Chapitre 5. Les noms d’âge en tant que prédicats de phase
p. 159-210
Texte intégral
1À plusieurs reprises nous avons associé le comportement linguistique des NA à la notion de phase, délibérément non définie de façon explicite jusqu’à là. Comprendre les raisons pour lesquelles les NA peuvent être assimilés à des phases implique l’examen de leurs propriétés aspectuelles (voir l’aspectualité phasale chez Tournadre (2004), ou encore l’aspect de phase chez Gosselin (2011)). Dans un premier temps nous introduisons les spécificités des prédicats statifs ainsi que la notion de phase dans les travaux des aspectologues. Ensuite, nous procédons à la caractérisation des NA en tant que prédicats de phase.
1. Pour introduire : prédicats statifs et notion de phase
2Il est inutile d’insister sur un fait bien connu : la notion d’aspect en linguistique est très complexe. Cette complexité est due aussi bien au flou notionnel (délimitation des faits qui relèvent de l’aspect et ceux qui relèvent du temps) et à la prolifération terminologique (parfois complémentaire mais aussi contradictoire), qu’aux divergences d’interprétation des tests avancés lors de la définition des différentes catégories aspectuelles. Il est impossible de faire l’état détaillé d’une littérature très riche1, mais nous veillerons à expliciter certaines notions et l’usage terminologique adopté ici. Notre attention sera portée plus particulièrement sur la catégorie aspectuelle des états qui sont vus comme le résultat de l’attribution d’une propriété à un sujet (Riegel 1985, Anscombre 2010). Mais, avant cela, rappelons quelques points importants lorsqu’on aborde le domaine aspectuel.
1.1. Les prédicats statifs : précisions terminologiques
3Une définition de l’aspect (ou des aspects) que tous les spécialistes acceptent, tout en reconnaissant qu’elle n’est pas suffisante, est celle donnée par Comrie : « aspects are différent ways of viewing the internal temporal constituency of a situation » (1976, 3). À l’origine, les études sur les langues romanes sont des tentatives de « transposition » des catégories aspectuelles équivalentes dans les langues slaves. La confusion terminologique qui en résulte2 est en quelque sorte inévitable puisqu’on attribuait des valeurs aspectuelles à des phénomènes relevant de la morphologie flexionnelle (les temps verbaux), là où, dans les langues slaves, l’aspect est avant tout une affaire de dérivation. Aujourd’hui, il est d’usage de distinguer l’aspect grammatical de l’aspect lexical même si, encore une fois, il existe des divergences concernant les faits linguistiques à classer dans une catégorie plutôt que dans l’autre. Le statut peut-être le plus clair est celui des temps verbaux qui sont un moyen grammatical d’expression aspectuelle. En suivant Gosselin (1996), nous considérons que les marques flexionnelles relèvent de l’aspect grammatical (ou aspect syntaxique).
4La notion d’aspect lexical est souvent assimilée à celle d’Aktionsarten3 ou de mode d’action. La raison principale de la distinction entre aspect grammatical et aspect lexical vient du fait que les verbes sont porteurs de traits aspectuels (le plus souvent il s’agit des paires dynamique/statif, duratif/ponctuel, borné/non borné) indépendamment de toute marque flexionnelle. Ainsi, de façon intrinsèque, dormir implique une durée relativement longue pour l’instanciation du procès dénoté. On peut le vérifier par la compatibilité avec un certain type de modifieur adverbial : j’ai dormi longtemps vs *j’ai dormi soudain. Ces caractéristiques aspectuelles peuvent être conservées lors de l’adjonction des arguments. Par exemple, la copule être forme toujours des prédicats statifs avec les NH et, a priori, il n’y a pas de différence aspectuelle dans l’assignation de différents NH-attributs à un individu : être enfant, être eskimo, être millionnaire, être architecte, être piéton sont tous des prédicats statifs.
5Cependant, différents facteurs peuvent modifier l’aspect inhérent du verbe, une des difficultés venant du fait qu’ils interviennent à différents niveaux d’analyse. Souvent, les changements aspectuels résultent de l’adjonction d’arguments verbaux. Dessiner est un verbe d’activité parce qu’il dénote un procès duratif, susceptible d’accepter une forme progressive, et non borné. L’adjonction d’un objet pourtant fait « basculer » son profil aspectuel vers celui d’un verbe d’accomplissement – dessiner un mouton est toujours duratif, peut être mis au progressif (en train de dessiner un mouton) mais est borné par l’existence de l’argument, ici un SN indéfini singulier (je peux dessiner un mouton en trois minutes). Différents modifieurs sont aussi responsables du changement aspectuel : si *je dessine en trois minutes tout seul n’est pas très heureux, je dessine pendant trois heures (et puis j’arrête) prouve la possibilité de bornage du verbe et ce en l’absence de complément. À cela, il faudra encore ajouter le rôle des temps verbaux, de la voix, de la modalité…
6La question principale est de savoir à quel niveau on attribue les traits aspectuels. Autrement dit, est-ce que l’aspect lexical est propre au verbe, indépendamment de tout autre paramètre, ou bien se construit-il au niveau de sa structure argumentale ? Cette dernière est d’autant plus importante qu’elle détermine l’objet et le but des classifications aspectuelles : est-ce que l’on classe des types de procès, des verbes ou des structures prédicatives ?
7Il est important de souligner que, dans la mesure où les changements aspectuels ne se font pas de n’importe quelle façon (ils sont l’objet d’une observation directe), ils sont prédictibles et susceptibles d’être systématisés. Si l’on admet que la structure argumentale est prévue par le sémantisme du verbe, on peut conclure que l’aspect lexical joue au niveau non seulement verbal mais aussi au niveau prédicatif. Pour certains auteurs l’aspect lexical d’un verbe n’est visible d’ailleurs qu’au niveau prédicatif (Kleiber 1987, Verkuyl 1989, De Swart 1995, pour ne citer qu’eux).
8Bien évidemment, nous maintenons la distinction entre aspect grammatical (marques flexionnelles du verbe) et aspect lexical. Ce dernier terme sera utilisé aussi bien pour l’aspect du verbe seul que pour le verbe et ses arguments et, si besoin, nous ferons aussi la distinction en parlant d’aspect inhérent (au verbe) ou d’aspect prédicatif pour indiquer le niveau syntaxique auquel nous nous situons. Il existe d’autres éléments intervenant régulièrement dans le calcul de l’aspectualité, que nous rangeons sous l’étiquette d’opérateurs aspectuels. Il s’agit le plus souvent de périphrases verbales, de différents circonstants ou d’adverbes (dont le statut grammatical ou lexical ne fait pas d’ailleurs l’unanimité (Leeman-Bouix 1994, Laca 2003, 2004, Haas 2009). Les opérateurs aspectuels sont des éléments externes au GV qui servent, la plupart du temps, à mettre en évidence le type de procès (étiquette que nous réservons au niveau conceptuel). Nous utilisons le terme de procès dans son sens le plus général et surtout le plus neutre. Nous employons les termes de catégorie aspectuelle ou de profil aspectuel comme équivalents à ce que Vendler nomme des modes d’action (quadripartition en états, actions, accomplissements et achèvements). Enfin, dernière remarque, nous attirons l’attention du lecteur sur la distinction, faite par commodité, entre NA et prédicat d’âge (étiquette réservée aux NA en position prédicative, et plus spécifiquement en attribut de la copule).
9Avant de venir à la caractérisation aspectuelle des prédicats d’âge, il convient de présenter les critères traditionnellement avancés pour la définition de la catégorie d’état et leur interprétation. Sera abordée également la notion de phase, récurrente dans les études aspectuelles mais plus rarement évoquée à propos des états. Enfin, nous verrons dans quelle mesure la notion d’aspect est pertinente dans le domaine nominal, tout particulièrement pour les noms non-déverbaux.
1.2. La catégorie aspectuelle d’état
10Prenons comme point de départ l’observation suivante de Baudet, qui est, nous semble-t-il, toujours d’actualité :
La notion d’état est fondamentale car c’est à partir d’elle que les notions d’événement et d’action sont généralement définies. Cependant, elle est encore trop souvent insuffisamment analysée, particulièrement au niveau de sa composante temporelle, et elle tend alors à recouvrir, au niveau linguistique comme au niveau cognitif, plusieurs réalités. Ainsi, s’il y a accord pour concevoir un état du monde comme une collection d’individus caractérisés par une attribution stable de propriétés, collection qui est affectée de la définition d’une ou plusieurs relations statives entre ces individus, il n’en reste pas moins que faute d’une analyse rigoureuse de sa composante temporelle, le concept de stabilité, constitutif de la notion d’état, n’a pas la même acception chez les différents auteurs. Un état est, soit un instantané figeant l’univers ou tout au moins un micromonde possible, soit ce qui reste stable dans un intervalle de temps donné, soit une caractérisation d’individus et leurs relations sans marques temporelles. (Baudet 1990, 49)
11En effet, les états sont peut-être l’une des catégories qui n’a jamais été remise en question dans les différentes classifications aspectuelles. Un survol terminologique montre que tous les aspectologues reconnaissent la catégorie état, soit dans une opposition binaire aux occurrences (Mourelatos, 1978), aux processus (Recanati & Recanati, 1999), ou encore aux non-états (Bach, 1986), soit l’identifient comme une des classes fondamentales au même titre que les activités, les achèvements et les accomplissements (Vendler, 1967, Carlson, 1981). Font exception dans la hiérarchisation des catégories aspectuelles Vet (1980) et Borillo (1988) qui privilégient, dans un premier temps, un classement en fonction des caractéristiques et classent les états respectivement parmi les procès4 non-transitionnels et non-terminatifs. Par ailleurs, une certaine constance terminologique – on parle d’état ou des prédicats statifs – montre aussi qu’il s’agit d’une catégorie qui se laisse peut-être plus facilement appréhender que les procès dynamiques.
1.2.1. Principaux critères définitoires
12Quatre paramètres principalement ressortent dans la définition des états : ils sont statifs, non agentifs, homogènes et non bornés.
13L’opposition statif/dynamique est la moins contestée dans la littérature. Dans sa classification quadripartite des modes d’action en états, activités, achèvements et accomplissements, Vendler (1967) oppose d’abord les états aux activités selon leur possibilité ou non de prendre une forme progressive :
(454) *Je suis en train de savoir/être/aimer/rester/haïr5…
(455) Je suis en train de manger/courir/lire…
14Le progressif permet de distinguer la façon dont l’intervalle temporel est « investi » ou « occupé » par l’action dénotée par le prédicat. Contrairement à ce qui se passe avec les activités qui sont des procès en évolution, l’intervalle des états est déjà « entièrement occupé »6. Il faut préciser toutefois que le progressif en train de V ne permet pas d’isoler les états en tant que tels7.
15Vet (1980) accorde beaucoup d’importance au critère d’agentivité, parce que, selon lui, c’est le seul qui permet de distinguer véritablement les états des activités. Il donne comme exemple d’état l’énoncé Le papier était jaune qui, contrairement à Le papier jaunissait, n’induit aucune présupposition et aucune implication (Le papier jaunissait présuppose qu’avant le papier n’était pas jaune et implique qu’il le sera en fin du processus de jaunissement). Les prédicats statifs se définissent donc par leur caractère non agentif (il n’y pas de processus présupposé), mais remarquons que tous les exemples donnés par Vet comportent le V être.
16Les états partagent avec les activités le fait d’impliquer une durée, ce qui se traduit dans la possibilité de recevoir des adverbiaux de mesure temporelle :
(456) Max était malade pendant 2 mois (un état qui dure 2 mois)
(457) Max a dansé pendant 2 heures sans s’arrêter (une activité qui dure 2 h)
17Le test avec pendant x temps montre en fait deux choses : le caractère homogène du procès dénoté par le V, d’une part, et le bornage externe du procès, d’autre part.
18L’homogénéité est un primitif cognitif qui dépasse la distinction massif/comptable traditionnelle réservée au domaine nominal (Asnès 2004). Ce concept traduit la façon dont se construit la référence des prédicats8, aussi bien nominaux que verbaux, et repose sur la relation qu’entretient le Tout avec ses Parties. Par exemple, dans le domaine nominal, les N dénotant des individus (cas qui nous intéresse plus particulièrement) obéissent au principe de la référence hétérogène qui postule qu’« il n’est pas nécessaire que toutes les parties d’une quantité x soient elles-mêmes des quantités de x et qu’elles puissent devenir les parties d’une autre quantité de x » (Asnès 2004, 49)9. Dans le domaine verbal, le principe d’homogénéité recouvre des oppositions aspectuelles qui indiquent la façon dont est envisagée la structuration du procès : les procès exprimés par les prédicats d’état et les prédicats d’activité se déroulent de façon homogène dans le temps, c’est-à-dire qu’à chaque instant de l’intervalle de durée d’un état (ou d’une activité) le procès est de la même nature que le procès global10. C’est notamment ce qui est mis en évidence par pendant avec un prédicat d’état. L’énoncé Max était malade pendant deux mois signifie que l’intervalle temporel d’instanciation du prédicat est envisagé comme étant composé de sous-intervalles identiques, et que, quel que soit le sous-intervalle sélectionné pendant ces deux mois, le prédicat être malade est vrai. C’est ce qui fait que Recanati & Recanati (1999) considèrent les états comme étant à la fois macro- et micro-homogènes : l’homogénéité se réalise à la fois au niveau global du procès et au niveau de sa construction interne11).
19Le test avec pendant x temps impose des bornes à l’intervalle d’instanciation d’un état (ou une activité). Les bornes des états ne font pas partie de l’intervalle lui-même, elles sont extrinsèques (Desclés (1994), Gosselin (1996, 2005, 2011), Croft (2012)). Dans le dernier exemple, deux mois donne une information quantifiée de la durée pendant laquelle a lieu le prédicat. Dire que les bornes d’un prédicat d’état sont extrinsèques à celui-ci signifie qu’elles ne sont pas encodées dans son sémantisme, ne sont pas prévues. On déduit que les bornes peuvent être fixées soit de façon pragmatico-référentielle12, soit de façon explicite par l’adjonction de différents circonstants (c’est le cas dans les exemples (460)-(461) ci-dessous). Bref, si l’on considère qu’aucun changement n’intervient pendant l’intervalle de durée d’un état (absence de progression), il s’en suit que cet intervalle est ouvert et ne peut pas exprimer un instant initial ou final.
20Revenons à la typologie de Vendler. Après le constat que les états expriment la durée, Vendler applique un deuxième test qui lui permet d’opposer les états aux achèvements, en fonction de leur caractère ponctuel ou non :
(458) *Je sais à 5 h (ET)
(459) Je l’ai découvert à 5 h (ACH)
21Ce test doit être relativisé parce que non seulement le temps verbal mais aussi le type de circonstant peuvent rendre l’acceptabilité à l’énoncé :
(460) J’ai su à 5 h
(461) À ce moment-là, je sais
22Si l’on se rappelle la remarque de Baudet, il en résulte que l’étude temporelle des prédicats d’état doit se concentrer sur la façon dont se construit l’intervalle temporel de référence et sur la nature des paramètres qui interviennent.
1.2.2. Différents types d’état
23L’examen des typologies aspectuelles montre qu’au départ la catégorie d’état est plutôt une catégorie « monolithe », regroupant les prédicats qui expriment une stabilité référentielle, c’est-à-dire caractérisés par l’absence de mouvement ou de changement (Vendler 1967, Mourelatos 1978, Dowty 1986, Recanati & Recanati 1999). Sans remettre en cause cette définition, d’autres trouvent nécessaire de distinguer des sous-catégories d’états en fonction de leur caractère plus ou moins stable. Ainsi Gosselin (1996) distingue-t-il entre les états nécessaires et les états contingents : seuls les derniers étant pourvus de bornes initiales et finales (extrinsèques au procès) sont compatibles avec des périphrases verbales de type commencer à, finir de, etc.). Les états contingents figurent aussi dans la typologie de Desclès (1994) et induisent des implications sur ce qui est le non-état (p. ex. Maintenant, tu es grand où maintenant indique la transition entre « ne pas être grand » et le prédicat statif « être grand »). Parmi les opérations qui relèvent du domaine des états on retrouve le plus souvent l’attribution des propriétés13 (être X), les positions spatio-temporelles (être/se trouver quelque part) et les relations d’inclusion (partie-tout ou individu-classe), il est de tradition de distinguer les prédicats statifs exprimant des propriétés transitoires ou passagères des prédicats qui attribuent des propriétés permanentes ou plus stables14.
24Souvent, dans la littérature sur les prédicats d’état (ou prédicats statifs), on évoque cette opposition fondamentale entre des états plutôt stables (ou de durée longue) et des états plutôt transitoires (ou de durée courte)15. Il faut reconnaître pourtant que, d’une part, les travaux à visée typologique se concentrent sur les prédicats adjectivaux16 et, d’autre part, les recherches aux couleurs « aspectuelles » sur les constructions copulatives, même si elles font toujours autorité, sont relativement anciennes (Kupferman 1979, Riegel 1985, Giry-Schneider 1991, Kupferman 1991a, 1991b). Enfin, les études portant sur les propriétés aspectuelles dans le domaine nominal sont concentrées principalement sur le cas des nominalisations en tant qu’héritières aspectuelles de leur origine verbale ou adjectivale (parmi d’autres Gross 1996, Anscombre 2000, Roy 2001, Hamm & van Lambalgen 2003, Roy 2004, Huyghe & Marin 2007, Haas et al. 2008, Beauseroy 2009, Haas 2009, Lefeuvre 2009, Knittel 2011). Qu’en est-il des N « ordinaires », non apparentés morphologiquement avec le domaine verbal ou adjectival ? Certains NH, syncatégorématiques, appellent des compléments (les NH relationnels : frère de, père de). D’autres, comme les N-[Pro], ont des structures verbales analogues (architecte/faire de l’architecture) ou des N de profession supports (être architecte de formation, exercer le métier d’architecte)17. Ce type de constructions permet de distinguer par exemple le sens de femme en tant que dénotant l’identité sexuelle d’un individu et femme en tant que N relationnel (être la femme de = épouse). C’est aussi le cas pour les NA, où enfant peut recevoir des compléments adnominaux (être l’enfant de), exclus quand il dénote l’âge de l’individu. Du côté de l’aspect grammatical, les choses sont claires pour le français : il s’agit d’une langue dont le domaine nominal ne possède pas de marques de TAM (time, aspect, mood)18. Mais qu’en est-il du côté de l’aspect lexical ?
25En suivant Anscombre (2010), nous admettons qu’un état résulte de l’attribution d’une propriété à une entité. Dans notre étude, l’entité est un référent humain et l’attribution de la propriété exprimée par un NH se fait via la copule être. Il en résulte que la classification des états est tributaire de l’étude des NH ou, si l’on veut, des propriétés qu’ils expriment. Rappelons que, toujours en suivant Anscombre, nous avons distingué deux niveaux d’analyse – le mode d’attribution d’une propriété (le fait qu’elle soit vue en langue comme constitutive ou non de l’entité considérée) et le mode de sa manifestation en langue. Ce que l’on entend par là fait écho à ce qui vient d’être dit par rapport à la classification des verbes. De la même façon que, dans le domaine verbal, la structure argumentale ou la présence d’opérateurs aspectuels peut entraîner le changement de catégorie aspectuelle, de même un prédicat d’état peut perdre sa caractéristique définitoire, être statif, en langue. Nous attirons l’attention du lecteur sur le fait qu’en passant dans le domaine nominal, nous venons de changer de niveau d’analyse. C’est-à-dire que, si dans le domaine verbal l’adjonction d’un argument peut faire changer le profil aspectuel du V, il semblerait que les NH attributifs n’ont pas d’impact sur la copule : être femme/architecte /enfant/millionnaire/smicard/champion du monde de judo sont tous reconnus comme des prédicats statifs19. En revanche, l’adjonction de différents opérateurs aspectuels peut induire une lecture processive pour un prédicat statif. Du point de vue méthodologique, cela nous oblige donc à distinguer le prédicat être malade et l’énoncé Max est malade. Il ne faut pas pour autant conclure qu’un prédicat statif donne systématiquement des énoncés statifs, même si ces cas sont rares (Anscombre 2010). Par exemple, dans Couvre-toi, tu vas être malade, la visée prospective sur le prédicat donne une interprétation plutôt processive que stative (en focalisant sur un changement d’état à venir).
26Cela dit, étant donné que les NH attributifs sont toujours statifs (Riegel 1985), il ne nous paraît pas déraisonnable de postuler que ce sont les caractéristiques inhérentes des NH prédicatifs qui contraignent la compatibilité avec différents opérateurs aspectuels. C’est ce qui explique, à notre sens, qu’on peut très bien dire je ne suis plus un enfant mais plus difficilement *je ne suis plus un vieillard. Avant de passer à l’étude des prédicats d’âge, arrêtons-nous sur une notion qui est souvent présente dans les travaux des aspectologues – la notion de phase.
1.3. Deux approches à la notion de phase
27Phase est un terme traditionnellement associé au domaine verbal. Présent depuis longtemps dans différents théories aspectuelles (pour une présentation et discussion détaillées, cf. Binnick (1991, 197-207)) il est employé par Comrie (1976) comme synonyme d’instant ou encore moment (The term “phase” will be used to refer to a situation at any given point of time in its duration (ibid., 48)). Selon Binnick, l’emploi de la notion relève plutôt de l’évidence (un découpage théorique de tout procès en début-milieu-fin), ce qui explique que dans les travaux sur l’aspect grammatical, l’usage et surtout les moyens de saisir des différentes phases sur le plan linguistique restent plutôt flous. Le panorama historique que fait cet auteur aide à comprendre comment l’opérationnalité de la notion phase gagne en précision avec les travaux qui relèvent de l’Aktionsarten pour aller jusqu’à l’affirmation que :
Clearly an adequate approach to the Aktionsarten requires some consideraion of the phases of events and actions, since the Aktionsarten seem, like the Aristotelian categories of verbs, to be defines in terms of phase. (1991, 204)
28Nous considérons que phase doit être compris comme un intervalle temporel constitutif de la structure d’un procès. Il est important de souligner que ce n’est pas tant le caractère duratif qui définit une phase que sa position au sein du tout temporel (le procès) ainsi que la relation qu’elle entretient avec ce qui précède et ce qui suit (ce qui évite la confusion avec d’autres termes rencontrés dans la littérature : étape, stage en anglais, etc.). Ce que l’on entend par « constitutif » donc doit être compris en termes fonctionnels : un procès ne peut pas avoir lieu si ses phases constitutives n’ont pas été réalisées dans un certain ordre. À cela il faut ajouter le fait que chaque phase est virtuellement décomposable à son tour en un ensemble de phases (autrement dit une phase est un sous-procès).
29Avant de revenir aux NA, nous allons introduire deux travaux qui abordent la notion de phase de façon différente. D’abord nous verrons en quoi consiste ce que Gosselin (2011) appelle l’aspect de phase en français, pour enfin arriver au traitement que Croft (2012) lui réserve.
1.3.1. Aspect de phase
30Comme il a été dit plus haut, théoriquement, n’importe quel procès peut s’articuler en trois temps qui sont respectivement son début, milieu et fin, constituant son aspect interne (Borillo 2005). À ces trois phases peuvent s’ajouter deux autres, en périphérie, qui correspondent à la situation préparatoire et résultante du procès dénoté par le prédicat20. La figure suivante reproduit la représentation de Gosselin (2012, 150).
Figure 7 : Structure du procès en phases (Gosselin, 2011)

31Cette structure en phases s’applique tout naturellement aux procès qui durent, mais elle ne peut pas représenter ce que Gosselin appelle un état nécessaire. En effet, étant donné que les états nécessaires sont conceptualisés comme dépourvus de début et de fin, ils n’ont pas d’aspect externe. En revanche, elle vaut pour les états contingents avec la remarque suivante : les bornes initiale et finale font partie respectivement des phases initiale et finale du procès (et non pas de la phase préparatoire ou résultante).
32Selon Gosselin, l’aspect de phase est « le résultat d’une opération de sélection d’une partie (phase) du temps constitutif de ce procès [exprimé par le prédicat] » (2011, 149). La question qui vient tout naturellement est de savoir quels sont les moyens de sélection des phases. Gosselin distingue deux opérations aspectuelles fondamentalement différentes : la catégorisation et la monstration du procès (Gosselin 1996, 2011, Gosselin et al. 2011). La catégorisation se présente comme un schéma cognitif primitif, qui permet la construction d’un sous-procès ayant un statut référentiel (et qui est susceptible à son tour d’avoir un aspect interne et d’être sous-catégorisé). La monstration, elle, correspond à la visée aspectuelle (ou point de vue aspectuel) et permet d’ouvrir une fenêtre de référence sur le procès préalablement sous-catégorisé. On comprend par conséquent que l’ordre de réalisation des deux opérations est unidirectionnel, la monstration intervenant toujours en seconde place. La catégorisation se traduit essentiellement par des coverbes21 (qui peuvent être de différentes natures – de mouvement, de phase ou de modalité) et la monstration est exprimée par des auxiliaires de visée aspectuelle.
33Prenons l’exemple de Je range mon bureau à titre d’illustration. L’énoncé Je range mon bureau exprime une activité qui nécessite une certaine durée et qui peut être théoriquement divisée en différentes phases : phase préparatoire (je me prépare à ranger mon bureau), phase initiale (je commence à ranger mon bureau), phase médiane (je continue de ranger mon bureau), phase finale (je finis de ranger mon bureau) et une phase résultative (j’ai rangé mon bureau ou mon bureau est rangé). Les périphrases auxiliaires commencer à et finir de, sous-catégorisent le procès global exprimé par le V transitif ranger parce qu’elles permettent de sélectionner son début et sa fin. Ce n’est qu’une fois le procès ainsi catégorisé que l’opération de monstration peut être effectuée (via des auxiliaires à visée aspectuelle tels que venir de, être sur le point de, être en train de22) et non l’inverse :
(462) Je suis sur le point de commencer à ranger mon bureau.
(463) *Je commence à être sur le point de ranger mon bureau.
(464) Je suis en train de commencer à ranger mon bureau.
(465) *Je commence à être en train de ranger mon bureau.
(466) Je viens de finir de ranger mon bureau.
(467) *Je finis de venir de ranger mon bureau.
34Pour résumer, selon Gosselin, l’aspect de phase est l’aspect qui permet de sélectionner une partie d’un procès en la sous-catégorisant. Ainsi, l’aspect de phase correspond grosso modo à la combinaison de ce que nous avons distingué comme l’aspect inhérent au prédicat et les différents opérateurs aspectuels. En effet, l’étude de Gosselin montre qu’une distinction plus fine doit être faite dans l’enchaînement des procédures d’aspectualisation qui vont des propriétés lexicales/grammaticales du prédicat et la sélection de ses arguments, jusqu’au différents circonstanciels au niveau phrastique, en passant par les différentes strates d’adjonction de périphrases et/ou des auxiliaires aspectuels23.
35Enfin, Gosselin remarque que la sous-catégorisation du procès en phases est aussi pertinente pour les prédicats statifs (sans en fournir un exemple). Pour un prédicat reconnu comme statif être malade, il est peut-être plus aisé de sélectionner la phase initiale plutôt que la phase finale au moyen des coverbes de phase : je commence à être (tomber) malade, ? je finis d’être malade. Nous y reviendrons.
1.3.2. Phases et types d’états
36La notion de phase semble jouer un tout autre rôle dans le dernier travail de Croft sur les verbes et leur structure argumentale (Croft 2012). Afin de rendre compte de l’aspect lexical des différents prédicats, Croft propose un modèle bidimensionnel (contrairement à la plupart des représentations unidimensionnelles qui ne prennent en compte qu’une grandeur – celle du temps), qui comporte deux dimensions – temporelle (t) et qualitative (q) (voir aussi Taoka 2000). Empruntons un exemple de Croft afin d’illustrer les composantes qu’il retient dans l’analyse aspectuelle – The door opened.
Figure 8 : Modèle bidimensionnel de Croft (2012)

- la figure illustre le changement qualitatif pour un participant (la porte) au cours d’un procès inscrit dans le temps (s’ouvrit) ;
- le changement sur la dimension qualitative (q) se traduit par le passage (le trait vertical en gras) de l’état de non-ouvert (ligne horizontale en pointillés en bas de la figure) vers l’état d’ouvert (ligne horizontale en pointillés en haut de la figure) ;
- chacun des traits figurant représente une phase dans le procès. Il convient de distinguer des phases profilées des phases non profilées. La phase profilée (en gras) est assertée par l’énoncé, les phases non profilées (en pointillés) sont des informations sous-jacentes, non assertées par l’énoncé mais fonctionnant comme un fond (background) nécessaire à sa compréhension et constituant le cadre de l’interprétation (frame) ;
- la phase non profilée (non ouvert) est présupposée au procès et la phase non profilée (ouvert) est impliquée puisque cet état doit être vrai au moins pour un court laps de temps après le procès exprimé ;
- enfin, le passé simple est indiqué par le fait que l’énoncé renvoie à un intervalle antérieur au moment de l’énonciation, le présent (< P).
37Nous suivons cet auteur pour dire que la dimension qualitative est indispensable dans la figuration aspectuelle des procès, dans la mesure où elle permet d’appréhender le type de changement du point de vue de son déroulement (continu/discontinu), de sa structure (homogène/hétérogène) et de sa durée (changement brusque, rapide, comme dans l’exemple donné ou un changement qui nécessite du temps, p. ex. dans Max mange des frites, ci-dessous). La représentation de ce dernier exemple (cf. Figure 9) montre que le modèle prévoit un schéma pour chacun des participants dans le procès ainsi qu’une troisième dimension qui illustre les relations causales entre les participants (flèches entre les deux schémas). Normalement cette représentation doit être tridimensionnelle (qualité, temps, cause)24.
Figure 9 : Modèle bidimensionnel de Croft (relations causales entre participants)

38Cette représentation lui permet d’enregistrer un certain nombre d’informations aspectuelles présentes dans les autres typologies.
The t/q phasal representation provides a framework for systematically capturing the range of aspectual types that have been documented in the aspectual literature. States are differentiated by differences in the duration of the profiled state on t: point, interval, entire scale. Inherent states are distinguished from all other aspectual types, states or otherwise, by lacking a prior rest state as well as lacking any other distinct phase; only one point is defined on the q dimension. (Croft 2012, 65)
39Croft distingue trois types d’états : transitoires, permanents et ponctuels. Parmi les états permanents, il reconnaît l’existence d’états inhérents (qui sont valables pour la totalité de la vie d’un individu) et d’état acquis (qui sont valables pour la vie d’un individu à partir du moment où l’état est acquis par celui-ci). Voici les représentations des différents cas de figures, que nous reproduisons avec les exemples de l’auteur (Croft 2012, 58) :
Figure 10 : Types d’état (Croft, 2012)

40Ce que les différents types d’état ont en commun est d’avoir une même valeur sur l’échelle qualitative (comparer avec la représentation de l’énoncé ci-dessus Max mange des frites). Cela traduit le fait qu’un état ne subit pas de changement à travers le temps et confirme sa nature homogène sur le plan qualitatif. En revanche, les états diffèrent par la structure de l’intervalle de leur instanciation. Selon Croft, la différence entre l’état transitoire et l’état acquis réside dans le fait qu’un état acquis devient inhérent pour l’entité et, contrairement à l’état transitoire, est sans fin. Ce dernier point, comme le remarque l’auteur lui-même, doit être approfondi parce qu’on doit tenir compte, d’une part, de l’impact sur l’intégrité identitaire de l’objet (il y a une différence entre une fenêtre qui casse et un individu qui change de nationalité) et, d’autre part, du fait que certaines propriétés peuvent être prédiquées d’un individu même après sa disparition (Mon arrière-arrière-grand-mère était française). Ainsi, dans le troisième cas de figure qui représente un état inhérent, sans début ni fin, on peut dire que le prédicat est borné de façon extrinsèque par la naissance et la mort de l’individu qui est française, mais rien n’empêche qu’on continue d’utiliser le même prédicat après la disparition de la personne. D’après les représentations des deux types d’états permanents, ce ne sont que les états transitoires qui ont des phases non profilées et qui présupposent donc un état antérieur à celui qui est prédiqué dans l’énoncé. Le seul type d’état qui donne lieu à des implications futures sont les états de type ponctuels (point state) – le prédicat être à son zénith ne vaut que pour un laps de temps relativement court et implique de ce fait la sortie ou le passage vers un état postérieur (ce type d’état peut être vu comme un sous-type des états transitoires). Il est très important de voir que, d’après la conception de Croft, cet état postérieur (la phase non profilée après l’état ponctuel) se situe au même niveau qualitatif que la phase non profilée avant l’état ponctuel. Nous y voyons deux explications possibles. Selon la première, et nous pensons que c’est celle envisagée par Croft, les phases non profilées sont simplement la négation de l’état ponctuel. Autrement dit, ce qui fait que deux phases ont une même valeur qualitative tient au fait qu’elles présupposent et impliquent l’information du genre n’est pas encore État-ponctuel et n’est plus État-ponctuel. Le retour au même niveau sur l’échelle qualitative après la prédication être à son zénith,ne doit pas forcément être interprété comme un retour à un état précédent (non asserté). Selon la deuxième, les deux phases non-profilées sont de la même nature qualitative. C’est comme s’il y avait irruption d’un état très bref. Précisons au passage que cette configuration aspectuelle est proche de celle des achèvements25 et que la durée d’un état ponctuel est une affaire de degré de précision (ibid., 59). Dans cet ordre d’idées, il semble opportun de se demander s’il est possible théoriquement d’avoir un troisième cas de figure où l’on enregistre à la fois un changement de valeur sur t et qpour un état, et, le cas échéant, si une telle phase sera profilée ou non profilée. Nous laissons cette question en suspens pour l’instant afin de dresser le bilan sur la notion de phase dans les deux cadres théoriques.
2. Caractérisation des prédicats humains de phase
41Même si certains NA ont une origine verbale (enfant, adolescent, adulte) ou adjectivale (vieillard), aujourd’hui ils peuvent être considérés comme des N « ordinaires », c’est-à-dire des N non-prédicatifs (qui n’ont pas de structure argumentale sous-jacente). En tant que tels, les NA constituent un élément prédicatif quand ils sont sélectionnés par un verbe d’état, plus précisément être26 et nous tenons pour acquis que
l’élément prédicatif des constructions copulatives est statif (…) il n’intègre pas le sujet SN0 dans un agencement prédicatif dynamique (événement, action ou activité) mais dans un rapport locatif, concret ou abstrait, de type statique. (Riegel 1985, 68)
42Même si notre attention portera sur les NA, tout au long de cette section nous allons comparer systématiquement leur fonctionnement à être humain (pour sa nature de nominal kind term et pour son sémantisme général27), eskimo (NH représentant des N d’ethnies, peul, kurde, masaï, mancagne, inuit, etc., désormais NH-[eth]), architecte (exemple pour les N de profession28, N-[Pro]) et à français (en tant que NH de nationalité29).
2.1. Être NA : prédicats de phase statifs
43L’opposition statif/dynamique n’est pas réservée au seul domaine verbal mais vaut aussi pour les noms (Anscombre 2000, Huyghe & Marin 2007, Haas et al. 2008, Dal & Namer 2010) et les adjectifs (Anscombre 2005b, 2009b, 2010). Un N statif ou N d’état est souvent défini de façon négative, ne pouvant pas entrer dans des structures de type un N de x [mn, heures, jours,…], x [mn, heures, jours,…] de N et le [moment, date, instant] de N (Haas et al. (2008), Dal & Namer (2010)). Le fait que les NH peuvent figurer dans le premier type de structure (un NH de x ans) ne remet pas en cause leur stativité, parce que le complément de mesure temporelle ne peut pas être interprété dans son sens duratif (*un NH qui dure depuis x ans/de x ans de durée, cf. Aleksandrova 2015b).
44Quand ils sont en fonction attributive, les NH constituent des prédicats statifs et, comme il a été dit plus haut, le critère qu’on avance généralement pour tester le caractère statif est l’incompatibilité avec la forme progressive être en train de + V. Les constructions copulatives sont indiscutablement statives, et cela indifféremment du type de NH attributif30 :
(468) *Max est en train d’être [être humain / NA / eskimo / architecte / français/…]
45Cela est dû au sémantisme de la locution en train de qui, depuis le XVIe s., signifie que le procès est en cours d’exécution, exigeant que le V soit à l’infinitif et accepte la forme progressive31. Le blocage entre en train de et être N, vient du « décalage entre le perçu et le représenté » (Franckel 1989, 65) instauré par la locution. Dans un énoncé comme Je suis en train d’écrire ma thèse, deux informations temporelles coexistent – ce qui est fait et ce qui est à faire – et l’ancrage temporel du prédicat correspond à je n’ai pas encore fini d’écrire ma thèse. Or, avec un verbe attributif, et surtout avec être, ce décalage ne peut pas avoir lieu, parce qu’il est impossible d’attribuer une propriété au sujet en même temps qu’asserter que l’attribution de cette propriété est en cours. C’est aussi ce qui explique que la reprise des prédicats statifs par la pro-forme en faire est impossible (le procès statif ne se « déroule » pas dans le temps) :
(469) *Max est (un) (être humain /NA/ eskimo /architecte / français), et Jeanne en fait autant.
(470) *Ce que Max fait, c’est d’être (être humain /NA /eskimo /architecte / français).
46Enfin, ajoutons l’incompatibilité des prédicats statifs avec l’impératif (Anscombre 2005b), ainsi qu’avec un V comme forcer ou persuader :
(471) Sois *bébé/*enfant/*adolescent/#adulte/*vieillard !
(472) Max l’a forcé d’être *bébé / *enfant / *adolescent / #adulte / *vieillard.
(473) Max l’a persuadé d’être *bébé / *enfant / *adolescent / ??#adulte / *vieillard.
47Le seul NA possible dans ce type de structures est adulte. Mais son sens n’est plus alors celui de dénoter l’âge du référent : l’âge, en tant que propriété essentielle de l’individu échappe totalement à l’agentivité externe ou au contrôle de l’individu (cf. chapitre 3). Ci-dessus, l’injonction porte sur le sens d’adulte en tant que synonyme de responsable, patient, etc.
48Ces tests appellent quelques remarques concernant leur applicabilité et leur interprétation. Nous sommes tout à fait d’accord avec Gosselin (1996) pour dire que les manipulations ne peuvent pas se faire de façon « hermétique », en reposant sur l’hypothèse tacite qu’une unité linguistique se laisse analyser de la même façon aussi bien dans la présence et l’absence d’une structure. Elle implique, entre autres choses, que le contexte ne peut pas avoir une influence sur le comportement du prédicat, ce qui est de toute évidence insoutenable. Ces glissements de sens (Gosselin ibid., 43) doivent par conséquent être enregistrés et systématisés au même titre que la combinatoire des prédicats d’âge dans les différentes structures.
49Cela étant dit, observons la situation avec d’autres NH. Avec l’impératif, les NA se rapprochent davantage d’être humain (dénotant une propriété essentielle pour l’humain). Même si l’énoncé avec le N-[Pro] n’est pas très heureux, on peut à la limite comprendre l’exigence formulée à l’égard de quelqu’un de faire (correctement) son travail d’architecte :
(474) Sois *être humain / *eskimo / #architecte / #français !
50Pour ce qui est de forcer et persuader (en tant que synonyme de convaincre), les énoncés suivants sont du moins bizarres avec être :
(475) Max l’a forcé à être *être humain / *eskimo/?? architecte / ??français.
(476) Max l’a persuadé d’être *être humain / *eskimo / ??architecte / ?? français.
51et retrouvent leur acceptabilité pour le N-[Pro] avec devenir :
(477) Max l’a forcé à devenir *être humain / *eskimo/ architecte / français.
(478) Max l’a persuadé de devenir *être humain / *eskimo/ architecte / français.
2.1.1. Rôle aspectuel de la détermination des prédicats d’âge
52Selon l’étude de Kupferman (1991b)32, l’alternance de déterminant zéro/indéfini du SN attributif est due à une différence aspectuelle entre être N et être un N, correspondant respectivement à des prédications « événementielles, impliquant des changements d’état, et non-événementielles, n’impliquant pas de changements d’état » (ibid., 62). Il s’agit d’une distinction plus puissante que celle entre prédicats statifs vs dynamiques (on peut envisager des prédicats statifs événementiels). Au niveau syntaxique, cette alternance de l’article se traduit par un certain nombre de faits (les tests utilisés ci-dessous sont de l’auteur).
53Observons les exemples fabriqués suivants :
(479) Max est un albinos *(à Strasbourg, à 10h, aujourd’hui)33.
(480) Max est un homme *(à Strasbourg, à 10h, aujourd’hui).
(481) Max est un eskimo *(à Strasbourg, à 10h, aujourd’hui).
(482) Max est un NA *(à Strasbourg, à 10h, aujourd’hui).
(483) Max est un architecte (à Strasbourg,*à 10h, aujourd’hui).
54Si pour les exemples (479)-(481) l’inacceptabilité peut être expliquée par le fait qu’une propriété intrinsèque (essentielle ou accidentelle) est instanciée de façon stable tout au long de la vie d’un individu et, de ce fait, la prédication ne peut pas être circonscrite de façon spatio-temporelle, il reste à expliquer pourquoi il n’en va pas de même pour les prédicats d’âge. Comparons-les aux N-[Pro] :
(484) Max est architecte à Strasbourg, depuis dix ans.
(485) *Max est un architecte à Strasbourg, depuis dix ans.
(486) *Max est enfant à Strasbourg, depuis dix ans.
(487) *Max est un enfant à Strasbourg, depuis dix ans.
55et considérons les exemples suivants tirés de notre corpus :
(488) Et comme Yves ferme les yeux, le jeune homme le lui rouvre et lui dit « I was a baby in Dresden… ». J’étais un bébé à Dresde. « I was in Dresde when… ». J’étais à Dresde quand ils ont bombardé la ville. (Navarre Y., 1981, Biographie, 404).
(489) D’autres pratiquent le retour aux sources, comme Cyrille Tricoire, super-soliste à l’Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, qui consulte les partitions annotées quand il était enfant à Aubervilliers (2003-06-27.LM)
56Dans les deux exemples, un SP locatif comportant un nom propre de lieu se trouve immédiatement après le prédicat d’âge, qu’il soit déterminé ou non. D’après la plupart de nos informateurs (francophones, spécialistes ou non), il est tout à fait possible d’envisager l’omission de l’article dans (488) – j’étais bébé à Dresde – tout en préservant le sens de l’énoncé, à savoir « quand j’étais/on vivait à Dresde, j’étais un bébé ». À notre avis, il n’en va pas de même dans l’exemple (489), où l’article indéfini passe difficilement :
(490) *Quand il était un enfant à Aubervilliers.
57Si l’article zéro apporte un caractère événementiel à la prédication, en facilitant la réception de différents adverbiaux, on comprend que la modification adverbiale du prédicat indéfini soit plus contrainte de ce point de vue (Giry-Schneider (1991)). Remarquons aussi qu’être enfant (489) fait partie d’une subordonnée temporelle qui constitue le point d’ancrage temporel de la principale et cela peut entrer en contradiction avec la lecture non événementielle du prédicat indéfini. Par ailleurs, dans notre corpus, nous avons relevé 186 occurrences de phrases copulatives avec prédicat d’âge non articulé faisant partie d’une subordonnée temporelle, contre seulement 8 de type quand + être + un NA, où le prédicat a une fonction identificationnelle et non prédicationnelle (Van Peteghem (1991, cf. chap. 2)), dont voici deux exemples :
(491) « Quand on est un enfant, on ne fait que subir » l’avis de Violette, 34 ans. (2005-03-31.LP)
(492) C’est important de jouer quand on est un adulte en lien avec les enfants. (2003-09-30.LP)
2.1.2. Ancrage temporel des prédicats d’âge
58Nous avons eu l’occasion à maintes reprises de constater que les prédicats d’âge imposent des restrictions sur la sélection des compléments temporels. Rappelons que Martin appuyait la valeur caractérisante d’un prédicat par le fait que son intervalle d’instanciation doit être « significatif » dans la vie d’un individu. Même si l’auteure n’est pas explicite sur ce point, on est tenté de comprendre que le caractère significatif est proportionnel à la durée d’instanciation prédicative. Elle opère par conséquent une distinction entre les compléments d’époque (petite, mariée) qui décrivent un intervalle significatif de la vie d’un individu et de période, réservé à n’importe quel autre type d’intervalle.
59Nous voyons principalement un problème dans cette façon d’aborder la question. Même si le raisonnement initial en termes de « durée » paraît tout à fait correct (plus longtemps un individu se trouve dans un état, plus il est plausible de considérer cet état comme caractérisant), il n’est pas suffisant pour définir la notion de « signifiance » pour un prédicat. D’une part, nous avons vu que les prédicats sortaux, ceux qui par définition sont instanciés tout au long de la vie d’un individu, ne sont pas vus en langue comme caractérisants à proprement parler (# c’est quelqu’un d’humain). D’autre part, il sera artificiel, voire malvenu, d’oublier la dimension « qualitative » dans la détermination de ce qui est caractérisant ou non pour un individu. Par exemple, même si la petite enfance (NA correspondant bébé) est une période importante à plusieurs égards dans le développement d’un être humain, elle ne se caractérise pas pour autant par une longue durée (environs 2-3 ans).
60Pour remédier à cette difficulté, nous préférons prendre comme point de départ les caractéristiques linguistiques des différents types de compléments temporels, afin d’examiner les éventuelles affinités avec les différents prédicats. En admettant que les compléments temporels
apportent une détermination de temps à la proposition en identifiant un segment sur l’axe du temps et en définissant, pour le segment de cet axe qu’il faut associer à la proposition, la relation de simultanéité ou de non-simultanéité, c’est-à-dire d’antériorité ou de postériorité, avec le segment auquel ils référent. (Melis 1983, 169)
61il convient de distinguer la façon dont se fait le mode de repérage de cet intervalle. En suivant Gosselin (1996, 156-159), nous distinguons les modes de repérage autonomes (l’identification se fait de façon directe en renvoyant à un intervalle objectif sur la ligne chronologique du temps) vs non autonomes (l’identification de l’intervalle se fait de façon indirecte, anaphorique ou déictique). Le repérage d’une portion temporelle du calendrier n’implique pas forcément un caractère déterminé : tandis que le circonstanciel de date complète renvoie de façon précise à un laps de temps (plus ou moins long, comparer 12 juin 1976 à en 1976), les circonstanciels de « dates indéterminées » (Gosselin, op. cit.) renvoient à une période dans son extension durative, la localisation chronologique restant sous-déterminée (p. ex. en cette année, un jour). Parmi les modes de repérage non autonomes, il convient de distinguer le repérage déictique (l’identification de l’intervalle temporel exprimé par le complément se fait en fonction du moment de l’énonciation, p. ex. l’année prochaine) et le repérage anaphorique. Dans ce dernier cas de figure, Gosselin distingue les éléments intrinsèquement anaphoriques (« la localisation qu’ils expriment ne peut être fixée qu’en référence à d’autres éléments du texte : le lendemain,… », ibid., 157) des compléments dont le fonctionnement anaphorique demande à ce qu’ils soient complétés par un autre élément présent dans le co-texte, afin de fixer leur référence temporelle (p. ex. En 2012, Max a obtenu son diplôme. Au cours du mois de mai, il a passé les oraux…).
62Encore une fois, de façon tout à fait prévisible, les prédicats sortaux, de durée d’instanciation maximale par rapport à la vie d’un individu, sont réfractaires à toute circonscription temporelle. On peut par conséquent prédire que la combinaison de ce type de prédicats avec un complément temporel débouchera sur une lecture évaluative, comme cela a été le cas avec les adverbes aspectuels :
(493) #À l’époque, il était africain.
(494) #C’est à ce moment-là qu’il était un être humain.
(495) #Ce matin/hier il était un albinos.
63On peut très bien imaginer un contexte où ces énoncés retrouvent une plausibilité, à condition de ne pas comprendre le prédicat en son sens propre. Le premier exemple peut être énoncé à propos non pas de l’origine d’un individu, mais bien de son identité culturelle (sous-entendant un changement dans ses habitudes par exemple) ; (494) peut être employé au sens de « il s’est montré humain à ce moment-là » ; enfin, (495) redevient épistémiquement plausible si, au cours d’une conversation, le locuteur constate une contradiction par rapport à une personne qui a été présentée comme étant albinos (= « ce matin j’avais compris que la personne dont tu me parles était albinos »). Dans ce dernier cas, le circonstant ne localise pas le prédicat à proprement parler, mais la source de la « croyance » qui lui est associée (Hier, je pensais qu’il était albinos, aujourd’hui on me dit qu’il ne l’est plus).
64Intéressons-nous à présent aux prédicats d’âge. Du fait de leur caractère flou (absence de bornes précises) et leur durée d’instanciation non ponctuelle et irréversible, les prédicats d’âge (toujours dans leur sens littéral) sont incompatibles avec des compléments temporels ponctuels :
(496) #À 2 h du matin, Max est un bébé (=il se comporte/dort comme un bébé).
(497) #Ce jour-là, il était un adulte (= il a agi de façon responsable).
(498) #Hier, Max était un enfant (= il était très naïf).
65En revanche, les prédicats d’âge passent nettement mieux avec des compléments temporels de dates indéterminées ou incomplètes comme à cette période/époque/ (ce) moment, et cela indifféremment au mode de repérage :
(499) L’actrice Maria de Medeiros (Pulp Fiction avec Tarantino entre autres) n’était qu’une enfant à l’époque. (2002-03-12.LH)
(500) L’actrice Maria de Medeiros (Pulp Fiction avec Tarantino entre autres) n’était qu’une enfant à ce moment (-là).
(501) L’actrice Maria de Medeiros (Pulp Fiction avec Tarantino entre autres) n’était qu’une enfant à cette période.
66Il y a principalement trois raisons pour expliquer l’affinité entre ce type de compléments et les prédicats d’âge. Les SP ci-dessus sont indéterminés à la fois quant à la localisation chronologique, les bornes de l’intervalle qu’ils construisent et la durée de cet intervalle. Remarquons qu’à condition de connaître l’âge de Maria de Medeiros au moment de l’énonciation dans (499), on peut resituer approximativement l’intervalle temporel sur le calendrier. Les trois SP n’impliquent pas un intervalle borné, ce qui est compatible avec le caractère flou des prédicats d’âge. En comparaison avec les N-[Pro] qui peuvent recevoir des délimitations temporelles précises, les prédicats d’âge sont réfractaires à ce type de compléments :
(502) *Il était NA de 1970 à 1977/pendant 10 ans.
(503) Il était N-[Pro] de 1970 à 1977/pendant 10 ans.
67Les N moment, période, époque qui entrent dans les SP compléments sont sémantiquement sous-déterminés à l’égard de la durée, dont l’étendue est déduite du contexte (p. ex. moment peut renvoyer à un laps de temps plus ou moins long).
68Pour résumer, on perçoit une sorte de continuum dans la compatibilité entre les différents types de prédicats (sortaux, sortaux transitoires, transitoires, ponctuels) et les propriétés des compléments temporels compatibles. Aux deux extrémités, nous retrouvons les prédicats ponctuels (instanciés pendant un court moment au cours de la vie d’un individu) et les prédicats sortaux (dont l’instanciation est maximale). Plus un prédicat se rapproche des prédicats sortaux (dénotant donc des propriétés essentielles ou intrinsèques), plus il aura une préférence pour des compléments intrinsèquement sous-déterminés, construisant des intervalles temporels flous aussi bien du point de vue du bornage que de la durée34. En revanche, moins le caractère sortal est prononcé au profit d’un caractère transitoire (propriété intrinsèque ou extrinsèque), allant jusqu’au caractère ponctuel, plus le prédicat admet des compléments temporels (compléments de dates complètes, déterminées aussi bien du point de vue chronologique que duratif). Nous concluons par conséquent que le caractère hybride des prédicats d’âge permet de les considérer comme des prédicats sortaux transitoires, c’est-à-dire des prédicats qui expriment des propriétés essentielles, d’instanciation à la fois obligatoire et transitoire au cours de la carrière d’un individu.
2.1.2.1. Les prédicats d’âge dénotent des situations non-duratives
69D’après la typologie de Vendler, deux types de catégories aspectuelles sont susceptibles d’exprimer la durée – les états et les activités. Selon Borillo (1986, 1988), on doit distinguer deux types de situations duratives :
- des situations qui n’ont pas intrinsèquement un terme d’aboutissement (ce sont en effet les états et les activités de Vendler), et dont la durée peut être quantifiée via différentes structures ;
- des situations qui dénotent des processus aboutissant à leur terme et « dont la durée peut s’évaluer dans la mesure où ce terme a été atteint » (1988, 152) et qui correspondent aux accomplissements dans la typologie Vendlerienne.
70Les trois moyens principaux de quantifier la durée des situations duratives (des états et des activités) sont l’adjonction d’un adverbial de type pendant DETquant Ntmp, l’expansion pour un SN par un complément de mesure temporelle de type de DETquant Ntmp, la compatibilité avec un verbe de type durer Ntmp, s’étendre sur Ntmp, se prolonger, etc. D’après ces critères, les prédicats d’âge dénotent des situations non duratives, contrairement à d’autres NH :
(504) *être un être humain pendant 80 ans
(505) *être enfant pendant 10 ans /*être vieillard pendant 20 ans
(506) *être eskimo pendant 80 ans
(507) être architecte pendant 30 ans
(508) être français pendant 30 ans
71Si l’on s’explique aisément le blocage dans (504) et (505) par l’impossibilité de limiter une propriété instanciée tout au long de la vie d’un individu humain, cette explication ne vaut pas pour les prédicats d’âge qui sont, par définition, instanciés pendant des intervalles temporels limités. Trois hypothèses peuvent être émises à ce stade pour expliquer cette incompatibilité : soit la raison tient à la nature de DETquant qui, en l’occurrence est un DET quantifieur numéral ; soit les prédicats d’âge n’acceptent pas du tout de limites temporelles (et, dans ce cas, c’est la présence même d’un adverbial qui entrave l’acceptabilité) ; soit les prédicats d’âge ne sont pas des prédicats d’état parce qu’ils ne durent pas. Reprenons donc dans l’ordre.
Pendant DETquant Ntmp : valeurs et nature du DET
72Concernant le DETquant, deux paramètres doivent être examinés : la valeur du quantifieur numéral et la nature du DETquant. Pour une meilleure lisibilité, nous faisons figurer nos observations sous forme d’un tableau en deux parties ci-dessous : la première résumant la compatibilité des différents prédicats avec un adverbial temporel dont on change les valeurs quantitatives (509) ; la deuxième donne un aperçu de la compatibilité des différents prédicats avec un déterminant quantifieur indéfini (510).
(509) être NH pendant DETnum (jours /mois / ans).
(510) être NH pendant quelques/plusieurs (jours /mois /ans (années)).
Tableau 17 : Pendant DETquant Ntmp
| Être humain | NA | Eskimo | Français | Architecte | |
| Pendant 30 jours | - | - | - | + | + |
| Pendant 3 mois | - | - | - | + | + |
| Pendant 3/30 ans | - | - | - | + | + |
| Être humain | NA | Eskimo | Français | Architecte | |
| Pendant quelques jours | - | - | - | + | + |
| Pendant quelques mois | - | - | - | + | + |
| Pendant quelques années | - | - | - | + | + |
73Les prédicats d’âge, malgré leur caractère intrinsèquement limité dans le temps, se rapprochent des prédicats d’instanciation temporelle maximale par rapport à la durée de vie d’un individu (être humain/eskimo) en ce qu’ils sont réfractaires aux bornes. Ce qui est le plus intriguant dans ce constat est l’impossibilité de « bornage flou ». On peut comprendre l’impossibilité d’assigner à un prédicat d’âge un adverbial de temps « précis » (en termes de nombre d’unités temporelles) puisque les NA sont des prédicats flous, réfractaires à tout bornage. Il est en effet impossible de fixer les situations d’indiscernabilité qui font office de bornes « invisibles » entre les états. Partant, on est d’autant plus surpris de constater que les quantifieurs indéfinis de type quelques Ntmp ne passent pas mieux, et cela même avec des Ntmp de périodes suffisamment longues (années), pour constituer un intervalle d’instanciation.
74En fait, à y regarder de plus près, les prédicats d’âge admettent une complémentation avec pendant à condition que la durée de l’intervalle dénotée soit relativement importante. Notre corpus ne fournit pas un nombre significatif d’occurrences de ce type de structures. Regardons les exemples suivants, issus du web.
(511) Est-ce lié au fait que vous avez été enfant pendant la guerre? (2003-09-23.LM)
(512) Les années 70 étaient un feu d’artifice… Quel bonheur d’avoir été enfant pendant cette période… (Commentaire sur youtube.fr)
(513) Smith a été adolescent pendant les années 1980 et a donc été abondamment nourri de ce genre de blockbusters gonflés à l’humour et à la testostérone, comme la saga L’arme fatale, avec Mel Gibson et Danny Glover, 48 heures, avec Nick Nolte et Eddie Murphy, Tango & Cash, et par quelques séries-télé cultes comme « Starsky & Hutch »… (extrait d’un site sur le réalisateur Kevin Smith)
(514) À cette époque, je rêvais toujours d’être né à une autre époque, d’avoir été adulte pendant les sixties, de participer activement à cette révolution. (Interview avec le chanteur Pulp dans le magazine Les Inrockuptibles, mars 1998).
75Ces énoncés appellent deux types de remarques. D’abord, il faut distinguer les adverbiaux quantifiés de type pendant DETquant Ntmp et des structures a priori proches comme pendant cette époque/période/ce temps/ces années, etc. Dans ce deuxième cas de figure, nous avons affaire à des Ntmp de sens très général, appelés « classifieurs » par Borillo (2001a, 2001b). La présence de ces N change l’interprétation de l’adverbial qui ne fonctionne plus comme un adverbial duratif mais bien inclusif, parce qu’ils
définissent l’espace de temps à l’intérieur duquel est localisée la situation – l’intervalle d’occurrence – et non l’intervalle réellement occupé par la situation d’intervalle de durée (Borillo 1988, 151)
76Dans sa typologie temporelle des prédicats statifs35, Martin (2006, 2008) reconnaît des intervalles temporellement significatifs pour la vie d’un individu (p. ex. à l’époque/petit, P) et réserve le N de période pour n’importe quel intervalle temporel de la vie d’un individu. À notre avis, il est plus judicieux d’appuyer une classification des circonstants sur le type de repérage temporel plutôt que sur la notion de « signifiance » d’un intervalle par rapport à la durée de vie. La preuve en est qu’un intervalle relativement long (donc quantitativement important36) peut être exprimé par des moyens très différents :
(515) Pendant les années soixante-dix / Jeune / À l’époque / Pendant une vingtaine d’années, j’écoutais uniquement les Pink Floyd.
77La deuxième chose qu’il faut observer est le mode de repérage de l’intervalle ainsi construit37. Pendant les années 60 renvoie à un laps de temps déterminé du calendrier dont le repérage par rapport au moment de l’énonciation se fait de façon autonome38.
78Bref, le caractère transitoire des prédicats d’âge n’est pas compatible avec des adverbiaux duratifs qui attestent leur caractère duratif et borné. Dans cet ordre d’idées, ouvrons une parenthèse consacrée à l’étude de leurs dérivés – les N de période d’âge, tels que (petite) enfance, adolescence etc. – laquelle amènera un peu plus de lumière sur la question.
NA / N période d’âge
79Lors de l’étude lexicographique des NA, nous avons souligné l’existence de N dérivés dénotant la période pendant laquelle un individu est dénoté par le NA correspondant ((petite) enfance / (petit) enfant, adolescence / adolescent, adultence / adulte, vieillesse/ vieillard). Certains NH, autres que les NA, ont également ce type de dérivés – président / présidence, directeur / direction, gouverneur / gouvernance, etc. – qui « désigne alors la fonction ou la charge exprimée par le lexème-base, éventuellement le lieu où elle s’exerce, ainsi que sa durée » (Dal & Namer 2010)39. De façon analogue aux NA, les N de période d’âge n’acceptent pas de limites temporelles mais peuvent être modifiés par des adjectifs temporels :
(516) *Une enfance de 10 ans.
(517) *Une adolescence de 6 ans.
(518) Une longue enfance/adolescence/vieillesse.
80Les N de période d’âge dénotent des intervalles temporels, ce qui fait qu’ils peuvent entrer dans le régime d’une préposition comme pendant (Haas 2009, 226) :
(519) Pendant la/l’(petite)enfance
(520) Pendant l’adolescence
(521) Pendant l’âge mur
(522) Pendant la vieillesse
81Leur caractère duratif est appuyé par des arguments supplémentaires : la compatibilité avec en plein40, l’intensification par tout au long de, ainsi que durant N :
(523) Être en pleine enfance/adolescence
(524) Tout au long de son enfance/adolescence/vieillesse
(525) Durant (toute) son enfance/adolescence/sa vieillesse
82D’autres tournures semblent plus fréquentes avec âge adulte : ??être en plein âge mûr vs être en pleine force de l’âge. Avec les N de période d’âge en plein semble avoir les mêmes effets qu’avec les N d’actions dynamiques (être en pleine conversation / réunion / accouchement, pour l’analyse de ceux derniers voir notamment Haas, ibid., 242 et passim) : il opère un centrage temporel en localisant le sujet à l’intérieur de l’intervalle de référence construit par le N période d’âge et produit un effet d’intensification. Par là même, il faut observer, avec Haas, qu’en plein annule le caractère homogène de l’intervalle temporel puisqu’il crée un effet de focalisation sur un moment précis, vu en langue comme plus important, en quelque sorte crucial. Le rôle joué par tout au long de et tout(e) dans (524) et (525) est d’indiquer le caractère duratif du N qui suit, parce que ces adverbiaux saturent l’intervalle, parcouru de façon continue (Borillo 1986, 135-136).
83Les énoncés (519)-(522) peuvent être mis en relation avec les constructions subordonnées introduites par pendant, sémantiquement analogues aux prédicats d’âge :
(526) Pendant sa petite enfance /pendant qu’il a été bébé (petit enfant)
(527) Pendant son enfance /pendant qu’il a été enfant
(528) Pendant son adolescence/pendant qu’il a été adolescent
(529) Pendant sa vieillesse/pendant qu’il a été vieillard
84Les structures en pendant que + P ont la particularité, par rapport à d’autres comme quand + P, de « faire avancer la narrativité » (Vikner 1988, 178), en instaurant des périodes temporelles englobantes et en jouant sur la simultanéité des actions. Cela semble vrai pour les exemples donnés par l’auteur (op. cit.) :
(530) Marie jette un coup d’œil dans la cuisine. Jean et Anne sont assis à la table. Anne sourit à Jean pendant qu’il lui montre les photos.
(531) Marie jette un coup d’œil dans la cuisine. Jean et Anne sont assis à la table. Anne sourit à Jean quand il lui montre les photos.
85Il nous paraît plus difficile d’analyser en ces termes la différence entre :
(532) Pendant qu’il était enfant, il passait toutes ses vacances chez ses grands-parents.
(533) Quand il était enfant, il passait toutes ses vacances chez ses grands-parents.
86Pour nous, les subordonnées dans les deux énoncés fixent une période temporelle englobante. Il faut signaler par contre que, sur ce point – aptitude de construire des intervalles de référence temporelle – les NA et les N de période d’âge sont en distribution complémentaire41 :
(534) En enfance/*en enfant
(535) En pleine enfance/*en plein enfant
(536) Enfant, P/*Enfance, P
(537) Quand il était en enfance/*quand il était en enfant
(538) Pendant l’enfance/*Pendant SNA
87Il semblerait que, si les N de période d’âge aussi bien que les prédicats d’âge n’admettent pas d’adverbial temporel duratif, c’est parce qu’eux aussi sont à même de constituer des intervalles temporels qui obéissent à leur propre structure et délimitation. Autrement dit, si enfance ne peut pas recevoir un complément de mesure temporelle (516), de même que les prédicats d’âge ne peuvent pas être suivis par un adverbial de durée quantifié (505), c’est parce que ces N impliquent en soi déjà une durée et obéissent à un mode de repérage temporel différent, incompatible avec la quantification exacte.
2.1.2.2. Prédicats d’âge dans les subordonnées temporelles
88Examinons la situation quand les prédicats d’âge se trouvent dans une subordonnée en quand. De façon tout à fait prévisible, les prédicats dont la durée d’instanciation correspond à celle de la vie de l’individu ne sont pas susceptibles d’entrer dans des subordonnées temporelles et ainsi construire un moment de référence temporelle pour la prédication principale :
(539) *Quand il était albinos,…/ Je l’ai connu quand il était albinos.
(540) *Quand il était eskimo,…/ Je l’ai connu quand il était albinos.
(541) *Quand il était Français,…/ Je l’ai connu quand il était français (= né en France).
89Sur ce point, les prédicats d’âge fonctionnent comme d’autres prédicats transitoires, les N-[Pro] ou les N de statut :
(542) Quand il était NA/architecte/président/étudiant…
90et qu’il est souhaitable de distinguer des prédicats occurrentiels qui peuvent être accueillis dans cette structure (de type assis, heureux, etc.). À notre avis, dans les subordonnées temporelles, la différence de fonctionnement entre les prédicats occurrentiels et les prédicats d’âge (ou encore les N-[Pro]) réside notamment dans l’impossibilité pour ces derniers d’entrer dans des subordonnées en quand inversé (Le Draoulec 1997, 2003). Illustrons ce phénomène par le couple d’exemples suivant :
(543) Quand j’étais adolescent, je me suis fait agresser. (2005-01-04.LP)
(544) Et c’est maintenant qu’il donne libre cours à la révolte qu’il n’a pu exprimer quand il était adolescent. (Juliet Ch., 1994, Accueils, 345)
91Antéposée, la subordonnée remplit son rôle usuel de localisation temporelle de la prédication principale. C’est notamment ce qui se passe dans (543) où l’on comprend que l’agression a eu lieu pendant l’adolescence du locuteur. De la même façon, on interprète un énoncé avec un prédicat occurrentiel : Quand il était assis, personne ne le voyait (depuis le fond de la salle). La subordonnée est porteuse de la présupposition qui échappe à la négation, à l’interrogation ou encore à la modalité :
(545) Quand il était adolescent, il n’a pas été agressé.
(546) Quand il était adolescent, est-ce qu’il a été agressé ?
(547) Quand il était adolescent, peut-être il était agressé.
92Quand la subordonnée est postposée, deux cas de figures se présentent : elle peut continuer de remplir son rôle localisateur mais aussi marquer une « rupture » temporelle par rapport à l’action mise en place par la prédication principale. Dans ce dernier cas, on parle de quand inverse, illustré par l’exemple suivant :
(548) Nous étions en train de dîner, quand on a entendu un bruit dans la rue.
93L’effet produit par les constructions en quand inverse et celui de la surprise et de l’interruption dans le flux temporel qui en résulte. Souvent il s’agit de propositions au passé simple (ou encore, mais plus rarement, au passé composé) qui produisent un effet d’« arrêt » par rapport à la principale qui est à l’imparfait. Il s’en suit que si la subordonnée apporte en quelque sorte l’élément nouveau (ou si l’on veut « inconnu ») dans l’action déjà en cours, elle perd son caractère présuppositionnel. Or, on constate qu’indépendamment de sa position (antéposée ou postposée), la subordonnée comportant un prédicat d’âge continue de jouer son rôle canonique de localisation, faisant partie de l’« arrière-plan » narratif et conservant son caractère présuppositionnel (dans (544), la subordonnée reste en dehors de la portée de la négation, etc.). On peut penser que l’imparfait en est le responsable, mais il n’en est rien parce qu’un exemple au passé simple donne le même résultat : elle indique la période pendant laquelle est instancié le prédicat principal, ci-dessous marquer (précisons que notre corpus ne fournit aucun exemple de ce type ou au passé composé) :
(549) Un moment d’interview, ensuite : il confie ses influences, les disques qui le marquèrent quand il fut enfant. (WebCorp, page sur le chanteur Milow)
94De toute évidence, la durée d’instanciation du prédicat lui-même doit être prise en compte. Selon nous, trois raisons expliquent pourquoi les prédicats d’âge n’entrent pas dans des subordonnées en quand inverse. Primo, les prédicats d’âge ont une instanciation ordonnée et nécessaire (donc prévisible) au cours de la carrière d’un individu (cf. chapitre 3). Secundo, leur durée d’instanciation est beaucoup trop longue pour être conceptualisée comme un événement interrupteur. Enfin, tertio, les prédicats d’âge sont des prédicats dont les frontières sont floues et qui, de ce fait, ne sont pas non plus à même de constituer un moment suffisamment « précis » susceptible d’interrompre l’action dénotée par la prédication principale42. En revanche, ils peuvent construire un intervalle de référence temporel que ça soit au sein d’une subordonnée circonstancielle (ce que l’on vient de voir) ou encore en position de prédicat dépictif second43.
2.1.3. Les prédicats d’âge comme intervalle d’ancrage temporel
95Le terme de prédicat dépictif second vient des études anglo-saxonnes où, sous l’étiquette de prédicats seconds, on regroupe les prédicats dépictifs (Je bois mon martini sec) et les prédicats résultatifs (L’amour rend les gens heureux). En français on parlera de structures attributives de l’objet (voir notamment les travaux de Riegel (1991, 1994, 2001) et, de manière générale, on considère qu’il y a une relation de concomitance entre le prédicat dépictif second et l’objet (je bois mon martini et mon martini est sec). La preuve en est qu’on ne peut pas assigner une circonstance temporelle différente aux deux prédications : Hier soir, j’ai bu mon martini sec vs *Hier soir, j’ai bu mon martini sec l’après-midi. Il se trouve que seuls les prédicats transitoires peuvent jouer cette fonction-là :
(550) Max a rencontré Marie ivre.
(551) ??Max a rencontré Marie alcoolique.
96En effet, on comprend que si les prédicats sortaux ne peuvent pas entrer dans ce type de constructions, c’est parce que le temps de leur instanciation ne se prête pas à un bornage par le temps verbal (ici le passé composé).
97Pour le français, il existe une littérature riche sur la question des attributs de l’objet (AO)44. Grosso modo, les auteurs s’accordent à distinguer deux types de structures45, en fonction de l’autonomie de l’attribut de l’objet. Soit donc la trame syntaxique N-V-O-AO (où O est l’objet, et AO, l’attribut de l’objet) à laquelle correspondent les exemples suivants :
(552) Je bois mon café froid.
(553) Sa thèse la rend folle.
(554) J’ai connu Max enfant46.
98On peut clairement distinguer les exemples (552) et (553) qui ne présentent pas les mêmes cas de figure :
(555) Je bois du café. Mon café est froid.
(556) Je bois le café (seulement) quand il est froid.
(557) C’est froid que je bois mon café (et non chaud) !
(558) Le café, je ne le bois que froid.
(559) #Est-ce que tu bois du café ? / Est-ce que tu bois le café froid ?
(560) *La thèse la rend. Elle est folle.
(561) Sa thèse la rend tellement/*quand elle est folle.
(562) *C’est folle que sa thèse la rend !
(563) *Elle, sa thèse ne la rend que folle.
(564) *Est-ce que sa thèse la rend ? / ?Est-ce que sa thèse la rend folle ?
99Dans la première série, le constituant AO (froid) est autonome (Blanche-Benveniste parlera d’un verbe d’une valence à deux compléments, respectivement O et AO) et, dans le deuxième cas, il n’a aucune autonomie syntaxique (le verbe a pour valence la relation qui unit O-AO). Riegel (1991) voit dans (552) une construction à attribut de l’objet amalgamée. D’un côté, on a la relation prédicative principale N-V-O (présupposée) et de l’autre, O-(V)-AO (Je bois du café. Mon café est froid). La fonction de l’AO est de caractériser l’objet dans le processus N-V-O puisque :
Il suffit d’envisager une situation plausible où N-V-N1 dénote un type d’événement susceptible d’être caractérisé par le fait que N1 ait la propriété X ou se trouve dans l’état X. (Riegel 1991, 109)
100La caractérisation apportée par O-(V)-AO est indispensable dans l’interprétation générale de l’ensemble N-V-O. A priori, sur ce point, (552) et (554) ont un fonctionnement semblable.
(565) J’ai connu Max. Max était enfant.
(566) Max, je l’ai connu enfant / ??Max, je l’ai connu / #Max je le connais.
(567) J’ai connu Max quand il était enfant.
(568) C’est enfant que je l’ai connu (et non adolescent) / C’est Max que j’ai connu enfant (et non son frère).
(569) Max, je ne l’ai connu qu’enfant.
(570) #Est-ce que tu as connu Max ?/ Est-ce que tu as connu Max enfant?
101On remarque que, si Je bois mon café chaud peut avoir une deuxième interprétation, où chaud fonctionne comme épithète (donc il est syntaxiquement non autonome, cf. (571) ci-dessous), la situation avec le prédicat d’âge est plus nuancée :
(571) Je bois le café froid qui est sur la table.
(572) Je l’ai bu (le café froid).
(573) C’est le café froid que j’ai bu (et non le thé, le café chaud).
(574) Du café froid, je n’en bois pas.
(575) *J’ai connu Max enfant qui est/était de mon quartier.
(576) ?? Je l’ai connu (l’=Max enfant).
(577) *C’est Max enfant que j’ai connu (et non le Max adolescent).
(578) *Max enfant, je ne l’ai pas connu.
102De l’ensemble de ces manipulations, il résulte que le prédicat d’âge ne peut être analysé qu’en tant que constituant autonome, à ceci près que l’article défini rétablit la grammaticalité de la focalisation :
(579) C’est le Max enfant que j’ai connu (et non le Max adolescent).
103Le fait que le Npr soit caractérisé par une épithète le rapproche du fonctionnement d’un nom commun, sans pour autant l’y assimiler totalement, et exige la détermination. Soulignons que l’article défini est le seul admis dans cette position avec les prédicats d’âge (*C’est un/ce Max enfant, que j’ai connu). Enfin, l’agrammaticalité de la dislocation tient au caractère lié de l’épithète et l’exemple retrouve toute sa plausibilité dès lors que le prédicat d’âge acquiert l’« autonomie » syntaxique que lui procure la construction détachée : Max, enfant, je ne l’ai pas connu.
104Cela étant, considérons les exemples suivants :
(580) *Je l’ai connu humain.
(581) *Je l’ai connu albinos.
(582) *Je l’ai connu kurde.
(583) Je l’ai connu français (*de France).
(584) Je l’ai connu étudiant/président.
(585) Je l’ai connu architecte.
(586) Je l’ai connu bébé/enfant/adolescent/adulte/vieillard.
105Dans la perspective de la distinction qui oppose les individual level predicates vs stage level predicates47 (désormais ILP/SLP), un des points le plus souvent discutés dans la littérature est leur capacité à apparaître en prédicats seconds d’un verbe de perception. La règle veut qu’un prédicat ILP (d’une instanciation plutôt stable, longue, humain, albinos, kurde dans nos exemples) ait beaucoup plus de difficultés pour exercer cette fonction qu’un SLP (que sont les prédicats de plus « courte » instanciation). À première vue, ces exemples supra confirment le fait que la distinction ILP/SLP repose sur la durée d’instanciation. Ceux qui s’appliquent de façon stable pendant toute la vie d’un individu ne sont pas à même de fournir un point d’ancrage pour la prédication principale. L’inacceptabilité de (580)-(582) est provoquée par le conflit entre la présupposition que l’individu humain n’est plus humain, albinos, kurde ou de France au moment de l’énonciation et nos connaissances extralinguistiques. En revanche, le fait qu’un individu puisse être à un moment de sa vie français (de nationalité), étudiant, président, et forcément NA, construit un intervalle temporel suffisamment long, dans lequel se situe la prédication principale. Cependant la plausibilité tient en grande partie à l’aspect ponctuel du V principal : ici connaître (au sens de faire connaissance) mais aussi rencontrer ou encore se souvenir. Une étude plus poussée de ces verbes, qui sort du cadre de nos préoccupations ici, devrait expliquer i) pourquoi avec rencontrer la coréférence de l’attribut s’établit plus facilement avec le sujet et non avec l’objet (587) et ii) pourquoi le temps d’instanciation de se souvenir n’est pas inclus dans le temps d’instanciation de la prédication seconde (588) :
(587) Je l’ai rencontré enfant (=quand j’étais enfant ; = ?quand il était enfant).
(588) Témoin de moralité, la sexagénaire se souvient de son neveu enfant, un départ dans la vie sur fond de violences physiques et morales. (2002-05-16.LP)
106Il faut aussi voir que, dans ce dernier exemple, on a une double interprétation du prédicat d’âge – temporelle (« se souvenir de son neveu quand il était enfant ») et qualitative (« se souvenir de son neveu qui est enfant »), bloquée dans (586). Le fait que les prédicats d’âge en prédication seconde oscillent entre ces deux interprétations (ainsi que les facteurs qui déterminent leur comportement) est développé dans Aleksandrova (2012).
107Parmi les structures à attribut de l’objet, celles qui sont introduites par un V de perception tiennent une place à part. Et si elles sont souvent citées dans la littérature, c’est parce qu’il est admis qu’un prédicat transitoire (SLP), qui comporte un argument événementiel48, peut faire l’objet d’une « observation » directe (pour être plus précis, c’est la variable événementielle qui doit pouvoir être perçue). On ne saura pas le nier – le comportement des prédicats statifs seconds à l’infinitif est réputé moins aisé que les prédicats dynamiques (589) :
(589) Je l’ai vu sauter/danser/manger mon chocolat.
(590) ?Je l’ai vu aimer ses enfants.
(591) ??Je l’ai vu haïr sa femme.
(592) *Je l’ai vu peser 100 kg.
(593) *Je l’ai vu être enfant.
108Maienborn (2004) y voit un argument fort pour dire que les prédicats d’état n’ont pas d’argument davidsonien. Mittwoch (2005) nuance ce propos en précisant que, à condition que le contexte apporte l’information nécessaire qui circonscrit l’étendue temporelle du prédicat statif, celui-ci peut figurer dans ce type de constructions (l’exemple nous paraît toutefois bancal en français, nous traduisons) :
(594) Only last month I saw John weighing 60 kilos.
?? Seulement (Pas plus tard que) le mois dernier je l’ai vu peser 60 kg.
109Notre corpus ne présente aucune occurrence de construction de ce type et les exemples de Frantext sont très peu nombreux et relativement anciens (avec être) :
(595) J’ai un peu froid. Et Fibi ? et Vinos ? où sont-elles ? On finit par aimer tout le monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était content. (Hugo, V., L’Homme qui rit, 1869, 782)
(596) Je pleurais pour ma mère qui avait eu envie de me voir être un bon élève, et que j’avais déçue et peinée. (Zoble J., La Rue Cases-Nègres, 1950, 223)
(597) Il était sûr que les autres ne faisaient que se tromper sur son compte. Le croyant ceci ou cela, parce qu’ils l’avaient vu être ceci ou cela à tel moment donné. Mais qu’est-ce que ça prouvait? (Guérin, R., L’Apprenti, 1946, 294)
110Peut-être la position de prédicat second sous le verbe de perception n’est-elle pas totalement interdite aux prédicats statifs (ou en tout cas elle exige un contexte particulier) mais elle demande à ce que l’instanciation prédicative seconde soit non seulement transitoire (cf. l’aspect accompli dans (595) et (596), le SP à tel moment donné dans (597)), mais aussi suffisamment « courte ». Cela explique à notre avis que les énoncés suivants sont difficilement acceptables :
(598) *Je l’ai vu être albinos.
(599) *Je l’ai vu être bébé/enfant/adolescent/adulte/vieillard.
(600) *Je l’ai vu être architecte/président.
(601) Je l’ai vu être heureux/assis.
111A priori, la copule est le seul responsable de l’agrammaticalité de (599) et (600). Mais en réalité, ce n’est qu’un des facteurs qui entrent en ligne de compte puisqu’on a :
(602) Je l’ai vu *albinos/NA49/ ??architecte.
112En plus du caractère transitoire du prédicat, on doit aussi tenir compte d’une éventuelle gestalt qui lui est associée. On peut ainsi expliquer la différence entre Je l’ai vu enfant (=quand il était enfant) et ??Je l’ai vu architecte. La plausibilité de ce dernier exemple tient a priori à la situation d’énonciation parce qu’il suppose que l’individu se trouve dans un contexte particulier qui fournit des indices de sa reconnaissance en tant que tel. Il en va de même avec J’ai vu un médecin (dans la salle/rue), qui implique que l’individu en question présente des attributs visibles associés à la profession en question (blouse blanche, etc.)50. Par ailleurs, ce type d’interprétation n’est possible qu’avec voir, les autres V de perception étant incompatibles avec l’enchâssement d’un prédicat sortal ou prédicat caractérisant transitoire :
(603) *Je l’ai entendu/senti/touché albinos.
(604) *Je l’ai entendu/senti/touché homme.
(605) *Je l’ai entendu/senti/touché enfant.
(606) *Je l’ai entendu/senti/touché architecte.
(607) *Je l’ai entendu/senti/touché président.
(608) J’ai l’ai entendu/senti/*touché heureux.
113L’inacceptabilité des exemples ci-dessus tient à différents phénomènes. Pour les prédicats NH, l’explication consiste à y voir la superposition d’une incompatibilité sémantique (entre le V de perception et le prédicat) et d’une incompatibilité aspectuelle (entre le caractère ponctuel du V principal et le caractère plus durable des différents prédicats). Pour le prédicat adjectival heureux, l’incompatibilité est avant tout sémantique avec le verbe toucher.
114Ce point peut être mis en relation avec la distinction faite par Anscombre (2010) entre propriétés actuelles (constitutives, se manifestant en permanence, p. ex. être blond) et les propriétés potentielles (« on peut posséder cette qualité (elle est alors permanente) sans qu’elle ait à se manifester à chaque instant », ibid., 202, p. ex. être courageux). Autrement dit, le mode de manifestation permet une classification plus fine au sein des propriétés vues en langue comme essentielles ou constitutives. Selon l’auteur, uniquement les propriétés potentielles peuvent être prédiquées avec le V se révéler. Selon ce test les prédicats d’âge, qui sont transitoires expriment des propriétés actuelles :
(609) Max s’est révélé *bébé / *enfant / *adolescent / #adulte / *vieillard.
(610) Max s’est révélé courageux / intelligent / perspicace / maladroit.
115En bref, la nature du lien qui existe entre une propriété et l’individu (intrinsèque/extrinsèque) ne permet pas de prédire systématiquement le comportement du prédicat statif qui résulte de son attribution.
2.2. Devenir NH-[âge] : prédicats de phase duratifs
2.2.1. Devenir : valeur processive
116Dans les grammaires, le V devenir est souvent assimilé à un V d’état (en opposition avec les V d’action) parce qu’il appelle un attribut. Dans la littérature linguistique, son statut statif est parfois implicite. Il est régulièrement rangé dans une série de verbes, reconnus comme des variantes sémantiques ou modales de la copule être (devenir, paraître, sembler, demeurer, rester, avoir l’air, etc.)51. Comme on va le voir, devenir ne peut pas être considéré comme un verbe d’état, et sur ce point nous rejoignons l’analyse de Guehria (2011). Dans le chapitre précédent, nous avons observé que devenir était le prédicat transformateur le plus à même d’encoder l’évolution référentielle d’une entité d’un état initial vers un état final. Ici, nous nous arrêterons un peu plus longuement sur ses propriétés aspectuelles.
117Le statut particulier qu’occupe devenir parmi les verbes attributifs a été signalé déjà par Joulin : il doit être interprété comme « le passage d’un état à l’autre » (1983, 13). En effet, devenir présuppose que l’état final (Ef) est à venir :
(611) *Max est enfantEf, il leEf devient.
118Si l’attribut qui dénote l’Ef est un élément obligatoire, l’état initial (Ei) est la plupart du temps implicite mais peut être exprimé :
(612) D’adolescent, il devient adulte.
119Selon Joulin, devenir exprime un procès qui se situe entre une borne initiale ouverte et une borne finale fermée et il se caractérise par un « aspect mutatif » d’un Ei vers un Ef, schématisé par l’auteure comme suit :
Figure 11 : « aspect mutatif » du V devenir (Joulin 1983)

120On y voit notamment que Ef est exclu du procès de devenir (parenthèse avec ligne pleine) ce qui explique, d’une part, que ce verbe est incompatible avec des participes passés :
(613) *Il est devenu mort /analysé /écrit/ raisonné.
121et, d’autre part, qu’il dénote un processus de passage orienté d’un état transitoire vers un autre état (qui est éventuellement susceptible d’évoluer à son tour) :
(614) Il est devenu *imberbe /barbu.
(615) Il est devenu *jeune / vieux.
(616) Il est devenu *illettré /alphabète.
(617) Il est devenu *cru / cuit.
(618) Il est devenu *mineur /majeur.
122Contrairement à être, devenir est un verbe indubitablement dynamique. Il est important de souligner que la durée est un critère nécessaire mais non suffisant pour accorder le trait dynamique. En fait, la dynamicité implique une certaine durée mais aussi une progression, d’où la compatibilité avec le verbe se passer :
(619) *Ce qui se passe c’est que notre fils est adulte. (statif)
(620) Ce qui se passe c’est que notre fils devient adulte. (dynamique)
123Si l’on s’en tient aux tests aspectuels classiques, devenir est un verbe d’accomplissement52 plutôt qu’un verbe d’état : il est compatible avec en train de, admet les compléments temporels introduits par en x temps et se laisse « aspectualiser » par mettre x temps à devenir :
(621) Il est en train de devenir célèbre.
(622) Il est devenu célèbre en quelques mois.
(623) Il a mis trois ans à devenir célèbre.
124Toutefois, les choses sont plus compliquées, parce que, d’une part, devenir admet les semi-auxiliaires typiques pour les V d’activité (commencer à devenir X, venir de devenir X), et, d’autre part, ne semble réfractaire ni aux compléments introduits par pendant (typique pour les achèvements) ni à ceux introduits par en, sans oublier qu’il n’est pas exclu qu’il soit « ponctualisable » :
(624) Je commence à devenir célèbre / Je viens de devenir célèbre.
(625) Je suis devenue célèbre pendant une heure/en une heure.
(626) (À 10 h, c’était monsieur tout le monde) À 10 h et 6 secondes, il est devenu célèbre53.
125Une étude plus approfondie apportera certainement plus de lumière sur le profil aspectuel de devenir mais, dans le cadre de recherche qui est le nôtre, nous nous limiterons à mettre en évidence son fonctionnement avec les NH. Devenir apporte la « dose » d’action nécessaire pour que le test du progressif passe avec certains NA :
(627) Max est en train de devenir *(un) bébé.
(628) Max est en train de devenir *(un) enfant.
(629) Max est en train de devenir (un) adolescent.
(630) Max est en train de devenir (un) adulte.
(631) Max est en train de devenir un vieillard.
126Le blocage dans les exemples (627) et (628) tient à ce que devenir implique un Ei de départ pour le processus de changement. Or bébé et enfant dénotent l’individu au début de sa vie. Si ces énoncés semblent peu plausibles, c’est parce qu’on voit mal quel est l’état révolu avant qu’un être devienne bébé ou enfant. En (631), vieillard ne peut figurer qu’en lecture non-événementielle. Le déterminant zéro est exclu parce qu’il laisse entendre que la perspective de changement ultérieur est possible.
127Avec les autres NH, un certain nombre de remarques s’impose. Comparons :
(632) Max est en train de devenir #un être humain.54
(633) Max est en train de devenir #un eskimo.
(634) Max est en train de devenir ??un architecte.
(635) Max est en train de devenir #un français.
128En tant que prédicats sortaux, avec devenir, être humain et les Net ont forcément un sens appréciatif, (632) pouvant signifier que Max est de plus en plus humain et (633) signifiant que Max a un comportement (stéréo)typique pour un eskimo (il sait construire un igloo, supporte des températures basses, etc.). C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre (635). La différence entre les trois exemples consiste dans le fait que si l’article peut être omis avec le N-[nat] (au sens de Max est en train d’être naturalisé français), ainsi qu’avec le N-[et], (633) (même si de façon moins spontanée à notre avis), cela n’est pas possible avec être humain. Pour l’exemple avec le N-[Pro], nous suivons l’analyse de Schnedecker & Charolles (1998, 118), pour qui l’emploi du SN indéfini seul (c’est-à-dire non expansé par des modifieurs de type célèbre, réputé, méprisé, etc.) provoque un décalage entre le fait qu’il instancie la classe dénotée par le N-[Pro] via une occurrence indéfinie mais idéalisée, et l’effort que le sujet a dû déployer pour effectuer le processus vers cet Ef. En d’autres termes, admettre (634), c’est admettre que Max cristallise en soi toutes les propriétés communes des membres de la classe des architectes et, dans ce cas, nous semble-t-il, une intonation particulière à l’oral, ainsi que l’exclamatif jouent un rôle non négligeable pour l’acceptabilité de l’énoncé.
2.2.2. Devenir NA : entre prédicats d’accomplissement et prédicats d’achèvement
129Comme il a été vu plus haut, devenir NA ne peut pas être considéré comme un prédicat statif. Avant d’examiner en détail son profil aspectuel, rappelons brièvement le problème lié à la distinction entre les accomplissements et les achèvements.
2.2.2.1. Les accomplissements et les achèvements : bref aperçu
130La présentation se fera en deux temps : nous commençons par rappeler les critères définitoires des accomplissements et des achèvements chez Vendler (1967) pour arriver à leur re-classification chez Croft (2012) qui introduit des nouveaux paramètres dans leur description et reconnaît une classe intermédiaire.
131Dans la typologie de Vendler, les achèvements et les accomplissements sont des modes de procès dynamiques, hétérogènes et bornés. Le seul paramètre les distinguant est la durée, qui veut que les achèvements sont des procès ponctuels (je me suis couché à minuit) et que les accomplissements sont des procès qui durent dans le temps (il a construit sa maison *à 8 h/en 6 mois).
| Accomplissement | + dynamique | + borné | - homogène | + duratif |
| Achèvement | + dynamique | + borné | - homogène | - duratif |
132Même si la typologie de Vendler, et surtout ses dénominations, font toujours autorité, elle présente un défaut majeur souligné à plusieurs reprises – Vendler n’envisage pas des possibilités de récatégorisation aspectuelle (voir notamment Dowty (1977, 1986), Verkuyl (1989)). Examinons rapidement la validité des différents critères afin d’expliquer les positions (plus ou moins) nouvelles sur cette distinction. Prenons à titre d’illustration deux exemples dont le profil aspectuel semble plutôt clair : lire un livre est un accomplissement et mourir est un achèvement.
133Sans nous attarder sur le premier critère (parce qu’il n’est pas source de divergences), admettons que les deux prédicats sont dynamiques, comme on peut le voir dans la compatibilité avec le V se passer : Ce qui se passe c’est que je lis mon livre, Ce qui se passe, c’est qu’il meurt/qu’il va mourir. Selon la typologie de Vendler, lire un livre et mourir sont des prédicats téliques, c’est-à-dire tendant vers la fin du procès dénoté, vers une borne droite55. Cette observation pose problème au niveau de l’établissement des typologies, parce que, la plupart du temps, le mode d’accomplissement résulte de l’adjonction d’un argument interne au V56. Ainsi manger ou lire est une activité, tandis que manger une pomme ou lire un livre est étiqueté comme accomplissement. Ce fait a amené certains aspectologues à ne pas reconnaître le statut de mode de procès aux accomplissements parce qu’il ne s’agit pas de l’aspect inhérent aux verbes mais du résultat d’un calcul aspectuel au niveau du GV, le verbe et ses arguments internes (Dowty 1977)57. Si l’on admet donc que lire un livre et mourir sont comparables, il faut reconnaître que les deux sont téliques, parce que les deux procès se soldent par une fin, par la transition vers autre chose.
134L’existence de cette borne finale fait qu’on considère les deux types de procès comme hétérogènes. Mais pour des raisons différentes. Dans le cas des accomplissements comme lire un livre, on se rend compte qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une lecture ininterrompue pendant un laps de temps donné pour que le procès ait lieu. Autrement dit, si je mets trois mois à lire un livre, cela ne veut pas dire qu’à chaque instant, pendant cet intervalle de temps, j’ai eu les yeux rivés sur le livre. Par ailleurs notons que dire J’ai lu Guerre et Paix pendant trois mois n’implique aucunement que j’ai fini ma lecture. On reconnaît traditionnellement aux achèvements le fait d’avoir une borne finale intrinsèque : mourir, naître, sauter, franchir, reconnaître sont autant de V qui, de façon « naturelle », expriment la transition vers autre chose qui n’est plus le procès dénoté par le V. Leur nature hétérogène s’explique donc par le fait que le caractère ponctuel n’offre pas la durée nécessaire pour une homogénéisation… et nous voilà arrivée au critère (problématique) de la durée. Résumons – les accomplissements sont des prédicats qui nécessitent une durée limitée pour leur instanciation et on peut tester la borne finale par un adverbial temporel en x temps. Les achèvements sont des prédicats qui sont ponctuels et, de ce fait, ne durent pas suffisamment longtemps pour que l’on puisse mesurer cet intervalle de référence temporelle. Le problème vient du fait que, dans les deux cas, et de façon non marginale, on trouve des exceptions – Dowty est catégorique sur ce point :
Note that these criteria make no distinction between two of Vendler’s classes, accomplishments versus achievements. This is deliberate. It is often suggested that accomplishments differ from achievements in that achievements are “punctual” in some sense, whereas accomplishments have duration: dying, an achievement, happens all at once, while building a house, an accomplishment, takes time. However, many events usually classed as achievements do in fact have some duration58. (1986, 43-44)
135Aussi bien les accomplissements que les achèvements (bien évidemment sous certaines conditions que nous ne développerons pas) peuvent admettre la forme progressive, un adverbial en pendant x temps, et un adverbial en en x temps :
(636) Je suis en train de lire un livre (ACC)
(637) Je suis en train de mourir (ACH)
(638) Il a peint ce portrait pendant six mois (ACC)
(639) Des bombes explosaient pendant toute la nuit59 (ACH)
(640) On a construit la maison en six mois (ACC)
(641) Il est mort en une semaine (ACH)
136Ces faits ont conduit certains aspectuologues à rejeter l’opposition accomplissement/achèvement (Verkuyl 1989) et d’autres, à affiner l’analyse des deux classes, jusqu’à l’introduction d’une nouvelle catégorie, celles des achèvements progressifs chez Croft (2012)60. Résumons son analyse.
137Dans son modèle bidimensionnel, Croft fait figurer un certain nombre de paramètres qui lui permettent d’établir différents types de catégories statives : sur les deux dimensions (temporelle et qualitative) du modèle, on enregistre les phases profilées et non profilées des procès, leur durée dans le temps, leur caractère stable (acquis ou non). Pour les procès qui se déroulent dans le temps (notamment les activités, les accomplissements et les achèvements), il fait figurer deux paramètres supplémentaires, à savoir s’il s’agit d’un procès dirigé ou non, ainsi que la nature du déroulement du procès61 (cf. infra).
138En examinant ces paramètres, Croft reconnaît l’existence d’une classe intermédiaire entre les achèvements et les accomplissements – celle des achèvements progressifs ou runup achievements (2012, 62). Considérons les figures suivantes qui nous serviront de support d’explication :
Figure 12 : Accomplissements, Achèvements & Achèvements Progressifs (Croft 2012)

139Ce que Croft entend par procès dirigé est traduit dans le fait qu’on observe un changement sur l’échelle qualitative. En d’autres termes, la phase finale (non profilée) se situe à un autre niveau sur q par rapport à la phase initiale du procès (non profilée elle aussi). Croft distingue trois types d’achèvements – réversibles, irréversibles et cycliques (ou semelfactifs)62. Les achèvements réversibles (a) débouchent vers un état transitoire (et par conséquent réversible) : le fait qu’à la fin du processus la porte est ouverte, n’empêche pas qu’elle peut se refermer et rouvrir à nouveau. Au terme d’un achèvement irréversible (b), on retrouve un état inhérent acquis (ce qui laisse entendre, d’après le schéma, que ce type d’achèvements est non répétitif63). Si l’on compare maintenant (a) et (c), deux remarques importantes s’imposent.
140Premièrement, les achèvements et les accomplissements diffèrent fondamentalement dans leur structure phasale. Tandis que les achèvements ont une seule phase profilée, qui ne varie que sur l’échelle de changement qualitatif (elle n’est donc bornée que sur cette échelle-là), les accomplissements ont trois phases profilées. Cela s’explique par le fait que les accomplissements sont à la fois bornés sur l’échelle q (Q-bounded) et sur l’échelle temporelle t (T-bounded). Autrement dit, les phases préparatoires et résultatives des accomplissements jouent le rôle de limites temporelles du procès. Il ne faut pas pour autant déduire que les achèvements ne sont pas bornés – ils le sont mais dans la mesure où il n’y a pas de phase médiane, la fin de la phase préparatoire est proche du début de la phase résultative.
141La deuxième remarque porte sur le caractère incrémentiel de la phase médiane des accomplissements. La notion de changement incrémentiel est empruntée à Dowty (1991, 568)64, qui, pour faire court, observe trois types d’évolution dans les procès téliques (bornés)65. Le premier concerne des verbes comme construire, manger, colorier, etc., qui dénotent des procès au cours desquels, après un certain nombre d’actions, on constate un changement radical, « déformation ou disparition » de l’entité patient (la maison est construite, la pomme est mangée, la pelouse est tondue, etc.). Il insiste sur le nombre limité d’actions prévu pour arriver au résultat du procès, ce qui lui permet de distinguer d’autres procès, non incrémentiels comme pousser la voiture, augmenter le thermostat, etc. Un deuxième type de procès incrémentiel plus particulier est illustré par des exemples comme aller de Paris à Strasbourg, devenir architecte, devenir adulte (grow into an adult). De la même manière que dans le premier cas, si nous nous arrêtons à mi-chemin entre Strasbourg et Paris, si l’on ne nous délivre pas notre diplôme d’architecte ou encore si un accident interrompt la vie d’un individu, le procès ainsi interrompu n’est pas réalisé. En revanche, selon Dowty, il y a une différence fondamentale entre les deux types de procès – si l’on s’arrête de « tondre la pelouse », on peut quand même constater qu’une partie de la pelouse a été rasée et ainsi vérifier le principe d’homomorphisme qui veut qu’à chaque changement temporel correspond un changement qualitatif. Or, si sur notre trajet de Strasbourg vers Paris, on s’arrête à Melun, on ne dira jamais qu’une partie seulement du voyageur est arrivée à Metz. En effet c’est la personne « entière » qui voyage. Ce type de changement est appelé par Dowty un changement de thème holistique : ce n’est plus l’agent du procès qui change, mais plutôt sa trajectoire (PATH) qui change de façon incrémentielle66. Précisons que Dowty ne fait aucun commentaire sur devenir adulte.
142Revenons à l’analyse de Croft et comparons (c) et (d) qui représente les achèvements progressifs ou bien les accomplissements non incrémentiels. La différence fondamentale réside dans le fait que ce type d’achèvement se caractérise par une phase initiale et finale profilée, mais la phase médiane est celle d’une activité non dirigée, donc non incrémentielle. Les achèvements progressifs se caractérisent par l’absence d’une évolution monotone entre la phase initiale et la phase finale. Si l’on compare les schémas (d) à (b), on constate le même effet avec une focalisation sur le résultat final (fenêtre cassée, ordinateur réparé). Mais c’est comme si la phase médiane dans (b) avait été « étirée » dans le temps. Cet « étirement » n’est pas représenté par hasard par une ligne en zigzag qui montre que, contrairement à casser qui survient de façon brusque dans le temps (ligne verticale en gras dans (b)), le procès réparer un ordinateur prend non seulement plus de temps mais peut subsumer un certain nombre de sous-actions (redémarrer, installer, désinstaller des programmes, etc.). Bref, les achèvements progressifs (les accomplissements non incrémentiels) se différencient des achèvements par leur caractère duratif (susceptibles de passer les tests de durée) et ne sont pas tout à fait des accomplissements par leur nature non incrémentielle. Pour finir, insistons avec Croft sur le fait que les distinctions aspectuelles entre accomplissements incrémentiels et non incrémentiels ressortissent au niveau contextuel. Reprenons à présent l’analyse des prédicats d’âge avec devenir.
2.2.2.2. Propriétés aspectuelles de devenir NA
143Nous avons vu que devenir a une valeur processive et qu’il s’agit a priori d’un verbe de nature aspectuelle mixte. Prenons à titre d’exemple devenir adulte et observons les manipulations suivantes :
(642) Max est en train de devenir adulte.
(643) *Max devient/est devenu adulte pendant DETquant Ntmp.
(644) *Max devient/est devenu adulte en DETquant Ntmp.
144L’ensemble des trois tests, qui devrait nous permettre de trancher entre achèvements et accomplissements, n’est pas concluant avec adulte. En observant les exemples suivants, on sera tenté de dire que devenir NA est plutôt un procès d’accomplissement quand le sujet est un animé non-humain (645) ou bien on est dans le cas de figures de métamorphoses (646) ou encore avec les NA d’humain mais pris dans leur sens évaluatif (647)-(648) :
(645) La larve de l’anguille mesure 7 mm lorsqu’elle quitte la Mer des Sargasses pour rejoindre les eaux continentales où elle devient adulte en douze mois. (article Civelle, Wikipédia)
(646) Acarnan est un personnage mythologique grec dont le père avait été assassiné par un certain Phégée, et que Zeus fit devenir adulte en quelques mois pour lui permettre de se venger.
(647) #Max est devenu adulte en (très) peu de temps.
(648) #Max a mis du temps à devenir adulte.
145Si l’on compare maintenant avec d’autres types de NH, devenir N-[Pro] semble hésiter entre achèvements et accomplissements :
(649) *Max est devenu architecte pendant trois ans. (ACC)
(650) Max est devenu architecte pendant un jour (= pour une journée) (ACH)
(651) Max est devenu architecte le temps d’un jour. (ACH)
(652) Max est devenu architecte en 5 ans. (ACC)
(653) Max a mis 5 ans à devenir architecte. (ACC)
146Dans (651), nous considérons que la locution le temps de DETquant Ntmp fonctionne de façon semblable à pendant DETquant Ntmp, à ceci près qu’avec devenir elle ne permet pas la construction d’intervalles temporels importants (?? Il est devenu architecte le temps de 5 ans). Elle marque donc des états transitoires, vus comme exceptionnels. Dans ce sens précis, on peut envisager de dire (654) pour un adolescent qui doit par exemple s’occuper de la maison en absence de ses parents :
(654) Il est devenu adulte le temps d’une journée.
147Ces faits n’expliquent pas pour autant ce qui se passe dans (643) et (644). D’où le besoin de préciser la signification des tests appliqués. Pendant DETquant Ntmp permet de tester deux choses : le caractère homogène du procès et son caractère non-borné si le prédicat est conjugué au PC, donc devenir adulte est bien un prédicat télique :
(655) *Je suis devenue adulte pendant + [durée]67
148En DETquant Ntmp confirme le caractère télique mais d’une façon différente – on exprime la durée nécessaire pour que le procès arrive à l’état résultant après le changement. C’est la raison pour laquelle en est naturellement compatible avec les accomplissements qui focalisent sur l’état acquis après le déroulement du procès. Dire qu’on devient x en 3 ans, insiste sur le temps qui a été nécessaire pour que le procès soit accompli en rendant saillante la phase finale et résultative du procès. À (645) correspond (656), énoncé générique réservé à des contextes précis (médicaux/biologie) mais parfaitement intelligible :
(656) Le lait de vache est très bien adapté au veau qui dispose de quatre estomacs et d’un système très évolué d’enzymes pour le digérer parfaitement. Le veau prend 500 kg en 1 an pour devenir adulte et trouve tout ce qui est nécessaire pour cela dans le lait de vache. L’être humain devient adulte en 20 ans environ, et le lait de femme est très bien adapté pour lui. Il pèse entre 70 et 90 kg à l’âge adulte. Il possède un seul estomac et cesse de boire du lait lorsqu’intervient le sevrage à environ 9 mois/1 an. Son système enzymatique cesse alors de digérer le lactose. (http://www.frfaq.com/ – forum médical)
149On sera par conséquent tenté de conclure que devenir adulte est un accomplissement, fait corroboré indirectement par le sens même du NA : adulte désigne l’être accompli et, historiquement, provient d’un participe passé (être grandi). Rappelons que, selon Croft, en suivant Dowty, les accomplissements sont des procès dirigés (on observe un changement qualitatif) incrémentiels. Or, si devenir adulte doit être analysé comme lire un livre, force est de constater qu’on ne peut pas dire *je suis à la moitié/ aux trois-quarts de devenir adulte, pas plus que *je suis à la moitié de lire un livre/au trois-quarts de lire un livre. En revanche, le test fonctionne très bien avec le N déverbal correspondant : Je suis à la moitié/trois-quarts de ma lecture. Ce test mettant en évidence le parcours incrémentiel des accomplissements, empêche de considérer devenir adulte comme tel. Une réponse consisterait à rappeler la progression du thème holistique de Dowty : ce n’est pas l’individu qui évolue de façon incrémentielle, mais le PATH, qui est en l’occurrence le cours du temps (intrinsèquement incrémentiel). Cette réponse n’est pas pour autant entièrement satisfaisante, dans la mesure où il n’y a pas un strict parallèle entre les énoncés suivants :
(657) Je vais de Paris à Strasbourg.
(658) *Je suis à la moitié d’aller de Paris à Strasbourg.
(659) Je suis à la moitié du chemin entre Paris et Strasbourg.
(660) Je deviens adulte.
(661) *Je suis à la moitié de devenir adulte.
(662) Je suis à la moitié de ma vie.
150En effet, non seulement être à la moitié de sa vie ne coïncide pas avec le fait de devenir adulte mais, en plus, (660) montre qu’on ne peut pas rendre saillante la phase médiane du procès (cf. infra). Une deuxième réponse consiste à voir dans certains emplois de devenir adulte un achèvement progressif. C’est notamment ce qui se passe à notre avis dans un certain nombre de contextes en présence de phrases subordonnées :
(663) Or la France a beaucoup de retard dans ce domaine : les centres d’éducation spécialisée sont rares, l’adolescent autiste lorsqu’il devient adulte bascule dans les services de psychiatrie pas toujours adaptés à ses besoins. (2003-05-23.LP)
(664) Tout enfant précoce une fois devenu adulte perd son statut d’enfant précoce. Ce n’est pas parce qu’on commence tôt qu’on va plus loin.
(665) Sa durée aurait tendance à augmenter si l’on considère que l’adolescent devient adulte une fois qu’il travaille et quitte le cocon familial. (2005-04-08.LP)
151Dans (665) plus particulièrement, une fois induit une lecture résultative et immédiate de l’intervalle de référence temporelle construit par la subordonnée. Le fait que devenir adulte puisse être contraint par des procès vus comme ponctuels plaide en faveur de son interprétation comme achèvement. En somme, devenir adulte oscille entre les accomplissements et les accomplissements non incrémentiels (ou achèvements progressifs). Ces valeurs aspectuelles sont calculées au niveau phrastique. Cela dit, ces observations inspirées du cadre d’analyse de Croft demandent à être appuyées par des données empiriques. C’est à quoi nous allons procéder maintenant en analysant l’aspect phasal des prédicats d’âge.
2.3. Aspect phasal des prédicats d’âge
152Dans cette section nous interrogeons la possibilité d’une extension de la notion de phase vers le domaine lexical et, plus précisément, nous examinons en quoi la structure d’ensemble des prédicats d’âge est dotée d’un caractère phasal.
153Nous avons vu que, théoriquement, tout procès peut être décomposé en un certain nombre de phases constitutives et que l’aspect phasal met à l’œuvre deux opérations différentes – catégorisation de sous-procès et visée aspectuelle. La sélection des phases d’un procès correspond à l’opération de sous-catégorisation. Théoriquement, chacune des cinq phases constituant un procès – préparatoire, initiale, médiane, finale, résultante – est susceptible d’être marquée par un ou plusieurs coverbes (Gosselin 2011, Borillo 2005) et être ainsi rendu saillante. Par ailleurs, elle se caractérise par une récursivité (propriété d’auto-similitude chez Gosselin (2011)) qui veut que « la partie et le tout, de même que la partie de la partie, possèdent une structure identique » (Gosselin, ibid., 168). En d’autres termes, chaque phase est susceptible d’être analysée à son tour comme ayant un aspect interne (phase initiale, médiane, finale) et externe (phase préparatoire et résultante). À chaque phase du procès (phase = Ph) correspond un ou plusieurs coverbes, dont voici un échantillon :
- Ph0 (préparatoire) : être prêt à, se préparer à, être disposé à, en venir à, être proche de, être sur le point de,…
- Ph1 (initiale) : commencer à, se mettre à,…
- Ph2 (médiane) : continuer à, persévérer à,…
- Ph3 (finale) : cesser de, terminer de, finir à, finir par,…
- Ph4 (résultante) : sortir de, rentrer de,…
154Quand les NA font partie d’une prédication stative (avec être) la langue ne permet pas une sous-catégorisation d’une phase quelconque du procès être NA. Cela n’est pas dû, comme on pourrait le penser, à la stativité elle – même (rappelons que les états sont des modes de procès qui ne se déroulent pas dans le temps) : une sous-catégorisation d’un état transitoire est tout à fait possible (tu es sur le point d’être/tomber malade, etc.). Pour les prédicats d’âge la principale contrainte est qu’ils s’apparentent aux prédicats sortaux. Par exemple, les coverbes être prêt à et se préparer à impliquent la disposition ou l’intentionnalité en quelque sorte du sujet-agent, or nous avons vu que la proximité des NA avec les prédicats sortaux bloque toute forme d’agentivité. Cette contrainte en en réalité constante pour l’ensemble des phases et, quand cela est possible (cf. infra) on active le sens appréciatif des prédicats d’âge :
(666) Accompagner les jeunes dans une rencontre souvent éprouvante avec l’environnement humain, social, culturel, afin de leur permettre de construire quelques connaissances stables pour se préparer à être adulte.68
155À la lumière de ce qui a été dit supra sur la nature processive du verbe devenir, on doit s’attendre à ce qu’il soit possible de sélectionner des phases des prédicats devenir NA. En effet, à condition que la deuxième contrainte de non-agentivité soit elle aussi levée, on peut très bien concevoir des énoncés comme :
(667) Commencer à devenir adolescent/adulte/vieillard
156et où le NA conserve son sens dénotatif. Remarquons de suite en revanche que commencer à (être/devenir) refuse de sélectionner bébé ou enfant du fait que ces NA dénotent l’individu dans les premières années de sa vie (cf. infra).
157Il paraît impossible de rendre saillante la phase médiane (Ph2) des prédicats d’âge, aussi bien avec le verbe d’état qu’avec le verbe d’accomplissement. À notre avis, cela est dû au type aspectuel de ces deux verbes – il est impossible d’isoler un moment temporel médian dans l’instanciation de la propriété qui pourrait construire d’intervalle temporel. Enfin, les coverbes de phase finale de procès, ainsi que ceux qui sélectionnent la phase résultante sont réfractaires avec les deux types de prédicats (*cesser d’être NA, *finir de devenir vieillard).
158En fait, le caractère dynamique du V facilite la mise en évidence de l’aspect interne du prédicat. La sélection de la phase initiale ne peut être faite que pour les NA qui ne dénotent pas l’individu au début de sa vie, et il en va de même pour la phase médiane. Symétriquement à la phase initiale, la phase finale ne peut pas être sélectionnée pour les NA qui dénotent l’individu à la fin de sa vie (vieillard) ou qui ne sont pas conceptualisés comme étant bornés à droite (adulte). La phase résultante ne peut faire l’objet que de l’opération de monstration. Rappelons que Gosselin (1996) distingue quatre types de visée aspectuelle (opération de monstration), mis en évidences par des auxiliaires aspectuels :
- La visée aoristique : le procès est montré dans son intégralité (être adulte)
- Visée inaccomplie : le point de vue sur le procès est inclu dans l’intervalle temporel du procès, mais sans prendre en compte les bornes du procès (en train de devenir adulte)
- Visée accomplie : on montre l’état résultant du procès (il est devenu adulte)
- Visée prospective : on montre la phase préparatoire du procès (deviendra adulte).
159Si, avec être, la visée accomplie est théoriquement possible avec tous les NA, il n’en est pas de même avec devenir. Dans venir de devenir NA la phase résultant du prédicat d’accomplissement dénote un intervalle temporel très proche de la borne finale, c’est-à-dire de la transition entre la fin du procès et son résultat (d’où l’incompatibilité avec bébé et enfant, vient de devenir un bébé/enfant dénote un état vu comme le résultat d’un état procès qui ne peut avoir lieu que dans le cadre des récits de métamorphose, la science-fiction). En fait, la visée accomplie n’est possible qu’avec les prédicats qui ne dénotent pas un intervalle temporel extrême de la vie. Si le blocage avec bébé et enfant est dû à l’impossibilité de sélectionner un intervalle temporel de référence qui fait office de phase finale, le blocage avec vieillard (*il vient de devenir vieillard/vieux) tient au caractère flou du passage vers cette dernière phase. Notons, entre parenthèses, que les deux prédicats d’âge – adolescent et adulte – sur lesquelles on peut opérer une visée accomplie sont associées à des périodes de transition importantes (physiologiques, sociales, etc.).
(668) Ils approchent de la vieillesse et leur fils vient de devenir adolescent, leur maison est toujours très petite et minable. PFFF tout (sic.) une vie de labeur acharné pour ça !!!! (tiré d’un blog)
(669) Talentueux, tumultueux, touchant Daniel Darc. Celui que l’on considère comme l’éternel « écorché vif » du rock français – référence notamment à cette soirée de novembre 1979 où, au Palace, l’ex-Taxi Girl se tranche les veines sur scène – semble aujourd’hui serein, assagi presque. « Je me sens comme un mec qui vient de devenir adulte… Ce qui n’est quand même pas normal à 52 ans ! » lance-t-il. (concertlive.Fr)
160Si plus haut nous avons fait remarquer qu’il est impossible de sélectionner la phase préparatoire des prédicats qui dénotent un individu au début de sa vie (notamment être bébé), être sur le point de permet le rapprochement vers le moment de transition qui est en l’occurrence le terme de l’accomplissement dénoté par devenir. Considérons l’exemple suivant tiré d’un blog de jeux vidéo et qui vient en réponse à un internaute qui souhaite « avoir des jumeaux » dans un jeu vidéo populaire où l’on crée une ville de personnages :
(670) Retenir l’heure de la naissance du bb et quand les 3 jours sont passé et qu’il est sur le point de devenir enfant cliquez 2 fois sur lui au moment ou il passe de bb à enfant (quand il ya des jouets qui entourent le berceau) et vous voilà avec des jumeaux (sic.)
161En dehors de ce contexte très particulier, et à cause du caractère flou des prédicats d’âge, il est difficile de se rapprocher avec précision au « point » de passage de la phase « bébé » à la phase « enfant ». En revanche, à condition de reconnaître explicitement une différence entre l’individu-bébé et l’individu-enfant ce test témoigne du fait que devenir NA a pour phase préparatoire l’instanciation de être NA-1 (sauf pour bébé qui est le premier élément de l’ensemble et pour vieillard dont la frontière gauche ne coïncide pas forcément avec la fin de la phase « adulte »). Bref, la phase préparatoire est l’objet d’une visée aspectuelle et non d’une sous-catégorisation (sauf si prédicat dynamique), mais peu importe le moyen elle ne se laisse appréhender que pour les NA qui ne dénotent pas eux-mêmes le début de la vie humaine.
162Les observations faites jusqu’à présent sont, pour certaines confirmées, pour d’autres complétées avec ce que l’on observe sur le fonctionnement des N de période d’âge correspondants (enfance, adolescence, etc.). D’une part on éprouve des difficultés à concevoir l’entrée d’un individu dans les premières périodes de la vie humaine et, de façon symétrique, la sortie de la dernière phase, l’âge de la vieillesse. Notons à ce propos, que le début et la fin de la vie humains sont exprimés par des V d’accomplissement (naître, mourir), bornés de façon intrinsèque dont héritent les N dérivés naissance et mort (Haas 2009). Plusieurs moyens sont disponibles en français pour sélectionner différentes phases de chaque période d’âge, mais remarquons que si dans (671) on réfère au début (ou ce qu’on considère comme la phase initiale d’une période d’âge), (672) et (673) témoignent de ce qu’on a pu observer plus haut – il est difficile de concevoir une entrée dans la (petite) enfance qui présuppose une période qui tient lieu de « phase préparatoire ».
(671) [au/vers le/jusqu’au] début de la (petite) enfance/l’adolescence/l’âge adulte/la vieillesse
(672) Entrer dans *la (petite) enfance/l’adolescence/l’âge adulte/la vieillesse
(673) À l’entrée de *la (petite) enfance/l’adolescence/l’âge adulte/la vieillesse
163De façon symétrique on peut tenir le même raisonnement de l’autre côté de la vie :
(674) [À, vers, jusqu’à] la fin de la (petite) enfance / adolescence / *âge adulte / ??vieillesse
(675) Sortir de l’/ la (petite) enfance / adolescence / *âge adulte / *vieillesse
(676) [à, vers, jusqu’à] la sortie de la (petite) enfance / adolescence / *âge adulte / ??vieillesse
164Notons aussi que, contrairement à ce qu’on a vu avec les prédicats d’âge, les N de périodes d’âge permettent de conceptualiser ce qui peut correspondre à la phase médiane d’un procès être NA :
(677) Au cours de l’/la (petite) enfance/adolescence/âge adulte/vieillesse
(678) Au milieu de l’/la (petite) enfance/adolescence/âge adulte/ ?vieillesse
165Enfin, un argument supplémentaire qui va dans le sens où un prédicat d’âge active une structure phasale sous-jacente est l’adjonction des adverbes d’aspect déjà et encore (Borillo (1986), Franckel (1989), Fuchs (1993), Gosselin (1996, 2005), Mosegaard Hansen (2002)). Ces deux adverbes diffèrent dans les présuppositions et les implications engendrées.
166Déjà présuppose un moment antérieur au prédicat pendant lequel le procès dénoté n’a pas eu lieu et implique que le procès continuera après avoir eu lieu. Étant donné que bébé dénote l’individu tout au début de sa vie, la présupposition est bloquée :
(679) Max est déjà *bébé/ ?enfant/adolescent/adulte/vieillard
167Encore présuppose que le procès dénoté par le prédicat a été déjà engagé et implique qu’il va cesser dans un laps de temps plus ou moins déterminé. Avec les prédicats d’âge, encore ne peut avoir qu’un sens duratif (et non itératif comme dans Bolt est encore (une fois) champion cette année) : *Il est encore (une fois) NA. Réciproquement à déjà, encore ne figure pas avec les NA adulte et vieillard :
(680) Max est encore bébé/enfant/ adolescent/*adulte/*vieillard
168Toutefois, les raisons de l’incompatibilité avec ces deux NA sont différentes. Avec vieillard, l’implication ne peut pas avoir lieu parce que la fin de l’état être vieillard ne débouche pas sur une étape de la vie (l’individu cesse d’exister). Ce n’est pas tout à fait ce qui se passe avec ??*être encore adulte – cette fois-ci l’incompatibilité montre qu’on ne conçoit pas les intervalles temporels dénotés par les deux NA comme discontinus. Autrement dit, on n’envisage pas l’état être vieillard/vieux comme la phase qui suit (phase résultante de) l’état être adulte.
3. Bilan de chapitre
169Notre point de départ était le fait qu’un état résulte de l’attribution d’une propriété à une entité (en l’occurrence humaine). Partant, l’étude aspectuelle des états doit tenir compte de deux niveaux différents d’analyse : les spécificités intrinsèques de la propriété en question et le mode de son attribution à son sujet. Nous avons concentré nos observations sur le fonctionnement des NA en tant que prédicats statifs (avec la copule) et en tant que prédicats dynamiques (avec devenir).
170Nous avons constaté les difficultés dans la mise en évidence de l’aspect interne des prédicats d’âge (aussi bien avec être qu’avec devenir) – il est impossible de sous-catégoriser une partie du procès dénoté par être/devenir NA, la rendant par cette même occasion saillante et référentiellement autonome. Ces difficultés viennent avant tout du fait que la plupart des co-verbes impliquent l’agentivité de l’individu, cette dernière étant incompatible avec les NA qui dénotent des propriétés référentiellement nécessaires. En revanche, il est possible d’envisager le procès dénoté par les prédicats d’état comme inaccompli ou accompli à condition de tenir compte, d’une part, du profil aspectuel du V et, d’autre part, du sémantisme propre du NA. La visée aspectuelle a permis de mettre en avant principalement deux observations. Primo, il est impossible d’« ouvrir » une fenêtre aspectuelle prospective sur un prédicat d’âge qui dénote l’individu au début de sa vie, bébé ou encore enfant n’étant pas vus comme ayant une phase préparatoire aux états qu’ils sont susceptibles de dénoter. Secundo, de façon symétrique, il n’est pas possible d’opérer une visée accomplie sur les prédicats dénotant l’individu en fin de vie en absence de phase résultative. L’analyse des N de périodes d’âge et la compatibilité des différents prédicats d’âge avec les adverbes aspectuels ont confirmé de manière analogue ces observations.
171Plusieurs arguments nous font dire qu’il est tout à fait opportun de transposer la structure phasale d’un procès au fonctionnement de l’ensemble des NA, mais aussi aux N de période d’âge.
172Premièrement, si l’on pense aux N temporels tels que jeunesse (enfance, adolescence), âge mûr et vieillesse, on retrouve le découpage théoriquement possible pour chaque procès en trois phases – initiale, médiane et finale. Le procès en l’occurrence serait la vie (< vivre) pour lequel les N de période d’âge dénotent les différentes parties temporelles constitutives (les phases) et les NA dénotent un individu qui se trouve dans chacune de ces phases.
173Deuxièmement, nous avons observé que l’ensemble des NA, mais c’est aussi vrai pour les N de périodes d’âge, obéit à un principe lexical structurant sous-jacent « temps ». Ces ensembles lexicaux, par conséquent, se définissent par une structure nécessairement ordonnée où chaque phase se définit par sa position au sein de l’ensemble et où la progression d’une phase à l’autre est unidirectionnelle et irrévocable tant qu’on avance dans le temps (cf. chapitre 3). À l’instar des phases constitutives d’un procès, chacun des NA a une instanciation référentiellement nécessaire dans la carrière d’un individu (autrement dit, on ne peut pas envisager la vie d’un individu sans l’instanciation successive, ordonnée et unidirectionnelle des phases de vie).
174Troisièmement, les N de phases ainsi dénommées obéissent au principe d’auto-similitude propre à l’aspectualité phasale dans le domaine verbal et il se trouve qu’en français différents moyens sont mis à l’œuvre pour y renvoyer, notamment la lexicalisation (681) et la préfixation (682)-(683) :
(681) Enfance/petite enfance : enfant/petit enfant (bébé)
(682) Le pré-adolescent âgé de 13 ans se met au volant et voilà la « mauvaise troupe » de nouveau en route. (2002-09-05.LP)
(683) De ce point de vue-là – croissance, âge cellulaire, etc. –, l’enfant est un pré-adulte… et l’adulte un pré-vieillard (Fr. Dolto, 1985, La cause des enfants, 290)
175Quatrièmement, la relation sous-jacente d’ordre qui unit l’ensemble des NA, permet de dresser le profil aspectuel de chaque prédicat d’âge, à l’instar des schémas aspectuels de Croft pour les états (cf. supra, ex. Elle est française). Une observation importante à faire est que les phases non profilées (rest & resultative phase) des prédicats d’âge font partie des connaissances extralinguistiques partagées : on sait qu’à la sortie de l’enfance un individu est qualifié d’adolescent (phase résultative pour être enfant) et être adolescent, qui, à son tour, peut être vu comme la phase préparatoire pour être adulte (cf. infra). Considérons notre tentative d’élaborer les schémas des prédicats être adolescent et être adulte à la façon de Croft (2012) :
Figure 13 : Prédicats d’âge et phases (non) profilées

176Notre représentation appelle quelques commentaires et surtout des explications sur les aménagements apportés. Rappelons brièvement que pour la catégorie des états les schémas bidimensionnels reflètent 1) l’inscription d’un procès à la fois sur l’échelle temporelle et qualitative, 2) indiquent en gras le procès exprimé dans l’énoncé (phase profilée) et 3) en pointillés les phases impliquées et/ou présupposées par la phase profilée (phases non-profilées). Ainsi, le prédicat statif être adolescent (e) donne lieu, d’une part, à la présupposition que X a été dans l’état e-1 et, d’autre part, à l’implication que X sera inéluctablement dans l’état e+1 à condition qu’il persiste dans le temps (c’est-à-dire qu’il vit suffisamment longtemps). À la différence de ce qui se passe dans La porte s’ouvrit (cf. supra, Figure 8), qui implique un état précédent la porte est fermée (non ouverte), l’état antérieur à e dans le schéma (a) est être enfant. Inversement, si la phase non profilée postérieure de La porte s’ouvrit est La porte est ouverte, celle du prédicat d’âge être adolescent est être adulte (e+1). Pour être précis, on doit aussi ajouter le fait que e+1 est aussi une phase qui correspond à un état irréversible (autrement dit, une fois X adulte il le reste, ce qui justifie la flèche sur la phase non profilée : *quand j’ai été adulte, *à la sortie de l’âge adulte). Dit en d’autres termes la borne droite de l’état être adulte correspond à la fin de la vie de l’individu. Justement, si l’on s’intéresse de plus près à la schématisation de être adulte sous (b) on se retrouve devant de nouvelles difficultés. De façon analogue à (a), dans (b) être adolescent est la phase non profilée e-1. Les problèmes apparaissent quand on veut illustrer e+1, parce qu’il faut rendre compte du fait que être vieillard (être un vieux) est un état qui n’est pas en relation de succession à proprement parler avec e (être adulte). Pour les mêmes raisons qui justifiaient la flèche dans (a), il convient de se demander si être vieillard est une phase à proprement parler. Si non, la question ne se pose pas et notre schéma est faux parce qu’on considérera que être adulte fonctionne comme être française à ceci près qu’il donne lieu à un état antérieur présupposé. Nous penchons pour le « oui » principalement pour deux raisons. D’abord, on peut exprimer l’entrée dans cet état (devenir vieux/vieillard, entrer dans la vieillesse, etc.) et, surtout, la langue permet de concevoir les deux phases de façon à ce qu’on n’y voit pas de redondance :
(684) Leur efficacité [des saignées] aurait été plus marquée chez les jeunes gens que chez les adultes et les vieillards dans la proportion de 57… (Gosse, L.A., Rapport sur l’épidémie de choléra)
177La seule façon de représenter ce rapport entre e et e+1, ou en tout cas le seul compromis que nous avons trouvé, était de mettre en gras la phase non-profilée impliquée pour signifier qu’elle n’annule pas forcément la phase profilée être adulte). La question se pose de façon asymétrique pour rendre compte de la relation entre bébé et enfant.
178Enfin, même si, ontologiquement, on sait que la vie d’un individu ne commence pas au moment de sa naissance à proprement parler, on observe que, sur le plan linguistique, la période prénatale n’est pas vue comme une phase préparatoire. Nous envisageons de nous y intéresser dans le futur, donc cette remarque doit être prise avec précaution. De même, à l’« autre bout » de la vie, la borne finale qui coïncide avec la disparition d’un individu, ne débouche pas sur une autre phase (résultative)69. L’ensemble de ces remarques nous amènent à conclure que les NA sont des N de phase ainsi qu’à reconsidérer la notion de phase dans l’élargissement lexical que nous souhaitons opérer70.
179Au niveau lexical, nous retenons deux critères nécessaires et suffisants d’identification des prédicats de phase : leur caractère transitoire et le fait qu’ils doivent constituer une partie fonctionnelle au sein d’un procès qui tient lieu de tout-temporel. Si l’on compare les prédicats d’âge aux prédicats de professions, on voit bien que seuls les prédicats d’âge remplissent la deuxième condition. Bien évidemment, être N-[Pro] peut être instancié pendant une partie importante de la vie d’un individu (qui est donc le Tout temporel) mais ce n’est pas pour autant une partie fonctionnelle nécessaire pour l’instanciation de ce Tout (on peut très bien continuer de vivre sans travailler). Une « partie fonctionnelle », ou bien une phase, doit être par conséquent comprise comme une partie temporelle sans laquelle le procès ne peut pas aboutir. Bref, si les NA constituent des prédicats référentiellement nécessaires et temporellement contingents (transitoires), les N-[Pro] sont des prédicats temporellement contingents mais référentiellement non nécessaires (et dénotent des propriétés accidentelles extrinsèques contrairement aux NA qui dénotent des propriétés accidentelles intrinsèques).
Notes de bas de page
1 Nous renvoyons, pour une discussion théorique plus détaillée, aux thèses de Mascherin (2007) et Haas (2009) et plus précisément à Tournadre (2004).
2 Par exemple les couples perfectif/imperfectif et accompli/inaccompli semblent être employés tantôt au niveau notionnel, tantôt au niveau des temps verbaux, tantôt au niveau phrastique. Accompli/inaccompli est aussi utilisé comme synonyme d’achevé/inachevé pour décrire le procès exprimé par le verbe (Arrivé et al., 1986).
3 Pourtant, comme l’observe Haas (2009, 21), cette notion souffre, aussi bien aujourd’hui que dans la littérature plus ancienne, d’un manque de définition précise.
4 Terme des auteurs.
5 Nous y reviendrons sous peu, mais il en va de même en présence de compléments : *Je suis en train d’être malade/de rester assis/d’aimer Max/*de savoir la réponse.
6 Notons que Bach (1986), suivant Carlson (1981), reconnaît l’existence d’états dynamiques (les exemples donnés sont être assis SP, être allongé SP) et des états statiques (être ivre, être à New York, aimer quelqu’un, rassembler à quelqu’un).
7 Ce test est aussi valable pour les achèvements (?? je suis en train de gagner au loto) qui n’ont pas d’étendue temporelle (ce sont des situations ponctuelles chez Mourelatos (1978)). Nous ne partageons pas entièrement cette interprétation, parce que des énoncés comme Je suis en train d’atteindre le sommet/mon but ou encore Je suis en train de découvrir la vérité, Ils sont en train de construire une résidence BBC au coin de la rue nous paraissent tout à fait banals. Il y a deux façons d’expliquer ce fait : soit admettre avec Recanati & Recanati (1999) que les achèvements ne dénotent pas un procès ponctuel, soit voir dans ces énoncés, comme le fait Nicolas (2002), l’expression du procès juste avant son achèvement à proprement parler. Remarquons que Verkuyl (1989, 55-58) n’accorde pas de place pour les achèvements dans sa typologie, parce que pour lui ils ne font pas partie de l’aspect interne, lexical du V, mais résultent de la sélection d’arguments.
8 Ici, prédicat doit être entendu comme un prédicat lexical et non comme une structure syntaxique entre arguments.
9 Autrement dit, contrairement à ce qui se passe avec une quantité prélevée d’eau, qui est de l’eau elle-même, le bras d’un homme n’est pas un homme.
10 Les prédicats d’accomplissement et d’achèvement ont une structure hétérogène parce qu’ils ont un point culminant qui n’est pas de la même nature que le tout.
11 Contrairement aux activités qui sont macro-homogènes et micro hétérogènes.
12 Quand on dit que être malade est un état transitoire, cf. infra, cela implique un changement de l’état, un moment où survient la guérison et, de façon implicite, on fixe une borne finale à cet état (cf. différence entre être malade vs être maladif).
13 Voir par exemple Kupferman (1979, 1991a, 1991b), Asnès & Kupferman (2008).
14 Van de Velde (2006) souligne que cette distinction se retrouve déjà chez Aristote.
15 D’ailleurs, il reste à voir si ces deux paramètres stabilité/durée sont vraiment corrélés.
16 Cf. plus particulièrement les thèses de Kokochkina (2004) et Martin (2006), ainsi que les travaux d’Anscombre (1990, 2005b, 2009b, 2010).
17 L’analyse en classes d’objets de Gross (1981, 1994, 1995, 1996b, 2009) est fondée sur la notion même de prédicat approprié (exercer le métier de médecin/*d’étudiant vs avoir le statut d’étudiant).
18 Ce qui n’est pas le cas, dans la plupart des langues naturelles. Sur la sémantique du prédicat nominal, cf. la monographie de François (2003).
19 Nous nous permettons de passer sous silence la question de la détermination de l’attribut pour l’instant.
20 Tournadre (2004, 23) parle de phases pré-processuelle, initiale, médiane, finale et post-processuelle.
21 Les coverbes se définissent par le mode de construction impersonnel – ils sont suivis par un V à l’infinitif ou participe. Au sein des coverbes, il convient de distinguer les prédicatifs (admettent une complétive en (ce) que P, souhaiter, vouloir, désirer) et les auxiliaires aspectuels (qui excluent ce type de complétives), voir aussi Borillo (2005).
22 Mais aussi par d’autres moyens, parmi lesquels les marques flexionnelles.
23 Tournadre (2004) qui s’inspire de la grammaire fonctionnelle de Dik postule l’existence de différentes stratifications des types d’« aspectualités » et explique que « la sélection de l’une ou l’autre phase peut aussi être opérée, de façon indirecte, en ayant recours à des aspects qui remplissent d’autres fonctions. Par exemple, la phase médiane peut aussi être indiquée par le progressif ou le rémansif. » (ibid., 23)
24 Pour une présentation beaucoup plus détaillée du modèle de Croft ainsi que des liens de force dynamiques entre les participants voir Taoka (2000).
25 D’ailleurs Croft établit un parallèle direct entre trois types d’états (transitoire, permanent et ponctuel) avec trois types d’achèvements, respectivement des achèvements qui sont dirigés réversibles, dirigés irréversibles et semelfactifs. Voici les exemples donnés pour les états et les achèvements correspondants : The door is open/the door opened, The window is shattered/The window shattered, The sun is at its zenith/The mouse squeaked.
26 Sur les différentes fonctions, le sémantisme et l’histoire du verbe être voir notamment Vega y Vega (2011).
27 Pour des arguments contre l’attribution d’un statut hypéronymique à être humain au sein des NH, cf. Aleksandrova (2014).
28 De façon sporadique, et si cela est opportun, nous ferons la distinction entre N de profession et les N de statuts tels que président, étudiant, retraité.
29 Français doit être compris comme N de nationalité parce que, comme on va le voir, ce N en tant que N d’origine a un fonctionnement très différent (N d’origine est une étiquette que nous adoptons par raccourci : le sens de français est celui qui veut dire que l’individu est né en France).
30 En réalité, en train de exige que le V sélectionné soit télique, étiquette opérant en général au niveau du lexique et signifiant que le procès est présenté comme achevé (l’opposition accompli/inaccompli étant réservé au niveau grammatical) . Du coup on comprend que la seule façon pour que être figure dans ce type de construction est quand il est suivi par une forme participiale : (être) en train d’être interrogé, écrite, réalisé, franchi, empoisonné, restitué, etc. Sur être + participe passé voir notamment Lagae (2005).
31 Cf. Anscombre (2005a, 2007), Borillo (2005) et Vega y Vega (2011) sur l’évolution de être en train de ainsi que d’autres locutions apparentées mais tout de même différentes (être en voie/cours/passe de).
32 Où l’auteur démontre, dans un premier temps qu’il convient de distinguer l’emploi adjectival et l’emploi non déterminé d’un N attributif.
33 L’adverbe a une fonction déictique (renvoie au moment de l’énonciation) et ne dénote pas une période de temps plus ou moins longue.
34 Il conviendra aussi de faire la distinction entre les compléments intrinsèquement sous-déterminés (formés à l’aide des N période, moment, époque, temps) et les compléments de date indéterminés.
35 Cf. supra.
36 En fait, nous trouvons difficile à appréhender la notion d’intervalle significatif d’autant plus que l’auteure n’est pas très explicite sur la définition. En tout cas, si l’on devait adopter sa façon d’envisager les choses, il nous semble important de préciser que significatif doit être compris uniquement en termes quantitatifs, en termes de « proportion » par rapport à la durée totale de la vie d’un individu, et non en termes qualitatifs (ce qui entraîne inévitablement des valeurs plus diverses en termes de représentations, non moins intéressantes à étudier, mais moins faciles à saisir).
37 Sur les modes de repérage non-autonomes, déictique (l’année dernière) et anaphorique (le lendemain), cf. Gosselin (1996, 154).
38 Ou, de façon plus générale pendant + N d’événements historiques (révolution, guerre mondiale, occupation, l’invasion de X, etc.).
39 Ce point nécessite une étude plus approfondie, notamment pour identifier le type de NH susceptibles de donner lieu à ce genre de dérivés « de durée ». En tout cas, il semble plus répandu avec les N de statuts, plutôt que les N-[Pro] : médecin-? ; architecte-? ; employé-?. Pour ces derniers, les N de durée d’exercice se fait par d’autres moyens : pendant sa carrière de N-[Pro] ou encore pendant le temps qu’il était N-[Pro], quand il était N-[Pro].
40 Sur plein voir Haas (2009).
41 Cf. aussi Aleksandrova (2012).
42 En l’état actuel de nos connaissances, nous serons encline de dire que les N-[Pro] fonctionneraient de la même façon, mais des recherches futures devraient vérifier cette hypothèse et affiner l’analyse pour ces derniers. Il faut tenir compte notamment du fait qu’on peut vouloir référer au moment de l’entrée en fonction dénotée par le N-[Pro] (nomination en qualité de, obtention de diplôme, pourvoir le poste de N-[Pro]) qui peut constituer un repère temporel et, par conséquent, être susceptible d’apparaître dans des subordonnées temporelles en quand inverse, surtout en présence d’un verbe de parole : Nous étions en train de manger, quand il nous a annoncé qu’il était architecte.
43 Les tests que nous évoquons jusqu’à présent sont souvent avancés pour faire la distinction entre ce qu’on appelle depuis Carlson (1977, 1979) les individual level predicates (ILP) et les stage level predicates (SLP). Le lecteur trouvera une discussion plus approfondie de cette distinction dans Aleksandrova (2013, 299).
44 Voir, parmi d’autres : Olsson (1976), Blanche-Benveniste (1988), de Gaulmyn & Rémi-Giraud (1991), Riegel (1991, 1994, 2001), Muller (2000), Pierrard (2001), Forsgren (2005).
45 Les divergences apparaissent dans les explications, cf. par exemple Blanche-Benveniste (1988) et Riegel (1991).
46 Dans les exemples de ce type, où le CO est aussi un NH, on peut hésiter dans l’établissement de la coréférence parce que le CO peut coréférer avec l’objet (le) ou le sujet grammatical (je) : J’ai connu Max quand il était enfant vs J’ai connu Max quand j’étais enfant.
47 Dans Aleksandrova (2013), nous discutons de façon beaucoup plus détaillée cette distinction en vue de situer les prédicats d’âge sur le continuum qui relie les ILP aux SLP. L’examen de plusieurs paramètres confirment la nature hybride des prédicats d’âge qui partagent certaines des propriétés de ce que l’on peut considérer comme étant des ILP stricto sensu et des ILP lato sensu (ibid., ch. 10).
48 Appelé encore argument de Davidson, pour une présentation et une discussion cf. Aleksandrova (2013, 301).
49 Cet exemple n’est peut-être pas très heureux avec vieillard, mais passe sans problème avec l’ADJ vieux : C’est un danseur exceptionnel, et encore, moi je l’ai vu vieux.
50 Toutefois, avec les N de statut tels que président, doyen, etc., la situation semble beaucoup plus difficile à expliquer en termes de rapports de perception : ??Je l’ai vu président/doyen. Nous nous garderons d’aller plus loin en ce sens, parce qu’il est nécessaire auparavant de vérifier comment se fait la distinction entre N-[Pro] et N statut.
51 Chez Guimier (1991, 209) et Riegel (1994, 176) devenir est rangé explicitement parmi les verbes d’état (Riegel parle de verbes essentiellement attributifs). Pour Anscombre devenir sélectionne des adjectifs statifs (2010, 188).
52 Et non un verbe d’achèvement comme le suggère Guehria (2011), mais on verra que la situation n’est pas aussi simple à évaluer.
53 Imaginons la situation où quelqu’un vient de battre le record du monde du 100 m de 3 secondes.
54 Rappelons que le # indique que la phrase obtenue est tout à fait grammaticale, mais on change de lecture (ici on passe d’une lecture dénotative à une lecture évaluative).
55 Voir cependant Depraetere (1995) qui montre la nécessité d’une distinction entre le caractère (a)télique et le caractère (non)borné d’une situation (ce que nous appelons « procès »). Les deux notions sont liées, respectivement, à la présence ou non d’un point culminant potentiel (ou prévu) pour une situation donnée et si cette situation ait atteint une borne temporelle (indépendamment du fait si elle a un point culminant ou non). Autrement dit, pour Depraetere on aboutit à deux types de classifications : l’actualisation potentielle des situations (caractère (a)télique) et les situations actualisées (caractère (non)borné).
56 Il suffit de jeter un coup d’œil sur le corpus des prédicats verbaux recensés par Asnès (2004, 85) où, aussi bien parmi les accomplissements que parmi les achèvements on retrouve des V et des GV. Il est important de souligner que Asnès, considère que les arguments internes d’un V font partie de son aspect lexical.
57 Si cela est vrai pour la plupart des cas donnés en exemple, peut-être peut-on voir l’accomplissement comme un aspect interne pour certains verbes comme accoucher ou encore persuader ?
58 « Notons que ces critères ne font délibérément aucune distinction entre les accomplissements et les achèvements de Vendler. Il est souvent suggéré que les accomplissements diffèrent des achèvements en ceci que les achèvements sont dans un sens “ponctuels”, alors que les accomplissements sont duratifs : mourir, un achèvement, arrive en une fois, alors que construire une maison, un accomplissement, prend du temps. Cependant, de nombreux événements habituellement classés comme achèvements ont en effet une certaine durée. » (nous traduisons).
59 Verkuyl (1989) notamment observe que, pour qu’un achèvement puisse être accompagné par un adverbial de durée, un certain nombre de conditions doivent être réunies (notamment de détermination du SN sujet *Une bombe explosait toute la nuit). Voit aussi Landman & Rothstein (2010).
60 Bien évidemment Croft n’est pas le seul à reconnaître un cas intermédiaire entre les accomplissements et les achèvements (Recanati & Recanati 1999, Landman & Rothstein 2010). Gosselin par ailleurs observe que l’opposition accomplissement/achèvement n’est pas la seule parmi les classes aspectuelles (1996, 63-69).
61 Nous nous focaliserons sur les accomplissements et les achèvements. Pour les modalités de représentation des activités, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Croft (2012).
62 Nous ne faisons pas figurer ces derniers sous forme de schéma que l’on peut trouver dans Croft (2012, 60). Le profil aspectuel des achèvements cycliques, p. ex. sautiller, est semblable à celui des états à ceci près que leur phase inchoative est profilée.
63 Toutefois, il faut observer qu’il ne s’agit pas du profil aspectuel du verbe casser mais bien du résultat de sa combinaison avec les caractéristiques sémantiques de son sujet, en l’occurrence une fenêtre. Comparer : *la fenêtre s’est cassée plusieurs fois vs Il s’est cassé la jambe plusieurs fois.
64 Plus précisément : « There are two types of durative processes, depending on whether or not incremental change is involved, i. e. incremental vs. cyclic changes in the q dimension. (Incremental) accomplishments and non incremental accomplishments represent temporally bounded versions of the two types of activities, directed and undirected respectively ». (Croft 2012, 65). Nous traduisons : « Il existe deux types de procès duratifs, dépendant de l’implication ou non d’un changement incrémentiel sur la dimension q, à savoir des changements incrémentiels vs des changements cycliques. Les accomplissements incrémentiels et les accomplissements non incrémentiels représentent les versions temporellement bornées de deux types d’activités, respectivement orientées et non orientées ».
65 En fait, il faut préciser que la notion de thème incrémentiel chez Dowty repose sur le principe d’homomorphisme, fonction qui permet de préserver la structure qualitative du prédicat à travers les différents changements temporels. Voici l’exemple de Dowty (1991, 567). Soit le prédicat tondre la pelouse, qui nécessite une certaine durée, et admettons que la personne chargée de la corvée commence à le faire tout de suite. Si, au cours de l’heure qui suit, toutes les dix minutes nous jetons un coup d’œil sur le jardin (et si la personne fait bien son travail) nous constaterons un changement dans « l’état de la pelouse » toutes les dix minutes.
66 Mentionnons tout de même le troisième type de changement incrémentiel REPRÉSENTATION-SOURCE (ex. copier un fichier, photographier une scène) qu’il n’est pas utile de développer ici (cf. Dowty 1991, 569).
67 Il nous paraît impossible de voir dans cet énoncé un exemple de ce que Borillo (1986, 138) appelle des achèvements-état, à l’instar d’exemples comme La bibliothèque est fermée pendant deux mois.
68 Exemple du site d’un centre d’initiation (accueil d’adolescents) sur lequel il est précisé que la formation porte sur la vie quotidienne partagée où être adulte revient à savoir et à accomplir des activités de la vie quotidienne partagée (faire les courses, préparer les repas, entretenir la maison, jardinage, bricolage, …) activités d’expression, etc. (http://goo.gl/X5EKcR).
69 Ce que l’on veut dire par là, c’est qu’il n’y a pas de N à proprement parler qui dénote l’état après la mort, à part justement le prédicat adjectival (être) mort.
70 Pour l’élargissement de la notion de phase à la structuration lexicale cf. Bras & Schnedecker (2011), Gosselin et al. (2011), Schnedecker (2011).
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