Conclusion
p. 211-216
Texte intégral
1Tout au long de ce travail, nous avons essayé de dégager les problèmes soulevés par un ensemble de NA, méconnu jusqu’à présent, et de trouver des explications aux différents niveaux d’analyse. Les recherches ont été menées dans la double perspective d’offrir une description de cet ensemble et de mener une réflexion sur les NA en tant que NH. Nous avons montré que les NA se démarquent d’autres NH par leur caractère hybride. De façon intrinsèque, ils amalgament l’expression de propriétés à la fois immuables et transitoires. Cette particularité, de prime abord paradoxale, a été observée aussi bien au niveau lexical qu’au niveau syntaxico-sémantique et discursif. En guise de conclusion, dressons le bilan des résultats saillants.
Des noms d’âge…
2Premièrement, l’analyse des NA doit tenir compte de leur fonctionnement d’ensemble. Malgré le caractère hétérogène1 de notre échantillon de NA, les éléments sont interdépendants sémantiquement et obéissent à un principe gouverneur. En nous appuyant sur les études de Lyons (1978) et Cruse (1986, 2000), nous avons précisé la spécificité des NA par rapport à d’autres configurations lexicales d’organisation similaire. L’ensemble des NA est, d’une part, doté d’une organisation rigide soutenue par une relation sémantique sous-jacente d’ordre et, d’autre part, parcouru de façon unidirectionnelle (allant du premier vers le dernier élément, i. e. respectivement bébé et vieillard), nécessaire et irréversible. Ces trois propriétés témoignent du fait que l’organisation globale de notre ensemble reflète la conception du flux temporel (par définition de nature sérielle, unidirectionnelle et irréversible). Certains points laissés en suspens dans la littérature ont été développés. Nous avons battu en brèche l’idée de Cruse d’une relation secondaire évoluant parallèlement avec la relation sous-jacente « ordre » et qui était censée rendre compte des éventuelles changements de sens des NA. Nous lui avons préféré le cadre de la TMM (Théorie Modulaire des Modalités) qui a permis d’expliquer de façon cohérente les incidences que l’organisation de l’ensemble peut avoir sur le fonctionnement syntaxico-sémantique des NA.
3Un deuxième résultat aura été de montrer que les NA dénotent des propriétés essentielles, intrinsèques pour un individu humain. En ce sens, la comparaison avec d’autres NH a permis de reconsidérer l’opérationnalité du concept de prédicat sortal. Cette notion, qui dans le domaine philosophique, est une réponse adéquate pour rendre compte de l’identité d’une entité, se trouve au centre de certaines classifications prédicatives (Reboul 1993), dont nous avons mis en évidence les limites. Nous avons proposé un ensemble de tests linguistiques permettant de les identifier. Exprimant des propriétés immuables, essentielles, bref, référentiellement nécessaires, les prédicats sortaux se caractérisent par le fait 1) d’être toujours vrais au présent, 2) d’être incompatibles avec des structures volitives et/ou agentives et 3) de donner lieu à une lecture évaluative (ou modalité appréciative) dans les tournures interrogatives et négatives (dans un contexte neutre). Les prédicats d’âge (être NA) ne sont pas des prédicats sortaux à proprement parler, parce qu’ils dérogent notamment à la première de leur caractéristiques définitoires (cf. 1 ci-dessus). En réalité, c’est avoir un âge/être âgé de qui sont des prédicats sortaux puisqu’il est possible, à n’importe quel moment de la vie d’un individu, d’assigner à celui-ci un âge. En revanche, les NA doivent plutôt être vus comme les valeurs que le prédicat sortal peut prendre. Cela les distingue fondamentalement d’autres prédicats sortaux, p. ex. être humain/être eskimo, d’instanciation stable tout au long de la carrière de l’individu, sans possibilité de changement2. En somme, les prédicats d’âge peuvent être rapprochés des prédicats sortaux, dans la mesure où ils expriment une propriété référentiellement nécessaire à la classe des humains (l’âge) et indépendante de toute volonté (du sujet lui-même ou d’un agent externe). On ne peut pas pour autant les y assimiler totalement, parce que les prédicats d’âge sont dotés d’un principe d’évolution inhérente qui les rapproche d’autres prédicats transitoires.
4Ce deuxième aspect du caractère « hybride » des NA a été corroboré par l’examen du caractère phasal des NA. Notre troisième résultat est d’avoir montré la possibilité d’un élargissement notionnel du domaine aspectuel vers le domaine nominal. Nous avons observé plusieurs analogies de fonctionnement entre, d’une part, les phases définies comme des parties temporelles constitutives de la structure d’un procès et, d’autre part, l’ensemble des NA et la vie d’un être humain :
- de façon générale, la description des NA demande l’examen des paramètres impliqués par la notion-même de phase : continuité vs discontinuité, sérialité, nature du bornage, position relative et fonctionnalité au sein d’un Tout temporel englobant ;
- au niveau « structurel », on observe une analogie entre le découpage théorique d’un procès en différentes phases (Gosselin 2011) et l’organisation sérielle de l’ensemble des NA. De la même façon qu’on peut isoler, dans chaque procès, une phase de « début », de « milieu » et de « fin », la vie d’un individu se laisse appréhender en trois catégories qui correspondent grosso modo au début (bébé, enfant, adolescent), au milieu (adulte) et à la fin (vieillard). À cette occasion nous avons établi le parallèle entre les NA et les N de période d’âge relatifs (petite enfance, enfance, adolescence, etc.) ;
- à l’instar de ce qu’est une phase dans le domaine aspectuel, les NA sont vus comme des parties temporelles fonctionnelles, c’est-à-dire qu’ils se définissent par une position spécifique par rapport au « tout temporel » (le procès dans le domaine aspectuel, la vie de l’individu pour les NA) ;
- dans le domaine verbal, l’aspect phasal se caractérise par la propriété d’auto-similitude (une phase est elle-même théoriquement décomposable en phases). Sur le plan discursif, c’est aussi ce qui se passe avec certaines périodes de la vie humaine (p. ex. bébé peut être vu, en langue, comme l’individu non pas dans la phase précédant l’enfance, mais comme le début de l’enfance ; de même, nouveau-né désigne l’individu dans la partie initiale de la phase « bébé ») ;
- la relation d’ordre et le fonctionnement d’ensemble des NA permettent de voir en enfant, par exemple, la phase préparatoire d’adolescent (phase qui est souvent implicite sur le plan discursif, cf. phase non profilée dans le modèle de Croft 2012) ;
- l’analogie avec le domaine aspectuel est cependant partielle, parce qu’à l’intérieur de l’ensemble, le caractère phasal d’un NA est déterminé non seulement par la position de l’item en question (p. ex. bébé, dénotant un individu au tout début de sa vie, n’est pas vu comme une phase résultante *il vient de devenir bébé), mais aussi par le caractère statif ou dynamique du V attributif (être vs devenir).
...aux prédicats de phase
5Nous avons essayé de montrer que la structure phasale aspectuelle (aspect interne et aspect externe d’un procès) peut être élargie à l’étude lexicale des noms non prédicatifs sous certaines conditions. Du point de vue strictement aspectuel, ces noms construisent des prédicats statifs et, en tant que tels, ils ont une structure phasale homogène (dans un certain sens, on peut dire que, contrairement aux activités, toutes les phases de l’aspect interne des états sont les mêmes). L’élargissement notionnel que nous avons proposé est possible uniquement dans la mesure où une phase se définit comme une partie temporelle constitutive d’un procès (au sens le plus large et neutre du terme), elle se laisse donc appréhender dans les termes d’une relation de type partie-tout. Deux études, relativement anciennes déjà – (Winston et al. (1987), Chaffin et al. (1988)) – proposent une classification des relations méronymiques fondée sur la caractérisation ontologique des parties, en identifiant en dernière lieu celle qui lie une phase à un processus. Les auteurs caractérisent les phases comme étant des parties temporelles fonctionnelles dans la mesure où elles se définissent par une position spécifique par rapport au Tout, ce qui n’est pas sans rappeler ce que nous avons vu avec Lyons et les ensembles lexicaux : « parts of processes, like parts of events, play a functional role with respect to the whole » (ibid., 1988, 22). Les phases sont aussi des parties non homéomères (non identiques au Tout) et non séparables de celui-ci. Enfin, les phases sont des parties non simultanées ce qui permet aux auteurs de les distinguer des parties qui constituent par exemple un artéfact3. En nous appuyant sur nos analyses des prédicats d’âge, tentons le passage d’une définition ontologique vers l’assise plus linguistique d’un prédicat de phase. En l’état actuel de notre réflexion nous pouvons lister les critères suivants qui doivent être pris en ligne de compte :
- caractère nécessaire au sein de l’ensemble ;
- interdépendance sémantique avec d’autres prédicats de phase due à leur structuration ordonnée au sein de l’ensemble ;
- nature et direction de la progression au sein de l’ensemble ;
- présence et nature du bornage ;
- contenu lexical ;
- mode d’établissement de l’ensemble des phases (Tout).
6Les deux premiers paramètres sont les critères nécessaires et suffisants dans l’identification d’un prédicat de phase. Un prédicat de phase ne doit pas être vu comme une « simple » partie (quelle que soit la définition que l’on adopte de ce dernier terme). C’est une partie constitutive dans le sens où elle est nécessaire pour le Tout (sans l’instanciation d’une phase l’ensemble ne peut pas avoir lieu). C’est aussi une partie qui est sémantiquement interdépendante des autres parties parce qu’un nom de phase se définit de par sa position relative au sein de ce qui tient lieu pour Tout. Nous avons vu que cette structure phasale, très simple, est à l’origine d’un système d’inférences très complexe. La relation d’ordre notamment permet à la fois de situer un nom de phase dans l’ensemble et de « suivre » la progression de l’instanciation de celui-ci.
7C’est justement la progression au sein du tout qui permet d’adopter une conception « stricte » ou « lâche » de ce qu’est un nom de phase (ou prédicat de phase). Dans le premier cas, il s’agit d’une progression inéluctable qui respecte la relation ordonnée sous-jacente. Elle est de ce fait unidirectionnelle (ou irréversible) et continue. C’est bien ce que ce que nous avons vu avec les NA et nous ne voyons pas de difficultés apparentes à considérer d’autres N désignant des phases de développement dans le monde vivant comme tels (ex. chenille, papillon, plantule, bourgeon, têtard, embryon, etc.).
8À condition d’adopter une définition « lâche » (notamment en abandonnant le caractère inéluctable de la progression de l’ensemble), le nom de phase ne se limite pas seulement aux N dénotant les stades de développement biologique des espèces naturelles. En effet, dans ce cas, un certain nombre de N sont susceptibles d’être réunis sous cette étiquette. La différence avec les noms de phases « stricts » se fait sur les trois derniers critères énoncés supra. Prenons à titre d’exemple les NH dénotant les étapes d’un parcours éducatif (élève, étudiant, doctorant, docteur, post-doctorant). Chaque N peut être vu comme une phase du tout (le parcours éducatif) mais, même s’il obéit à une relation d’ordre (avant d’être docteur, l’individu a été nécessairement doctorant), la progression d’une phase à l’autre n’a rien d’inéluctable. Dans cet ordre d’idées, la relation sous-jacente d’ordre, dont nous espérons avoir démontré l’importance, est un paramètre objectif qui a une incidence directe sur le fonctionnement discursif. La combinaison de cette relation d’ordre et la nature de la progression peut donner lieu à une indexation fine des SN permettant de prédire leur comportement discursif par le biais du système d’inférences associées. Par exemple, l’introduction d’un référent par un nom de phase a des incidences directes sur les reprises anaphoriques infidèles par un autre nom (de phase), le sémantisme de prédicats verbaux (des prédicats appropriés à une phase) et les périphrases verbales, les temps verbaux (en respect avec la relation d’ordre), les circonstanciels temporels (contraints par la présence et la nature, floue ou non, du bornage), certains adverbes aspectuels, etc.
9L’état actuel de nos recherches et les limites, choisies ou non, de nos analyses ouvrent autant de perspectives de travail, si ce n’est plus, parce que l’étendue de la structure phasale est loin d’être exploitée. Du côté de la sémantique nominale, il reste à identifier tous les procédés qui soutiennent le fonctionnement phasal – en allant du niveau morphologique (certains préfixes y semblent contribuer (pré-, anté-, primo-), jusqu’à la structuration temporelle du discours (cf. Aleksandrova (2015a), Aleksandrova & Longo (2015)) en passant par la sémantique lexicale (certains lexèmes, du moins dans certains de leurs sens, dénotent une « partie » (départ, initiation, préambule, débutant, introduction, milieu, centre, fin, aboutissement, couronnement, clôture, conclusion, dénouement, épilogue, coda, etc.). Du côté de la sémantique aspectuelle enfin, ce volume espère contribuer à la remise en cause du cantonnement de l’aspect au seul domaine verbal pour aller vers, au contraire, sa considération comme une catégorie sémantique transversale.
Notes de bas de page
1 Échantillon hétérogène à l’égard de la nature grammaticale des items (adjectifs et/ou substantifs) qui le composent ou encore aux spécificités liées à leur usage.
2 Sauf dans des cas de référence évolutive bien particuliers, p. ex. les récits de métamorphoses.
3 Censé avoir toutes ses parties constitutives en même temps. Nous jugeons cette exigence un peu abusive, cf. aussi Van Campenhoudt (1996).
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Des noms d’âge aux noms de phase
Essai de sémantique nominale et aspectuelle
Angelina Aleksandrova
2016
Les noms abstraits
Histoire et théories
Nelly Flaux, Michel Glatigny et Didier Samain (dir.) Nelly Flaux, Michel Glatigny et Didier Samain (trad.)
1996
