Malraux en 68 ou l’entrée dans « le temps des limbes »
p. 123-142
Texte intégral
1Comment mieux saisir la singularité de Mai 68 en tant qu’événement historique qu’en inversant la perspective habituellement adoptée et en l’envisageant non plus du point de vue des acteurs du mouvement, militants, intellectuels ou anonymes, mais du point de vue du pouvoir ? Car le pouvoir est le grand absent de ce mois, à la fois partout dans les rues de Paris afin de réprimer les « troubles », et néanmoins totalement dépassé par l’agitation qui survient, qu’il ne saisit qu’à travers des grilles d’interprétation totalement dépassées (insurrection communiste, monôme étudiant ou rivalités entre syndicats, par exemple). Depuis la répression des manifestations en faveur de l’indépendance algérienne au tout début des années 1960, jamais le pouvoir gaulliste n’a déployé une telle violence contre ses concitoyens, et jamais il n’a paru aussi étranger au cours de l’histoire – cela jusqu’au grand reflux du 30 mai, lorsque le jour de la dissolution de l’Assemblée nationale, une foule immense défile en soutien au Général. Champs-Élysées contre boulevard Saint-Michel. On attribue souvent cette manifestation à Michel Debré et à André Malraux, photographiés en tête du cortège – l’écrivain ministre fut pourtant prévenu le matin même par Pierre Lefranc qui organisait les Comités de défense de la République et en était à l’initiative avec d’autres1. Le 30 mai signale une reprise en main musclée par le pouvoir gaulliste : retour progressif au travail, écrasement des dernières poussées insurrectionnelles et triomphe électoral fin juin. Mais cela à la manière d’un trompe-l’œil, car Mai 68 ne se situait précisément pas sur ce terrain familier de la vie politique française, et ses effets se déploieront en dépit de la majorité absolue des gaullistes à l’Assemblée.
2En réalité, l’échec du pouvoir gaulliste est bien plus profond en ce qu’il touche au fondement même de sa légitimité, indissociable de son fondateur. Dans Les Chênes qu’on abat…, sorte de testament par procuration formé de la visite que Malraux rendit au Général retiré à la Boisserie (Colombey-les-deux-Églises) le 11 décembre 1969, et qu’il publia en mars 1971, l’impuissance est avouée, même si le mémorialiste s’efforce de prêter au Général plus de lucidité qu’il n’en eut peut-être. À la question de savoir s’il avait jugé « le contrat rompu » en mai ou plus tôt, lors de sa réélection en 1965 où il fut mis en ballotage par Mitterrand et Lecanuet, de Gaulle répond : « Bien avant. Alors j’ai pris Pompidou »2, étrange formule qui semble faire remonter le différend entre les deux hommes en 1962, alors que celui-ci ne s’est manifesté qu’avec les « événements ». « Au retour d’Afghanistan ? », précise (in petto) l’écrivain, c’est-à-dire le 11 mai – « (Il devrait donc dire : conservé.) » L’intention est claire : il s’agit de reporter subrepticement la faute sur l’ancien Premier ministre… Toutefois, disculper le Général n’empêche pas de lui faire avouer : « En mai, tout m’échappait. » Aussitôt après l’avoir formulée, Malraux réinterprète cette confidence conformément à l’axiome gaullien d’une souveraineté par contrat direct passé avec le peuple français : « Je n’avais plus de prise sur mon propre gouvernement. Bien sûr, tout a changé quand j’ai pu faire appel au pays, quand j’ai dit : “Je dissous la Chambre.” »3 Ce « tout m’échappait » n’en résonne pas moins, confirmé par le mot qu’Alain Peyrefitte date du 24 mai, lorsque le Général prend conscience que l’annonce d’un référendum est un échec : « C’est un torrent insaisissable »4.
3Je partirai donc de cette hypothèse : le pouvoir gaulliste n’a su, ou plutôt n’a pu rendre compte de Mai 68 et cette incapacité tient pour l’essentiel au genre des Mémoires lui-même. L’autorité politique et symbolique du Général avait trouvé sa matrice idéale dans ce modèle multiséculaire des Vies mémorables5, que l’auteur des Mémoires de guerre s’était approprié afin d’en tirer une version ultra-légitimiste extrêmement puissante. En effet, l’écriture du mémorable suppose une maîtrise du sujet mémorial dont témoignent les actions revendiquées ou la connaissance privilégiée qu’il eut d’événements historiques – s’inspirant des « Deux pigeons » de La Fontaine, Chateaubriand et Céline ont tous deux fait de la formule « J’étais là, telle chose m’advint » la matrice même du genre6. Une telle maîtrise trouve à se justifier par le point de vue privilégié qu’offre l’existence même du mémorialiste, envisagée comme un cadre d’appréhension propre à rendre ces événements intelligibles. Or Mai 68 est par définition pour de Gaulle l’événement insaisissable, et cette fracture se répercute dans l’ensemble des textes liés à la geste gaullienne. Y compris Le Miroir des limbes, où Mai 68 est très présent, mais toujours de manière latérale. Reste que Malraux sut précisément faire un atout de cet échec à représenter 68 depuis le point de vue du pouvoir. Nous verrons que si des événements eux-mêmes, Malraux a livré un diagnostic – une crise de civilisation – qu’on peut juger excessif ou au contraire peu novateur, son œuvre mémoriale, quant à elle, s’en est trouvée profondément marquée. C’est donc à travers la poétique particulière du Miroir des limbes qu’il s’agit de mesurer ce que Mai 68 a véritablement représenté pour cet écrivain.
Mai 68 du point de vue du pouvoir
4À tout gaulliste s’imposait ce que Jean Charbonnel a nommé un « devoir de mémoire »7, où la fidélité que tout parti exige de chacun de ses membres se doublait de l’influence directement exercée par les Mémoires de guerre, véritable récit fondateur dont les épisodes (depuis l’appel du 18 juin) et les topoï ou les métaphores (la référence maritime, l’ombre et la lumière, le haut et le bas…) auxquels Jean-François Revel s’était violemment attaqué8, se voyaient relayés par les multiples collaborateurs du général de Gaulle.
5On sait que les Mémoires d’espoir, où le récit de 68 par celui qui en fut la principale victime collatérale aurait dû trouver place, sont restés inachevés et que le deuxième volume de la trilogie envisagée, L’Effort, qui devait couvrir la période de juillet 1962 à décembre 1965, a paru de manière posthume en 1971 ; il ne comptait de plus que deux chapitres (s’interrompant par conséquent en 1963) – c’est dans le troisième tome, virtuellement intitulé « Le Terme », qu’aurait dû se trouver le mois de mai. Est-ce à dire qu’une reconstitution orthodoxe des événements incombait exclusivement à ses collaborateurs politiques ou à ses proches, dont plusieurs s’y sont essayés ? Pas exactement. Les Mémoires gaulliens ont ceci d’étonnant que, même inachevés, ils sont parfaitement verrouillés et ne laissent aucune place au hasard. L’un des échecs du Général fut de ne pouvoir imposer la « participation » dans les entreprises, mais la loi « Edgar Faure » en introduisit le principe dans l’organisation des universités (à défaut d’y imposer la sélection). Aussi le chapitre 2 du deuxième tome, où se trouve exposé le programme que de Gaulle s’était fixé pour relancer l’effort national, accorde-t-il une place stratégique à l’Éducation nationale, gangrenée aux yeux du mémorialiste par une centralisation excessive, une « attitude constamment critique et contestataire », et dont les membres s’accordent avec les étudiants pour « faire de l’instruction publique le grand levier destructeur de l’actuelle société »9. Fils d’enseignant, le mémorialiste s’en arroge lui-même la fonction en faisant des « dits et écrits » accompagnant son action une forme d’enseignement dont les Français sont les destinataires, manière de donner à la réforme envisagée une place stratégique. À cette fin, de Gaulle transpose le schéma élaboré dans les Mémoires de guerre pour rendre compte de sa lutte en faveur d’une armée de métier, privilégiant un corps de blindés, contre un État-major arcbouté sur une stratégie militaire dépassée. Les réformes mises en œuvre pour accueillir le flux de nouveaux élèves rencontrent ici l’hostilité du corps enseignant, en particulier dans le supérieur où privilèges et habitudes alimentent de fortes résistances contre les principes d’autonomie, d’orientation ou de sélection. L’accent est placé sur la psychologie sociale et politique de ce « milieu éminent de l’intelligence française », puisque c’est elle qui expliquait, en 1939, le déclin provoqué par la coalition des intérêts particuliers dont avait résulté la crise nationale, et le choix radical du Général en faveur de l’unité nationale (paradoxalement au prix de son départ pour l’Angleterre). Autrement dit, une matrice narrative (les corporations contre l’intérêt collectif), ayant déjà prouvé son efficacité dans les Mémoires de guerre rend ici compte, par anticipation, de la crise étudiante et justifie le projet gaullien – projet réalisable, précise l’auteur, uniquement « si quelque tempête dissipe les nébuleuses où s’égarent les milieux qualifiés ». CQFD :
En 1968, l’ouragan soufflera, en effet. Dès qu’il aura passé, sans avoir emporté de Gaulle et son régime, l’Université, sous l’impulsion du grand ministre que j’y aurai appelé, sera, de par la loi, réformée de fond en comble sur la base jusqu’alors réprouvée de la participation10.
6Habile prolepse par laquelle l’auteur des Mémoires d’espoir situe la crise dans la dynamique de son programme politique, en limite la portée symbolique à un retard des institutions face aux évolutions démographiques et sociales que connaît le pays, et enfin passe par-dessus les circonstances elles-mêmes, parfaitement vagues (la métaphore climatique de l’ouragan réduisant les événements dans leur singularité à un simple cataclysme, à la fois naturel et fatal), pour insister au contraire sur la solution – Edgar Faure lui-même n’est pas nommé, au contraire du mémorialiste, « de Gaulle », chez qui la troisième personne signale le maintien indéfectible que son autre corps, en charge de la souveraineté (distinct par conséquent de son identité privée), assure dans les grandes circonstances.
7L’effort pour suturer par avance le récit de Mai 68 ne comble toutefois pas le vide laissé par l’interruption des Mémoires d’espoir. Ce sont les principaux concernés qui s’y employèrent, le Général ayant pour sa part hésité durant tout le mois de mai, incapable de reprendre la main jusqu’à ce qu’il disparaisse le 29 mai et que cette éclipse inattendue provoque un complet renversement. Devant l’impuissance du Président, certains gaullistes se distinguèrent par leur activisme, en situation donc d’offrir un tableau plus circonstancié. Je ne mentionnerai que deux exemples.
8Le premier est celui de Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur au moment des événements (il sera remplacé le 31 mai par Raymond Marcellin11), se jugeant seul capable, de trois ans après, d’en livrer un récit objectif étant donné que son point de vue se confondait avec la surveillance continuelle que le pouvoir exerçait alors sur la population. Difficile néanmoins d’imaginer point de vue plus étriqué, le récit débutant par ce qui en semble à Fouchet l’aboutissement même : « Il fallut, le 30 mai, le foudroyant appel du Général de Gaulle, ameutant un million de personnes sur les Champs-Élysées, pour que Paris se retrouve. Tout cela à cause d’un chahut à Nanterre ! Rarement résultats pareils jaillirent d’aussi pauvres prémices12. » Néanmoins si la chaîne causale paraît si disproportionnée, c’est bien que lesdites prémices en sont réduites à quelques facteurs d’ordre disciplinaire : professeurs et étudiants de Nanterre « terrorisés par une bande d’enragés » ; nuit du 6 au 7 mai (celle où il y eut le plus de blessés durant le mois) découlant de « ce qui avait été d’abord [un] immense chahut trop longtemps toléré » et tournant soudain à « l’émeute violente »13 ; « blousons noirs de la banlieue » (qu’on lui avait reproché de nommer « pègre » – Christian Fouchet récidive d’ailleurs14) se joignant aux manifestants, manipulés par des meneurs (comme Krivine ou d’autres agitateurs du Mouvement du 22 mars et l’UNEF)15. Partisan de la fermeté, le ministre de l’Intérieur se trouve écartelé entre de Gaulle, sans prise sur le pays, et Pompidou, partisan déclaré de la négociation qu’il juge pour sa part s’apparenter à une abdication. Seule la menace du vide – ainsi justifie-t-il l’éclipse du Général comme résultant d’une stratégie – produit l’effet désiré, mais révèle, conjointement, l’impuissance du pouvoir. Détail significatif : chez Fouchet, Mai 68 occupe le dernier chapitre du premier tome des Mémoires, puis à nouveau le chapitre d’ouverture du second, paru deux ans après ; l’auteur justifie ce hiatus en limitant, de manière rétrospective, le chapitre de 1971 aux faits, comme si le second tome devait apporter leur interprétation. En réalité, rédigée alors que de Gaulle vivait encore, la première version n’existait que dans l’espoir d’un récit plus autorisé, celui du Général lui-même16. Reste que, en 1973, la seconde version ne dit rien de plus : tout juste Fouchet multiplie-t-il les verbatim en mettant en scène deux conversations avec le Général, les 28 mai et 21 février 1969. Mais trop ponctuel et privé des garanties (relatives) qu’offre le système de notes mis en place par Alain Peyrefitte, ce demi-dialogue des morts apparaît comme une sorte de règlement de compte tourné contre Pompidou, dont les fidèles jugent qu’il a trahi son mentor. Mai 68 vu par les partisans de l’ordre reste donc encore à raconter.
9L’échec est encore plus flagrant dans le cas de Georges Pompidou, qui trouvait pourtant en Mai 68 l’origine de sa propre légitimité politique. La raison en est que pour cet agrégé de lettres, auteur d’une Anthologie de la poésie française (Hachette, 1961), le modèle mémorial, préempté par le Général, s’est avéré inaccessible, bien que lui-même fût à son tour parvenu à la Présidence de la République.
10Le Nœud gordien s’ouvre sur un parallèle implicite avec mai-juin 1940 : « La crise de Mai 1968, en me jetant dans le combat, en m’imposant de prendre davantage de responsabilités et de plus graves que dans la vie gouvernementale habituelle, a achevé de me marquer »17. Conclus le 27 mai, les accords de Grenelle avaient témoigné avec éclat de la maîtrise politique de Pompidou, favorable à la négociation sociale et persuadé que l’exercice du pouvoir légitime, celui de l’État, reposait à ce moment-là sur ses épaules. Sur l’une des copies d’épreuve de ses Mémoires posthumes, restés inachevés, Pour rétablir une vérité, où il est question de cet épisode, le mémorialiste a raturé un ajout dans la marge de gauche : « On a parfois prétendu que j’avais trop cédé et même contesté le Général. Qu’il me suffise de dire la consigne qu’il me donna le matin qui précéda Grenelle. “Il faut que vous aboutissiez à un accord, à n’importe quel prix.” » Dans la version finale, l’aveu prit une forme atténuée : « Il m’avait laissé diriger la manœuvre, parler seul aux Français, mener les négociations, se contentant de me dire avant Grenelle : “Concluez à n’importe quel prix.” J’avais pu conclure à un prix acceptable »18. Le désaccord réel entre les deux hommes est censuré : Pompidou reste ambivalent ; c’est qu’entre la fidélité à de Gaulle et le désir de revendiquer la validité de sa stratégie politique, la marge de manœuvre était étroite. Hélas, les accords furent rejetés, échec que l’auteur de Pour rétablir une vérité n’envisage que sur un plan strictement « politicien » en en imputant la faute à la direction de la CGT. La crise fut amplifiée, à ses yeux, par la soudaine vacance du pouvoir, due à la disparition du Général le 29 mai, qui « marqua » la rupture entre le Président et son dauphin – « Pour la masse, c’était moi qui avais tenu. Le Général avait été “absent” »19, écrit Pompidou. La remarque étonne par sa franchise, signe d’un véritable affranchissement avec l’orthodoxie du Parti. Prenons garde néanmoins au poids de la mémoire gaullienne, plus difficile à secouer qu’il n’y paraît. Derrière la rupture survenue le 29 mai transparaît en effet un parallèle avec juin 1940 ; or cet épisode représente moins l’équivalent du fameux appel que son envers : en effet, quelle légitimité politique fonder sur ce que les gaullistes orthodoxes ont perçu comme une trahison, vivement reprochée à Pompidou lors de l’annonce de sa candidature à la présidence en janvier 1969 et par la suite ?
11De fait, aucun des récits de Pompidou n’embrasse entièrement les événements de 68. Lors d’une conférence au « Cercle français de Genève », le 12 février 1969, Pompidou déclara : « L’heure n’est pas venue où je dirai l’action au jour le jour des autorités gouvernementales durant ce mois de Mai »20. Mais cinq ans plus tard, son testament politique, Le Nœud gordien, parut sans le recul qu’exigent traditionnellement les Mémoires et inachevé en raison de l’urgence : 68 y était présenté comme une « tragédie manquée », dont Pompidou exposait les causes (délabrement de l’enseignement, nihilisme contemporain, présence d’agitateurs professionnels…), sans pouvoir revendiquer de victoire autre que par défaut – à savoir une révolution où le sang n’avait pas coulé. Posthume, Pour rétablir une vérité révéla l’impasse narrative à laquelle Pompidou s’était heurté : « Ce que je dis ici, j’aurais préféré que l’Histoire l’ignorât », écrivait-il notamment au sujet de la lettre de démission qu’il remit au Général le 30 mai, mais « trop de gens ont été au courant pour que cela ne soit pas rendu public » : il y a là une étonnante disqualification du modèle mémorial, qui exige à l’inverse de toujours adopter une posture d’assomption.
12Pour rétablir une vérité laisse deviner ce qui sépare le charisme d’une personne, comme chez le Général, et celui d’une fonction, qu’illustre la décision prise par Pompidou, le 28 mai, de donner « des instructions pour que les chars de Satory soient rapprochés jusqu’à Issy-les-Moulineaux » en vue de la manifestation communiste du lendemain. Nouveau parallèle historique, cette fois-ci avec Thiers en mars 1871. Cette peur d’une nouvelle « Commune de Paris », Pompidou l’évoque le soir même avec le général de Gaulle, mais pour ajouter aussitôt : « tout bien pesé, je ne le crois pas. L’analyse du P.C. reste, selon moi, que la situation n’est pas révolutionnaire ». Réduit aussitôt qu’évoqué, l’événement se replie sur sa seule dimension tactique, comme si le Premier Ministre ne pouvait aborder l’Histoire qu’à travers le spectre de prédécesseurs plus prestigieux et écrasants. Du point de vue du pouvoir, Mai 68 fut bien une simple répétition. Une répétition que Pompidou envisageait non comme une farce mais comme le symptôme d’un nihilisme contemporain, et qui pourtant l’a irrémédiablement privé des ressorts génériques et rhétoriques ayant fait des Mémoires gaulliens un texte efficient, capable de valoir comme récit suturant la crise nationale provoquée par la défaite puis par l’Occupation bien au-delà du cercle des fidèles21.
Quand les jeunes répondent…
13Le cas, exemplaire, de Pompidou révèle la béance qui existe entre la nature de ce qui est survenu en 68 et les attendus du genre mémorial. Comment raconter des scènes de quasi-guerre civile sans ennemi identifiable ? Quel sens donner à des événements qui rompent avec toutes les coordonnées de la vie politique de la Ve République, se réduisent au mieux à la chronologie de journées dont le terrain, les responsables ou les modalités d’action ne cessent de s’inventer, et dont les buts font l’objet d’une continuelle remise en question par leurs propres acteurs ? Quelle narration mémoriale offrir d’une faille historique sans action spectaculaire, disséminée dans plusieurs quartiers de Paris puis dans l’ensemble du pays, de ce fait sans lieu précis, sans figures dont le passé, les actions accomplies ou les paroles prononcées offriraient le fil à une reconstitution, sans programme qu’il soit possible de traduire en termes politiques de manière à mesurer les gains ou les pertes résultant des combats de chaque côté des barricades ? Mai représente un véritable défi en termes narratifs.
14Un défi pour Malraux comme pour tous les autres gaullistes au pouvoir. En effet, 68 est omniprésent dans le deuxième volume du Miroir des limbes, La Corde et les Souris, mis en scène en particulier dans le troisième chapitre (au départ troisième chapitre de Hôtes de passage en 1975), celui de la longue conversation rue de Valois le 6 mai entre l’écrivain-ministre et un personnage fictif, Max Torrès, ancien ami de la guerre d’Espagne, devenu un spécialiste de la chimie du cerveau à Berkeley. Le ministère de la culture apparaît néanmoins comme une sorte de bunker : lors de cet entretien, c’est par le biais du télex du ministère de l’intérieur ponctuant l’échange que nous sont mentionnés les événements. En dehors d’un rapide état des lieux depuis le 2 mai (l’évacuation de la Sorbonne, l’appel à manifester contre la convocation devant un conseil de discipline de Cohn-Bendit et de ses camarades, le ralliement de professeurs aux luttes étudiantes…), ce recours aux télex signale que Malraux est en désaccord avec la répression menée22, mais tout aussi critique à l’égard des manifestants (ou de ceux qui les soutiennent, assimilés par métonymie au quartier Saint-Germain, lorsqu’il est question dans un télex de la rhumerie martiniquaise ou de la statue de Diderot : « Le café Procope n’est pas loin, ajoute le mémorialiste. Les Deux Magots entreront-ils dans l’histoire ? »)23 Est visé ce que Malraux nomme lors de sa visite à de Gaulle en décembre 1969 le « romanesque historique » des « âmes sensibles »24, une forme de militantisme abstrait, sans prolongement politique ou militaire, relevant de ces formes de possession par des mythes que Max Torrès nomme précisément « hôtes de passage ».
15Notons que l’écrivain ne s’est pas cantonné, sur le moment, à cette neutralité avec laquelle rétrospectivement, il semble avoir observé les manifestations, reclus dans son ministère des Affaires culturelles. Le discours qu’il prononça au Parc des expositions le 20 juin 1968, à la vieille des élections législatives qui allaient provoquer un raz-de-marée gaulliste, révèle un engagement sans faille derrière le Général et une lecture assez manichéenne des événements (François Mitterrand et les communistes y sont désignés comme adversaires directs et tout y repose sur une alternative entre d’un côté le risque de guerre civile, produit d’un « vieux nihilisme tout à coup reparu avec son drapeau noir, et qui n’a plus d’espoir que dans la destruction »25, de l’autre le projet gaullien, garantie d’une continuité nationale que l’orateur ancre dans le mythe fondateur du 18 juin en s’efforçant d’en redonner le sens aux nouvelles générations). Restent deux points sur lesquels Malraux insiste et qui expliquent son évolution à venir : d’une part le fait que les événements survenus ne se limitent pas à la sphère politique, autrement dit que les élections à venir seront loin d’y répondre ; d’autre part le caractère international (des États-Unis jusqu’au Japon en passant par Mexico ou l’Allemagne) de cette crise, l’une des « plus profondes que la civilisation ait connues » (le retard dramatique des méthodes d’enseignement au regard des mutations socioculturelles, en particulier de l’entrée dans l’ère de l’audiovisuel, préoccupera Malraux jusqu’à la fin de sa vie, ainsi qu’en témoigne une série de notes intitulées « Pour notre quatrième révolution culturelle », conservées dans un dossier « Audio-visuel » de ses archives26).
16Aussi est-ce dans le cycle mémorial que l’écrivain tire au clair ce qu’il pense de 68. Mais précisément ne le fait-il jamais de manière univoque. Deux chapitres de La Corde et les Souris sont à considérer, outre l’échange avec Max Torrès (IIIe chapitre), à savoir la visite au Général retiré tel Cincinnatus à la Boisserie en décembre 1969 (IVe chapitre), et la visite que le ministre fait des œuvres de Picasso conservées à Mougins et à Vauvenargues afin d’aider la dernière épouse du peintre à régler sa succession en septembre 1973, qui est l’occasion de se remémorer des rencontres précédentes ou les rétrospectives de 1966 et 1973 (Ve chapitre). Autrement dit l’actualité, avec ce qu’elle comporte de fascinant et d’imprévisible : le bilan dressé par de Gaulle du projet politique que les Français ont, malgré la victoire électorale, rejeté, mais le recul qu’offre d’une part, les années, d’autre part le déplacement du côté de la création artistique en prenant pour point d’observation un autre héritage, celui de Picasso. L’effet de perspective ainsi dessiné par la succession chronologique est donc très construit : le chapitre III entre Malraux et Max Torrès, de loin le plus travaillé au sein du Miroir des limbes (il fut débuté dès 1967, peu après la parution des Antimémoires), fut longtemps flottant : l’interlocuteur s’y est nommé Hoffman, puis Herrera avant de s’appeler Torrès, et le dialogue, dont le contenu a beaucoup varié, ignorait dans un premier temps le mois de mai ; il fut situé tout d’abord le 24 décembre 1967 et changea plusieurs fois (oscillant entre 1966 et avril 1968 en passant par le 6 mai), avant de se fixer définitivement à ce lundi 6 mai 196827. Le chapitre n’a donc rien d’une chronique. À chaque fois, il s’agit de susciter, quelle que soit la date choisie, une impression de distance à l’égard des événements.
17Mai 68 est, en effet, présenté comme une date charnière de l’histoire récente et simultanément relativisé, envisagé dans chacun des chapitres de La Corde et les Souris depuis un point de vue suscitant une impression d’étrangeté, que l’on pourrait comparer avec l’effet de distanciation brechtien (le verfremdungseffekt) si le parallèle n’induisait une intention politique qui ne joue ici aucun rôle. L’intention de Malraux est de contraindre le lecteur à poser sur les faits un double regard : comme actualité et comme moment d’un flux temporel suscitant une puissante sensation de relativité. Au sujet du portrait au début des Chênes qu’on abat…, Malraux écrit :
Tout être est inépuisable, mais chacun projette ou découpe son ombre lorsqu’il entre dans le faisceau lumineux de l’action ou des sentiments : pour moi, lorsque la pensée « Au temps de… » s’impose avec l’intensité du « déjà-vu »28.
18Tel est précisément l’effet visé, véritable radicalisation du regard d’« outre-tombe » mis en œuvre par Chateaubriand dans ses Mémoires. La prise de distance avec le cours des événements et le registre élégiaque qu’induisent des procédés comme les déplacements continuels dans l’espace de ces deux homo viator, leur expérience hallucinée de la mort, les courts-circuits continuels entre passé, présent et futur qu’ils orchestrent, l’ironie grinçante que suscite la peinture des vanités de ce monde font bien de l’auteur du Miroir des limbes le principal héritier de Chateaubriand. Cet héritage concerne moins l’antimodernisme du vicomte – pas de foi au nom de laquelle juger l’Histoire mise en branle par la Révolution française chez Malraux, dont le rapport à la modernité ne consiste ni à en favoriser ni à en refuser le mouvement de relance continuelle, mais à se situer en-deçà, ainsi que l’a montré Jean-François Lyotard29 – que sa propension à se mettre soi-même à distance du moment vécu.
19Dans ces trois parties, c’est par le dialogue, qui décentre d’emblée le récit mémorial, traditionnellement monologique, que s’opère un tel effet. Nulle prise de position univoque possible dans ces textes où la parole de l’écrivain suit les méandres complexes d’un échange dont l’interlocuteur est soit imaginaire – comme Max Torrès, écartelé entre un passé révolutionnaire devenu parfaitement étranger et un scientisme dont les progrès fulgurants débouchent paradoxalement sur une drogue si puissante qu’elle effraie ses propres inventeurs (Torrès en confie une dose à l’écrivain-ministre sans même avoir osé la tester) –, soit à ce point lié à l’Histoire nationale que sphère privée et sphère collective s’y confondent – comme avec de Gaulle, dont le destin incarne un programme politique toujours valable, par la proximité qu’autorise le dialogue noté sur le vif le 11 décembre 1969, et en même temps définitivement perdu, ce qu’illustre le parallèle entre les manifestations de 68 dont il est sans cesse question lors de l’échange et les cérémonies organisées à la mort Général, où se mêlent partisans, adversaires politiques et hippies30, en une réconciliation qui répond à la « grande houle » affrontée durant Mai 68 –, soit enfin un dialogue indirect (bien que traversé du souvenir d’échanges passés), par-delà la mort, avec le créateur de génie – il s’agit de Picasso, dont l’une des rétrospectives au Palais d’Avignon est l’occasion d’une micro-scène certainement imaginaire où l’écrivain écoute des jeunes révoltés, « blue-jeans et cheveux longs »31, discuter de la radicalité du peintre, contestée par les uns (« Ça t’intéresse encore, les crapules staliniennes ? Mai 68 t’a pas suffi ? Parti ou pas, il est récupéré, et puis va ! […] Merde pour la peinture ! ») et défendue par les autres, pour qui le « test de la profanation » ne débouche sur rien (« Savez-vous pourquoi la Joconde sourit ? Parce que tous ceux qui lui ont posé des moustaches sont morts »32).
20Bien d’autres procédés de mise à distance sont mis en œuvre, trop nombreux pour être détaillés. Je n’en retiens que deux.
21Le chapitre III repose, je l’ai dit, sur un double mouvement de convocation et de révocation de l’urgence : peu avant qu’un télex annonce « Quatre cent cinquante blessés », Max Torrès, que la révolte étudiante « intrigue » et « exaspère » parce qu’il y reconnaît la « caricature »33 de son propre passé, demande à Malraux : « Ici, la Jeunesse ne fait pas partie de tes attributions ? » Non, précisément, répond l’écrivain, et les « États ne peuvent rien pour elle »34. Retiré rue de Valois, celui-ci ne peut qu’en contempler les jeux de reflets orchestrés par Max Torrès. En effet, bien au-delà de l’effet-miroir provoqué par les retrouvailles de deux anciens amis trente ans plus tard (« des amis qui se seraient quittés avant la Révolution française, et qui se reverraient après la mort de Napoléon… »35), Torrès retourne, par sa seule présence, chacune des données de l’Histoire en cours. Qu’il s’agisse du freudo-marxisme (l’ancien secrétaire d’État pour la Catalogne avait été psychanalyste), de la Sorbonne (où on lui avait autrefois appris que la « valeur des valeurs », c’était la « vérité », conçue comme « ce qui est vérifiable »36), ou encore des combats de rues ou de l’usage des drogues, chaque élément convoqué trouve son équivalent en ce personnage marqué par le farfelu (son sourire de Voltaire grimaçant ou ce petit cabas dont il extrait un soutien-gorge), provoquant un brouillage des temps propre à relativiser tout ce qui survient dans les rues de Paris. Max Torrès représente une sorte de « stalker », un passeur capable de guider dans une zone où toutes les temporalités se confondent, un « [a]gnostique de la vie »37 qui contemple l’Histoire comme il lisait autrefois Le Romantisme et les Mœurs (« Les gens avaient attrapé le romantisme, pur-et-simplement. Maintenant, ils attrapent le freudo-marxisme »38 ), auquel fait écho dans le chapitre VI, Lazare, cette « histoire des doctrines sociales » lue par l’écrivain à Barcelone pendant que les sirènes retentissent à l’approche de l’armée de Franco39. Histoire, Science, Révolution, Inconscient : tous ces mythes qui colonisent les hommes, intoxiqués, ne sont qu’hôtes de passage dont chacun se déprend ensuite comme de dépouilles mortes. « J’ai moi-même éprouvé plusieurs fois, lui confie l’écrivain-ministre, ce sentiment de… distance à l’égard de notre civilisation, du monde qui nous entoure »40. Car des souvenirs l’assaillent également, alors qu’il écoute son interlocuteur, tel le télex découvert sur un paquebot en 1925 et devenu l’ouverture des Conquérants : « La Grève générale est déclarée à Canton », ou la « nuit du putsch des généraux d’Alger »41, au cours de laquelle l’écrivain s’était préparé au combat, souvenir qui permet au mémorialiste de mettre en abyme la révolte des étudiants en confondant époques, enjeux politiques, noblesse des engagements et ridicule des postures qui n’exposent pas à la mort.
22Tout autre est le procédé mis en œuvre dans le chapitre IV, où les courts-circuits temporels ou les contrepoints farfelus ne manquent pas, mais où l’essentiel dans l’ultime conversation avec de Gaulle tient à ce que l’échange se situe dans la perspective des Mémoires d’espoir (mentionnés dès les premières pages des Chênes qu’on abat…), auxquels le Général travaille chaque jour entre les murs de la Boisserie. Malraux n’ignore pas que ceux-ci resteront inachevés, et il n’est pas question pour lui de prétendre combler le silence de leur auteur. Là encore, il s’agit de favoriser une confrontation directe : « Il n’y a pas de Charles dans ses Mémoires, mais pas davantage dans un dialogue avec lui »42, note Malraux. Même si elle mêle les tons, puisque la familiarité d’un repas y côtoie la gravité des échanges sur la politique ou la mort, la visite du 11 décembre 1969 représente bien un moment « plus ou moins transfiguré », ainsi que l’écrivain s’en expliquait dans un passage écarté du chapitre III de Hôtes de passages : « Pourquoi pas ? Tous les grands portraits le sont, presque tous veulent l’être. Si nous possédions cinquante psychanalyses d’Alexandre, et elles seules, c’est Plutarque qui surgirait comme la révélation d’un secret. Et le secret de la grandeur vaut bien l’autre »43. Aucune indiscrétion donc dans Les Chênes qu’on abat, car l’essentiel dépend de la mise en perspective induite par les Mémoires à venir en tant que « récit de l’exécution d’un grand dessein », autrement dit une « tragédie à deux protagonistes : les Français et lui », dont l’enjeu n’est autre que l’avenir du pays, décidé à plusieurs reprises « contre la majorité des Français »44. À quoi bon écrire ses Mémoires, demande de Gaulle dans un accès de lassitude feinte ? « Voyez ce qui commence à se passer autour de l’émeute de Mai. Les bourdonnements de Sainte-Hélène suffisent à montrer que le Mémorial est irremplaçable »45. Un peu plus d’un an après, Mai 68 est déjà un lieu de mémoire suscitant les controverses intellectuelles et politiques ; mais Malraux lui oppose un discours mémorial projeté dans un avenir proche, dont toute la logique repose sur l’effet de coïncidence entre une action passée et la voix qui en assume le récit, autrement dit sur la cohérence rétrospective que celle-ci sera en mesure d’imposer (quand bien même il s’agirait d’une illusion) aux événements vécus par la collectivité. « Il serait temps, suggère Malraux plus tard au cours de la journée, d’analyser un facteur décisif de l’Histoire : le moment où le courant passe. Pour nous ou contre nous : la Wehrmacht de 40 et celle de 44, la Libération et Mai 68 »46. C’est dans le heurt entre la parole plurielle, contestatrice, chimérique également47, de Mai d’un côté, et la prétention folle à incarner à soi seul le sort de la France – prétention à laquelle les Mémoires prêtent forme littéraire – que peut se lire ce dialogue du 11 décembre 1969. En sorte que de Gaulle a beau considérer, en fin de visite, le « mois de Mai » ou les « histoires de politiciens » comme inessentiels (« Les étudiants enragés, péripéties ! »48, déclare-t-il), l’affrontement des mémoires est réel, et la nature dialogique des Chênes qu’on abat… rend l’alternative impossible à trancher.
23Mai 68 n’en reste pas moins, jusqu’ici, l’un des nombreux moments historiques évoqués au sein du cycle malrucien, tous également soumis à cette mise à distance dont il vient d’être question. À quel titre a-t-il pu marquer l’écrivain au point de faire dévier la poétique mise en œuvre en 1967 dans les Antimémoires ? Pour le comprendre, revenons un instant sur le succès d’édition de ce texte signant le retour, en septembre, de l’écrivain-ministre sur le devant de la scène littéraire. Malraux multiplia à cette occasion les interviews ou les grands entretiens et accepta en particulier de répondre le 24 octobre durant 40 minutes à une série de questions (sélectionnées) soumises par des jeunes de moins de vingt ans lors d’une émission diffusée sur Europe n° 1 le lendemain, le 25 octobre, puis publiée sous forme d’un disque : « Les questions que posent les Antimémoires. André Malraux répond aux jeunes »49. La première question qui lui fut posée portait sur l’absence de droit politique, et l’écrivain y répondit en affirmant qu’on « n’avait jamais autant écouté la jeunesse », et que tout livre, en profondeur, ne s’adressait « qu’à un assez petit nombre de genre et qu’aux jeunes »50. L’ensemble de l’échange est à relire au regard des événements qui se préparaient (telles l’idée selon laquelle « la Révolution russe est la dernière révolution du xixe siècle : c’est une révolution de barricades » ou l’annonce qu’il serait question de Fidel Castro dans le second tome des Antimémoires51), mais ce qui m’importe ici c’est l’importance que Malraux accordait à la réception par les plus jeunes de ses lecteurs de ses Antimémoires. D’une certaine manière, ce sont bien eux qui répondront quelques mois plus tard, et qui commenceront même de le faire dès février et mars 1968, afin de protester contre la mise à l’écart d’Henri Langlois. Si Malraux n’a pas nécessairement su les entendre, du moins n’a-t-il pu poursuivre les Antimémoires selon les plans qu’il s’était initialement fixés.
De la métamorphose à l’aléatoire
24On sait qu’Antimémoires devait être le titre d’ensemble du cycle entrepris en 1967 (à l’époque, l’auteur n’envisageait pas moins de quatre tomes, publiés intégralement après sa mort, afin d’en accentuer le caractère d’outre-tombe), mais que Malraux a ensuite considérablement modifié cette structure. En 1971, lorsque paraissent Les Chênes qu’on abat…, le titre du cycle envisagé reste encore celui du premier volume, mais devient en 1974, lors de la parution de La Tête d’obsidienne : Le Temps des limbes. Antimémoires désigna dès lors la première partie, la seconde étant annoncée sous le titre : Métamorphoses. Nouvelle mutation quelques mois plus tard : le titre d’ensemble se stabilise sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui : Le Miroir des limbes, lors de la parution de Lazare en octobre 1974. En 1975 paraît Hôtes de passage, mais ce n’est qu’avec l’édition complète du Miroir des limbes en 1976 dans la collection « Folio » que la seconde partie du cycle prend son titre définitif, La Corde et les Souris, et non plus Métamorphoses. Ces réorganisations successives ont contribué à priver cette œuvre de la place qui lui revenait dans l’histoire des récits de soi : en effet, si l’œuvre de Malraux nous est connue sous son premier titre, Antimémoires, Le Miroir des limbes en revanche est très rarement cité parmi les histoires ou les manuels sur les écrits de soi. Il y a là un problème de taille, car l’inventivité formelle de l’écrivain et sa déconstruction des attendus de toute forme d’auto-narration y atteignent son maximum, et la parution de ce cycle coïncide avec l’âge d’or critique du genre, entre Les Mots de Sartre en 1963 et l’invention de l’autofiction par Doubrovsky en 1977. Aussi s’agit-il de restituer cette inventivité théorique, d’autant plus précisément que celle-ci tient à la réorientation du projet survenue après Mai 68, à l’intermédiaire entre la rédaction, à la suite d’une croisière en 1965, des Antimémoires qui connaissent un formidable succès en septembre 1967 et la parution des volumes suivants qui formeront la deuxième partie du Miroir des limbes, où le volume de 1967 trouvera définitivement place en 1976. De cette réorientation, les hésitations sur le titre d’ensemble témoignent avec éloquence.
25En 1967, le retour de Malraux sur la scène littéraire offre une première révolution générique : à l’ordre chronologique de la remémoration, Antimémoires substitue en effet l’ordre géographique d’un voyage survenu deux ans plus tôt autour du monde52 à la faveur duquel des fragments du passé se confondent avec le parcours effectué en 1965 selon une succession de visites, de rencontres officielles ou amicales et de scènes remémorées échappant aux cadres imposés du modèle mémorial. L’essentiel dans ce volume de 1967 repose sur la confrontation perpétuellement relancée entre d’un côté le temps de l’action politique, incarnée à chaque fois par un grand homme d’État, de Gaulle, Nehru, Mao dont les destins individuels se confondent avec ceux de leurs pays, de l’autre le temps long des civilisations disparues, qu’exemplifient par exemple les cérémonies funèbres ou les visites de musées abandonnés. À cette date, la contestation des codes de l’écriture de soi (l’autobiographie, récusée en bloc, aussi bien que le modèle mémorial que le général de Gaulle illustre sous sa forme la plus traditionnelle au sein des Antimémoires) est donc très nette mais elle n’a pas encore pris un tour radical. En réalité, le préfixe « anti » désigne moins ici une négation qu’un ébranlement, une confrontation entre d’un côté l’histoire confondue avec la volonté d’un dirigeant, de l’autre le temps pensé comme force de métamorphose et envisagé à l’échelle des civilisations ou de l’art, l’idée de métamorphose chez Malraux impliquant une part d’irrémédiable disparition, puis de renaissance sous une forme radicalement nouvelle, telles les statues que priaient des peuples anciens, devenues œuvres d’art du fait même d’entrer dans un musée.
26Lors de son dialogue avec des jeunes d’octobre 1967, à un étudiant qui l’interrogeait sur le point commun entre les trois chefs d’États avec lesquels il s’entretenait dans les Antimémoires, Malraux répondit : « l’obsession » ; « Vous avez lu à peu près tous les Mémoires du général de Gaulle. Vous avez vu quand il commence (« Je me suis fait toute ma vie une certaine idée de la France… ») à quel point ce sont des Mémoires d’obsédé »53. Lorsque paraît Les Chênes qu’on abat…, premier volume de ce qui constituera la IIe partie du Miroir des limbes, en 1971, la situation est bien différente. Un point suffit à souligner l’écart entre les Antimémoires et les volumes qui formeront La Corde et les Souris : là où le destin d’un dirigeant offrait en 1967 une ligne d’action valant perspective pour se repérer dans l’Histoire, le cours du temps apparaît étrangement plus confus dans la deuxième partie du cycle. Alors même que les volumes suivent l’ordre chronologique – mars 1966 pour le Premier Festival mondial des arts nègres, la fin de la même année 1966 pour la rencontre avec Georges Salles et la visite à la pythonisse Madame Khodari-pacha, le 6 mai 1968 pour la visite que Max Torrèslui rend au ministère de la Culture, le 11 décembre 1969 pour sa dernière rencontre avec le Général retiré à Colombey, septembre 1973 pour l’examen de la succession Picasso, enfin, en un léger retour en arrière, 1972 pour son hospitalisation à la Salpêtrière (toutefois le séjour n’est pas daté dans le texte et ce volume qui clôt La Corde et les Souris traite d’événements situés chronologiquement après la plupart des faits rapportés au sujet de Picasso) –, la seconde partie du Miroir des limbes suscite une très forte impression d’éclatement. Aux obsédés de l’histoire succèdent, hormis Léopold Senghor, des hommes désormais sortis du cours des événements, qui contemplent le monde depuis le point de vue très distant de qui est proche de la mort, tels de Gaulle ou Malraux lui-même dans Lazare, ou disparus, tels Picasso ou Alexandre le Grand autour duquel tourne tout le chapitre de la rencontre avec Georges Salles. Dans les Antimémoires, les conversations alternaient avec des moments d’action, là où les différents volumes qui composent La Corde et les Souris ont, à l’exception de Lazare, pour structure générale un long échange avec un interlocuteur privilégié, en sorte que s’y défait entièrement toute perspective narrative traditionnelle au profit d’un jeu complexe de contrepoints temporels à la source de cette fameuse « pensée “Au temps de…” » éprouvée par Malraux « avec l’intensité du “déjà-vu” ». Bien plus, s’y déploie une série hétéroclite de scènes farfelues (la consultation de la pythonisse reconnaissant sur une étoffe le sang d’Alexandre), et d’œuvres en cours, certaines abandonnées, tel cet Alexandre aux Indes pour la scène imaginée par l’écrivain-ministre, et les autres en cours, qu’il s’agisse de discours, d’éditions (comme Le Triangle noir dont il est question dans Les Chênes qu’on abat…) ou des Mémoires (à la fois ceux d’espoir auxquels le Général est attelé lorsque Malraux lui rend visite, mais aussi ceux de l’écrivain lui-même, que Max Torrès s’étonne de ne pas le voir poursuivre en 1968, ce à quoi celui-ci répond : « Je n’écris plus… »54).
27Peut-être objectera-t-on que dans les Antimémoires déjà, Méry, qu’une maladie condamnait à brève échéance, se situait résolument hors de l’histoire. Il est vrai. Reste que ce personnage n’apparaissait pas dans l’édition de 1967 : il est né plus tard, du chantier du chapitre III d’Hôtes de passage (à savoir la visite de Max Torrès au ministère de la Culture) immédiatement après la parution des Antimémoires ; s’y trouvaient quantité de développements pour certains supprimés et pour d’autres passés dans Lazare ou transformés, tel ce qui concerne les personnages du Bonze et de Méry insérés dans les Antimémoires à la faveur d’une réédition en « Folio » en 1972 (elle-même précédée d’une prépublication du dialogue avec Méry dans la Nouvelle Revue Française en avril 1971 sous le titre : « La mort, qui n’est pas loin »). Autrement dit l’apparition dans la première partie du Miroir des limbes de ce fin connaisseur de la politique vietnamienne que l’imminence de la mort a radicalement détaché de ce monde, au point de désirer « écrire un livre de Mémoires que les bouddhistes auraient dû écrire, qu’ils n’ont jamais écrit : une dizaine de chapitres dans lesquels je serais toujours étranger à mon personnage du chapitre précédent »55, est postérieure à Mai 68.
28Tel est le point essentiel : au sein des Antimémoires, Méry est l’émissaire (apparu après coup) de ce que Malraux nomme, à la toute fin du long échange avec Max Torrès le 6 mai 1968, « le temps des limbes »56, précisément l’un des titres envisagés en 1974, on s’en souvient, pour désigner l’ensemble du cycle. Ce que Mai 68 a provoqué, c’est un basculement radical du rapport à l’Histoire, auquel jusqu’alors le projet gaulliste conférait son unité et sa cohérence, autrement dit l’entrée dans l’« aléatoire ». Par ce terme, sur lequel se clôt son grand essai, L’Homme précaire et la littérature, l’écrivain désigne un temps où « ni le monde ni l’homme n’ont de sens, puisque sa définition même est l’impossibilité d’un sens – par la pensée comme par la foi »57. L’aléatoire a pour nature d’être sans précédent, par conséquent totalement imprévisible. C’est sous le choc de 68, entre autres éléments, que l’écrivain en eut l’intuition, tant l’événement lui parut « la fin de l’individualisme, pur-et-simplement »58, ainsi que le déclare Max Torrès. Formule éminemment paradoxale, puisque la révolution alors survenue nous apparaît à l’inverse comme le triomphe, sous couvert de lendemains qui chantent, de cet individualisme consumériste et libéral qui triomphera à partir des années 1980. Toutefois, aux yeux de Malraux pour qui le modèle même de l’individu s’est calqué sur la figure historique de Napoléon, la réduction du mythe révolutionnaire à sa variante emphatique et théâtrale, la propagation des drogues et de la pornographie59, la crise des idéaux au sein de la jeunesse (due à ses yeux à un « immense reflux de l’ambition » et des croyances politiques débouchant sur une sorte de nihilisme contemporain que résume la formule « Qu’importe »60), tout cela témoigne d’une crise sans précédent. Ce que l’on nommera par la suite hyper-individualisme est à ses yeux la négation même de ce que l’on avait appelé individualisme plus d’un siècle durant, et l’importance conférée aux drogues en est le symptôme. L’étrange pilule qu’à la fin de leur entretien, Max Torrès confie à l’écrivain-ministre, mise au point par l’un de ses collègues, est décrite comme une « drogue auprès de quoi les autres sont des jeux d’enfant »61. Pour quelle raison cet hallucinogène qui procure une « douceur inconnue » effraie-t-il au point qu’aucun des scientifiques n’a osé le tester et que Torrès s’en débarrasse entre les mains de Malraux ? C’est que le bonheur – le bonheur absolu – ne peut que susciter la peur : il représente le « seul état, avec la mort peut-être, où la conscience et l’expérience coïncident », mettant inévitablement en péril les fondements mêmes de l’individualisme. La quête moderne de bonheur que Malraux décèle au cœur de mai 68 ne peut qu’aboutir à cette dissolution des ressorts sur lesquels la civilisation occidentale s’était jusqu’alors construite – aussi suscite-t-elle à plusieurs reprises les saillies du général de Gaulle, toujours acerbe à l’encontre de l’« illusion du bonheur »62.
29Dans les notes que Malraux avait consacrées au genre des Mémoires mais qu’il écarta finalement de sa conversation avec Max Torrès63 se trouvait un développement sur la disparition de tout « type exemplaire de l’homme », source d’un relativisme sans pareil dans l’histoire des civilisations, dont aucune ne s’était pensée relative. Ce sentiment de relativité, l’écrivain y voyait un étrange besoin de « prendre conscience de nous-mêmes comme du dehors » : « Si tu préfères : nous voulons nous voir sans miroir. » Étonnante formule, qui illustre parfaitement ce que Malraux nomme l’aléatoire. Là se trouve la cause principale du basculement des Antimémoires dans le « temps des limbes » après 68, dont résultera l’ensemble du Miroir des limbes. De ce temps dont le mémorialiste lui-même ne livre aucune définition précise, puisqu’il est, par définition, ouvert à l’imprévisible, Torrès et Méry sont les ambassadeurs : l’un et l’autre apparaissent comme les « émigrés d’un passé », regardant leur vie « dans un miroir divin, voilé comme le petit bassin où la lune se reflétait »64, ainsi qu’il est dit du second lors de sa conversation (imaginaire) avec l’écrivain-ministre à Singapour. Le Miroir des limbes est bien ce « dialogue d’un écrivain avec lui-même » dont la forme ne sera fixée que « par la mort » : « Il ne s’agit pas d’inachèvement. La vie et sa fin devraient donner à une œuvre à ce point liée à la vie même, une forme de grand arbre, différente des architectures, mais aussi manifestement ordonnée… »65 Forme insaisissable mais ordonnée, que Malraux identifie à un vers d’un maître du zen, Sengai, citée dans les dernières pages, alors que l’écrivain clôt son tour du monde en passant au-dessus du Japon : « Le cœur de l’enfance est semblable au miroir et frais comme le néant ». Au sein de la seconde partie du Miroir des limbes, La Corde et les souris, le souvenir du « crâne précolombien d’obsidienne » en offre le symbole :
Objet illustre, il est présenté seul dans une vitrine, devant un miroir qui unit à lui les visiteurs, comme des miroirs encastrés à la place des dieux hindous unissent les fidèles au sacré. […] Les nuages qui traversent le miroir s’immobilisent ; l’obsidienne luit sur leur fond plombé. […] Momies royales voisines, nuages chassés par le vent qui dérivent dans le miroir sont entraînés par le crâne d’obsidienne dans sa métamorphose.
Notes de bas de page
1 Voir Olivier Todd, André Malraux : une vie, Paris, Gallimard, coll. « NRF Biographies », 2001, p 538.
2 André Malraux, Le Miroir des limbes, éd. Marius-François Guyard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 580.
3 Ibid., p. 580-581.
4 Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. III, Éditions de Fallois-Fayard, coll. « Le livre de poche », 2000, p. 710.
5 L’effet de continuité historique s’étendant sur plus de cinq siècles fut en partie construit par les mémorialistes eux-mêmes puis par les historiens romantiques et consolidé par leurs successeurs dans la défense du genre, ainsi que l’ont très bien montré Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira dans Histoire, littérature, témoignage : écrire les malheurs du temps, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2009.
6 Voir Chateaubriand, Essai sur les révolutions. Génie du Christianisme, IIIe partie, Livre III, chap. iv, éd. Maurice Regard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1978, p. 838-839, et Céline, Féerie pour une autre fois II, dans Romans, t. IV, éd. Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 257.
7 Jean Charbonnel, À la gauche du Général, Paris, Plon, 1996.
8 Jean-François Revel, Le Style du Général (1959), Bruxelles, Complexe, 1988 ; voir les mises au point de Gilles Philippe, « De Gaulle, une certaine idée de la langue » et de Christelle Reggiani, « Les voix des Mémoires », dans Les Temps modernes, n° 661, « De Gaulle, la France et la littérature », novembre-décembre 2010, p. 48-69 et p. 60-70.
9 Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, t. II, L’Effort, dans Mémoires, Paris, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 1194.
10 Ibid., p. 1198-1199.
11 Qui livrera également son témoignage : Raymond Marcellin, L’Importune Vérité, Paris, Plon, 1978.
12 Christian Fouchet, Mémoires d’hier et de demain, t. I, Au Service du général de Gaulle, Paris, Plon, 1971, p. 210.
13 Ibid., p. 227.
14 Ibid., p. 234.
15 Seule l’hypothèse d’un complot d’origine étrangère, avancée par Pompidou quelques jours après son retour précipité d’Afghanistan, est écartée par Fouchet.
16 Christian Fouchet, Mémoires d’hier et de demain, t. II, Les Lauriers sont coupés, Paris, Plon, 1973, p. 15.
17 Georges Pompidou, Le Nœud gordien, Paris, Plon, 1974, p. 16.
18 Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion, 1982, p. 191.
19 Ibid., p. 202.
20 Georges Pompidou, Entretiens et discours, Paris, Flammarion, 1984, p. XXX.
21 Je ne parle pas ici du récit hybride imaginé par Édouard Balladur : L’Arbre de mai : chronique alternée (Paris, Plon, 1979) mêle de manière artificielle le témoignage direct de l’un des plus proches collaborateurs à l’époque de Georges Pompidou – Balladur parle à la première personne : « La cour de Matignon, toujours remplie de voitures et d’agitation, était presque vide. Après avoir reconduit mon visiteur, je rentrais dans mon bureau […] » (ibid., p. 11) – et un roman qui lui permet de combler les vides de son récit en imaginant des journalistes, des syndicalistes ou des étudiants censés offrir un panel représentatif, ce qui permet à l’auteur de se cacher derrière un narrateur maladroitement omniscient. Combiner une chronique du pouvoir avec l’équivalent de Derrière la vitre (1970) de Robert Merle déplacé à Paris du 8 au 30 mai, le procédé pouvait séduire mais se révèle en réalité intenable, et ne conduit qu’à cautionner l’idée que les étudiants se sont laissé embrigader.
22 La police isole les agitateurs et les arrête ou les refoule sans ménagements : « Après deux heures de cette brillante tactique, en Allemagne fédérale, écrit-il, tous les étudiants passent du côté des agitateurs… » (André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 551).
23 Ibid., p. 557.
24 Ibid., p. 637.
25 André Malraux, « [Discours prononcé au Parc des expositions le 20 juin 1968] », Essais (Œuvres complètes, VI), dir. Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 515.
26 Le dossier se trouve dans le fonds « André Malraux » de la Bibliothèque Jacques Doucet à la cote : Écrits politiques, MLX Ms ep 175, « Audio-visuel ». Voir Jean-Louis Jeannelle, « Malraux et la “quatrième révolution culturelle” : temps et contretemps de l’audio-visuel », Culture et élites locales en France (1947-1989), dir. Agnès Callu, préf. Jean-Louis Fabiani, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 97-110.
27 On pourra croiser les indications fournies par Marius-François Guyard dans la notice de ce chapitre, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 1157-1158, ainsi que l’étude de Joël Loehr, « Mai 68 : la pharmacie de Malraux », dans Henri Godard et Jean-Louis Jeannelle (dir.) Modernité du « Miroir des limbes » : un autre Malraux, Paris, Garnier, coll. « Recherches sur André Malraux », 2011, p. 133-135.
28 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 606.
29 Jean-François Lyotard, Chambre sourde : l’antiesthétique de Malraux, Paris, Galilée, 1998.
30 « Ce cortège s’enfonce beaucoup plus profondément dans le passé, y rejoint celui qui vint saluer le cercueil de Victor Hugo. Le poète avait dit non vingt ans à l’Empire, la défaite, à la répression. » (André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 689).
31 Ibid., p. 724.
32 Ibid., p. 725 et 727.
33 Ibid., p. 549.
34 Ibid., p. 570.
35 Ibid., p. 546.
36 Ibid., p. 553.
37 Ibid., p. 548.
38 Ibid., p. 558.
39 Voir ibid., p. 847 – sur ce point, voir Jean-Louis Jeannelle, « De l’autre côté du Miroir des limbes », Revue d’histoire littéraire de la France, no 4, juillet-août 2002, p. 617-632.
40 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 549.
41 Ibid., p. 551.
42 Ibid., p. 582.
43 Dossier « Hôtes de passages “Max Torrès” », Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, f° 235 ; reproduit dans Jean-Louis Jeannelle, Malraux, mémoire et métamorphose, Paris, Gallimard, 2006, p. 398.
44 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 585.
45 Ibid., p. 599 – dans les premières éditions des Chênes qu’on abat…, Malraux avait écrit : « autour des événements de Mai ».
46 Ibid., p. 646.
47 « – Rome est peut-être intelligible, en effet (enfin, jusqu’à Tibère…). La révolution d’Octobre aussi. La culpabilité des accusés de Moscou, c’est déjà plus compliqué. Et l’affirmation que les C.R.S., qui n’ont tué personne, étaient des assassins. Qu’il fallait défiler, en Mai, avec de grandes banderoles “Vengeons nos morts !”, alors qu’il n’y avait pas de morts. Que la Guépéou, et dans un autre domaine, Mao Tsé-toung, représentaient la liberté. […] Je voudrais comprendre les sorcières de mon époque./ – Écrivez l’histoire des chimères : c’est un bon sujet. » (Ibid., p. 642).
48 Ibid., p. 657 et 659.
49 Ces entretiens sont disponibles aujourd’hui : Malraux face aux jeunes : Mai 68, avant, après – entretiens inédits, éd. Nicolas Mouton, Paris, Gallimard, 2016.
50 Ces entretiens sont disponibles aujourd’hui : Malraux face aux jeunes : Mai 68, avant, après – entretiens inédits, éd. Nicolas Mouton, Paris, Gallimard, 2016.
51 Voir ibid., p. 26 et p. 28.
52 Ce qui n’était dans les faits pas le cas, mais Malraux a privilégié l’idée de circumnavigation, symboliquement plus frappante.
53 Ibid., p. 26-27.
54 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 568 et p. 575.
55 Ibid. p. 342.
56 Ibid., p. 576.
57 André Malraux, L’Homme précaire et la littérature, Essais (Œuvres complètes, VI), op. cit., p. 925.
58 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 558.
59 Sur la pornographie, voir les notes de L’Homme précaire et la littérature, où l’essayiste écrit qu’il ne s’agit « pas de “déplorer ce relâchement”, mais d’analyser le symptôme » : « Il ne s’agit pas de supposer que l’absence des valeurs rend vraisemblablement impossible toute norme, donc toute morale ; mais de constater que le refus ou l’absence de normes symptomatise la précarité des valeurs. » (L’Homme précaire et la littérature, Essais (Œuvres complètes, VI), op. cit., p. 967-968).
60 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 628. Sur le « mélange du nihilisme et de la fête » qu’analyse Max Torrès, voir p. 565, p. 571 et p. 573 (« Tout nihilisme appelle des états psychiques. L’atmosphère insurrectionnelle en fournit encore plus que la sexualité. Ils disent : faire la révolution, comme les gandins disaient : faire la noce. […] On appelle contestataire un protestataire qui se regarde protester. Mais ces acteurs-ci se trompent de République. »)
61 Ibid., p. 574.
62 Ibid., p. 619. La question du bonheur, ou plutôt de l’illusion du bonheur, est un fil rouge du Miroir des limbes.
63 Sur ces notes, je renvoie à Jean-Louis Jeannelle, Malraux, mémoire et métamorphose, op. cit., p. 389-419.
64 André Malraux, Le Miroir des limbes, op. cit., p. 569.
65 Ibid., p. 898 ; voir une version légèrement différente dans Malraux, mémoire et métamorphose, op. cit., p. 401.
Auteur
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Jean-Louis Jeannelle
Sorbonne Université (SELF)
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