Quelques aspects de la périnatalité à la cour de Bourgogne (1371-1482)
p. 25-34
Texte intégral
1La périnatalité est un thème assez peu documenté pour la période du bas Moyen Âge. Plus généralement, les recherches sur l’enfance et l’histoire des femmes ont donné lieu à une production historiographique abondante, mais les spécialistes de l’obstétrique médiévale, en particulier Sylvie Laurent1, ont souligné l’absence d’informations sur les professionnels de la santé et les sages-femmes en particulier, ainsi que sur leur rôle dans la vie maternelle des femmes. Danielle Jacquart n’a relevé dans le Dictionnaire édité par Wickersheimer2 que trois sages-femmes ayant exercé en milieu curial : Jacquemette Peguilliote3, sage-femme attachée à la cour de Savoie à la fin du XIVe siècle ; Jeanne La Goutière4, qui assista Valentine Visconti, duchesse d’Orléans (1366‑1408) en 1396 et peut-être Isabeau de Bavière, reine de France (1371‑1435), et enfin Asseline Alexandre5, sage-femme de Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne (1350-1405), dont nous détaillerons plus avant le parcours6.
2La présente étude a pour objet la question de la prise en charge des princesses enceintes et en couches à la cour de Bourgogne sous les règnes de Philippe le Hardi (1342-1404), Jean Sans Peur (1371‑1419), Philippe le Bon (1396‑1467), Charles le Téméraire (1433‑1477) et Marie de Bourgogne (1457‑1482). Les sources comptables particulièrement bien conservées du duché de Bourgogne constituent la majeure partie des documents exploités : des registres de comptes (où sont consignées toutes les dépenses ducales de manière plus ou moins détaillée) ainsi que des pièces comptables7. La série presque complète des registres de la recette générale des finances de ces ducs nous est parvenue. Par ailleurs, les chroniques fournissent quelques détails sur le vécu de la maladie ou la pratique médicale au chevet du prince ou de la princesse : on peut donc s’attendre à y trouver des précisions sur les « gésines » de ces dames8.
3De 1371 à 1482 de Marguerite de Flandre, épouse de Philippe le Hardi, à Marie de Bourgogne, héritière du duc Charles le Téméraire et épouse de Maximilien de Habsbourg (1459-1519), ce n’est pas moins de 24 enfants ducaux qui voient le jour à la cour de Bourgogne. Les documents consultés nous permettent de cerner l’identité de quelques-unes des personnes qui ont eu la charge de la duchesse (ou future duchesse) « en gésine », ainsi que leurs fonctions et l’évolution de ces dernières en matière d’obstétrique.
Les sages-femmes à la cour de Bourgogne
4Marguerite de Male, fille de Louis, comte de Flandre, épouse le duc de Bourgogne Philippe le Hardi en 1369, à l’âge de 19 ans. Dès l’année suivante, elle est enceinte d’un garçon, le futur duc Jean Sans Peur, qui naît le 28 mai 1371, à Dijon. Le 29 mars, alors que la duchesse vient d’entrer dans son huitième mois de grossesse en son château de Rouvres (Rouvres-en-Plaine) entouré de ses six hectares de jardins où le nouveau couple s’est installé, une sage-femme de Paris lui est présentée9. Elle a été envoyée par sa grand-mère paternelle, Marguerite de France, comtesse d’Artois (1309‑1382), qui réside alors à Paris. Cette sage-femme, qui s’appelle Asseline, est l’épouse de Robert Alexandre, bourgeois de Paris10. Elle assista la duchesse de Bourgogne dans ses couches pour au moins huit enfants : Jean (1371)11, Charles (1373)12, Marguerite (1374)13, Louis (1377)14 ; Catherine (1379)15, Marie (1380)16, Bonne (1381)17, Antoine (1384)18.19
5Quels critères ont motivé la duchesse de Bourgogne à recruter une sage-femme venue d’aussi loin ? Il est vrai que la famille ducale entretenait des liens étroits avec la capitale20 et Philippe le Hardi, fils cadet du roi de France, connaît bien le personnel médical établi à Paris. Mais ces raisons ne semblent pas suffisantes pour justifier le recrutement d’une sage-femme parisienne.
6Le duc et la duchesse de Bourgogne entendaient faire naître leurs héritiers en terre bourguignonne afin d’enraciner leur famille dans leurs nouveaux territoires et légitimer ainsi davantage leurs possessions. Il aurait été aisé, surtout en ville, d’y trouver une matrone ou ventrière21, une femme capable d’aider et de conseiller ses semblables dans cette épreuve majeure qu’est l’accouchement. Dijon est sans aucun doute bien pourvue en accoucheuses22 ; d’ailleurs, c’est dans des villes de l’État bourguignon que l’on voit pour la première fois à partir de la fin du XIVe siècle, les autorités municipales pensionner des « mères-alleresses » ou « sages-dames »23. Les volontaires sont formées par apprentissage auprès d’une matrone reconnue, puis elles obtiennent officiellement l’autorisation échevinale d’exercer le métier après le passage d’un examen devant un jury de pairs24 ou devant un médecin tenu au courant des résultats d’une enquête menée auprès de femmes ayant recouru à leurs services, telles, à Lille, Catherine Lemesre en 1461 ou Agnès Le Clerc en 147225. Cependant ces accoucheuses, même si elles sont fortes de leur expérience, n’ont bien souvent reçu aucune formation théorique. Le savoir-faire maïeutique se transmet entre femmes, et par la pratique.
7C’est précisément ce défaut qui explique le rejet de ces accoucheuses par les milieux princiers, public cible et d’emblée partisan des idées véhiculées par les médecins de l’Université. Un prince du sang mérite mieux que d’être accueilli au monde par une « povre femme » aussi experte soit-elle en matière d’accouchement. D’ailleurs, si Asseline Alexandre est autant qualifiée de « ventrière » que de « sage-femme »26, Marion, Parisienne elle aussi, est toujours désignée par le terme de « sage-femme »27. Elle lui succèda auprès de la future duchesse Marguerite de Bavière (1363-1423) pour au moins trois naissances (sur huit accouchements) : celles de Marie en 139428, Philippe en 139629 et Jeanne en 140030. Car c’est bien une sage-femme qu’on souhaite voir au chevet de la duchesse, c’est-à-dire une femme savante, instruite, une digne héritière de Trotula, « sapiens matrona », comme la désignait le trouvère Rutebeuf au XIIIe siècle31. Et c’est à Paris que l’on trouve ces perles rares, puisque la formation professionnelle des sages-femmes y présente à la fin du Moyen Âge des particularités qui vont asseoir leur supériorité sur leurs consoeurs de province et garantir leur recrutement dans les cours princières.
8Dans la capitale, les sages-femmes sont rattachées à la confrérie de Saint-Côme et Saint-Damien, créée par un groupe de chirurgiens au XIIIe siècle. Elles reçoivent une formation au collège de Saint-Côme, lieu d’instruction des chirurgiens32. Ces derniers aspirent à un statut analogue à celui des médecins de l’université : ils ne sont acceptés comme auditeurs libres à la faculté de médecine qu’à partir de 143633, mais on peut imaginer que les sages-femmes parisiennes aient pu bénéficier très tôt d’un savoir théorique médical issu de l’université, car à l’instar des chirurgiens, elles étaient invitées à participer aux « collatio », discussions de cas cliniques entre différents praticiens34, au premier rang desquels se trouvent les médecins de l’université. Elles pouvaient donc accéder aisément au savoir de ces derniers, versés dans la littérature hippocratique et galénique. Cette formation expliquerait la préférence que les familles princières ont manifestée à l’égard des praticiennes parisiennes, au détriment des accoucheuses des villes de province35.
9Cependant, Asseline Alexandre et Marion sont les deux seules sages-femmes mentionnées dans les registres de compte couvrant tout un siècle de puissance politique et de faste des ducs de Bourgogne. Après la naissance de Jeanne en 1400, plus aucune mention de sage-femme ne figura dans le détail des dépenses ducales. Comment expliquer ce silence des sources ? Il est vrai que la qualité de la formation de sages-femmes des villes bourguignonnes a pu s’améliorer avec le temps et que les épouses du duc, ou de son héritier, s’en soient contentées. Monique Sommé, dans sa biographie de la duchesse Isabelle de Portugal (1397-1471), propose sans s’y attarder l’idée selon laquelle cette princesse aurait fait appel aux sages-femmes des villes dans lesquelles elle avait mis au monde ses trois fils, soit Bruxelles pour Antoine en 1430, Gand pour Josse en 1432 et Dijon pour Charles en 143336. Cela justifierait qu’aucun frais de voyage et de séjour ne soit consigné dans les comptes pour des sages-femmes venues d’ailleurs, mais inexplicable reste le fait qu’elles n’aient obtenu aucune rétribution de la part de la duchesse, ou du duc, pour leurs « peines et travaulx durant la gesine de madame ». Pour la naissance de Jean en 1371, Asseline Alexandre perçoit 200 £ t.37, 160 fr. pour Charles en 137338 et pour Marguerite en 137439, ainsi que 120 fr. pour Louis en 137740, auxquels s’ajoute le remboursement de ses frais de déplacement entre Paris et la Bourgogne41. Quant à Marion, elle est gratifiée de 80 fr. pour chaque naissance42 et de 10 aunes de drap vert de Rouen pour la naissance de l’héritier Philippe43.
10La pension que les sages-femmes se voient accorder par certaines villes où elles exercent, inclurait-elle le service de la cour ? Même en admettant cette hypothèse, il est difficile d’envisager que le couple ducal renvoie une sage-femme sans aucune gratification, perdant ainsi une occasion de manifester son opulence et sa générosité. Les sources n’apportent aucune réponse à ces interrogations : aucun document ne permet d’identifier pour les années 1400‑1457 le personnel médical qui a assisté les duchesses de Bourgogne au moment des accouchements.
Des interventions obstétricales masculines ?
11Le 13 février 1457, à Bruxelles, Isabelle de Bourbon (1437-1465), épouse de Charles de Valois-Bourgogne, met au monde Marie de Bourgogne. Cette fille fut l’unique héritière du couple, connue comme « la plus riche d’Europe ». Voici ce que relate le 13e compte de Roland Pippe, conseiller et receveur général des finances du comte de Charolais, pour l’année 145744 :
12En février :
A maistre Josse Brunincq, cirurgien et varlet de chambre de mondit seigneur, la somme de LXXV l. de XL gr. que icelui seigneur lui a donné en […] la ville de Brouxelles tant pour recompensacion des despens par lui soustenuz ou voyage de Deventer comme en faveur d’aucuns services par lui faiz a madame la contesse de Charollois ou temps de gesine et autrement et ce en L lyons d’or de LX gr. la piece qui valent ladicte somme de
LXXV l.
13En septembre :
A maistre Josse Bruninc, cirurgien de mondit seigneur que icelui seigneur lui a donné tant en recompensacion de ce que par son ordonnance il estoit demouré à Bruxelles devers madame la contesse de Charollois apres sa gesine, pendant que mondit seigneur fut dehors a Bethune et a Notre Dame de Boulongne, durant lequel temps ledit maistre Josse fut royé par aucuns jours comme autrement pour consideracion des charges et despens que ledit maistre Josse a journellement la somme de XXX escus d’or qui valent à XLVIII gr. Piece
XXXVI l.
14Ainsi, c’est un chirurgien qui est rétribué pour des services rendus à la comtesse en temps de gésine ; aucune sage-femme n’apparaît dans les comptes, alors qu’au mois de juin, le comte de Charolais fait don d’un lion d’or45 à une sage-femme pour avoir assisté l’épouse de son écuyer d’écurie, Jean de Salins46. Le témoignage de Georges Chastellain ne nous apprend rien sur le personnel soignant présent lors de la naissance de Marie de Bourgogne, occulté qu’il est par la manifestation d’un événement surnaturel qui coïncide avec la délivrance de la princesse : un « merveilleux et très impétueux coup de tonnerre […] dont il sembloit que toute la ville dust estre foudroiée, et sans pluvoir, ne tonner pluys coups, ne demy, passa outre, et n’en fust plus nouvelles »47.
15Que sait-on des couches de Marie de Bourgogne qui épouse en 1477 Maximilien de Habsbourg, duc d’Autriche et futur empereur ? Le couple eut trois enfants : Philippe (le Beau), né le 22 juin 1478, Marguerite, née le 10 janvier 1480 et François, né le 10 septembre 1481, qui décède en décembre de la même année. De nouveau, les sources pèchent par leur mutisme. Le compte de l’année 1478 est perdu, nous ne possédons donc d’aucune information concernant la naissance de Philippe. Les personnes sollicitées au moment de la naissance de Marguerite ne sont pas mieux connues : seule est mentionnée la somme de 600 livres octroyée au maître de la chambre aux deniers de la duchesse « pour la despense extraordinaire de sa derreniere gesine »48. Cette somme inclut vraisemblablement la rétribution de la personne ayant accouché la princesse dont le nom n’est pas indiqué. Pour François, c’est le nom de Jean Spierinck (?-1499) qui apparaît, médecin de la cour de Bourgogne depuis le principat de Philippe le Bon. Une quittance indique qu’il a reçu de la duchesse le 12 septembre 1481, soit deux jours après son accouchement, 12 £ de 40 gr. « en faveur et recompense des services que je luy ay faiz en sa presente gesine »49.
16Quelle interprétation donner à l’apparition de ces hommes ? Si l’on exclut l’hypothèse selon laquelle les princesses Isabelle de Bourbon et Marie de Bourgogne auraient souffert d’une quelconque pathologie durant leur peripartum50, les interventions du chirurgien Josse Bruninc pour la naissance de Marie de Bourgogne et du médecin Jean Spierinck pour la naissance de François d’Autriche sont-elles révélatrices d’un abandon de la part du couple princier des services des sages-femmes au profit de praticiens masculins formés à la pratique obstétricale ?
17Un tel changement se heurterait à plusieurs obstacles émanant des usages curiaux ainsi que de l’organisation des métiers de la médecine. Sur les représentations picturales d’accouchements du Moyen-Âge, étudiées par Sylvie Laurent51, on s’aperçoit que les hommes sont soit absents des scènes d’accouchement, soit représentés très à l’écart, en tout cas sans contact direct avec la mère. L’entourage de la parturiente est exclusivement féminin et comporte la sage-femme qui extrait l’enfant, une femme qui soutient la mère et une ou deux servantes qui s’occupent du nouveau-né ou de la mère après l’accouchement52. Les auteurs de ces miniatures donnent très probablement un caractère idéalisé ou stéréotype à la scène. De ce point de vue, représenter un praticien prenant part activement à un acte aussi intime que l’accouchement pourrait être perçu comme déplacé, voire résolument indécent. L’iconographie ne permet donc pas d’apporter une réponse tranchée à cette question.
18Concernant le médecin Jean Spierinck, il est peu probable qu’il ait participé activement à l’accouchement de Marie de Bourgogne. Le champ d’exercice des physiciens du XVe siècle n’inclut pas la pratique obstétricale, car le médecin n’effectue pas d’interventions invasives du corps humain : il agit en tant que théoricien et expert de la médecine dont la pratique est essentiellement basée sur l’observation qui, associée aux connaissances accumulées lors de la formation universitaire, lui permet d’établir un diagnostic et de proposer une conduite à tenir. Contrairement aux chirurgiens, les médecins ne sont d’ailleurs pas opposés à la pratique des accouchements par les sages-femmes que Barthélemy l’Anglais décrit ainsi : « La ventriere est une femme qui a l’art d’ayder a la femme quand elle enfante, a fin qu’elle ayt l’enfant legerement et que l’enfant ne soit pas en peril »53.
19Ainsi, il semble improbable que le médecin Jean Spierinck ait participé activement à l’accouchement de Marie de Bourgogne. Les services rendus à la duchesse « en sa gesine » consistaient sans doute en des conseils concernant éventuellement les positions à adopter pendant l’accouchement pour l’accélérer et atténuer les douleurs ; la nécessité ou non de marcher ; le régime alimentaire à respecter avant et après l’accouchement ; l’usage des bains, après l’accouchement pour hâter l’évacuation du sang impur des lochies : ainsi en juin 1371, Philippe le Hardi avait acheté une charrette servant à « amener de la riviere d’Oiche l’eaue pour les bains de la gecine de madame »54. Le médecin peut aussi avoir eu la charge de recruter la nourrice, une fonction ancienne déjà documentée au XIVe siècle. Lambert de Sermiselles et Dimanche d’Alixandre, « physiciens » de la duchesse Marguerite de Flandre « et de nossigneurs les enffans » ont sillonné en juillet 1377 la campagne bourguignonne pendant huit jours à la recherche de la future mère de lait de Louis de Bourgogne55. Il en va de même pour Simon de Roches et Henri de Zwolle au début de l’année 1457, peu avant la naissance de Marie de Bourgogne. Leur choix n’a sans doute pas donné satisfaction, car les deux durent rechercher en hâte une autre nourrice au mois de juin suivant56. Les missions affectées aux médecins en peripartum sont donc variées, mais encadrées par les limites imposées à leur profession ; par conséquent, la rétribution accordée à Jean Spierinck ne constitue pas une preuve pour son intervention directe lors du troisième accouchement de Marie de Bourgogne.
20En revanche, Josse Bruninc a joué peut-être un rôle plus important. En février 1457, il reçoit 75 £, d’une part pour avoir soigné en 1456 les blessés du siège de Deventer en tant que chirurgien des armées du comte de Charolais, d’autre part pour des « services par lui faiz a madame la contesse de Charollois ou temps de gesine »57. En septembre de la même année, il obtint 36 £ pour être « demouré a Bruxelles devers madame la contesse de Charollois apres sa gesine »58, probablement en février et mars, car à partir d’avril, c’est Jean Cottereau, physicien, qui fut chargé de la santé de la comtesse Isabelle de Bourbon59. Bruninc a occupé ainsi un rôle de premier plan pendant le peripartum de la comtesse de Charolais. En tant que chirurgien, profession « qui agit par la main », il est possible qu’il ait participé, ou même procédé, à l’accouchement, car si c’est le rôle du médecin d’observer la patiente et de délivrer des conseils, le chirurgien, lui, a pour fonction première le traitement des blessures, des plaies, des traumatismes, des manifestations anatomiques visibles. Donc, si Josse Bruninc fut appelé au chevet de la comtesse de Charolais « en sa gésine », c’est au moins pour traiter les lésions et traumatismes gynécologiques provoqués par l’accouchement, ce qui explique la durée de son séjour et sa seconde rétribution. Et si ce chirurgien bénéficie de la confiance de la princesse pour les soins de suite de couches, on peut émettre l’hypothèse qu’il l’ait assisté aussi pendant son accouchement. En effet, la sage-femme a pour obligation de faire appel au chirurgien en cas d’accouchement difficile ; sa présence peut être le résultat d’une telle démarche60. Yvonne Knibiehler et Catherine Marand-Fouquet ont souligné qu’« à partir du XVe siècle […] les chirurgiens interviennent de plus en plus souvent dans les accouchements ; leurs soins et leurs investigations s’étendent peu à peu antepartum et postpartum »61.
21Cette règle semble pourtant peu suivie : les chirurgiens critiquent sévèrement les sages-femmes, car elles ne font finalement que rarement appel à eux62. La critique est révélatrice d’une rivalité, plus ou moins dissimulée, entre les sages femmes et les chirurgiens, qui souhaitent étendre leur pratique à l’obstétrique. En même temps, ils doivent leurs connaissances pratiques de l’art obstétrical aux sages-femmes, dont ils sont souvent le père ou l’époux63.
22L’intervention d’un chirurgien lors de la naissance de Marie de Bourgogne s’explique par un contexte particulier. Son père Charles, seul héritier mâle du duc Philippe le Bon, avait déjà perdu une épouse, Catherine de France, morte en 1446. Il ne s’est remarié que huit ans plus tard avec une femme qui était de constitution fragile64. L’engagement d’un chirurgien expérimenté et fidèle répondait à la volonté d’assurer par tous les moyens possibles la venue au monde d’un héritier et la préservation de la santé de la mère.
23En définitive, les sources bourguignonnes ne permettent de reconstituer le peripartum des duchesses de Bourgogne que de manière très fragmentaire. Seuls deux noms de praticiennes s’étant illustrées dans l’art des accouchements à la cour émergent des documents, Asseline et Marion. Faut-il voir dans cet effacement des sages-femmes un rôle plus important accordé aux chirurgiens de cour, en particulier à partir de la seconde moitié du XVe siècle, ceux-ci étant très présents dans les sources comptables ? Les motifs de leurs rétributions sont d’ailleurs rarement précisés, voire volontairement tenus secrets, ce qui coïncide éventuellement avec la naissance d’un héritier princier. Serait-ce la preuve d’un recours masculin plus fréquent qu’on ne le pense lors des accouchements princiers ? Mus par un souci de sécurité, les couples princiers ont pu préférer, dès la fin du Moyen Âge, l’assistance d’un des chirurgiens de leur entourage au spectre des prétendus risques encourus par l’emploi d’une matrone peu instruite.
24Cette hypothèse est confortée par les apports de l’historiographie américaine, en particulier les récentes recherches menées par Monica H. Green et Katharine Park65. D’après ces deux historiennes, dès le XIIIe siècle, en Italie, des hommes de médecine eurent à cœur d’étendre leurs connaissances en gynécologie. Cet intérêt nouveau les amena progressivement à se spécialiser dans le domaine de l’obstétrique66. Forts de leur savoir théorique, ils gagnèrent la confiance des élites urbaines et évincèrent sans difficulté les sages-femmes qui exerçaient de plus en plus sous la direction des médecins et des chirurgiens67. L’exemple de Benedetto de Reguardati, médecin de la cour des Sforza de Milan vers le milieu du XVe siècle, mérite d’être cité : reconnu comme expert en matière d’accouchements, il se définissait lui-même comme « à la fois nourrice et médecin »68. La légèreté de la formule que s’autorise le praticien témoigne de l’aisance avec laquelle les interventions masculines auprès des femmes en couches a été intégrée dans les mentalités aristocratiques italiennes du XVe siècle. Ceci nous interroge sur la possibilité d’une exportation en France de ces nouveaux usages en matière d’obstétrique.
Notes de bas de page
1 Sylvie Laurent, Naître au Moyen Âge. De la conception à la naissance : la grossesse et l’accouchement, Paris, Le Léopard d’Or, 1989, 296 p.
2 Ernest Wickersheimer, Dictionnaire biographique des médecins en France au Moyen Âge, Genève, Droz, 1979, 2 vol. et un supplément par D. Jacquart ; Danielle Jacquart, Le milieu médical en France du xiie au xve siècle, Genève, Droz, 1981, p. 49.
3 E. Wickersheimer, op. cit., supplément, p. 130.
4 Ibid., p. 191.
5 Ibid., supplément, p. 33.
6 Soulignons l’importance des travaux de Jacques Gélis qui retracent pour la période moderne la lente mutation des métiers de sage-femme et de chirurgien-accoucheur ainsi que les conditions d’accueil du nouveau-né. Voir entre autres Jacques Gélis, Mireille Laget et Marie-France Morel, Entrer dans la vie : naissances et enfances dans la France traditionnelle, Paris, Gallimard, 1978, 245 p. ; Jacques Gélis, La sage-femme ou le médecin, une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988, 560 p.
7 Elle est conservée majoritairement aux archives départementales de la Côte-d’Or à Dijon et aux archives départementales du Nord à Lille.
8 On pense notamment au récit des couches d’Isabelle de Bourbon, comtesse de Charolais, par le chroniqueur bourguignon Georges Chastellain, cité par Myriam Greilsammer, L’envers du tableau. Mariage et maternité dans la Flandre médiévale, Paris, Armand Colin, 1990, p. 210.
9 Département de la Côte d’or. Bernard et Henri Prost, Inventaires mobiliers et extraits de comptes des ducs de Bourgogne de la Maison de Valois (1363-1477), « Philippe le Hardi (1363-1377) », Paris, Leroux, 1902, I, n° 1382.
10 E. Wickersheimer, op. cit., supplément, p. 33.
11 B. et H. Prost, op. cit., I, n° 1430.
12 Ibid., n° 1807.
13 Ibid., n° 2042, 2096 ; archives départementales de la Côte-d’Or (désormais ADCO), B 1444, fol. 72 r°, 94 v°, 95 v°.
14 Ibid., I, n° 3105, 3115, 3201 ; ADCO, B 1452, fol. 50 v°, 71 v°.
15 Ibid., II, « Philippe le Hardi (1378-1390) », Paris, Leroux, 1908-1913, n° 350.
16 Ibid., II, n° 436.
17 Ibid., II, n° 444.
18 Ibid., I, n° 1430.
19 Bernard et Henri Prost affirment sans le justifier dans leurs Inventaires l’intervention d’Asseline Alexandre lors des naissances des huit premiers enfants du couple ducal. On peut supposer que cette sage-femme assista la duchesse jusqu’au neuvième et dernier enfant, Philippe, né en 1389.
20 Sur ces liens, voir Werner Paravicini et Bertrand Schnerb (dir.), Paris, capitale des ducs de Bourgogne, Ostfildern, J. Thorbeke, 2007, 496 p. et Florence Berland, La cour de Bourgogne à Paris (1363-1422), thèse inédite, université de Lille III-Charles de Gaulle, 2011, 612 p.
21 Madeleine Coulon-Arpin, La maternité et les sages-femmes de la Préhistoire au xxe siècle, Les sages-femmes en France, Paris, Roger Dacosta, 1982, II, p. 8.
22 Danielle Jacquart a relevé une sage-femme jurée à Dijon en 1496 : l’épouse du peintre Jean Chandellier. E. Wickersheimer (op. cit., p. 54).
23 J. Gélis, La sage-femme ou le médecin, op. cit., p. 23-24.
24 Ce mode d’accès au métier est en tout cas attesté pour la ville d’Amiens en 1267 : Catherine Normand, Quelle place pour les femmes dans la pratique médicale du Moyen Âge ?, thèse inédite, université de Limoges, 2001, p. 70.
25 D. Jacquart, op. cit., p. 49.
26 Utilisation du terme « sage-femme » : B. et H. Prost, op. cit., I, n° 1382, 1430 (2 fois) ; ADCO, B 1444, fol. 94 v° (2 fois), 95 v° ; utilisation du terme « ventrière » : ADCO, B 1438, fol. 51 r° ; B 1451, fol. 88 v°, 99 r° ; B 1452, fol. 71 r° ; B. et H. Prost, op. cit., II, n° 350, 444.
27 ADCO, B 1499, fol. 65 r° et v° ; B 1507, fol. 58 v°, 68 v° ; B 1522, fol. 47 v°.
28 ADCO, B 1499, fol. 65 r° et v°.
29 ADCO, fol. 58 v°, 68 v°.
30 ADCO, fol. 47 v°.
31 Rutebeuf dans le Dit de l’Herberie, d’après M. Coulon-Arpin, La maternité et les sages-femmes…, op. cit., p. 9.
32 Danielle Alexandre-Bidon, « Les sages-femmes au Moyen Âge », Réalités en gynécologie-obstétrique, février 2001, n° 58, p. 44.
33 Danielle Jacquart, La médecine médiévale dans le cadre parisien (xive-xve siècles), Paris, Fayard, 1998, p. 84-85.
34 Ibid., p. 90.
35 Sylvie Laurent, Naître au Moyen Âge. De la conception à la naissance : la grossesse et l’accouchement, Paris, Le Léopard d’Or, 1989, p. 174-175.
36 Monique Sommé, Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne : une femme au pouvoir au xve siècle, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1998, p. 51.
37 B. et H. Prost, op. cit., I, n° 1430.
38 Ibid., I, n° 1807.
39 Ibid., I, n° 2096.
40 Ibid., I, n° 3201.
41 ADCO, B 1444, fol. 94 v°, 95 v°; B 1452, fol. 58 v°, 71 v°.
42 ADCO, B 1499, fol. 65 r° et v° ; B 1507, fol. 68 v° ; B 1522, fol. 47 v°.
43 ADCO, B 1507, fol. 58 v°.
44 Archives départementales du Nord (désormais ADN), B 3661, fol. 22 r° et 63 v°.
45 Le lion d’or est une monnaie ayant cours en Flandres et en Brabant sous Philippe le Bon et valant 60 gros de Flandres.
46 Fol. 46.
47 M. Greilsammer, op. cit., p. 210.
48 ADN, B 2121, fol. 72 v°.
49 ADN, B 2126, n° 68799.
50 Aucun document consulté ne laisse paraître une telle éventualité.
51 Sylvie Laurent, « L’accouchement dans l’iconographie médiévale d’après les miniatures de la Bibliothèque nationale », dans F. O. Touati (éd.), Maladies, médecines et sociétés : approches historiques pour le présent. Actes du VIe colloque d’Histoire au présent, Paris, 1990, Paris, L’Harmattan, 1993, I, p. 144-152.
52 Ibid, p. 148.
53 M. Coulon-Arpin, op. cit., II, p. 14.
54 B. et H. Prost, op. cit., I, n° 1412.
55 Ibid, n° 3157.
56 ADN, B 2026, fol. 343 r°.
57 ADN, B 3661, fol. 22 r°.
58 ADN, B 3661, fol. 63 v°.
59 ADN, B 3661, fol. 85 r° : « A maistre Jehan Cotreau phisicien de mondit seigneur, que icelui seigneue lui a fait donner et delivrer a sondit partement du Quesnoy pour recompensacion de LIX jours qu’il a esté royé de ses gaiges es mois d’avril may et novembre derrain passé pour se qu’il fu absent du service de mondit seigneur et que par son ordonnance il demoura devers madame la contesse de Charrollois, et ce au pris de XVIII s. pour jour qui font, LIII l. II s. »
60 M. Coulon-Arpin, op. cit., II, p. 42-43 ; Paul Cesbron et Yvonne Knibiehler, La naissance en Occident, Paris, Albin Michel, 2004, p. 73 ; S. Laurent, op. cit., p. 222.
61 Yvonne Knibiehler et Catherine Marand-Fouquet, Les femmes et les médecins : analyse historique, Paris, Hachette, 1983, p. 118.
62 S. Laurent, op. cit., p. 172.
63 M. Coulon-Arpin, op. cit., II, p. 44.
64 On s’inquiète notamment pour sa santé au printemps 1459 : ADN, B 2034, fol. 115 v°, 116 r°, 117 v° ; et elle décéda à la suite d’une longue maladie en septembre 1465, à l’âge de 29 ans : ADN, B 2054, fol. 174 r°.
65 Monica H. Green, Making women’s medicine masculine: the rise of male authority in pre-modern gynecology, Oxford, Oxford University Press, 2008, 409 p. ; Katharine Park, Secrets de femmes : le genre, la génération et les origines de la dissection humaine, trad. fr., Dijon, Les Presses du Réel, 2009, 361 p.
66 K. Park, op. cit., p. 79.
67 Ibid., p. 79 et 85.
68 Ibid., p. 85.
Auteur
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Laurie Baveye-Kouidrat
Université de Lille
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