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    Presses universitaires du Septentrion
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Introduction 1. L’eau – une richesse commune ? 2. L’eau dans le PNR Scarpe-Escaut et dans l’aire protegée fédérale Cavernas do Peruaçu 3. Promouvoir de nouveaux usages autour du difficile partage de l’eau Propos conclusifs – de la valeur du partage dans la construction d’une richesse territoriale comme commun Notes de bas de page Auteurs

    Richesses en partage au Brésil et en France

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 5 : L’eau ou le difficile partage d’une richesse

    Regards croisés entre l’Aire Protégée Fédérale Cavernas do Peruaçu au nord du Minas Gerais/Brésil et le PNR Scarpe Escaut dans le nord de la France

    Lucie Morère et Rogata Soares Del Gaudio

    Édition scientifique par Éric Glon et Doralice Barros Pereira

    p. 253-288

    Texte intégral Introduction 1. L’eau – une richesse commune ? 1.1. De quelle eau parle-t-on ? 1.2. De quelle ressource parle-t-on ? 1.3. Du partage au bien commun – quelques considérations critiques 2. L’eau dans le PNR Scarpe-Escaut et dans l’aire protegée fédérale Cavernas do Peruaçu 2.1. Deux entités spécifiques soucieuses de l’environnement 2.2. Le parc naturel régional Scarpe-Escaut. Un paysage d’eau totalement aménagé par l’homme L’omniprésence de l’eau Une nature totalement aménagée par l’homme Maîtriser les niveaux de l’eau – Une préoccupation essentielle du quotidien Un dense maillage d’acteurs et un rôle clé du PNR à l’échelle du bassin Scarpe aval 2.3. L’aire protégée fédérale « Cavernas do Peruaçu » : Un contexte de rareté de l’eau dans le nord du Minas Gerais La question récurrente du manque d’eau Le milieu des veredas en proie à des usages inadéquats Un système complexe d’acteurs dans la gestion de l’eau Une politique de gestion de l’eau qui n’est pas exempte de limites 3. Promouvoir de nouveaux usages autour du difficile partage de l’eau 3.1. Le Programme agriculture et zones humides du Parc Scarpe-Escaut Un programme expérimental pour consolider l’agriculture en zones humides 3.2. Des intentions louables confrontées à de réelles difficultés 3.3. Le programme Água Brasil permet l’instauration de technologies sociales dans l’APA Cavernas Peruaçu Le programme Água Brasil et les technologies sociales dans le Peruaçu Le cas de la communauté d’Olhos d’Água Propos conclusifs – de la valeur du partage dans la construction d’une richesse territoriale comme commun Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Introduction

    1Les questions environnementales sont aujourd’hui des enjeux sociétaux importants qui se posent à différentes échelles du local au global souvent en raison des convoitises économiques, de conflits dans les usages et d’une concurrence exacerbée. En ce qui concerne l’eau qui est au cœur de notre étude, la moitié des travailleurs au monde, 1,5 milliard de personnes sont employées dans les 8 secteurs dépendant directement de ressources hydriques et naturelles : l’agriculture, la sylviculture, la pêche, l’énergie, manufacture intensive de ressources, le recyclage, la construction et le transport selon Le rapport de l’Unesco (Unesco, 2016). Si l’eau est une richesse/substance de la nature indispensable à toute vie sur Terre et est théoriquement libre d’accès pour satisfaire des besoins essentiels de l’homme, il est difficile de se contenter de cette vision idyllique. L’eau est très inégalement répartie à la surface de notre planète. Il y a certaines régions qui connaissent des pénuries d’eau ou la sécheresse et d’autres au contraire qui connaissent l’abondance [Fig. 1]. Neuf pays seulement se partagent 60 % des réserves mondiales d’eau douce : le Brésil, la Russie, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Indonésie, l’Inde, la Colombie et le Pérou (CNRS, 2016). L’eau est aussi très difficilement accessible à tous. L’OMS déclare :

    Plus d’un milliard de personnes n’ont pas accès à une source d’eau sûre et 2,6 milliards de personnes ne disposent pas de moyens d’assainissement satisfaisants. (…) Pour boire et satisfaire ses besoins d’hygiène, chaque personne a besoin, chaque jour, de 20 à 50 litres d’eau ne contenant ni produits chimiques dangereux ni contaminants microbiens. Plus de 30 % de la population mondiale vit dans une situation dite de « stress hydrique ». (OMS, Global Change, 2016), c’est-à-dire avec moins de 1 700 mètres cubes d’eau douce disponible par habitant et par an (CNRS, 2016, op. cit.).

    Figure 1 : Disponibilité en eau douce, pénurie et stress hydrique dans les pays du monde en 2012 en m3 par habitant et par an.

    Image

    D’après FAO, Nations-Unies, WRI, OMS, Cleau. Conception : E. Glon – Réalisation J. Domont, TVES – 2017.

    2Plusieurs facteurs contribuent à accentuer ces disparités dans un contexte d’augmentation et de diversification des consommations et où le changement climatique est plus que jamais d’actualité.

    3Les lacunes ou l’absence de politique de gestion de l’eau, les conflits politiques, les pollutions accrues, les conflits d’usages, le gaspillage restreignent à la fois les disponibilités, mais aussi les opportunités d’accéder à l’eau. Ces difficultés sont telles que l’ONU a voté une résolution en 2010 affirmant que « le droit à une eau potable propre et de qualité et à des installations sanitaires est un droit de l’homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie » (ONU, 2010). En dépit de quelques améliorations dans l’accès à l’eau potable, 750 millions d’individus en demeurent privés en 2015 (contre 885 en 2010). L’ONU prévoit une augmentation très forte de la consommation en eau dans l’industrie mais aussi dans l’énergie et dans l’agriculture compte tenu de l’augmentation de la population mondiale (ONU, 2015). Un contexte et des usages qui favorisent la pollution de la ressource. Ce rapport précise aussi que 850 millions d’individus dans le monde manquent d’eau pour leur production agricole alors qu’elle est leur source essentielle de nourriture et de revenu. L’accès à l’eau est difficile pour les plus pauvres. Il n’est donc pas surprenant dans un tel contexte que l’eau suscite de plus en plus de convoitises mais aussi de contentieux. Toujours selon l’ONU, « La concurrence autour des usages et des usagers de l’eau accroît le risque de conflits localisés. Ils peuvent aussi apparaître à l’échelle régionale ou des États en raison de la rareté de la ressource ou de politiques de l’eau très inachevées. 158 des 263 bassins-versants transfrontaliers sont actuellement dépourvus de coopération en matière de gestion… » (ONU, 2015, op. cit.). Ces différents éléments compromettent la disponibilité, la conservation de l’eau en quantité et en qualité ainsi que son accès tout en compromettant également le développement économique de l’humanité (Paz, Teodoro, Mendonça, 2000). Pour toutes ces raisons, il est clair que le partage de l’eau ne va pas de soi, bien au contraire (Neves, 2011).

    4De nombreuses initiatives existent pour changer les politiques de gestion, de distribution, de préservation des sources et de traitement de l’eau. Certaines institutions comme le forum mondial de l’eau défendent sa privatisation croissante. D’autres institutions telles l’ONU par certains aspects, des ONG, des États et d’innombrables mouvements sociaux ou mobilisations locales prônent d’autres approches. La (re)municipalisation de la gestion et des services liés à l’eau comme dans le cas de Cochabamba en Bolivie en 2000 suite à une forte mobilisation populaire en est un exemple. La participation/implication des populations locales dans la collecte et une gestion collective des eaux comme dans la favela Vergueirinho dans le quartier São Mateus, à São Paulo apparaît comme un autre exemple intéressant. Dans les deux cas émergent des choix alternatifs possibles qui permettent de penser l’eau dans une optique plus collective, en s’inscrivant dans une proximité sociale et géographique c’est-à-dire une échelle qui est proche des populations locales et de leur quotidien d’où la question qui est au cœur de nos réflexions.

    5Peut-on considérer l’eau comme un bien public dans ce contexte de compétition et d’inégalités sociales très prégnantes dans l’accès à ce que nous pouvons appeler une richesse naturelle et comment cela est-il possible en dépit de ces écueils et difficultés ? Peut-on effectivement prendre soin de l’eau et la partager dans une optique plus collective afin de satisfaire les besoins du plus grand nombre ?

    6Pour apporter des éléments de réponse à ces interrogations, nous tentons de voir dans un premier temps si l’eau est richesse ou ressource et comment elle peut être considérée comme un bien commun selon les divers modes d’appropriation/représentation dont elle fait l’objet. Nous nous appuyons dans un second temps sur deux exemples, l’un est le parc naturel régional Scarpe Escaut situé dans le nord de la France et l’autre, l’aire protégée fédérale Cavernas do Peruaçu au nord du Minas Gerais/Brésil, deux entités soucieuses, entre autres, de la protection de l’environnement et où les acteurs tentent de développer des projets afin de concilier la protection de la ressource en eau et des activités agricoles. Du côté français, des secteurs de cet espace protégé humide ont « besoin » d’être drainés pour obtenir des terres propices et rentables pour l’agriculture et pour l’élevage. Les acteurs du parc cherchent à y préserver les milieux humides d’une mise en valeur agricole qui les condamnerait à leur raréfaction voire à leur disparition en dépit de leur grand intérêt écologique. Du côté brésilien, des aires protégées existent notamment pour préserver des réserves en eau qui seront utilisées dans le futur pour maintenir voire pour développer les cultures et l’élevage bovin dans cette région semi-aride. Dans les deux cas, les projets développés dans ces espaces protégés tentent d’intégrer la protection/préservation de la ressource en eau dans les activités agricoles en incitant à des changements de pratiques. Et si dans l’exemple brésilien nous sommes plutôt dans un contexte de rareté et d’irrégularités des disponibilités en eau, cette ressource est régulièrement présente dans le nord de la France. Dans un troisième temps, nous insistons plus spécifiquement sur les tensions et conflits autour des usages de l’eau, des initiatives pour tenter d’y remédier et mieux la partager collectivement en nous appuyant toujours sur nos deux exemples. Nous approfondissons ce regard croisé avec le programme « Agriculture et zones humides » au sein du PNR Scarpe Escaut en France d’une part et les expériences pour régénérer les sources de ruisseaux et tenter de mieux utiliser et protéger l’eau dans le cadre du programme Água Brasil (Eau Brésil) au sein de la communauté1 d’Olhos d’Água située dans l’Aire de protection environnementale fédérale Peruaçu au Brésil d’autre part. Ces exemples mettent en lumière la difficulté à concilier les impératifs de rentabilité et d’efficacité économiques avec la préservation de l’environnement. Quelle ampleur et quel sens peuvent alors revêtir le partage d’une richesse comme l’eau et qu’entend-on par richesse à l’issue de notre étude ? Deux questions qui alimentent nos propos conclusifs. Derrière les deux exemples étudiés s’esquissent aussi – et non sans difficultés – une autre vision de l’eau où elle apparaît comme un bien commun. Si une telle approche est riche d’intérêts, les deux exemples que nous abordons montrent aussi qu’elle n’est pas exempte de certaines limites.

    1. L’eau – une richesse commune ?

    1.1. De quelle eau parle-t-on ?

    7Nous nous intéressons aux eaux douces (dont la salinité est inférieure à 3 grammes par litre) présentes dans le réseau hydrographique, les sols, les zones humides, c’est-à-dire à une infime partie des eaux continentales dont l’essentiel est piégé aux pôles ou alimente les nappes souterraines captives ou actives. Si les eaux circulent entre les différentes composantes de l’hydrosphère, ce sont d’abord les eaux de surface ou superficielles qui font l’objet de notre attention. En les privilégiant, nous ne pouvons oublier qu’elles alimentent notamment les nappes actives ou libres par infiltration à la différence des nappes fossiles coincées et stockées entre deux couches imperméables. Très concrètement un manque d’eau de surface peut être partiellement et momentanément compensé par ce qui est présent en sous-sol au sein des réserves dites libres. Au final nous nous intéressons à une infime partie de l’eau présente à la surface de notre planète mais en sachant que c’est aussi celle qui se renouvelle le plus vite et qui est probablement la plus sollicitée par les êtres humains au quotidien. La disponibilité de l’eau doit être mise en rapport avec la diversité et l’intensité des prélèvements, les facteurs d’inégalité dans l’accès à l’eau, sa gestion et la prise en charge des eaux usées, les initiatives pour la préserver et la partager soit dans une perspective individuelle et privative ou dans un sens plus collectif et social. Un des enjeux clés est ainsi l’accessibilité à une eau potable ou de qualité. Interviennent ici des choix politiques et des jeux d’acteurs aux intérêts qui ne sont pas fatalement convergents. Ils peuvent même être contradictoires nourris de tensions, de conflits ou laisser la place à des compromis fruits de médiations souvent délicates. Dans de telles conditions, peut-on encore dire que l’eau est une ressource naturelle tant les « intentionnalités », les initiatives émanent des sociétés sont diverses et nombreuses sur le sujet. Doit-on se contenter de concevoir l’eau comme une ressource ou est-elle une richesse et pourquoi ? Comment ce qui est indispensable à la vie de chacun peut-il relever du bien commun lorsque l’eau fait l’objet d’autant d’interventions et de convoitises souvent divergentes voire contradictoires ? Et comment ne pas se poser cette question quand de telles pratiques mettent en péril la préservation et la qualité de cette ressource ou de cette richesse pour le plus grand nombre ? L’eau est source de multiples interrogations théoriques et conceptuelles qui méritent d’être mises en débat.

    1.2. De quelle ressource parle-t-on ?

    8L’eau est souvent apparentée à une ressource naturelle (Béthemont, 1987) à l’état générique c’est-à-dire qu’elle peut être consommée sans transformation humaine ou avec quelques opérations souvent élémentaires (Colletis, Pecqueur, 1993). L’eau peut par exemple être transportée pour ensuite être utilisée pour irriguer les champs. Les géographes ont longtemps considéré qu’une ressource naturelle devient richesse à partir du moment où elle est intégrée dans un cycle de production (Geneau, Staszack, 2000), ou plus généralement dans les activités économiques (Béthemont, op. cit.). « Cela reviendrait à dire que si les ressources existent indépendamment de l’homme et conditionnent les grands équilibres planétaires, qu’il s’agisse du cycle de l’eau ou du bilan énergétique, il n’est de richesse naturelle qu’en fonction de l’action humaine » selon J Béthemont (Béthemont, op. cit.) ou F Ramade (Ramade, 1981). Il en résulte des typologies des ressources naturelles faisant par exemple la part entre celles qui ne sont pas renouvelables à l’échelle humaine comme les hydrocarbures et celles qui le sont telle la forêt ou l’eau. Encore faut-il nuancer cette catégorisation selon l’inégale intensité des prélèvements et de l’exploitation (Glon, 2008).

    9L’eau présente cette particularité d’être une ressource naturelle qui est devenue progressivement une richesse avec une intégration croissante dans des activités de captage, de production de valorisation, de distribution de préservation et de traitement des eaux usées. Non seulement les usages se sont diversifiés mais ils ont augmenté. Une ressource dite renouvelable risque de ne plus l’être pour cette raison comme l’affirment des rapports de l’ONU (ONU, 2015). « Plus la consommation d’eau augmente, plus les rejets d’eaux usées et d’effluents sont importants, qui polluent et dégradent les écosystèmes aquatiques de façon impressionnante parfois. Cette pollution pose un grave problème, car elle pourrait rendre les réserves progressivement inexploitables » selon le CNRS (2016). Avec l’essor des prélèvements et l’augmentation de la population mondiale, les inégalités géographique ou social d’accessibilité, « La quantité moyenne d’eau douce disponible par habitant et par an devrait donc chuter de 6 600 à 4 800 mètres cubes, une réduction de presque un tiers » entre 2000 et 2025 poursuit le CNRS (CNRS, op. cit.) avec une aggravation des inégalités sociales pour y accéder. Plus de la moitié de la population mondiale devrait se trouver en situation de stress hydrique c’est-à-dire avec moins de 1 700 m³ d’eau par habitant selon l’ONU (ONU, 2015, op. cit.). Dans cet état d’esprit, nous pouvons considérer que l’eau a été exploitée et incluse dans des cycles marchands pour apparaître surtout comme une richesse naturelle dont le devenir est compromis.

    10Le coût de l’eau tend à croître en raison des traitements croissants dont elle fait l’objet et des opportunités de profit qui en découlent. La marchandisation est de plus d’actualité alors que l’eau est indispensable à la vie de tous. Personne ne peut s’en passer. Deux possibilités émergent. Dans le premier cas la privatisation de la distribution, de la transformation et du traitement pour fournir une eau potable ou de qualité est de mise mais par le biais d’un prix qui peut être discriminant sur le plan social. L’eau y est perçue comme une ressource marchande dont la valeur est tributaire d’une offre de plus en plus travaillée, d’une demande qui s’est diversifiée et qui a augmenté tout en restant incontournable. L’eau n’est plus un « élément du monde naturel » ou une source de vie pour de multiples formes organiques mais devient elle-même, un bien/marchandise dans la (re)production du capital, avec tous les impacts que cette situation engendre, par rapport même au maintien de ces formes de vie. Dans le second cas, des acteurs s’opposent à cette vision mercantile. Des ONG, des communes, des communautés rurales ou des groupes de population en milieu urbain considèrent l’eau comme substance indispensable à tous pour la vie de tous les jours et dans leurs activités du quotidien. L’eau sert alors à un groupe social pour mettre en valeur et révéler des ressources locales comme la production de légumes afin de satisfaire les besoins en produits frais mais aussi la vente des surplus sur les marchés locaux (Glon, Pecqueur, 2016). La valeur intègre certes la donnée économique avec une production en partie disponible pour le marché, mais d’autres questions sont aussi posées comme celles du devenir d’un collectif et celles qui mettent l’accent par exemple sur la préservation d’un cadre de vie grâce à la préservation de l’eau. En même temps qu’un groupe d’individus plus ou moins formalisé spécifie une ressource qui devient alors territoriale à partir d’une ressource naturelle préservée, l’eau, sa valeur introduit très largement une dimension hédoniste (Talandier, Davezies, 2009 ; Guex, 2016). De tels processus sont indissociables d’une mobilisation dans une relation de proximité où le maillage d’acteurs aborde clairement l’eau comme un éventuel bien commun. Il y a donc d’autres façons de penser l’eau que dans la perspective monétariste.

    1.3. Du partage au bien commun – quelques considérations critiques

    11Le partage correspond littéralement et étymologiquement à l’action de diviser ce dont on dispose pour en distribuer des parts à un nombre de personnes plus ou moins important et pour des usages variés. Le partage ne se fait pas forcément en parts égales et pour des usages équivalents. L’intention ne vise pas forcément à une distribution égalitaire. Un groupe peut donc avoir en commun une ressource, un bien, une richesse mais la diviser de manière inégale et rien n’indique qu’un tel choix ne puisse pas aller jusqu’à l’exclusion. Sachant que les usages de l’eau se sont diversifiés et que sa consommation a augmenté alors que la ressource devenait progressivement une richesse, partager ce qui est commun signifie que chacun peut théoriquement y avoir accès mais au prix d’inégalités voire d’exclusions et donc d’injustices. La jouissance de ce qui est commun ne va donc pas de soi.

    12Quant aux travaux sur le commun, ils ne sont pas récents (Arendt, 1961) mais connaissent un nouvel essor et un regain d’intérêt pour au moins deux raisons. La première n’est autre que l’attribution du prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom et Olivier Williamson à partir de leurs réflexions conceptuelles en 2009 (Ostrom, 1990 ; Williamson, 1979) qui suscitent à nouveau un intérêt pour des études anciennes (Samuelson, 1954 ; Hardin, 1968) et stimulent de nouvelles réflexions (Le Crosnier, 2010 ; Beitone, 2010 ; Harribey, 2011). Ces débats et écrits alimentent aussi des polémiques (Flahaut, 2011) au point de rendre parfois confuse cette idée de commun (Beitone, 2010, op. cit., Harribey, 2011, op. cit.). La seconde raison qui explique en partie l’attrait pour un tel sujet découle des problèmes environnementaux et des inégalités socio-écologiques qui de plus en plus nous concernent tous à une échelle planétaire (Harribey, 2011, op. cit.). De là découle la volonté croissante de protéger un patrimoine qui concerne l’humanité entière, d’ériger des ressources en bien commun à tous les individus vivant à la surface de notre planète Terre. Nous n’avons pas l’ambition de détailler les débats qui ont lieu sur les idées de « commun » mais de nous centrer sur quelques idées à propos de l’eau comme bien commun d’autant qu’elle est souvent présentée comme tel dans le contexte de crise environnementale et d’inégalités sociales grandissantes que nous connaissons à une échelle mondiale. Les inégalités dans le partage de l’eau sont entretenues par le fait qu’elle est moins une ressource qu’une richesse tant elle est au cœur de convoitises de la part à la fois des utilisateurs mais aussi des intermédiaires dans le processus croissant de marchandisation ou de privatisation/commercialisation (Cary et al., 2016) dont elle fait l’objet. Ce mouvement s’appuie, entre autres, sur l’emprise croissante des grandes entreprises et une appropriation individuelle quasi exclusive (Dardot, Laval, 2014). Nous nous trouvons alors confrontés à une interrogation clé. Ce qui sur le plan éthique est souvent présenté comme bien commun est-il compatible avec cette emprise mercantile croissante d’autant qu’elle génère des inégalités et des injustices fruits d’un partage inéquitable ? Pour répondre à cette question, plusieurs points méritent d’être soulignés. Le commun est très souvent associé à l’idée du partage (Hess, 2008) et d’une accessibilité pour tous (Gadrey, 2013) afin de garantir le bien-être d’un collectif (Cordonnier, 2013) : « c’est toute la collectivité concernée qui bénéficie de leur qualité (des bien communs), et c’est la délibération qui les institue comme bénéfices collectifs reconnus » nous précise Jean Gadrey (Gadrey, 2013, op. cit.). Autrement dit les biens communs sont associés à la recherche de l’équité et de la justice sociale. Les biens communs se distinguent des biens marchands. Par commun, il faut en effet entendre que chacun peut y avoir accès et qu’il n’y a pas d’exclusion par le prix à payer pour l’utiliser. Se dessinent ainsi un intérêt commun et un usage partagé. Le commun n’est pas compatible avec une propriété individuelle exclusive. À l’instar des réflexions d’Elinor Ostrom qui ont notamment porté sur les inégalités et les difficultés d’accès à l’eau en Californie, « l’organisation des “ressources en pool commun » (common-pool ressources, CPR) suppose une propriété individuelle non exclusive mais partagée mêlant “des utilisateurs autorisés, des détenteurs de droits d’usage et de gestion, des propriétaires sans droit ou avec droit d’aliénation” » (Broca, 2014). Les biens communs ne s’opposent pas aux biens privés. L’idée est plutôt de les compléter par des biens communs écologiques et sociétaux pour en prendre soin comme pour la qualité de l’eau (Gadrey, 2013, op. cit.).

    13Ces différents aspects montrent clairement que les biens communs ne sont pas donnés, qu’ils résultent d’un construit pour corriger des injustices sociales, écologiques et spatiales et façonner le sens commun. Des ressources ne correspondent pas forcément à des biens communs mais elles peuvent le devenir au prix d’une mobilisation sociale qui peut passer par des formes d’auto-organisation collective à une échelle locale (Ostrom, 1990 op cité) mais aussi de régulations institutionnelles au niveau d’un ensemble social (Harribey, 2011, op. cit.). « Un bien commun est un bien dont nous pensons tous, en cherchant à nous fondre dans un jugement collectif, qu’il devrait être considéré comme un bienfait pour tous, et auquel chacun devrait pouvoir avoir accès » (Cordonnier, 2013, op. cit.). Ainsi construits,

    « Les biens communs désignent des qualités de ressources ou patrimoines collectifs jugés fondamentaux, aujourd’hui et pour le futur (biens communs naturels, cultures populaires, connaissances…) et, par extension, des qualités sociétales et des droits universels car ce sont également des ressources collectives dont la qualité doit être gérée en commun » nous dit Jean Gadrey (Gadrey, 2013, op. cit.).

    14Et ces idées de construction sociale autour d’un bien commun ne permettent – elles pas de redéfinir le sens de ce qu’est une richesse en la débarrassant de cette approche résolument productive dont elle a fait l’objet de manière prégnante ? C’est aussi dans cette perspective que nous nous intéressons à l’eau avec cette volonté de nous attacher aux usages, aux inégalités, aux formes de gouvernance tels qu’ils existent avec leurs intérêts et leurs limites mais aussi en faisant une large place aux initiatives qui envisagent l’eau comme un bien commun en privilégiant des projets locaux tout en les resituant par rapport aux cadres institutionnels existants.

    2. L’eau dans le PNR Scarpe-Escaut et dans l’aire protegée fédérale Cavernas do Peruaçu

    2.1. Deux entités spécifiques soucieuses de l’environnement

    15Le PNR Scarpe-Escaut est un des 51 parcs naturels régionaux en France et un des 4 présents dans la région Hauts-de-France en 2017. Tous sont animés par un syndicat mixte de gestion regroupant les collectivités territoriales qui ont signé la Charte du Parc. Ce document contractuel valable pour 15 ans à partir de 2016 formalise un projet pour le territoire avec le souci de préserver l’environnement, d’encourager et de mettre en place des pratiques durables. Créés en 1967, les PNR ont pour vocation d’être des aires de détente à proximité des grandes villes mais aussi de valoriser et protéger la nature tout en promouvant des initiatives de développement originales dans des territoires ruraux fragiles ou en difficultés (Espaces naturels régionaux, 2016). Le PNR de Raismes – Saint Amand, aujourd’hui nommé Scarpe-Escaut, est le premier à voir le jour en France en s’identifiant bien à ces trois objectifs dans sa charte constitutive de 1968 (Marchyllie, Petit, 2016). À 30 km de Lille et situé dans une région très urbanisée, le parc offre aujourd’hui 55 communes adhérentes pour une superficie de 485 km2 et 190 000 habitants avec une densité de 391 hbts/km2, soit la plus forte observée parmi les 51 PNR. Si la charte de 1968 met déjà en évidence l’importance de l’eau, elle défend des thèmes très en vogue à cette époque c’est-à-dire une nature protégée sous cloche, hors du social et donc sans participation/concertation avec les populations. Certains auteurs insistent pourtant sur le fait que « Le parc naturel régional est une œuvre collective… Il faut vraiment que chacun éprouve le sentiment qu’il est le fait de tous parce qu’il appartient à tous » comme cela est d’ailleurs souligné dans la première charte (Minair, 1968 ; PNR, 1968). Il faut attendre les années 1980 pour voir la participation/concertation devenir progressivement un élément clé du projet des PNR et notamment pour Scarpe-Escaut (Espaces naturels Régionaux, 2016, op. cit.). Ce tropisme participatif apparaît à deux niveaux, celui des acteurs qui contribuent à la charte c’est-à-dire essentiellement un ensemble de collectivités territoriales directement concernées (Communes, intercommunalités, Conseil Régional, Département…) mais aussi celui des populations locales et des parties prenantes directement intéressées par les actions entreprises. La nouvelle charte (2010-2022) met précisément l’accent sur un développement réfléchi s’appuyant sur la participation des populations et les ressources locales. L’eau en est un exemple. Si le PNR tente d’en promouvoir des usages partagés en sachant qu’il n’est pas toujours facile de les promouvoir et de les concilier (agriculture, pêche, chasse, nautisme, promenades autour des plans d’eau par exemple), l’eau doit aussi être protégée. Elle est un élément clé des paysages et écosystèmes très riches sur le plan biologique et alimente la consommation des locaux et de l’agglomération lilloise toute proche (PNR-SE, 2012).

    16Au Brésil, le Système National des Unités de Conservation (Brasil, 2000) a instauré trois outils permettant une intégration des espaces protégés à l’échelle bio-régionale de planification et de gestion du territoire : les corridors écologiques, les réserves de biosphère et les Mosaïques d’aires protégées. Ces « vastes » espaces protégés, habités, sont favorables à une forme de développement moins prédatrice vis-à-vis des milieux et des sociétés et tournés, voire basés, sur l’implication des populations et autres acteurs locaux (Brasil, 2000, Brasil, 1981, Brasil, 1965). Dans la Mosaïque Sertão Veredas-Peruaçu, au nord du Minas Gerais notre attention porte surtout sur l’Aire de protection environnementale fédérale Cavernas do Peruaçu (APA CP) et en partie sur les espaces protégés qui la chevauche. C’est le cas du Parc National Cavernas do Peruaçu (PNCP), de la terre indigène Xacriabá et du parc d’État Veredas do Peruaçu [Fig 2].

    Figure 2 : Le territoire du programme « Água Brasil » de l’aire de protection environnementale fédérale Cavernes du Peruaçu.

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    Sources : IBGE ; FUNATURA ; WWF-Brésil, 2013. Réalisation : Lucie Morère, 2017.

    17Le Parc National Cavernas do Peruaçu a été créé dans l’objectif de « protéger le patrimoine géologique et archéologique, des échantillons représentatifs de Cerrado, la forêt saisonnière et d’autres formations végétales naturelles, ainsi que la faune, les paysages, les ressources hydriques et d’autres attributs biotiques et abiotiques de la région » d’après l’article 1er du Décret de 21/09/1999 (IBAMA/DIREC, 2005, s.p in : Mungai, 2008). Ce Parc national Cavernas do Peruaçu (PNCP) est une unité de conservation de protection intégrale : il est interdit d’y avoir des habitants et les usages sont restreints aux visites touristiques et à la recherche. Créé par le Décret fédéral s/n 21/09/1999, ce parc a une superficie de 56 800 ha. Il intègre en partie les municipalités de Januária, Itacarambi et São João das Missões et se situe à 653 km de la capitale de l’État, Belo Horizonte (Brasil, 1999). Le PNCP abrite un patrimoine spéléologique et archéologique significatif au niveau national et mondial, associé aux biomes du Cerrado et de la Caatinga2. Ces biomes sont dotés d’une riche biodiversité, notamment de par la proximité des sources de la rivière Peruaçu, qui appartient au Chapadão das Gerais3, et qui se déversent dans le bassin-versant de la rivière São Francisco (Mungai, 2008, p. 8 ; Entretien Silva, 26/10/2016).

    18L’Aire de protection environnementale (ou APA fédérale) Cavernas do Peruaçu [Fig. 2] a été créée par le Décret n° 98.182 le 26/09/1989 (Brasil, 1989). Elle s’étend sur les municipalités de Januária et Itacarambi dont la population rurale est estimée à 28 062 hab., pour une densité de population de 19,5 hab/km² (IBGE, 2014). L’objectif de l’APA est de garantir la conservation de l’ensemble paysager et de la culture régionale, ainsi que les cavernes et d’autres formations karstiques, sites archéologiques, la végétation, la faune sauvage (des corridors de migration et sites d’arrivée de cette faune sont inclus dans ce territoire). L’APA s’étend sur 143 866 ha, chevauche en partie le PNCP et se compose des végétations suivantes : le Cerrado 67,5 % ; la forêt saisonnière décidue 20,46 % ; la forêt saisonnière semi-décidue 8,87 % et enfin, la transition entre la savane steppique (végétation d’aire semi-aride avec des plantes épineuses et herbes dures) et la forêt saisonnière 3,17 % (Unidades de Conservação no Brasil/ISA, 2017). Le Décret de création de l’APA interdit les activités dommageables pour l’environnement comme les activités minières, l’agriculture et l’élevage, les activités industrielles polluantes qui peuvent menacer les sources et cours d’eau, ainsi que les terrassements, l’ouverture de canaux, l’ensablement ou encore l’usage des pesticides.

    19En 2007 a été créé l’Institut Chico Mendes de la Conservation de la Biodiversité (ICMBio). Cet établissement public s’occupe de la gestion des espaces protégés fédéraux comme l’APA CP, en lien avec les municipalités et entités en charge de l’environnement. C’est cet institut qui octroie ou non les autorisations pour les projets d’urbanisation, d’ouvrages et tous autres projets susceptibles de causer des impacts environnementaux significatifs. Quand il n’y a pas une station de traitement des égouts en fonctionnement, le règlement au sein de l’APA exige pour mieux contrôler les rejets et réduire la pollution, que les constructions se dotent de « biodigesteurs » et de puits de captage protégés des contaminations potentielles. Pour être autorisés, les projets d’urbanisation doivent obtenir toutes les autorisations et permis exigés, éviter les glissements de sols et autres processus érosifs. Dans l’APA, une « zone de vie sauvage », catégorie d’espace protégé plus stricte, est destinée prioritairement à la sauvegarde des cavernes, des formations karstiques, des sites archéologiques, et du biote natif (ensemble des organismes vivants) pour garantir la reproduction des espèces, la protection des habitats des espèces rares, endémiques, en danger ou menacés d’extinction. Cette « zone de vie sauvage », est soumise à des restrictions précisées dans le décret n° 88.351/83 et 89.532/84 (Brasil, 1984, Brasil, 1983), qui s’appliquent même aux terrains privés. Les activités qui nuisent à l’environnement y sont interdites comme la construction de bâtiments et d’autres équipements qui peuvent endommager les écosystèmes. La zone est dédiée surtout à la recherche et au contrôle environnemental.

    2.2. Le parc naturel régional Scarpe-Escaut. Un paysage d’eau totalement aménagé par l’homme

    L’omniprésence de l’eau

    20Le parc naturel régional est structuré autour de deux cours d’eau qui lui donnent son nom, la Scarpe et l’Escaut, le premier se jetant dans le second à Mortagne du Nord soit à proximité de la frontière entre la France et la Belgique [Fig. 3].

    Figure 3 : Le territoire du programme « agriculture et zones humides » du Parc Scarpe-Escaut.

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    Sources : IGN GEOFLA, 2014 ; AEAP 2009 ; BD Carthage ; MNHN ; PNR SE, 2015 ; Chambre d’agriculture, 2015. Réalisation : Lucie Morère, 2017.

    21Alimentée par quelques affluents comme le Décours ou la Traitoire, la Scarpe s’écoule dans une plaine alluviale peu élevée (13 à 19 m) avec une dénivellation de l’ordre de 10 m sur les 37 km de son parcours au sein du PNR sur une longueur totale de 101 km (PNR SE, 2012, op. cit.). Le débit de la Scarpe est peu important (moins de 1 m³/sec). L’Escaut est un fleuve international d’une longueur de 355 km prenant sa source dans l’Aisne en France et qui se jette dans la mer à 40 km au nord-ouest d’Anvers. La Scarpe et l’Escaut s’écoulent dans une cuvette centrale de 40 km de long sur 25 km de large avec des altitudes de moins de 19 m (12,7 m à la confluence) et de très faibles pentes. La vallée de l’Escaut ne parcourt le PNR que sur 25 km et se rétrécit à la frontière avant de constituer un élément structurant du parc naturel des plaines alluviales de l’Escaut côté belge (26 000 ha) (PNR SE, 2012, op. cit.). Les précipitations sont régulières tout au long de l’année et les températures ne sont jamais très élevées facilitant ainsi une humidité constante [Fig. 4]. Du côté français sur lequel se concentre essentiellement notre étude, les sols offrent souvent un engorgement à faible profondeur. Le niveau permanent de la nappe d’eau superficielle n’est jamais profond, 1 à 2 m pour la Scarpe et 3 à 4 m pour l’Escaut avec des remontées de la nappe en subsurface surtout en période hivernale mais aussi en surface [Fig. 4, photo 3].

    22Si le réseau hydrographique est important (200 km avec plusieurs centaines de kilomètres de fossés), toutes les conditions sont réunies pour faciliter la présence de vastes zones humides. Elles correspondent à des milieux complexes et variés comme dans le PNR Scarpe Escaut avec les mares et étangs, les étangs d’affaissement minier résultant de l’exploitation du charbon, les marais, tourbières et roselières, les prairies humides, les friches humides, des aires cultivées (blé, pomme de terre, maïs par exemple), la forêt humide [Fig. 4, photo 1], les boisements non-spécifiques de zones humides tels par exemple les peupleraies, des espaces artificialisés de loisirs et des jardins (IMBE, Campagne, 2015). Ces zones humides contribuent à la richesse de la biodiversité, au bien-être humain et de manière plus large à la vie sur Terre c’est-à-dire à des services écosystémiques (FAO, 2017 ; UICN, 2012 ; Haines-Young et Potschin, 2013). Dans le cas des zones humides ils recouvrent par exemple des fonctions de régulation climatique, des inondations de la qualité des eaux, des fonctions d’approvisionnement avec la fourniture d’eau douce, d’aliments sauvages ou comestibles mais aussi des valeurs récréatives, culturelles, esthétiques et paysagères (IMBE, Campagne, 2015, op cité). L’étalement urbain, la modernisation agricole et le drainage des terres pour en tirer un meilleur parti expliquent en partie le déclin des zones humides. Face à cette situation et à l’intérêt de les préserver, le législateur s’est efforcé de mieux les définir en 1992. Ce sont « les terrains, exploités ou non, habituellement inondés ou gorgés d’eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire ; la végétation, quand elle existe, y est dominée par des plantes hygrophiles pendant au moins une partie de l’année » (Legifrance, 1992). Les lois Grenelle I et II de 2009 et 2010 et la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et du paysage de 2016 insistent sur les zones humides comme réservoirs de biodiversité à protéger dans un réseau de corridors écologiques au sein des trames vertes et bleues. Au-delà de ces précisions, « on dénombre pas moins de 13 000 hectares de zones humides au sein du PNR (soit 32 % de sa superficie) qui justifient la reconnaissance du territoire comme l’une des 152 zones nationales d’importance majeure » (PNR-SE, 2014) pour la conservation d’écosystèmes, d’espèces dites patrimoniales ou pour la gestion de l’eau (ONZH, 2017). Mais sans doute faut-il préciser que pour le PNR, il s’agit surtout des zones à dominante humide (ZDH) car il est très difficile de dénombrer et cartographier précisément les zones humides au sens de la loi sur l’eau de 1992.

    Figure 4 : Contextualisation du Parc naturel régional Scarpe-Escaut.

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    Une nature totalement aménagée par l’homme

    23Si nombre d’espaces naturels du PNR offrent un intérêt écologique, ils relèvent de l’anthropisation et des activités humaines pour être surtout des espaces artificialisés ou encore des artefacts naturels. Ces derniers désignent des objets qui sont créés intentionnellement et qui s’intègrent dans des processus naturels – et non surnaturels – tout en gardant un potentiel d’autonomie pour reprendre les termes de Marion Waller (Waller, 2016). Les objets dits naturels sont en fait de plus en plus des artefacts revalorisés, aménagés, gérés par l’homme. C’est précisément le cas au sein du PNR en particulier avec les rivières, les cours d’eau et les zones humides.

    24La Scarpe est canalisée [Fig. 4, photo 2] de Douai à sa confluence avec l’Escaut depuis 1830 et surélevée par rapport aux terres adjacentes. Les affluents de la Scarpe sont des canaux comme le Décours ou la Traitoire ou des courants comme ceux de Coutiches ou de l’Hôpital militaire [Fig. 5 et 3]. Par courant il faut comprendre petit cours d’eau ou petite canal où l’on fait courir l’eau la plupart du temps pour l’évacuer afin de faciliter les cultures. L’Escaut est aussi canalisé et reçoit non plus des affluents mais deux canaux, celui de Condé Pommerœul et celui de Nimy Blaton avant sa jonction avec la Scarpe. L’ensemble du réseau hydrographique offre 11 écluses (6 pour la Scarpe et 5 pour l’Escaut), Plus de 40 stations de relevage des eaux, 7 déversoirs de crue ou bassins de rétention, 5 vannes pour bloquer la circulation de l’eau si besoin, 5 lames déversantes pour évacuer l’eau ou la retenir selon les cas, 5 siphons déversoirs qui permettent la décharge de l’eau en surplus d’un collecteur à un autre et vice versa, souvent au prix d’aménagements conséquents depuis le XVIIIe siècle. Les sinuosités des lits de la Scarpe et de l’Escaut ont laissé place à des tracés rectilignes. Le Décours passe par exemple sous la Scarpe pour rejoindre la Traitoire grâce à un siphon déversoir. Perchée et canalisée, la Scarpe n’a plus relations avec ses affluents qui sont alimentés par les nappes superficielles. Ces nombreux aménagements n’empêchent pas la présence importante de zones humides.

    Figure 5 : La gestion de l’écoulement et du niveau des eaux entre la Scarpe aval, le Décours et la Traitoire.

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    Conception et réalisation : PNR Scarpe-Escaut avec la participation d’E. Glon et J. Domont, TVES, Lille 1 – 2017.

    Maîtriser les niveaux de l’eau – Une préoccupation essentielle du quotidien

    25L’asséchement ou le drainage des zones humides et des sols ont été et sont des tentations récurrentes du Moyen-Âge à nos jours (Ghils, 2015) pour y favoriser l’élevage et la mise en culture. Le PNR tente de mettre en avant les multiples intérêts de la préservation de ce patrimoine en eau. Aux côtés de ces préoccupations, un des autres enjeux est de faciliter l’écoulement des eaux ou leur rétention en période de sécheresse tout en contrôlant leurs niveaux comme nous pouvons l’illustrer à l’aide d’un exemple (PNR SE, 2003). Les eaux du Décours et de la Traitoire s’écoulent par gravité naturelle ou forcée surtout en période d’étiage ou par pompage en période d’inondation vers la Scarpe [Fig. 5]. Dans le premier cas, il s’agit de contrôler et de réguler l’écoulement des deux affluents vers la Scarpe par les clapets ou grâce à des vannes sans qu’il y ait besoin de recourir aux stations de pompage. Dans le second cas, l’évacuation du trop-plein d’eau du courant de l’hôpital vers la Scarpe est facilitée par l’ouverture d’un clapet. L’objectif est aussi d’orienter d’une partie de l’écoulement du Décours vers la Scarpe ou vers la Traitoire toujours par des clapets et des stations de pompage en recourant aussi au siphon qui passe sous la Scarpe quitte à remplir le bassin de rétention. En période d’inondation, il n’est pas possible d’utiliser la portion du Décours entre le Pont des vingt et le Courant de l’hôpital. Une partie des eaux de la Traitoire est orientée vers la Scarpe en amont par la station de pompage de l’Anguille et le contrôle de la vanne toute proche. Le schéma est complexe et ingérable sans un ensemble d’aménagements conséquents. Ce réseau hydrographique et les eaux adjacentes n’ont plus rien de naturel et sont au final plus que des artefacts naturels car leur potentiel d’autonomie est très limité. Sans ce contrôle par l’homme et par le PNR Scarpe-Escaut, l’eau serait probablement beaucoup plus présente et les activités humaines actuelles très difficiles. Mais qui se cache derrière cette gestion de l’eau ?

    Un dense maillage d’acteurs et un rôle clé du PNR à l’échelle du bassin Scarpe aval

    26L’Escaut et la Scarpe – à l’exception d’une partie du linéaire relevant de l’intercommunale des Portes du Hainaut – sont gérés par VNF, voies navigables de France, organisme public d’État. Les autres cours d’eau, dits non domaniaux, relèvent de différents gestionnaires depuis le syndicat mixte d’aménagement hydraulique des vallées de la Scarpe et du bas Escaut, les intercommunales (Communauté d’agglomération du Douaisis, Communauté de communes Cœur d’Ostrevent) ou à une échelle plus fine, des communes, des propriétaires privés ou encore du Département. La politique cadre pour cette gestion et la préservation de l’eau relève du SAGE (Schéma d’aménagement et de gestion des eaux). Pour y parvenir, la CLE (Commission locale de l’eau) fait office de véritable parlement de l’eau pour la concertation, l’élaboration, l’avis et l’adoption de ce schéma par tous les acteurs concernés. Y sont par exemple présents les communes et intercommunales compétentes, le conseil départemental, le conseil régional, la CCI (Chambre de commerce et d’industrie), la chambre d’agriculture, la chambre de métiers et diverses associations. À l’échelle du bassin de la Scarpe aval, il se trouve que l’animateur du SAGE n’est autre que le PNR Scarpe-Escaut qui initie, vulgarise, accompagne des projets, sensibilise les acteurs à l’importance de préserver la qualité de l’eau et les écosystèmes qui y sont liés, coordonne tous les organismes ayant compétence sur la gestion et l’aménagement liés à l’eau. Ces tâches ne sont pas aisées pour le personnel du PNR. Sans être hostiles à la protection de leur environnement, les agriculteurs voient souvent le drainage des terres comme un moyen d’améliorer le sort fragile de leur exploitation. Or la quête de conciliation et de compromis est importante au sein de la CLE car le SAGE est opposable aux tiers et tous les documents d’urbanisme doivent en intégrer les orientations. Le SAGE est aussi intégré dans un SDAGE (Schéma Directeur d’Aménagement et de gestion des eaux) à l’échelle d’un bassin plus large, celui de l’Artois-Picardie dans le cadre d’une agence de l’eau [Fig. 4]. Ces documents s’inscrivent dans l’esprit de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006 mise en œuvre par les services de l’État comme les agences de l’eau ou l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques sous tutelle du ministère de la transition écologique et solidaire. Cette loi de 2006 s’inspire directement de la directive européenne (DCE) de 2000 qui tente entre autres de promouvoir l’accès à une eau de qualité pour tous en encourageant une gestion intégrée et concertée intégrant le local. Aux côtés du SAGE Scarpe aval en existe un autre, celui de l’Escaut mais sans réelle coopération entre les acteurs contribuant à ces deux schémas tout comme avec la commission internationale de l’Escaut ou encore avec le parc des plaines de l’Escaut côté belge. Les conditions sont très différentes dans le nord du Minas Gerais.

    2.3. L’aire protégée fédérale « Cavernas do Peruaçu » : Un contexte de rareté de l’eau dans le nord du Minas Gerais

    La question récurrente du manque d’eau

    27Bien que l’État du Minas Gerais soit considéré par plusieurs auteurs comme un des « châteaux d’eau » du Brésil, la région Nord de cet état est touchée par le manque d’eau (notamment dû à leur situation dans une région semi-aride). Cette situation appelle plusieurs remarques. Dans l’imaginaire social, le semi-aride correspond à une région « sans eau ». Cette présence/absence de l’eau en région semi-aride détermine la disponibilité et le stock de ressources hydriques (Neves, 2011). La saisonnalité entre les saisons sèche et humide est significative et la période de sécheresse dure environ huit mois (Antunes, 1994, Brasil, 2007, Neves, 2011). Les fortes insolations et les pluies torrentielles sont aussi des caractéristiques de ce climat (Lemos-Filho et al., 2007). Ces pluies contribuent à changer le régime hydrique par l’augmentation du flux des eaux superficielles. L’absence d’une gestion adéquate des sols (Paes, 2009, Neves, 2011, op. cit.) entraîne une exposition de la surface de la terre nue et par conséquent une augmentation de l’évaporation. Cela interfère dans le cycle hydrique et induit un déséquilibre à la sortie des cours d’eau, pendant les saisons sèche comme humide. Par ailleurs, ces pluies torrentielles alimentent peu les eaux souterraines. Pour illustrer cette situation, le diagramme ombrothermique de Januária montre la variation climatique d’une année [Fig. 6].

    28Les données climatiques mesurées dans la station météorologique de Januária (la plus proche de l’APA) montrent que : « La moyenne annuelle de précipitation entre le 01/01/1961 et le 31/12/2014 a été de 814,2 mm […] les totaux annuels de précipitation ont été bien irréguliers en raison de variations dans la circulation atmosphérique régionale. » (Moura, Jardim, 2016). Les variations entre 1961 et 2014 indiquent que certaines années sont plus pluvieuses et d’autres plus sèches. On observe des variabilités des volumes annuels de pluie et une concentration des pluies en particulier dans les mois de novembre à janvier. Il y a une distinction :

    entre les mois plus humides (novembre, décembre et janvier) et les mois plus secs (juin, juillet et août). […] L’avance des fronts froids, la formation de lignes d’instabilités et, en particulier, la formation des Zones de Convergence de l’humidité (ZCOU) dans la région sont les facteurs fondamentaux pour l’arrivée des pluies dans la période plus humide. Tandis que dans les périodes plus sèches, l’intensité et la fréquence des systèmes de haute pression, comme l’ASAS (Anticyclone subtropical d’Atlantique Sud) entravent l’arrivée des pluies. (Moura, Jardim, 2016).

    Figure 6 : Contextualisation de l’Aire de protection environnementale fédérale Cavernas do Peruaçu.

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    Sources : BDMEP, INMET ; Conception : C. Jardim.

    Le milieu des veredas en proie à des usages inadéquats

    29Ces conditions climatiques maintiennent le Cerrado, la forêt Atlantique, les veredas et la Caatinga. Des espaces protégés ont été créés pour essayer de conserver un peu ce qu’il reste de ces biomes. Le Cerrado est composé de nombreuses veredas [Fig. 6, photo 1]. Il s’agit d’une formation végétale composée de palmiers Buriti (Mauritia flexuosa) et de graminées typiques des sols tourbeux hydromorphes (Boaventura, 2007). Elles possèdent deux strates : herbacé-herbeux continu et autre arbustif-arboricole (Ribeiro, Walter, 2008). Dans les veredas, les sources d’eau sont des aires d’exsudation des eaux souterraines. Elles se situent dans les vallées peu profondes dotées de pentes légèrement concaves, caractérisées par des substrats hydromorphes (Gley, planosols, organosols). On rencontre également des veredas dans des vallées à fond plan, aux sols argileux et tourbeux avec une très haute concentration de matière organique (Drummond et al., 2005).

    30Les veredas indiquent la présence de sources vivaces et une régulation du débit du réseau de drainage. La Loi d’État 9 375 de 1988, modifiée par la Loi 9 375 de 1998, les classifie comme des Aires de Préservation Permanente – APP (IGA, 2006). Les veredas sont détériorées par des pressions anthropiques comme l’élevage de bétail, le drainage, les barrages, l’exploitation minière, la présence d’eucalyptus ou encore les incendies criminels [Fig. 6, photo 2]. Tous ces usages désorganisent le drainage, génèrent des inondations, la destruction de la flore, l’envasement des cours d’eau et des cheminements spontanés qui tassent le sol. L’importance de la biodiversité des veredas et de la sociodiversité (dont les veredeiros, agriculteurs des veredas) exige une attention accrue par rapport à ces menaces.

    Un système complexe d’acteurs dans la gestion de l’eau

    31La figure 6 présente aussi les institutions responsables de la gestion de l’eau à différentes échelles. Au niveau fédéral, l’Agence nationale de l’eau (ANA) est l’organe de réglementation des ressources hydriques du domaine fédéral. Elle met en œuvre le Système National de Ressources Hydriques (SNRH), autorise et contrôle l’usage des ressources hydriques fédérales. Avec l’ensemble des organes fédéraux et fédérés liés à la mise en œuvre des politiques de l’eau à ces deux échelles, ils forment le Système National de Gestion des Ressources Hydriques (SINGREH), que coordonne l’ANA. Enfin, l’agence nationale de l’eau prend part au Système National sur l’environnement (SISNAMA). À l’échelle de l’État fédéré, ici du Minas Gerais, on retrouve une arborescence équivalente. L’organe de réglementation des ressources hydriques d’État est l’IGAM, l’institut Minier de Gestion de l’Eau. Il est responsable de l’octroi du droit d’utilisation des ressources en eau de l’État, de la planification et de l’administration de toutes les actions visant à préserver la quantité et la qualité des eaux du Minas Gerais. Pour cela, il coordonne un collège d’acteurs qui forment le Système d’État de Gestion des Ressources Hydriques (SEGRH). Ce dernier s’intègre dans un cadre plus large sur la thématique de l’environnement, en faisant partie du Système d’État de l’Environnement (SISEMA).

    Une politique de gestion de l’eau qui n’est pas exempte de limites

    32La gestion concerne les autorisations de captage, le droit d’usage de l’eau, le suivi de la qualité des eaux de surface et souterraines de l’État, les plans de ressources hydriques, ainsi que la consolidation des Comités de bassins-versants hydrographiques (CBHs) et les Agences de bassin-versant. Un programme de suivi des eaux de surface des principaux bassins-versants des rivières est mis en place au Minas Gerais. Ce suivi utilise des points stratégiques pour relever des échantillons d’eau afin de vérifier leur qualité, identifier des tendances et élaborer des diagnostics (ANA, 2012). En 2015, le réseau basique de suivi comptait 553 lieux d’échantillonnage répartis dans les bassins-versants des rivières (IGAM, 2016). Le bassin hydrographique que nous étudions est celui du São Francisco [Fig. 2] et particulièrement celui du sous bassin-versant de la rivière Peruaçu qui traverse l’APA-CP.

    33Faute d’une bonne gestion de ce programme, les usages de l’eau apparaissent un facteur de déséquilibre socio-environnemental (Brasil, 2006). De nouvelles autorisations d’usage et surtout de captage de l’eau de surface et souterraine sont octroyées. Or, ce suivi insuffisant conduit à un épuisement de la ressource (Studart, 2002). Le sous-bassin de la rivière Peruaçu connaît une occupation désordonnée et inadéquate du sol et subit des dégâts surtout au niveau des espaces sensibles (Araújo, 2002) tels que les veredas. Celles-ci sont confrontées à des difficultés de recharge des aquifères souterrains locaux et régionaux suite au développement de grands projets d’irrigation, de plantation de monocultures d’eucalyptus ou encore du pâturage extensif.

    34Si les conditions sont bien différentes entre l’APA Cavernas do Peruaçu au nord du Minas Gerais et le PNR Scarpe-Escaut dans le nord de la France, nous avons dans ces deux entités des initiatives locales qui tentent de promouvoir une autre vision de l’eau au travers de changements de pratiques. L’APA Peruaçu présente environ 28 062 hab. (les populations rurales de Januária et Itacarambi), soit 19,5 hab/km² (IBGE, 2014). Cette région semi-aride est couverte de diverses catégories de protections environnementales dont certaines qui ne permettent pas l’installation des hommes, contrairement à la majeure partie du territoire du Parc Scarpe-Escaut. Afin d’étudier des territoires au degré de protection plus similaire, nous avons donc retenu comme territoire d’étude brésilien une APA, aire de protection environnementale qui, à l’instar des PNR est un espace protégé habité, un territoire de développement durable.

    35Dans le bassin-versant de la rivière Peruaçu nous avons étudié le cas de la communauté d’Olhos d’Água (Yeux d’eau) qui a délaissé l’exploitation de l’eau des rivières au profit de l’usage de l’eau de pluie. Non seulement cette nouvelle pratique contribue à faire « renaître » des sources mais le recours à l’eau de pluie facilite l’augmentation et la diversité des productions rurales. Dans le PNR Scarpe-Escaut nous avons centré notre attention sur le territoire concerné par le programme « Agriculture et zones humides » où l’idée est de promouvoir un élevage bovin viable et compatible avec le bon fonctionnement de l’écosystème des zones humides. Les deux projets étudiés abordent les habitants et les usagers des espaces, leurs engagements dans des discussions ainsi que des changements de pratiques vis-à-vis de l’environnement et plus particulièrement de l’eau. Plusieurs questions méritent notre attention dans chacun des exemples : quelles sont les interactions entre les différents acteurs ? Qui construit ces deux projets et avec quelles ressources/moyens ? Quelle est la participation des communautés locales ? Quel est le rôle du PNR et de l’APA ? Comment ces projets favorisent-ils (ou non) le partage des usages de l’eau et sa protection par rapport aux pratiques agricoles ?

    3. Promouvoir de nouveaux usages autour du difficile partage de l’eau

    36Le programme « agriculture et zones humides » du Parc naturel régional Scarpe-Escaut et le projet Água Brasil (Eau Brésil) dans l’APA Cavernas du Peruaçu sont deux projets pour partager l’eau dans deux pays et dans deux territoires où les usages sont différents. Un regard croisé n’en demeure pas moins intéressant à partir de cet élément commun qu’est l’eau. Si elle est abondante et plutôt polluée dans le Scarpe-Escaut, elle est rare et mal appropriée dans le bassin-versant de la rivière Peruaçu et ses alentours. Dans chacun des deux cas, le défi est d’éviter les usages inappropriés pour préserver la ressource en eau à long terme.

    3.1. Le Programme agriculture et zones humides du Parc Scarpe-Escaut

    Un programme expérimental pour consolider l’agriculture en zones humides

    37En dehors de celle que l’on rencontre dans les sous-sols et outre celle s’écoulant dans le réseau hydrographique, l’eau en Parc Scarpe-Escaut est concentrée dans plus de 13 000 hectares de zones humides (PNR SE, 2014). Parmi elles, on dénombre 2 400 ha de prairies humides « préservées par l’activité agricole qui sur ce territoire est orientée en polyculture-élevage » (Chambre d’agriculture Nord-Pas-de-Calais, PNR SE et Agence de l’eau Artois-Picardie, 2015). Sans le maintien de ces pratiques agricoles, ces surfaces seraient très probablement urbanisées, étant donné la pression foncière due à la proximité des agglomérations de Valenciennes, Douai et Lille. C’est à la suite du Grenelle de l’Environnement (2007) et au plan national d’actions des zones humides (2010-2012), qu’une convention cadre a été signée entre le Ministère en charge de l’Écologie et l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture pour « développer une agriculture durable dans les zones humides en lien avec les acteurs de terrain » (MEEDDM, 2010). Plusieurs territoires pilotes, soutenus voire identifiés par les Chambres d’agriculture régionales, ont mis en place des programmes d’actions spécifiques. C’est le cas du Parc naturel régional Scarpe-Escaut qui en 2013, sur proposition de la Chambre d’Agriculture du Nord-Pas de Calais, est devenu territoire pilote pour expérimenter un programme d’actions.

    38« L’objectif du programme est d’expérimenter des solutions adaptées aux spécificités des milieux humides, afin de concilier performance économique des exploitations et maintien des zones humides et toutes leurs fonctions » (Chambre d’agriculture Nord-Pas-de-Calais, PNR SE et Agence de l’eau Artois Picardie, 2015).

    39Ce programme d’actions concerne 35 des 55 communes du PNR. Traversées par la Scarpe et l’Escaut, elles sont les plus dotées en prairies humides [Fig. 3]. Les éleveurs qui y sont implantés ont été informés de ce programme et « recrutés » grâce à différents dispositifs. Des réunions d’information ont été organisées, des documentations spécialisées distribuées, des démarchages téléphoniques organisés, du « bouche-à-oreille » incité. Ainsi, entre 2013 et 2016, une trentaine d’éleveurs s’engagent dans ce programme et décident de suivre tout ou partie des actions proposées.

    40Ces actions ont vocation à évaluer, expérimenter et soutenir des pratiques liées à l’élevage bovin, pour en améliorer la rentabilité et diminuer l’impact sur les milieux humides. Une association professionnelle de vétérinaires propose un suivi parasitaire du cheptel et accompagne les vétérinaires locaux et éleveurs vers des traitements antiparasitaires plus adaptés. Ils sont sensibilisés et formés à ne traiter que si nécessaire, au bon moment, en bonne quantité et avec la bonne technique. Cela permet d’une part de limiter les coûts de traitement et la résistance des bovins aux produits antiparasitaires. Cela limite d’autre part les impacts négatifs sur la faune non-cible. En effet, les insectes des prairies humides sont tués par les résidus de ces produits antiparasitaires avec un impact sur les chaînes alimentaires associées. Un suivi technico-économique individuel et collectif des exploitations est proposé aux éleveurs pour identifier les principaux postes de dépenses et les marges de progrès. Un suivi agronomique des prairies est réalisé ainsi qu’une pesée des animaux de façon à vérifier si ces prairies sont moins nourrissantes et engendre des frais supplémentaires pour l’éleveur. Ces chiffres ayant vocation à négocier l’obtention d’aides européennes versées par la France au titre d’« indemnité compensatoire au handicap naturel ». Mais parallèlement à ces actions alimentant une vision de l’humidité (et donc l’eau) comme un handicap, d’autres cherchaient à mettre en valeur la spécificité de ce terroir et de l’abondance de l’eau. Une étude questionnait le lien entre biodiversité des prairies humides et homéopathie (santé du bétail). Tandis qu’une autre étude explorait les possibilités d’une valorisation marchande (par un label par exemple) des produits agricoles issus spécifiquement de prairies humides (beurre, viande…). À l’inverse, ces dernières actions portent un discours positif sur le caractère humide du terroir. Cette situation soulève ici la difficulté de construire un objectif commun satisfaisant toutes les parties prenantes.

    41La nature des actions à mener, leur modalité ou temporalité sont définies en comité de pilotage, ce qui en fait la principale structure de gouvernance. Il est composé de la Chambre d’agriculture du Nord (porteur du programme), de l’Agence de l’eau Artois-Picardie (principal financeur) et du Syndicat du Parc Scarpe-Escaut (structure animatrice du territoire). Le comité de pilotage est une autre structure de la gouvernance, plus largement ouverte à d’autres acteurs concernés par le programme. Il est plus dédié au suivi des actions réalisées, au partage de remontées de terrain, à la formulation de suggestions d’altération du programme. Les acteurs suivent, discutent, débattent, émettent des opinions mais ne prennent pas formellement les décisions. On retrouve ensuite d’autres instances de gouvernance ayant un impact sur ce programme, un « groupe de travail agriculture et zones humides » animé par l’Agence de l’Eau Artois-Picardie et la « Commission agricole » du PNR SE où le programme est présenté et discuté (Morère, Glon, 2016).

    3.2. Des intentions louables confrontées à de réelles difficultés

    42Après quatre ans d’expérimentation de ce programme d’actions, les principaux copilotes et notamment le financeur ne sont que partiellement satisfaits. Les résultats concrets peinent à se manifester visiblement. Plusieurs difficultés ont été rencontrées. Premièrement, on peut évoquer le nombre insuffisant d’éleveurs adhérant au programme et leur « turn-over ». Certains ont quitté le programme et d’autres ont été associés en cours de route. Cela a des conséquences sur les données collectées et donc le suivi à moyen terme de la situation technico-économique de l’exploitation et de la qualité des prairies. Deuxièmement les différentes actions du programme étant proposées les unes indépendamment des autres, il y a au final peu d’éleveurs qui adhèrent à l’état d’esprit général et s’approprient l’ensemble du programme d’actions comme « un tout », permettant de repenser ses pratiques d’élevage. Ils viennent plutôt chercher des ajustements (techniques ou financiers) ponctuels proposés dans telle ou telle action. À titre d’exemple, début 2017, seules 10 parcelles font l’objet de suivis agro-écologiques bien qu’une petite trentaine d’agriculteurs soient associés au programme (entretien avec des agents de l’Agence de l’Eau Artois-Picardie, mars 2017). D’après nos entretiens, certains agriculteurs sont réticents à ces inventaires de peur que des espèces protégées y soient découvertes et induisent des statuts de protection contraignants supplémentaires (entretiens de février/mars 2015). Troisièmement, ce programme qui se soucie des difficultés économiques des éleveurs implantés en territoire humide attire surtout des éleveurs en difficulté, voire en grande difficulté. Tout leur temps et énergie sont consacrés à leur élevage dont ils tirent un maigre salaire. Cette situation leur permet difficilement de prendre de la hauteur sur leurs pratiques et de dégager le temps et les moyens humains et financiers nécessaires pour penser et amorcer des changements structuraux.

    43Outre ces difficultés qui concernent l’implication des éleveurs (leur volonté et capacité à entreprendre un changement, leur adhésion à l’ensemble du programme), d’autres éléments peuvent être soulignés. Les prairies humides sont des objets hybrides, naturelles et anthropiques à la fois. De ce fait, elles font l’objet de représentations et d’intentions distinctes selon les parties prenantes. Or ce programme partenarial réunit justement des acteurs aux attentes diverses. Les uns se focalisent sur le milieu biophysique (les prairies humides) quand d’autres se soucient davantage des usages qui y sont exercés (l’élevage bovin). Plus que d’une dichotomie, on observe une graduation des positions entre deux pôles privilégiant d’un côté l’environnement et de l’autre l’économie. Les positions individuelles des parties prenantes vis-à-vis des prairies humides sont elles-mêmes complexes, voire parfois plurielles. Les agriculteurs du Parc n’ont pas tous le même discours selon la situation/l’état de leur exploitation. À Thivencelle, un éleveur de bovins biologique – qui s’en sort économiquement – a un discours favorable sur le caractère humide de ses prairies. Il connaît ses terres depuis longtemps, possède différents terroirs proches de l’exploitation lui permettant de mettre en place les rotations nécessaires afin de se passer des parcelles humides les plus difficiles à exploiter en hiver, mais de bien les valoriser au printemps/été (entretien avec l’exploitant, juin 2016). En revanche d’autres éleveurs, comme celui installé dans la commune de Wandignie-Hamage, insistent sur les difficultés liées au caractère humide de leurs terres et à l’absence de systèmes de drainage ou à leurs installations tardives et coûteuses. De nombreuses contraintes associées à l’humidité des terres sont évoquées : les graines des céréales qui pourrissent avant de germer ; la nécessiter de rentrer les bêtes à l’étable plus tôt dans l’année ; l’impossibilité de faucher deux fois à la belle saison ; augmentation du nombre de parasites… (Entretiens de février 2015 et juin 2016). En fonction de l’interlocuteur et de l’enjeu de la discussion, des éleveurs insistent tantôt sur les avantages, tantôt sur les contraintes que représente la présence d’eau dans leurs sols. Ils reconnaissent plus volontairement l’humidité de leurs terres lorsqu’il s’agit d’obtenir des « indemnités compensatoires pour handicap naturel » que lorsqu’il s’agit de faire une cartographie des zones humides. Des agriculteurs sont quelque peu méfiants vis-à-vis de cette démarche car ils craignent que ces données engendrent de nouvelles mesures de protection de l’environnement restreignant éventuellement leurs activités (trame verte et bleue, Natura 2000…).

    44Outre les éleveurs, d’autres organismes sont aussi porteurs d’une vision plurielle des prairies humides et de ce programme d’actions. C’est le cas du Parc naturel régional Scarpe-Escaut. S’il s’agit bien d’une seule et même structure, elle fait l’objet de missions diverses et parfois délicates à concilier telles que la contribution au développement local (par le soutien à l’agriculture notamment), mais aussi la protection des milieux naturels. En interne, ces missions sont portées par des pôles distincts et des agents aux formations, sensibilités et parcours différents. Construire une vision partagée d’une situation et porter un seul et même message relève parfois d’un numéro d’équilibriste. Les modalités de construction du programme d’actions, la composition des structures de la gouvernance et leurs fonctionnements n’ont pas permis de réelle confrontation et reconstruction d’une vision commune des prairies humides qui soit partagée par toutes les parties prenantes. On observe plutôt une juxtaposition de visions et objectifs, pas systématiquement convergents.

    45En résumé on a une finalité « collective » (préserver les prairies humides) mais pas d’objectifs « communs » (les motivations ne sont pas les mêmes). Les pratiques de l’homme sont tantôt la source du problème (un élevage inadéquat nuit aux fonctionnalités des zones humides), tantôt la solution (la valorisation par l’élevage fait bouclier à l’urbanisation et maintient les prairies).

    3.3. Le programme Água Brasil permet l’instauration de technologies sociales dans l’APA Cavernas Peruaçu

    46Comme on l’a mentionné précédemment, la région du bassin-versant Peruaçu subit diverses pressions, mais elle est caractérisée par une mobilisation sociale qui a attiré l’attention du Programme Água Brasil pour installer des technologies sociales. Elles visent à capter l’eau de la pluie pour détourner les populations de l’usage des eaux de rivières et stimuler la production agricole et l’élevage. Ce programme a été initié en 2010, après une initiative pour défendre l’eau et l’environnement. Les partenaires sont la Banque du Brésil, la Fondation Banque du Brésil, l’ONG WWF Brésil, la Banque nationale de développement économique et social (BNDES), l’Agence nationale des eaux (ANA). Les gestionnaires d’espaces protégés fédéraux rattachés à l’ICMbio fournissent également un soutien au Programme, dont la coordination et mise en œuvre sont assurées par l’ONG catholique Cáritas et notamment le Diocèse de Januária (Cáritas Brasileira, 2017).

    Le programme Água Brasil et les technologies sociales dans le Peruaçu

    47Le projet Água Brasil dans les aires rurales ou urbaines cherche à améliorer la qualité et la quantité d’offre en eau, à élargir la couverture végétale dans le microbassindu Peruaçu, à préserver les sources, à stimuler la consommation soutenable, à inciter de bonnes pratiques d’agriculture et d’élevage (pâturage notamment), au traitement adéquat de déchets et au soutien pour le développement du recyclage dans les municipalités brésiliennes (Banco do Brasil. Água Brasil, 2015 ; Entretien avec le représentant WWF, coordinateur du projet du 05/12/2016). Les technologies sociales correspondent à des

    techniques, matériels et procédures méthodologiques testés, validés et qui ont des impacts sociaux prouvés, crées à partir des besoins sociaux, visant à résoudre un problème social. (…) Cela comprend des produits, techniques ou méthodologies appliqués dans un développement interactif avec la communauté et qui représentent des solutions effectives de transformation sociale. (Baumgarten, 2006).

    48Diverses technologies sociales du programme ont été appliquées dans des communautés qui ont déjà une certaine articulation sociale, ce qui favorise une mobilisation en réseau (Entretien avec le représentant WWF, coordinateur du projet – 05/12/2016). Quelques initiatives ont été observées dans l’APA Cavernas du Peruaçu, aux alentours du Parc National Cavernas do Peruaçu, ainsi que du Parc d’État Veredas do Peruaçu telles que les fosses biodigesteurs, ou encore les citernes de stockages qui gardent l’eau pour la production et l’usage domestique. Notre attention s’est concentrée sur le bassin-versant du Peruaçu où les pratiques ont entraîné un déplacement de la source de la rivière de plusieurs kilomètres et un assèchement partiel de certaines parties de son lit. Cela a des incidences négatives tant sur la biodiversité que la sociodiversité. Par exemple l’élevage de bovins consomme beaucoup d’eau aux bords des veredas. Le piétinement des animaux occasionne l’érosion des berges et l’ensablement des cours d’eau ainsi que les modifications de leurs lits. Sur le plateau karstique, les plantations d’eucalyptus constituent de grandes pompes à eau au détriment des zones de recharge des rivières. Divers puits tubulaires individuels ou collectifs non autorisés prélèvent une quantité croissante d’eau engendrant le détournement du parcours des cours d’eau.

    49Tous ces dommages ont exigé une intervention extérieure car les habitants veulent quitter une région aujourd’hui menacée. Afin de remédier à cette situation, le projet Água Brasil a proposé des formations pour que les personnes puissent bénéficier de ces technologies, car 80 % des habitants se trouvent isolés. Les réunions organisées dans ce cadre ont permis aux populations locales de manifester leurs besoins et demandes. C’est ainsi qu’ont été implantées dans le microbassin du Peruaçu plus de 400 citernes pour l’usage domestique d’eau, diverses citernes reliées aux bassins de récupération de l’eau, pour l’agriculture et l’élevage des animaux, 257 petits barrages pour la captation d’eau de pluie. Au total, 13 communautés ont bénéficié de ces technologies sociales pour assurer leur approvisionnement en eau potable et de production agricole [Fig. 2] (Banco do Brasil, Água Brasil, 2015, op. cit.).

    Le cas de la communauté d’Olhos d’Água

    50Dans une des propriétés visitées (26/10/2016 et 3/04/2017), on a pu observer la motivation et les actions associées au projet Água Brasil ainsi que l’impact positif dans le quotidien des familles concernées. Parmi une série de démarches, la communauté d’Olhos d’Água a retenu notre attention, et en particulier les expériences de Mme et M. A [Fig. 7, photo 5], à 37/40 km d’Itacarambi et de la Rivière São Francisco). Des trois bassins choisis au Brésil pour recevoir le projet, le Peruaçu a été désigné car la WWF avait déjà des initiatives en cours sur ce territoire et s’est aperçu de son potentiel pour l’articulation des acteurs et habitants en réseau. La communauté d’Olhos d’Água compte environ 35 familles dont la majorité a été impliquée dans le Programme Água Brasil. Les technologies sociales ont été présentées sous la forme d’une maquette construite dans la communauté pour interpeller les habitants et leur expliquer le fonctionnement et l’articulation des installations [Fig. 7, photo 1]. Le projet a commencé par l’installation des citernes de stockages d’eau de pluie, des gouttières [Fig. 7, photo 3] et 100 fosses biodigesteurs ainsi que des formations à l’usage et à la gestion des technologies sociales et des ressources hydriques.

    51Mme et M. A habitent à Olhos d’Água depuis la décennie 1980 sur une exploitation de 32 ha où se situe un marais et qui est traversée par la rivière. Mme et M. A possèdent plusieurs technologies sociales dans leur propriété : un bassin pour la récupération de l’eau de pluie [Fig 7, photo 2 A] et une citerne de stockage associée d’une capacité de 52 000 litres (B) ; une toiture propice à la récupération de l’eau pluviale pour la consommation domestique (C) et sa citerne de stockage associée d’une capacité de 16 000 litres (D) ; une fosse qui sert de biodigesteur (G) ; un élevage de porcs et des poules (H et I) ; un potager (E). Depuis leur adhésion au projet, ils ont réussi « à monter l’aire de plantation » [Fig. 7, photo 4 E] (entretiens du 26 octobre 2016 et 3 avril 2017). Leurs plantations ne sont plus faites dans le lit principal de la rivière, mais transférées sur les pentes des versants de la vallée, juste à côté de leur domicile. Cette délocalisation a été permise par l’usage d’eau accumulée dans la citerne de stockages des eaux de pluies [Fig. 7, photo 2 B]. Ce changement s’est accompagné du reboisement des marges de la rivière avec des plantes natives de la région, qui a permis la reconstitution de la flore et une meilleure protection contre l’évaporation des sources qui sont réapparues [Fig. 7, photo 5]. Dans les derniers mois ils ont observé la résurgence de 7 sources d’eau ainsi qu’une augmentation du volume d’eau de la rivière Peruaçu. Le témoignage de Mme A est sans appel :

    Ici, avant on utilisait l’eau du puis pour notre consommation à la maison et pour la production. Mais j’avais mal aux reins. Les médecins insistaient pour que je continue à boire de l’eau. Depuis l’installation de la citerne à usage domestique qui peut contenir 16 mille litres d’eau de pluie, je bois cette eau et mes douleurs ont disparu. Depuis quelques mois, on a reçu via le projet Água Brasil une citerne avec une aire de récupération de l’eau « calçadão », de 75 mille litres. Avec elle on a pu concrétiser un rêve : avoir un potager, un marais et rapprocher nos plantations de la maison, sur la portion moyenne du terrain. (Entretien avec Mme A, avril 2017).

    Figure 7 : Água Brasil, un programme de promotion de l’usage de l’eau de pluie par l’implantation de « technologies sociales ».

    Image

    52M. A évoque aussi les bénéfices du retour de l’eau et la certitude de sa présence même pendant la saison sèche pour l’ensemble des productions de leur propriété :

    Il faut voir, les plantations sont devenues encore plus productives. Il faut voir la taille des carottes, des betteraves, des choux ! Avec l’eau de la citerne et le système de goutte-à-goutte, tout est devenu plus facile. Je n’ai pas fini, on a encore une unité de restauration forestière et les technologies sociales de la fosse biodigesteur. Nos déchets ne vont plus polluer la rivière, mais servent d’engrais pour le verger. On a une « maison de graines créoles », avec lesquelles on peut faire des cultures même après être restés 45 jours sans pluie, et aussi on cueille le maïs, les haricots, les fèves et autres graines, selon les informations et instructions apprises lors des cours d’Água Brasil. Avec ce projet et les partenariats locaux, notre vie s’est améliorée ! (Entretien avec M. A, le 3/04/2017)

    53Le succès des unités démonstratives [Fig. 7, photo 1] se propage dans la région. Plus de 12 autres propriétaires ont suivi l’exemple de M. A, comme M. B, Mme C et M. D. Ce sont les familles qui choisissent elles-mêmes les technologies sociales les plus adaptées à leur exploitation. Les plus couramment utilisées sont les systèmes de récupération [Fig. 7, maquette, items A et C] et stockage [B et D] de l’eau de pluie, ceux du toit pour la consommation domestique et ceux des bassins de collecte pour la production agricole. Malgré les efforts réels de diffusion des technologies sociales, seulement 1/3 ou moins constatent une résurgence des sources d’eau (Entretien avec le technicien du projet Água Brasil, 09/02/2017). Pourtant, le projet a dépassé leurs attentes d’après le représentant du WWF car

    Les communautés avaient une faible estime d’elle-même, elles ne connaissaient ni le Peruaçu, ni les cavernes et manquaient d’espoir/d’ambition pour l’avenir surtout avec l’absence de l’eau. En manquant d’eau pour leur propre consommation, ils en avaient perdu leur dignité. (Entretien avec le représentant du WWF, 22/12/2016).

    54Grâce à toutes ces initiatives, ces dernières années, on a observé une réduction des feux de forêt, car une meilleure sensibilisation a permis aux habitants de comprendre l’importance des arbres pour le maintien de l’eau. Les fruits des arbres antérieurement négligés par les populations locales ont gagné de la valeur et sont utilisés dans une coopérative (Cooperuaçu) qui vient de voir le jour. (D’après l’entretien avec le technicien du projet Água Brasil - 26/10/2016). Cette structure permet :

    De créer des temps de rencontre, avoir un petit revenu et créer des solidarités envers un projet commun. Tout cela a fortifié le tissu social communautaire et permet par cette activité de maintenir les gens sur place et d’améliorer leur régime alimentaire [ils ont adopté plusieurs fruits dans leurs repas]. (Entretiens avec le technicien du projet Água Brasil, 03/04/2017 ; 04/04/2017).

    55Dans la prochaine phase du projet, 2015-2020, les exécuteurs envisagent de :

    Renforcer l’agro-écologie avec 2 pépinières, continuer la cueillette de graines et créer une banque de ces graines créoles. Conserver les réunions pour maintenir toutes les initiatives et ainsi éviter les départs des habitants de la région, l’exode rural. (entretien avec le technicien WWF du projet Água Brasil, 22/12/2016)

    56Malgré la réduction des ressources financières et du personnel, d’autres aménagements sont prévus Pour la 2e phase du programme. En plus des citernes de stockage, sont envisagés l’installation de bassins pour la récupération de l’eau de pluie (telhadão – grand toit) ainsi que 9 unités de démonstration d’agro-écologie, avec un système d’élevage basé sur la rotation des bovins sur les pâturages, la construction d’autres coopératives en plus de la recherche de nouveaux partenariats. Dans un email à destination de Pereira (28/09/2017) un responsable du projet déclare : « après 1 an et 3 mois d’attente, le budget dédié à la 2e phase (qui va de juillet 2017 à juillet 2019) a été défini ; mais sans ressources pour finir la construction de la coopérative Cooperuaçu de Areião ».

    57Les femmes représentent 66 % des membres de la coopérative et sont donc très impliquées dans ses activités tout en étant aussi à l’origine des changements de l’alimentation locale. Ces femmes ont en effet introduit les fruits locaux dans leur alimentation contribuant par là même à améliorer sa qualité.

    Propos conclusifs – de la valeur du partage dans la construction d’une richesse territoriale comme commun

    58Un des enjeux clés de nos sociétés est de savoir comment elles vont penser les usages de l’eau alors qu’elle est de moins en moins une ressource naturelle et de plus en plus une richesse intégrée dans divers processus et opérations qui impliquent un prix discriminant source d’injustices sociales et spatiales. Deux voies sont possibles. Dans le premier cas, nous restons sur la même ligne avec une consommation qui ne cesse de croître et une richesse qui est de plus en privatisée. Le partage de cette richesse est très relatif. Une part toujours croissante de la population n’a pas accès à l’eau salubre et la ressource souffre de pollutions croissantes. Dans le second cas, il s’agit de pondérer cette approche mercantile de l’eau en réintroduisant ce que Karl Marx appelle la valeur d’usage (Marx, 1867). Celle-ci met en avant l’eau comme une ressource indispensable à toute vie humaine et sur des usages pour satisfaire prioritairement les besoins des populations. Or c’est bien dans cette perspective que l’aire du programme AZH dans le PNR Scarpe-Escaut et le projet de la communauté d’Olhos d’Água dans le Minas Gerais – s’avèrent intéressants. Ils le sont d’abord parce qu’ils tentent de manière imparfaite et inégale de tirer parti de l’eau pour valoriser des ressources qui pourraient devenir spécifiques à l’échelle d’un territoire (Colletis, Pecqueur, 2005). Le programme AZH reste très inachevé mais quelques modifications de pratiques émergent lentement pour une meilleure prise en compte de l’environnement. À Olhos d’Água, l’eau captée, stockée permet désormais une production potagère pour l’autoconsommation et la vente des surplus sur les marchés. Si de nouvelles pratiques et de nouvelles ressources renvoient à la valeur marchande induite par l’eau, un des autres intérêts de ces deux exemples est qu’ils mettent en avant une mobilisation ou une sensibilisation collective autour de cette ressource mais aussi une quête d’équité dans son partage, sa préservation ou encore sa maîtrise notamment dans les zones humides. La valeur de l’eau dépasse alors le seul aspect marchand sans l’occulter pour introduire une dimension éthique (Harribey, 2005). Bien que ce soit imparfait, il y a dans ces deux exemples des signes prometteurs. Or, tenter de valoriser ou spécifier des ressources territoriales, d’agir pour des usages partagés, pour la préservation d’une ressource naturelle que l’on essaye de penser, de construire et de gouverner comme commun (Cornu, Orsi, Rochfeld, 2017) dans des relations de proximités organisées localement constituent ce que l’on pourrait appeler une richesse territoriale. La richesse s’entend alors non plus dans une optique résolument économique mercantile mais en mettant en avant des dimensions non marchandes (Harribey, 2013).

    59Dans les deux exemples que nous avons abordés, le partage en reste aux prémisses ou est inachevé pour au moins deux raisons. La première n’est autre que les difficultés internes pour aller de l’avant et la seconde porte sur l’insuffisance de projets locaux qui ne sont pas resitués dans un cadre plus large alors qu’ils posent fondamentalement une question de fond, l’usage et la protection de l’eau dans le sens de l’intérêt général. Dans le premier cas, des agriculteurs persistent dans une logique individuelle et construisent toujours des puits illégalement pour leur seul usage en plus de ceux qui existent légalement dans une optique du partage collectif dans la région d’Olhos d’Água. Le manque d’eau y est pourtant récurrent dans cette partie du Minas Gerais. Le recours aux feux aux bords veredas est encore bien présent chez certains agriculteurs uniquement dans l’espoir de favoriser ensuite la pousse de l’herbe afin de nourrir le bétail. Enfin et là où elles ont été promues, les technologies sociales suscitent toujours des réticences. Promouvoir l’intérêt général quand l’intérêt individuel est aussi présent n’est pas facile. Plus que le partage de l’eau, le programme « Agriculture et zones humides » au sein du PNR Scarpe-Escaut reste une conciliation imparfaite d’intérêts souvent divergents autour des enjeux économiques et des enjeux environnementaux (Prevel, 2006). Les quelques modifications de pratiques chez un petit nombre d’éleveurs visent surtout à diminuer la pénibilité de leur travail (concentrer la période de vêlage) ou leurs coûts et impacts sur la biodiversité par la diminution et/ou l’évolution des traitements anti-parasitaires. Quelques contrats de Mesures Agro-environnementales ont été signés ou prolongés (mais en quantité insatisfaisante d’après les porteurs du programme) et des campagnes de sensibilisation ont été réalisées. Toutefois, à ce stade, le programme ne permet pas une révision plus profonde des pratiques d’élevage, des « systèmes agricoles » en place. Les objectifs identifiés ne sont que très partiellement atteints. Pour autant, ces initiatives publiques sont essentielles pour ces territoires et ont le mérite de réunir autour de la table des acteurs majeurs sur ces thématiques, d’amorcer des dynamiques de construction d’objectifs communs, même si on a vu que le chemin est long et sinueux. La deuxième raison invoquée pour expliquer un partage imparfait n’est autre que l’insuffisance de mesures qui se veulent exemplaires à l’échelle très locale lorsqu’elles sont contredites et en partie annihilées par d’autres initiatives dans un cadre plus large. Au-delà d’Olhos d’Água, existent des projets importants de plantations d’eucalyptus et d’élevage dans les aires qui correspondent aux aires de recharge des aquifères. L’intérêt individuel et privé domine ici aux dépens d’une vision partagée et collective des usages de l’eau. Un des défis majeurs reste de dépasser l’échelle locale sans l’occulter bien au contraire et d’aller au-delà du seul intérêt individuel pour promouvoir dans un cadre plus large et notamment régional le sens du collectif et de l’intérêt général autour de ce qui nous est commun comme l’eau par exemple.

    60Dans les deux cas étudiés, apparaît la nécessité d’entités et d’espaces de médiation pour promouvoir cette approche de l’eau comme une richesse territoriale commune entre le local où se développeraient des projets en ce sens et l’échelon de la Région en France et de l’État fédéré au Brésil. Les espaces protégés habités que sont l’APA Cavernas do Peruaçu au Minas Gerais ou le PNR Scarpe Escaut dans la région Hauts de France peuvent constituer deux exemples illustrant ce que nous entendons par instances de médiation. La présence de l’APA n’est assurément pas la condition exclusive pour l’obtention d’un projet comme celui développé dans le secteur d’Olhos d’Água dans le cadre du programme Água Brasil, mais de par ses objectifs, la présence de cette aire protégée environnementale contribue aussi à l’implantation de telles expérimentations. Ce programme est essentiellement piloté et mis en œuvre par des ONG plus ou moins locales, avec les associations communautaires. Les agents de l’ICMBio (échelon fédéral) dont dépend l’APA soutiennent cette initiative et apportent une aide matérielle, humaine, organisationnelle quand ils le peuvent et dans la mesure de leurs maigres moyens (proportionnellement à la taille du territoire). L’APA Cavernas do Peruaçu n’a par ailleurs que deux employés permanents pour une superficie de plus de 140 000 hectares et 28 000 habitants. Comme cela a été annoncé en 2017 mais avec une dotation financière moindre, le projet Água Brasil doit néanmoins être prorogé au sein de l’APA avec une expérience quelque peu différente des précédentes (30 ha d’agro-forêts pour 42 familles concernées et 120 citernes pour la récupération des eaux pluviales pour l’utilisation domestique). Le Parc Scarpe-Escaut est quant à lui doté d’une équipe technique polyvalente d’environ 40 agents pour mettre en place de nombreuses initiatives favorisant une meilleure prise en compte de l’environnement dans les activités que l’homme déploie dans un espace de 48 500 ha pour 190 000 habitants. Le PNR SE est l’un des copilotes du programme « agriculture et zones humides » et même coordinateur de certaines de ces actions. À ce jour, le PNR est aussi porteur d’un projet de labellisation RAMSAR de son territoire. Il reçoit le soutien de divers acteurs du territoire dont les agriculteurs. Il s’agit d’un autre exemple de dynamique territoriale de protection et valorisation autour de la ressource eau, si emblématique du territoire au prix de la construction en cours d’un collectif d’acteurs œuvrant dans le sens de l’intérêt général. Bien que la situation soit différente dans les deux cas, l’APA et le PNR témoignent d’une volonté publique de travailler à la conservation des ressources naturelles, de la possibilité d’obtenir des soutiens sur place pour diffuser, relayer, animer les projets dans une optique collective. Le rôle de ces deux entités en tant que médiateurs tentant d’ériger des communs mérite assurément d’être conforté.

    61Si le manque d’eau ne se dément pas dans le nord du Minas Gerais, il se fait aussi sentir avec beaucoup d’acuité en 2017 dans le PNR Scarpe Escaut, soulignant par là même l’intérêt de nos réflexions.

    L’utopie est à l’horizon. Je sais très bien que je ne l’atteindrai jamais. Si j’avance de 10 pas, elle recule de 10 pas. Plus je la recherche, moins je l’atteindrai, car elle va s’éloigner à mesure que j’approche. Bonne question : à quoi sert l’utopie ? L’utopie sert à ça, à avancer. (Birri, cité par Galeano, 2013 – traduction Lucie Morère).

    Notes de bas de page

    1 De manière générale, une communauté désigne au Brésil un groupe d’habitations et de population vivant souvent dans la perspective d’un projet politique de revivification commun/collectif. L’expression communauté indigène désigne quant à elle un groupe de population autochtone.

    2 Cerrado : savane d’Amérique latine principalement au Brésil. Caatinga : forêt de type xérophile composée d’arbres à épineux perdant leurs feuilles pendant la saison sèche et de cactées.

    3 Le Chapadão das Gerais est un ensemble montagneux situé dans le centre de l'État du Minas Gerais avec des altitudes comprises entre 850 et 910 m.

    Auteurs

    • Lucie Morère

      CESCO-Museum national d’histoire naturelle-Paris

    • Rogata Soares Del Gaudio

      UFMG, IGC

    • Éric Glon (éd.)

      Université de Lille, TVES UR 4477

    • Doralice Barros Pereira (éd.)

      UFMG, IGC

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    Richesses en partage au Brésil et en France

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    Morère, L., & Soares Del Gaudio, R. (2020). Chapitre 5 : L’eau ou le difficile partage d’une richesse. In Éric Glon, D. Barros Pereira, P. Bosredon, F. Dumont, A. Diniz, & A. Mela (éds.), Richesses en partage au Brésil et en France. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.103677
    Morère, Lucie, et Rogata Soares Del Gaudio. « Chapitre 5 : L’eau ou le difficile partage d’une richesse ». In Richesses en partage au Brésil et en France, édité par Éric Glon, Doralice Barros Pereira, Pauline Bosredon, Frédéric Dumont, Alexandre Magno Alves Diniz, et Ana Maria Mela. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2020. doi:10.4000/books.septentrion.103677.
    Morère, Lucie, et Rogata Soares Del Gaudio. « Chapitre 5 : L’eau ou le difficile partage d’une richesse ». Richesses en partage au Brésil et en France, édité par Éric Glon et al., Presses universitaires du Septentrion, 2020, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.103677.

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    Bosredon, P., Dumont, F., Diniz, A., & Mela, A. (éds.). (2020). Richesses en partage au Brésil et en France. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.103447
    Bosredon, Pauline, Frédéric Dumont, Alexandre Magno Alves Diniz, et Ana Maria Mela, éd. Richesses en partage au Brésil et en France. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2020. doi:10.4000/books.septentrion.103447.
    Bosredon, Pauline, et al., éditeurs. Richesses en partage au Brésil et en France. Presses universitaires du Septentrion, 2020, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.103447.
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