêter sur la personnalité de ces deux femmes afin de comprendre qui elles étaient et pourquoi elles ont été choisies.
17Mme Colbert, Marie Charron, née en 1630, fille d’un conseiller du roi et intendant des levées et turcies de la Loire, a épousé Jean-Baptiste Colbert en 1648. Alliance endogamique par excellence, les deux époux appartenaient au milieu de la robe et sont entrés ensemble à la cour et dans l’entourage de la famille royale, du fait de la carrière politique de Jean-Baptiste, initialement secrétaire privé de Michel Le Tellier puis de Mazarin. Les mémorialistes de la cour de Louis XIV s’accordent sur les talents de Marie Charron dans le domaine de la maternité et de la puériculture. Elle a élevé neuf de ses enfants. Louis XIV lui-même lui a confié certains de ses enfants illégitimes. Marie-Anne de Bourbon, « Mademoiselle de Blois », fille du roi et de Louise de La Vallière, future princesse de Conti, a ainsi grandi dans l’hôtel parisien du couple Colbert, entre 1667 et 1674, c’est-à-dire de la naissance de la demoiselle à son entrée à la cour de Versailles. Marie Charron remplit pour Mlle de Blois le rôle de gouvernante, sans en avoir le titre, et elle participa même à la constitution de la maison de la princesse en 1674, comme l’attestent les documents conservés dans le fonds R3 des Archives nationales33.
18Avec le seul témoignage de Dangeau, il est peu aisé de savoir pour quel Fils ou quelle Fille de France, Mme Colbert a « fait la layette ». La reine Marie-Thérèse, à l’origine du choix, disparaît en 1683, ce qui implique que cette layette était destinée à un Enfant de France venu au monde avant cette date. Par ailleurs, Jean-Baptiste Colbert devient Contrôleur général des Finances en 1665. Le seul Enfant de France né dans cet intervalle se trouve être Louis de France, duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin et de Marie Anne de Bavière, petit-fils de Louis XIV, né le 6 août 1682. Or, il manque justement l’énumération de sa layette dans l’Inventaire du Garde-Meuble, alors qu’est présent celui du renouvellement de ses meubles à l’âge de trois ans. Ainsi, nous pouvons imaginer que ce trousseau a été pris en charge, non par le Garde-Meuble, mais par un particulier, certainement Mme Colbert. Par ailleurs, le marquis de Dangeau évoque à plusieurs reprises la proximité de Marie Charron et de la reine Marie-Thérèse : l’expression citée plus haut « la reine avait de l’amitié pour elle » est complétée ensuite par la mention du diariste au moment de la mort de Marie Charron : « Elle était favorite de la reine, la voyait toutes les après-dînées en particulier »34. Il semble donc que la faveur royale, ici celle exprimée par la reine, soit à l’origine de la distinction de Marie Charron. Dangeau termine d’ailleurs par ces mots :
Ce furent ces deux facteurs qui lui ouvrirent l’entrée aux carrosses et à la table, où jamais femme de secrétaire d’État n’avait été admise. Elle le fut longtemps avant que madame de Louvois y put entrer35.
19Mme Chamillart, née Élisabeth-Thérèse Le Rebours en 1667, a épousé Michel Chamillart en 1680, alors qu’il est son cousin en ligne directe : leurs mères respectives, Élisabeth et Catherine Compaing, sont sœurs. Les époux Chamillart sont eux aussi issus du monde de la robe et de la finance, le père d’Élisabeth-Thérèse étant maître des comptes, et celui de Michel, intendant et conseiller du roi au Parlement. Ils sont, comme les Colbert, entrés à la cour et dans l’entourage du roi ensemble, grâce à la carrière politique de Michel, nommé Contrôleur général des Finances à la suite de Claude Le Peletier en 1699, puis parallèlement secrétaire d’État de la Guerre en 1700. Alors que la distinction de Mme Colbert était le fait de la reine, c’est la faveur du roi qui s’exprime dans le cas de Mme Chamillart. La proximité entre les hommes justifie en effet le choix de Mme Chamillart pour faire la layette d’un Enfant de France : Emmanuel Pénicaut, dans son ouvrage consacré au ministre, indique : « Chamillart, on l’a vu, était avant tout l’ami du roi (…). Chamillart, lui, devait son élévation tout entière à Louis XIV »36. L’auteur utilise même pour Chamillart le terme, exceptionnel sinon tendancieux sous la monarchie absolue, de « favori37 », une formule qui témoigne parfaitement des rapports entretenus par le roi et son ministre : sa carrière entière est le fait de la faveur du monarque. Le choix de Mme Chamillart pour la constitution de la layette d’un Enfant de France ne doit guère étonner. Revers et avers d’une même médaille, les deux époux doivent semble-t-il recevoir des honneurs similaires, l’épouse devenant une représentation visible de la réussite de son mari et des récompenses obtenues sur décision royale. Élisabeth-Thérèse Le Rebours est chargée de faire la layette de l’Enfant à naître de la duchesse de Bourgogne en 1704 : il s’agit du fils aîné du couple, Louis de France, duc de Bretagne, né le 25 juin 1704, mais qui ne vivra que quelques mois38.
20Pour chacune de ces deux layettes, nous ne disposons pas d’inventaire ou de comptes permettant de détailler ce qu’elles contenaient. Néanmoins, les layettes répertoriées dans l’Inventaire général du Garde-Meuble témoignent de l’importance matérielle et financière que revêtent les layettes destinées aux Enfants de France, notamment pour les petits-fils et arrière-petits-fils de souverain. La layette du duc de Berry s’élevait à plus de 106 661 livres. Lorsqu’elle est constituée, il est Petit-Fils de France, comme le duc de Bourgogne, l’enfant dont la layette a été confiée à Mme Colbert. Le duc de Bretagne, quant à lui, est l’arrière-petit-fils de Louis XIV. Ainsi, Mme Colbert est choisie pour faire la layette du premier petit-fils de Louis XIV, et Mme Chamillart pour son premier arrière-petit-fils : l’honneur est immense pour ces dames, pour leur couple et pour toute leur famille. Dangeau rappelle le caractère original, privé et singulier de cet honneur fait à une personne que le roi et la reine cherchent à récompenser. Les épouses des deux contrôleurs généraux, issues de la robe39 et non de la noblesse de cour, accèdent avec leurs époux au « sommet des honneurs »40 et participent ainsi directement à la vie curiale. Ces femmes ne sont ni duchesses ni princesses, mais le couple royal les a distinguées ; elles sont pleinement intégrées à la société de cour, ce qui témoigne par ailleurs de l’importance accordée, dans les hiérarchies nobiliaires, aux ministres et à leurs parents. L’honneur reçu vient essentiellement de la responsabilité assumée par ces dames : elles font produire un mobilier et du linge adaptés au rang de l’Enfant de France tout en veillant à ce que la bienséance, c’est-à-dire l’accord entre l’objet et son destinataire, soit respectée.
21L’implication financière qu’exige la production d’une telle layette prouve que ces deux dames avaient la capacité d’activer des leviers pécuniaires substantiels. Faire la layette d’un Enfant de France est un honneur coûteux qui implique une assise financière certaine. Se rejoignent alors honneurs, distinctions et fortune : si les couples ministériels, si les ministres et leurs épouses sont souvent fortunés, ils sont à la recherche d’une légitimité sociale que seul le roi peut leur accorder. Enfin, notons que ces stratégies au sein des familles de ministres passent souvent par les femmes, ce sont elles qui recueillent comme ici des charges ou honneurs leur conférant une visibilité nouvelle à la cour. Par conséquent, le rapport de réciprocité établi entre les ministres et leurs épouses est parfaitement lisible : ces dernières fréquentent l’entourage royal grâce aux fonctions qu’occupent leurs maris et, en contrepartie, leurs propres actions à la cour viennent confirmer une ascension et une position sociale durement acquise.
22Par conséquent, la production de la layette des Enfants de France est un moment clé à la cour, car il est celui de l’accueil d’un nouvel héritier potentiel. Affaire d’État, la naissance d’un Enfant de France est entourée de conditions spécifiques dont les aspects matériels deviennent visibles sous le règne de Louis XIV. Prise en charge traditionnellement par le Garde-Meuble, la layette revêt une importance matérielle et financière considérable. Cependant, l’initiative royale est venue rompre par deux fois ce fonctionnement codifié. Cette modification prit alors un sens particulier : celui d’un honneur conféré à la personne qui était en charge de la constitution du trousseau. Mmes Colbert et Chamillart, choisies et distinguées ainsi en 1682 et 1704, dévoilèrent leur capacité financière et affirmèrent leur rayonnement à la cour. Choisir deux épouses de ministres distinguait, de surcroît, le couple ministériel : l’ascension du mari dans les emplois de gouvernement s’accompagnait de récompenses reçues par l’épouse, dont l’honneur se répercutait ensuite sur le couple.
Notes de bas de page
1 Frédérique Leferme-Falguières, Les courtisans : une société de spectacle sous l’Ancien Régime, Paris, Presses universitaires de France, 2007.
2 « Petit coffre de bois où on serre ordinairement du linge et autres menues hardes » (notice « Layette » dans le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière, 1690).
3 « On appelle encore, Layette, Tout l’équipage d’une femme en couche & de l’enfant nouveau-né » (notice « layette » dans le Dictionnaire de l’Académie Française, 1694).
4 Lucien Bély, La Société des princes, xvie-xviiie siècle, Paris, Fayard, 1999, p. 53-56.
5 Sur le fonctionnement du Garde-Meuble, voir Stéphane Castelluccio, Le Garde-Meuble de la Couronne et ses intendants du xvie au xviiie siècle, Paris, Éd. du CTHS, 2004 ; ces inventaires, issus du Journal du Garde-Meuble tenu à partir de 1666 et de l’Inventaire général des meubles de la Couronne, sont conservés dans la sous-série O1 des Archives nationales, entre les cotes O1 3303 et O1 3323.
6 AN, O1 3276, États des layettes et renouvellements des Enfants de France, 1667-1786.
7 AN, O1 3276, « Naissance de Mesdames de France jumelles, filles de Louis XV, année 1727 ».
8 Philippe de Courcillon, Dangeau (marquis de), Journal du marquis de Dangeau, avec les additions du duc de Saint-Simon, Paris, Firmin-Didot, 1854, t. XIX, p. 437.
9 Jean-Baptiste Colbert, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, Paris, Imprimerie nationale, 1861.
10 Archives départementales de la Sarthe, Fonds 28J, dossiers 3 à 16.
11 AN, O1 3276.
12 Mirepoix, « Layette des Enfants de France : enfants de Marie-Antoinette », Versailles illustré, n° 32, 1898,
p. 85-89, p. 86 pour la citation.
13 Il s’agit de fauteuils disposant d’un dossier et d’accoudoirs.
14 AN, O1 3276, op. cit.
15 Lucien Bély rappelle en effet que les enfants de Louis XV et Marie Leczinska ont reçu leur premier sacrement le 27 avril 1737, alors que Mesdames de France étaient âgées de dix ans et leur frère le dauphin de sept ans. Lucien Bély, op. cit., p. 60.
16 Georges Vigarello, Le propre et le sale : l’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Éd. du Seuil, 1985.
17 AN, KK 1452.
18 AN, KK 1452, p. 44-45.
19 Sur cette question et concernant le textile, voir Daniel Roche, La Culture des apparences. Une histoire du vêtement, xviie-xviiie siècles, Paris, Fayard, 1989.
20 Daniel Roche, Histoire des choses banales. Naissance de la consommation xviie-xixe siècle, Paris, Fayard, 1997, p. 197.
21 « Un berceau de damas cramoisi avec quatre tresses de soie et une petite courtepointe dudit damas, le tout orné de galon, frange et molet d’or » ; Layette faite pour la naissance de M. le duc de Berry, aujourd’hui Louis XVI, AN, O1 3276.
22 Lucien Bély, Dictionnaire de l’Ancien régime. Royaume de France, xvie-xviiie siècle, Paris, Presses universitaires de France, 1996.
23 S. Castelluccio, Le Garde-Meuble de la Couronne…, op. cit., 2004, p. 44.
24 Ibid. ; S. Castelluccio, « Étiquette et mobilier dans l’appartement du roi », L’Estampille. L’objet d’art, n° 337, juin 1999, p. 61-75.
25 AN, O1 3282.
26 AN, O1 10, fol. 324 v°, cité par S. Castelluccio, op. cit., 2004, p. 48.
27 AN, O1 3276 pour les layettes et renouvellements des Enfants de France ; O1 3303 à 3323 pour les meubles de la Couronne.
28 S. Castelluccio, op. cit., 2004., p. 65.
29 Sur ces questions comptables, voir Pierre Jugie et Jérôme de La Gorce, Les Menus Plaisirs du roi : xviie-xviiie siècles, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013.
30 « À côté du Garde-Meuble, se développent la Chambre traitant des coffres de toilette et du linge et les Menus-Plaisirs destinés à organiser les fêtes et cérémonies ». Notice « Garde-Meuble » rédigée par Jacques Perot dans Lucien Bély (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime, op. cit., p. 593.
31 Ibid.
32 Dangeau, op. cit., IX, p. 437.
33 AN, R3 134, Comptes des maisons du comte de Vermandois et de Mlle de Blois 1674-1680.
34 Dangeau, op. cit., II, p. 87.
35 Ibid.
36 Emmanuel Pénicaut, Faveur et pouvoir au tournant du Grand Siècle. Michel Chamillart, ministre et secrétaire d’État de la guerre de Louis XIV, Paris, École des chartes, 2004, II, p. 4.
37 Ibid., I, p. 99.
38 Premier fils du couple, ce duc de Bretagne est mort le 13 avril 1705.
39 Marie Charron est fille de Jacques Charron, conseiller au Parlement et intendant des levées et turcies ; Élisabeth-Thérèse Le Rebours est fille de Jean Le Rebours, maître des requêtes au Parlement de Paris.
40 E. Pénicaut, op. cit., p. 4.
Auteur
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Pauline Ferrier
Université de Paris IV-Sorbonne
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