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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Panorama lexicographique 2. Analyse morphologique des NA 3. Analyse syntaxico-sémantique des NA 4. Bilan de chapitre Notes de bas de page

    Des noms d’âge aux noms de phase

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 2. Les noms d’âge : une première description

    p. 33-98

    Texte intégral 1. Panorama lexicographique 1.1. Les dictionnaires de l’ancienne langue 1.1.1. Analyse des données lexicographiques 1.1.2. Observations supplémentaires 1.2. Panorama lexicographique en français moderne 1.2.1. Les données lexicographiques 1.2.1.1. Les définitions des NA 1.2.1.2. Les trames définitoires : synthèse 1.2.2. Observations supplémentaires 1.2.2.1. Lexique spécialisé autour de l’âge 1.2.2.2. Néologie en matière d’« âge » 1.3. Bilan de section 2. Analyse morphologique des NA 2.1. NA / N période d’âge (enfant/enfance) 2.2. Caractéristiques flexionnelles des NA 2.2.1. Variation en nombre 2.2.2. Variation en genre 3. Analyse syntaxico-sémantique des NA 3.1. Identité catégorielle des NA 3.1.1. Critère morphologique 3.1.2. Récupération d’un substantif support 3.1.3. Les NA épithètes 3.1.4. Gradation et emploi évaluatif des NA 3.1.5. Bilan provisoire 3.2. La détermination 3.2.1. Données de corpus : Le NA vs Un NA 3.2.2. Détermination des NA attributifs 3.2.2.1. Variation de déterminant et lecture événementielle 3.2.2.2. Variation de déterminant et prédicats sortaux 3.2.2.3. Détermination, prédication et pertinence informationnelle 3.2.2.4. Détermination des NA attributs 3.3. Le SNA expansé : les adjectifs 3.3.1. ADJ antéposés 3.3.2. ADJ postposés 3.4. Les NA en N2 dans les syntagmes binominaux 3.4.1. N1 de NA : propriétés syntaxiques 3.4.2. Statut lexical et sens de N1 de NA 3.4.2.1. Degré de figement de SN1 de NA 3.4.2.2. Données de corpus : type de N1 et rôle du NA 3.4.2.3. NA sous-catégorisateur 3.4.2.4. SP NA : modifieur temporel 4. Bilan de chapitre Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Ce chapitre a pour objectif de fournir une première description des NA. Nous y présentons successivement un panorama lexicographique des NA depuis leur entrée en français, une analyse morphologique et une analyse syntaxico-sémantique. De ces études il ressortira que différents aspects de la description nominale « classique » des NA convergent dans une même direction : l’ensemble des NA comporte des items lexicaux qui diffèrent aussi bien sur le plan linguistique que de par leur statut cognitif.

    1. Panorama lexicographique

    2Afin de rendre compte des spécificités du vocabulaire de l’âge en français et étant donné l’absence d’études antérieures sur le sujet, notre point de départ sont les définitions lexicographiques des NA1. Dans cette section, nous partons à la recherche de changements de sens « imprévisibles », en gardant à l’esprit que si les NA, et c’est notre hypothèse, dénotent une propriété universelle, immuable et essentielle pour l’individu, à savoir l’âge, ils devraient se caractériser par une certaine stabilité conceptuelle2.

    1.1. Les dictionnaires de l’ancienne langue

    3L’étude lexicographique des NA en diachronie s’appuie sur les dictionnaires suivants ainsi que sur le dictionnaire de Moyen français (1330-1500) accessible via la base de données DMF :

    • pour la période IXe-XVe siècle : le Dictionnaire de Godefroy,
    • pour la période du XVIe-XVIIe siècle : Dictionnaire de Nicot (1606), Dictionnaire de Furetière (1687), Dictionnaire de l’Académie (1694).
    • ont été consultés aussi Le Robert : Dictionnaire historique de la langue française (DHLF, 2006) et des ouvrages spécialisés sur le vocabulaire médiéval.

    1.1.1. Analyse des données lexicographiques

    4Les divisions de la vie humaine varient d’une époque à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une société à l’autre. En français, le lexique relatif à l’expression de l’âge a subi effectivement quelques évolutions, que nous allons présenter dans un « ordre ontologique », c’est-à-dire selon l’ordre des phases que suit un individu depuis sa naissance jusqu’à sa fin.

    5La plupart des NA ont été hérités du latin, à l’exception de bébé, qui est une formation française onomatopéique, rattachée à de nombreux termes dialectaux3. Phénomène en vogue depuis son emprunt à l’anglais au XIXe s., c’est une francisation de baby4. Il semble que ce mot vient combler un vide lexical dans la langue française5, qui disposait depuis le XIIe s. de (enfant) nouveau-né et, depuis le XVIe s., de nourrisson et poupon. Tout d’abord, bébé désignait « l’enfant de moins de 10 ans » puis, spécialement, « l’enfant en bas âge » (DHLF). C’est à partir du XIXe s. que le mot est lexicalisé au sens de « (tout) petit enfant ». En fait, jusqu’au XIXe s., il n’y avait pas de distinction à proprement parler entre enfance et petite enfance. Contrairement à ce qu’on peut lire dans Ariès (1973)6, ce sont des mots comme enfant, nourrisson, nouveau-né qui assumaient les différences de sens. La distinction est d’ailleurs plutôt fonctionnelle qu’hypocoristique (ce qui sera le cas de bébé plus tard). Nouveau-né a eu, à son origine, la signification de « nouveau » comme « création récente » d’où le sens d’un être « jeune » (1130). Nourrisson, pour sa part, a subi une évolution sémantique parallèle à celle de nourriture : en AF, nourreçon a désigné successivement « l’action de nourrir », « l’action d’élever, d’entretenir », « la nourriture » et, enfin, « celui qui nourrit » (XVIe s.). Le sens moderne est issu d’une valeur ancienne de « fait de nourrir », d’où « allaiter ».

    6Avant l’entrée de bébé dans l’usage, enfant a assumé des valeurs très diverses, ce qui explique que, au cours de l’histoire, le mot a subi quelques modifications. À l’origine d’une dérivation importante, dont le mot le plus important est peut-être enfance, enfant est le résultat phonétique du latin infans (fin Xe s.) qui signifiait « celui qui ne parle pas » (préfixe négatif in + fare « parler »). Ce rapport à la parole n’est pas dépourvu d’ambiguïté – il peut s’agir de la faculté de parole (et dans ce cas infans désigne les tout-petits qui n’ont pas encore acquis le langage), mais il peut être aussi question de la parole au sens d’« éloquence », de capacité de bien s’exprimer (c’est l’usage qu’en faisait Cicéron, cf. Gaffiot, 1934). En tout cas, le dictionnaire Nicot juge nécessaire de préciser que « le François dilate plus auant ce mot, que le Latin dont il le prend, car il l’vsurpe aussi pour l’aage, auquel paruenu le parler luy est aisé ». En latin classique, infans signifiait l’« enfant en bas âge » puis le « jeune enfant », pour remplacer en bas latin puer « enfant de 6 à 14-15 ans » et liberi « les enfants » (sens par opposition aux parents). C’est en AF que le mot connaît un destin différent. Regardons de plus près l’entrée dans le DHLF :

    En français infans, puis enfant conserve les valeurs du latin. Il est introduit (fin Xe s.) au sens de « garçon ou fille en bas âge », spécialement à la naissance. Jusqu’au XVIe s. il a désigné un jeune homme noble (1080), en particulier servant comme page (XVe s.). Mais très rapidement, le mot, cessant de s’appliquer à l’être humain encore incapable de parler, désigne les garçons et les filles jusqu’à l’adolescence (1080) ; en ce sens, enfante (v.1550) ne s’est pas maintenu, enfant s’appliquant aussi à une fille dès le XIIIe s. (…). Dès le XIIe s. le mot s’applique, par comparaison ou extension, à des personnes dont le comportement, la mentalité, est jugée infantile.

    7En complément de ces renseignements, il faut ajouter que, jusqu’au XVIIe s., on confondait l’enfance et l’adolescence. À la fin du Moyen Âge, enfant avait un usage particulièrement étendu : il a été synonyme d’autres mots comme valets, valeton, garçon, fils, beau-fils. La plupart du temps, c’est le contexte qui permet l’accès aux différents sens, comme dans l’exemple suivant où enfant, qui apparaît dans un tour restrictif, désigne un individu à l’âge de l’adolescence et a le sens de « jeune homme avant d’être adoubé chevalier » :

    Et ce josne homme qui n’est encor que un enfant, comment a il eu cuer d’entreprendre telles armes ? (La Sale, J.S., 1456,87)

    8C’est aussi dans ce dernier sens qu’enfant est réservé au sexe masculin :

    Auquel lieu vindrent les gens des paroisses tant hommes comme femmes, folle et enfans pour luy faire honneur et reverence. (La Vigne, V.N., p. 1495, 322)

    9Souvent enfant avait un sens péjoratif en désignant des hommes de basse condition, dépendants socialement. En effet, si, jadis, l’enfance était une période assez longue, c’est parce qu’on ne prenait pas en compte la croissance biologique des enfants mais uniquement leur situation sociale (cf. Ariès (1973, chapitre 2)). En fait, on ne voyait aucun intérêt à limiter l’enfance par la puberté, étant donné que cet âge était étroitement lié à la notion de dépendance. Une fois sorti de l’enfance, en gagnant de l’autonomie vis-à-vis des parents, l’individu entrait dans la jeunesse qui correspondrait à ce qu’on appelle aujourd’hui l’âge mûr. Cette notion de dépendance est étendue aussi aux rapports sociétaux, plus précisément féodaux, ce qui explique qu’enfant a été souvent synonyme non seulement de valet, fils, etc., mais aussi à laquais et compagnons, c’est-à-dire des gens qui sont soumis, dépendants. Il en va de même pour petit garçon qui voulait dire un « jeune serviteur ».

    10Des remarques supplémentaires ressortent du traitement des anciens dictionnaires. D’abord, enfant désigne l’être humain « en bas âge » soit en indiquant le NH marquant le genre (garçon/fille), soit en indiquant explicitement une valeur numérale de la limite d’âge (« jusqu’à l’âge de sept ou huit ans », Dictionnaire de l’Académie). La délimitation de l’enfance ne se fait pas pourtant uniquement en nombre d’années. Le DMF situe l’enfance en indiquant les périodes avant et après : enfant est donc « un être humain depuis sa conception jusqu’à l’adolescence incluse ». On peut aussi indiquer qu’il s’agit de la première partie de la vie humaine (DMF, Furetière) ce qui implique en soi non seulement un ordre précis (donné par l’ADJ ordinal) mais aussi la notion de limite, de seuil. Enfin, dans le DMF, ce terme désigne « l’enfant qui ne parle pas encore », « les nourrissons », « l’enfant, de l’apprentissage de la marche, de la parole, jusqu’à six, sept ans », « à l’âge où il reçoit l’enseignement », « à l’âge de l’adolescence », et en tant qu’une catégorie peu précise « jeune enfant ».

     

    11Adolescent est un dérivé de adulescens, participe présent de adolescere (lat. « grandir »). À son entrée dans la langue française (1327), adolescent désigne « celui qui est dans l’âge de l’adolescence ». Un adolescent se situe entre 18-20 ans à partir de la moitié de XVIe s., 14-25 ans selon Furetière et le Dictionnaire de l’Académie (1835), enfin, en 1845, dans l’âge entre la puberté et l’âge viril (11-18 pour les filles et de 11 à 20 ans pour les garçons). D’abord substantif masculin, adolescent acquiert le féminin à partir du XVe s. et la première attestation adjectivale est de Ronsard (1585)7. En tant qu’ADJ, adolescent qualifiait ce qui avait la propriété d’être immature, de ne pas avoir d’expérience. Mais Furetière et le Dictionnaire de l’Académie indiquent que cet usage n’est « qu’en raillerie ». Enfin, Furetière ajoute que « le temps de l’adolescence dure tout autant que le corps croist en hauteur ».

    12Globalement, il faut observer une ambiguïté, d’une part, entre l’enfance et l’adolescence, et a fortiori entre enfant et adolescent, et, d’autre part, entre l’adolescence et la jeunesse. Ariés (1973) en voit la preuve dans deux figures majeures pour l’Ancien Régime, l’une littéraire – le Chérubin – l’autre sociale – le conscrit. Avec le personnage du Chérubin c’est le mélange avec la puberté qui prédomine et les textes anciens mettent l’accent sur le côté efféminé que peuvent avoir les garçons avant de devenir des hommes. La force virile de l’adolescence, elle, sera incarnée par la fiure du conscrit (XVIIIe s).

     

    13Le DMF et Nicot n’enregistrent pas d’entrée adulte. Cela est probablement dû à l’attestation tardive du mot – il s’agit d’un dérivé de adultus, participe passé de adolescere, ayant le sens accompli de « qui a grandi » (1394). Il est d’abord noté comme ADJ et ce n’est qu’en 1570 qu’il est attesté comme substantif. En tant qu’ADJ, adulte renvoyait à l’adolescent, « qui entre dans l’adolescence » (Furetière), « qui a passé l’âge de l’enfance » (Dictionnaire de l’Académie). Plus tard, son emploi substantival est celui de « surnom de Jupiter8 » et son usage est réservé à la théologie9. À partir du début de XVIIIe siècle, le mot acquiert son sens actuel et simultanément, s’applique par extension aux animaux en tant qu’ADJ10 (à partir de 1814, l’extension s’applique au monde végétal). En ce qui concerne les humains, c’est depuis 1847, comme ADJ cette fois-ci, qu’il prend une dimension psychique et sexuelle.

     

    14Les définitions pour vieillard sont aussi plutôt laconiques, voire circulaires (« dans l’âge de la vieillesse », « celui qui est dans son dernier âge de la vie ») ou bien reposent sur la parenté morphologique « de vieillard, vieux, vieil ». Produit dérivationnel sur une base adjectivale (vieux, vieil + ard), le terme a eu d’abord une valeur d’ADJ dont le pluriel, au sens de « personnes âgées », est attesté depuis 1370. En effet, il faut signaler que, qualifiant les personnes, le suffixe -ard a la particularité de former des substantifs sur une base adjectivale mais l’apparition de vieillard en tant que substantif est incertaine, située vers le milieu du XIIIe s. En latin existaient deux radicaux senex, senis « vieux, vieillard » et vetus,-eris « vieux, ancien ». L’ADJ vieux est issu du bas latin veclus, après vellus (du latin classique vetulus, diminutif de vetus, pop.). De manière générale, vieux (ou viez, AF) s’appliquait aux choses détériorées par l’âge, par opposition à ce qui est « jeune », ou « nouveau » et a donné lieu, en FM à vétéran (veteranus, « ancien », milit.) vétuste (vetustus. « vieux, ancien »), vétusté (vetustas, « vieillesse »). Senex, lui a été à l’origine de sénateur, sénat (santus, « assemblée des anciens »), sénile (senilis, « de vieillard »). L’ADJ sénile s’appliquait à des comportements qu’on attribuait aux vieillards, avant tout dans le domaine moral. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe s. qu’il est repris en médecine pour désigner l’ensemble des processus propres à la vieillesse. En tout cas, depuis 1833, vieillard devient un terme spécifique en droit et dans les administrations pour désigner une classe d’âge précise – des personnes de plus de 65 ans.

    1.1.2. Observations supplémentaires

    15Les faits ainsi exposés appellent quelques commentaires. La langue latine est reconnaissable dans les formes graphiques et phonétiques des mots, ainsi que dans leur sémantisme11. Regardons de plus près le cas d’enfant, significatif pour illustrer une tendance générale qui s’opère au sein du lexique de l’âge12.

    16Depuis le Xe s., l’ensemble des NA a quelque peu changé, notamment lors de l’apparition d’un mot dans la langue qui entraîne la réorganisation de l’ensemble. Depuis son attestation en AF, enfant désigne un être humain « spécialement à la naissance », valeur qu’il « cède » à nouveau-né ce qui fait que le nombre d’années pendant lesquelles un individu est qualifié d’enfant est restreint. Si, au début, enfant s’appliquait à n’importe quel individu de sa naissance jusqu’à l’âge de ce qu’aujourd’hui nous appelons l’adolescence, l’entrée dans le lexique de mots comme nouveau-né, nourrisson, bébé et, plus tard, pubère ou adolescent, limite l’« espace temporel » par lequel on définit enfant. Autrement dit, chaque nouveau venu dans la liste des NA entraîne une redistribution sur l’axe temporel, avec la restriction en termes de bornes temporelles pour les lexèmes déjà présents dans l’usage. Comme on va le voir, en examinant le vocabulaire du point de vue synchronique, une des manières les plus courantes (en tout cas dans les sociétés modernes) pour définir un NA est d’indiquer le nombre d’années, la zone dans laquelle doit se situer le référent pour être désigné par le NA correspondant. En effet, enfant n’est pas un cas isolé. C’est ce qui se produit aussi avec adulte qui, au XVIIe s., avait plutôt la signification d’adolescent aujourd’hui, par opposition à l’homme mûr. C’est ce que nous venons de voir par rapport à bébé et c’est aussi le cas de vieillard : la perception de l’âge changeant selon la culture, un homme de 60 ans, voire de 50 ans, était considéré comme vieillart au XVIIe s. Aujourd’hui, en dehors des différents euphémismes, le même individu est difficilement qualifiable de « personne de grand âge » (définition donnée de vieillard).

    17Pour résumer, les différents changements de sens qui se sont produits depuis le Xe s. reflètent l’« expérience collective »13 des locuteurs et peuvent, par conséquent être expliqués par les conditions de la vie sociale. Et cela, en faisant parfois abstraction de la croissance biologique qui différencie un individu de 7 ans de celui qui en a 16, etc. C’est avec la « découverte de l’enfance » (Ariès 1973) que les autres âges ont petit à petit retrouvé leur place sur le continuum temporel. L’âge adulte a été circonscrit en dernier. Si, auparavant, on parlait bien d’âge viril ou d’âge mur, les individus adultes se définissaient en quelque sorte par opposition aux jeunes – c’étaient ceux qui avaient grandi. Il s’agit d’une catégorie construite par le truchement de ce qui la précédait (l’adolescence) et la dernière phase de la vie (la vieillesse). Le tableau suivant reprend l’essentiel des définitions des dictionnaires consultés.

    Tableau 4 : Synthèse des définitions lexicographiques (IXe-XVIIe siècle)

    LemmeGodefroy (IX-XVe s.)Moyen Français (1130-1500)Nicot (1606)Furetière (1687)Dictionnaire de l’Académie (1694)
    Enfant1. Jeune homme noble non encore adoubé chevalier
    2. Celui qui est dans la première partie de la vie humaine ; garçon ou fille en bas âge
    s.m. Être humain depuis sa conception jusqu’à l’adolescence incluse
    1. Les étapes du développement
    a) enfant [avant la naissance] : « l’enfant est parfait au ventre de la mere »
    b) enfant [dans les premières années de sa vie]
    c) à l’âge où il reçoit un enseignement
    d) à l’âge de l’adolescence
    e) catégorie peu précise (jeune enfant)
    Vient de ce mot Latin Infans. Mais le François dilate plus auant ce mot, que le Latin dont il le prend, car il l’vsurpe aussi pour l’aage, auquel paruenu le parler luy est aisé. Et encores en vse tant au singulier qu’au pluriel pour ces mots, Filius, Filia, et Liberi. Car il dit tant de son fils que de sa fille, C’est mon enfant, Ex me prognatus prognat ve, et de tous en general sans distinction de sexe, les enfans de Pierre, Liberi Petri.

    Enfançon, Vn petit et ieune enfant
    Se dit aussi de celuy qui est en bas âge, et qui n’a pas encore l’usage de la raisonIl se dit encore d’un garçon ou d’une fille en bas âge, et jusqu’à l’âge de sept ou huit ans, sans aucune relation au père et à la mère.
    Adolescentadj. et s
    Qui est dans l’adolescence
    adj.
    A. Qui est dans l’âge de l’adolescence
    B. [d’une personne considérée dans sa fonction] qui tient cette fonction depuis peu, qui y est récent
    La premiere adolescence, Ephebia, Adolescentia.
    Au commencement de l’adolescence, Ineunte adolescentia.
    Vne adolescence de quoy on a grande esperance, Adolescentia plena spei maximæ.
    Adolescent, ou Adolescente, Adolescens, com. gen.
    Sortir hors d’adolescence, Excedere ex ephebis.
    s.m. Jeune homme depuis I4. ans, jusqu’à 20. ou 25. ans.

    En plusieurs pays tous les adolescens sont obligés par honneur de faire quelques campagnes devant que s’appliquer à l’estude. Il ne se dit gueres qu’en raillerie. C’est un jeune adolescent, pour dire, C’est un jeune homme estourdi, ou sans experience.
    s. m. Jeune garçon. Il ne se dit guere qu’en raillerie. Un jeune adolescent.
    AdulteParvenu au terme de sa croisssance--adj. m./f. Qui entre dans l’adolescence. Il n’a gueres d’usage qu’en Theologie, où on parle du baptême des Adultes.
    On le dit aussi en Anatomie.
    adj. de tout genre. Qui a passé l’âge de l’enfance. Baptiser les adultes. le baptesme des adultes. il n’estoit pas encore adulte. Il n’a guere d’usage qu’en ces phrases.
    Vieillardadj. De vieillard, vieux, vieil
    s. Homme d’un âge avancé
    s. Vieillard, dans l’âge de la vieillessesous l’art. Vieil

    Vieillart, Senex senis, Vetulus, Annosus.
    s.m. Homme qui est sur son dernier âge. Roboam se trouva mal de n’avoir pas suivy le conseil des vieillards, des gens sages et experimentez. Les vieillards ont quelque chose de venerable, de grand.s.m. Celuy qui est dans le dernier âge de la vie. Bon vieillard. grave, sage, honorable, venerable vieillard. le conseil des vieillards.

    1.2. Panorama lexicographique en français moderne

    18Cette section fera la synthèse des définitions des NA dans trois dictionnaires de la langue française : le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), le Petit Robert (2007, PR) et le Grand Larousse de la Langue Française (GLLF). Elle se terminera par le bilan des stratégies adoptées dans le traitement lexicographique.

    1.2.1. Les données lexicographiques

    1.2.1.1. Les définitions des NA

    19Aujourd’hui, bébé désigne l’individu dans la période qui suit immédiatement la naissance – c’est le « tout petit enfant » ou l’« enfant en bas âge ». Nourrisson, nouveau-né, poupon et tout-petit sont indiqués comme synonymes. Les dictionnaires insistent sur la valeur hypocoristique que le substantif peut avoir et sur le fait que, par extension, il s’applique aussi aux jeunes animaux. Le NA est enregistré unanimement comme étant substantif, le GLLF étant le seul à indiquer un emploi adjectival : Un garçon très bébé. Notons que la période correspondante est celle de la petite enfance ou encore le bas âge.

    20Le traitement lexicographique d’enfant est incontestablement polysémique – tous les dictionnaires sont d’accord pour dire qu’il y a d’abord le sens d’« être humain jeune » et le sens de « progéniture » (lat. liberi). Pour celui qui nous intéresse – celui d’un individu à un moment précis de sa vie –, on distingue l’emploi de base (point de vue de l’âge physique) et un emploi particulier, où, métaphoriquement, enfant s’applique aux référents qui ne sont plus en enfance mais qui ont gardé des traits caractéristiques de cet âge (soit physiques comme la taille, la voix etc., soit moraux comme la naïveté, la pureté, l’innocence, etc.). Au sujet de la catégorie grammaticale, bébé est enregistré en tant que substantif. Seul le PR signale l’emploi adjectival (l’exemple donné est Elle est restée très bébé). Les dictionnaires contemporains adoptent la même trame définitoire que les dictionnaires anciens, i. e. soit en nombre d’années soit en indiquant la phase qui précède (la naissance) et celle qui suit l’enfance (adolescence).

    21En FM, les dictionnaires sont d’accord sur le sémantisme d’adolescent : la plupart du temps, la définition se fait au moyen d’un pronom démonstratif (celui, celle) suivi par une relative explicative indiquant l’âge correspondant, ce qui pose des problèmes de circularité (l’adolescent est défini comme celui qui est dans l’adolescence). Les divergences apparaissent au sujet de l’appartenance catégorielle. Le PR indique uniquement le substantif adolescent. Le TLFi et le GLLF reconnaissent adolescent-ADJ mais, pour le TLFi, c’est l’emploi secondaire, là où le GLLF conserve le traitement des dictionnaires anciens (adolescent est d’abord un ADJ). Enfin, le TLFi est le seul à observer que adolescent insiste sur les transformations corporelles et psychologiques importantes chez l’individu, intervenant avant l’âge adulte.

    22À propos du sémantisme d’adulte, les dictionnaires contemporains insistent sur l’aspect accompli, mature de l’individu, et cela du point de vue physique et moral. C’est aussi peut-être la raison pour laquelle le TLFi l’oppose à l’adolescent (et non pas à enfant) qui qualifie l’individu en croissance. En FM pourtant, il faut le souligner, le premier sens attribué à adulte est celui qui s’applique au monde vivant. Ce n’est qu’en deuxième temps qu’il est signalé comme relatif aux humains, désignant les individus parvenus au terme de leur croissance. Adulte semble être le seul NA qui n’a pas un correspondant morphologique de N de période d’âge. Le terme le plus répandu étant l’âge mur (qui existait déjà depuis l’AF), aujourd’hui on assiste à une vraie « recherche dérivationnelle » pour nommer cette période de la vie d’un être humain. Nous avons enregistré, au fil de nos lectures, plusieurs variantes, dont aucune ne figure dans les dictionnaires. Nous avons relevé quatre dérivés formés sur adulte – adultence, adultance, adultesse, adulité – et un formé sur maturité – maturescence (cf. ci-dessous).

    23Le vieillard dénote l’individu qui se trouve dans la dernière phase de sa vie. Force est de constater que le terme a moins de « vitalité » en FM. La forme féminine vieillarde ne s’emploie plus aujourd’hui. On peut attribuer au suffixe -ard une connotation plutôt péjorative (thésard, smicard,...), mais le NA continue à être employé malgré l’existence en plus de personne âgée (notons que âgé est synonyme de vieux) et seniors (étant donné qu’il s’agit plutôt d’une catégorie socio-culturelle, l’usage pluriel prédomine). Enfin, dans un registre familier, on parle des vieux (un vieux, une vieille) qui peuvent aussi recevoir une valeur hypocoristique (ma vieille, mon vieux) mais sont généralement ressentis comme des termes péjoratifs. Il en va de même avec le N de période d’âge – la vieillesse. Plusieurs euphémismes permettent d’atténuer un sens ressenti comme négatif – troisième âge, quatrième âge. C’est peut-être le moment de signaler que, si notre choix est d’inclure dans l’objet d’étude vieillard plutôt qu’un autre terme disponible, c’est surtout pour des raisons d’usage euphémistique, qui consiste dans l’« évitement du terme propre » (Nyckees 1998, 116). L’euphémisme étant le résultat d’une cause particulière de changement sémantique (pour des raisons de préservations d’une certaine civilité ou des règles de bienséance), nous avons préféré « sauver » ce NA, d’autant plus que son emploi n’est pas ressenti comme vieilli aujourd’hui. Nous voyons deux types d’arguments en ce sens : primo, l’analyse syntaxico-sémantique montrera que vieillard ne peut pas être systématiquement remplacé par ses « concurrents euphémistiques » et, secundo, il continue d’être employé dans les textes de presse.

    1.2.1.2. Les trames définitoires : synthèse

    24L’analyse du traitement que les dictionnaires réservent aux NA permet de dégager un certain nombre de régularités : 1) les dictionnaires mettent en relation les NA avec les N de période d’âge correspondants ; 2) enfant est constamment identifié comme étant polysémique ; 3) les dictionnaires insistent sur le fait que certains NA, notamment bébé et adulte, peuvent dénoter des référents non humains : bébé phoque, lion adulte ; 4) parfois certaines observations portent sur la connotation sociale que peuvent avoir les NA14 ; 5) pour certains termes, les dictionnaires indiquent des emplois affectifs ou péjoratifs. À ce propos, il convient de distinguer deux cas de figures, bébé étant le premier exemple. Il peut être employé comme un appellatif hypocoristique comme dans l’exemple suivant :

    (4) - Et toi… mon bébé… mon gros bébé… le seul gros bébé à sa petite femme… Na !… Ce qu’ils avaient l’air stupide tous les deux ! (Mirabeau, Journal d’une femme de chambre, 1900 : 35, TLFi)

    25Le deuxième cas concerne celui où un terme dénotant une phase de vie peut être prédiqué d’un individu qui n’est de toute évidence pas ou plus dans cette phase. En fonction du contexte, l’effet de sens produit peut être soit dépréciatif (5), soit plutôt appréciatif (6) :

    (5) Quel enfant/bébé/adolescent (cet homme) !
    (6) Il se comporte comme un adulte !

    26La plupart du temps on attribue des traits d’ordre psychologique et/ou comportemental15, caractéristiques pour une tranche d’âge, à un individu qui ne s’y trouve pas. On peut penser que la métaphore fonctionne dans les cas où une opposition sémantique existe à la base (comme l’opposition « jeune »/« adulte » dans (5)). Or, on peut très bien concevoir l’énoncé Arrête de faire le bébé ! adressé à un enfant. En bref, à chaque phase d’âge sont associées des caractéristiques cognitives et/ou perceptuelles saillantes qui servent de support aux procédés métaphoriques.

    27Deux techniques, bien connues, sont utilisées principalement dans les définitions – la définition morphosémantique et la définition par classe inclusive. La première apporte une information sur la formation du mot qui facilite sa compréhension. La deuxième, appelée encore « définition par le genre prochain », « consiste à désigner la classe générale à laquelle appartient le mot défini et à spécifier ce qui le distingue des autres sous-classes de la même classe générale » (Niklas-Salminen 1997, 103). Même si, de prime abord, les définitions des dictionnaires semblent tout à fait cohérentes, une fois mises en relief, elles peuvent réserver des surprises et soulever bien des questions.

    28Jusqu’à présent, nous nous sommes occupée des définitions lexicographiques de certains substantifs référant aux phases majeures de la vie humaine. En les examinant de plus près, nous observons quelques régularités qui les rapprochent d’autres mots signifiant l’âge. Parmi ces derniers, on distingue, d’un côté, des N comme homme, femme, fille, garçon, fillette, garçonnet (qui sont organisés autour du couple sémique du sexe mais qui ont un sème [±âgé]) et, de l’autre côté, des N dérivés des adjectifs numéraux et qui signifient l’âge de manière purement quantitative : les dérivés en -aire (trentenaire, quadragénaire, quinquagénaire, octogénaire, etc.).

    29Fillette et garçonnet illustrent la définition morphosémantique. On reconnaît facilement le sens de la base modifiée – « petite fille », « petit garçon ». Le cas des dérivés en -aire est identique : « celui qui a n ans », où n est le nombre indiqué par la base. Cependant ce type de définition n’est pas pertinent pour les mots monomorphématiques comme enfant, bébé, ... qui seront définis par leur genre prochain, c’est-à-dire en indiquant la classe englobante à laquelle ils appartiennent. Un regard rapide sur les définitions (Tableau 4) suffit pour faire ressortir les substantifs et les locutions récurrents qui désignent les classes inclusives des NA (enfant, être humain, être vivant, homme, personne) d’une part, et les paraphrases définitoires (« celui ou celle qui est dans l’âge de », « jeune x ») souvent suivies de relatives explicatives.

    30La circularité des définitions est (malheureusement) une des régularités présentes : l’adolescent est « celui qui est dans l’adolescence », l’enfant est un « être qui est dans l’enfance ». Les relatives ont le même rôle que celui dans les dictionnaires anciens : indiquer la place de l’âge en question par rapport à l’âge qui précède ou suit. Même pour les N comme trentenaire, quinquagénaire, octogénaire etc., hormis le fait qu’ils sont dérivés d’une base numérale, les dictionnaires ont recours essentiellement à deux paraphrases : « personne âgée de x à y ans » et « celui/celle dont l’âge est compris entre x et y ans ». Ce point est important, parce que ces paraphrases instaurent une relation d’ordre entre les items, tout en les situant sur une échelle numérique (le nombre d’années vécues).

    1.2.2. Observations supplémentaires

    1.2.2.1. Lexique spécialisé autour de l’âge

    31L’environnement et les changements socioculturels ont indubitablement une incidence sur la vie des individus. En ce sens, le vocabulaire relatif à l’âge connaît une expansion qui va de pair avec le développement de certains secteurs (p. ex. médical), la langue enregistrant les spécifications sémantiques reflétant les réalités sociales. En témoigne le nombre de dérivés savants, notamment dans le domaine médical, cf. les exemples ci-dessous, tirés du TLFi. Dans ces définitions, l’âge est le pivot autour duquel se construit le vocabulaire – les N de professions et les N de professionnels, les N de maladies et les N de déviances sexuelles, etc. Ajoutons aussi les N retraité, patriarche, doyen qui dénotent des réalités sociales dont le critère définitoire est aussi l’âge de l’individu en question.

    • pédagogie : Science de l’éducation des jeunes, qui étudie les problèmes concernant le développement complet (physique, intellectuel, moral, spirituel) de l’enfant et de l’adolescent ;
    • pédiatrie : Branche de la médecine qui a pour objet l’étude, le diagnostic, le traitement, la prévention des maladies infantiles et la protection de l’enfance ;
    • pédodontie : Branche de l’odontologie s’occupant particulièrement des maladies, de la thérapeutique et de la restauration des dents des enfants, ainsi que des méthodes prophylactiques et du traitement des malformations dento-maxillaires (Courtois 1972) ;
    • pédologie : « Étude de l’enfance sous tous ses aspects » (Méd. Biol.t. 3, 1972) ;
    • pédophile : Personne éprouvant une attirance sexuelle pour les enfants (d’apr. Carr.-Dess. Psych. 1976) ;
    • pédophilie : Attirance sexuelle pour les enfants ;
    • pédobaptisme : « Doctrine favorable à la pratique du baptême des enfants » (Dess.1980). ;
    • pédopsychiatrie : « Psychiatre pour enfants et adolescents » (Lafon, 1969) ;
    • pédopsychiatrie : « Branche de la psychiatrie consacrée à l’étude et aux soins des troubles mentaux de l’enfance » (Thinès-Lemp. 1975) ;
    • gériatrie : méd. Branche de la gérontologie qui étudie et soigne les maladies propres à la vieillesse, et qui tente, par des traitements divers, de retarder les effets de la senescence ;
    • gérontologie : méd. Branche de la médecine qui étudie le processus biologique du vieillissement et qui tente de résoudre les problèmes psychologiques, sociaux ou économiques des personnes âgées.

    32Un deuxième fait non négligeable est l’existence de toute une série de locutions, voire d’expressions figées ayant trait à l’âge. Entre autres : s’habiller jeune, parler jeune, vieille fille16, ... La plus grande partie désigne toutefois des réalités sociales :

    (7) Mode/ jeux/ rayon/ secteur/ littérature/ prix enfant
    (8) Mode/ jeux/ rayon/ secteur/ littérature/ prix adulte

    33La même remarque peut être faite pour les termes d’adresse, qui diffèrent en fonction de l’âge, mais surtout en fonction du statut familial et/ou social de l’individu : madame/mademoiselle, jeune homme/monsieur17. Dans les synchronies antérieures de la langue, on devait aussi prendre en compte les titres (p. ex. demoisel).

    1.2.2.2. Néologie en matière d’« âge »

    34Jusqu’à présent nous avons vu que les définitions lexicographiques suggèrent une relation d’ordre entre les NA (cf. trames définitoires). Aujourd’hui, on constate l’apparition de nouveaux termes dénotant des phases qui viennent s’intercaler dans la liste de NA. On parle ainsi d’adulescence – un mot valise qui a pour origine le langage commercial anglo-saxon désignant un nouveau groupe de consommateurs (il en est de même en anglais : kidulthood est la contraction de kid et adult, et suffixe -hood, qui permet de former des N abstraits exprimant le statut ou l’état acquis). Les adulescents présentent toutes les caractéristiques de l’adolescence, qui sur le plan sociologique et anthropologique se définit :

    … comme le moment d’apprentissage de l’autonomie (la jeunesse étant l’âge d’accès progressif à l’indépendance). Il s’agit pour les adolescents de définir l’équilibre des liens qu’ils tissent avec leurs pairs, leur milieu familial et l’environnement scolaire, tout en construisant leur identité personnelle (Galland 2010, 9)

    35sauf qu’ils ne sont plus dans une phase de croissance (en général les adulescents ont entre 20 et 30, voire 35 ans).

    36Une deuxième catégorie qui vient faire sa place au sein des NA est celle des enfados18. Il s’agit d’une création relativement récente, qui, toujours par un procédé de contraction, désigne un groupe d’individus qui se situent à la frontière entre la fin de l’enfance et le début de l’adolescence (entre 8 et 13 ans). Encore une fois, ce terme vient dénommer un véritable fait de société. Ainsi :

    (9) Corinne Destal, de l’université de Bordeaux, a étudié les représentations sexuées à destination des fillettes dans les magazines. Dès 8-10 ans, elles lisent la presse ado, Girls, Star Club, Muteen, destinées au 15-18 ans. Dans cette presse, qui « met le corps sur un trône », l’hypersexualisation passe par une éducation précoce à la séduction, des codes sexy, des clips à l’érotisation démonstrative. (Blog de F. Joignot, LM, 06/05/2012)

    1.3. Bilan de section

    37En guise de bilan de cette première section lexicographique, il est important de noter que, depuis leur origine, les NA dénotaient des individus qui se trouvaient dans des périodes saillantes de leur développement. Les changements sémantiques liés au sens d’âge que nous avons constatés, se décrivent surtout en termes quantitatifs (en nombre d’années, donc de découpage en phases) plutôt que conceptuels (enfant a toujours désigné un individu « au début de sa vie »). Toutefois, leur définition, voire leur existence, est contrainte ou provoquée par des facteurs extralinguistiques, plus précisément socio-culturels.

    2. Analyse morphologique des NA

    38Du point de vue formel, les NA sont des N simples et, rarement, certains d’entre eux entrent dans des compositions nominales (pèse-bébé). Nous examinons successivement leurs caractéristiques dérivationnelles et flexionnelles.

    2.1. NA / N période d’âge (enfant/enfance)

    39Nous avons déjà remarqué que les items de notre échantillon de NA forment des couples morphologiquement apparentés avec des N qui renvoient aux périodes d’âge respectifs : (petit) enfant /(petite) enfance, adolescent / adolescence, adulte / [adultence, adultance, adulité, adultesse], vieillard / vieillesse.

    40En complément à ce que nous avons déjà noté pour la paire dérivationnelle adolescent/adolescence, ajoutons que adolescence vient d’un surdérivé nominal adolescentia, lui-même construit sur le participe présent latin. Selon Huot (2005, 198-202), cela explique la stabilité de l’appartenance catégorielle des termes en -ence (qui bénéficient d’un traitement uniforme par les dictionnaires qui les reconnaissent comme étant des substantifs), tandis que celle des N en -ent est plus fluctuante. Huot fait l’observation que, parmi les dérivés savants en -ence, on peut isoler une classe particulière d’une quarantaine de mots ayant la particularité d’avoir une suite -(e)sc qui s’intercale entre ce qui apparaît comme la racine lexicale et le suffixe -ence (repérable également dans les termes en -ent parallèles). Cette suite correspond au suffixe latin ayant la forme -sc-, susceptible d’être adjointe aux prédicats verbaux et de produire ainsi de nouveaux verbes à valeur inchoative. Andrieux & Baumgartner (1983) indiquent que la dénomination d’« inchoatif » a été empruntée aux grammaires des langues anciennes, et qu’en FM, elle s’applique aux V issus phonétiquement des V latins inchoatifs en -sco19. Si l’on compare les deux couples enfant/enfance et adolescent/adolescence, dans les deux cas, à l’origine, un V latin désigne des « actions » spécifiques aux deux âges (« parler », « grandir »). Sur ces bases verbales ont été formés deux dérivés nominaux, qui sont respectivement infantia et adolescentia. La différence principale tient à ce que, pour adolescent/adolescence, on attribue au suffixe latin -escent/-escence une valeur inchoative :

    Infare (V)→ infans (ppr.)→→ enfant (N)
    → infans (ppr.)→ infantia (N)→ enfance (N)
    Adolescere (V)→ adolescens (ppr.)→→ adolescent (N)
    → adolescens (ppr.)→ adolescentia (N)→ adolescence (N)

    41Ainsi le couple adolescent/adolescence s’inscrit clairement dans le groupe de dérivés savants à valeur inchoative tels que florescent/florescence, déliquescent/déliquescence qui se paraphrasent par « celui qui est en train de grandir, de devenir adulte », « qui est en train de se désagréger », « qui est en train de fleurir ». Huot va jusqu’à dire que « c’est sans doute cette valeur inchoative qui a assuré le maintien de ces termes dans le lexique français » (2005, 202). En tout cas, cette suffixation savante a conservé son interprétation inchoative en FM.

    42Toutefois, si de point de vue extralinguistique, l’enfance, au même titre que l’adolescence, est une période pendant laquelle on grandit, et même si les deux NA sont formés sur une base verbale au départ, ils ont un statut cognitif différent. Enfant n’a jamais bénéficié d’une interprétation inchoative et, contrairement à adolescent qui lui, porte le sens de « en devenir », n’a pas été conceptualisé comme dénotant l’individu dans une phase « en progression ».

    43Plus haut nous avons fait remarquer que, depuis l’Antiquité, on désignait l’âge correspondant à adulte par l’adjonction de différents ADJ au terme âge : âge adulte, âge mur, âge viril. Aujourd’hui, l’usage semble hésiter entre adulité, adultance, adultesse (relevés sur le web et dans des magazines (Psychologies, Sciences Humaines)), adultence20 et maturescence. Plusieurs suffixes entrent donc en concurrence : -ence/-ance peuvent former des ADJ exprimant de façon abstraite une qualité, soit former des N indiquant une période (TLFi). Nous penchons plutôt vers la deuxième explication, en rapprochant le dérivé ainsi obtenu par analogie avec adolescence. Une deuxième recherche lexicale par analogie se fait avec adultesse, où le suffixe -esse, aisément repérable, renvoie à une qualité propre à une personne, son état physique ou encore une particularité sociale (vieillesse, jeunesse, richesse). Le suffixe le moins attendu est peut-être -ité dans adulité, parce que, généralement, il sert à former des N inanimés. Toutefois on peut expliquer la création lexicale, d’une part, par son sens « le fait d’être adulte » (remarquons qu’il n’est plus question de période mais d’un fait accompli), et, d’autre part, par la forte productivité du suffixe en FM (l’occurrence a été relevée sur le web). Enfin, concernant maturescence, il a été employé déjà en 1989 par Donfut, création que l’auteur justifie explicitement comme étant « par analogie à adolescence ».

    44Enfin, aussi bien vieillard que le N de période correspondant – vieillesse –, sont formés sur vieil. Le suffixe -esse sert à former des substantifs sur une base adjectivale en exprimant la qualité dénotée à un degré plus abstrait. Dans ce sens, vieillesse peut être apparenté à d’autres substantifs qui expriment des qualités propres à un individu, notamment l’« état physique d’une personne » (TLFi) : faiblesse, ivresse, jeunesse.

    2.2. Caractéristiques flexionnelles des NA

    2.2.1. Variation en nombre

    45Les NA forment leur pluriel suivant la règle générale d’adjonction d’un -s à la base : bébé/bébés, enfant/enfants, adolescent/adolescents, adulte/adultes, vieillard/vieillards21. Sur le plan sémantique, en FM, le pluriel invite à une interprétation de « groupe socioculturel », notamment dans un registre journalistique, juridique ou médical :

    (10) Dans la vraie vie, les enfants atteints de ces troubles de l’apprentissage – les estimations font état d’un enfant par classe – connaissent des parcours peu ou prou similaires mais n’ont pas tous la chance d’être dépistés. (2002-04-15. LP)
    (11) Les adolescents de treize ans et plus représentent une tranche d’âge difficile qui veut se démarquer de la littérature jeunesse sans être forcément capable de passer sans transition à la littérature adulte et qui souvent abandonne la lecture au profit d’autres activités. (2002-06-06. LM)
    (12) Mais à un ouvrier, à une ouvrière, c’est interdit. Même une femme de ménage n’a pas le droit : sa patronne ne lui donne pas de travail si elle a son bébé avec elle. Admettre les bébés sur les lieux de travail, ce serait la véritable révolution sociale. Mais il faudrait que les adultes supportent la vie. (Fr. Dolto, 1985, La Cause des enfants, 437)

    46Cette valeur « sociale » a été enregistrée par les dictionnaires depuis 1970 pour les ados et, depuis 2005, pour les seniors.

    2.2.2. Variation en genre

    47Une des caractéristiques des NH par rapport aux N [-animés] est que leur genre peut varier en fonction du genre naturel (pour plus sur cette opposition, cf. Arrivé (1996)). Ainsi, il se trouve que, souvent, le genre pour les animés et plus particulièrement pour les humains, n’entraîne pas de discrimination sémantique, là où, pour les N [-animés], le genre grammatical est un discriminant formel (le tour de France/la tour de France). Contre toute attente qui voudra que le genre grammatical des NA a plus de chance de correspondre avec le genre naturel des référents (et de ne pas être attribué de manière arbitraire), on observe différents cas de figure.

    48Adolescent(e) est parmi ceux dont le genre grammatical correspond au genre naturel. La formation se fait selon le mode régulier par l’adjonction de -e final22. Auparavant, l’opposition s’appliquait aussi à vieillard/vieillarde.

    49Enfant et adulte sont des N épicènes. La langue n’enregistre pas de différence formelle de genre et le genre grammatical est indiqué par le déterminant : un/une enfant, un/une adulte23. Voici un exemple emprunté à Grevisse (2007, 634) où enfant est employé au masculin, même s’il reprend un N au féminin :

    (13) Je me souviens seulement d’avoir nagé assez longtemps avec l’enfant cramponné [= une petite fille de cinq ou six ans] à mon cou. (Gide, Les faux monnayeurs, 7)

    50Enfin, bébé (ainsi que nourrisson) est l’exemple d’un dernier cas de figure où la langue fait totalement abstraction du genre naturel et ne retient qu’un genre grammatical, en l’occurrence le masculin.

    (14) Et vous n’imaginez pas à quel point l’attitude des parents et de l’entourage est différente face à un bébé fille et à un bébé garçon, affirme la psychologue. (2004-01-30. LM)

    51Notons que le genre pour les NA n’est jamais marqué par un changement lexical.

    52Élargissons l’étude flexionnelle des NA. Nous allons prendre, à titre d’illustration et de comparaison, les N enfant, fille, garçon. Partant du fait que enfant est un N épicène et que c’est notamment le sème [genre] qui différencie fille et garçon, nous nous sommes demandée si, de la même manière, l’[âge] sera, dans un cas, un sème générique (et donc définitoire), et un « sème spécifique » (pour reprendre la terminologie de Rastier (1991)) dans l’autre. L’analyse sémique peut fournir une amorce de réponse puisqu’on peut déterminer les sèmes saillants dans les deux cas. De même, dans un contexte énonciatif, l’analyse sémique permettra l’interprétation par détermination du sème activé. À notre avis, entre les deux cas, le genre n’est pas seulement une « affaire de sèmes ».

    53Un travail de recherche très bénéfique sur le genre sémantique a été fait par Champagnol24. À partir de quatre expériences, il traite deux niveaux de problèmes morphologiques. L’un est de savoir si les deux types de marquage du genre et nombre en français (c’est-à-dire la spécialisation lexicale et la suffixation) entraînent des traitements différents. L’autre est de vérifier si les suffixes de genre et de nombre sont placés à des niveaux différents dans un modèle de flexion lexicale. Pour ce qui est du genre, ses résultats démontrent, grosso modo, que la catégorie est traitée par les sujets avec une certaine facilité, même si le mode lexical (garçon/fille) est traité plus rapidement que le mode morphologique (ami/amie). Il semblerait que toute la différence soit dans la mobilisation cognitive nécessaire pour la reconnaissance et la détermination du genre. De fait, pour les N dont le genre est formé par suffixation, il y a une activation simultanée des deux genres, féminin et masculin. De la même façon, quand on demande aux sujets de faire une transformation du genre, les sujets sont plus lents. Or, cet effet n’est pas observé pour les mots lexicalisés, ce qui prouve que pour des N comme fille/garçon, vache/taureau, le seul genre activé est le genre lexical. Autrement dit « … des mots comme cheval – jument, garçon – fille, etc., ne catégorisent pas selon le genre, comme le font des mots comme ami – amie, étourdi – étourdie, etc. » (cf. Pinon & Champagnol 1989, 54).

    54Mesurons à présent les conséquences de cette étude pour notre sujet. Le corollaire principal des résultats de Pinon & Champagnol est que, dans le lexique, un terme « sexué » du genre dérive d’un terme « neutre ». Dans ce cas, le couple ami/amie sera le produit « fléchi » du superordonné ami25. En deuxième lieu, ces études laissent entendre que des mots comme fille/garçon seront en quelque sorte « encodés » dans le lexique, par opposition aux mots fléchis qui ne seront pas des entrées en tant que telles dans le « lexique mental » des locuteurs. Sans aller plus en avant dans la discussion du travail de Pinon & Champagnol étant donné que ce n’est pas l’objet de ces lignes26, soulignons que, d’après les conclusions, si pour les dérivés morphologiques on peut ne pas avoir une réalisation lexicale du terme superordonné, ce n’est jamais le cas pour les termes lexicalisés. Autrement dit, la reconnaissance du genre ami/amie est tout à fait différente que celle entre fille/garçon, parce que, dans le premier cas, on pourra identifier un élément « neutre » qui servira de base dérivationnelle – ami ; en revanche fille/garçon ne sont pas les « dérivés sexués » d’un terme neutre enfant :

    … les mots comme garçon, fille ; cheval, jument etc., apparaissent comme des vraies entrées du lexique mental. Le trait sexe mâle ou sexe femelle attaché à ces mots n’y est pas représenté comme instance d’une catégorie, mais comme membre d’une liste de traits sémantiques, attachable à l’entrée, sans statut particulier par rapport à d’autres traits sémantiques, par exemple pour le mot enfant : humain, jeune, aime jouer, ... sexe mâle, etc. (ibid., p. 542)

    55L’analyse de Pinon & Champagnol porte sur le genre sémantique de la triade enfant-garçon-fille, en limitant l’expérience à la reconnaissance de la formation lexicale. Malgré l’apport de ce travail pour notre réflexion, nous pensons que ces données doivent être complétées par une étude qui prend dans son champ d’investigation le troisième procédé de formation du genre en français – absence de marquage formel27. Cela pourra apporter un peu plus de clarté sur l’effort cognitif nécessaire (on saura si le travail de catégorisation est identique pour un garçon/une fille et pour un/une enfant) et par conséquence rendra plus explicites les « raisons » de lexicalisation (qu’est-ce qui régit l’équilibre entre l’économie des procédés morphologiques et l’inflation lexicale ?). Retenons le fait que l’analyse de Pinon & Champagnol refuse de considérer enfant comme le terme qui subsume le couple fille/garçon et remarquons que les observations faites par les auteurs ne sont valables que si l’on raisonne du « côté du genre ». Si le raisonnement similaire du « côté de l’âge » reste à faire, ce travail dépasse nos objectifs ici.

    3. Analyse syntaxico-sémantique des NA

    56Cette troisième section, consacrée à l’étude syntaxico-sémantique de l’échantillon de NA, a pour objectif de mettre en évidence les tendances dans leur fonctionnement à partir de l’analyse de notre corpus. Quatre sous-sections seront dédiées respectivement à l’examen de l’appartenance catégorielle des NA, à l’étude de leur détermination, à la nature de leur modifieurs et, enfin, aux interprétations qu’ils sont susceptibles de véhiculer en tant que N2 dans les syntagmes binominaux (de type lit d’enfant).

    3.1. Identité catégorielle des NA

    57L’étude lexicographique a montré qu’il existe des divergences concernant le traitement catégoriel des NA par les dictionnaires. L’étude de cette variation morphosyntaxique présente une difficulté parce que, objectivement, elle n’est réalisée que sur le plan syntaxique. Dans le cas des NA, il s’agit d’une conversion (on parle aussi de dérivation impropre, transfert, transposition, translation), le passage d’une catégorie à l’autre ne présente aucune marque formelle. Il est important de jauger l’apport du « filtre catégoriel », autrement dit, la question est de savoir ce qui change entre l’emploi d’un NA en tant qu’ADJ et en tant que substantif. Investir ce terrain est d’autant plus important, qu’il semble que le statut même d’« adjectif substantivé » ou de « substantif adjectivé » soit instable :

    Le caractère de cette dérivation morphologique impropre semble non seulement ne pas comporter les marques « propres » de la dérivation, à savoir les marques affixales, mais également de ne doter les termes qui y sont soumis que d’un mode d’existence précaire, non identique à celui dont disposent un N dérivé d’un ADJ ou un ADJ dérivé d’un N par affixation : c’est seulement dans le cas de la dérivation impropre qu’on parle d’« ADJ substantivé », et non pas dans le cas d’un N à base ADJ, tel que élégance, dérivé d’élégant, gaucherie dérivé de gauche, etc. (Kerleroux 1996, 118)

    58En adoptant l’hypothèse que les catégories grammaticales ont une structure prototypique (Croft 1990, Goes 1999), et en postulant qu’elles doivent être déterminées sur des critères morphosyntaxiques, syntaxiques et sémantiques, notre étude questionne de manière plus ou moins directe leur fondement sémantique. La remarque suivante de Wierzbicka est essentielle à nos yeux :

    … it seems to me that if some “quality concepts” acquire a nominal designation, instead of an adjectival one, there must be a good SEMANTIC (sic) reason for it. And if one “quality concept” acquires two designations, one nominal and one adjectival, it is not because the part-of-speech status doesn’t matter, semantically, but because the concept in question splits into two, related, but not identical concepts, one of which is semantically more suites of being designated by a noun than by an adjective (Wierzbicka 1988, 465-466)

    59Il est communément admis qu’un ADJ dénote une propriété, et que les substantifs doivent être vus comme étant des faisceaux de propriétés. Il suffit de penser à un exemple presque au hasard – blonde dénote la couleur de cheveux d’une femme vs une blonde, qui peut vouloir dire aussi autre chose (une femme sulfureuse, pétillante, coquette, voluptueuse, et d’après certaines blagues pas très intelligente…). Goes observe à ce propos :

    Du point de vue sémantique, on constate que dans chacun des cas, un seul trait dominant d’un objet, ou d’une classe, a été sélectionné pour le désigner. Ainsi, l’adjectif désigne un type de personnes (les avares, les blondes, les brunes, les timides, les français, les anglais, les communistes), d’animés (les amphibiens, les carnivores), ou d’objets (les dirigeables, les présidentielles). Pour les [+humain] et les [+animés], ce trait est de préférence permanent : *un enrhumé ou sinon très voyant : un blessé, un malade. (1999, 143)

    60Nous n’adhérons que partiellement à l’observation de Goes. En tout cas, elle demande quelques remarques. L’emploi d’un ADJ suggère une propriété, contrairement à un substantif qui en suggère au moins deux (Wierzbicka 1988). Par exemple, l’ADJ timide renvoie à la propriété d’être timide et le substantif (un) timide est porteur au moins de deux traits : le fait d’être timide et fait d’être animé. Donc Goes a raison de constater qu’avec le substantif on envisage le référent sous une lecture « type » (dans le sens de l’anglais kind dont les traductions françaises type, sorte, espèce restent approximatives), mais il nous semble que différents facteurs expliquent la promotion d’un ADJ vers le rang d’un substantif. Si, au départ, nous avons exactement le même processus pour malade > un malade et blonde > une blonde (uniquement au sens de femme blonde), la compréhension d’une blonde dépend de facteurs socio-culturels (il n’est pas sûr que partout dans le monde, une blonde signifie autre chose qu’une femme qui est blonde). Il n’en va pas de même avec un malade. Même si, dans les deux cas (ou même – dans tous les cas), on sélectionne un trait saillant (nous ne sommes pas sûre qu’il doit être de préférence permanent, comme le dit Goes, encore faudra-t-il savoir ce que l’on entend par permanent), avec un malade28 on n’a pas cette dimension socio-culturelle. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Wierzbicka  :

    I think that, generally speaking, an adjective can be used as a noun if, for cultural reasons, the property described by this adjective is seen as constituting “a type”. (Wierzbicka 1988, 469)

    61En nous appuyant sur les données de notre corpus, nous allons étudier le comportement des NA selon une grille de critères permettant de décider de l’appartenance d’un item à la catégorie adjectivale (Goes 1999, 2004) : critère de variation morphologique, la récupération d’un substantif support, la position des NA de jouer le rôle d’épithète, enfin leur compatibilité avec le procédé de gradation. Précisons que, par commodité, nous continuons d’utiliser l’abréviation NA29, mais nous ferons la distinction entre les emplois nominaux et adjectivaux des différents items (notés respectivement S-[âge] et ADJ-[âge]).

    3.1.1. Critère morphologique

    62Étant référentiellement non autonomes, les ADJ héritent leur genre et nombre du N qu’ils qualifient (un homme blond, une femme blonde, des femmes blondes). Parmi les NA, seul adolescent est susceptible de varier en genre, et les deux formes sont identiques aussi bien en emploi substantival qu’adjectival :

    (15) Un/une adolescent(e)
    (16) Fils adolescent/fille adolescente
    (17) Les adolescent(e)s
    (18) Le développement des garçons adolescents/filles adolescentes

    63Adulte présente un cas similaire dans la mesure où sa variation en nombre est identique en tant que N et ADJ (adulte étant épicène, il ne varie pas en genre) :

    (19) Un homme adulte/les hommes adultes
    (20) Un adulte/les adultes

    64Le critère de la variation morphologique se révèle inopérant pour les autres NA. Pour adolescent et adulte il confirme leur double appartenance catégorielle enregistrée par les dictionnaires. Toutefois, l’examen plus approfondi nous permettra de positionner les NA sur l’axe qui relie le domaine nominal et adjectival.

    3.1.2. Récupération d’un substantif support

    65Quand un ADJ est en emploi substantival, c’est-à-dire quand il reçoit un élément translateur (Goes 1999, 139), il gagne en autonomie référentielle et perd ses capacités à être gradable. Autrement dit, il bénéficie d’une plus grande stabilité référentielle, justement parce que syntaxiquement il acquiert le « rang » de substantif. Or, dans la mesure où l’item garde les caractéristiques principales de sa catégorie d’origine lors de cette distorsion catégorielle (Kerleroux 1996, Goes 1999), normalement, la récupération d’un « support » référentiel doit rester possible pour l’ADJ. Ce critère syntaxique isole clairement bébé, enfant et vieillard en tant que S-[âge] :

    (21) Il insinue ses langues salées dans les sables avec des soupirs mouillés. Il voudrait parler. Il cherche ses mots. C’est un bébé qui balbutie dans son berceau. (Tournier M., Le Médianoche amoureux, 1989, 31-33)
    → *c’est un garçon/individu/être humain bébé dans son berceau
    (22) Artur est un enfant remarquable, il a de grandes capacités et nous avons un réel plaisir à les développer. (2004-02-11.LP)
    → * Arthur est un garçon/individu enfant remarquable…
    (23) Sur le mur du fond, un grand dessin à la plume représente Rémi Rorschash lui-même. C’est un vieillard de grande taille, sec, à tête d’oiseau. (Perec, G., La Vie mode d’emploi : romans, 1978, 70)
    → *C’est un homme/individu vieillard

    66En revanche, adulte se comporte comme un ADJ :

    (24) Un adulte → un homme adulte / une adulte → une femme adulte
    (25) La Sirène rouge racontait l’épopée rocambolesque de deux héros : un [homme] adulte de 33 ans, Hugo, et une gamine surdouée de 12 ans, Alice, pourchassés à travers l’Europe par une bande de tueurs (2004-02-12.LM)

    67Pour adolescent les choses sont plus subtiles. Il sera incongru de dire que, dans le SN un adolescent, on ne peut pas voir le support [+humain] un garçon adolescent. Ainsi (26) peut devenir (27) :

    (26) Mohammed était un adolescent « timide réservé, sans histoire, qui devait entrer en 3e », soupire son oncle Xavier (2004-08-29.LM)
    (27) ?Mohammed était un garçon adolescent « timide réservé, sans histoire, qui devait entrer en 3e », soupire son oncle Xavier

    68Par contre, nous pensons que cette récupération est beaucoup moins « naturelle » que ce n’est le cas avec adulte. Quelques exemples montrent que restaurer le substantif support peut être mal venu dans le cas d’un SN expansé, comme dans (28) et (29), et qu’il est beaucoup plus difficile avec un DET zéro (30) ou avec un référent déjà introduit dans le contexte (31) :

    (28) Âgé de 59 ans, il est poursuivi pour « agressions sexuelles sur mineurs par personne ayant autorité », viols à l’encontre d’un adolescent égyptien de 16 ans qui vivait à son domicile parisien et « obtention indue d’un document administratif », à savoir un visa pour le mineur en question (2002-07-05.LM)
    → *un garçon adolescent égyptien de 16 ans
    (29) Or la France a beaucoup de retard dans ce domaine : les centres d’éducation spécialisée sont rares, l’adolescent autiste lorsqu’il devient adulte bascule dans les services de psychiatrie pas toujours adaptés à ses besoins. (2003-05-23.LP)
    → ?? le garçon adolescent autiste
    (30) « Mais lorsqu’il grandit et devient adolescent, son corps lui-même se met à faire défaut » rappelle Jean-Luc Surdes, maître de conférences à L’université Toulouse-Le Mirail et psychologue clinicien à l’hôpital de La Grave (2003-07-09.LM)
    → *garçon adolescent
    (31) De retour sur terre, l’adolescent a passé un B.E.P de mécanique navale. (2004-12-01.LP)
    → *le garçon adolescent

    69Ce critère doit être néanmoins nuancé, parce qu’on doit remarquer que, même si la récupération du support se fait de façon beaucoup plus évidente pour adulte, elle semble contrainte par le registre d’énonciation. Dans l’exemple suivant, de contexte juridique :

    (32) Les mineurs doivent être accompagnés d’un adulte (2003-04-25.LP)

    70le support récupéré doit être personne ou individu plutôt que homme (même au sens générique : ?? Les mineurs doivent être accompagnés d’un homme adulte). De même, dans les registres médicaux, le support sera plutôt individu/personne (adulte) que le terme sexué (femme/homme) sauf si, bien sûr, la précision est discriminante (la taille d’une femme adulte, la dimension du crâne d’un homme adulte).

    71Il existe aussi des cas où adulte est obligatoirement en position d’ADJ épithète, sans possibilité d’omission du substantif support (il s’agit d’un cas marqué, le féminin, où, sans le substantif support, adulte n’est pas à même d’assumer la marque de genre requise par le contexte). Autrement dit, contrairement à adolescent, adulte n’accède pas toujours à la substantivation :

    (33) Que la faiblesse devient force quand naît la conscience. Et que de cette force consciente doit naître la femme adulte. (G. Halimi, 1992, La cause des femmes, 3-4)

    72Cette incapacité, due à sa nature morphologique en tant qu’épicène, peut enfin provoquer une perte sémantique et entraver la cohérence textuelle :

    (34) Il n’y avait pas de meilleure élève à l’école du village et même dans tout le canton, à ce qu’on disait. Elle avait à douze ans un sérieux de femme adulte. Son petit visage d’une pureté angélique aurait pu passer pour excessivement grave sans la fragilité qui le sauvait. (M. Tournier, 1989, Le médianoche amoureux, 68)

    73Enfin, précisons que, même si bébé, enfant et vieillard ne peuvent pas apparaître en position épithète postposé à un autre NH (cf. données de corpus, Tableau 5), il ne faut pas pour autant conclure que la fonction d’épithète leur est interdite. En revanche, contrairement à adulte et adolescent, ces NA n’y perdent pas de leur autonomie référentielle et conservent leur statut de substantifs.

    74Récapitulons. D’après ce critère adulte est le seul qui, dans cet échantillon de N, se comporte comme un véritable ADJ. Adolescent, même s’il est enregistré par les dictionnaires comme étant à la fois substantif et ADJ, a une certaine stabilité référentielle. Nous attribuons cela au fait qu’adolescent, contrairement à adulte, connaît la variation en genre et, du coup la récupération d’un substantif support (de type garçon/fille) entraîne une double redondance sémantique (de genre et d’âge du référent). Poursuivons leur analyse en vue d’une distinction plus fine.

    3.1.3. Les NA épithètes

    75Il est bien connu que les N acquièrent le statut adjectival sous la contrainte d’une position syntaxique précise (effet de coercition). Ici, nous examinerons les NA épithètes30.

    76Plus haut, il a été question que l’emploi de certains NA (adolescent, adulte) en position épithète postposé31 semble plus aisé que pour d’autres (bébé, enfant, vieillard).

    (35) *Un palestinien bébé
    (36) *Un palestinien enfant
    (37) Un palestinien adolescent
    (38) Un palestinien adulte
    (39) *Un palestinien vieillard

    77Le Tableau 5 présente le nombre d’occurrences (entre parenthèses) où chaque NA se trouve en position d’épithète. Nous avons classé les N-tête en NH (d’individus ou collectifs), N non humains (notamment les N d’animaux) et un troisième groupe résiduel (où l’on retrouve aussi bien des N abstraits comme démocratie, que des N concrets, comme dose, littérature).

    Tableau 5: NA épithète

    bébéenfantadolescentadultevieillard
    Total Occ. X – NA8747010660458
    NH – NA2,10 % (10)15,10 % (16)16,40 % (99)
    N non humain – NA7,10 % (43)
    N (autre)- NA10,3 % (9)7,20 % (34)10,40 % (11)22,40 % (135)
    Total NA épithète10,3 %9,3 %25,5 %45,9 %0 %

    78La première observation à faire est l’impossibilité pour vieillard d’apparaître en position d’épithète, en accord avec son statut substantival. On voit par contre que bébé et enfant, les deux termes qui n’autorisent pas la récupération d’un substantif support, occupent bien cette position en modifiant un certain type de N : soit d’autres NH pour enfant, soit des N que nous avons classés sous « autres » pour enfant et bébé. Parmi les 10 occurrences de NH-tête avec enfant, 5 sont avec être humain, tous provenant du même ouvrage (de psychologie) :

    (40) L’être humain enfant est impuissant à agir mais non à percevoir longtemps ; (Dolto Fr., 1985, La cause des enfants, 282)

    79Les autres occurrences de NH-tête sont amant, soprano, public, troupe, avec lesquels enfant a clairement le rôle de substantif épithète classifieur (Noailly, 1990). C’est aussi la fonction joué par enfant et bébé avec les N (autres) parmi lesquels on retrouve avant tout des N d’artéfacts (jouet, lit), des N d’idéalités ou assimilés (magazine, littérature), ou encore des N relevant du registre commercial (collection, menu, prix) :

    (41) … la sœur aînée de mon père, avant-guerre nurse sur les paquebots, ma marraine, avec laquelle j’écris, enfant, mes premiers textes pour un magazine enfant dont elle est l’une des animatrices… (Guyotat P., 2006, Coma, 66)
    (42) Enfin, au restaurant, des menus enfant permettent de ne pas les entendre rechigner sur des plats sophistiqués que, en général, ils détestent. (2005-01-27. LM)
    (43) Aujourd’hui, dans la nouvelle boutique bébé, il voisine avec beaucoup de couleurs. (2003-04-26. LM)
    (44) Nous avons également développé la gamme bébé et petites tailles ainsi que les grandes tailles avec des maillots XXL que nous pouvons proposer. (2004-12-27. LP)
    (45) À noter le bon fonctionnement des relais bébé, qui approvisionnent les mamans en lait et en couches. (2003-01-10. LP)

    80Dans aucune de ces occurrences le NA n’est susceptible d’être gradué, ce qui confirme le fait qu’il garde son statut substantival : *gamme très bébé, *menus très enfant, *lit si enfant. Nous verrons plus loin que le rôle joué par le NA dans ce type d’exemples peut être mis en relation avec les structures de complémentation adnominale.

    81Une lecture rapide du tableau peut laisser croire qu’adolescent, identifié plus haut comme étant à la fois S-[âge] et ADJ-[âge], a un fonctionnement plus proche de bébé et enfant que d’adulte. Un regard plus attentif sur les NH-têtes qu’il modifie nous fait constater, d’un côté, qu’il y a peu de N collectifs (p. ex. public adolescent) mais plus de N d’individus (garçon), et, d’un autre côté, qu’on retrouve des N sémantiquement très différents dans la catégorie « N autres » (marxisme, désespoir, amateurisme, célibat, visage, bonheur,…) :

    (46) Un an après, Ahmed Shah Massoud, le fils du commandant, enjolive, avec le zèle d’un fils aimant et d’un chef adolescent, la mémoire du père. (2002-09-10. LM)
    (47) … j’avais neuf ans, entrais en CM2, écoutais en cachette les disques de mon frère adolescent. (Bouloque, C., 2003, Mort d’un silence, 23)
    (48) Un arrière-brin de marxisme adolescent, très effacé, il faut l’avouer. Légère crispation au niveau de la mâchoire. (Navarre Y., 1981, Biographie, 30)
    (49) Après l’avoir dédaigné, voire raillé pour son côté Don Quichotte, son goût prononcé de la publicité, son allure dégingandée et son sourire adolescent, Wall Street a appris à le craindre, voire à le haïr. (2003-09-17.LM)
    (50) Quand Bertrand Cantat croise Serge Teyssot-Gay, le futur guitariste de Noir Désir, sur les bancs du lycée, le rock est autant conçu comme un défoulement physique que comme le vecteur d’un spleen adolescent. (2003-08-26.LM)

    82En plus du fait que, dans certains énoncés, à notre sens, adolescent est susceptible d’être intensifié (p. ex. sourire si adolescent), nous voyons dans la capacité de ce NA à modifier un nombre plus grand de N-tête différents une preuve de son côté « ADJ » plus prononcé par rapport à bébé ou encore enfant. Ajoutons à cela le fait que, même si notre corpus ne fournit aucune occurrence de ce type, il est tout à fait possible d’envisager un N d’animal en N-tête :

    (51) Léon (t)erreur de la savane est une série télévisée d’animation française en 52 épisodes de trois minutes, créée par Alexandre So, Antoine Rodelet et Josselin Charier et diffusée à partir du 21 décembre 2009 sur France 3 et rediffusée sur Canal J. (…) Cette série met en scène Léon, un lion adolescent, fougueux et écervelé dont l’instinct de prédateur est sans cesse contrarié… (Wikipédia)
    (52) Voici les modifications comportementales du chien adolescent au moment de la crise pubertaire. (web)
    (53) Le chien adolescent et le chien adulte ou senior n’a que de rarissimes occasions de maintenir ces contacts pourtant essentiels à son bon équilibre. (web)

    83En revanche, enfant est strictement réservé aux humains : *chien enfant, *cheval enfant.

    84L’analyse des NA en tant qu’épithètes confirme la nature adjectivale d’adulte. Non seulement c’est le lexème qui apparaît le plus dans cette position mais il est compatible avec des N sémantiquement très différents. Voici un échantillon de N animés pour lesquels adulte indique le stade accompli de croissance (de l’organisme lui-même, mais c’est aussi le cas pour différents organes ou de « parties » constituant un organisme vivant). Notons que, dans ces cas, l’expansion par un ADV de degré n’est pas envisageable32 et que la substitution par adolescent est très difficile, voire impossible dans la plupart des cas.

    (54) Présenté hier matin au parquet de Roanne, il a ensuite été mis en examen par le juge d’instruction, Régis Devaux, pour viol sur mineur de moins de 15 ans, et pour viol sur une personne adulte. (2002-02-21. LP)
    (55) De telles cellules peuvent être isolées dans un organisme adulte et au sein du sang du cordon ombilical. (2002-04-11. LM)
    (56) Le premier cas a été mortel et concernait un animal adulte et en bonne santé. « Ça a été foudroyant, résume ce vétérinaire croix-roussien ». (2004-01-30. LP)
    (57) Plus précisément, « on prend l’ovule, on le vide de l’ADN maternel, on enlève le patrimoine génétique de la mère biologique du noyau, et à la place on met une cellule adulte d’un être humain ». (02-02-14. LT)
    (58) L’équipe milanaise a en effet démontré que les cellules staminales du cerveau adulte peuvent se transformer en tissus différents (dans le cas de cette recherche, en tissus musculaires), chose qui était jusqu’ici retenue comme impossible. (02-02-14. LT)
    (59) WiLMut et ses collègues expliquaient avoir réussi le clonage du noyau d’une cellule prélevée sur une glande mammaire d’une brebis adulte. (2002-12-29.LM)
    (60) Il faut trois à quatre ans pour faire un saumon et seulement quinze à vingt mois pour produire une morue adulte. (2002-07-12. LT)
    (61) La seconde fois, après d’extraordinaires transformations, un insecte adulte s’extirpe de sa cellule de cire, prêt à servir la colonie. (2004-12-28. LP)
    (62) Il [le pin sylvestre] se reconnaît notamment à la couleur ocre-rouge de son écorce, dans la partie haute du tronc de l’arbre adulte, les rhytidomes devenant gris en vieillissant. (Wikipédia, art. Pin Sylvestre)
    (63) Le tableau 1 présente les classifications (non taxonomiques) généralement admises selon ces deux critères, sachant qu’ils sont définis pour une plante adulte et que la valeur indiquée pour les hauteurs ne doit pas être considérée comme absolue. (Wikipédia, Art. Plante ligneuse)
    (64) Cet enclos de 50 ha doit permettre la protection contre la dent du gibier des jeunes semis, qui assureront le renouvellement très progressif de la forêt adulte (31.05.09, Extrait du panneau à l’entrée de la Zone Naturelle Protégée de la Chatte Pendue, Forêt de Schirmeck, les Vosges)

    85Pour référer aux périodes de la vie, autres que celui de la maturité, on utilise les ADJ jeune/vieux ou encore on passe par la négation du stade adulte :

    (65) Un petit arbre prend racine au pied du mur, je m’y engage, j’y grimpe, je tombe, je regrimpe, je retombe, je reste assis dans le clair de lune, devant cet arbre non adulte, dont une branche s’engage de l’autre côté du mur, vers le cimetière. (P. Guyotat, 2006, Coma, 182-184)

    86Notons toutefois qu’adulte se prête à la gradation avec très peu de N parmi ceux que nous avons relevés : activité (très) adulte, comportement (très) adulte, discours (très) adulte. Enfin, insistons encore une fois sur le fait qu’aucun des N animés plus haut n’est modifiable par un autre NA (*arbre enfant, *cellule bébé, *organisme vieillard, ??individu adolescent, etc.).

    87Il est important de noter aussi que adulte et adolescent ne peuvent apparaître qu’en fonction d’épithète postposé :

    (66) Un (très) timide/solitaire/jeune adolescent
    (67) Un adolescent (très) timide/solitaire/jeune
    (68) Un (*très) adolescent timide/solitaire/jeune
    (69) Un (très) *timide/*solitaire/jeune adulte
    (70) Un adulte (très) timide/solitaire/ ?jeune
    (71) Un (*très) adulte timide/solitaire/ ?jeune

    88Il apparaît que adulte ne peut pas accéder au statut substantival, s’il se trouve séparé de l’élément qui le fait changer de catégorie (le DET). (Très) jeune adulte n’est pas un contre-exemple parce qu’il s’agit d’une expression semi-figée, définie par les dictionnaires comme « après 19 ans, phase transitoire après l’adolescence » (PR).

    89Pour conclure, dans notre corpus, adulte est le seul item qui se prête à la coordination avec d’autres ADJ. Nous n’avons trouvé aucune occurrence de type ??X est un x adolescent et ADJ (p. ex. timide). Les ADJ coordonnés avec adulte sont essentiellement responsable et mûr :

    (72) Et de prendre, en connaissance de cause, les décisions de prudence qu’un comportement adulte et responsable impose à tous. (2002-12-31.LP)
    (73) Cette dame, je ne lui en veux pas, elle était adulte et responsable, mon mari était un homme adulte et responsable. (2004-11-21.LM)
    (74) Une foi adulte et mûre est une foi qui ne suit pas les courants à la mode, qui est profondément enracinée dans l’amitié avec le Christ. (2005-04-20.LM)

    90Le critère de la coordination nous permettra plus loin de distinguer les emplois adjectivés d’adulte de ses emplois de substantif épithète comme dans :

    (75) Un des grands changements concerne la création d’un véritable secteur adulte et famille qui « est à même d’accompagner de nouveaux projets et de créer des liens entre les générations » explique Nora Labidi. (2002-06-07.LP)

    3.1.4. Gradation et emploi évaluatif des NA

    91La gradation est un des carrefours où se rencontrent la référence, le lexique et la syntaxe33. Pour ce qui nous concerne, ici, nous nous limiterons à l’examen de la construction externe34 de la gradation des NA.

    92L’interprétation du test de la gradation peut se résumer ainsi : quand un ADJ est en emploi substantival, c’est-à-dire quand il reçoit un élément translateur (Goes 1999, 139), il gagne en autonomie référentielle et perd ses capacités d’être gradable. Cela se produit notamment quand un ADJ est introduit par un déterminant (qui opère la translation) :

    (76) Max est très courageux.
    (77) Max est un courageux vs *Max est un très courageux

    93Inversement, le processus d’adjectivation se traduit par la perte de l’autonomie référentielle – la possibilité pour le N de suivre un adverbe de degré (Whittacker 2002). Tous les NA sont susceptibles a priori d’être modifiés par un adverbe de degré, par exemple très ou si :

    (78) Il est très bébé/si bébé.
    (79) Il est très enfant/si enfant.
    (80) Il est très adolescent/si adolescent.
    (81) Il est très adulte/si adulte.
    (82) Il est très vieillard/si vieillard.

    94Dans tous ces énoncés, les NA ne dénotent plus un individu du point de vue de son âge : l’adverbe active un faisceau de propriétés stéréotypiquement associées à la tranche d’âge en question et fait basculer le sens dénotatif du N vers un sens que nous appellerons axiologique. Ainsi, dire que quelqu’un est très enfant, par exemple, signifie tout sauf qu’il est « très-dans-l’enfance » : on dira plutôt qu’il se comporte ou qu’il réagit comme un enfant, ou encore qu’il est sensible, naïf, malicieux, etc. Précisons que seuls les adverbes d’intensité35 jouent ce rôle – si, très, tellement, etc.

    95Parmi les exemples (78)-(82), certains semblent plus heureux que d’autres, même si notre corpus présente un nombre non significatif d’énoncés de type ADVint.+ADJ-[âge] pour étayer notre hypothèse. Permettons-nous toutefois quelques spéculations. Les deux NA qui se prêtent sans difficulté à la gradation avec très sont enfant et adulte et ce n’est que dans un sens axiologique qu’ils peuvent être prédiqués simultanément pour un individu. Autrement, il est impossible de dire qu’un seul être humain est à la fois enfant et adulte.

    (83) Excuse-moi, j’ai trop bu. Je te disais donc, oui, c’est bien ça : José-Maria rayonnait comme une étoile neuve. Je te le répète, c’était un enfant de la guerre, adulte par certains côtés, très enfant par d’autres, un de ces gosses qui donnent l’impression de tout savoir, de tout comprendre et dont les yeux… (Del Castillon M., 1981, La nuit du décret, 215)

    96L’énoncé suivant, seul exemple de ce type dans notre corpus, est du moins curieux mais il montre que adulte, en tant qu’ADJ, peut recevoir un SP qui circonscrit un « domaine de compétences ». Le SAdj peut être glosé comme « suffisamment expérimenté », « qui pratique depuis longtemps/qui a l’habitude de » :

    (84) MALGRÉ (sic) un pneu crevé en plein Mans que Salomé, très adulte sur le chapitre des coups de main à donner, m’aida à changer, tandis que Madame Mère nous accablait de conseils en regrettant le temps des bons vieux cric… (Bazin H., 1972, Cri de la choette, 68)

    97Avec vieillard, les emplois gradués sont certainement plus rares ((82) sonne bizarrement) du fait que le NA lui-même cède sa place progressivement à d’autres euphémismes. Et, s’il est beaucoup plus fréquent de rencontrer l’ADJ gradué (être très vieux, si vieux, tellement vieux), vieillard est toutefois celui qui reçoit un ADV de degré et non ses concurrents (*très personne âgée, *très senior) :

    (85) Il a écrit un grand livre, Politique des acteurs, il est lui-même un grand acteur très enfant et très vieillard en même temps. (Brochure Centre Pompidou, exposition Luc Moullet)

    98Dans ce dernier exemple, on doit aussi remarquer le rôle joué par la coordination. Le fait qu’on attribue simultanément à un seul individu deux NA engendré automatiquement leur lecture axiologique (cf. (83) pour une autre construction syntaxique d’opposition). Le blocage pour une interprétation littérale est de nature ontologique – un individu ne peut pas être à la fois enfant et vieillard.

    99Quand il s’agit d’un sujet humain, outre les emplois axiologiques, ADV + bébé peut qualifier des artéfacts (pour la plupart, ce sont des jouets) ou encore comme dans (87) il s’agit d’une chambre qui a visiblement gardé une décoration appropriée à l’époque où le garçon de neuf ans est né.

    (86) Dans la classe il me nargue sans cesse, il n’écoute pas, fait le contraire de ce que je dis etc. Bref, il est très pénible. J’ai essayé la valorisation, et la sanction. Il est très bébé, il pleure dès que je confisque le doudou/les cartes… (web : Forum de la Maternelle)
    (87) Je dois refaire la décoration de la chambre de mon garçon, il a 9 ans, et sa chambre est encore très bébé, que pourrais-je faire pour qu’elle soit plus de son âge (web : aufeminin. com)

    100Parmi les occurrences que nous avons examinées, seul bébé donne lieu à une lecture dite d’« inclination » (Lauwers 2012) avec très, sémantiquement différente, puisqu’elle peut se gloser de la façon suivante « X se caractérise par le fait d’adorer Y », où X est ma belle-fille et Y est bébé :

    (88) Ma belle-fille est très bébé en ce moment.

    101L’examen de ADV + adolescent, occurrences provenant essentiellement du web, montre que le syntagme s’applique avec beaucoup plus de facilité à des sujets non humains ou à des N humains collectifs (91), souvent en épithète.

    (89) En ce qui vous concerne, si l’on se contente d’une réponse objective, médicale, il est sûr que ce « pétard » du soir ne présente pas de grands dangers, en dehors des risques de cancer lié au tabac et à la fumée. (…) Le maintien de cette habitude vous permet, en outre, un petit jeu justement très adolescent et excitant, « rocambolesque », lorsque vous passez des frontières ! (LM Week-end, Acro au pétard du soir, 11/03/2011)
    (90) Il y avait dans la bande un fond très adolescent de romantisme absolu à l’égard des filles, celles qui étaient divinisées, qu’il ne fallait pas toucher, et les autres qu’il fallait jeter, violer, brutaliser… jusqu’à ce qu’elles deviennent à leur tour des égéries. (Télérama, Les 400 coups de Benoît Jacquot, 05/10/2010)
    (91) Le clip a été réalisé par le collectif français Megaforce. Le morceau, qui cible manifestement un public très adolescent, a été produit par le Français Martin Solveig. (sortie de l’album de Madonna, francetv. fr, 13/02/2012)

    102Autrement, ADV+adolescent apparaît quasi exclusivement dans des tournures démonstratives de type c’est très adolescent (de ma part/comme + N). Enfin, parmi les énoncés (78)-(81), la gradation d’adolescent est celle qui nous semble la moins courante. Une explication à cela peut venir de l’usage beaucoup plus répandu de l’ADJ jeune, qui recoupe les référents dénotés par adolescent.

    103Une dernière observation concerne le sémantisme des verbes. Les NA gradués apparaissent de préférence avec des verbes de comportement (92) ou dans des contextes qui impliquent le sujet et font implicitement référence à un acte commis et/ou évalué (93) :

    (92) Se comporter/agir/se tenir de façon ADV NA
    (93) C’est ADV NA de sa part
    (94) Tout cela était permis. Mais tout à coup, à six ans, voilà qu’on le déguise comme un adulte et qu’il doit aussitôt se comporter comme un adulte gouverné par l’« étiquette ». (Dolto Fr., 1985, La Cause des enfants, 32)

    104Par ailleurs, une structure qui accueille plus facilement les NA gradués et dont le sens même est fondé sur la perception d’un comportement ou une manifestation comportementale (Ducrot 1975) est je trouve que (je trouve qu’il est très enfant, très adulte, très bébé).

    105Il nous semble que la gradation est beaucoup plus facile quand la qualité qui se trouve graduée « n’est pas prévue » pour le référent. En fait, la gradation vient marquer une sorte de différence, un écart par rapport à un état attendu :

    (95) Un garçon/une fille très adulte (dans sa façon de penser).
    (96) Un homme/une femme très infantile36.

    106Il faut ajouter que, même si la qualité est référentiellement « non prévue » dans (95), elle doit être néanmoins envisageable. Pour les humains, adulte, renvoie non seulement à un stade de développement biologique (corporel), mais aussi psychique, d’où l’asémantisme de (97) et l’existence de locutions comme (98) :

    (97) *un bébé très adulte
    (98) être (très) adulte/mûr pour son âge

    107Somme toute, le test de la gradation à lui tout seul ne permet pas de trancher en faveur ou non du statut adjectival d’un lexème, non seulement parce que beaucoup de substantifs s’y prêtent mais aussi parce qu’il existe des ADJ qui n’admettent pas d’adverbes de degré (les ADJ dits relationnels37 entre autres). En l’occurrence, le test ne nous permet pas de différencier les NA en fonction de leur statut plus ou moins adjectival ou plus ou moins substantival – tous les NA sont susceptibles de recevoir des adverbes de degré. L’examen du degré d’autonomie référentielle ainsi que de leur position et fonction syntaxique apporteront des arguments plus solides en vue de notre objectif. En revanche, on peut conclure que l’adjonction d’un adverbe de degré, ainsi que certaines structures (verbes de comportement, locutions) activent automatiquement une lecture évaluative des NA. Dans ce cas, le NA perd son sens descriptif, ne dénote plus le référent du point de vue de son âge mais active des propriétés stéréotypiquement associés à la période en question.

    3.1.5. Bilan provisoire

    108Systématisons nos observations en guise de bilan provisoire. Bébé, enfant, vieillard sont les items signalés uniquement comme étant substantifs. Néanmoins, en même temps que bébé et enfant peuvent avoir des emplois adjectivaux, on dispose d’ADJ comme infantile, puéril, jeune, vieux qui renvoient aussi à des périodes de la vie humaine. Il n’existe pas en français d’ADJ spécifique correspondant à la période pendant laquelle un individu est dénoté par bébé et Wierzbicka fait le même constat pour d’autres langues (1988, 480). Adolescent et adulte ont une double appartenance catégorielle et un comportement similaire, adulte ayant un caractère adjectival beaucoup plus prononcé. Cependant, l’homonymie totale entre l’ADJ-[adolescent] et le S-[adolescent] pour les deux genres est un obstacle infranchissable pour que l’on puisse tracer la limite entre adolescent-substantif et adolescent-substantif adjectivé.

    109En tenant compte de ce qui a été dit sur les deux catégories grammaticales, on arrive maintenant à notre questionnement principal, à savoir : qu’est-ce qui change dans la conceptualisation d’un NA ? Commençons par répondre à la question sous-jacente – pourquoi certains NA sont des ADJ et d’autres des substantifs ?

    110Rappelons l’exemple donné par Wierzbicka (1988, 480) – celui de adult persons/*child persons en anglais, les personnes adultes/*personnes enfants pour le français. À notre avis, il peut y avoir une autre explication, d’abord au fait qu’adulte soit un ADJ, ensuite à l’impossibilité de *personnes enfants. Nous sommes d’accord avec l’idée que les enfants constituent du point de vue biologique et social un groupe bien défini, et nous pensons qu’il en est de même pour les adultes. Il y a en revanche une différence non négligeable à souligner entre les deux et qui ne consiste pas dans le fait que les adultes sont une classe arbitraire d’individus comme le pense Wierzbicka. Adulte est applicable à tous les êtres animés (et, comme nous l’avons vu, par métaphore à d’autres entités référentielles) du fait qu’il désigne le stade « accompli », « grandi ». Nous pensons que le caractère arbitraire que l’auteure attribue à la classe des adultes vient plutôt de son fondement social (le moment à partir duquel un individu n’est plus considéré comme enfant ou jeune varie selon les cultures et les sociétés, ce que Wierzbicka remarque très justement). Sur le plan biologique, par contre, ce n’est pas le stade adulte en soi qui est arbitraire (bien au contraire – la croissance d’un organisme doit aboutir à un état stable de développement), mais plutôt le moment de transition vers celui-ci (le temps de développement est propre à chaque espèce et même à chaque individu). Par ailleurs, la nature adjectivale implique une seule propriété. Les dictionnaires enregistrent ce fait en notant d’abord le sens d’adulte comme « parvenu à son développement », « à la fin de la croissance », et ce n’est que dans un deuxième temps qu’on enregistre, spécifiquement pour les humains, la dimension psychologique et sociale. Observons qu’il existe une opposition fondamentale, commune à toutes les espèces vivantes, entre les individus jeunes et les individus adultes qui reflète l’opposition spécimen-en-croissance / spécimen-accompli (état stable). Les adultes sont bien une catégorie d’individus mais une catégorie particulière. Sans vouloir anticiper sur la seconde partie de ce travail, adulte est le seul NA dont l’intervalle temporel d’instanciation peut ne pas être borné à droite (contrairement à adolescent qui est limité par ceux impliqués par enfant et adulte). Les adultes ne sont pas, à notre avis, a kind of people, pas plus que les enfants d’ailleurs, et s’ils constituent une catégorie arbitraire, comme le suggère Wierzbicka, c’est seulement d’un point de vue socioculturel. S’ils sont dénotés souvent par un ADJ ou bien un ADJ substantivé, c’est parce qu’adulte dénote une propriété (en tant qu’ADJ, « grandi ») ayant besoin d’un support référentiel humain qui détermine son extension. Sur ce point, il peut être rapproché de bébé, qui, intensionnellement, n’est pas réservé aux humains. Aussi bien adulte que bébé peuvent dénoter des référents animaux, mais l’emploi d’un DET impose la lecture [+humain] (dans un bébé pleure/crie/dormait, le NA réfère forcément à un humain).

    111Quand il s’agit d’un substantif (ou d’un emploi substantival) les NA référent à des individus comme étant dans une phase précise de leur existence, ce sont des N référentiellement autonomes, concrets, comptables, qui dénotent un individu dans différents états et, de ce fait, ne se prêtent pas à la gradation. L’ADJ (ou l’emploi adjectival) met en avant un trait susceptible d’être gradué. Le point important à retenir est que, comme nous l’avons vu à plusieurs reprises, ce trait n’est jamais celui de l’[âge] : Max est très enfant (naïf,…) / adolescent (immature)/adulte (mûr, responsable). Dans ce cas, les NA ont un sens qui peut être qualifié d’appréciatif. Si l’on doit disposer les NA sur l’axe qui relie le domaine nominal au domaine adjectival, on obtiendra la suite suivante allant de –ADJ vers +ADJ : vieillard, bébé, enfant, adolescent, adulte. Le Tableau 6 résume le comportement des différents NA à l’égard de différents critères développés dans cette partie. Les critères sont listés dans un ordre décroissant d’importance pour la catégorie adjectivale38.

    Tableau 6 : Identité catégorielle

    ADJ↔
    -+
    VieillardBébéEnfantAdolescentAdulte
    Gradation (ADV de degré)-++++
    Postposition (NH + NA)---++
    N non humain + NA---++
    N non animé + NA---++
    Antéposition (NA + NH)-----
    Coordination ADJ----+
    ADJ correspondant (jeune,…)+-++-

    3.2. La détermination

    112Théoriquement, les NA, en tant que des NH concrets et comptables, admettent la plupart des déterminants, sauf le partitif (Il y a *du bébé/ *de l’enfant)39. Dans nos deux corpus, nous avons observé une très faible proportion de déterminants, autres que l’article défini et indéfini.

    3.2.1. Données de corpus : Le NA vs Un NA

    113Ainsi, dans CF., pour chacun des déterminants aucun, chaque ou tout, nous avons au plus 0.5 % d’occurrences (exception pour tout adolescent et tout adulte à 0.9 %). Dans CW, les proportions sont sensiblement les mêmes, sauf pour chaque enfant à 2.7 % :

    (99) Il s’agira d’un après-midi ludique avec au programme une partie atelier tennis où chaque enfant découvre à travers des matches de poules, la compétition et ses règles et une partie animation ou l’enfant développe ses aptitudes motrices et son adresse à travers des jeux sportifs variés. (2002-03-22.LP)
    (100) En France, chaque enfant est vacciné, en moyenne, une dizaine de fois dans sa vie. (2003-09-23.LP)
    (101) « Chaque enfant a besoin d’être protégé et a surtout le droit de demander cette protection, selon la convention internationale » précise Madeleine Le Marrec. (2005-03-01.LP)

    114Nous nous sommes focalisée sur l’analyse des SN de type le NA et un NA, de loin les plus nombreux dans les deux corpus. Les deux graphiques suivants illustrent leur proportion pour chaque SNA, respectivement dans CF. et CW.

    Graphique 3 : Répartition des SN DEF et SN IND dans CF

    Image

    Graphique 4 : Répartition des SN DEF et SN IND dans CW

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    115Si l’on compare les deux graphiques ci-dessus, on sera tenté d’observer le même rapport entre les SN définis vs indéfinis pour chaque NA40. Telles quelles pourtant, les données sont difficilement interprétables et une distinction plus fine est nécessaire. Parmi les occurrences de SN définis et indéfinis comptabilisées, nous avons identifié celles qui apparaissent en position sujet et position objet pour chaque NA dans les deux corpus, cf. les deux graphiques suivants :

    Graphique 5 : Distribution des fonctions des SNA définis et indéfinis (CW)

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    Graphique 6 : Distribution des fonctions des SNA définis et indéfinis(CF)

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    116Sous « objet » nous avons regroupé les SNA compléments essentiels du V, en excluant les emplois attributifs qui feront l’objet d’une étude à part. La colonne [Autres] regroupe différentes fonctions où le NA apparaît dans des compléments non essentiels du V, compléments du N, constructions détachées et, beaucoup plus rares, dans des SN qui constituent à eux seuls une phrase :

    (102) Et soudain ce visage, qu’il contemple comme celui d’un étranger, lui paraît un témoin à charge, qui accuse, comme accusaient les lettres. Un enfant. (J. Romilly, 1993, Les Œufs de Pâques, 154)

    117Insistons sur le fait que ces remarques doivent être comprises plutôt comme des tendances observées dans les deux corpus qu’une véritable comparaison des genres textuels.

    118Commençons par quelques remarques d’ensemble. D’abord, dans CF, les SN définis avec enfant (2 936 occ.) constituent presque la moitié du corpus (47.1 %), et un tiers de ces SN définis (environ 16 % du nombre total d’enfant dans CF) est en position sujet. Deuxièmement, toujours concernant les SN définis, notons, d’une part, le taux élevé d’emplois « sujet » pour adolescent et vieillard (CW) et, d’autre part, la forte proportion d’[Autres] fonctions pour enfant et adulte (CW). Même si l’écart réduit pour ces derniers avec les données du CF est significatif pour pouvoir les comparer, dans CW, les SN définis enfant et adulte sont souvent en compléments de N (génitifs subjectifs ou objectifs) à lecture générique :

    (103) La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation et à la culture. (2004-08-27.LP)
    (104) « L’accompagnement de l’adulte est important, il y a des codes à respecter dans une salle de spectacles », constate la chorégraphe Laurence Salvadori, coauteur de Ni vu ni connu, un spectacle dansé qui met en scène deux femmes aux caractères tranchés dans une maison de guingois. (2004-05-07.LM)

    119On constate aussi un taux élevé de SN définis avec enfant, adolescent et adulte sous [Autres] dans CF. Mais si, parmi ces emplois, les NA sont majoritairement en complément de N, leur lecture est spécifique ou non spécifique :

    (105) … de petite fille, également bleue, largement ouverte sur le devant. Sa tête est petite et serrée, son regard est limpide encore, profond. Parfois le visage de l’enfant se ferme, il prend peur. C’est quand il croit que l’étranger à son tour le regarde. Mais très vite il repart dans son va-et-vient devant les baraques. (M. Duras, 1985, L’ortie brisée, 196)
    (106) La main qui caresse est aussi la main qui crée. Elle est l’enfance d’un style de vie où s’abolit le geste prédateur de la main au travail. L’apprentissage de l’enfant implique une exploration des possibles où l’art d’éviter les dangers dispense de recourir aux interdits. (R. Vaneigem, 1996, Dans la naissance du désir renaît le monde, 143)
    (107) … deviner la présence d’un photographe courbé sous une bâche noire, derrière un trépied. Leur féminité était celle qui devait infailliblement toucher le cœur de l’adolescent solitaire et farouche que j’étais. Une féminité en quelque sorte normative. (A. Makine, 1995, Le testament, 162)
    (108) … se disputant la voiture, ils font le plein d’essence comme ils ont fait le plein de muscles. Talonnés par leurs sœurs, ils ont pénétré dans cette zone indécise où l’adolescent a tout l’aspect de l’adulte : – Comme un fromage frais ressemble à un fromage fait, dit Tio. (H. Bazin, 1991, L’école des pères, 218)

    120Dans (107), l’article défini s’impose parce qu’il assure la coréférence avec le pronom personnel je. Étant donné que l’emploi des NA (défini ou indéfini) est assez fréquent en position de N2 dans les compléments adnominaux, nous les examinerons plus loin.

    121Deux des NA semblent avoir une répartition similaire dans les deux corpus – bébé et vieillard. Tandis que, dans un SN défini, bébé a la même proportion d’occurrences en fonction sujet et en fonction objet dans les textes littéraires et journalistiques, ce n’est pas tout à fait le cas avec vieillard, surtout pour ce qui est de la fonction objet, illustrée par les exemples (109) et (110) :

    SN SujetSN Objet
    CF le bébé42.68 %34.39 %
    CW le bébé42.5 %27.08 %
    CF le vieillard65.66 %12.29 %
    CW le vieillard66.67 %22.22 %

    (109) Il fonde alors son aura sur cette croyance mystique de la transmigration des âmes et s’empresse d’inhumer le vieillard de 94 ans à Nétivot, contre la volonté du défunt, qui souhaitait se faire enterrer sur le mont des Oliviers, à Jérusalem. (2004-11-20.LM)
    (110) La morale de l’histoire, c’est qu’il faut toujours aider les autres comme quand Artaban sauve le vieillard assoiffé en lui donnant à boire. (2005-01-10.LP)

    122Dans la distribution des SN indéfinis pour ces deux NA, on observe quelques disproportions :

    SN SujetSN Objet
    CF un bébé6.34 %36.1 %
    CW un bébé10.22 %23.22 %
    CF un vieillard20.81 %29.53 %
    CW un vieillard40 %28.57%

    123Même si vieillard est le NA le moins représenté globalement dans notre corpus, il apparaît en SN indéfini-sujet dans les articles journalistiques dans 40 % des cas. Nous attribuons cette prédominance au fonctionnement référentiel des SN indéfinis : étant donné que l’emploi d’un SN indéfini réfère à un individu prélevé sur une classe, préalablement conceptualisée comme regroupant les entités dénotées par N41, il ne demande pas à ce que le référent soit déjà introduit ou présent à l’esprit de l’interlocuteur. Autrement dit, les SN indéfinis jouissent d’une autonomie référentielle dans la mesure où, et seulement dans cette mesure-là, ils « ne sollicitent aucune préconception de l’entité visée et ne font appel à aucune connivence intellectuelle autre que celle, relativement triviale, consistant à exploiter les ressources dénotationnelles des N et des prédicats » (Charolles 2002, 144). Par conséquent, la fréquence des SN indéfinis dans les articles de presse s’explique aisément par leur capacité d’introduire des référents nouveaux dans le discours.

    124Plus haut il a été question que, parmi les emplois regroupés sous [Autre], on rencontre avant tout des NA en position de CDN. Nous verrons qu’il s’agit d’un type particulier (p. ex. chambre d’enfant où le déterminant de SNA est décisif pour l’interprétation du SN binominal), qui ne peut pas être assimilé aux constructions possessives42 (la roue du vélo), ni à d’autres SP (la gentillesse de Max). Le nombre élevé des SNA en CDN dans CW sera expliqué par leur rôle spécifique de classifieurs. Mais avant cela, arrêtons-nous un peu sur l’alternance de l’article des NA attributifs.

    3.2.2. Détermination des NA attributifs

    125Cette section se focalise sur l’étude de la variation de l’article des SNA en position d’attribut – le cadre syntaxique par excellence de la mise en relation d’une propriété et un sujet, ce qui nous permettra d’amorcer notre réflexion sur la nature de la relation entre individu et une propriété d’individu. La phrase suivante, de Guillemin-Flescher (2009, 145), résume bien ce qui est au cœur de la problématique : « on ne peut en effet attribuer une propriété sans la localiser par rapport au terme qu’elle caractérise ». La littérature sur la question étant abondante, nous avons choisi de rendre compte de quelques travaux qui ont nourri plus particulièrement notre propre réflexion, surtout parce qu’ils traitent des aspects dans l’analyse que nous développerons par la suite.

    3.2.2.1. Variation de déterminant et lecture événementielle

    126Une étude, incontournable, sur la question des NH attributifs est l’article de Kupferman (1991b). Dans un premier temps, l’auteur démontre que, dans le cas des NH attributifs, le prédicat conserve sa nature nominale et non adjectivale. En accord avec le travail de Wierzbicka (1988), il souligne que la différence entre le N et l’ADJ consiste dans le fait que l’analyse d’un N ne peut pas se réduire à une seule propriété, un N dénote de façon prototypique un ensemble, une classe de référents. L’assimilation d’un emploi non déterminé substantival à l’emploi adjectival d’un prédicat nous fait perdre de vue cette différence conceptuelle majeure. Selon l’auteur,

    Il est caractéristique que ØN ne puisse être prédiqué que d’humains et que les inanimés n’entrent pas dans une telle construction. (Kupferman, ibid., 60)

    127Cela explique peut-être pourquoi la plupart des études soulignent les catégories sémantiques de NH qui permettent l’omission de l’article en français dans cette position (cf. parmi d’autres Matushansky & Spector (2005), De Swart et al. (2007), Beyssade (2008)) : N de profession, de nationalité43, d’adeptes (convictions religieuses), etc. Les arguments (exposés ci-dessous44) qui plaident en faveur du caractère adjectival du ØN attributif sont discutables, et nous suivons Kupferman (1979, 1991) pour considérer que l’attribut non déterminé ne doit pas se voir attribuer automatiquement un fonctionnement adjectival.

    128D’abord il semblerait que la pronominalisation du substantif attribut par le (Kupferman 1979, Riegel 1985) plaide en faveur de son caractère adjectival, mais il faut relativiser la force de cet argument étant donné que c’est aussi le cas pour les attributs nominaux déterminés :

    (111) Elle sera danseuse → Elle le/*la sera.
    (112) Tu seras une grande danseuse. Moi, je ne le serai jamais.
    (113) Il est l’ami du directeur, mais moi je ne veux pas l’être.

    129Le substantif attribut peut être modifié par un adverbe d’intensité. Cependant, la gradation est tributaire aussi bien de l’ADV que du sémantisme propre du N employé :

    (114) Il est très/si/tellement psy.
    (115) *Il est très/si/tellement chirurgien/boulanger/maire.

    130Contrairement à un attribut déterminé, les attributs sans article sont à même de recevoir des SP (116). Cet argument n’est pas non plus très concluant parce que certains attributs ne perdent pas leur faculté de recevoir des modifieurs typiquement adnominaux, et du coup l’article zéro ne garantit pas le passage de l’item dans la catégorie adjectivale, (117)-(118) :

    (116) Max est ami avec Marie vs *Max est un ami avec Marie.
    (117) Max est bon chauffeur.
    (118) Max est meilleur linguiste que je le pensais.

    131En français, l’attribut à article zéro n’admet pas comme modifieur une relative (ce n’est pas le cas pour d’autres langues romanes, Van Peteghem (1993)), mais il n’est pas réfractaire aux propositions infinitives :

    (119) *Max est linguiste qui a beaucoup travaillé sur les attributs.
    (120) Il n’est pas homme à se laisser impressionner. (= 27, Van Peteghem (1993))

    132Kupferman (1979, 1991) avance des arguments sous-tendant la thèse du caractère substantival de l’attribut non déterminé : contrairement aux ADJ, l’attribut substantif ne peut pas être modifié par aussi (mais par autant) et tout :

    (121) Paul est aussi grand que Max.
    (122) *Paul est autant grand que Max.
    (123) *Paul est aussi linguiste que Max.
    (124) Paul est autant linguiste que Max.
    (125) Paul est tout heureux/*Max est tout linguiste.

    133Jusqu’à un certain point, ce test semble opérationnel pour tracer la frontière entre les emplois adjectivaux (126) et substantivaux à article zéro (127)-(129) d’adulte attributif. Considérons les exemples suivants :

    (126) J’ai quelquefois un petit blues de ne pas être aussi accomplie que je voudrais l’être et de ne pas être aussi adulte que je le devrais. (Blog de mots)
    (127) Moi, trop gamine, lui trop adulte attendant beaucoup de la vie, mais on s’est directement plu, le feeling est directement passe. Au final, je suis autant adulte que lui et lui aussi gamin que moi. (Blog personnel)
    (128) Ne peut être maintenu en captivité, autant adulte que larve, cette dernière est comme toutes ses congénères carnivores et se nourrit de mollusques, alevins et têtards. (site web sur la libellule Aeshna cyanea)
    (129) On ne devient jamais autant adulte que quand une toute petite vie est sous votre responsabilité. (Blog personnel)

    134Notons la possibilité d’insertion d’un autre ADV intensifieur (p. ex. peu) qui n’est possible qu’en combinaison avec aussi : être aussi peu adulte vs *être autant peu adulte.

    135Par ailleurs, Kupferman voit dans l’alternance entre ØN et l’indéfini une différence aspectuelle entre, respectivement, le caractère événementiel et non événementiel des prédicats. Cette différence se traduit aussi au niveau pragmatique. L’auteur explique le contraste entre Sam est presque Ø médecin et Sam est presque un médecin par le fait que le premier prédiquant un statut (une instance) sur l’argument pourra être continué par il passe bientôt sa thèse, et presque a un statut temporel, mais non par exemple par il est vétérinaire (Kupferman, ibid., 67). Bref, l’alternance de l’article zéro avec l’article indéfini dans les structures attributives transcrit nos choix de conceptualisation et transparaît dans différentes contraintes syntaxiques. Retenons que, selon l’auteur, ØN est un prédicat distinctif qui singularise le sujet :

    Déterminant zéro, c’est-à-dire absence de quantification, absence de parcours d’un ensemble, non repérabilité – dans tout monde possible – d’une occurrence quelconque dans la classe référée par N, cela veut dire que ØN réfère à la classe en bloc, non point comme ferait après coup le déterminant générique le puisqu’il s’agit ici d’une position prédicative uniquement, mais référant à la classe comme à un objet brut, encore indissocié, et se trouve déposé sur elle comme une étiquette. (ibid., 67)

    136Autrement dit, avec ØN il n’y a aucun parcours de classe à laquelle appartient le sujet, c’est la propriété elle-même qui se voit attribuée. Dans le sens où ØN a pour extension l’espèce désignée, il s’agit d’une lecture « anti-extensionnelle ». Kupferman ajoute que « ØN ne prédique pas les propriétés stables de l’espèce, caractérisant chacun de ses spécimens… de là, la disponibilité de ØN à prédiquer sur les sujets une espèce non intrinsèque, et donc un état non stable ». Nous reviendrons sur la « facette » aspectuelle de l’analyse le moment venu.

    3.2.2.2. Variation de déterminant et prédicats sortaux

    137L’étude proposée par Beyssade & Dobrovie-Sorin (2005) postule la nécessité de distinguer entre les prédicats sortaux et les prédicats non sortaux, étant donné que seuls les seconds peuvent apparaître en prédicat non déterminé. Le point de départ est le suivant : à la fois, les N sortaux45 et les ADJ constituent des prédicats unaires (ou prédicats monadiques, c’est-à-dire à un argument), mais ils diffèrent dans la manière dont cette position argumentale se trouve saturée par une expression. En ce qui concerne les N sortaux, il s’agit de prédicats « qua – ensembles » (qua sets) définis par des propriétés extensionnelles. Les prédicats adjectivaux, eux, se définissent en termes de propriétés intensionnelles, et sont de type « qua-propriétés » (qua properties), dénotant des propriétés possédées ou instanciées par les sujets. Partant, les auteures distinguent deux types de prédication : une prédication classifiante (classifying predication) et une prédication attributive (attributive predication). Ce qui les différencie est l’orientation de la relation prédicative :

    In the case of nominal predicates, we check whether the individual denoted by the DP subject is an element of the set denoted by NumP (classifying predication), in the case of adjectival predicates, it is the DP subject which denotes a set (of properties) and we check whether the property (viewed as an entity) associated to the Adj is a member of the set of properties denotes by the subject DP (attributive predication)46 (Beyssade & Dobrovie-Sorin, ibid., § 2.2)

    138Cette différence est illustrée par les deux exemples suivants :

    (130) Jean est clown/danseur.
    (131) Jean est un clown/danseur.

    139Les auteures voient dans l’emploi non-déterminé du NH l’expression d’une propriété, donc une prédication attributive, ce qui ne permet pas au prédicat de dénoter un événement occasionnel ou une activité. Inversement, dans (131), le prédicat indéfini dénote un ensemble d’individus et l’énoncé doit être analysé en termes d’une prédication classifiante. Selon elles, ces deux exemples donnent lieu respectivement à des paraphrases comme Jean a la propriété d’être un clown et Jean est un élément de l’ensemble des clowns.

    140Beyssade & Dobrovie-Sorin apportent une nouveauté à l’observation faite par d’autres (Kupferman (1979), Boone (1987), Roy (2001), Matushansky & Spector (2003), De Swart et al. (2007)) qui veut qu’un groupe restreint de NH constituent des prédicats non-déterminés, notamment les N dénotant des professions, des statuts, des fonctions. Selon elles, ces N partagent avec les N relationnels (fils, père, ami) et les N événementiels (event nouns, p. ex. passager) le fait d’être des N non-sortaux, définis comme suit :

    The relevant characteristics of these nouns is that they don’t possess the identity condition that determines when two objects to which the predicate applies count as the same object or as different objects (ibid., § 3.2)47

    141Inversement, les N sortaux vérifient cette condition d’identité, qui se retrouve à la base de leur distribution attributive. Les prédicats non sortaux employés sans déterminant dénotent des propriétés des individus (les N de professions) ou bien des propriétés d’événements (les N relationnels, les N d’événements) et les prédicats sortaux (notons qu’enfant est donné comme un exemple de prédicat sortal) exigent l’indéfini48. Elles notent toutefois que les N de rôle s’approchent des N sortaux quand ils sont employés avec l’indéfini. Voici comment.

    142En prenant à titre d’exemple les deux énoncés suivants, illustrant le cas d’une prédication classifiante où un danseur dénote un ensemble d’individus

    (132) Jean est un danseur / Jean is a dancer.
    (133) Jean est un bon danseur / Jean is a beautiful dancer.

    143les auteures émettent l’hypothèse que (132) cache, en effet, un N sortal, individu ou être humain, et que le SN indéfini n’est pas celui de un danseur, mais bien un individu. Aucune explication n’est donnée sur les modalités de cet « effet de cache » : s’agit-il d’une ellipse ? d’un N sous-jacent ?, bref, sur la manière de récupérer le couvert noun. D’autant plus que des conséquences importantes sur l’analyse des deux prédicats sont observées :

    [(132)] will be analysed as meaning “Jean belongs to the set of individuals who are dancers”, and [(133)] as “Jean belongs to the sets of individuals who are beautiful as dancers”. So in [(132)], the noun dancer denotes a property, and in [(133)], beautiful dancer denotes a complex property (the adjective beautiful denotes a property whereas the noun dancer denotes a property modifier)49. (ibid., § 3.4)

    144Retenons que le SN indéfini peut dénoter une propriété. Cette analyse soulève, à notre avis, une autre question qui mérité d’être approfondie : la récupération du « N caché » individu, relègue le prédicat nominal explicite à un statut intermédiaire qui dénote un aspect de cet individu, qui lui-même se trouve qualifié. Ce type d’attribution, appelons-la « indirecte », se rencontre en français avec les SP attributs en comme (Il est bon comme professeur) ou encore avec la quantification par la mesure exacte50. Enfin, en envisageant la différence de détermination en rapport avec le sémantisme des prédicats nominaux, les auteures préconisent que l’on tient compte de la capacité du prédicat à fournir un principe d’identité. En anticipant un peu sur notre propre analyse à ce sujet, notons qu’un point demeure toutefois obscur – est-ce que le caractère « sortal » est lié au sémantisme des N ou bien il s’agit d’un fait syntaxique, puisqu’on parle de prédicat sortal ?

    3.2.2.3. Détermination, prédication et pertinence informationnelle

    145Enfin, Van Peteghem (1993) propose une explication de l’alternance être ØN/un N en tenant compte à la fois du sémantisme du N et du type de phrase attributive. Son hypothèse est que l’indéfini s’emploie quand l’information pertinente active les sèmes périphériques51 du N en question. En revanche, l’emploi de ØN se fera dans des contextes où sont activés les « sèmes primaires » constituant le sémantisme du N, c’est-à-dire les traits « prédicatifs au sens référentiel du terme » (ibid., 48). Van Peteghem observe dans son corpus que c’est souvent le cas quand il s’agit d’exprimer l’âge, l’identification du sexe, l’appartenance à l’espèce d’un individu. Ainsi l’emploi de l’indéfini dans l’exemple suivant

    (134) Un jour le conservateur se souviendrait d’avoir connu, jadis, quand il avait vingt ans, qu’il était presque un enfant lui-même, une petite fille à la pauvreté mystérieuse. (=94, Van Peteghem)

    146s’explique par le fait que de toute évidence l’individu n’est plus dans l’enfance (il y a une incompatibilité entre les prédicats avoir vingt ans et être enfant52). Cependant, les données observées par Van Peteghem ne confirment pas l’hypothèse émise, ce qui l’amène à examiner le type de propositions attributives. Elle arrive à la conclusion suivante :

    lorsqu’il [l’indéfini] exprime l’identification du sexe ou l’appartenance à l’espèce, il identifie en général un sujet inconnu – donc la copulative est vraiment identificationnelle – puisqu’il s’agit là d’informations qu’on ne donne généralement qu’à propos d’un sujet vraiment inconnu de l’interlocuteur, et il n’est pas étonnant de trouver l’article dans ce type d’attribut. (ibid., 49)

    147L’examen de nos données sur les NA attributifs confirmeront partiellement les observations faites par Van Peteghem.

    3.2.2.4. Détermination des NA attributs

    148Le graphique 7 ci-dessous représente la distribution des attributs non-déterminés vs les attributs indéfinis dans l’ensemble de notre corpus (CF & CW) par NA. Si l’on considère que l’article zéro est plus proche d’un fonctionnement adjectival (événementiel) et, même s’il s’agit d’une vue d’ensemble, on voit que la répartition reflète la position des différents items sur le continuum entre la catégorie ADJ et N. Plus précisément nous observons :

    • aucune occurrence de type SN être vieillard ;
    • la majorité des emplois d’adulte en attribut sont non-déterminés ;
    • l’emploi indéfini est majoritaire à la fois pour bébé, enfant et adolescent. Cependant, pour adolescent, on remarque un écart moins important entre les deux emplois (47,1 % ØN vs 51 % un N) en comparaison avec enfant (respectivement 42 % vs 56,2 %), d’une part, et avec adulte (63,6 % vs 39,4 %), d’autre part.

    Graphique 7 : Répartition NA en emploi attributif nu vs indéfini (CF & CW)

    Image

    149Si nous adoptons la position de Van Peteghem, pour qui, la question de savoir si l’attribut non-déterminé est un substantif ou un ADJ « ne doit peut-être pas être posée » (1993, 15), il convient plutôt de considérer la situation comme un fait syntaxique où un substantif se trouve dans une position adjectivale et, partant, d’interroger le degré d’adjectivation de l’item, dont la variation dépend du sémantisme propre du substantif lui-même ainsi que du SN attributif dont il est la tête. En ce sens, le graphique ci-dessous confirme les observations faites dans le Tableau 6. Le tableau suivant présente la proportion de NA attributifs sans compléments par rapport au nombre total d’occurrences53.

    Tableau 7 : Proportion de SNA attributifs sans compléments (CF & CW)

    bébéenfantadolescentadultevieillard
    Total être SNA42386513321
    Ø SNA1535,7 %16242,0 %2447,1 %2163,6 %0
    dont sans mod.1386,7 %14992,0 %2291,7 %1885,7 %0
    un NA2150,0 %21756,2 %2651,0 %1339,4 %21100,0 %
    dont sans mod.942,9 %7233,2 %311,5 %538,5 %419,0 %

    150Les exemples suivants, tirés de notre corpus, confirment dans une certaine mesure les observations faites par Van Peteghem. Ils montrent qu’à la fois un NA non déterminé et indéfini en position d’attribut peut être employé dans son sens référentiel (en dénotant l’individu du point de vue de son âge, (135) et (137) ou évaluatif, (136) et (138).

    (135) Grand amateur de photographie, son père lui donne un appareil lorsqu’il est adolescent. (2002-12-29.LM)
    (136) Je m’approche et nous restons là, côte à côte, sans rien dire, lui assis, moi debout, à regarder la neige. Il doit aimer mon silence, comme s’il était enfant et que j’étais venu le border. (Orsenna E., 1993, Grand amour, 178)
    (137) Les statistiques indiquent que lors d’affrontements armés un combattant sur cinq est un enfant. (2002-12-11.LM)
    (138) Il était un enfant à nouveau, un enfant seul, terrifié par les nuits qui le traquaient, crissements, craquements, feulements et bruissements, tous hostiles, tous menaçants… (Hermary-Vieille C., L’épiphanie des dieux, 108)

    151L’environnement syntaxique joue un rôle déterminant dans l’interprétation de l’attribut (dans les exemples ci-dessus : la proposition subordonnée, l’introduction par comme si, le clivage et la présence de à nouveau). Les éléments externes au GN qui influencent l’interprétation du NA seront examinés à part. Contentons-nous pour l’instant de voir si la constitution du SNA attributif influence la sélection de l’article. Pour ce faire, une fois les occurrences de NA-attributs ainsi recensées, nous examinons l’expansion du SN, en comptabilisant le nombre de NA attributs sans compléments, les NA à expansion adnominale et les NA à expansion verbale. Le tableau ci-dessous en présente la synthèse. Nous n’y faisons figurer que les cas de figures observés, en distinguant notamment l’anté- de la postposition du modifieur54.

    Tableau 8 : Modifieurs de Ø NA et un NA attributifs (CF & CW)

    bébéenfantadolescentadultevieillard
    Total être SNA42386513421
    Ø NA1516224210
    N131512219
    N-ADJ4
    ADJ-N31
    ADV-N2412
    un NA21217261321
    972354
    N-ADJ363107
    ADJ-N1115
    ADJ-N-ADJ21
    N-CDN630724
    ADV-N1321
    N-REL22644

    152On y remarque d’emblée que l’attribut indéfini reçoit des modifieurs de nature différente. Les modifieurs adjectivaux (aussi bien pour les ADJ anté- ou post-posés) sont des ADJ d’un sémantisme assez général comme jeune, grand, petit (cf. infra l’étude sur les expansions adjectivales du SNA). En revanche, on constate la présence de relatives uniquement avec les attributs indéfinis, dont voici quelques exemples :

    (139) Et toi de toute façon (s’énervant au téléphone), te rends-tu compte à quel âge tu m’as fait ça ? J’étais un bébé qui ne parlait même pas. (Chaix M., 2005, L’été du sureau, 80)
    (140) Sébastien est un enfant qui lorsqu’il est en bonne santé est plutôt vif et presque turbulent. (2005-02-18.LP)
    (141) Nous sommes des parents irresponsables et nous encourageons notre fille à ne pas se corriger. Son parler d’enfant nourrit notre parler d’adulte. Elle est une enfant qui parle la langue de deux adultes. (Forest Ph., 1997, L’enfant éternel, 170)
    (142) L’adulte est un enfant qui n’est plus perfectible. (Navarre Y, 1981, Biographie, 373)
    (143) L’amateur est souvent un adulte qui a gardé son imaginaire d’enfant. (2003-01-03.LP)

    153On y observe principalement deux choses. D’une part, le NA attributif est souvent facultatif, dans la mesure où son omission n’entraîne pas l’agrammaticalité de la phrase, mais fait perdre l’aspect statif résultant de l’attribution et, partant, l’effet caractérisant. La prédication dans la relative peut être appliquée directement au sujet :

    (144) Je ne parlais même pas.
    (145) Sébastien est plutôt vif et turbulent.
    (146) Elle parle la langue des adultes.

    154Cela n’est toutefois pas possible dans les phrases génériques, (142)-(143), sous peine de perte justement de la lecture générique, entraînée par l’ancrage spatio-temporel de la proposition

    (147) #L’adulte n’est plus perfectible.
    (148) L’animateur a gardé son imaginaire d’#enfant.

    155D’autre part, les relatives n’ont pas non plus le même statut dans les exemples ci-dessus. Leur suppression provoque une perte sémantique importante, (139)-(140), ou bien l’agrammaticalité de la phrase (dans (142) elle est due à l’incompatibilité sémantique entre le sujet et le prédicat ; dans (141) il s’agit d’une redondance).

    156Les structures de complémentation adnominale posent différents problèmes (notamment de classification) dont nous différons l’exposé détaillé (cf. infra), où sera examiné le fonctionnement des NA en position de complément adnominal dans les SN de type N1 de SNA. En ce qui concerne les NA-tête gouvernant des CDN, on constate l’absence d’attributs non déterminés. Cela peut être expliqué par le fait que ces compléments, qui sont essentiellement de nature descriptive, caractérisante, demandent un N-tête déterminé :

    (149) J’étais un bébé de deux ans et demi en cette nuit d’été où la famille a éclaté. (Chaix M., 2005, L’été du sureau, 34)
    (150) Alexandre revint à la maison avec une cicatrice brutale de crabe qu’on aurait ouvert au sécateur. C’était un enfant de dix ans, amputé de la moitié de lui-même… (Pennac D., 1989, La petite marchande de prose, 344)
    (151) Le prévenu est bâti comme une armoire à glace, alors que la victime est un adolescent de quatorze ans, chétif, le visage encore enfantin, le bras couvert d’un gros pansement. (2003-08-25.LP)
    (152) « On ne doit jamais oublier qu’un mineur n’est pas un adulte en réduction mais un être en devenir », explique-t-il. (2002-07-26.LM)
    (Grâce M., 1982, La nuit du sérail, 106)

    157Dans la plupart des cas, il s’agit de structures de type un NA de n ans ((149)- (151)). La particularité de ce type de compléments nécessite un regard beaucoup plus attentif qui nous éloignera de nos objectifs ici (cf. toutefois Aleksandrova (2015).

    158Pour terminer, observons que les NA attributs indéfinis apparaissent dans des phrases identificationnelles de type c’est un NA, majoritairement en position initiale (nombre indiqué entre parenthèses ci-dessous). Ils constituent réponse à la question qui… ? et non pas à comment… ? (typique pour les phrases prédicationnelles) :

    c’est un bébé : 5 (4)
    (154) Il insinue ses langues salées dans les sables avec des soupirs mouillés. Il voudrait parler. Il cherche ses mots. C’est un bébé qui balbutie dans son berceau. (Tournier M., 1989, Le Médianoche amoureux, 33)
    c’est un enfant : 52 (48)
    (155) C’est un enfant mineur qui a été témoin de la scène, la victime ne s’étant même pas réveillée. (2002-12-09.LP)
    c’est un adolescent : 6 (6)
    (156) C’est un adolescent qui entre au lycée et se fait de nouveaux amis et découvrent en même temps le cannabis. (1997-01-02.LP)
    c’est un adulte : 2 (2)
    (157) Ils le disent en tout cas : « Un adulte qui met des limites, c’est un adulte qui s’intéresse à nous. » (2002-11-26.LP)
    c’est un vieillard : 6 (6)
    (158) Cinoc est dans sa cuisine. C’est un vieillard maigre et sec vêtu d’un gilet de flanelle d’un vert pisseux. (Perec G., 1978, La vie mode d’emploi, 359)

    159Ces données confirment le constat fait par Van Peteghem, pour qui

    ce s’emploie surtout dans les propositions principales, et de préférence en début de phrase, parce que la copulative dans laquelle il figure fournit une information nouvelle, importante, centrale, non partagée par l’interlocuteur, et dans laquelle le locuteur s’engage complétement. (1991, p. 126)

    160Autrement dit, l’indéfini est employé quand il s’agit d’identifier un sujet inconnu par l’interlocuteur ce qui se traduit, d’une part, syntaxiquement par la focalisation et, d’autre part, par la préférence pour la position initiale (de proposition).

    161Récapitulons : les observations sur la détermination des NA attributifs, mais aussi dans d’autres fonctions, a permis de remarquer deux phénomènes syntaxiques récurrents dans notre corpus. Le premier est la présence d’un certain type d’ADJ dans les SNA, le second étant l’emploi fréquent des NA en N2 dans les syntagmes binominaux. Examinons de plus près successivement chacun de ces points. Nous avons constaté que les NA en attributs indéfinis reçoivent un nombre de modifieurs plus important et de nature différente. En accord avec la lecture non événementielle de cette structure, les modifieurs ne viennent caractériser/décrire qu’un concept stable traduit par un emploi substantival. Inversement, la lecture événementielle de l’attribut non déterminé transparaît dans l’emploi quasi-exclusivement nu du NA, dont les seuls modifieurs sont des ADJ spécifiques formant des collocations avec le NA (p. ex. jeune adulte, grand enfant).

    162Même si nos observations doivent être vérifiées sur un nombre de données plus important, on peut dire qu’un ensemble de facteurs jouant à différents niveaux d’analyse doivent être pris en considération dans le choix de l’article. Nous suivons Van Peteghem sur ce point pour dire que ce choix résulte de l’interaction entre, d’une part, le sémantisme du NA (à savoir si l’item est employé en son sens propre ou évaluatif) et des facteurs pragmatiques (faisant intervenir les connaissances partagées du locuteur et l’interlocuteur). Partant de là, un certain nombre de tendances peuvent être observées. Par exemple, on peut prédire une préférence pour l’emploi de NA attribut non déterminé dans les subordonnées temporelles (de type quand j’étais enfant), en accord avec le fait que le NA est employé référentiellement (il dénote une propriété « objective » du sujet – son âge) et, de ce fait, ne constitue pas une information inédite pour l’interlocuteur. L’existence d’exemples comme (159) ne contredit pas notre prédiction puisque la présence de complément adnominal fait que l’attribut dénote une propriété subjective. Il n’est pas seulement question de fournir un cadre temporel pour l’action de la principale (le moment où le sujet a été adolescent, pendant son adolescence), mais aussi d’indiquer la particularité de cette période (propriété subjective exprimée par le fait d’être un adolescent de Berlin Est).

    (159) Deux heures quarante sans entracte, qui mènent au cœur des ténèbres d’une histoire de l’Amérique qui, à travers le cinéma et le rock’n’roll, a nourri les rêves de Frank Castorf (51 ans), quand il était un adolescent de Berlin-Est. (2004-03-14.LM)

    3.3. Le SNA expansé : les adjectifs

    163Pour commencer, considérons le Tableau 9 qui donne un aperçu de la proportion des différents types de modifieurs par NA dans l’ensemble de notre corpus (X étant un SADJ).

    Tableau 9 : Le SNA expansé (CF & CW)

    bébéenfantadolescentadultevieillard
    NA – X202,10,3 %1 29610,1 %20513,9 %1075,6 %7713,2 %
    X – NA874,5 %4703,7 %1067,2 %60431,8 %589,9 %
    CDN21711,1 %9387,3 %21214,4 %532,8 %8113,9 %
    REL703,6 %4363,4 %573,9 %412,2 %406,8 %

    164Le tableau suivant présente les ADJ épithètes (antéposés et postposés) les plus fréquents55 (dans l’ordre allant des plus fréquents au moins fréquents) dans les deux corpus pour chaque NA. Les ADJ communs sont en gras :

    Tableau 10 : Modifieurs adjectivaux SNA (CF & CW)

    ADJ ANTNAADJ POST
    CFCWCFCW
    gros, beau, nouveau, adorablebeau, nouveau, gros, joli, petitbébérose, mort, nu, abandonnécloné, palestinien, mort, abandonné, adopté
    petit, jeune, bel, grand, doux, ancien, bonjeune, petit, grand, éternelenfantmort, perdu, sage, trouvé, innocent, malade, malheureuxhandicapé, palestinien, malade, autiste, victime, mort, sourd, sage, français, blessé, mineur
    grand, jeune, éternel, ancien, vieiljeune, éternel, grand, charmantadolescentagressif, attardé, boutonneux, complexé, curieux, innocentpalestinien, autiste, blessé, timide, solitaire, rebelle, suicidaire
    jeunejeuneadulteresponsable, humain, inconscient, accompli, rationnelhandicapé, jeune, averti, africain, blanc, consentant, inconnu, japonais, sourd
    beau, petit, grand, saint, fragile, auguste, jeune, maigre, noblepaisible, grand, jeune, magnifique, noble, petitvieillardmaigre, malade, sec, arthritique, aveugle, barbichu, blanc, centenaire, faible, fou, grincheux, hideux, impotent, inoffensifchenu, juif, essoufflé, frêle, grabataire, hagard, hilare, vigoureux

    165Le tableau appelle plusieurs observations. Parmi les ADJ antéposés, on compte principalement deux types d’ADJ56 : qualificatifs (beau, fragile, maigre, gros) et des ADJ qu’il n’est pas souhaitable d’assimiler à une des deux catégories traditionnellement reconnues par les grammaires (ADJ qualificatifs vs ADJ relationnels, désormais ADJq et ADJr)57. Les ADJ qui retiennent plus particulièrement notre attention sont jeune, vieil, ancien, éternel.

    3.3.1. ADJ antéposés

    166Certains de ces ADJ, notamment ancien et vieux (jeune est curieusement absent dans la liste qui regroupe nouveau, actuel, précédent, présent, futur), sont appelés par Borillo (2001a, 2001b) des « adjectifs de temps relatif »58 qui ont

    la propriété de référer à une portion de temps qu’ils situent, selon le cas, dans un temps relatif du passé, du présent ou du futur (Borillo 2001a, 40)

    167La modification des NA par ce type d’ADJ se caractérise par un certain nombre de phénomènes syntaxico-sémantiques particuliers. D’abord, de préférence, ces ADJ sont antéposés :

    (160) Jeune enfant vs ?? enfant jeune
    (161) Ancien adolescent vs *adolescent ancien
    (162) Vieil enfant vs *enfant vieux
    (163) Éternel adolescent vs ? adolescent éternel

    168Tous ces ADJ (sauf éternel) sont gradables dans certains emplois, tout en sélectionnant un certain types d’ADV : très/tout jeune, très vieil/*tout vieil, très/*tout ancien. L’impossibilité de tout avec les termes non marqués des couples antonymes jeune/vieux, nouveau(récent)/ancien s’explique par le non-respect de la condition d’homogénéité imposée par tout. Selon Anscombre (2009a) vieux se distingue de son antonyme jeune dans la façon de qualifier un N : vieux qualifie de façon hétérogène et jeune de façon homogène. Par exemple, vieux (mais aussi grand, gros, etc.) situe le référent du N dans une catégorie particulière sur l’échelle numérale de l’âge – celle des gens âgés. Être vieux implique que l’individu en question a un certain âge, un certain nombre d’années vécues. Or, si l’on prélève une « quantité » arbitraire dans le nombre d’années impliqué, il n’est pas sûr que le nombre prélevé correspond à une classe de référents qu’on qualifie toujours par vieux (p. ex. pendant ses vingt premières années, un homme n’est pas un (homme) vieux). C’est la raison pour laquelle, un ADJ marqué comme vieux qualifie de façon hétérogène. En revanche, si on qualifie quelqu’un de jeune ou petit (au sens de jeune), la caractérisation est homogène. N’importe quelle valeur de l’échelle numérale impliquée par jeune, peut donner lieu à la qualification par jeune et être compatible avec tout.

    169Si la gradation est possible avec presque tous les ADJ (éternel fait exception parce qu’il renvoie de façon inhérente à un intervalle temporel « maximal »), elle a des effets différents sur leur sens et, corollairement, sur leur combinatoire avec les NA.

    (164) Jeune enfant/adulte
    (165) Très jeune adulte
    (166) Vieil enfant
    (167) #Très vieil enfant
    (168) Ancien enfant/adolescent
    (169) *Très ancien enfant/adolescent

    170Pour expliquer l’impossibilité de *très ancien enfant, il faut observer que la modification d’ancien par un ADV a des incidences sur la lecture du SN :

    (170) Je vais vivre dans une très ancienne auberge (= très vieille auberge).
    (171) Je vais vivre dans une ancienne auberge (= une vieille auberge OU dans ce qui a été auparavant une auberge)

    171Avec le NA, seule la deuxième lecture est possible – ancien situe l’intervalle d’instanciation temporelle du référent dénoté. Tout n’est pas pourtant expliqué parce que, si avec certains types de N, ancien peut être considéré comme le déplacement d’un ADV en position adjectivale (Giry-Schneider 1997) (172), ce cas n’est pas envisageable avec les NA (175).

    (172) J’ai rencontré Max hier. Il traîne toujours avec son ancien vélo.
    (173) Il traîne toujours avec le vélo qu’il avait anciennement.
    (174) Comme pour rappeler à l’ancien enfant que les tropiques réservent aussi tristesse et désillusion. (2002-04-24.LM)
    (175) *Comme pour rappeler à l’enfant qu’il était anciennement que les tropiques réservent aussi tristesse et désillusion.

    172En plus, si Borillo observe à juste titre qu’avec les N-[Pro] ancien peut être rapproché au préfixe ex-, ce dernier semble très difficile avec les NA59 :

    (176) mon ancien/ex patron
    (177) être un ancien/*ex enfant

    173Jeune est un autre ADJ temporel compatible avec plusieurs NA : jeune enfant/ adolescent/adulte/vieillard. L’ADJ restreint l’extension du N aux référents qui se situent au début de l’intervalle d’âge en question et ne peut pas être glosé par « celui qui a une courte durée de vie ». Il nous semble qu’aujourd’hui jeune adulte fonctionne comme une dénomination complexe pour désigner une « sous-catégorie » socio-culturelle des « jeunes », au même titre que les enfants et les adolescents, la coordination étant possible :

    (178) Elles provoquent alors des tumeurs qui apparaissent chez l’enfant et le jeune adulte, fille ou garçon. (2002-06-10.LP)
    (179) Seule unité en France à proposer une alternative thérapeutique dans le traitement des cancers chez l’enfant, l’adolescent et le jeune adulte, son existence est aujourd’hui menacée à cause « de graves difficultés d’organisation qui mettent en cause de façon très préoccupante la sécurité et l’accueil des patients », explique la direction de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) dans un communiqué publié vendredi 25 octobre. (2002-10-27.LM)
    (180) Jeune adulte, il s’inscrit au séminaire du Puy pour suivre une formation en cinq ans. (2004-03-18.LP)

    174Son antonyme, vieux, fonctionne de façon symétrique en dénotant un individu vers la fin de la période temporelle dénoté par le NA : par exemple, vieil adolescent peut être très bien compris de façon compositionnelle comme un individu qui est « vieux parmi les adolescents ». Toutefois, les emplois les plus fréquents sont des oxymores – vieil enfant, vieil adolescent – où l’ADJ vieux entraine l’interprétation évaluative du NA. Cela explique qu’on a vieil enfant mais avec beaucoup de difficultés ??vieil adulte, et pour des raisons de tautologie *vieux vieillard :

    (181) Avec une diction pâteuse, voici le vieil enfant narrant son emploi du temps d’il y a quinze ans. (2002-04-19.LM)
    (182) Dans l’obscurité de l’Olympia, le public a tapé des mains pour dire au revoir au vieil enfant qui sait toujours des histoires, des histoires de gens qui s’aiment. (2004-02-25.LM)

    175Enfin, avec un ADJ comme éternel (qui implique un intervalle temporel non borné), la lecture des NA est forcément évaluative (un éternel adolescent est quelqu’un qui se comporte ou a les attitudes associées de façon stéréotypique à l’âge de l’adolescence).

    176Pour résumer l’examen des données du corpus, nous avons vu que, parmi les ADJ antéposés les plus fréquents avec les NA, on en retrouve un certain nombre qui ont en commun d’apporter des informations temporelles ou aspectuelles sur l’extension du N. Contentons-nous pour l’instant de signaler ces faits, qui seront analysés plus loin et revenons sur les types d’ADJ modifieurs de SNA.

    3.3.2. ADJ postposés

    177Concernant les ADJ postposés aux NA, on constate une différence à la fois quantitative et qualitative entre CF et CW. Le nombre plus élevé d’ADJ postposés différents dans CW peut être expliqué par leur nature – il s’agit essentiellement de participes passés à valeur adjectivale (mort, trouvé, abandonné, cloné, handicapé, blessé) et d’ADJ relationnels60 qui permettent de catégoriser l’entité dénotée par le N (palestinien, japonais, mineur). Côté sémantique, dans CW, on distingue essentiellement des épithètes dénotant des déficiences (malade, sourd, handicapé, blessé) et des ADJ ethniques français, palestinien, japonais, africain (Bartning 1984, Roché 2008), dû au fait que, dans les articles de presse, souvent, l’identification des personnes passe par leur appartenance à des catégories socio-culturellement différenciées.

    178Notons l’emploi fréquent de participes passés épithètes comme abandonné, trouvé, perdu, adopté avec les NA bébé et enfant. Leur valeur verbale indique le résultat d’une intervention agentive (complément d’agent en par) qui est difficilement compatible avec adulte par exemple :

    (183) Beaujolais : un bébé abandonné dans une cagette (2003-05-15.LP)
    (184) un bébé/enfant/adolescent/*adulte abandonné par ses parents

    179Dans ce cas précis, la structure argumentale fait intervenir des NH relationnels faisant partie d’un cercle familial (pour bébé) ou social proche (abandonné par ses amis/camarades/collègues, etc.).

    180Avec vieillard, on observe des expansions nombreuses, pour la plupart avec des ADJ qualificatifs qui expriment avant tout des aspects corporels de l’individu, dénotant une certaine défaillance dans les fonctions vitales (cf. les ADJ dérivés de N de maladies ou faisant partie de ce champ sémantique : malade, arthritique, faible, impotent, etc.) Dans CW, on rencontre certains ADJ (hargneux, essoufflé) avec vieillard mais ils sont beaucoup moins représentés que d’autres formes d’expansions (notamment des relatives déterminatives). Ce fait est peut-être dû à l’emploi fréquent de vieillard en SN indéfini incomplète en position sujet dans ce type de textes.

    3.4. Les NA en N2 dans les syntagmes binominaux

    181Dans cette section, nous examinons des syntagmes binominaux de type N de NA61. Les compléments adnominaux ont fait l’objet de nombreuses études (parmi beaucoup d’autres, Milner 1982, Godard 1986, Berrendonner 1995, Bartning 1996, Flaux 1999, Nowakowska & Apothéloz 2003, Kupferman 2004). Notre objectif ne sera pas de discuter les analyses antérieures mais de montrer que les NA donnent lieu à des compléments qui ne peuvent pas être assimilés à d’autres structures prépositionnelles. L’analyse de notre corpus permettra non seulement de corroborer les observations faites dans Knittel (2009), qui attribue à ce type de compléments la capacité à dénoter des « sous-classes d’objets culturellement pertinentes » mais aussi d’élargir l’éventail des interprétations identifiées jusqu’à présent.

    3.4.1. N1 de NA : propriétés syntaxiques

    182Considérons les trois énoncés suivants, qui illustrent chacun des structures nominales complexes, constituées d’un N-tête suivi d’un SP qui a dans son régime un autre N :

    (185) Le chat du voisin
    (186) Le portrait de Max
    (187) Une chaise de bébé

    183Malgré leur structure similaire, ces trois exemples diffèrent dans leur fonctionnement syntaxique. Contrairement aux deux premiers exemples, chaise de bébé ne permet pas la récupération d’une prédication sous-jacente en avoir ou être :

    (188) Le voisin a un chat
    (189) Max a (un/son) portrait/Le portrait est à Max62
    (190) #(Le) bébé a une chaise/#(la) chaise est au bébé

    184Si la contrainte sur le DET1 (191)-(193) et la pronominalisation de N2 (194)-(196) permettent de distinguer des SP génitifs (subjectifs/objectifs) d’autres SP (agentifs)63, le test avec le possessif (197)-(199) permet d’isoler clairement les N de NA des deux autres structures :

    (191) *Un chat du voisin
    (192) Un portrait de Max
    (193) Une chaise de bébé
    (194) chat du voisin → *chat de lui
    (195) portrait de Max → portrait de lui
    (196) chaise de bébé →*chaise de lui
    (197) chat du voisin → son chat
    (198) le portrait de Max → son portrait
    (199) chaise de bébé → *sa chaise

    185Les exemples ci-dessus mettent à l’œuvre des processus référentiels différents, ce qui amène Berrendonner (1995) à distinguer un type extensionnel, le chat du voisin, d’un type intensionnel, chaise de bébé. Dans ce cas précis, le rôle du NA est celui d’être un spécifieur (Berrendonner, ibid.), d’instancier un domaine d’objets (Nowakowska & Apothéloz 2003), bref, de sous-catégoriser le N1 (Knittel 2009). Les modalités de détermination ainsi que le comportement syntaxique du NA confirment son statut particulier en tant que complément adnominal.

    186En analysant écriture d’enfant et écriture d’un enfant, Knittel (2009) observe que la suppression du DET2 entraine la disparition des propriétés liées à la possession (écriture d’enfant / *l’enfant a écrit/ *son écriture). Même si le possessif ne peut pas assumer la relation de sous-catégorisateur joué par le NA, il ne faut pas pour autant déduire que la présence du DET indéfini ou défini garantit la lecture « possessive » ou « agentive » du SN2. Le DET2 garde sa capacité de construire différents types de lecture du N2, ici le NA : spécifique (200), non spécifique (201), générique (202) et l’absence de déterminant fait que le N est appréhendé de façon globale, intensionnelle (203)64. Dans les exemples suivants, seule la lecture spécifique du NA en (200) permet l’instanciation de la relation de possession.

    (200) Il passait son index sur le nez, les lèvres de Rosette, toute contre moi, et je sentis des gargouillis parcourir le corps de l’enfant, et un tremblement profond des chairs. (H. Bianciotti, 1985, Sans la miséricorde du Christ, 133) → son corps
    (201) Du Moyen âge à l’époque classique, le corps de l’enfant est vraiment emprisonné, caché. On ne le découvre en public que pour le fouetter, le battre. Ce qui devait être une très grande humiliation (Fr. Dolto, 1985, La cause des enfants, 16) → *son corps
    (202) Que s’est-il passé ? La bicyclette, qui n’a aucune vertu sur la personne des adultes, agit sur le corps d’un enfant comme une grille de déchiffrement : elle isole son essence et amorce son élucidation. Cela illustre doublement certains propos assez obscurs du Kommandeur. (M. Tournier, 1970, Le roi des Aulnes, 494) → *son corps
    (203) Il est significatif que sur certains chapiteaux des cathédrales, les paysans sont représentés selon la morphologie d’un corps d’enfant, la proportion de la tête étant de 1 à 4. (Fr. Dolto, 1985, La cause des enfants, 18) → *son corps

    187Le tableau suivant présente la distribution de SNA dans les SN binominaux pour la totalité de nos données (CF & CW).

    Tableau 11 : de SNA : répartition CF & CW

    de NAde l’/du NAd’un NA
    bébé9515265
    enfant7341 134646
    adolescent8111382
    adulte1309773
    vieillard532929

    188Considérons les couples d’énoncés suivants où, à tour de rôles, SN1 défini, SN1 indéfini et SN1 non déterminé sélectionnent un complément adnominal (NA) lui aussi introduit par l’article défini, indéfini où article zéro :

    Le N1 de SNA

    (204) Le corps de l’enfant / la chambre de l’enfant
    (205) Le corps d’un enfant / la chambre d’un enfant
    (206) ?Le corps d’enfant / la chambre d’enfant

    Un N1 de SNA

    (207) *un corps de l’enfant / un jouet de l’enfant
    (208) *un corps d’un enfant /? un jouet d’un enfant
    (209) un corps d’enfant / un jouet d’enfant

    N1 de SNA

    (210) (C’est un adulte avec) *corps de l’enfant / *jouet de l’enfant
    (211) (C’est un adulte avec) *corps d’un enfant/ *jouet d’un enfant
    (212) (C’est un adulte avec) ?? corps d’enfant / jouet d’enfant

    189La difficulté de la structure Def N1 de NA, tient de toute évidence au type de N1 (206). C’est aussi le cas pour (207), qui demande toutefois une remarque supplémentaire. Si un jouet de l’enfant est tout à fait intelligible, ce SN a du mal à donner lieu à une interprétation générique (ce qui est possible pour (206) la chambre d’enfant doit être toujours propre ou encore (209) un jouet d’enfant est fait pour ne pas se casser). Le blocage de la lecture générique pour un syntagme de type un N1 Prep le N2, vient de l’incompatibilité dans la façon dont l’indéfini et le défini construisent la généricité65. Tandis que l’indéfini générique parcourt la classe dénotée par le N, en faisant des prélèvements répétitifs sur cette classe, l’article défini générique (singulier) atteint l’ensemble de la classe, l’espèce, sans passer par l’individualité (Corblin 1987). On comprend par conséquent que, dans un jouet de l’enfant, la lecture générique ne peut pas avoir lieu, puisque, si l’on considère comme générique le SN2, l’article défini ne fournit pas les conditions nécessaires pour sa généricité. Autrement dit, l’indéfini ne peut pas opérer un prélèvement sur une classe qui est appréhendée comme un tout, sans prise en compte des individus qui la composent. En revanche, étant donné que le NA indéterminé fonctionne comme un sous-catégorisateur, le SN complexe, lui, fonctionne comme une dénomination complexe, comme désignant une sous-espèce en quelque sorte. Par conséquent, ces types de SN2 peuvent avoir une lecture générique (avec l’indéfini ou le défini en DET1).

    190Contrairement aux SN2 où le N2 est un NA déterminé, le NA non déterminé se prête difficilement aux manipulations qui attestent son autonomie référentielle. Il est impossible d’insérer des quantifieurs numéraux :

    (213) chambre d’enfants / chambre de deux enfants
    (214) un voleur d’enfants / #un voleur de deux enfants

    191Contrairement aux SP génitifs, l’adjonction d’ADJ ou d’autres SP ne peut pas intervenir entre le N-tête et le NA-spécifieur :

    (215) corps d’enfant abandonné/*corps abandonné d’enfant
    (216) une chambre d’enfant avec vue sur la mer / *une chambre avec vue sur la mer d’enfant

    192Un modifieur ADJ porte nécessairement sur l’ensemble du SN complexe incluant le NA spécifieur uniquement si celui-ci est prévu, approprié (notons l’absence d’accord dans (219)) :

    (217) [Accueil d’enfant] permanent
    (218) *Accueil d’[enfant gentil]
    (219) Auxquels s’ajoutent d’autres sommes : 146 189 euros pour les sites lecture, les pôles locaux d’éducation artistique, le matériel pour l’accueil d’enfant handicapés, 46 863 euros de crédits pour des opérations départementales réalisées avec un partenaire (sécurité routière, direction de l’environnement) ; 244 722 euros pour les nouvelles technologies. (2003-06-23.LP)
    (220) Une allure d’adolescent fragile, des propos brefs souvent inaudibles et ponctués d’éclats de rire nerveux, une inquiétude et une gêne constante dans l’attention portée à son interlocuteur : échanger des propos avec le jeune pilote finlandais relève le plus souvent de la gageure. (2002-03-16.LM)

    193Dans ce type de syntagmes complexes, d’une part, le N1 ne peut pas faire l’objet d’une pronominalisation par celui/celle (221)-(222) et, d’autre part, le NA non déterminé ne peut constituer la source pour une reprise anaphorique (223)-(224) :

    (221) Je n’aime pas les pleurs de bébé, ni *ceux d’enfant.
    (222) À gauche vous avez la chambre d’amis et à droite *celle d’enfants.
    (223) La chambre de [l’enfant]j se trouve au fond du couloir. Ilj y est enfermé depuis ce matin.
    (224) La chambre d’[enfant]j se trouve au fond du couloir. *Ilj y est enfermé depuis ce matin.

    194Ces dernières observations posent la question du statut lexical de ce type de syntagmes complexes – doit-on les considérer comme des séquences figées ?

    3.4.2. Statut lexical et sens de N1 de NA

    195Vérifier l’hypothèse, selon laquelle les SN1 de NA sont des unités lexicalisées, demande l’examen d’un certain nombre de paramètres morphosyntaxiques, sémantiques et discursifs (Gross 1996).

    3.4.2.1. Degré de figement de SN1 de NA

    196Nous ne reviendrons pas sur le fait, observé plus haut, que la détermination du NA change le sens du SN2 :

    (225) Chaise de bébé ≠ chaise d’un bébé/chaise du bébé
    (226) Visage de vieillard ≠ visage d’un vieillard/visage du vieillard

    197Nous avons vu aussi que, contrairement à ce qui se passe avec des séquences figées, la possibilité restreinte de modification du NA, qui n’admet que des ADJ ou SP à même de constituer pragmatiquement une sous-classe (le SP enchâssé est donc lui aussi à valeur taxinomique) :

    (227) *métier d’adulte responsable
    (228) *garde d’enfant gentil
    (229) *siège de bébé mignon
    (230) dessin d’enfant en bas âge
    (231) allure d’adolescent fragile
    (232) lit/chambre/accompagnement/accueil d’enfant handicapé

    198Sur le plan morphologique, on peut faire abstraction de l’accord en genre comme dans l’exemple suivant :

    (233) Maman avait les lèvres grises, mais son nez n’était pas trop pincé. Elle avait son visage de vieillard, un visage qu’elle avait depuis l’arrivée à l’hôpital. – Peut-être est-ce simplement que jamais je ne l’avais vue la tête renversée, totalement à plat. (S. Doubrovsky, 1977, Fils, 368)

    199et les structures lexicalisées se caractérisent par l’absence de variation en nombre de N2.

    (234) Robe de chambre, robes de chambre, *robes de chambres
    (235) Vacances d’été, *vacances d’étés

    200De prime abord, avec les NA dans cette position, il est difficile de constater une règle, difficulté qui provient aussi du fait qu’il n’y a pas de différence de prononciation entre les NA singuliers et pluriels. À l’écrit, dans notre corpus, on observe aussi bien l’accord des deux N au pluriel (236)-(238) (avec différents types de N1), que l’absence d’accord (239)-(244).

    (236) La totalité des bénéfices récoltés durant le salon sera répartie entre quatre associations : l’association Rêve, qui a pour vocation de réaliser les rêves d’enfants atteints de maladies à pronostics réservés… (2003-05-16.LP)
    (237) Chacun s’indigne face aux assassins d’enfants, oublions-nous qu’il existe des enfants criminels ? (J.B. Pontalis, 1998, L’enfant des limbes, 140)
    (238) L’association propose des gardes d’enfants à domicile pouvant répondre aux besoins des Stéphanois, suivant plusieurs conditions : habiter la ville, être allocataire à la CAF, avoir au moins un enfant de moins de 6 ans, et être salarié ou assimilé (en formation). (2002-11-09.LP)
    (239) Des élus aux retraités, ils connaissent tous très bien ce tocsin qui scande la mort des villages : l’arrêt du bruit du marteau sur l’enclume du forgeron, le silence des cloches de l’église, et surtout la fin des cris d’enfant dans la cour de l’école. (2003-10-01.LM)
    (240) En série limitée, des bavoirs d’enfant brodés sur des minijupes effilochées, à partir de 65 EUR, Kookaï. (2003-04-12.LM)
    (241) Calez les avait amenés là de nuit : « Je vous garantis qu’on viendra pas vous chercher ! Dormez en paix ! » Calez… Une chambrette mansardée. Deux lits d’enfant. (J.-P. Chabrol, 1977, La folie des miens, 209)
    (242) Une nouvelle capacité d’accueil qui devrait résorber le déficit en termes de garde d’enfant : « Si je m’en tiens aux chiffres de l’année dernière, ma liste d’attente pour la garde d’enfants de 0 à 3 ans était de 40. Nous devrions pouvoir accueillir ces enfants en 2004 » se réjouit Bernadette Rozel. (2004-04-29.LP)
    (243) Le bassin : « un élément naturel » De leur côté, parents, grands-parents et personnes ayant la garde d’enfants en bas âge disent leur hantise de voir leur échapper l’enfant dont ils ont la responsabilité. (2002-03-20.LT)
    (244) « L’expérience montre que les risques de trafic d’enfants augmentent en situation de crise lorsqu’il y a des mouvements de population et que l’environnement de protection de l’enfant s’écroule, qu’il n’y a plus de parents, de famille, d’école ou de village », explique Marc Vergara, porte-parole de l’Unicef à Genève. (2005-01-05.LM)

    201Si le NA joue le rôle d’un sous-catégorisateur référentiel par rapport à N1, comment expliquer la différence sémantique entre un NA pluralisé (garde d’enfants) et non marqué par le nombre (garde d’enfant) ? Nous avons vu que le NA indéterminé n’a pas de sens spécifique dans la mesure où il n’identifie pas forcément un individu particulier (le NA ne peut pas être la source d’une anaphore). Dans garde d’enfant, mais aussi dans bavoir de bébé, magazines d’adulte, passion d’adolescent, corps de vieillard, le NA ne présuppose pas l’existence d’un seul bébé, enfant, adolescent, adulte ou vieillard. Par conséquent, l’absence de marque de pluralité ne doit pas être interprétée comme une marque nulle du singulier mais plutôt comme un effet de sous-détermination à l’égard du nombre induit par la lecture intensionnelle du SN (Knittel 2009, 22).

    202Le sens non-compositionnel des structures lexicalisées peut être testé par la négation. Or, on constate qu’avec les structures indéterminées qui nous intéressent, cela n’est pas possible :

    (245) Une pomme de terre n’est pas une pomme qui pousse dans la terre.
    (246) ??Un lit d’enfant n’est pas un lit pour les enfants.

    203Ce critère se révèle utile quand une seule séquence peut avoir plusieurs sens, notamment métaphoriques. Par exemple cœur d’enfant peut être compris de façon compositionnelle où il est question de décrire les caractéristiques d’un organe (le cœur) pour un ensemble déterminé de sujets (les enfants). Ce même syntagme a aussi un sens par extension qui permet, à la fois par des procédés métonymiques et métaphoriques (le cœur est vu comme le siège des sentiments, des émotions), de qualifier une personne d’innocente, de gentille, etc.

    204Contrairement aux séquences figées, la négation du N1 provoque un hic sémantique :

    (247) Une pomme de terre n’est pas une pomme
    (248) ??Un lit d’enfant n’est pas un lit
    (249) ??Les dents de bébé ne sont pas des dents
    (250) ??Le trafic d’enfants n’est pas du trafic

    205Enfin, un dernier critère qui différencie les séquences figées de celles qui nous intéressent ici, est le fait que le N-tête peut constituer la source d’une reprise anaphorique :

    (251) Jean a pris la mouche. *La prise a été bonne.
    (252) J’ai acheté des pommes de terre. *Les pommes sont pourries.
    (253) Le prévenu, au visage d’adolescenti, reconnaît l’ensemble des faits qui lui sont reprochés. (2002-09-02.LP) →??Le visage impassible, froid, ili…
    (254) Maman avait les lèvres grises, mais son nez n’était pas trop pincé. Elle avait son visage de vieillard, un visage qu’elle avait depuis l’arrivée à l’hôpital. – Peut-être est-ce simplement que jamais je ne l’avais vue la tête renversée, totalement à plat. (= (233))

    206Au terme de ce que nous venons de voir, nous pouvons conclure que les syntagmes qui font l’objet de notre attention ne sont pas des expressions lexicalisées (dans les termes de Gross (1996)). Plus précisément, il faut distinguer le sens qui émerge d’une structure syntaxiquement (semi) figée et qui fonctionne en bloc du sens sous-catégorisateur d’une structure binominale et qui, en tant que dénominateur complexe, fonctionne en bloc aussi. Le fait est que, dans le deuxième cas de figure, la réalisation du N2 (le NA) est pragmatiquement déterminée, ce qui n’est pas (ou plus) le cas pour les expressions reconnues comme figées en synchronie.

    207Cependant, c’est une conclusion quelque peu hâtive, parce que, intuitivement, on n’attribuerait pas la même « force d’attraction » entre le N1 et le NA dans lit d’enfant et main d’enfant. Il est par conséquent important d’aller plus loin dans l’étude en analysant le type de N1.

    3.4.2.2. Données de corpus : type de N1 et rôle du NA

    208L’analyse de notre corpus permet de faire des observations sur le type de N1 le plus fréquent avec les NA, ainsi que de dégager différentes interprétations que ces derniers peuvent véhiculer.

    209Plusieurs types de N peuvent être N-tête dans les syntagmes avec un NA indéterminé. La liste ci-dessous regroupe les plus récurrents dans un ordre décroissant :

    • N de partie du corps (ou assimilées) : main de bébé, tête de bébé, corps de NA, visage d’adolescent, squelette de vieillard, voix d’enfant ;
    • N d’artéfacts (d’objet concrets) : chaise de bébé, lit d’enfant, pantalon d’adolescent, appartement d’adulte ;
    • N iconiques66 : traits de vieillard, air d’adolescent, figure d’adolescent, silhouette d’adulte ;
    • N d’idéalités67 : journal (intime) d’adolescent, film d’adulte ;

    210Le tableau suivant regroupe les N1 les plus fréquents dans un ordre décroissant par NA :

    Tableau 12 : Données de corpus : N1 de NA

    N de bébéN d’enfantN d’adolescentN d’adulteN de vieillard
    mainschambrevieviehaleine
    voixrêvevisageallocationairs
    braceletgardechambretravailcorps
    chaisevisagecœuramourlassitude
    couchespasfiguredésirmain
    jouetstêtephysiquemainmanie
    mouevoituresilhouetteacteméchanceté
    peauregardamouramitiépas
    pleursvoixamoursappartementregard
    têteyeuxchairascendantrétine
    vêtementscorpschevelureateliersrôle
    affairesjouetcorpsautoritétête
    siège-autolithumeurbicyclettevisage
    baignoiremotsmélancoliecatéchèsevoix
    bavoirsourirechoraleyeux
    souvenirscompétitionâme

    211Nous distinguons deux types de lecture – celle qui vient d’être présentée en détails, où le NA a le rôle d’un sous-catégorisateur et une deuxième où le NA-complément fonctionne comme un modifieur temporel.

    3.4.2.3. NA sous-catégorisateur

    N1 de partie du corps

    212Parmi les N de partie du corps (Npc) les plus fréquents sont main, corps, visage, yeux. Théoriquement, tous les NA peuvent constituer des SP sous-catégorisant pour un Npc, dans la mesure où les parties du corps sont en nombre constant tout au long de la vie d’un individu. Cependant certains Npc sont ressentis comme plus saillants pour une phase précise de la vie d’un individu et forment avec le NA correspondant des syntagmes complexes au sens métaphorique. Parmi ceux-ci, enfant et adulte fonctionnent souvent en opposition (corps d’enfant/adulte, voix d’enfant/voix d’adulte, etc.)68. Souvent, ces SN sont employés de manière métaphorique et sont prédiqués des individus qui ne sont pas dans la phase de vie dénotée par le NA. En effet, la plupart du temps, il s’agit d’attribuer, par exemple, des qualités propres de l’enfant à quelqu’un qui ne l’est plus. Partant, on explique pourquoi les NA fonctionnent en opposition et pourquoi le couple de termes opposés est celui d’enfant/adulte. En revanche, l’opposition ainsi créée n’est pas forcément lexicalisée – yeux d’enfant semble avoir un certain degré de figement par rapport à yeux d’adulte, qui n’est pas aussi répandu ou spontané. Un autre fait à prendre en compte69 sont les variations lexicales qui peuvent survenir : par exemple, aux yeux d’enfant on opposera aussi bien yeux d’adulte que regard d’adulte. Avec bébé, aucun Npc ne donne lieu à des lectures métaphoriques – tout se passe comme si le bébé est vu en langue comme un référent qui n’éprouve rien, qui n’a pas de sentiments, vie affective,…

    N1 d’artéfact

    213Avec les N d’artéfact (désormais Nart), le NA joue son rôle de sous-catégorisateur, indiquant, grosso modo, le « type » d’individus auxquels est destiné l’objet. Si Knittel (2009, 58) a raison de parler de « sous-classes d’objets culturellement pertinentes », c’est parce que les combinaisons entre le Nart et le NA semblent pragmatiquement contraintes. Le NA dénote la catégorie sociale de « public », le « destinataire » et on peut dire même la « clientèle visée » parce que, souvent, il s’agit d’un contexte commercial. Parfois il est possible de gloser les SN2 en récupérant la préposition pour :

    (255) Lit d’enfant = lit pour enfant
    (256) Chambre d’enfant = chambre pour enfant
    (257) Siège-auto de bébé = siège-auto pour bébé

    214Cadiot (1991, 181) observe un certain degré de figement dans ces SN et certains SN binominaux de ce type ont des rapports étroits avec des structures N1-N270 :

    (258) Découvrez notre sélection de lits d’enfant/lits enfant
    (259) Découvrez notre sélection de chambres d’enfant/chambres enfant
    (260) Découvrez notre sélection de bavoirs de bébé/bavoirs bébé

    215Dans ces exemples, le NA est en fonction de substantif épithète (Noailly 1990), et forme une série de compléments « destination ». Même si, pour certains groupes nominaux comme rayon enfant, la récupération de la préposition n’est pas très heureuse (*rayon d’enfant, ?rayon pour enfant), la glose nous indique qu’il s’agit toujours du même type sémantique « destiné aux bénéficiaires » : N1 est consacré/destiné à N2/pour N2. Par ailleurs, souvent, on peut substituer la PREP par d’autres substantifs comme taille ou modèle : pantalon taille adolescent, bateau modèle enfant, culotte taille/modèle bébé, lit modèle/taille adulte71. Notre corpus ne contient aucun SN de type Nart de vieillard. Il est en effet difficile de concevoir des énoncés tels que #lit de vieillard, #vêtement de vieillard, #voiture de vieillard, #chemise de vieillard et même #mode/taille/rayon/ modèle vieillard72. La raison principale en est qu’en français moderne vieillard peut être connoté négativement73. Ce n’est pas pour autant que les euphémismes personne âgée, senior fonctionnement mieux (*lit personne âgée, ?? mode senior). En fait, d’autres moyens linguistiques sont mis en œuvre : emploi d’ADJ pour appuyer la particularité par rapport à une norme (qui est celle de l’adulte) (261) ou bien en explicitant la limite d’âge à respecter (262)74 :

    (261) Téléphone à larges touches, spécial personne âgée ou malvoyante. (WebCorp)
    (262) Tarif sénior (plus de 65 ans).

    N1 iconiques

    216Les N que nous regroupons sous l’étiquette d’iconiques sont des N syncatégorématiques de type silhouette, air, trait, figure, physique, allure, qui dénotent ce qui peut être vu comme des projections imagées d’un aspect de l’individu :

    (263) Avec son allure d’adolescent dégingandé, sa tignasse rousse et ses lunettes époque Brejnev qui lui mangent la moitié du visage, Erlend Oye fait décidément figure de candide dans LM blasé de l’électronique et de la culture club. (2004-05-11.LM)
    (264) … mémoire gardait le souvenir des cris de la récréation du soir lorsque je venais y chercher Pauline et que les enfants se précipitaient vers n’importe quelle silhouette d’adulte dans l’espoir de reconnaître l’un de leurs parents. (Ph. Forest, 1999, Toute la nuit, 277)
    (265) Et pour Patrick Dils, qui a encore une figure d’adolescent, presque quinze ans sans liberté. (2002-04-11.LM)

    217Une étude plus approfondie de ces N iconiques reste à faire, mais en tant que N-tête dans les SN complexes, silhouette ne se combine qu’avec des N dont le référent est doté de « contours » dont la forme est saillante sur le plan perceptif. Sur ce point, les NA se distinguent clairement d’autres NA en -aire :

    (266) On apercevait au loin la silhouette d’un bébé / enfant / adolescent / adulte / vieillard.
    (267) ?On apercevait au loin la silhouette d’un trentenaire/N-aire.

    N d’idéalités

    218Les N d’idéalités sont des N dénotant des objets résultant de l’action d’un être humain et dotés d’un contenu (Flaux (2002), Flaux & Stosic (2011), Flaux (2012), Stosic & Flaux (2012)) : film, dessin, poème, journal (intime), etc. :

    (268) Oui, pour une fois, j’ai un personnage sexué, dans un monde d’adulte. (2003-09-25.LP)
    (269) On verra que la psychanalyse n’a fait que rejoindre et confirmer une intuition d’enfant, de jeune fille et de femme. Après avoir ainsi découvert la lecture, à l’âge de cinq ans, je crus ma vie toute tracée : je serais fabricant d’un journal d’enfants. (Fr. Dolto, 1985, La cause des enfants, 214)

    219Ce type de N est parmi le moins fréquent en N-tête mais dans la majorité des cas, le NA dénote le public visé à qui s’adresse le contenu « spirituel » du N-tête (Flaux 2002). Toutefois dans l’exemple suivant :

    (270) « Et puis j’ai accroché ça au mur, dit-il, vous le trouviez joli à la maison, alors je l’ai encadré et mis là. » Il désignait un dessin d’enfant très coloré représentant de petits personnages au milieu de chevreuils amicaux, sous un soleil en roue surmonté par la corniche bleu marine d’un ciel infini. (P. Moinot, 1979, Le guetteur d’ombre, 42)

    220en raison de la nature déverbale du N-tête (dessin), le sens du NA n’est pas celui de « destination ». En réalité, il y a deux possibilités d’interprétation. Soit on peut présupposer que l’agent, celui qui a fait le dessin, est un enfant dont les capacités de dessiner donnent des résultats particuliers, d’une certaine qualité (ce qui semble se passer dans l’exemple ci-dessus). Soit le SN complexe est utilisé de façon péjorative au sens où il dénote le produit de l’action « dessiner comme un enfant ».

    3.4.2.4. SP NA : modifieur temporel

    221Si le rôle de sous-catégorisateur des NA dans les SN binominaux semble indéniable, il existe une deuxième lecture qui n’a pas été remarquée à notre connaissance jusqu’à présent – celle où le SP peut être vu comme un modifieur temporel. Par exemple, lit d’enfant peut aussi bien dénoter un sous-type de lits, qui a les dimensions appropriées pour accueillir un enfant, mais aussi comme « le lit dans lequel X dormait quand il était enfant ». Les SN binominaux reçoivent ce type de lecture à la condition d’être introduits par un DET1 possessif : mon pantalon d’adolescent, mes livres d’enfant. Considérons les exemples suivants :

    (271) … en feutre noir, décoré d’un visage souriant, grandes lèvres rouges, yeux étonnés, deux grands anneaux dorés cousus au bord des oreilles, le coussin de mon lit d’enfant, ma chère Bamboula ! (L. Flem, 2004, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, 45)
    (272) Et « Thomas » connu depuis ses bêtises d’adolescent, devenu figure du banditisme, tombé sous des balles vengeresses. « Au départ, il aurait pu prendre un autre chemin » regrette Jean-Louis Desfray. « Avoir des sentiments, pas d’état d’âme » la devise d’un flic écrivain. (2004-11-23.LP)
    (273) À Louvain il avait été défini par sa qualité d’étudiant ; à Niort et à Paris par son uniforme. Durant ses fugues d’adolescent, il avait expérimenté, brièvement, il est vrai, la solitude et le dénuement, mais son père se trouvait toujours à l’autre bout d’un fil télégraphique. (M. Yourcenar, 1977, Le labyrinthe du monde, 1108)
    (274) En restant en Hongrie après 1956, j’ai pu observer non plus en tant qu’enfant, mais avec ma tête d’adulte, le fonctionnement d’une dictature. (2004-11-25.LM)lb/>(275) Toute ma vie, ma vie d’adulte en tout cas, j’ai eu le sentiment d’agir pour et en fonction de la société dont je suis un élément, et d’être, donc, dans le politique. (2002-03-18.LM)
    (276) L’enfant fou de l’autobus est allé quatre fois vers mon corps, quatre fois il a tendu sa main vers moi, sa petite main de vieillard, sèche et glacée, rouge, meurtrie… (H. Guibert, 2001, Le mausolée des amants, 173)

    222Comme on peut le remarquer, la condition de détermination est nécessaire mais non suffisante pour que la lecture « temporelle » puisse avoir lieu. C’est une condition nécessaire parce que ce sont les bêtises qui sont « catégorisées » comme étant associées à un âge précis, mais on ne peut pas inférer que le sujet les ait commises en tant qu’adolescent :

    (277) Et « Thomas » connu depuis ces/ plusieurs bêtises d’adolescent,…

    223En revanche, c’est une condition non suffisante parce que le possessif ne garantit en rien l’interprétation temporelle du NA comme c’est le cas dans (276). C’est le seul exemple où le SN complexe, sa petite main de vieillard, ne peut pas être paraphrasé par *sa petite main, qu’il avait lorsqu’il était vieillard. Dans tous les autres énoncés, différentes paraphrases relèvent la période temporelle pendant laquelle l’individu est dénoté par le NA en question :

    (278) Le coussin du lit que j’avais quand j’étais enfant
    (279) Les bêtises que j’ai faites lorsque j’étais adolescent
    (280) Durant les fugues que j’ai faites quand j’étais adolescent
    (281) Toute ma vie, depuis que je suis adulte en tout cas,…

    224Ces faits soulèvent un certain nombre de questions :

    • D’abord, on peut se demander quel est le rôle joué par le type de N1. De toute évidence, ce n’est pas le Npc, main, qui bloque cette lecture « temporelle » parce qu’on peut très bien envisager un contexte où un pianiste sexagénaire souhaite retrouver ses mains d’adolescent. Il faut par conséquent comprendre quel est le « mécanisme » mis en place par les NA, leur permettant de dénoter un intervalle de référence temporelle pendant lequel un individu est qualifié d’enfant, adolescent, etc. ;
    • Il faut aussi s’interroger sur le rôle du possessif. On peut avoir une compréhension aussi large que nécessaire de la notion de « possession », elle ne nous paraît pas à même d’expliquer le lien qui existe entre le sujet au moment de l’énonciation, il (273) et ses fugues d’adolescent. Autrement dit, qu’est-ce qui permet de faire le lien entre le pronom et le NA, et quelle est la nature de ce lien ? La question est loin d’être isolée parce qu’on observe a priori le même fonctionnement du NA en attribut de l’objet : Je l’ai connu enfant (= quand il était enfant) ;
    • Enfin, on ne peut pas négliger le fait qu’on n’a pas employé les mêmes paraphrases en fonction du NA : l’impossibilité de *quand j’étais adulte doit aussi être prise en compte.

    225La réponse à ces questions réside, d’une part, dans le fait que les NA dénotent l’individu sous un aspect qui lui est inhérent – son âge, et d’autre part, dans la spécificité sémantique des NA dénotant un humain dans une phase de vie.

    4. Bilan de chapitre

    226Cette partie avait pour objectif principal de proposer une première description de l’échantillon des NA. L’ensemble des NA est hétérogène à l’égard de l’identité catégorielle des items qui le constituent. La première section a montré que certains NA ont un fonctionnement plutôt adjectival que d’autres (notamment adulte). La deuxième section a été consacrée à l’étude de la détermination et l’expansion adjectivale des SNA. Enfin la troisième section a étudié les NA en position de N2 dans les syntagmes complexes.

    227Nous avons observé que l’ensemble des NA peut dénoter un individu qui se trouve dans la période de vie respective (leur sens dénotatif) ou bien renvoyer à des caractéristiques stéréotypiquement associées à l’âge en question (sens axiologique, ou évaluatif), qui font essentiellement référence à des attitudes comportementales ou psychologiques de l’individu.

    228L’étude syntaxico-sémantique des NA a permis aussi de dégager des éléments nouveaux qui méritent toute notre attention. D’un côté, nous avons soulevé la question du statut de la prédication attributive – quelle est la particularité, s’il y en a une, des NA prédicatifs ? Doit-on, et pour quelles raisons, voir une différence entre le fait de prédiquer d’un individu qu’il est adulte et qu’il est président par exemple ? Ces questions en cachent d’autres, plus fondamentales. Il faut tourner la réflexion vers l’examen linguistique du lien entre l’individu et la qualification des différents aspects qui constituent son identité. Emprunter cette direction sera bénéfique au moins à deux égards : elle permettra de mieux appréhender le caractère multidimensionnel linguistique des référents humains et mènera, tout naturellement, vers le réexamen de la notion de prédicat sortal en linguistique (il existe a priori des propriétés plus fondamentales que d’autres exprimant le sexe, l’âge, l’appartenance à une espèce cf. Van Peteghem, supra).

    229D’un autre côté, plusieurs faits linguistiques différents convergent vers la nécessité d’un examen plus approfondi des relations que les NA entretiennent avec l’expression temporelle (la parenté avec les N de périodes d’âge, le fonctionnement circonstanciel des NA en N2, etc.). Si on peut parler des phases ou encore des étapes de la vie pour exprimer des périodes temporellement limitées dans notre existence, la description linguistique des NA doit mettre en évidence leurs spécificités vis-à-vis d’autres prédicats qui se définissent a priori par le même caractère transitoire.

    Notes de bas de page

    1 D’aucuns pourraient émettre des doutes sur la pertinence d’une étude sémantique basée sur des définitions lexicographiques, étant donné les lacunes de ces dernières. Nous nous garderons d’exposer et discuter ces défauts, d’ailleurs bien connus, et préférons adopter une autre approche : proposer des nouvelles données pour améliorer et affiner le traitement lexicographique.

    2 En fait, comme on va le voir, il convient de distinguer le changement de dénomination d’une phase du changement en termes de découpage en phases.

    3 Le DHLF signale babi (Bas-Maine), bibi (Picardie, Centre, Midi), bobée (Reims), babré, bobré (Moselle).

    4 Notons qu’en anglais, baby s’appliquait aussi bien aux petits qu’aux plus grands enfants.

    5 Bébé n’est pas le seul emprunt, l’italien bambino donnera en français bambin.

    6 Selon l’auteur, au cours des XVIe et XVIIe s, « On ne connaît guère que le mot : enfant ». (1973, 43) et plus loin « … dans ses efforts pour parler des petits enfants, la langue du XVIIe siècle est gênée par l’absence de mots qui les distinguaient des plus grands » (ibid., 47).

    7 D’après le TLFi.

    8 Fr. Noël. (1980), Le dictionnaire de la Fable, nous apprend que, dans les cérémonies de mariage, on évoquait Jupiter sous le surnom d’Adultus et Junon sous celui d’Adulta. Le volet mythologique de la Biographie universelle. Ancienne et moderne (Michaud, L.-G., 1832, Paris) indique que, selon Pausanias, l’emploi d’adulte a été beaucoup plus vaste : « en général, tout l’âge viril de l’homme était sous la protection de Junon (et l’extrême jeunesse, au contraire, sous celle de Vénus) ».

    9 Pour les baptêmes des adultes.

    10 Notons qu’en latin adultus n’était pas spécifique aux humains. D’après le Gaffiot, il s’appliquait aussi bien au monde animal qu’aux végétaux adultes (adulta arbor).

    11 Cela s’explique de toute évidence par la place prestigieuse qu’elle occupait dans la Romania jusqu’à XVIe s. cf. Glessgen, (2008) Histoire interne du français (Europe) : lexique et formation des mots, article présenté lors des Rencontres Eucor et qui nous a été très aimablement communiqué par Thierry Revol.

    12 La généralisation du genre masculin et l’emploi des NA comme termes génériques indifféremment du genre naturel des référents, sera abordée un peu plus loin dans notre étude.

    13 Cf. Nyckees (1998, 116).

    14 Une remarque supplémentaire concerne le terme sénior, employé aujourd’hui surtout pour désigner une classe socialement définie de « jeunes retraités », dénotant essentiellement des personnes en bonne forme physique et qui ne travaillent plus, a eu à son origine un sens plus précis dans le domaine sportif (notons que les catégories sportives ne recoupent pas nécessairement les catégories sociales). Dans cet emploi initial, par exemple dans championnats séniors, sénior a plutôt le sens d’adulte confirmé (par opposition à junior). Une dernière remarque concernant adolescent, que les dictionnaires définissent surtout en insistant sur les modifications corporelles et psychologiques (ou encore par opposition avec adulte). À en juger le numéro d’Ethnologie française (2010, vol. 40, n° 1) intitulé Nouvelles Adolescences, cette période de la vie humaine se détermine aussi par des comportements spécifiques (loisirs, etc.) et la place sociale de cette catégorie (comme faisant partie de la jeunesse).

    15 Mais on peut avoir aussi des comparaisons de type Cet homme a la taille d’un enfant.

    16 Remarquons, vieille fille n’est pas le contraire de jeune fille.

    17 C’est le PR qui nous indique l’emploi comme terme d’adresse de jeune homme.

    18 Nous l’avons rencontré dans la rubrique Blog du journal Le Monde, dans un article de 6/05/2012 de Frédéric Joignot, intitulé Le porno, les ados et la panique morale des parents. Plus récemment, sur le même mode de construction, nous avons entendu parler des quinquados (des quinquagénaires qui adoptent une tenue vestimentaire et un mode de vie que l’on juge plus appropriés aux jeunes).

    19 Pour plus de détails sur la dérivation inchoative depuis le latin, voir notamment Andrieux et Baumgartner (1983, 45).

    20 Relevé dans Maître Vaxor, 2008, Les pensées d’un gamin, Paris, Éditions du Manuscrit.

    21 Notons quand même nouveau-né/nouveau-né(e)s, où nouveau a une valeur nettement adverbiale et non adjectivale (d’après le TLFi « dep.1694 au fém. une petite fille nouveau-née », cf. Grevisse (2007, § 487, d) 1°)).

    22 Parmi les autres NA on peut ajouter aussi nouveau-né/ nouveau-née, pré-adolescent(e).

    23 Ajoutons aussi tous les NA de la série en -aire : un/une trentenaire, quadragénaire, quinquagénaire, etc.

    24 Cf. Champagnol (1987), Pinon & Champagnol (1989) et Andriamamonjy (2000).

    25 On doit signaler qu’en français on ne peut pas proprement parler d’un genre « neutre » puisque formellement on emploie le masculin.

    26 Il nous semble que la différence temporelle de reconnaissance entre le mode dérivationnel et le mode lexical de formation du genre vient justement du fait qu’il y ait besoin de mobilisation cognitive dans le premier cas. En gros, des mots comme fille/garçon sont catégorisés comme des mots distincts et le locuteur n’a pas besoin de dire pour un sujet « ce n’est pas un garçon, c’est une fille », il décidera tout simplement « c’est une fille ». En revanche, ami/amie, sont dans un certain sens interdépendants formellement – il y a donc aussi un processus de « vérification » des règles grammaticales (on pensera aux exceptions…). Donc, forcément, un supplément de temps est nécessaire à la décision à prendre.

    27 Toute existence d’une étude semblable est ignorée à ce stade de notre travail.

    28 Au sens propre en tout cas.

    29 Conformément à une longue tradition qui considère la catégorie du nom comme subsumant à la fois les substantifs et les ADJ.

    30 Pour l’analyse des NA en apposition, cf. Aleksandrova (2012).

    31 Le critère de postposition faisant partie de la définition des ADJ prototypiques (Goes, 1999).

    32 Lorsqu’il se trouve gradué, un NA renvoie à des qualités qui obéissent à des codes socioculturels qui ne sont pas associés, pour des raisons évidentes, au monde végétal et animal.

    33 Ce que l’on veut dire par là, c’est que la gradation n’est pas un procédé purement syntaxique. Au niveau référentiel, la gradation a fait l’objet de questions et réflexions depuis l’Antiquité, qui tournent autour de la perception et la norme (Rivara 1990, Whittacker 2002). Au niveau lexical elle peut être vue comme un principe de structuration interne (ruelle/rue/boulevard).

    34 Concernant le domaine nominal, Schnedecker (2010) distingue deux procédés de gradation : externe (relève des structures syntaxiques) et interne (au niveau morphologique).

    35 Comme nous allons le voir, les adverbes aspectuels (encore/déjà) ont toute une autre fonction avec les NA.

    36 Deux remarques concernant cet exemple : primo la difficulté d’emploi d’enfant en épithète postposé ; secundo, conséquence directe du point précédent, on fait recours à l’ADJ correspondant infantile (ou encore puéril), qui se prête à la gradation et qui ne renvoie pas à un enfant en tant qu’être humain jeune, mais bien à autre chose que l’âge.

    37 Cf. Bartning (1984), Noailly (1999), Schnedecker (2002) et le numéro 123 de Langages (2002) « L’adjectif sans qualités ».

    38 Rappelons au lecteur que la position attributive des NA fera l’objet d’une attention particulière de notre part. Nous ne la faisons pas figurer dans le tableau dans la mesure où elle n’est pas discriminative. Nous pouvons le dire dès maintenant – tous les NA sont susceptibles d’apparaître à la fois en attribut (aussi bien attribut du sujet et de l’objet : Max est enfant, Je l’ai connu enfant), mais aussi en construction détachée (Enfant, j’aimais les épinards).

    39 Sauf, bien évidemment, des emplois particuliers (Il y a du bébé) analogues à Il y a du touriste en ville (cf. Flaux & Van de Velde, 2000).

    40 Cf. Aleksandrova (2013) pour l’analyse statistique des données et notamment les résultats du test de distribution khi-carré.

    41 Voir parmi d’autres, Corblin (1987), Kleiber (1981, 1989a, 1994b), Dobrovie -Sorin & Beyssade (2005).

    42 Le terme de possession est à comprendre dans un sens très large.

    43 Cf. les ADJ ethniques de Bartning (1984).

    44 Cf. Van Peteghem (1993).

    45 Nous reviendrons de manière plus détaillée sur la notion de prédicat sortal et sur sa pertinence linguistique dans la deuxième partie.

    46 « Dans le cas des prédicats nominaux, nous vérifions si la personne désignée par le SN sujet est un élément de l’ensemble désigné par NumP (prédication classifiante), dans le cas des prédicats adjectifs, c’est le SN sujet qui désigne un ensemble (de propriétés) et nous vérifions si la propriété (considéré comme une entité) associée à l’ADJ est un membre de l’ensemble des propriétés désigne par le SN sujet (prédication attributive) » (nous traduisons).

    47 « La principale caractéristique de ces noms est de ne pas posséder la condition d’identité qui détermine quand deux objets, sur lesquels le prédicat s’applique, comptent comme le même objet ou comme des objets différents » (nous traduisons).

    48 Plus tard, Beyssade (2008) rectifiera sa position en tenant compte d’énoncés comme X est enfant : seulement les N non sortaux et les N sortaux de phase (enfant) peuvent apparaître en attribut à article zéro. Nous reviendrons en détails sur les fondements de cette typologie de prédicats.

    49 « [132] sera analysé comme signifiant « Jean appartient à l’ensemble des individus qui sont des danseurs, et [(133)] comme » Jean fait partie de l’ensemble d’individus qui sont beaux en tant que danseurs. Ainsi, dans [(132)], le substantif danseur désigne une propriété, et dans [(133)], un beau danseur désigne une propriété complexe (l’adjectif beau désigne une propriété alors que le substantif danseur désigne un modificateur de la propriété) » (nous traduisons).

    50 Cf. Van de Velde (1995).

    51 Ce sont des « sèmes plutôt subjectifs, comme le comportement, les qualités correspondant à l’espèce, qui ne font pas partie du sémantisme même du substantif, mais qui constituent une caractéristique saillante de la classe entière dénotée par ce substantif, peu importe si cette attribution est correcte ou non » (Van Peteghem, ibid., 48).

    52 Sur ce point notre analyse diffère de celle proposée par Van Peteghem qui voit dans presque le déclencheur d’un emploi prédicatif subjectif du NA.

    53 Nous faisons figurer en plus dans ce tableau le pourcentage respectivement de ØN et un N par rapport au nombre total de NA attributifs.

    54 Pour obtenir le nombre total d’occurrences de NA attributif, il faut ajouter 6 occurrences de le bébé et 1 occurrence de cet adolescent.

    55 Leur recensement est fait avec l’option de calcul des clusters (environnement immédiat, droit ou gauche) pour chaque NA sous AntConc.

    56 La littérature sur les ADJ étant extrêmement riche, voir parmi beaucoup d’autres (et dans des perspectives différentes) Bartning (1984), Dixon (1977, 2009), Forsgren (1978, 2005), Noailly (1999, 2004), Riegel (1985).

    57 Tradition qui occulte toujours l’existence d’un grand nombre d’ADJ qui sont inclassables d’après les critères habituels (Schnedecker 2002).

    58 Observons avec Goes (2004, 2009) que ces ADJ (jeune/vieux) font partie de ce qu’on appelle les ADJ primaires, qui, même dans des langues à une classe d’ADJ réduite, expriment des concepts fondamentaux, dont le « temps/âge » (jeune, vieux) est en deuxième position après la « dimension » (long, court, grand, petit) et avant l’« appréciation » (bon, mauvais) (cf. aussi Wierzbicka (1985, 1988, 1996), Dixon (2009)).

    59 À ces questions il faut aussi ajouter celle de savoir pourquoi ancien enfant, mais ??ancien bébé et surtout *ancien adulte.

    60 Milner (1978) applique la distinction qualifiant/classifiant aussi bien aux N qu’aux ADJ.

    61 Tous les exemples de SN complexes sont tirés de notre corpus.

    62 Nous ne nous attardons pas sur ces faits bien connus dans la littérature. Avec certains N prédicatifs (attaque, déportation, massacre) ou encore des N d’idéalités (portrait, photo) en N1, on observe une ambiguïté entre une lecture objective ou subjective du complément (cf. Milner (1982) et Flaux (1999) pour une discussion).

    63 Cf. Milner (1982).

    64 Signalons que, à notre connaissance, des études poussées sur les interactions référentielles qui peuvent avoir lieu entre SN1 et SN2 restent à faire (pour une discussion de l’analyse en appendice de Milner (1982) de le fils d’un paysan/le fils du paysan voir notamment Flaux (1999)). Le problème est de savoir si un syntagme complexe dont le N-tête est introduit par un article défini, peut finalement avoir une référence indéfinie.

    65 Voir par exemple Galmiche (1990), Kleiber (1989a, 1989b, 1990).

    66 Faute de mieux, nous appelons « N iconiques » des N qui, du moins dans le sens retenu ici, renvoient à des aspects qui reposent sur une relation de ressemblance (iconicité au sens sémiotique du terme) : trait, silhouette, figure, air, apparence, etc.

    67 Cf. Flaux & Stosic (2011).

    68 Notons que, dans le milieu médical, on distingue les secteurs spécialisés dans l’enfance (pédiatrie), la petite-enfance, ou aux personnes âgées, mais il n’y a pas de secteur réservé aux « adultes ».

    69 Et qui reste à expliquer.

    70 Il est utile de souligner que tous ces phénomènes de complémentation (Noailly, 1990) font partie de ce que Benveniste (1974, p. 172) appelle la synapsie (la conjonction, la jonction). Un nombre de composés aujourd’hui (timbre-poste) sont issus de compléments prépositionnels, où la préposition à exprimait la « destination ».

    71 Signalons qu’avec certains Nart, bébé ou enfant peuvent aussi jouer un rôle modal, dans la mesure où un pistolet d’enfant peut dénoter aussi bien le jouet, qu’un « faux pistolet » (Lakoff & Johnson 1996).

    72 Dans tous ces énoncés vieillard a une valeur fortement dépréciative.

    73 Par contre, l’ADJ vieux peut apparemment très bien jouer ce rôle : [à propos d’un fauteuil roulant électrique] Non, mais je vais te dire – c’est un scooter pour vieux. (J.L. Lemoine, Festival du rire, Montreux 2012).

    74 Tous les exemples consultés sont tirés d’annonces de vente ou bien de tarification de services adaptés aux personnes âgées.

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    Le temps, de la phrase au texte

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    Dany Amiot

    1997

    Questions de grammaire

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    1999

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    1 D’aucuns pourraient émettre des doutes sur la pertinence d’une étude sémantique basée sur des définitions lexicographiques, étant donné les lacunes de ces dernières. Nous nous garderons d’exposer et discuter ces défauts, d’ailleurs bien connus, et préférons adopter une autre approche : proposer des nouvelles données pour améliorer et affiner le traitement lexicographique.

    2 En fait, comme on va le voir, il convient de distinguer le changement de dénomination d’une phase du changement en termes de découpage en phases.

    3 Le DHLF signale babi (Bas-Maine), bibi (Picardie, Centre, Midi), bobée (Reims), babré, bobré (Moselle).

    4 Notons qu’en anglais, baby s’appliquait aussi bien aux petits qu’aux plus grands enfants.

    5 Bébé n’est pas le seul emprunt, l’italien bambino donnera en français bambin.

    6 Selon l’auteur, au cours des XVIe et XVIIe s, « On ne connaît guère que le mot : enfant ». (1973, 43) et plus loin « … dans ses efforts pour parler des petits enfants, la langue du XVIIe siècle est gênée par l’absence de mots qui les distinguaient des plus grands » (ibid., 47).

    7 D’après le TLFi.

    8 Fr. Noël. (1980), Le dictionnaire de la Fable, nous apprend que, dans les cérémonies de mariage, on évoquait Jupiter sous le surnom d’Adultus et Junon sous celui d’Adulta. Le volet mythologique de la Biographie universelle. Ancienne et moderne (Michaud, L.-G., 1832, Paris) indique que, selon Pausanias, l’emploi d’adulte a été beaucoup plus vaste : « en général, tout l’âge viril de l’homme était sous la protection de Junon (et l’extrême jeunesse, au contraire, sous celle de Vénus) ».

    9 Pour les baptêmes des adultes.

    10 Notons qu’en latin adultus n’était pas spécifique aux humains. D’après le Gaffiot, il s’appliquait aussi bien au monde animal qu’aux végétaux adultes (adulta arbor).

    11 Cela s’explique de toute évidence par la place prestigieuse qu’elle occupait dans la Romania jusqu’à XVIe s. cf. Glessgen, (2008) Histoire interne du français (Europe) : lexique et formation des mots, article présenté lors des Rencontres Eucor et qui nous a été très aimablement communiqué par Thierry Revol.

    12 La généralisation du genre masculin et l’emploi des NA comme termes génériques indifféremment du genre naturel des référents, sera abordée un peu plus loin dans notre étude.

    13 Cf. Nyckees (1998, 116).

    14 Une remarque supplémentaire concerne le terme sénior, employé aujourd’hui surtout pour désigner une classe socialement définie de « jeunes retraités », dénotant essentiellement des personnes en bonne forme physique et qui ne travaillent plus, a eu à son origine un sens plus précis dans le domaine sportif (notons que les catégories sportives ne recoupent pas nécessairement les catégories sociales). Dans cet emploi initial, par exemple dans championnats séniors, sénior a plutôt le sens d’adulte confirmé (par opposition à junior). Une dernière remarque concernant adolescent, que les dictionnaires définissent surtout en insistant sur les modifications corporelles et psychologiques (ou encore par opposition avec adulte). À en juger le numéro d’Ethnologie française (2010, vol. 40, n° 1) intitulé Nouvelles Adolescences, cette période de la vie humaine se détermine aussi par des comportements spécifiques (loisirs, etc.) et la place sociale de cette catégorie (comme faisant partie de la jeunesse).

    15 Mais on peut avoir aussi des comparaisons de type Cet homme a la taille d’un enfant.

    16 Remarquons, vieille fille n’est pas le contraire de jeune fille.

    17 C’est le PR qui nous indique l’emploi comme terme d’adresse de jeune homme.

    18 Nous l’avons rencontré dans la rubrique Blog du journal Le Monde, dans un article de 6/05/2012 de Frédéric Joignot, intitulé Le porno, les ados et la panique morale des parents. Plus récemment, sur le même mode de construction, nous avons entendu parler des quinquados (des quinquagénaires qui adoptent une tenue vestimentaire et un mode de vie que l’on juge plus appropriés aux jeunes).

    19 Pour plus de détails sur la dérivation inchoative depuis le latin, voir notamment Andrieux et Baumgartner (1983, 45).

    20 Relevé dans Maître Vaxor, 2008, Les pensées d’un gamin, Paris, Éditions du Manuscrit.

    21 Notons quand même nouveau-né/nouveau-né(e)s, où nouveau a une valeur nettement adverbiale et non adjectivale (d’après le TLFi « dep.1694 au fém. une petite fille nouveau-née », cf. Grevisse (2007, § 487, d) 1°)).

    22 Parmi les autres NA on peut ajouter aussi nouveau-né/ nouveau-née, pré-adolescent(e).

    23 Ajoutons aussi tous les NA de la série en -aire : un/une trentenaire, quadragénaire, quinquagénaire, etc.

    24 Cf. Champagnol (1987), Pinon & Champagnol (1989) et Andriamamonjy (2000).

    25 On doit signaler qu’en français on ne peut pas proprement parler d’un genre « neutre » puisque formellement on emploie le masculin.

    26 Il nous semble que la différence temporelle de reconnaissance entre le mode dérivationnel et le mode lexical de formation du genre vient justement du fait qu’il y ait besoin de mobilisation cognitive dans le premier cas. En gros, des mots comme fille/garçon sont catégorisés comme des mots distincts et le locuteur n’a pas besoin de dire pour un sujet « ce n’est pas un garçon, c’est une fille », il décidera tout simplement « c’est une fille ». En revanche, ami/amie, sont dans un certain sens interdépendants formellement – il y a donc aussi un processus de « vérification » des règles grammaticales (on pensera aux exceptions…). Donc, forcément, un supplément de temps est nécessaire à la décision à prendre.

    27 Toute existence d’une étude semblable est ignorée à ce stade de notre travail.

    28 Au sens propre en tout cas.

    29 Conformément à une longue tradition qui considère la catégorie du nom comme subsumant à la fois les substantifs et les ADJ.

    30 Pour l’analyse des NA en apposition, cf. Aleksandrova (2012).

    31 Le critère de postposition faisant partie de la définition des ADJ prototypiques (Goes, 1999).

    32 Lorsqu’il se trouve gradué, un NA renvoie à des qualités qui obéissent à des codes socioculturels qui ne sont pas associés, pour des raisons évidentes, au monde végétal et animal.

    33 Ce que l’on veut dire par là, c’est que la gradation n’est pas un procédé purement syntaxique. Au niveau référentiel, la gradation a fait l’objet de questions et réflexions depuis l’Antiquité, qui tournent autour de la perception et la norme (Rivara 1990, Whittacker 2002). Au niveau lexical elle peut être vue comme un principe de structuration interne (ruelle/rue/boulevard).

    34 Concernant le domaine nominal, Schnedecker (2010) distingue deux procédés de gradation : externe (relève des structures syntaxiques) et interne (au niveau morphologique).

    35 Comme nous allons le voir, les adverbes aspectuels (encore/déjà) ont toute une autre fonction avec les NA.

    36 Deux remarques concernant cet exemple : primo la difficulté d’emploi d’enfant en épithète postposé ; secundo, conséquence directe du point précédent, on fait recours à l’ADJ correspondant infantile (ou encore puéril), qui se prête à la gradation et qui ne renvoie pas à un enfant en tant qu’être humain jeune, mais bien à autre chose que l’âge.

    37 Cf. Bartning (1984), Noailly (1999), Schnedecker (2002) et le numéro 123 de Langages (2002) « L’adjectif sans qualités ».

    38 Rappelons au lecteur que la position attributive des NA fera l’objet d’une attention particulière de notre part. Nous ne la faisons pas figurer dans le tableau dans la mesure où elle n’est pas discriminative. Nous pouvons le dire dès maintenant – tous les NA sont susceptibles d’apparaître à la fois en attribut (aussi bien attribut du sujet et de l’objet : Max est enfant, Je l’ai connu enfant), mais aussi en construction détachée (Enfant, j’aimais les épinards).

    39 Sauf, bien évidemment, des emplois particuliers (Il y a du bébé) analogues à Il y a du touriste en ville (cf. Flaux & Van de Velde, 2000).

    40 Cf. Aleksandrova (2013) pour l’analyse statistique des données et notamment les résultats du test de distribution khi-carré.

    41 Voir parmi d’autres, Corblin (1987), Kleiber (1981, 1989a, 1994b), Dobrovie -Sorin & Beyssade (2005).

    42 Le terme de possession est à comprendre dans un sens très large.

    43 Cf. les ADJ ethniques de Bartning (1984).

    44 Cf. Van Peteghem (1993).

    45 Nous reviendrons de manière plus détaillée sur la notion de prédicat sortal et sur sa pertinence linguistique dans la deuxième partie.

    46 « Dans le cas des prédicats nominaux, nous vérifions si la personne désignée par le SN sujet est un élément de l’ensemble désigné par NumP (prédication classifiante), dans le cas des prédicats adjectifs, c’est le SN sujet qui désigne un ensemble (de propriétés) et nous vérifions si la propriété (considéré comme une entité) associée à l’ADJ est un membre de l’ensemble des propriétés désigne par le SN sujet (prédication attributive) » (nous traduisons).

    47 « La principale caractéristique de ces noms est de ne pas posséder la condition d’identité qui détermine quand deux objets, sur lesquels le prédicat s’applique, comptent comme le même objet ou comme des objets différents » (nous traduisons).

    48 Plus tard, Beyssade (2008) rectifiera sa position en tenant compte d’énoncés comme X est enfant : seulement les N non sortaux et les N sortaux de phase (enfant) peuvent apparaître en attribut à article zéro. Nous reviendrons en détails sur les fondements de cette typologie de prédicats.

    49 « [132] sera analysé comme signifiant « Jean appartient à l’ensemble des individus qui sont des danseurs, et [(133)] comme » Jean fait partie de l’ensemble d’individus qui sont beaux en tant que danseurs. Ainsi, dans [(132)], le substantif danseur désigne une propriété, et dans [(133)], un beau danseur désigne une propriété complexe (l’adjectif beau désigne une propriété alors que le substantif danseur désigne un modificateur de la propriété) » (nous traduisons).

    50 Cf. Van de Velde (1995).

    51 Ce sont des « sèmes plutôt subjectifs, comme le comportement, les qualités correspondant à l’espèce, qui ne font pas partie du sémantisme même du substantif, mais qui constituent une caractéristique saillante de la classe entière dénotée par ce substantif, peu importe si cette attribution est correcte ou non » (Van Peteghem, ibid., 48).

    52 Sur ce point notre analyse diffère de celle proposée par Van Peteghem qui voit dans presque le déclencheur d’un emploi prédicatif subjectif du NA.

    53 Nous faisons figurer en plus dans ce tableau le pourcentage respectivement de ØN et un N par rapport au nombre total de NA attributifs.

    54 Pour obtenir le nombre total d’occurrences de NA attributif, il faut ajouter 6 occurrences de le bébé et 1 occurrence de cet adolescent.

    55 Leur recensement est fait avec l’option de calcul des clusters (environnement immédiat, droit ou gauche) pour chaque NA sous AntConc.

    56 La littérature sur les ADJ étant extrêmement riche, voir parmi beaucoup d’autres (et dans des perspectives différentes) Bartning (1984), Dixon (1977, 2009), Forsgren (1978, 2005), Noailly (1999, 2004), Riegel (1985).

    57 Tradition qui occulte toujours l’existence d’un grand nombre d’ADJ qui sont inclassables d’après les critères habituels (Schnedecker 2002).

    58 Observons avec Goes (2004, 2009) que ces ADJ (jeune/vieux) font partie de ce qu’on appelle les ADJ primaires, qui, même dans des langues à une classe d’ADJ réduite, expriment des concepts fondamentaux, dont le « temps/âge » (jeune, vieux) est en deuxième position après la « dimension » (long, court, grand, petit) et avant l’« appréciation » (bon, mauvais) (cf. aussi Wierzbicka (1985, 1988, 1996), Dixon (2009)).

    59 À ces questions il faut aussi ajouter celle de savoir pourquoi ancien enfant, mais ??ancien bébé et surtout *ancien adulte.

    60 Milner (1978) applique la distinction qualifiant/classifiant aussi bien aux N qu’aux ADJ.

    61 Tous les exemples de SN complexes sont tirés de notre corpus.

    62 Nous ne nous attardons pas sur ces faits bien connus dans la littérature. Avec certains N prédicatifs (attaque, déportation, massacre) ou encore des N d’idéalités (portrait, photo) en N1, on observe une ambiguïté entre une lecture objective ou subjective du complément (cf. Milner (1982) et Flaux (1999) pour une discussion).

    63 Cf. Milner (1982).

    64 Signalons que, à notre connaissance, des études poussées sur les interactions référentielles qui peuvent avoir lieu entre SN1 et SN2 restent à faire (pour une discussion de l’analyse en appendice de Milner (1982) de le fils d’un paysan/le fils du paysan voir notamment Flaux (1999)). Le problème est de savoir si un syntagme complexe dont le N-tête est introduit par un article défini, peut finalement avoir une référence indéfinie.

    65 Voir par exemple Galmiche (1990), Kleiber (1989a, 1989b, 1990).

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    69 Et qui reste à expliquer.

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    Aleksandrova, A. (2016). Chapitre 2. Les noms d’âge : une première description. In Des noms d’âge aux noms de phase. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.106938
    Aleksandrova, Angelina. « Chapitre 2. Les noms d’âge : une première description ». In Des noms d’âge aux noms de phase. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2016. doi:10.4000/books.septentrion.106938.
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