Parties de campagne. Enquête sur la variable de localité
p. 09-32
Texte intégral
La semaine dernière n’a pas été ordinaire à Saint-Acheul, commune de la Somme située près de Bernaville, à quelques mètres du Pas-de-Calais. Des journalistes, surtout anglais, ont afflué dans ce village de 27 habitants. Du jamais vu ici. La raison ? Alors que la candidate du Front national, Marine Le Pen, fait un carton dans les campagnes d’une grande partie de la France, surtout en Picardie, elle n’a obtenu aucune voix dans ce village
Marc Bettefort, 70 ans, est le maire de Saint-Acheul depuis 1985. Il connaît sa petite commune par cœur. Aussi a-t-il été surpris par les résultats de l’élection dimanche dernier. C’est qu’en 2012, le Front national avait recueilli 9 voix dans le village. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien. La commune a toujours ses six rues et ses treize maisons. La population n’a pas varié avec ses deux familles d’agriculteurs, ce salarié de Dunlop dont la femme travaille à l’hôpital, ces marchands ambulants retraités eux aussi, cette dame avec ses enfants employée hospitalière, cet enseignant à la retraite avec son épouse employée aux impôts. […]
Ce dimanche, la toute petite mairie, située juste en face du domicile de monsieur le maire, va recevoir une nouvelle fois les 25 électeurs du village. Le Pen sera-t-elle bredouille une seconde fois dans le petit village1 ?
1C’est peu dire que l’élection présidentielle du printemps 2017, moment dans le sillage duquel est né le projet de cet ouvrage collectif, a réactivé la question du « vote au village ». Dans le champ de la politologie, et tout spécialement dans la fraction « moderniste » des éditorialistes et des commentateurs politiques qui font profession d’interpréter le vote et de l’interpréter sans cesse à partir de ce qu’il aurait de « nouveau », elles ont donné lieu à un grand ressassement de l’inédit. Et pourtant, dès lors qu’il s’est agi d’en expliquer les résultats, ceux notamment du premier tour, ce sont les catégories d’intellection les plus traditionnelles de l’analyse électorale qui ont été mobilisées par les journalistes : « Un vote rural pour Marine Le Pen et un vote plus urbain pour Emmanuel Macron2 ». « Le sentiment d’injustice territoriale entre les villes et les territoires périphériques a porté, résume un “expert”. Il y a une inversion complète des rapports électoraux entre les espaces urbains et ruraux3 ». Cette vision largement ressassée d’un « pays coupé en deux », d’une « ligne de fracture entre une France pessimiste des campagnes et une France urbaine plus optimiste4 », entre « une France urbaine et européenne [et] une autre rurale et eurosceptique5 », a eu pour effet de replacer le « vote au village » au centre des représentations de l’activité électorale6.
2Ce n’est pas seulement que le « village », soigneusement essentialisé, parfois revisité aux couleurs du pavillonnaire périurbain qui en restructure la physionomie depuis vingt ans, a fourni, cartes à l’appui, un principe d’opposition commode pour distinguer entre une France qui vote et une autre qui ne vote pas, ou qui vote moins7 : c’est surtout qu’en offrant à bon compte la réalisation accomplie du traditionalisme identitaire et du refus de la mondialisation, il a servi de point d’appui à un mode décontextualisé d’explication des votes extrémistes : « Dans le Gâtinais, explique par exemple un envoyé spécial du Monde, la liste est longue des communes où Marine Le Pen a fini en tête du scrutin dimanche. Des terres rurales, dans cette France périphérique, grande perdante de la mondialisation. Une France des routes départementales étroites et des villages sans commerce ni médecin, une France des volets clos et des rideaux baissés, où flottent ici et là quelques drapeaux tricolores aux fenêtres8 ».
Cadrage : le « vote rural » n’existe pas
3Que faire de ces interprétations ? Il ne suffit pas de claironner qu’elles sont trompeuses, ou qu’elles ne s’imposent avec autant d’évidence que parce qu’elles viennent flatter les perceptions instituées du monde, et singulièrement du monde social. Il y a, dans cette politisation du « vote au village », dont le principe a déjà un bon siècle d’âge, un manque, un oubli et toute une évacuation du problème : au fond qu’est-ce que c’est que « voter au village » ? Que sait-on du genre de conduite dont il s’agit et que peut-on savoir des déterminations sociales dont il est fait ? Est-on si sûr de ce que « le village », qui n’est jamais si bien unifié que parce qu’il est un enjeu de luttes entre ceux qui prétendent parler en son nom, fait au vote et, en retour, de ce que « le vote », qui n’est jamais si simplement le produit d’une activité d’interprétation du jeu politique, fait au village ? Les fausses évidences que charrie à présent l’aveuglante invocation du « vote rural » rendent à la fois urgent et nécessaire de repenser, ou du moins de penser à nouveau, toutes ces choses9. C’est ce qui nous a déterminés à mettre en chantier cette enquête collective qui entend contribuer, à sa façon, à cette « analyse localisée du politique10 » dont on mesure mieux, à présent, les vertus heuristiques.
4Tout n’est pas neuf, bien entendu. Le vote, devenu forme élémentaire de la vie politique, est même à présent une question classique dans l’univers des sciences sociales du politique. Elle n’en est pas moins le lieu de profonds renouvellements d’intellection depuis une quinzaine d’années11. Non seulement la sociogenèse des modes collectifs de délégation du pouvoir fait mieux comprendre les arbitraires sociaux et historiques dont la forme électorale elle-même est porteuse12, mais le développement d’une approche contextuelle de l’acte de vote en tant qu’il se fait, et même d’une ethnographie politique13, permet, contre les présupposés qui n’en finissent pas de prêter aux agents des opinions, des intentions ou des motivations personnelles, de saisir l’organisation sociale à la fois des pratiques électorales et plus largement des rapports « ordinaires » aux choses politiques14. Se demander ce que c’est que « voter au village » (qu’il s’agisse de consultations locales ou nationales), même s’il faut se garder de ramener toutes les élections à la déclinaison d’un même acte, revient à prolonger ces questionnements sur un terrain qui a été historiquement construit comme exemplaire de l’avènement de la démocratie électorale. Nous sommes ici partis du principe suivant : si elle ne résume pas l’ensemble des rapports au politique et des occasions au gré desquelles les gens agissent politiquement, l’élection, précisément parce que redéfinie suivant des logiques locales, est devenue l’une des institutions sociales les plus élémentaires de l’activité citoyenne et l’une des formes les plus efficaces de mise en spectacle du politique15. En cela, elle constitue l’observatoire privilégié de ce que, à titre d’hypothèse de travail, on peut appeler les formes locales de la vie politique.
5Le type de savoir qu’il s’agit alors de produire ne se laisse toutefois pas si simplement circonscrire. Nous avons choisi de borner l’analyse à la France des xxe et xxie siècles, ou plus exactement chacun de nous s’est « établi » dans un village, un canton ou une région de France pour saisir les caractéristiques des groupes sociaux localisés en question et pour comprendre les logiques suivant lesquelles elles interviennent concrètement dans les pratiques électorales. Nous avons souhaité aussi, en historien, en sociologue et en politiste, faire tenir en un même ensemble des « cas » historiques et d’autres contemporains. Non pas pour le plaisir d’aller contre l’illusion des ruptures et des continuités ou celle, aussi funeste, de ramener du passé dans le présent. Mais bien plutôt parce que la saisie des variations dans le temps, c’est-à-dire la restitution de « cas » qui étaient possibles et qui ne le sont plus désormais, ou qui le sont à présent et qui ne l’étaient pas dans d’autres configurations, viennent alimenter la réflexion sur les conduites électorales présentes et la façon dont elles s’imposent comme seule évidence possible. Au lieu d’imaginer qu’est « rural » le vote que les habitants des espaces ruraux exercent « naturellement », il est ainsi plus réaliste, ou du moins plus pertinent d’un point de vue analytique, d’admettre qu’il existe une multitude de manières de voter au village dont certaines, en un temps donné, sont considérées comme seules valables et seules pertinentes.
Une double rupture : le « vote au village » comme objet préconstruit
6Procéder de la sorte impose, en chaque « cas », de se livrer à une double déconstruction de l’objet préconstruit. Celle du village, d’une part ; et celle du vote, de l’autre. « On peut, notait jadis Patrick Champagne dans une discussion serrée qui n’a rien perdu de sa nécessité, fixer avec précision et de façon immédiate les limites d’une prison, d’un hôpital psychiatrique ou d’un couvent, bref de ces “institutions totales” qui […] se définissent par une séparation visible avec l’extérieur […]. Il n’en est pas de même des “collectivités locales”, qu’il s’agisse d’un village, d’un canton ou, a fortiori, d’un quartier urbain : nul obstacle, matériel ou institutionnel, ne vient s’opposer aux déplacements des individus ou aux échanges avec l’extérieur16. » Autrement dit, le village n’existe pas en soi. Il n’est jamais l’unité préalable, autonome et déjà faite, que laissent supposer les représentations spontanées du territoire. Qu’elles soient nées de pratiques administratives (recensement, zonage, etc.) ou de la multitude des pratiques savantes, politiques, commerciales ou médiatiques qui, comme les monographies d’instituteur de la IIIe République, parlent d’autant plus volontiers de « société villageoise » ou d’« identité locale » que, décrivant les rues, les commerces, les hameaux, les coutumes, les cercles ou l’accent qui feraient le lieu et qui le feraient distinct des autres, ces représentations inventent le village comme unité de vie. Or cette autonomisation a aussi pour inconvénient de faire oublier que la définition du village, et parfois même jusqu’à sa délimitation géographique, est elle-même l’enjeu de luttes locales que les sciences sociales ne peuvent si simplement reprendre à leur compte. Il y a, par conséquent, une nécessité méthodologique première à prendre pour objet, non pas des villages constitués dont les membres seraient ceux qui habitent là, suivant une vision à la fois essentialiste et esthétisante, mais des « espaces sociaux localisés » dont la compréhension suppose de recomposer la structure objective des relations présentes et passées de dépendance, de subsistance, de rivalité, de coopération, etc., où sont sans cesse pris les individus qui vivent là17.
7De la même manière, pas plus qu’il n’y a de village en soi, il n’y a de vote en soi. Ce n’est pas seulement dire que, contrairement à l’illusion collective du vote comme expression rationalisée d’une opinion, d’une conviction ou d’un jugement individuel, l’acte de voter implique toujours une multitude d’actions collectives qui peuvent n’avoir qu’un rapport très lointain, ou même pas de rapport du tout, avec l’élection. C’est dire surtout que l’élection, si elle relève bien des choses instituées qui n’ont pas besoin que les acteurs se demandent ce qui est à faire, n’impose pas par elle-même, parmi toutes celles possibles, la signification qui est effectivement la sienne au moment du vote. À ce titre, les procédures de généralisation des enjeux du vote auxquelles se livre une multitude d’acteurs du jeu politique (et notamment ici les instituts de sondage18), attachés le plus souvent à faire de lui la réalisation des seules luttes idéologiques, sont infiniment trompeuses. Elles font oublier que l’élection, en tant qu’elle a lieu dans un espace social local qu’elle contribue à façonner au moins autant qu’elle est façonnée par lui, est toujours située dans des logiques sociales particulières elles-mêmes inscrites dans la durée des lieux, des luttes et des relations sociales ordinaires où elle a lieu. D’une certaine façon, la question qui se pose alors a à peu près cette forme : que décrit-on quand on décrit ce que font les gens quand ils votent au village, et quel genre de choses faut-il décrire pour le faire correctement ?
8On connaît le texte canonique de Jules Renard. En 1904, aux lecteurs de L’Humanité, il s’avise de « rendre » ce que c’est que « l’élection au village », et en l’occurrence l’élection à laquelle il est candidat dans le village où il habite (Chitry-les-Mines). Il consigne les attaques, les rumeurs, les insinuations contre sa famille ou contre sa personne. « Sur un papier rouge semé la nuit, dans les cours, sous les portes, je lis : “Les paysans sont des imbéciles. On ne peut rien leur faire comprendre ! Paroles de Jules Renard à une interview à l’Écho de Paris”. » Il décrit la tournée des maisons qu’il effectue la veille du scrutin « la main sans cesse au chapeau », et les femmes et les hommes à qui il prête un rapport oblique et tissé d’ignorance aux choses du vote.
Puis, c’est l’interminable attente à l’auberge avec des clients qui mangent, boivent, chantent et se fichent du reste. Une personne qui passe, par hasard, devant la fenêtre, me dit :
— Vous êtes élu.
— Ah !
— Oui, j’ai entendu votre nom.
— Ah ! combien de fois ?
— Une.
— Merci.
Elle ne sait pas ce que c’est qu’un dépouillement19.
9On peut se satisfaire de la tonalité naturaliste que Renard donne à son « observation ». Elle fournit, à coup sûr, le genre de textes qui, repris par morceaux dans les textes savants, est bien fait pour suggérer la réalité de ce qu’est voter au village. On peut aussi trouver que, sous le parfum un peu vieilli de l’évocation, il y a quelque chose de trompeur dans l’objectivisme spontané des textes de cette sorte. En passant sous silence ce qui a rendu à la fois possible et légitime le genre de rapport à l’élection qu’il décrit comme naturelle20, et plus encore en prenant pour évidence qu’il existe à la faveur de l’élection une nécessaire appropriation locale du jeu politique, elle désigne en tout cas un lieu décisif de l’analyse. Comprendre ce qu’est voter au village impose d’objectiver le travail collectif, à la fois matériel, pratique et symbolique, suivant lequel les acteurs intéressés à la politique et détenteurs de capitaux qui, comme peut l’être le fait de disposer, à la manière des médecins, de relations personnalisées échafaudées dans le cadre de leur profession, les portent à s’y intéresser (maire, nouveaux notables, professions libérales, syndicat agricole, comité des fêtes, sociétés d’originaires, etc.) produisent non seulement les enjeux locaux de la compétition électorale (c’est-à-dire son importance, sa signification présente et la place qu’elle prend dans l’histoire locale), mais aussi la « communauté morale » (le village, les villageois, le bourg, etc.) qui se réalise en y prenant part. Mais il faut aussi, dans un mouvement qui justement n’est pas séparable, rendre raison du travail collectif d’un autre genre suivant lequel s’organise la maîtrise pratique du vote, et qui, au gré de procédures locales d’habituation, de ritualisation et de reconnaissance qu’il faut décrire, fait du vote une institution sociale, au sens où l’entendaient les durkheimiens, c’est-à-dire un « ensemble d’actes ou d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux », et sur lequel, en l’occurrence, ils peuvent se reposer quand ils votent sans avoir besoin de réfléchir à ce qui est à faire21.
L’« élection au village » : pertinence et permanence d’une catégorie de classement des conduites politiques
10De cette succincte spécification du problème, l’emboîtement des « cas » étudiés ici a été un mode de construction au moins autant qu’il en est le produit. Chaque texte l’explore, la prolonge et l’infléchit à sa façon. Pris ensemble, ils dessinent un même espace d’analyse qu’on peut décliner suivant trois terrains qu’ils ont en partage, et dont on a choisi de faire les trois axes qui organisent ce livre.
11Le premier, celui du moins d’où les autres découlent, concerne l’espace d’analyse lui-même. Décrire le vote au village suppose de rompre avec les présupposés, cognitifs, narratifs, etc., qui servent d’ordinaire à le décrire. Il invite à rompre autrement dit avec le récit « embarqué » de ceux qui le vivent sur le mode spontané de l’évidence pratique, et qui ne perçoivent pas les structures qui ordonnent ce qu’ils font et ce qu’ils disent de ce qu’ils font, aussi bien qu’avec la description de ceux qui, du dehors, se donnent pour tâche de dire ce qui se passe et qui, appliqués le plus souvent à en chercher le sens (et d’abord le sens politique), croient pouvoir dégager des règles de conduites qui n’existent que pour l’observateur (« Ils votent ainsi parce qu’ils sont ceci »). Le moyen de procéder alors est d’adosser la description du vote en acte à une sociogenèse des manières de penser et de décrire l’acte de vote en tant qu’il a effectivement lieu dans tel ou tel village et tout à la fois du mouvement qui a organisé « l’élection au village » comme catégorie de l’activité citoyenne qui, comme dans la fameuse lithographie de Gostiaux, excède de beaucoup les pratiques dont elle est le nom générique. Le problème est ici celui habituel de l’anthropologie des formes de classification, mais il contient aussi autre chose. On n’observe pas et on ne peut pas prétendre observer la même chose selon que le vote au village prend ou ne prend pas valeur symbolique, selon qu’il est ou qu’il a cessé d’être l’incarnation du vrai vote, c’est-à-dire le genre de pratiques qui, aux yeux de ceux qui l’organisent et qui le disent, méritent vraiment d’être décrites comme vote.
12De ce point de vue, on peut, à titre de cadrage provisoire, admettre que le mouvement historique sans doute tout sauf linéaire qui, après avoir vu les hommes de la IIIe République faire de l’« élection au village » le maillon élémentaire de l’activité citoyenne et même l’incarnation de la geste démocratique, l’a vue quitter peu à peu la centralité des représentations du jeu politique – emportée moins par l’urbanisation du pays que par l’avènement d’une conception nouvelle de la vie démocratique fondée sur la magie de l’« opinion publique » et sur l’ère des chiffres qui la soutient –, pèse sur la sorte de conduites dont il est question et sur la façon dont il convient de les décrire. Ce qui a bougé, entre autres choses, ce n’est pas tellement ce dont elles sont le signe : ce serait plutôt la manière justement de les traiter comme signe d’autre chose qu’elles-mêmes.
13Grâce à l’étude minutieuse d’un contentieux électoral survenu dans la commune d’Angeot (Territoire de Belfort), Christophe Voilliot met en lumière les conditions dans lesquelles l’élection, lestée de vertus nouvelles, s’est imposée comme technique de règlement des conflits locaux à la faveur de la républicanisation du régime dans les années 1880. Institution porteuse d’un inconscient politique, l’élection au village est aussi productrice d’effets dans l’ordre des réalités politiques. Édouard Lynch s’attache à montrer que l’élection au village est aussi le produit d’un travail de représentation où se réalisent des mutations profondes. À travers un corpus de sources audiovisuelles (magazines de reportage, séquences d’actualités, etc.), il souligne combien, situé au centre de la vision des pratiques citoyennes au xixe siècle, le « village électoral » a été, après la Seconde Guerre mondiale, alors même que l’agriculture et les sociétés rurales sont l’objet d’intenses transformations, renvoyé du côté de l’archaïsme et de l’isolement, même s’il peut aussi incarner un espace de renouveau voire d’innovation politique.
14On est ici devant un point important s’agissant de la démarche de connaissance à adopter. On a tendance en effet, dès lors qu’on veut décrire le fait de voter au village, à adopter un regard exotisant sur la situation en question, à faire d’elle une étrangeté, à la décrire autrement dit à partir du système des différences où elle se tient par rapport à la représentation universalisée de l’action de vote et, d’une façon ou d’une autre, à rapporter artificiellement ce qui est effectivement fait dans la situation présente à l’existence d’une « culture », toujours plus ou moins locale, dont elle serait la réalisation22. L’élection au village a été symboliquement construite et politiquement mobilisée comme l’occasion privilégiée de la « communauté assemblée », celle où le village confusément vécu prendrait réellement consistance. Sébastien Vignon, à partir d’une enquête réalisée en Picardie, démontre que la « consistance » du territoire de l’élection ne constitue plus une condition suffisante pour prémunir les petites communes rurales contre l’abstentionnisme aux élections municipales. La mobilité résidentielle, le fractionnement des espaces de vie et la pluralité des formes d’inscription sociale et professionnelle fragiliseraient la cohésion sociale villageoise et engendreraient des rapports aux pratiques électorales.
15Interrogeant les effets engendrés par le passage aux élections municipales de 2014 du scrutin plurinominal au scrutin de liste bloquée pour les communes comprises entre 1 000 et 3 500 habitants, Aurélia Troupel montre que cette réforme a porté atteinte aux principes démocratiques communaux en verrouillant le jeu politique et en supprimant la technique du panachage qui permettait d’instiller un peu d’opposition au sein des conseils municipaux, alors même qu’elle était destinée à améliorer ceux des conseils communautaires des Établissements Publics de Coopération Intercommunale à fiscalité propre23. Ce basculement d’un régime électoral très souple à un système plus conforme aux normes en vigueur dans les espaces urbains s’est traduit par une réduction de l’offre électorale qui a provoqué une forte progression des votes blancs et nuls (VBN) qui ne peuvent être assimilés à une abstention cachée.
16En même temps qu’elle alimente l’idéalisation du « local », le rêve de la démocratie primordiale et le besoin de sa matérialisation dans des êtres de chair, choses que prend désormais en charge l’obsessive invocation de cette « nouvelle grandeur politique » qu’est la « proximité24 », l’élection au village paraît commander, à la manière de celui qu’adopte sans y penser les journaux télévisés dès lors qu’il s’agit de montrer les campagnes en train de voter, un regard spontanément « ethnologique » bien fait pour passer sous silence les structures sociales qui en organisent la possibilité. On en trouve la réalisation accomplie dans le projet « Une année en France » échafaudé par Le Monde au printemps 2012. « Un portrait à hauteur d’homme des habitants et de leur quotidien. Une envie de mieux connaître leurs passions, leurs difficultés, leurs aspirations en cette année présidentielle », voilà pour l’ambition générale25. Prises par la journaliste Pascale Robert-Diard, les photographies de l’élection elle-même, ou plus exactement des bureaux de vote de sept villages de l’Yonne et des « sentinelles démocratiques » qui les tiennent26 ont cet immense mérite involontaire : celui d’objectiver dans des mises en scènes « réalistes », non pas seulement les représentations dominantes du vote au village, mais surtout le genre d’objectivation spontanée qui servent à mettre en forme cet objet particulier et dont les sciences sociales ont aussi à se rendre maîtresses. L’armoire de « grand-mère » au milieu du bureau de vote, la grande tapisserie pastorale, l’exiguïté de la salle qui dit l’entre-soi et l’atmosphère familiale du vote, tous ces traits qui ne sont significatifs que parce qu’ils servent à situer l’action par rapport à d’autres documentent déjà autre chose que le vote au village : ils disent plutôt la place que le vote au village occupe dans l’univers des possibles électoraux.
17Pour dire les choses autrement, choisir une échelle d’observation, prétendre agripper le réel du vote, investir le « local » d’un pouvoir de vérité, comme on le fait quand on opte pour la « monographie » par exemple27, c’est importer dans la production du savoir sur les pratiques électorales toute une série de principes qui, comme l’individualisation des lieux ou l’idéalisation des communautés locales, sont impliqués dans les pratiques elles-mêmes et dans la perception qu’en ont ceux qui s’y livrent. Le fait même de se demander comment on vote au village condamne sans doute à singulariser une action à laquelle, tout compte fait, ceux qui agissent ne se réfèrent que rarement dans ces termes et dont la fonction instituée est précisément d’agir comme manifestation de la communauté locale. On est là au cœur de la difficulté première que pose la compréhension de ce que c’est que « voter au village ».
18S’il est nécessaire, en une sorte de science comparée des coutumes électorales, de connaître, ou de recomposer l’état du système des conduites sociales de délégation politique et de ce par quoi elles diffèrent les unes des autres en un temps donné pour rendre intelligible ce que font les acteurs quand ils votent, cette sorte de connaissance, savante ou pas, est loin de suffire à expliquer l’action à laquelle ils se livrent et moins encore la façon dont ils s’y livrent. C’est une chose de tracer le plan d’une salle de bowling, c’en est une autre de jouer une partie.
L’ordre villageois du vote : logiques territoriales et stratégies politiques
19Le type de savoir qu’il s’agit de produire impose par conséquent une démarche plus serrée. Au fond, s’il ne suffit pas de faire une sociologie des votes « ruraux » pour comprendre ce que c’est que voter au village, c’est que la pratique dont il s’agit dépend d’abord des caractéristiques du groupe social localisé au sein duquel elle a lieu. Ce qu’il faut alors expliquer, c’est la façon dont, prenant appui sur les définitions locales du village et des intérêts qui sont les siens, s’organise et se perpétue le marché local des échanges électoraux, la façon dont les institutions locales existantes, que ce soit un club de rugby, une société d’originaires, un syndicat ou un comité d’organisation des fêtes, investissent ou non la pratique électorale28. Mais il convient aussi de saisir la manière dont, en lien avec l’état historique des structures politiques et administratives et avec l’état des luttes que se livrent ceux qui sont en compétition pour la légitimité à se disputer le pouvoir local – hommes, femmes, notable, patron, agriculteur, commerçant – s’y prennent pour imposer localement le sens de l’élection et pour assurer la mobilisation des électeurs En analysant les ressorts de la construction d’une éligibilité municipale dans un bourg rural et industriel du Centre-est de la France depuis la fin du xixe siècle, Julian Mischi montre comment la compétition politique locale s’articule étroitement avec ce qui se joue dans les entreprises. En effet, les positions hiérarchiques occupées dans l’espace social local sont fortement indexées aux situations socioprofessionnelles et rejaillissent dans la sphère politique.
20Ces choses, bien sûr, si elles semblent prolonger les manières de faire campagne, de prendre part à une élection et de s’inventer un électorat qui prévalaient déjà à la fin du xixe siècle et qui consistaient surtout à « serrer les mains et [à] tenir les murs29 », n’ont pas l’universalité tranquille que leur donne cette introduction. Elles « jouent » différemment selon le genre de consultation en question, suivant qu’il s’agit du marché central des votes (présidentielle, par exemple) ou des marchés périphériques (élections municipales, etc.)30. Si en Mayenne le vote FN à l’élection présidentielle se légitime dans différents interstices sociaux (familiaux, résidentiels, communaux), l’enquête de Guillaume Letourneur indique cependant que plusieurs facteurs limitent la formation et l’expansion d’un « milieu partisan » frontiste, définit comme l’ensemble des relations consolidées entre des groupes qui participent à la construction d’un parti politique31. En effet, en dehors des milieux traditionnels de l’extrême droite, les capacités de mobilisation du mouvement frontiste sont restreintes.
21De même, l’état historique du champ politique, notamment de la professionnalisation des carrières politiques et des modalités de l’encadrement militant32, pèse sur les formes locales de la mobilisation électorale, lui donnant des configurations différentes à mesure aussi que s’opère dans le siècle l’unification nationale du marché des choses politiques33. On sait par exemple que, dans les campagnes bourbonnaises d’entre-deux-guerres, et notamment dans le canton de Bourbon-l’Archambault, la mobilisation des électeurs a été le lieu d’un efficace investissement de la part du jeune Parti communiste. Tandis que, comme le note alors le préfet, « les cadres traditionnels de l’électorat rural tels qu’ils étaient ont été détruits par la guerre », et que « les élus ont perdu leurs moyens habituels de contrôle sur l’opinion qui les mandate », les leaders communistes locaux, en mobilisant le thème de l’antimilitarisme et en éludant la question de la propriété paysanne, en promettant une structure sociale plus égalitaire et en mettant en place de nouvelles formes de sociabilité locale (fanfare, cocarde rouge) parviennent à s’assurer largement le vote paysan34. À des décennies de là, dans la Somme des années 2010, les maires « ruraux » sont sommés de réinventer les techniques de mobilisation électorales. Sous l’effet des nouvelles modalités de l’action publique locale (décentralisation, intercommunalité), le travail personnalisé de démarchage électoral, le porte-à-porte, toutes ces choses qui assuraient la « personnalisation des critères de vote » dans un univers où le maire symbolisait d’abord l’unité villageoise s’affaissent. Parce que la fonction mayorale est désormais affaire de compétences gestionnaires ou entrepreneuriales, les prétendants au pouvoir local doivent combiner les signes de proximité et ceux, neufs, d’une légitimité managériale qui suppose la mise en scène de leur esprit d’initiative et de leur maîtrise technique des dossiers35.
22Il n’en reste pas moins, si l’on veut bien considérer les études amoncelées à ce sujet, que ce qui est à décrire sous ces différences, loin de relever de l’indicible singularité des situations et des moments qui font se rencontrer des candidats et des électeurs, appartient à l’ordre des déterminations sociales. Le vote au village et la façon changeante dont il est configuré doivent en effet ce qu’ils sont, ou du moins une partie de ce qu’ils sont, à la rencontre de propriétés et de logiques sociales dont il est toujours possible de dire ce qu’elles sont et comment elles sont rendues agissantes36. Xavier Itcaïna montre ainsi qu’au Pays basque, la IIIe République est le temps de la polarisation politique des campagnes autour du clivage entre républicains et cléricaux, clivage complexifié par des relectures identitaires et instrumentales de la culture basque. Centrer la focale au niveau du village lui permet de rééquilibrer la part des idéologies dans la constitution de clivages politiques qui doivent autant aux clivages entre maisonnées, à un clientélisme politique multi-scalaire et aux effets induits d’une émigration massive vers les Amériques. L’observation au plus près du moment électoral permet de mettre au jour ces imbrications, mais aussi l’activation et le détournement politique de dispositifs coutumiers attestataires et/ou contestataires comme les charivaris et les carnavals, au profit de l’un ou de l’autre camp.
23Saisir le rôle de ces « entrepreneurs de la représentation » qui, candidats et élus locaux, interviennent, tout spécialement lorsqu’il s’agit d’élections à vocation locale, pour en organiser les enjeux suppose d’analyser les attributs sociaux dont ils sont dotés sur différentes scènes sociales : le nom, la renommée, la compétence en tant qu’élu, la capacité à apparaître comme « le village en personne », à assumer, à la manière des « maîtres de granit », l’héritage politique que le père, le grand-père ou l’oncle ont fait exister avant eux37, et plus largement le « caractère » personnel qui leur est collectivement attribué et qui, comme le charisme, l’autorité, la simplicité ou l’affabilité, leur sont autant de ressources symboliques d’éligibilité qui construisent à la fois leur légitimité et leur prétention à la représentation politique38. Mais tout autant le genre de relations, qu’elles soient de clientélisme, de services ou de dépendance, que ces hommes et ces femmes nouent localement avec ceux qui votent39, les stratégies qui visent à se notabiliser par l’élection, leur capacité à maîtriser les intérêts locaux ou les différends internes au village (luttes de clans ou de voisinage, querelles de clocher40), l’investissement qui est le leur sur le marché constitué des idéologies, ou bien encore, diversement impliquée dans les processus locaux de notabilisation, l’actualisation régulière de ce « capital d’autochtonie41 » qui tient tout entier dans le fait diversement constitué d’« être d’ici » tiennent, à des dosages variables, une place d’importance dans le montage analytique qu’il faut ici échafauder.
24On sait par exemple combien, sous l’effet des transformations sociales des années 1970 (tertiarisation, rurbanisation, mobilité pendulaire), certaines localités, comme en Bourgogne, voient la petite bourgeoisie rurale, soucieuse de maintenir son pouvoir, éliminer tout signe ostentatoire de visibilité locale, « quitte à rester en marge du champ politique départemental ou régional », et troquer son capital scolaire contre l’attestation de son enracinement local de manière à pallier, en jouant sur la proximité, le déficit relationnel qui la fragilise vis-à-vis des indépendants et des professions libérales42. On sait aussi plus largement combien, à présent, dans bon nombre de communes rurales, et tout spécialement à la faveur des élections municipales qui hypertrophient les enjeux personnels, les prétendants au pouvoir local font assaut d’apolitisme et se montrent particulièrement attachés à apparaître comme des « amateurs » en politique43. On sait enfin, grâce à la contribution de Magali Della Sudda et Victor Marneur, que les femmes qui intègrent les conseils municipaux de Gironde y entrent principalement par des filières largement « genrées ». Qu’il s’agisse de convertir leur notoriété acquise par un engagement bénévole et dévoué au service des habitants, ou de se « former » aux responsabilités publiques au moyen des associations de parents d’élèves, les élues construisent leur légitimité dans des secteurs toujours très « féminins ».
25Ce ne sont toutefois pas là des règles du jeu électoral dont il s’agirait de dire, chaque fois, comment elles sont mises à exécution et si elles le sont. Toutes ces propriétés, toutes ces relations, qui forment l’ordre villageois du vote, sont la forme réalisée des structures sociales locales en tant qu’elles sont mises en jeu au moment se réalise cette condition : « il y a élection ». Elles agissent à la façon de déterminations inscrites dans la durée qui configurent la compétition électorale présente. Mais elles n’ont rien d’immuable. Ce sont elles, adaptées, renouvelées, pérennisées en fonction des relations au sein desquelles elles s’exercent, et non pas une quelconque transcendance de l’activité démocratique qui aurait été inscrite dans le fait de voter, et moins encore un quelconque degré de politisation ou de d’indifférence politique des populations locales, qu’il faut analyser en contexte pour ce qu’elles contribuent à la fois à fabriquer les termes du vote et à produire la « croyance électorale » qui porte les électeurs à se prendre au jeu de l’élection.
Citoyenneté au village et négociations ordinaires du politique
26C’est ici que se tient en quelque sorte le dernier « terrain » d’analyse, si fermement intriqué à ce qui précède qu’il est hasardeux de prétendre le tenir pour une chose distincte. Il concerne ce que, faute de mieux, on pourrait appeler la pragmatique du vote, ou plus exactement les négociations ordinaires du politique, depuis la ferveur jusqu’à l’indifférence, en tant qu’elles sont mêlées à l’acte de voter et interviennent pour en configurer la teneur pratique. Dire que le vote est un acte rituel, si l’on entend par là qu’il a pour lui un ensemble de gestes « traditionnels » dont l’observance, la standardisation et la répétition protocolaire assurent à la fois la pérennisation symbolique du vote par le vote et le passage régulier de l’individu au citoyen compétent44, ce n’est en réalité pas dire grand-chose, et en tous les cas pas grand-chose de consistant au sujet des formes de mobilisation pratique qu’il suscite au sein des espaces villageois. Mais procéder à l’inverse, se mettre en devoir de décrire la mise en forme locale d’une offre électorale toujours particulière, de décrire ce que font effectivement ceux qui votent quand ils sont en train de voter, décrire la « mobilisation » des électeurs ou bien encore l’effervescence locale plus ou moins réalisée des jours de vote, qui sans doute se rejoue sous des modalités toujours distinctes d’une consultation à l’autre, ne mène pas bien loin. Opérer ainsi, c’est vouloir faire tenir un savoir sur le vote qui, prenant pour horizon la certitude d’une multiplicité locale des rapports au vote, reconduit à sa façon l’idéologie de l’acte de vote comme activation de convictions nécessairement personnelles, singulières et localisées, et, en l’occurrence, comme manière de manifester quelque chose qui se trouve, ou serait à trouver, au-dedans de ceux qui agissent.
27Or, si l’on peut admettre sans mal qu’on ne vote pas de la même façon dans un village de Picardie et dans un autre du Pays Basque, pas de la même façon non plus dans le « même » village du Lot en 1930 et en 2010, ou bien encore qu’un vote socialiste dans une petite commune rurale du Nord ne se laisse pas si simplement rapporter au grand tout national du « vote socialiste », il importe de se demander ce qu’apporte vraiment l’inventaire, aussi méticuleux qu’il puisse être, de cette infinité des attitudes locales45. Au fond, et c’est aussi ce qui traverse les études qui suivent, mieux vaut prendre les choses autrement, se demander, non pas ce que le geste qui consiste à voter enferme d’attachement local, réel ou personnel à l’ordre démocratique du vote (ce qui revient toujours plus ou moins à prendre pour objet de la description les signes valorisés par les autorités et qui servent justement à certifier l’attachement local au vote), mais plutôt comment, au gré d’apprentissages, de cadrages et de compétences acquises46, s’est formé, s’exerce et se perpétue l’ordre social de l’action électorale qui, encadrant chaque geste et organisant la situation où il a effectivement lieu, faisant en sorte autrement dit que ce qui est fait se fasse sans que les électeurs n’aient réellement à se demander ce qui est à faire, permet de traiter les « cas » localisés, c’est-à-dire ce qui s’est vraiment passé ce jour-là dans ce village-là, comme des « variantes réalisées d’un même univers de possible47 ».
28L’élection au village, si l’on procède de la sorte, est alors ceci : la mise en forme du village par et pour l’élection. Se demander comment on en vient, ou non, à se prendre au jeu du vote, à le tenir localement pour un acte nécessaire, gratifiant ou dénué d’intérêt, à y investir des sentiments d’appartenance locale, revient à se demander dans quelle mesure, en l’état de ce qu’il en est des attentes sociales qui se réalisent dans le vote, l’élection a sa place dans la construction même du village et de la représentation que s’en donnent ceux qui le composent. Ce n’est pas seulement dire que l’élection, l’intensité de la campagne qui la précède et même le « répertoire d’actions électorales48 » dont elle est faite dépendent, ou peuvent dépendre, plus sûrement de facteurs locaux inscrits dans l’histoire du lieu, comme l’état des querelles municipales, des inimitiés familiales ou des reclassements socioéconomiques49, que d’une simple déclinaison locale des enjeux et des mobilisations partisanes nationales : c’est aussi dire que le vote, en tant qu’il est promesse d’un ordre politique renouvelé ou suspendu, c’est-à-dire moment d’incertitude et d’ouverture des possibles, en tant autrement dit qu’il est un temps fort qui, à la manière de la fête chez Durkheim50, a pour effet et pour fonction de donner corps à la « communauté51 » en indexant pour un temps l’ensemble des attentes et des discussions locales sur l’issue de l’événement, est à la fois le produit et l’instrument de la politisation des existences villageoises52. Ce genre d’analyses localisées qui, comme celle menée dans la France du Nord-Est des années 1990 et qui montraient par exemple que le vote pour l’extrême droite procédait alors d’un vote ouvrier « quasi communautaire » dont la particularité était de se constituer « à partir d’échanges et de discussions effectuées sur le lien de travail53 », permettent ainsi d’aller contre les particularismes politiques hâtivement décrétés de surplomb – du type « le vote rural » va à Poujade ou à Le Pen54.
29La valeur, le sens et parfois même l’issue de l’élection ne se comprennent ainsi que dès lors que l’on veut bien considérer la façon dont cette dernière dépoussière, ravive, reformule les enjeux et les disputes locales et esquisse à leur sujet la promesse d’une issue, la façon autrement dit dont elle met en jeu des usages politiques qui peuvent paraître aussi informels que l’entretien des formes de sociabilité locale (question des bals, des foires, etc.), dont elle permet de prolonger la grève ou la lutte syndicale menée au sein de l’usine locale55, ou bien encore dont elle peut prendre la forme d’une bagarre. Christophe Granger montre que, loin d’être le signe d’une contestation de la « culture électorale » dominante, la bagarre peut très bien être au contraire la résolution, sur un terrain politique qui se conçoit d’abord ainsi, d’un conflit dans l’ordre des fidélités locales. Dans l’élection, autrement dit, se rejoue toute l’histoire sociale du village. L’hostilité que suscitent ses résultats, et avec elle la capacité défensive des « gens d’ici », fait apparaître le difficile passage historique d’un rapport personnel et localisé à une dépendance objective aux principes du pouvoir qui rend possible l’autonomisation d’un espace proprement politique. Elle suggère aussi ce qu’ont été les opérations d’abstraction et de rationalisation des pratiques électorales qui ont fait du jeu politique ce qu’il est. Quentin Schnapper, à travers l’ethnographie historique d’un bourg de l’ouest de la France montre clairement qu’au-delà et au sein des conseils municipaux, la contestation des positions d’encadrement des agriculteurs en matière de sociabilités festives engage ainsi directement leurs appartenances aux mondes ruraux et leur présence au sein de l’espace public. Loin d’être le simple reflet de la « société villageoise », ces festivités sont d’abord le produit de rapports de force entre groupes sociaux.
30En montrant que les formes locales de la vie politique, en tant qu’elles se réalisent dans l’élection au village, ne sont pas nécessairement politiques, et que de toute façon elles ne le sont jamais tout uniment, en montrant aussi que l’acte de vote relève, non pas de la somme des convictions personnelles, mais des modalités dépersonnalisées d’orchestration de ce qui est à faire, on mesure sans doute mieux à la fois combien le genre d’action que constitue le fait de voter ne réclame pas, ou pas toujours, l’adhésion, l’investissement ou l’attachement idéologique de ceux qui votent à ce qu’ils font56. On mesure également combien il entre dans le vote au village tout autre chose que la simple déclinaison rurale d’un acte politique de délégation de pouvoir où logerait l’évidence commune de la démocratie. Laurent Le Gall observe ainsi que si l’électoralisation des bals dans le Finistère a été, dans l’entre-deux-guerres, partagée par le curé et le député-maire de Plouescat, elle ne l’a pas été pour les mêmes raisons. Leurs deux conceptions de ce qu’était censé être un scrutin diffèrent : activation d’un cléricalisme électoral du côté du curé, qui utilisa le bal pour créer un rapport de force propre à faire état de son autorité et de celle de son institution ; politisation circonstancielle des intérêts, du côté du député-maire qui agit de la sorte en tentant de conjuguer sa double fidélité à l’Église et à la République ; une République dont il se fit d’autant plus le défenseur que cette dernière avait assorti sa légitimité d’une croyance en l’élection à laquelle il s’était voué et qui l’avait définitivement consacré.
31À quoi, finalement, peut-il servir de comprendre ce que c’est, à la fois comme action et comme configuration symbolique, que de voter au village ? La question a quelque chose d’abrupt. Elle a du moins le mérite d’imposer une mise en perspective qui n’est pas celle que propose d’ordinaire la vision spontanée et volontiers décontextualisée de l’élection rurale, qu’il s’agisse d’en faire, par spécification ou par généralisation, soit le conservatoire d’un traditionalisme irréductible, soit le maillon élémentaire de toute activité citoyenne. C’est une chose de répéter qu’il faut veiller à ne pas éterniser ni universaliser l’acte de vote, à ne pas le croire plein des principes idéologiques qu’il aurait charge d’exprimer les soirs de résultat, c’en est une autre, autrement délicate, autrement coûteuse, que de se donner les moyens analytiques d’étudier, dans toute leur dimension localisée, les conditions sociales effectives d’exercice de cette action qui n’en finit pas d’être tout à la fois « une évidence et une énigme57 ». Aussi loin que possible du débat mal dépassé sur la « fin des terroirs » ou sur la disparition de la France des villages, les études articulées ici, en reprenant chacune à la fois ce que le village fait au vote, ce que le vote fait au village et ce que l’on fait quand on parle de vote au village, proposent une voie d’intellection possible. Outre qu’elles plaident, en acte, pour une nécessaire unité des sciences sociales, dont la réalisation effective conserve quelque chose de sans cesse ajourné58, elles permettent, en cherchant à produire de la connaissance sur la forme localisée des relations sociales en tant qu’elles nourrissent et se nourrissent du moment électoral, de rendre les conduites politiques aux espaces sociaux localisés qui les configurent.
32Au fond, l’ensemble des « cas » qui forment ce livre alimente une enquête, nécessairement discontinue, sur ce qu’on peut appeler la variable de localité en matière de conduites politiques. Contre l’illusion empiriste qui porte à parler des lieux ou du local, en l’occurrence dans l’incarnation faussement immédiate que constitue « le village » (aussi bien que le quartier ou la banlieue pavillonnaire), comme s’il s’agissait d’une échelle plus vraie ou plus réaliste, il s’agit de creuser l’analyse des « effets de lieu » comme disait Bourdieu. « Procéder à une analyse rigoureuse des rapports entre les structures de l’espace social et les structures de l’espace physique59 », ou plus exactement à l’analyse des luttes sociales d’appropriation de l’espace physique localisé en tant qu’elles produisent des effets de domination, d’ascendance, d’inclusion, d’exclusion ou de trajectoire60 qui déterminent l’investissement des acteurs (agriculteurs, chasseurs, mères ou pères au foyer, artisans, ouvriers, militants, élus, voisins, etc.) dans les conduites sociales à vocation politique, comme le vote l’est devenu par excellence, est un bon moyen de saisir ce qu’il en est en pratique de ces conduites politiques. Comprendre ce que c’est que voter au village revient, sous cet angle, à décrire comment espace social, espace physique et espace des conduites politiques s’articulent et ce que cette articulation veut dire61.
Notes de bas de page
1 Gautier Lecardonnel, « FN : un vote rural ? », Le Courrier picard, 1er mai 2017 : « Le Pen a obtenu de gros scores dans les villages. Sauf à Saint-Acheul, où elle a fait… 0 voix. » S’agissant des villages voisins où le vote pour Marine Le Pen est plus marqué, le maire (70 ans, en fonction depuis 1985) a cette réaction qui est elle-même significative : « J’y réfléchis, mais j’avoue que je ne comprends pas. On n’a pas de délinquance ici, et les gens travaillent. Je ne sais pas comment expliquer le vote. »
2 « Présidentielle », 20 minutes, 24 avril 2017. La formule revient au « géographe » Hervé Le Bras, démographe, chercheur à l’Ined et directeur d’études à l’EHESS, par ailleurs membre du think tank de BNP-Paribas, interrogé sur le sujet en sa qualité d’expert. Voir aussi Jonathan Bouchet-Petersen, « Qui sont les 21,4 % d’électeurs de Marine Le Pen ? », Libération, 24 avril 2017.
3 Propos de Bernard Sananes de l’Institut Elabe, dans Clément Rémi, « Présidentielle 2017 : 10 enseignements sur le vote Marine Le Pen », Challenges, 25 avril 2017.
4 Domitille Arrivet, « Présidentielle : un pays coupé en deux », Le Parisien, 25 avril 2017.
5 « Les deux France qui s’opposent », Le Point, 24 avril 2017.
6 On mesure mieux l’effet d’essentialisation et d’imposition symbolique que contient cette manière de parler du vote, et de faire exister dans la nature des choses électorales un « vote rural », dès lors qu’on veut bien considérer par exemple la structure des déterminants sociologiques de la participation électorale, voir à ce sujet, à propos de l’élection de 2017 justement, l’étude de Céline Braconnier, Baptiste Coulmont et Jean-Yves Dormagen, « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale. Chute de la participation et augmentation des inégalités électorales au printemps 2017 », Revue française de science politique, n° 67-6, 2017, p. 1023-1040.
7 La mise en scène d’un cas paradigmatique (Pennes-le-Sec dans la Drôme) est par elle-même instructive, voir Gérard Méjean, « Le village aux 100 % d’abstention », Le Monde, 23 juin 2017.
8 Nicolas Lepeltier, « Dans le Loiret, l’incompréhension des maires ruraux face au succès du FN », Le Monde, 12 mai 2017. Voir aussi, parmi une suite innombrable de textes dans le même sens, Maëlle Hamma, « Pourquoi vote-t-on FN dans les petites communes rurales », La Montagne, 8 mai 2017 et « Présidentielle, Marine Le Pen en tête grâce au vote rural en Centre-Val de Loire », La Croix, 24 avril 2017. Pour une étude récente et minutieuse à ce sujet, voir Violaine Girard, Le vote FN au village. Trajectoire de ménages populaires du périurbain, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2017.
9 Sur la construction médiatique du « vote rural », voir Jean Rivière, « Des ploucs de droite aux pavillonnaires lepénistes. Sur la construction médiatique du vote des ruraux », Agone, n° 51, 2013, p. 65-83, et, plus largement, pour une critique de l’autonomisation des votes locaux, Id., « Le vote pavillonnaire existe-t-il ? Comportements électoraux et positions sociales locales dans une commune rurale en cours de périurbanisation », Politix, n° 83, 2008, p. 23-48. À propos des enjeux de représentation et de classement des « ruraux », outre le texte classique de Pierre Bourdieu, « Une classe objet » [1977], repris dans Le bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2002, p. 249-259 ; se reporter également à Sophie Orange et Sébastien Vignon, « Que des ploucs, des bouseux et des péquenots ? », dans Fondation Copernic (dir.), Manuel indocile de sciences sociales. Pour des savoirs résistants, Paris, La Découverte, 2019, p. 864-873.
10 Le texte de référence à ce sujet a déjà près de trente ans : Jean-Louis Briquet et Frédéric Sawicki, « L’analyse localisée du politique. Lieux de recherche ou recherche de lieux ? », Politix, n° 7-8, 1989, p. 6-16. Voir aussi les éclairantes mises au point de Jacques Lagroye, « De “l’objet local” à l’horizon local des pratiques », dans A. Mabileau (dir.), À la recherche du « local », Paris, L’Harmattan, 1999, p. 166-182.
11 Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel en France, 1848-2000, Paris, Seuil, 2002 [1992] ; Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, Paris, Presses de la FNSP, 2008 ; Patrick Lehingue, Le vote. Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux, Paris, La Découverte, 2011, et plus récemment Laurent Le Gall, A voté. Une histoire de l’élection, Paris, Anamosa, 2017.
12 À ce sujet, voir surtout Olivier Christin, Vox Populi. Une histoire du vote avant le suffrage universel, Paris, Seuil, 2014.
13 Pour une discussion d’ensemble de la sociologie contextuelle du vote, voir Céline Braconnier, Une autre sociologie du vote. Les électeurs dans leurs contextes : bilan critique et perspective, Issy-les-Moulineaux, LGDJ-Lextenso, 2010 ; Id., « Ce que le terrain peut faire à l’analyse des votes », Politix, n° 100, 2012, p. 99-112, et, dans un sens différent, Romain Pudal, « La politique à la caserne. Approche ethnographique des rapports à la politique en milieu pompier », Revue française de science politique, n° 61-5, 2011, p. 917-944.
14 La question du rapport « ordinaire » au politique est, de longue date, l’objet de discussions critiques, voir en particulier Pierre Favre, « Y a-t-il un rapport “ordinaire” au politique ? », dans J.-L. Marie, P. Dujardin et R. Balme (dir.), L’ordinaire. Mode d’accès et pertinence pour les sciences sociales et humaines, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 275-305, et pour une mise en œuvre récente voir François Buton, Patrick Lehingue, Nicolas Mariot et Sabine Rozier (dir.), L’ordinaire du politique. Enquêtes sur les rapports profanes au politique, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2016.
15 Sur les tensions à l’œuvre à ce sujet, voir les mises au point de Paula Cossart et Emmanuel Taïeb, « Spectacle politique et participation. Entre médiatisation nécessaire et idéal de la citoyenneté », Sociétés & représentations, n° 31, 2011, p. 137-156.
16 Patrick Champagne, « La restructuration de l’espace villageois » [1975], repris dans L’héritage refusé. La crise de la reproduction sociale de la paysannerie française, 1950-2000, Paris, Seuil, 2002, p. 51-95, cit. p. 54. Sur les enjeux et les catégories de description qui, au sein de la sociologie rurale telle qu’elle se pratiquait en France dans les années 1960, ont beaucoup fait pour éterniser cette optique essentialiste, voir Susan Carol Rogers, « Natural histories : the rise and fall of French rural studies », French Historical Studies, n° 19-2, 1995, p. 381-397.
17 Cette manière de construire le problème, qui doit beaucoup aux travaux sociologiques de Patrick Champagne déjà cités, est minutieusement discutée par Julian Mischi et Nicolas Renahy, « Pour une sociologie politique des mondes ruraux », Politix, n° 83, 2008, p. 9-21, et plus récemment par Gilles Laferté, « Des études rurales à l’analyse des espaces sociaux localisés », Sociologie, n° 5, 2014, p. 423-439.
18 Patrick Champagne, Faire l’opinion, le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990 ; Patrick Lehingue, Subunda. Coups de sonde dans l’océan des sondages, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2007.
19 Jules Renard, « Les élections au village » [1904], Œuvres, Paris, Gallimard, 1970, vol. 2, p. 290-306. Dans son Journal, au sujet de cette élection-ci, Renard ajoute ceci : « Élections. C’est un vilain moment. On n’ose plus faire un pas, dire bonjour, serrer une main. On a l’air d’implorer un bulletin de vote. Chaque sourire semble une prière ».
20 Pour une mise au point détaillée des rapports à l’élection en tant qu’ils s’élaborent au xixe siècle et des manières historiennes d’en rendre raison, voir Laurent Le Gall, « L’élection au village dans la France du xixe siècle. Réflexions à partir du cas finistérien », Revue d’histoire du xixe siècle, n° 43, 2011, p. 17-39.
21 Paul Fauconnet et Marcel Mauss, « La sociologie : objet et méthode » [1901], repris dans Marcel Mauss, Essais de sociologie, Paris, Seuil, 1971, p. 6-41, p. 16. Nous renvoyons à l'importante discussion à ce sujet, sur un registre plus général qui relève de l’anthropologie, dans Nicolas Mariot, « Pourquoi il n’existe pas d’ethnographie de la citoyenneté », Politix, n° 92, 2010, p. 165-194.
22 Jean Bazin, « Interpréter ou décrire. Notes critiques sur la connaissance anthropologique » [1996], repris dans Des clous dans la Joconde. L’anthropologie autrement, Toulouse, Anacharsis, 2008, p. 407-433.
23 Rémy Le Saout et Sébastien Vignon (dir.), Une invitée discrète. L’intercommunalité dans les élections municipales de 2014, Paris, Berger-Levrault, 2015.
24 Christian Le Bart et Rémi Lefebvre, « Une nouvelle grandeur politique ? », dans C. Le Bart, R. Lefebvre (dir.), La proximité en politique. Usages, rhétoriques, pratiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 11-30.
25 « Une année en France. Sentinelles démocratiques », blog de Pascale Robert-Diard, avallon.blog.lemonde.fr.
26 « Parce que ce jour leur doit beaucoup, nous poursuivons notre série de photos en hommages aux “sentinelles démocratiques” qui veillent sur le bon déroulé du scrutin dans chaque bureau de vote », ibid. Les villages en question sont les suivants : Annéot, Vault-de-Lugny, Pontaubert, Saint-Père, Vézelay et Avallon.
27 On trouve, ancienne mais importante, une éclairante discussion méthodologique des présupposés investis dans les enquêtes monographiques et statistiques dans Patrick Champagne, « Statistiques, monographie et groupes sociaux » [1982], repris dans L’héritage refusé, op. cit., p. 97-118. Voir aussi Frédéric Sawicki, « Les politistes et le microscope », dans M. Bachir (dir.), Les méthodes au concret. Démarches, formes de l’expérience et terrains d’investigation en science politique, Paris, PUF, 2000, p. 143-164.
28 Outre le travail d’Alain Garrigou, Histoire sociale du suffrage universel, op. cit., voir Lucie Bargel, « Les “originaires” en politique. Migration, attachement local et mobilisation électorale de montagnards », Politix, n° 113, 2016, p. 171-199, et Id., « Le corps électoral de la Nation. Saisir la loyauté des émigrés de la Roya (1944-1949) », Genèses, n° 115-2, 2019, p. 101-122.
29 Michel Offerlé, « Mobilisations électorales et invention du citoyen : l’exemple du milieu urbain français à la fin du xixe siècle », dans D. Gaxie (dir.), L’explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de la FNSP, 1985, p. 149-174.
30 Daniel Gaxie et Patrick Lehingue, Enjeux municipaux. La constitution des enjeux politiques dans une élection municipale, Paris, PUF, 1984.
31 Frédéric Sawicki, Les réseaux du PS : sociologie d’un milieu partisan, Paris, Belin, 1997.
32 Pierre Bourdieu, « La représentation politique » [1981], repris dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001 [1982], p. 213-258.
33 De ce point de vue, cette unification qui, loin de n’être qu’« acculturation », est une transformation globale de l’espace des positions, des dispositions et des relations sociales, exerce de nombreux effets dont le premier, s’agissant des conduites politiques comme des conduites économiques, matrimoniales, etc., est « de faire disparaître les conditions d’existence de valeurs paysannes capables de se poser en face des valeurs dominantes comme antagonistes […] et pas seulement comme autres », voir les analyses de Pierre Bourdieu, « Reproduction interdite. La dimension symbolique de la domination économique » [1989], repris dans Le bal des célibataires, op. cit., p. 211-245.
34 Vincent Fabre, « Propagande et effets de propagande. Le canton de Bourbon-l’Archambault dans l’entre-deux-guerres », Études rurales, n° 171-172, 2004, p. 125-133. Voir, pour d’autres développement, l’étude minutieuse de Laird Boswell, Le communisme rural en France. Le Limousin et la Dordogne de 1920 à 1939, Limoges, Presses universitaires de Limoges 2006 [1998] et Haksu Lee, « Culture bourbonnaise, culture communiste (1920-1939) », Études rurales, n° 171-172, 2004, p. 147-158. Sur le rôle et l’usage des sociabilités dans l’organisation des conduites politiques, et notamment électorales, voir les études réunies dans Annie Antoine et Julian Mischi (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
35 Sébastien Vignon, « Des maires en campagne(s). Transformations des répertoires de mobilisation électorale et des registres de légitimité politique dans les mondes ruraux », Politix, n° 113, 2016, p. 17-42, et Id., « Les élus des petites communes face à la “démocratie d’expertise” intercommunale. Les “semi-professionnels” de la politique locale », dans S. Barone et A. Troupel (dir.), Battre la campagne. Élections et pouvoir municipal en milieu rural, 2010, p. 189-224 ; voir aussi, s’agissant d’un village d’un autre genre, rural et industriel celui-là, les analyses de Violaine Girard, « Une notabilisation sous contrôle : la trajectoire d’un maire rural face à un professionnel de la politique sur la scène intercommunale (1971-1995) », Politix, n° 83-3, 2008, p. 49-74. Voir enfin, plus récemment, le travail d’ethnographie du travail du personnel politique rural mené par Frédéric Nicolas, Sébastien Vignon et Gilles Laferté, « La fabrique (et le travail) du personnel politique rural », Études rurales, n° 204-2, 2019, p. 8-20.
36 Jean-Yves Nevers, « Entre consensus et conflits. La configuration des compétitions aux élections municipales dans les communes rurales », Revue française de sociologie, n° 33-3, 1992, p. 391-416 ; Michel Offerlé, « Capacités politiques et politisations : faire voter et voter, xixe-xxe siècles (1) », Genèses, n° 67-2, 2007, p. 131-149.
37 Yves Pourcher, Les maîtres de granit. Les notables en Lozère du xviiie siècle à nos jours, Paris, Olivier Orban, 1987 ; Id. « L’enfant du pays. L’exemple de la Lozère (xixe-xxe siècle) », dans C. Patriat et J.-L. Parodi (dir.), L’hérédité en politique, Paris, Economica, 1992, p. 101-107 et Annie Bleton-Ruget, « Territoire de famille. De l’office seigneurial au mandat parlementaire de la IIIe République : du bon usage de la parenté dans la transmission du pouvoir chez les notables ruraux bressans », ibid., p. 45-63, ainsi que la lecture critique de Michel Offerlé, « Usages et usure de l’hérédité en politique », Revue française de science politique, n° 43-5, 1993, p. 850-856.
38 Virginie Dutoya et Samuel Hayat, « Prétendre représenter. La construction sociale de la représentation politique », Revue française de science politique, n° 66-1, 2016, p. 7-25. Importantes indications sur la formation des espaces politiques locaux dans Jean Joana, « Par-delà les notables. Une socio-histoire des espaces politiques locaux sous la IIIe République en question », dans Y. Déloye et B. Voutat (dir.), Faire de la science politique. Pour une analyse socio-historique du politique, Paris, Belin, 2002, p. 137-154.
39 L’influence et la fonction électorale des liens de clientélisme et de dépendance a sans doute trouvé son étude la plus éclairante, outre celle de Gérard Lenclud, « Des idées et des hommes. Patronage électoral et culture politique en Corse », Revue française de science politique, n° 38-5, 1988, p. 770-782, dans le travail de Jean-Louis Briquet, « La politique au village. Vote et mobilisation électorale dans la Corse rurale », dans J. Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 31-45, et Id., La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, Paris, Belin, 1997.
40 Sébastien Vignon, « La dynamique des marchés électoraux périphériques : le cas des communes rurales de la Somme », dans J. Lagroye, P. Lehingue et F. Sawicki (dir.), Mobilisations électorales. L’exemple des élections municipales de mars 2001, Paris, PUF, 2005, p. 145‑167.
41 Notion forgée et documentée, à partir de l’étude qu’il a menée de Lanester dans le Morbihan, par Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, n° 63, 2003, p. 121-143. Voir aussi, à partir d’une enquête ethnographique, les mises au point analytiques de Nicolas Renahy, « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards sociologiques, n° 40, 2010, p. 9-26, et Id., Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2005, p. 159-160. Il faut aussi relire, sous ce jour, l’article classique de Jean-Claude Chamboredon, Jean-Philippe Mathy, Anne Mejean et Florence Weber, « L’appartenance territoriale comme principe de classement et d’identification », Sociologie du sud-est, n° 41-44, 1984-1985, p. 61-86.
42 Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie au pouvoir. Sur le renouvellement des élus en milieu rural », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 191-192, 2012, p. 48-67, et Nicolas Renahy, « Une lignée patronale à la mairie. Genèse et vieillissement d’une domination personnalisée (1850-1970) », Politix, n° 83, 2008, p. 75-103. Voir aussi, plus récemment, Gilles Laferté, « Du notable à la petite bourgeoisie. Sociologie des élus ruraux du Châtillonnais (19e-21e siècle) », Études rurales, n° 204-2, 2019, p. 42-64.
43 Sylvain Barone, « La politique dans les espaces ruraux. Enjeux de recherche et nouveaux développements », dans S. Barone et A. Troupel (dir.), Battre la campagne, op. cit., p. 5-24 ; Thibault Marmont, « Devenir “amateur” en politique. Les ressources politiques des élus ruraux », ibid., p. 115-139.
44 Florence Faucher et Colin Hay, « Les rituels de vote en France et au Royaume-Uni », Revue française de science politique, n° 65-2, 2015, p. 213-236. Voir aussi Yves Pourcher, « Passions d’urne. Réflexions sur l’histoire des formes, des pratiques et des rituels de l’élection dans la France rurale », Politix, n° 15, 1991, p. 48-52.
45 Il en va de ce point, s’agissant des conduites électorales, si l’on admet déjà qu’il est possible de leur donner une telle consistance, comme des enthousiasmes festifs dont la multitude des réalisations contingentes ne suffit pas à désigner ce qui est à décrire, voir à ce propos Nicolas Mariot, « Qu’est-ce qu’un “enthousiasme civique” ? Sur l’historiographie des fêtes politiques en France après 1789 », Annales. Histoire, Sciences Sociales, n° 63-1, 2008, p. 113-139, et Id., Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002, Paris, Belin, 2006, p. 306-311.
46 Les travaux sont à présent nombreux, qui ont permis de se faire, à ce propos, une intellection de ces mécanismes, voir notamment Yves Déloye, « Pour une sociologie historique de la compétence à opiner “politiquement”. Quelques hypothèses de travail à partir de l’histoire électorale française », Revue française de science politique, n° 57-6, 2007, p. 775-798, et Id., « L’élection au village. Le geste électoral à l’occasion des scrutins cantonaux et régionaux de mars 1992 », Revue française de science politique, n° 43-1, 1993, p. 83-106, mais aussi Paul Bacot, « Conflictualité sociale et geste électoral. Les formes de politisation dans les lieux de vote », Revue française de science politique, n° 43-1, 1993, p. 107-135, et Nathalie Dompnier, « Les tables de la loi. Sens et usages des objets juridiques de la salle du scrutin », Genèses, n° 102, 2016, p. 3-23.
47 Jean Bazin, « Interpréter ou décrire », art. cité, p. 433.
48 Clément Desrumaux et Rémi Lefebvre, « Pour une sociologie des répertoires d’actions électorales », Politix, n° 113, 2016, p. 5-16.
49 Le développement du « périurbain », catégorie de description à la fois des stratifications sociales de l’espace et des stratifications spatiales du social, constitue l’un de ces bouleversements, longuement rejoués, voir notamment, au sujet d’une commune de 2 000 habitants près de Caen et du genre d’analyse qu’il est possible d’en tirer, Jean Rivière, « Le “Neuilly caennais” en campagne municipale », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 204, 2014, p. 24-45.
50 Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Paris, PUF, 1960 [1912], p. 536-537.
51 Sur cette fonction latente du vote comme affermissement et manifestation d’un « sentiment communautaire », voir Patrick Lehingue, Le vote, op. cit., p. 76-81.
52 Sur la « politisation » des discussions et, plus généralement, aux façons de « parler politique », voir surtout Philippe Aldrin, « S’accommoder du politique. Économie et pratiques de l’information politique », Politix, n° 64, 2003, p. 177-203. Quant au vote comme « événement », ou plus exactement à la façon dont le vote est pris dans une économie symbolique des formes événementielles, voir Christophe Granger, « Le match et la grève, ou les usages militants de l’événement (années 1970) », Sociétés & Représentations, n° 32, 2011, p. 113-134.
53 Bernard Schwengler, « L’ouvrier caché : le paradoxe du vote rural d’extrême droite dans la France du Nord-Est », Revue française de science politique, n° 53-4, 2003, p. 513-531.
54 Pour une critique de ces schèmes explicatifs dominants, voir Emmanuel Pierru et Sébastien Vignon, « L’inconnue de l’équation FN : ruralité et vote d’extrême-droite. Quelques éléments à propos de la Somme », dans A. Antoine et J. Mischi (dir.), Sociabilité et politique en milieu rural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 407-419.
55 Outre le travail de Nicolas Renahy, « Une lignée patronale à la mairie », art. cité, p. 246-249, voir surtout Julian Mischi, Le bourg et l’atelier. Sociologie du combat syndical, Marseille, Agone, 2016.
56 À ce sujet, on peut se référer aux travaux de Paul Veyne, « Conduites sans croyance et œuvres d’art sans spectateurs », Diogène, n° 143, 1988, p. 3-22, et à ceux de Nicolas Mariot, « L’habitus du dehors. Questions sans réponse et présence des institutions », Politix, n° 100, 2012, p. 189-200.
57 Michel Offerlé, « Le vote comme évidence et comme énigme », Genèses, n° 12, 1993, p. 131-151.
58 Il faudrait ici pouvoir faire apparaître, une à une, pour ce qu’elles disent des principes qui organisent encore le marché des biens scientifiques, les difficultés particulières qu’a dû surmonter ce projet collectif dans des univers académiques qui, pourtant, se targuent d’« ouverture » et de pluralisme théorique, et tout spécialement, ajoutée à celle d’être justement collectif, celle qui a consisté dans son principe analytique à paraître trop pleine de science politique pour être vraiment historienne, ou trop marquée par les « cas » historiques pour être sérieusement sociologique. On trouve une argumentation solide en faveur de l’unité des sciences sociales dans Bernard Lahire, Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Paris, Seuil, 2012.
59 Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », La misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 159-167.
60 Sous ce jour, celui de l’articulation de la dimension locale et des rapports de classe au sein des mondes ruraux, voir l’enquête collective dirigée par Ivan Bruneau, Gilles Laferté, Julian Mischi et Nicolas Renahy (dir.), Mondes ruraux et classes sociales, Paris, Éditions de l’EHESS, 2018.
61 Merci à Patrick Champagne pour ses conseils et sa lecture éclairée d’une précédente version de ce texte.
Auteurs
-
Christophe Granger
Socio-historien, maître de conférences à l’université Paris-Saclay, chercheur au CIAMS
-
Laurent Le Gall
Historien, professeur à l’Université de Bretagne Occidentale et membre du CRBC
-
Sébastien Vignon
Politiste, maître de conférences à l’Université de Picardie Jules-Verne, chercheur au CURAPP-ESS
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