Chapitre 3. Les noms d’âge en tant qu’ensemble lexical
p. 99-128
Texte intégral
1Même si l’étude distributionnelle des NA a mis en avant les différences dans leur fonctionnement, nous verrons que les NA forment un ensemble doté d’une organisation interne. Une double motivation est à l’origine de cette étude. D’abord parce que les études lexicales en termes de configurations d’ensembles ont peu suscité l’intérêt des linguistes. Ensuite, parce que porter la réflexion au niveau de l’ensemble permettra de mettre en évidence les relations qui le régissent. Nous avancerons des critères nouveaux permettant de distinguer les NA d’autres ensembles lexicaux et d’appuyer le caractère sériel de leur organisation – aspect fondamental de leur caractérisation sémantique.
1. Qu’est-ce qu’un ensemble lexical ?
2Avant de venir à l’analyse des NA en tant qu’ensemble lexical, il convient d’expliciter au préalable ce que l’on entend par ensemble lexical et de présenter la typologie des différentes configurations connues ainsi que leurs spécificités. À notre connaissance, deux linguistes se sont penchés plus particulièrement sur la question, Lyons (1978, ch. 9) et Cruse (1986, ch. 5-8, 2000, ch.10).
1.1. Les « échelles » de Lyons (1978)
3En étudiant les relations sémantiques, et plus spécifiquement les relations d’opposition ou de contraste, Lyons (1978) porte un regard critique sur les principes de base de la sémantique structurale. Dans un premier temps, l’auteur distingue entre contrastes binaires et contrastes non binaires, même si les premiers retiennent beaucoup plus son attention. Pour notre part, nous allons nous intéresser plus précisément aux oppositions sémantiques non binaires.
4Lyons définit un ensemble lexical par la relation d’incompatibilité unissant les termes qui le composent. Cette relation est à différencier de la relation d’opposition, distinction parfois subtile à opérer (comme le signale l’auteur lui-même) et qui se manifeste différemment dans la constitution des ensembles.
5Faisons une parenthèse pour clarifier ce point. Rappelons-le : pour que X soit l’antonyme de Y, il est nécessaire que X et Y soient comparables. Pour qu’ils soient comparables, il faut une grandeur qui leur soit commune (en réalité ce sont les valeurs de X et de Y qui sont comparées sur cette grandeur). Par exemple, petit s’oppose à grand sur l’échelle de la taille, loin s’oppose à proche sur l’échelle de la distance, etc. Aussi bien l’incompatibilité que l’opposition reposent sur « un contraste à l’intérieur des ressemblances » (Lyons 1978, 234). En revanche, elles présentent des propriétés logiques bien différentes. Considérons deux ensembles finis : celui des fleurs [rose, tulipe, pivoine, etc.] et celui des jours de la semaine [lundi, mardi, …, dimanche]. Dans le premier cas, dire qu’une entité est une rose implique la négation du reste de l’ensemble :
Si X est une rose, X n’est pas une pivoine, une tulipe, une marguerite…
6Il n’en va pas de même avec les jours de la semaine : dire Max est allé à Paris lundi, n’implique aucunement qu’il n’y est pas allé un autre jour ou même chaque jour de la semaine. Remarquons qu’on peut avoir des effets de focalisation, C’est lundi que Max est allé à Paris, afin que l’interlocuteur puisse inférer qu’il ne s’agit pas d’un autre jour. Ce qu’il faut voir, c’est que
le fait que X soit allé à Paris samedi est incompatible avec le fait qu’il y soit allé dimanche, non pas parce qu’il n’aurait pas pu y aller samedi et aussi dimanche mais parce qu’il n’aurait pas pu y aller à-la-fois-samedi-et-dimanche. (ibid.)
7L’opposition sémantique non binaire, comme son nom l’indique, réunit plusieurs éléments (au minimum trois). Lyons distingue deux types d’ensembles d’après leur organisation interne : les ensembles ordonnés cycliquement et les ensembles ordonnés sériellement.
8Dans un ensemble cyclique chaque lexème est ordonné entre deux autres et chaque élément constitutif est défini par la place qu’il occupe. Les exemples les plus connus d’ensembles cycliques sont les N des mois de l’année, les N des jours de la semaine.
9Les ensembles ordonnés sériellement partagent avec les cycliques le fait que chaque élément est ordonné entre deux autres, mais en plus, on identifie deux éléments extrêmes (à condition que l’ensemble ne soit pas indéterminé). Une liste alphabétique constitue un bon exemple d’ensemble sériel. Autrement dit, dans un ensemble sériel, on doit être à même d’identifier un premier et un dernier élément, ainsi que de déterminer la place de chaque élément constitutif. D’après un critère de gradabilité, Lyons opère une distinction plus fine au sein des ensembles sériels. Ceux, dont les lexèmes sont gradables sont appelés échelles (p. ex. très bon/mauvais, si bon/mauvais) et ceux pour qui la gradation n’est pas envisageable sont les hiérarchies (les lexèmes formant l’ensemble de titres militaires en sont donnés comme exemple (*très colonel, *si soldat).
10La relation d’incompatibilité intervient dans cette distinction de manière moins stricte pour les échelles que pour les hiérarchies. Si l’on prend en compte le fait qu’elle se base sur une relation de contraste entre les éléments ainsi réunis, on peut identifier, au sein des échelles, un couple de termes « plus neutre au plan stylistique et peut-être plus fondamental ». Prenons par exemple la série d’éléments qui va de minuscule à gigantesque. Le couple petit/grand donne, en quelque sorte, la double direction de sens opposés à partir d’un point « neutre ». Quant aux hiérarchies, la paire de « contraires hiérarchiques » correspond aux deux extrémités de l’ensemble (par exemple, pour les grades militaires, ce sont soldat et maréchal). La figure suivante illustre notre présentation :
Figure 1 : Typologie des ensembles lexicaux (Lyons, 1978)

1.2. Les « hiérarchies » de Cruse (1986, 2000)
11Le travail, plus récent, de D.-A. Cruse (Lexical Semantics, 1986) adopte une approche contextuelle du sens. Selon l’auteur, le sens d’un mot est constitué par ses relations contextuelles, ce qui permet de dégager des éventuelles affinités avec d’autres unités lexicales à la fois sur l’axe syntagmatique et l’axe paradigmatique. Cruse définit quatre relations sémantiques de base (qu’il qualifie de congruences) : la synonymie (cognitive), l’hyponymie, la compatibilité et l’incompatibilité. Il établit un lien avec la notion de champ lexical en dégageant différentes configurations lexicales. En fait, il distingue deux types de configurations : les hiérarchies et les séries proportionnelles. Parmi les hiérarchies, il convient de distinguer, selon l’auteur, des hiérarchies ramifiées et des hiérarchies non ramifiées. Enfin, une dernière distinction est opérée au sein des hiérarchies ramifiées, entre les taxinomies et les méronymies (cf. ibid., ch. 6 et 7).
1.2.1. Hiérarchies ramifiées & non-ramifiées
12Une hiérarchie est définie par Cruse comme étant un ensemble d’éléments reliés entre eux de manière spécifique. Toutes les hiérarchies se définissent par une relation de dominance qui existe entre deux termes (p. ex. entre A et B, ou encore entre P et Q dans la figure ci-dessous). Normalement, cette relation de dominance est présente à tous les niveaux de la hiérarchie. Les éléments de différents niveaux entretiennent une relation asymétrique qui donne à la hiérarchie un caractère ordonné. Autrement dit, si P est plus large que Q, l’inverse n’est pas vrai. Ce type de relations peut aussi être de type caténaire, c’est-à-dire en théorie reconduit à l’infini (p. ex. être le père de).
13Structurellement parlant, il existe deux grands types d’organisations hiérarchiques : celles qui sont ramifiées et celles qui n’ont pas de ramifications à cause de la nature des relations qui les sous-tendent. Une organisation non-ramifiée peut être dérivée d’une structure, elle-même ramifiée ou non. La ramification est une conséquence de la différenciation – il s’agit d’une relation horizontale entre deux ou plusieurs éléments qui ont un élément supérieur commun. Dans la Figure 2-a, ce cas est illustré par B et C, D et E, F et G qui sont subsumés respectivement par A, B et C. Il est très important de souligner que, pour qu’il y ait une relation de différenciation, il faut que cette relation passe par des voies qui s’excluent mutuellement. En d’autres termes, on ne peut avoir un cas de figure tel qu’illustré par W dans c) puisque cet élément est gouverné à la fois par Y et Z. Un exemple devrait éclaircir le propos : considérons la relation être plus large. Si X, Y et Z mesurent respectivement 4 m, 3 m et 3 m, leur relation peut être illustrée sous c) avec, en plus, la précision que Y et Z sont à distance égale de X. Mais, si on introduit un élément supplémentaire W qui mesure 2 m, il se trouve automatiquement en relation être plus large que avec deux et non plus un seul élément : Y est plus large que W, Z est plus large que W. Selon Cruse, ce type de relations ne peut avoir qu’une structure non ramifiée (Figure 2-b), où l’on dirait que Y et Z occupent la même position.
Figure 2 : Hiérarchies ramifiées & non ramifiées (Cruse, 1986)

14On distingue deux types de hiérarchies non-ramifiées : celles qui sont dérivées d’une hiérarchie ramifiée (avec une relation de dominance « classique » entre les niveaux) et celles qui n’ont aucune relation avec les hiérarchies ramifiées.
15L’auteur identifie deux procédures pour l’obtention d’une hiérarchie non-ramifiée. Le premier est d’étiqueter les différents niveaux d’une hiérarchie ramifiée. Par exemple, si l’on admet que dans le schéma ci-dessus, A = Rosaceae, B = Rosa, D = Cardinal de Richelieu, E = Cuisse de nymphe émue, on peut reconstruire une hiérarchie non ramifiée, où P = Famille, Q = Genre, R = Espèce, etc. La deuxième consiste dans l’annulation de la différenciation entre les termes d’un même niveau et on choisit un seul terme directement superordonné pour chaque niveau. Dans notre exemple, on obtient Rosaceae – Rosa – Cardinal de Richelieu (A-B-D), en éliminant respectivement C, puis E. Sans entrer dans les détails de la démonstration, notons toutefois qu’il est possible d’avoir « a non-branching lexical hierarchy from a branching extra-linguistic hierarchy, even when no branching lexical hierarchy corresponds to it » (Cruse 1986, 185). Il peut y avoir principalement deux raisons pour qu’une hiérarchie ramifiée extra-linguistique ne soit pas lexicalisée. La première, qui nous concerne de premier chef, est celle des unités de mesure1. Selon Cruse, le fait que l’on puisse dire qu’une entité est longue d’un certain nombre de centimètres, constitue une hiérarchie ramifiée, parce qu’il y a une différenciation entre les différents centimètres (son argument est qu’on peut convertir les centimètres en millimètres et ainsi de suite). Or, il n’y a pas de hiérarchie ramifiée au niveau linguistique parce qu’on ne nomme pas les différents centimètres qui peuvent constituer un mètre. La deuxième raison pour qu’il n’y ait pas d’éléments lexicaux correspondant aux nœuds d’une hiérarchie ramifiée extra-linguistique « is that the elements which occupy them do not qualify for lexification » (ibid., 196). L’exemple donné par l’auteur est pour le moins déconcertant parce qu’il s’agit d’occurrences d’individus formant la classe des officiers au sein de l’armée (Caporal X, major Y, Sergent Z, où X, Y et Z sont des noms propres).
1.2.2. Hiérarchies non ramifiées & non dérivées
16Regardons de plus près les hiérarchies non-ramifiées non-dérivées. Par définition, elles se caractérisent par l’absence de différenciation (c’est-à-dire, absence de co-hyponymes, pas plus d’un élément au même niveau). Plus précisément :
All that is needed for a non-branching hierarchy is a principle of ordering which will enable the terms of the set to be arranged in a unique sequential order with a first item and last item (i. e. not a circle). (ibid., 187)
17La particularité des hiérarchies non ramifiées est que leur ordre est dû à la nature des relations entre les unités constitutives. Cruse considère que, dans une hiérarchie non-ramifiée, les critères définitoires (c’est-à-dire, être limitée et avoir des éléments régis par une relation qui soit à la fois asymétrique et caténaire) sont insuffisants. L’auteur insiste sur le fait que, pour qu’un ensemble soit véritablement une unité signifiante, il doit y avoir une relation unique, inhérente aux éléments le constituant. Autrement dit, le sens-de-l’ensemble n’est pas le produit d’une mise en relation des éléments, il doit être le fondement-même de leur ordre. Cruse illustre cette réflexion en comparant les deux séquences suivantes :
(282) Une montagne est plus grande qu’un mont.
(283) Un mont est plus grand qu’une colline.
(284) Une colline est plus grande qu’un monticule.
(285) Un éléphant est plus grand qu’un cheval.
(286) Un cheval est plus grand qu’un chien.
(287) Un chien est plus grand qu’une souris.
18Dans (282)-(284) les termes sont ordonnés de manière inhérente, parce que les unités se définissent l’une par rapport à l’autre (montagne/mont, mont/colline, colline/monticule). Il est impossible d’intervenir dans l’ordre ainsi établi, c’est-à-dire qu’on ne peut pas concevoir un monticule plus grand qu’une montagne, parce que l’accès au sens de monticule se fait par opposition avec celui de montagne :
(288) *Une colline est plus grande qu’une montagne.
(289) *J’ai vu un monticule plus grand qu’une montagne.
19En revanche, cela est possible dans la série (285)-(287) parce qu’on peut envisager un monde où l’énoncé L’histoire d’un (mini-)cheval, à la taille d’un chien ne pose pas de problème. Cet ordre inhérent de constitution fait que l’auteur distingue deux types d’organisation séquentielle, les chaînes et les hélicoïdes :
But the only orderings which are relevant to non-branching hierarchies are those in which parts are strung out in linear sequence on either spacial or a temporal axis » (ibid., 189).
20En fonction des propriétés sous-jacentes des ensembles lexicaux, Cruse oppose deux types de chaînes : les chaînes discontinues (discontinuous scale) où la progression se fait par étapes individuelles et se caractérise par la non-gradabilité, et les chaînes continues (continuous scale) où il n’y a pas de « rupture » dans l’échelonnement. Les continues se subdivisent en « grades » (grade terms) et « degrés » (degree terms). La plupart des grades terms sont de nature adjectivale, gradables et plus explicites dans un contexte contrastif (ce que nous avons vu à propos de la relation d’incompatibilité et les échelles chez Lyons).
21Figure 3 illustre la typologie qui se présente devant nous :
Figure 3 : Configurations lexicales (Cruse, 1986)

22Il est important de souligner que la frontière entre les grades et les degrés n’est pas étanche et que, parfois, les grade terms se retrouvent assimilés par les degree terms (« there exist degree-terms that might appear to encapsulate grades,… », ibid., 194). Ce sont ces derniers qui nous intéresseront plus particulièrement parce que l’auteur identifie les NA comme tels.
23C’est certainement aussi la raison pour laquelle Cruse présente une autre classification des ensembles sériels dans son ouvrage de 2000. Sous l’étiquette de monopolar chains (« there is no sense that terms at the ends of the chains are oriented in opposite directions », Cruse, ibid., 190), l’auteur regroupe degrees, stages, measures, ranks et sequences, dont voici les principales caractéristiques :
Degrees: incorporate as part of their meaning different degrees of some continuously scaled property such as size or intensity, but there is no relation of inclusion. Their boundaries are typically vague, and they have intuitively not lost all their gradability. Ex. mount, hillock, hill, mountain;
Stages: stages are points in a lifecycle (taken in a broad sense) of something and normally involve the notion of progression. Ex. Infancy, childhood, adulthood, old age/ egg, larva, pupa, butterfly/ primary, secondary, undergraduate, postgraduate;
Measures: measures are based on a part-whole relationship, with each whole divides into a number of identical parts. Ex. Second, minute, hour, day, week, month;
Rank: in ranks the underlying property does not vary continuously, but in discrete jumps. Ex. lecturer, senior lecturer, reader, professor;
Sequences: in all above cases there is some property which an item has more of than items which precede it in the sequence, (…) there are also ordered terms for which this not seem to be the case; these are called sequences. Ex. spring, morning, autumn, winter/Monday, Tuesday, Wednesday, Thursday,…2
24Comme on le constate, dans cette nouvelle classification, les N de période d’âge (enfance, vieillesse) se retrouvent isolés des autres structures par leur caractère « progressif » (classés sous stages). Même si, comme le reconnait l’auteur lui-même, il existe différentes manières de décrire et présenter les séries lexicales, et que, d’autre part :
These categories should not be taken too seriously, it will be noticed that several sets could be considered under more than one heading. There may be a satisfactory taxonomy, but it has not been found yet: it may be better to think in terms of features which cross classify. (ibid., 191)3
25Mais avant tout, un problème majeur se présente avec la remarque suivante de Cruse :
A number of sets of degree-terms represent a temporal sequence: an example of this is baby, child, adolescent, adult; (…). The terms in sets like these will not, however, be regarded as degree-terms merely because they constitute a time sequence; there must also be some property which increase continuously with time, such as maturity (as in the sets just cited). In the absence of such property, items in temporally sequenced sets are merely partitions of a period of time – i. e. they are rank-terms. (ibid., 193-194)4.
26La difficulté soulevée est que l’ensemble [bébé, enfant, adolescent, adulte] donné comme un exemple de degree terms (éléments non gradables constituant une échelle continue), peut finalement changer d’identité et être classé parmi les rank terms (éléments non gradables constituant une échelle discontinue). Autrement dit, si la propriété sous-jacente, qui regroupe les unités d’un ensemble lexical peut être qualifiée de « temps » (donc discontinue), l’ensemble lexical appartient aux rangs. Au contraire, si cette propriété est accompagnée dans sa progression par une autre, par exemple « maturité », « développement physique », etc., l’ensemble des NA sera identifié comme une série continue de degrés.
27On peut conclure que, s’il y a une différence entre les deux organisations, elle est à situer au niveau de la progression linéaire entre les items qui conservent leur caractère non gradable. En tant que « rank terms », les NA dénotent un continuum de phases bien distinctes, délimitées par des bornes « temporelles ». En revanche, en tant que « degree terms », les NA présentent une série non seulement continue mais marquée par une progression d’un item à l’autre avec l’idée de borne atténuée. Cela est dû au fait que la propriété qui va de pair avec la progression « temps » ne peut pas être quantifiable, mesurée au sens propre du terme. Autrement dit, dans le premier cas, les NA sont conceptualisés comme bien délimités par des bornes (même si celles-ci restent arbitraires) et dans le deuxième cas, l’évolution, certes temporelle, est envisagée comme un changement-inscrit-dans-le-temps.
28Une des grandes difficultés dans notre appréhension du temps est le fait que ce dernier échappe totalement aux sens : il est en effet inaccessible à l’ouïe, à la vision, à l’odorat, au toucher et au goût. Sans vouloir engager un débat, on peut tout de même remarquer que dans la conception de Cruse le temps est forcément une grandeur discontinue. Ce qui revient à dire que les NA, en tant qu’ensemble de ranks, se rapprochent d’autres ensembles dont la relation sous-jacente sera « temps », comme seconde-minute-heure, etc., parce que ces N (connus justement comme des N temporels, cf. Borillo (1988)) dénotent « a period of time ». Nous ne souscrivons pas à cette analyse parce que l’identification des NA en tant qu’ensemble linéaire n’explique pas tout. On peut même se demander s’il est pertinent d’analyser les ensembles lexicaux comme des produits de la combinaison d’un facteur organisationnel et du caractère gradable des éléments constitutifs. D’autant plus qu’il existe des N (œuf, chenille, chrysalide, papillon) qui semblent fonctionner de façon analogue aux NA mais au sujet desquels Cruse n’adopte pas le même traitement :
A rather awkward and marginal case is egg, caterpillar, chrysalis, butterfly. It is difficult to think of a property that a chrysalis manifests to a higher degree than a caterpillar, and that a caterpillar manifests to a higher degree than an egg. Yet it would presumably be inconsistent to regard them as anything other than degree-terms. (1986, 194)5
29Un autre problème majeur demeure : l’analyse de Cruse en termes de relation continue/discontinue demande à être appuyée par des arguments linguistiques. Étant donné que l’auteur ne propose pas des tests qui peuvent illustrer ce raisonnement, il convient de vérifier la plausibilité de l’opposition entre une progression continue et une progression discontinue.
30Dans la suite, nous préciserons les spécificités des NA en tant qu’ensemble lexical et essayerons de voir plus en détails en quoi consiste sa double progression (continue/discontinue) et ainsi mesurer son coût théorique. Notre tâche principale sera non seulement d’apporter quelques amendements à la conception de Cruse, mais aussi de proposer une systématisation du fonctionnement d’ensemble des NA. Pour ce faire, nous resituerons l’ensemble dans le cadre de la théorie modulaire des modalités de Gosselin (2010, 2015).
2. Spécificités des NA en tant qu’ensemble lexical
31L’ensemble sériel des NA se caractérise par deux propriétés principales – il s’agit d’un ensemble ordonné et un ensemble « construit » de manière progressive. Les items ainsi réunis entretiennent des rapports de contiguïté qui les différencient nettement d’autres ensembles sériels, par exemple de celui des grades militaires ou bien des ensembles adjectivaux.
2.1. Caractère sériel de l’ensemble
32La formation d’une première séquence, où la relation sous-jacente « temps » est le critère organisationnel des NA, semble évidente :
(290) Un adulte est plus âgé qu’un adolescent.
(291) Un adolescent est plus âgé qu’un enfant.
(292) Un enfant est plus âgé qu’un bébé6.
33En revanche, constituer un deuxième ensemble qui réunisse les mêmes unités en s’affranchissant de cette relation d’ordre et qui soit régi par la même relation sous-jacente (« temps »), paraît très difficile. En fait, à partir du moment où l’on dit X est plus âgé que Y ou X a vécu plus que Y, on situe ces deux instances sur un axe temporel unidirectionnel et l’inversion enfreint la condition d’asymétrie (X est plus âgé que Y → *Y est plus âgé que X). Prenons maintenant les exemples dans la séquence :
(293) Un adulte est plus grand qu’un adolescent.
(294) Un adolescent est plus grand qu’un enfant.
(295) Un enfant est plus grand qu’un bébé.
34Dans (290)-(292) l’« âge » est le critère d’organisation des lexèmes instaurant un ordre précis et dans (293)-(295) le critère de la « taille » réunit ces mêmes unités dans le même ordre. En revanche, si le changement de place des unités dans (293) peut être envisagé (L’adolescent que j’ai rencontré hier, avait la taille d’un homme adulte), l’inversion dans (290) va à l’encontre du fait que le sens de l’item est acquis via sa position au sein de l’ensemble (cf. Lyons, supra) et, par conséquent, elle entraîne le bouleversement de tout le système lexical. Autrement dit, l’ordre donné par la relation « âge » (qui reflète celui du temps chronologique) est l’ordre inhérent à l’ensemble des NA. Si ce même ordre peut être obtenu selon une autre propriété sémantique (c’est le cas pour « taille »), il n’a pas les mêmes répercussions sur les relations internes d’organisation et de dépendance. Ce constat semble confirmer l’observation de Cruse : l’inversion possible des unités constituantes permet de tester si ces unités peuvent être regroupées sous un autre critère sémantique qui sera le sens-même de leur ensemble.
35Les NA, en tant qu’ensemble sériellement ordonné, sont une hiérarchie, parce que les éléments constitutifs de l’ensemble ne sont pas graduables (nous reviendrons sur ce critère plus en détail). Le rapprochement avec les ensembles « échelles » est tout de même possible. Reprenons l’exemple de Lyons avec les ADJ bon/mauvais qui forment une échelle. Les deux types d’ensemble sont des ensembles finis, même s’ils peuvent être relativement indéterminés quant au nombre d’éléments constitutifs. À la manière de Lyons qui se pose la question à savoir si dans l’échelle qui va d’excellent à exécrable on doit inclure ordinaire et lamentable, nous pouvons nous interroger sur les NA. Rappelons que cette question s’est posée lors de la délimitation de notre sujet d’étude. On peut, en effet, se demander si cet ensemble ne peut avoir un format réduit (enfant-adulte-vieillard, qui correspond aussi aux périodes d’âge enfance –âge adulte –vieillesse) ou bien si l’on fait la distinction d’enfant, enfado, préadolescent, adolescent, etc. Comparons le comportement des NA avec celui des grades militaires, exemple donné par Lyons pour une structure hiérarchique.
36Premièrement, les deux ensembles (celui des rangs militaires et les NA) partagent le fait d’avoir des contraires hiérarchiques. Pour le premier, on obtient soldat/maréchal, respectivement le statut le moins et le plus élevé dans la carrière d’un militaire. En revanche pour les NA, la détermination du premier et dernier lexème n’est pas aussi aisée. Du point de vue strictement chronologique, et si l’on tient compte de l’ensemble de NA qui existent, nous obtenons nouveau-né et vieillard7 ; dans notre cadre d’étude, on aura bébé et vieillard8.
37Deuxièmement, les deux ensembles respectent un ordre strict : avant de devenir adulte il faut avoir été un adolescent et un enfant, de même que être colonel implique avoir été commandant. Faisons une petite parenthèse afin d’expliquer cette relation d’ordre. Cet ordre strict reflète notre conception de l’écoulement chronologique du temps9. Le temps se définit par son caractère transitif, ordinal et successif. Transitif, parce qu’un moment est toujours vu comme la transition entre ce qui vient de se passer et ce qui est à venir, le tout dans une mobilité incessante qui est à l’origine des métaphores le temps s’écoule, le flux/fleuve du temps, etc. La relation d’ordination est une relation, transitive certes, mais aussi irréflexive et asymétrique. Enfin, la structure du temps repose sur la succession : les instants ne peuvent pas avoir lieu en même temps. En effet, comme l’observe Chenet :
Alors que l’espace est isotrope, sans différence fondamentale entre ce qui se trouve d’un côté ou de l’autre d’un point donné, autrement dit sans direction privilégiée, toute temporalité, dans la mesure où elle est caractérisée par l’anisotropie, paraît devoir être successive, de sorte que l’analyse du temps revient, semble-t-il à l’analyse de la succession : ce qui appartient originellement au temps est la succession, c’est-à-dire le fait de la distribution des évènements selon l’avant et l’après. Ainsi apparaît la liaison traditionnelle entre la succession (quantitative ou qualitative) – la relation de succession est asymétrique, transitive et irréflexive – et le temps (représenté ou vécu) : le concept de temps est déterminé comme une série linéaire, orientée et non réversible, de termes successifs.10 (2000, 39)
38La première différence fondamentale est que, si l’on identifie comme contraires hiérarchiques maréchal et soldat (Lyons ibid., 235), on peut être maréchal sans avoir jamais été un soldat11. Par contre il est difficilement imaginable de devenir vieillard sans jamais avoir été enfant. De fait, on doit admettre que si, dans les deux cas, nous avons affaire à des hiérarchies qui suivent l’axe « temporel », donc héritent de son caractère linéaire, il faut ajouter une caractéristique supplémentaire pour les NA : c’est un ensemble parcouru de façon continue et toutes les étapes sont nécessaires. Il est donc important de voir que, si les NA ne sont pas des éléments intrinsèquement gradables, ils se trouvent échelonnés de manière « artificielle » par la structure sérielle de leur ensemble.
2.2. Caractère évolutif de l’ensemble
39La deuxième différence fondamentale tient au caractère évolutif inhérent de l’ensemble des NA. Regardons de plus près les implications logiques suivantes :
X est commandant → X n’est pas colonel/soldat/…
X est adolescent → X n’est pas adulte/vieillard/ …
40Si l’on observe de plus près la relation d’incompatibilité pour les NA, on se rend compte que X est adolescent implique à la fois :
→ Que X n’est pas autre chose qu’adolescent,
→ Que X a été successivement bébé et enfant (et pré-adolescent),
→ Que X sera nécessairement adulte et vieillard si l’individu vit suffisamment longtemps.
41Il faut donc prendre en compte le caractère naturellement évolutif des NA qui les distingue clairement d’autres ensembles comme celui des rangs militaires. Même si, à la limite, on peut admettre que, de façon identique, être X-grade implique avoir été X-grade-1, l’analogie s’arrête là parce que tout lieutenant-colonel, ne devient pas colonel par exemple.
42Enfin, pour l’ensemble des rangs militaires, on peut concevoir le processus inverse, que l’on appelle plus précisément la rétrogradation et dont témoignent les énoncés suivants :
(296) Le capitaine a été rétrogradé au rang de Y.
(297) Y est un rang inférieur à capitaine.
43Le parcours de l’ensemble des NA est « irréversible » : sur le plan extra-linguistique12, il est inenvisageable pour un vieillard de retrouver sa jeunesse, cf. le changement de sens dans (298)-(299) et, par ailleurs, la paraphrase avec rang (mais aussi phase, étape, stade), qui convient pour les militaires, n’est pas tout à fait adaptée pour les NA, ex. (300)-(301).
(298) #Je redeviens enfant/adolescent.
(299) #Le temps d’une soirée, j’ai retrouvé mon adolescence.
(300) ??Enfant est (au) un(e) rang/stade/phase/étape inférieur(e) à l’adolescent.
(301) Enfant est un(e) stade/phase antérieur(e) à l’adolescent.
44Cette organisation rigide et unidirectionnelle transparaît dans les paraphrases définitoires de certains NA :
- être dans les premières années de sa vie : les ADJ ordinaux confirment que l’on peut identifier le « premier » et le « dernier » élément d’un ensemble sériel, même si, pour vieillard, on ne parlera pas de quelqu’un dans les dernières années de sa vie par euphémisme ;
- être avant N période d’âge+1 et après N période d’âge-1 ; avoir entre x et y ans : ces deux paraphrases montrent que chaque NA se définit de par sa position aux éléments qui l’entourent.
45Enfin, observons aussi que si bébé peut être défini comme enfant en bas âge, tout petit enfant ou être humain au tout début de sa vie, un rang militaire, tel que lieutenant, n’est en rien « un petit lieutenant-colonel », encore moins « un colonel en début de carrière ».
46Partant, il faudra pondérer le propos de Lyons, puisque, malgré l’identification des rangs militaires et l’ensemble des NA comme « hiérarchies », l’évolution, le passage d’une étape à l’étape suivante reste indépendant du temps chronologique pour les premiers. En revanche, le fonctionnement des NA est étroitement lié avec l’écoulement du temps, parce qu’il hérite de son caractère sériel, orienté et irréversible.
2.3. Caractère discontinu/continu de l’ensemble
47Revenons à la distinction entre progression continue/discontinue de l’ensemble qui semble décisive pour sa classification en tant qu’ensemble de degré ou ensemble de rang (ou encore de stages dans la dernière version de la classification chez Cruse). Pour l’instant, nous adoptons le métalangage de l’auteur. En revanche, il est important de comprendre ce qu’il entend exactement sous progression discontinue/continue avant d’engager la discussion.
48Un bref rappel : l’identification des NA en tant qu’ensemble de rangs repose uniquement sur deux facteurs – une relation sémantique sous-jacente « âge » (appelons-la R) qui évolue de façon discontinue avec le temps. S’il se trouve que cette relation sous-jacente est supplantée par une deuxième (l’exemple de Cruse est la « maturité », appelons-la Rs, pour « relation secondaire »), l’ensemble des NA bascule vers un ensemble de degrés, parcouru de façon continue. Dans les deux cas, les NA sont des éléments constitutifs non gradables. Selon nous, cette façon de voir les choses est problématique au moins sur trois points.
2.3.1. Postulat de discontinuité
49Bien qu’il ne soit pas explicite sur ce point, il semblerait que Cruse ne conçoit la temporalité que comme étant nécessairement discontinue. La question sous-jacente est de savoir si le temps est un flux continu ou discontinu, divisible ou indivisible (c’est une question par ailleurs qui se trouve au carrefour de la philosophie et des mathématiques). La réponse est tout sauf évidente, mais esquissons les (très) grandes lignes d’un raisonnement possible. Si l’on considère que le temps est un flux discontinu, il s’ensuit qu’il s’agit d’un flux que l’on peut diviser et, par conséquent, dont on peut identifier les parties qui le composent. La procédure la plus facile à appréhender est celle de la quantification ou de numération (mesure) qui isole des unités temporelles. Il est très tentant – et pourtant pas tout à fait correct – d’assimiler les unités de mesure temporelle aux instants. Remarquons que les unités de mesure impliquent nécessairement une échelle numérique. C’est dans ce sens que ses sous-parties sont homogènes à l’égard du Tout. Il n’en va pas de même avec les instants, qui ne sont pas homogènes à l’égard du temps, et ce qui fait qu’ils ne sont pas des parties temporelles à proprement parler :
Si l’instant est, certes, le seul aspect du temps qui se laisse représenter, en l’espèce figurer par un point sur une ligne (encore que ces expressions de longueur et de point relèvent encore d’un vocabulaire immédiatement physicaliste), sur ladite ligne le point est sans épaisseur, il n’est que l’extrémité d’un intervalle, extrémité déterminée par coupure d’un continu, le mouvement d’abord, l’espace unidimensionnel ensuite, le temps enfin. Mais l’instant en tant que minimum ponctuel n’est pas davantage une partie du temps que le point n’est une partie d’une ligne13. (Chenet 2000, 46)
50Admettons que le flux temporel est discontinu dans ce sens où il est composé d’un nombre infini d’instants consécutifs et tous différents. Il n’échappe pas pour autant à la continuité, parce que chaque instant doit être vu comme la transition entre l’instant d’avant et l’instant d’après. Bref, l’opposition discontinuité/continuité est « l’antinomie inhérente à la structure du temps que toute réflexion à son sujet semble vouée à osciller entre thèse continuiste et thèse discontinuiste » (ibid., 47).
51Concernant l’ensemble des NA, la question ne se pose pas exactement dans les mêmes termes. Selon nous, l’identification initiale de Cruse en tant qu’ensemble lexical discontinu est crédible. Elle est confirmée, dans une certaine mesure, par les définitions lexicographiques, parce qu’il s’agit d’isoler des phases distinctes et la définition d’un NA se fait en nombre d’années vécues, par les ADJ ordinaux, par les paraphrases définitoires instaurant l’ordre. En revanche, il est nécessaire de préciser l’articulation entre le caractère non-gradable des items et la conception continue de leur ensemble. Contrairement à ce que dit Cruse, nous constatons que la conception continue qui fait intervenir une Rs, impose le caractère gradable des unités. Prenons l’exemple de l’auteur d’une Rs – « maturité ». Cette relation apparaît très clairement quand les NA sont soumis à la gradation syntaxique : lorsqu’un NA se voit attribuer un ADV de degré, la Rs est automatiquement sélectionnée, ce qui prouve que les deux procédés, délimitation discontinue (302) et gradation (303) sont difficilement cumulables (304) :
(302) Max est un enfant de 10 ans (R).
(303) Max est très/si/tellement bébé/enfant/adulte (Rs).
(304) *Max est très/si/tellement un enfant de 10 ans.
52La gradation syntaxique n’est qu’une des opérations possibles qui font ressortir la Rs sous-jacente (cf. les NA attributs, dans les syntagmes binominaux) et, selon nous, cette distinction ne peut pas être à la base de la classification des ensembles lexicaux parce qu’elle fait intervenir des paramètres hétérogènes. Comme Cruse lui-même l’a fait observer, il est nécessaire d’adopter un faisceau de critères classificatoires. Et comme dans chaque activité de classement, il est souhaitable d’établir une hiérarchie entre les critères sélectionnés, c’est la relation d’ordre qui est, à notre avis, le critère fondamental, commun à toutes les catégories établies par Cruse.
2.3.2. Modalités d’application de Rs
53Si, par définition, R-« âge » doit être commune à tous les items de l’ensemble, on n’en sait rien sur les modalités d’application de la Rs.
54Nous avons vu que R-« âge » donne le sens-de-l’ensemble, c’est une relation sous-jacente qui permet de réunir tous les éléments. Par contre, Cruse reste assez allusif pour ce qui est de la Rs, disant simplement qu’elle doit évoluer en même temps avec la R-« âge ». Il est important donc de souligner que la Rs ne doit pas être comprise comme résultant du caractère évolutif inhérent de l’ensemble des NA ce qui expliquerait l’existence des exemples comme (305) et (306).
(305) Le mot enfant sonnait clair et très haut. Il exigeait justice. Il réclamait son dû : – le respect, la pudeur, et un amour soucieux de l’adulte à venir,… (S. Germain, 1992, La pleurante des rues de Prague, 124)
(306) Nous ne sommes ni des concurrents, ni des répétiteurs, nous sommes des compléments à la formation scolaire et à l’éducation familiale, et nous ne nous préoccupons que de l’enfant, ou pour être plus précis, de l’adulte en devenir. (2002-20-08.LM)
55Le problème apparaît assez rapidement. En prenant encore une fois l’exemple de Cruse, Rs-« maturité », ou bien la Rs-« responsable », force est de constater que, sur le plan linguistique, c’est une relation qui ne permet pas d’unir tous les éléments de l’ensemble. S’il est très fréquent d’associer la maturité au stade adulte14, on voit mal comment situer des NA comme bébé sur l’échelle de cette Rs.
(307) Cette dame, je ne lui en veux pas, elle était adulte et responsable, mon mari était un homme adulte et responsable (2004-11-21. LM)
(308) Tout fier. Le menant par la main. Bien sûr il n’a pas tort (ignominie des gens qui n’ont jamais tort), bien sûr il fallait le prendre, ce pauvre petit enfant irresponsable. (M. Duras, 2006, Cahiers de guerre et d’autres textes, 194)
(309) Il a 19 ans mais, il n’est pas mature/mûr vs *Il a 3 ans mais il n’est pas mature/mûr.
(310) [*bébé/enfant/adolescent/adulte/ ?vieillard] mature/immature
(311) [*bébé/ enfant/adolescent/adulte/vieillard] responsable/irresponsable
56Un deuxième point qui n’est pas du tout abordé par Cruse, est la nature grammaticale des différents éléments. Étant donné que les NA se trouvent sur une échelle (le lecteur se rappellera la comparaison de Lyons avec les ADJ scalaire bon/mauvais), on peut s’attendre à ce qu’ils forment un paradigme et ainsi remplir leur fonction en indiquant les phases consécutives dans lesquelles se trouve N1 (que ça soit de façon métaphorique ou non). Or ce n’est pas du tout ce qu’on peut observer dans les exemples suivants :
(312) Organisme *bébé/*enfant/adolescent/adulte/*vieillard
(313) Corps *bébé/*enfant/adolescent/adulte/*vieillard
(314) Démocratie *bébé/*enfant/adolescente/adulte/*vieillard
(315) Insecte bébé/*enfant/*adolescent/adulte/*vieillard
57La conception continue de l’ensemble des NA ne peut pas se concevoir en soi, de façon indépendante. En somme, pour clarifier notre propre position sur ce point, nous sommes d’accord sur la distinction de plusieurs relations sous-jacentes, dont une – R « âge » – qui reste fondamentale. Dans une visée discontinue de l’ensemble, on peut concevoir les différents éléments soit de manière absolue (un enfant de 10 ans), soit de façon relative (un adulte en devenir), mais dans les deux cas, les NA dénotent des phases précises, susceptibles d’être situées sur l’échelle. En revanche, la visée continue active tout un champ sémantique et cognitif autour du NA en question. Dans ce cas, le sens d’enfant n’est pas seulement celui de « individu dans l’âge de l’enfance », il n’est pas uniquement le « jeune », mais aussi « tout ce qu’on est, quand on est jeune ».
2.3.3. Bilan provisoire
58Sur le plan linguistique, la distinction entre R et Rs n’est pas claire, étant donné que le seul critère linguistique avancé – caractère non gradable des éléments constitutifs – n’entre pas en ligne de compte (à la fois, l’ensemble des ranks et des degrees sont définis par la non gradabilité). Il est aussi difficile de comprendre comment la typologie esquissée par Cruse, intègre des faits linguistiques incontestables : les NA sont susceptibles d’être gradués en langue (très adulte, si enfant). Dans une conception discontinue de l’ensemble, même s’il est vrai que les NA ne sont pas gradables en soi, ils se trouvent gradués du fait qu’ils se situent sur une échelle. En d’autres termes, du fait qu’ils sont échelonnés sur une grandeur (celle du temps), ils héritent des propriétés sémantico-logiques des ADJ scalaires (cf. supra). La conception continue, telle que nous l’entendons, n’est pas le résultat de la superposition d’une Rs à la R-« âge », elle résulte du fait que les NA activent des sens supplémentaires, qui leur sont stéréotypiquement associés. Prenons l’exemple de cœur d’enfant, où le NA peut être analysé de deux manières différentes : 1) soit le NA joue un rôle classifiant par rapport à N1, donc on se trouve dans une conception discontinue (par opposition à cœur de quinquagénaire, cœur d’adulte, cœur de vieillard) ; 2) soit le SN complexe repose sur un procédé métaphorique (pour désigner quelqu’un de gentil, de naïf, etc.) et, dans ce cas-là, enfant ne fait pas partie du paradigme formé sur une propriété qui peut « progresser » évoluer avec l’âge (dans un sens métaphorique : *cœur de bébé, ?cœur d’adulte…)15.
59En guise de conclusion de cette section, regardons de plus près la version revue et corrigée de la typologie (Cruse 2000) qui comporte cinq classes : degrés, étapes (stages en anglais), mesures, rangs et séquences. Un faisceau de critères apparaît en filigrane : propriété échelonnée sous-jacente et relation d’ordre, relation partie-tout et caractérisation des parties, présence et nature des bornes délimitant les parties. Chacun de ces critères fera l’objet d’une attention particulière de notre part par la suite et contribuera à la caractérisation des NA. En l’état actuel de l’analyse, notre position est la suivante. Concevoir l’ensemble des NA comme ayant un ordre sériel unique est tout à fait légitime, parce qu’il reflète notre conception du temps. En effet, l’existence d’une relation interne d’ordre nous semble incontestable, d’autant plus qu’elle est responsable, comme on va le voir, du fonctionnement discursif de l’ensemble. Par contre, cet ordre linéaire, qui reflète notre perception du temps qui s’écoule, ne rend pas compte de la complexité des rapports entre les NA. Nous proposons d’étudier l’ensemble des NA dans le cadre de la Théorie Modulaire des Modalités (Gosselin (2010)) qui permettra de mieux appréhender les contraintes qui pèsent sur leur fonctionnement et proposer ainsi une alternative à l’étude de Cruse.
3. Description (de l’ensemble) des NA dans le cadre de la TMM (Théorie Modulaire des Modalités)
60Pour commencer, faisons une parenthèse qui explicitera les grandes lignes du cadre d’étude dans lequel nous nous situons.
3.1. Brève présentation de la TMM
61Dans son ouvrage de 201016, Gosselin distingue deux approches pour aborder les modalités. La première consiste dans l’adoption d’une conception « étroite » (issue de, et se restreignant à, la tradition logique) ; la deuxième, conception « large », prend en compte toute forme d’expression de l’attitude d’un locuteur vis-à-vis du contenu énonciatif, d’où la définition de la modalité comme « tout mode de validation/invalidation d’une représentation » (Gosselin 2015). L’auteur insiste sur le fait que la modalité doit être considérée comme une catégorie sémantique transversale et qu’elle se laisse observer au niveau de l’énoncé. Cette conception, à laquelle nous souscrivons, oblige d’admettre que la position neutre du locuteur (présentant les faits comme objectifs dans l’énoncé) est une attitude vis-à-vis du contenu énonciatif au même titre que le doute, l’obligation, la certitude, etc. La deuxième conséquence directe est de concevoir la modalité comme « un phénomène fondamentalement hétérogène, qui implique la prise en compte de caractéristiques lexicales, syntaxiques, logiques, sémantiques et parfois pragmatiques » (Gosselin, op. cit). Enfin, dans la mesure où toute prédication est affectée par au moins une modalité, la TMM propose de calculer le mode de validation d’un énoncé (c’est-à-dire la mise en place de la modalité) à partir d’un certain nombre de paramètres qui, à leur tour, peuvent prendre différentes valeurs. Ici, nous nous contenterons d’esquisser les grandes lignes et pour plus de détails méthodologiques et techniques nous renvoyons le lecteur à Gosselin (2010, notamment ch. 3 & 4).
62Dans la TMM, chaque catégorie modale est pensée comme un objet qui se laisse définir par les valeurs de 9 paramètres regroupés en deux groupes : les paramètres conceptuels et les paramètres fonctionnels. Parmi les premiers on compte :
- l’instance de validation (I) : tout énoncé se définit par une instance de validation qui, même si l’énoncé est produit par un locuteur spécifique, ne correspond pas avec l’expression d’une attitude personnelle [validation objective, subjective, institutionnelle] ;
- la direction d’ajustement (D) : emprunté à la pragmatique, ce paramètre exprime la direction d’ajustement énonciatif entre le locuteur et le monde (I) : le monde s’ajuste à l’énoncé (p. ex. injonction) ou l’énoncé s’ajuste au monde (p. ex. description), ou les deux (p.ex. jugements de valeurs). La combinaison de D et I permet de définir les catégories modales (cf. infra) ;
- la force de validation (F) : ce paramètre sert à préciser valeur de la force de validation par le locuteur au sein d’une catégorie modale donnée (l’échelle allant de l’invalidation totale à la validation totale, p. ex. probablement, certainement, sans aucun doute au sein de la catégorie épistémique).
63Les paramètres fonctionnels, eux, se subdivisent en paramètres structuraux (opérant au niveau syntaxique (N) et au niveau de la portée (P)) et paramètres énonciatifs (le degré de prise en charge par le locuteur (E), la relativité aux éléments contextuels (R) et la temporalité (T)). Le dernier paramètre est un méta paramètre (M) qui sert à indiquer le type de marquage, c’est-à-dire si les valeurs des autres paramètres (conceptuels et fonctionnels) sont visibles au niveau linguistique ou sont le produit des inférences.
64La combinaison de l’instance de validation et la direction d’ajustement permet de définir six catégories modales, présentées sous forme de tableau que nous reprenons à Gosselin (2015) :
Tableau 13 : Catégories modales
| Aléthique | Épistémique | Appréciative | Axiologique | Boulique | Déontique | |
| I | Réel | Subjective | Subjective | Institution | Subjective | Institution |
| D | Descriptive | Descriptive | Mixte | Mixte | Injonctive | Injonctive |
65Les catégories modales se définissent comme suit :
- aléthique : modalité présentant les faits comme objectifs, réels, tels qu’ils sont (Il pleut) ;
- épistémique : modalité présentant les faits comme objectifs mais résultant d’une évaluation subjective (C’est possible) ;
- appréciative : modalité qui rend compte de caractère désirable ou non d’une situation du locuteur (heureusement qu’il est là) ;
- axiologique : modalité qui présente les faits comme étant désirables ou non mais en s’appuyant non plus sur le jugement du locuteur (subjectivité) mais les normes institutionnelles (sociales, politiques, juridiques, culturelles, etc.) (Il est condamnable d’agir ainsi).
- boulique : modalité qui exprime une volonté émanant du locuteur (Il veut que tout soit fait dans les temps)
- déontique : modalité qui exprime l’ordre, l’interdiction, la prérogative, etc. d’une institution (Pour s’inscrire, il faut être en possession de sa carte d’identité).
66Le niveau syntaxique de description des modalités (paramètre structural parmi les paramètres fonctionnels) permet d’opérer une distinction plus fine entre les modalités extrinsèques au contenu énonciatif et les modalités intrinsèquement associées au contenu lexical. La conséquence directe de cette distinction est le fait d’admettre que tout énoncé est porteur d’au moins une modalité intrinsèque. Dans Gosselin (2015) l’auteur étend le modèle vers l’étude des noms d’humains et montre qu’un énoncé comme Abruti ! est porteur d’une modalité appréciative puisque l’attitude du locuteur résulte d’une évaluation subjective d’un comportement, d’une attitude ressentie comme indésirable17. Dans ce qui suit nous nous focaliserons sur les modalités intrinsèques afin d’appliquer le modèle à la description des NA18.
67Il existe deux types de modalités intrinsèques aux lexèmes : les modalités dénotées par le contenu lexical et les modalités associées au contenu lexical. Les premières sont véhiculées par les lexèmes qui expriment des valeurs modales en soi (des N certitude, obligation, permission, etc. ou des V permettre, obliger, croire, etc.). De ce fait, les lexèmes porteurs de modalités intrinsèques dénotées peuvent exprimer des modalités extrinsèques quand elles sont associées au contenu propositionnel (ex. pour la catégorie déontique : Il est obligé de se présenter en personne, Il a l’obligation de se présenter en personne). Les modalités intrinsèques associées indiquent en réalité le type de I (objective, subjective, institutionnelle). Nous verrons infra, avec l’analyse des NA, les tests qui permettent d’identifier les différentes modalités associées à un lexème. À cette distinction (modalités dénotées vs modalités associées) s’ajoutent deux niveaux supplémentaires d’analyse. Le premier est le résultat de l’application du paramètre M et qui permet d’opérer une distinction au sein des modalités associées, entre celles qui relèvent directement du contenu lexical et celles qui sont construites à partir de l’activation d’un stéréotype. L’exemple donné par Gosselin est celui de vacances, défini comme cessation temporaire des activités : la modalité marquée sera aléthique (emploi du N dans son sens dénotatif, donc I= « objectif », D= « descriptive ») et la modalité associée au stéréotype sera appréciative positive. La preuve est que la modalité appréciative est annulable en contexte : J’ai horreur des vacances, je déteste ça. À cela il faut ajouter une deuxième distinction qui n’est pas toujours aisée à faire, qui permet de savoir si la modalité est construite au niveau lexical (le lexème) ou au niveau sublexical (au niveau des prédicats qui lui sont associés). Par exemple au lexème gendarme, dont la modalité aléthique est fonctionnaire, on peut associer le prédicat être autoritaire/suspicieux (les prédicats au niveau sublexical peuvent eux-mêmes relever des stéréotypes) et c’est ce dernier qui se trouve activé dans : Mon directeur de thèse est un vrai gendarme.
68Avant de retrouver l’analyse des NA, il est nécessaire de nous attarder un peu plus sur la catégorie modalité aléthique. D’abord, parce que c’est la catégorie de la « vérité décrite de manière objective », autrement dit les choses, les faits dans un énoncé sont présentés tels qu’ils sont, cf. Gosselin (2010, 315). Ensuite, parce qu’il s’agit d’une catégorie définie de façon plutôt négative jusqu’à présent (elle ne donne pas lieu à des jugements subjectifs). En réalité, la catégorie modale aléthique convoque plusieurs systèmes de valeurs compatibles entre elles et dont il est nécessaire de comprendre les relations. Pour les présenter, considérons la figure suivante qui correspond à la figure 1 chez Gosselin (2015) :
Figure 4 : Sous-systèmes de valeurs dans la catégorie aléthique

69Les valeurs des modalités logiques sont déterminées uniquement par le contenu intensionnel. C’est donc un critère de dépendance ontologique qui permet de les distinguer des modalités physiques qui, elles, sont dépendantes du temps et de la connaissance du monde. Au sein des modalités physiques opère un deuxième critère de distinction – le type d’entités sur lesquelles elles portent, « ensemble » ou particulier – ce qui permet d’opposer les modalités génériques aux modalités non-génériques. Les premières s’appliquent soit au parcours de l’échelle temporelle (modalités physiques génériques temporelles), soit au parcours d’une classe référentielle (modalités physiques génériques référentielles). Les secondes, non génériques, opèrent non plus au niveau de la généricité mais bien au niveau des particuliers (forcément ancrées dans le temps). Dans la mesure où les modalités non-génériques sont ancrées dans le temps, celui-ci devient un critère pour la distinction entre les modalités synchroniques (la modalité et le contenu propositionnel ont le même indice temporel, c’est-à-dire « se passent en même temps ») et les modalités diachroniques (la modalité et le contenu propositionnel n’ont pas le même indice temporel, c’est-à-dire « ne se passent pas en même temps »). Enfin, puisque la modalité aléthique et le contenu propositionnel sont affectés d’un indice temporel différent, la dernière distinction rend compte du fait que la modalité peut porter soit sur un procès ultérieur (modalité prospective), soit sur un procès antérieur (rétrospective).
70Regardons maintenant les valeurs que ces différents sous-systèmes peuvent prendre et qui permettent justement de les opposer. Dans le système des modalités logiques on peut avoir les valeurs suivantes : le nécessaire (jugement analytique, vrai a priori), l’impossible (jugement contradictoire, faux a priori) et le possible (jugement synthétique, ni vrai, ni faux). Selon les modalités physiques génériques, qui opèrent au niveau de l’extension temporelle ou référentielle, un jugement analytique correspond au « toujours vrai » (un prédicat toujours vrai pour l’ensemble des référents), le jugement contradictoire au « toujours faux » (ou jamais vrai) et les jugements synthétiques n’ont pas lieu d’être puisqu’il est impossible d’envisager un prédicat qui soit « ni vrai, ni faux » quand il s’applique à l’ensemble référentiel d’une classe d’individus. En revanche, les modalités génériques peuvent avoir la valeur de contingence (prédicat qui est vrai pour une sous-classe d’individus de la classe référentielle, ou seulement vrai à un moment donnée et pas à un autre). Enfin, au sein des modalités non-génériques, les modalités synchroniques opposent deux valeurs parce qu’elles peuvent être nécessaires (chaque chose est telle qu’elle l’est pendant le temps qu’elle l’est) ou impossibles (une chose qui est fausse, demeure fausse, tant qu’elle l’est). Rappelons-nous que les modalités diachroniques ne sont pas en relation de simultanéité avec le contenu propositionnel. Du coup, en ce qui concerne les modalités diachroniques, les valeurs de nécessaire et impossible rendent compte du fait que, respectivement, aussi bien les situations passées réelles que celles qui n’ont pas eu lieu, sont irrévocables (dit de façon plus triviale, on ne peut changer rien aux faits passés, qu’ils aient eu lieu ou non). En revanche, quand la modalité porte sur une situation ultérieure (modalité prospective) elle peut prendre la valeur de nécessaire (« ce qui est inéluctable »), de possible (« ce qui peut arriver ou non ») ou d’impossible (« ce qui n’arrivera jamais »). La figure suivante, inspirée du tableau 11 dans Gosselin (2015) auquel elle ajoute quelques informations, résume les relations avec les différentes valeurs dans les sous-systèmes des modalités ainsi exposés.
Figure 5 : Valeurs dans les sous-systèmes des modalités aléthiques

3.2. Modalités associées à l’ensemble des NA
71En nous appuyant sur, d’une part, la classification des différentes catégories modales et, d’autre part, sur les différents sous-systèmes de modalités aléthiques, nous allons procéder à la caractérisation des NA. Cette section sera organisée en deux temps : 1) d’abord, nous allons transposer les considérations ensemblistes de Lyons et Cruse dans le cadre de la TMM, ensuite 2) nous verrons dans quelle mesure systématiser les modalités aléthiques associées aux NA est utile pour prédire leur fonctionnement syntaxico-sémantique, et ainsi proposer une alternative à la conception discontinue/continue de leur ensemble.
3.2.1. Modalités logiques et modalités génériques des NA
72En ce qui concerne les modalités logiques, il est important de préciser que la valeur modale des différents NA prédicatifs est relative au lexème sujet de la proposition. Par exemple, pour tout être humain, il est possible d’être bébé, enfant, adolescent, etc. à un moment de sa vie. Donc il s’agit d’un jugement synthétique que l’on note comme suit :
(316) Possible (NA / humain) – jugement synthétique
73En revanche, dans la mesure où les phases sont exclusives les unes des autres, on peut prédire l’inacceptabilité d’un énoncé où un NA est en fonction sujet et un autre NA en fonction d’attribut :
(317) Impossible (NAi / NAj) – jugement contradictoire
74Ce sont les modalités génériques qui permettent d’entrevoir une spécificité des NA : ce sont des lexèmes qui se caractérisent par une double contingence. Pour l’ensemble de la classe référentielle des humains, le fait d’être un NA est marqué par une contingence référentielle et une contingence temporelle. Référentielle, parce que tous les êtres humains sont nécessairement dans une phase de vie précise (donc, à un moment donné, un sous-ensemble de référents sont des bébés, un autre des enfants, etc., cf. (320)). Temporelle, parce que les individus humains se trouvent dans une phase de vie pour un laps de temps, plus ou moins long, mais toujours transitoire, cf. (321) :
(318) Contingenttem (NA / humain)
(319) Contingentref (NA / humain)
(320) Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la montée des incivilités et de la violence constatée chez les adolescents fait entrer les modes de garde dans le secteur de la prévention… (2002-09-20.LP)
(321) Retour en pays connu pour un autre qui, adolescent, « subissait » deux années de « d’école forcée » à La Mouille, une école qui peut tout de même se targuer, elle d’avoir formé quelques élites dans beaucoup de domaines (2003-05-23.LP)
75On peut dire qu’il en va de même pour un autre type de NH, comme les Npro (le fait d’exercer une profession ne concerne qu’un sous-ensemble des individus humains et, le plus souvent, il s’agit d’une activité transitoire). L’examen des modalités non-génériques associées aux NA permettra de les caractériser aussi bien dans leur ensemble qu’en fonction de la position qu’ils occupent dans celui-ci.
3.2.2. Modalités non-génériques de l’ensemble des NA
76L’examen critique du travail de Lyons et Cruse a mis en évidence que l’ensemble lexical des NA se distingue par 1) la relation d’ordre qui régit les éléments qui le composent, 2) la progression irréversible et unidirectionnelle du premier vers le dernier élément et, par conséquent par 3) l’impossibilité pour un individu de se trouver plusieurs fois dans la même phase de vie. Analyser les modalités non génériques associées au NA est important non seulement parce qu’il s’agit d’affiner cette caractérisation, mais aussi parce qu’elles permettront de rendre compte de l’incidence du fonctionnement d’ensemble sur le fonctionnement discursif de chaque item le composant.
77Étant donné que les modalités physiques non-génériques sont relatives aux particuliers, aux individus, elles sont forcément ancrées dans le temps. Pour déterminer la valeur d’une modalité non générique il est nécessaire de savoir si la modalité et le contenu propositionnel sont en relation de simultanéité19.
3.2.2.1. Modalités synchroniques20
78L’ensemble des NA a une structure relativement simple – il s’agit d’un tout composé d’un nombre fini et relativement petit de lexèmes (dans notre cas il y en a cinq). Il peut être représenté comme suit où à chaque prédicat NA est associé un intervalle temporel d’instanciation :
Tableau 14 : Ensemble ordonné des NA
| NA1 bébé | NA2 enfant | NA3 adolescent | NA4 adulte | NA5 vieillard |
| t1 | t2 | t3 | t4 | t5 |
79Cet ensemble est régi par une relation d’ordre strict des intervalles (ti < t i+1). Quand un NA prédicatif partage le même indice temporel que le contenu de la proposition dans laquelle il apparaît, on peut inférer un certain nombre de modalités synchroniques :
- a. Nécessaireti (NA ti / NA ti)
- b. Nécessaireti (NA ti / humainti)
- c. Nécessaireti (NA ti / être vivantti)
- d. Nécessaireti (NA ti/ NA ti+1)
- e. Impossibleti (NA iti / NA itj), ti ≠ tj
- f. Impossibleti (NA iti / NA j ti), NA i≠ NA j
80qui indiquent respectivement que :
- a. C’est une nécessité d’être NA, tant qu’on est NA ;
- b. C’est une nécessité pour les êtres humains d’être dans une phase de vie (d’être un NA) ;
- c. C’est une nécessité pour le NA d’être vivant ;
- d. Il est nécessaire que le couple NA /intervalle temporel obéit à un ordre strict où ti < ti+1 ;
- e. Il est impossible de « rester » un NA ou d’être plusieurs fois le même NA (donc les phases de NA sont nécessairement transitoires et non répétables) ;
- f. Il est impossible de se trouver dans deux ou plusieurs NA en même temps (les phases de NA sont mutuellement exclusives).
81Bref, si l’on prend à titre d’exemple le prédicat être adolescent, les modalités synchroniques associées prévoient que :
- a. un adolescent le demeure tant qu’il l’est ;
- b. qu’il est nécessaire (vrai) qu’un adolescent est un humain21 ;
- c. qu’il est nécessaire (vrai) qu’un adolescent est un être vivant ;
- d. que les phases apparaissent dans un ordre strict (adolescent est après enfant et avant adulte) ;
- e. qu’être adolescent est forcément transitoire (*être adolescent toute sa vie) et qu’on ne peut pas *être adolescent plusieurs fois ;
- f. qu’il est impossible d’être adolescent en même temps qu’un autre prédicat d’âge (conséquence directe de a) : *Ce bébé est adolescent, *Il est adolescent et vieillard).
82Les modalités synchroniques ainsi déclinées valent mutatis mutandis pour chaque NA. En revanche, cette structure phasale, a priori simple, donne lieu à un certain nombre d’inférences qui témoignent plutôt du contraire.
3.2.2.2. Modalités diachroniques
83Les modalités non génériques diachroniques sont directement inférées à partir de la position qu’un NA occupe au sein de l’ensemble ordonné.
84Les plus faciles à déterminer sont certainement celles associées au premier et au dernier élément de l’ensemble. Le prédicat d’âge être bébé ne donne lieu qu’à des modalités diachroniques prospectives (322), et inversement, être vieillard ne donne lieu qu’à des modalités diachroniques rétrospectives (323) :
(322) Nécessairet1 (NA1 + Xt1+x / NA1t1 ^ être vivantt1+x)
(323) Nécessairet5 (NA5-Xt5-x / NA t5)
85Autrement dit, la modalité associée à être bébé ne peut pas porter sur un procès antérieur, puisqu’il n’y a pas de phase qui précède la petite enfance (bien évidemment, si l’on ne tient pas compte de la vie intra-utérine d’un être humain). Ajoutons aussi que la modalité prospective reflète l’inéluctabilité conditionnelle des phases : un bébé sera successivement enfant, adolescent, etc. à condition qu’il reste en vie (ou, tant qu’un être humain est en vie, il sera nécessairement d’abord bébé, puis enfant, etc.). De façon symétrique, la modalité diachronique associée à être vieillard ne peut être que rétrospective, puisque c’est la dernière phase de la vie d’un individu. Toutes les autres phases donnent lieu à la fois à des modalités rétrospectives et prospectives. Ainsi le prédicat être adolescent implique, d’une part, avoir été bébé, avoir été enfant, ne plus être enfant et, d’autre part, devenir adulte puis devenir vieillard (s’il vit suffisamment longtemps). Les modalités diachroniques sont capitales si on veut rendre compte du fonctionnement discursif des NA. Considérons l’exemple suivant :
(324) Oh ! rien que des choses pour se reconnaître, pour se dire qu’on est de la même mitonnée. Ceux-là n’aiment guère parler en français, mais leur enfant, quand il sera un adulte, peut-être qu’il ignorera le patois. Ils veulent économiser pour qu’il fasse des études. (R. Sabatier, Les noisettes sauvage, 1974, 246)
86Du point de vue logique et synchronique, nous avons vu qu’il est impossible de prédiquer deux NA pour le même individu (*X est NAi et NAj). Or, dans l’exemple ci-dessus la modalité prospective impose une contrainte sur le temps verbal qui autorise le prédicat être adulte pour un autre NA en fonction sujet :
(325) leur bébéi, quand ili sera un adultei+tx
87Il en va de même pour les modalités diachroniques qui imposent les temps passés et, en combinaison avec la contrainte d) énoncée plus haut, un ordre précis d’apparition des prédicats :
(326) Kettricken, mon amie, l’épouse de mon oncle Vérité, était une Loinvoyant par la vertu de son mariage. Les veux que j’avais prononcés enfant, puis adolescent, puis jeune homme me liaient aux Loinvoyant et m’obligeaient à les servir selon leurs ordres,… (Hobb R., Serments et deuils, 2003)
(327) *Les veux que je prononce enfant, puis adolescent, puis jeune homme me liaient aux Loinvoyant et m’obligeaient à les servir selon leurs ordres,…
(328) *Les veux que j’avais prononcés adolescent, puis enfant, puis jeune homme me liaient aux Loinvoyant et m’obligeaient à les servir selon leurs ordres,…
(329) Enfant, j’avais vu les études qu’Umbre en avait tracées, ainsi que d’autres de la main de son maître,… (Hobb R., Serments et deuils, 2003)
(330) * Enfant, je vois les études qu’Umbre en avait tracées, ainsi que d’autres de la main de son maître…
88Enfin, les modalités diachroniques sont « soumises » aux modalités génériques et logiques ce qui explique qu’il est difficile de concevoir les deux énoncés suivants qui présupposent respectivement que l’individu se trouve dans une phase antérieure à bébé et ultérieure à vieillard :
(331) *Bébé, je verrai les études qu’Umbre en avait tracées, ainsi que d’autres de la main de son maître (= *une fois quand je serai bébé, *quand je serai bébé)
(332) ??*Vieillard, j’avais vu les études qu’Umbre en avait tracées, ainsi que d’autres de la main de son maître (=*quand j’étais vieillard)
89Ce dernier exemple est toutefois intelligible à condition que l’on infère que l’individu est toujours en vie (et qu’il est toujours un vieillard) et que la construction détachée dénote un intervalle temporel de référence ultérieur au moment de l’énonciation mais inclus dans celui de la vieillesse.
90Afin de mieux cerner l’apport de l’approche modale de Gosselin pour l’étude lexicale des NA, regardons de plus près les contraintes linguistiques qui pèsent sur les valeurs aléthiques des NA.
3.2.3. Caractérisation des NA à l’aide des modalités intrinsèques associées22
91Dans le cadre de la TMM, chaque NA se voit attribuer une valeur modale aléthique au niveau lexical. Dans la mesure où un lexème est rarement porteur d’une seule modalité (aléthique, épistémique, appréciative, etc.) il est nécessaire de pouvoir les discerner au niveau linguistique. La distribution disjonctive de la négation permet de différencier la valeur aléthique d’un NA et sa valeur appréciative. Dans l’énoncé :
(333) X n’est pas un adulte
92la négation peut porter sur l’emploi dénotatif du NA ou bien sur le fait que X n’a pas les qualités/capacités stéréotypiquement associées à l’âge adulte, ce que montrent les enchaînements possibles suivants :
(334) Il n’est pas (encore) adulte, il est adolescent (valeur aléthique)
(335) Ce n’est pas un vieillard quand même, il n’a que 55 ans ! (valeur aléthique)
(336) Il n’est pas (encore) adulte, il est tellement irresponsable. (valeur appréciative)
(337) Ce n’est pas un vieillard quand même, il est en pleine forme ! (valeur appréciative)
93L’activation de la modalité appréciative des NA est prédictible dans certains contextes. C’est notamment le cas quand il s’agit d’aller à l’encontre de la nécessité d’exclusion mutuelle des phases. La transgression de cette contrainte logique peut se faire soit par des moyens indiquant la simultanéité (cf. à la fois, la coordination, le SP en soi-même dans les exemples ci-dessous) soit par la prédication elle-même à un NA sujet différent :
(338) À la fois enfant et adulte, tant dans ses réflexions que dans son comportement, Mei impressionne par sa maturité et sa volonté, sans pour autant perdre sa spontanéité ou son espièglerie. (web, critique littéraire)
(339) Incompréhension de leur enfant intellectuellement précoce, à la fois enfant et adulte, raisonneur et bébé, à l’aise ou s’ennuyant selon les circonstance,… (Louis, J.-M&Ramond F. Scolariser l’élève intellectuellement précoce, 2013)
(340) Cernuan, Dieu de la Forêt, Seigneur des Bêtes, Maître de tout ceux qui vivent dans les Bois, est un être à multiple facettes. Il est enfant et vieillard, adulte ou adolescent, selon les saisons, selon le temps, ou simplement selon ses humeurs. (blog perso, web)
(341) C’est tout de même relié à ce que je suis maintenant, et je m’y éveille par moments. Si c’est l’unité retrouvée entre l’enfant et l’adulte qui sont en soi-même, ce moment-là se vit peut-être vraiment au présent. (Dolto Fr., La cause des enfants, 1985)
(342) Mais l’ado est encore fragile il est enfant et adulte, il n’est pas stable et l’image qu’il a de lui-même n’est pas encore très forte,… (article sur l’adolescence, web)
94C’est aussi ce qu’on observe quand un NA est accompagné par un complément de mesure qui ne respecte pas la corrélation sémantique entre l’échelle temporelle de l’âge (en nombre d’années) et le NA correspondant (cf. Aleksandrova (2013, 2015b)
(343) Il me dit qu’il était beau et triste de voir une enfant de vingt ans mourir pour ses idées. (Ormesson J., Tous les hommes sont fous, 1986)
(344) En effet, l’adolescent de 40 ans [ex-chanteur d’Oasis] a annoncé : « Lâchez moi avec Daft Punk j’aurais pu écrire leur album en une heure (…) Je ne comprends pas pourquoi on en parle. Et enlevez vos casques qu’on voit un peu à quoi vous ressemblez. » (site de I’R’FM)
95Il en va de même, comme on a déjà pu le dire, quand le prédicat d’âge est attribué à un lexème dont la modalité logique impliquerait un autre NA, ou encore quand il se trouve gradué :
(345) Mon père est un enfant. (valeur appréciative négative = mon père est irresponsable, insouciant, etc.)
(346) Comme elle m’appelait sans cesse « Cherubin », et me croyait encore très enfant, je lui ai dit que je n’étais « Chérubin » qu’à la scène… (Chandernagor Fr., L’enfant de la lumière, 1995)
96C’est aussi le cas quand le contexte invalide la modalité diachronique prospective des NA (le caractère inéluctable de leur instanciation au cours de la vie), où encore quand on « annule » la modalité synchronique associée (cf. contrainte (a) plus haut et chapitre suivant sur les NA et l’agentivité) :
(347) [il s’agit d’un homme handicapé mental] Son âge n’avait plus d’importance ; je ne voyais plus que l’enfant, l’enfant qui ne pourrait jamais devenir adulte, qui ne pourrait jamais dire que ces blessures… (R. Hobb, Serments et deuils, 2003)
(348) Il avait cessé, cet enfant, d’être un enfant : terme réservé, quelque soit leur âge, à ceux qui habitent encore la maison. (H. Bazin, Cri de la chouette, 1971)
97Sans prétention à l’exhaustivité, ci-dessous nous dressons une liste des conditions dans lesquelles les NA se voient associer une modalité appréciative (en gras dans le tableau), et non plus aléthique (ils ne sont pas employés dans leur sens dénotatif de NH dans une phase de vie) :
Tableau 15 : Modalités appréciatives des NA
| Raisons de l’association d’une modalité appréciative aux NA | Exemple : |
| Modalité logique (nécessité d’être X pendant le temps qu’est X) non respectée | Cet enfant a cessé d’être enfant. |
| Ordré d’instanciation non respecté | D’adulte il est redevenu adolescent. |
| Non-respect de la progression inéluctable d’une phase à l’autre | Il a été un enfant tout sa vie. C’est un éternel adolescent. Je l’ai connu enfant, il l’est resté. |
| Incompatibilité sémantique - avec le contenu lexical du SN sujet - avec la valeur d’un complément de mesure | Mon père c’est un (grand) enfant. C’est un adolescent de 40 ans. |
| Non-respect du principe de disjonction exclusive des phases | Il est enfant et adulte à la fois. |
| Portée de la négation - sur le prédicat d’âge - sur la modalité diachronique rétrospective - sur la modalité diachronique prospective | Ce n’est pas un enfant (il n’a qu’assumer ses responsabilités) Cet homme n’a jamais été enfant. Mon fils ne deviendra jamais adulte. |
4. Bilan de chapitre
98Au terme de ce chapitre, nous pouvons conclure que les NA forment un exemple lexical qui repose sur une relation sous-jacente d’ordre reflétant le lien étroit qu’ils entretiennent avec le temps. Cette relation sémantique les distingue d’autres ensembles qui ont visiblement la même configuration structurelle mais qui ne se caractérisent pas par une progression nécessaire, unidirectionnelle et irréversible de l’ensemble. À l’encontre du double postulat de Cruse (la distinction entre progression discontinue/continue n’est pas fondée sur des critères linguistiques solides), nous avons préféré évoquer la TMM pour rendre compte de l’incidence que la structure d’ensemble peut avoir sur le fonctionnement discursif des NA. Si l’organisation sérielle de l’ensemble est de prime abord une structure phasale relativement simple à caractériser (un tout qui se compose d’un nombre fini de parties ordonnées), elle donne lieu à un système complexe d’inférences. L’interdépendance sémantique des NA a une incidence directe sur leur (in)compatibilité respective avec les marqueurs aspectuels, les temps verbaux, le contenu lexical du sujet/prédicat, les compléments adnominaux, etc.
99Quelques zones d’ombre demeurent pourtant. Premièrement, même si la TMM permet de mieux articuler les relations entre, d’une part, les caractéristiques purement structurelles de l’ensemble NA, et, d’autre part, les caractéristiques syntaxico-sémantiques des items, il est un paramètre qui mérite une attention particulière. La modalité diachronique prospective associée à un NA (sauf pour vieillard) implique l’inéluctabilité conditionnelle des NA à venir. Énoncée telle quelle, cette caractéristique a pour origine seule notre connaissance du monde : nous savons qu’un individu vieillit avec le temps et qu’inéluctablement il passe d’un âge à l’autre. Sur le plan linguistique, on est face à un paradoxe parce que les NA se caractérisent par une double contingence (référentielle & temporelle) et la différenciation au sein de leur ensemble se fait sur le plan temporel et non plus référentiel, ou si l’on veut sortal. Dans le chapitre suivant, la réflexion sera prolongée à un autre niveau d’analyse.
100Deuxièmement, jusqu’à présent, nous avons fait comme si le caractère sériel est le seul qui caractérise les NA. Pourtant, l’organisation strictement linéaire de l’ensemble ne rend compte que partiellement des relations qui régissent les NA. En fait, si la relation sous-jacente d’ordre reflète notre conception du temps chronologique, sur le plan discursif certains NA apparaissent comme des termes superordonnés par rapport à d’autres et on observe des relations non plus de contiguïté mais plutôt d’inclusion23 :
(349) L’enfant est un bébé avec un grand chapeau rouge, un grand col de dentelle, une veste à ceinture rouge et des guêtres beiges ; (G. Perec, La vie mode d’emploi)
101Les règles énoncées dans le tableau supra prédisent que deux NA mis en relation par le biais de l’attribution, le NA prédicatif active la modalité appréciative assurant l’acceptabilité de l’énoncé. Or, dans cet exemple les deux NA sont bien employés dans leur sens dénotatif et conservent leur modalité aléthique synchronique. Nous voilà donc devant un deuxième paradoxe : au sein de l’ensemble, les NA entretiennent à la fois des rapports de contiguïté et de simultanéité. Nous y reviendrons dans le chapitre 5.
Notes de bas de page
1 Au sujet des unités de mesure, nous ne partageons pas l’analyse de Cruse. Il nous semble difficile de voir dans ce type de structures l’existence d’une hypothétique hiérarchie ramifiée parce que la différenciation ne se fait pas au niveau de l’entité ou de l’individu. Si on fait la comparaison avec les N de fleurs, ces N renvoient à des espèces de fleurs bien distinctes. La principale différence entre ce cas de figure et les unités de mesure comme le mètre, ou encore avec les jours de la semaine (un autre exemple de Cruse, qui montre qu’on peut aussi lexicaliser les différentes sous-unités de mesure) est que les unités de mesure (centimètre, mètre, semaine, mois, …) sont définies de façon totalement arbitraire et sont, en quelque sorte, toutes identiques et différentes à la fois. Selon nous, les unités de mesure ne constituent pas une hiérarchie ramifiée extra-linguistique au même titre que les espèces naturelles parce que le principe de différenciation est foncièrement différent : la différenciation se fait dans le temps (différenciation temporelle pour les unités de mesure du temps) ou dans l’espace (pour les unités d’extension spatiale comme mètre, etc.) mais non au niveau de la classe (différenciation sortale ou catégorielle). Si l’on veut toutefois parler de hiérarchie lexicale pour les jours de la semaine, dans les termes de Cruse, il faudra très certainement préciser la notion même de différenciation.
2 « Degrés : leur sens est composé en partie par une grandeur continue telle que la taille ou l’intensité, mais il n’y a aucune relation d’inclusion. Leurs limites sont généralement vagues, et ils n’ont pas perdu toute leur gradabilité. Ex. monticule, mont, colline, montagne ; Étapes : les étapes sont des moments dans le cycle vital (pris dans un sens large) de quelque chose et normalement impliquent la notion de progression. Ex. petite enfance, enfance, âge adulte, vieillesse / œuf, larve, nymphe, papillon / primaire, secondaire, premier cycle, de troisième cycle ; Mesures : sont fondées sur une relation partie-tout où chaque ensemble se divise en un certain nombre de parties identiques. Ex. seconde, minute, heure, jour, semaine, mois ; Rang : la propriété sous-jacente des rangs ne varie pas en continu, mais par jalons. Ex. professeur, maitre de conférences, lecteur, professeur ; Séquences : dans tous les cas observés ci-dessus, une propriété sous-jacente évolue (croit) avec les éléments ordonnés. (…) Les séquences illustrent les cas de figures où l’on n’observe pas un tel changement. Ex. printemps, le matin, automne, hiver / lundi, mardi, mercredi, jeudi,… » (nous traduisons).
3 « Ces catégories ne devraient pas être prises trop au sérieux, parce qu’on observe que plusieurs ensembles pourraient être considérés comme appartenant à plusieurs catégories. S’il peut y avoir une taxinomie satisfaisante, elle n’a pas encore été trouvée : il peut être préférable de penser en termes de fonctionnalités transversales » (nous traduisons).
4 « Un certain nombre d’ensembles de degrés représentent une séquence temporelle : un exemple est bébé, enfant, adolescent, adulte ; (…). Les items dans ce type d’ensembles ne seront pas toutefois considérés comme des degrés simplement parce qu’ils constituent une séquence de temps ; il doit aussi y avoir une certaine propriété qui augmente progressivement avec le temps, comme la maturité (comme dans les ensembles qui viennent d’être mentionnés). En l’absence de telle propriété, les éléments des ensembles temporellement séquencés sont simplement des partitions de périodes temporelles – c’est-à-dire des rangs » (nous traduisons).
5 « Un cas plutôt difficile et marginal est celui de œuf, chenille, chrysalide, papillon. Il est difficile de penser à une propriété qu’une chrysalide manifeste à un degré supérieur par rapport à une chenille, et que la chenille manifeste à un degré supérieur par rapport à l’œuf. Pourtant, il serait probablement inapproprié de les considérer autrement que comme des degrés. » (nous traduisons).
6 Bien évidemment, quelque part, le sens d’enfant est incompatible avec le sens de bébé, étant donné que un bébé est un enfant. Ce qu’on veut mettre en avant ici est la différenciation que l’on observe dans des énoncés du type : Les bébés et les enfants ont besoin de jouer pour grandir.
7 Et si l’on tient compte de toutes les dénominations, sans forcément nous restreindre au domaine nominal, le dernier item sera grand sénile.
8 Notons que, pour les NA, il est plus facile d’identifier les deux lexèmes extrêmes de l’ensemble parce qu’on s’aligne sur l’échelle numérique des années. Le cas des ADJ dénotant la température est plus délicat parce qu’aucune définition ne dit à quel degré précisément un climat est ardent ou torride.
9 Il nous est impossible de rendre compte ici de la différence qui existe entre les différents types de temps (chronologique, biologique, vécu, ressenti, linguistique, etc.). Le lecteur trouvera une introduction dans les multiples problématiques liées au temps et une bibliographie sur le sujet dans Chenet (2000).
10 Le débat à savoir s’il y a d’autres paramètres fondamentaux définissant le temps, en plus de la succession est toujours en cours. Il pose au moins une question : comment rendre compte de cette double nature du temps qui consiste à être à la fois succession et continuité ?
11 Tout simplement parce que la hiérarchie n’est pas chronologique… on peut « grimper » mais aussi « sauter » des échelons.
12 On verra plus loin ce qu’il en est du plan linguistique, notamment avec l’étude des NA en discours.
13 Le modèle monodromique (structure linéaire) de représentation du temps est le plus répandu dans nos sociétés parce qu’il est étroitement lié avec la tradition judéo-chrétienne. Il existe pourtant d’autres modèles de représentation temporelle – circulaire (venant des observations astronomiques) et ramifié (représentant le fait que devant un moment présent, il existe une multitude de possibilités futures).
14 Nous y reviendrons sous peu mais notons que cela se fait très souvent par opposition avec d’autres NA qui, a priori, ne se définissent pas avec le même degré de maturité (notamment adolescent).
15 À ce propos, remarquons que les NA en -aire (trentenaire, quadragénaire, etc.) sont exclus d’emblée de la conception continue de Cruse. Effectivement, il est difficile d’identifier la Rs, la propriété qui peut évoluer avec le nombre d’années : cf. la différence quand on dit à un enfant Tu deviendras adulte un jour (pour dire « mature », « responsable ») vs Tu deviendras quadragénaire un jour, mais aussi être un vrai enfant/adulte/ ??sexagénaire.
16 Il nous est impossible d’entreprendre une présentation complète de la TMM ici : d’abord, parce que le volume est impressionnant aussi bien par sa taille (509 pages) que par la finesse de son contenu, ensuite parce que la TMM a été pensée et élaborée en lien avec l’expression de la temporalité en français (temps et aspect, cf. Gosselin (1996,2005)) et de ce fait se concentre sur le domaine verbal.
17 Le travail de Gosselin propose bien étendu une batterie de tests linguistiques que nous ne reproduisons pas ici.
18 Les modalités extrinsèques (externes au contenu lexical et qui correspondent à ce que l’on désigne par le modus de l’énoncé) sont classées d’après la combinaison de deux critères : 1) sur quoi elles portent (déterminer l’étendue de la portée : sur le prédicat ou sur l’énoncé) et 2) ce qui peut porter sur elles (portée de la négation/interrogation). Cela permet à l’auteur de montrer que, contre toute attente, il est par exemple possible d’avoir une modalité qui opère au niveau prédicatif (donc sur le prédicat) tout en restant hors de la portée de la négation/interrogation.
19 Cf. Von Wright G.H. (1984), Truth, Knowledge and Modality, Oxford, Basil Blackwell, p. 96-103, cité dans Gosselin (2015).
20 Nous reprenons le formalisme de Gosselin.
21 Ou, autrement dit, être adolescent est une propriété essentielle pour les humains, cf. chapitre suivant.
22 Étant donné les limites fixées pour la constitution de notre corpus, exposées dans le chapitre 1, certains exemples dans cette section ont pour source soit le web, soit d’autres ouvrages (principalement des romans).
23 Cf. Aleksandrova (2013, 2014).
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Des noms d’âge aux noms de phase
Essai de sémantique nominale et aspectuelle
Angelina Aleksandrova
2016
Les noms abstraits
Histoire et théories
Nelly Flaux, Michel Glatigny et Didier Samain (dir.) Nelly Flaux, Michel Glatigny et Didier Samain (trad.)
1996
