« Ailleurs et Demain », « Ici et Maintenant » : Mai 68 et validation culturelle de la science-fiction en France
p. 111-122
Texte intégral
1« Ailleurs et demain », « ici et maintenant » : la confrontation de ces deux formules pourrait suffire à évoquer l’histoire des relations entre Mai 68 et littérature de science-fiction. Ou plus exactement, la quasi-absence de relations entre ces deux aspects de la culture française.
2« Ailleurs et demain », c’est le titre de la collection lancée en 1969 par Gérard Klein, auteur et critique essentiel dans le champ de la science-fiction française, chez Robert Laffont1. Collection de référence, dès son lancement et jusqu’à notre époque, « Ailleurs et Demain » inscrit dans son titre une ambition qui fait de la science-fiction un décrochage par rapport au réel. Cela ne l’a pas empêchée d’accueillir des récits d’anticipation presque immédiate, parfois une certaine critique sociale, et de manière générale des romans invitant à interroger les rapports entre individus, sociétés et technologie2. Néanmoins, l’écart est net, entre les aspirations à une action immédiate, à une réalisation de l’utopie revendiquée lors de Mai 1968, et le programme affiché par cette collection qui rompt pourtant avec plusieurs années de désert éditorial pour la science-fiction, et lance un grand mouvement de renouveau des publications : la science-fiction reste dans un espace qui n’est pas celui de l’action politique, mais celui de la spéculation fictionnelle3.
3C’est presque dix ans plus tard que lui répond « Ici et maintenant », collection à la diffusion et à la durée de vie limitées, dirigée chez Kesselring par Bernard Blanc entre 1977 et 1980. Cette collection se situe dans ce bref moment qu’on a appelé la Nouvelle Science-Fiction Politique Française (NSFPF, 1975-1980), et qui fait dire à Jean-Guillaume Lanuque, auteur d’un article sur « Mai 68 et la science-fiction française » : « le mai 68 [de la science-fiction] est plutôt à dater de 1975 »4. Elle concentre un grand nombre de caractéristiques issues d’un esprit 68 et radicalisées pendant la décennie 1970 : la rébellion contre toute autorité, en particulier une détestation de la police et des hommes politiques, le refus de l’aliénation, la défense de l’environnement. Pour autant, le titre de cette collection est une réaction directe, qui se veut facétieuse, à l’Ailleurs et Demain qui domine symboliquement le champ de la science-fiction, pour affirmer une sorte de « Retour à la Terre5 », et à des préoccupations plus urgentes que le fantasme du lendemain. Ce n’est donc pas tant la référence à mai 68 qui anime l’action et l’écriture de ce mouvement politisé, qu’un positionnement interne, propre au domaine de la science-fiction.
4Il ne s’agit donc pas ici d’évoquer l’appropriation d’une imagerie soixante-huitarde par la science-fiction française. Cette voie a été explorée par Jean-Guillaume Lanuque de manière systématique, et son article identifie dans les thèmes développés à partir de 1975 un héritage de Mai 68, qui est à la fois déploiement retardé et reconfiguration dans une forme d’anticipation à court terme. Il répertorie des récits représentant différentes formes d’aliénation (consumérisme, sport, société du spectacle) poussées à l’extrême, faisant la critique d’un capitalisme prédateur et promouvant au contraire une écologie passionnée, selon une polarisation politique opposant radicalement une liberté essentielle, perdue ou ravie au héros individuel, à des totalitarismes de toute sorte6. Notre enquête se portera en amont de ce « Mai 68 de la science-fiction française » qui ne s’établit en définitive qu’a posteriori, comme le distillat de représentations et de questionnements ayant longuement infusé dans la société française7. Qu’il y ait eu un impact de certaines idées et aspirations sur les thématiques de la science-fiction, c’est propre au fonctionnement de ce genre, qui se saisit d’aspects de l’esprit du temps pour les convertir en autre chose, pour parler du présent sous des formes nouvelles, et parfois dérangeantes.
5Le constat inverse est plus surprenant : qu’il ait apparemment fallu de si longues années pour qu’un mouvement d’ampleur manifeste l’importance des événements de Mai 68 dans la science-fiction française. Mai 1968 reste dans les esprits comme un moment de revendication utopique, que ce soit en bonne ou en mauvaise part. « Soyez réaliste, demandez l’impossible » : quelle belle définition, en somme, pour la science-fiction ! Et pourtant, dans toutes ces revendications, la référence à la science-fiction a été absente. Pour mesurer ce que cela signifie, il suffit de voir avec quelle facilité, cinquante ans plus tard, des images et idées de science-fiction interviennent dans le discours dès lors qu’il s’agit de critiquer une tentation totalitaire ou de manifester des aspirations libératrices. Une manière simple d’expliquer cet écart serait de constater que la culture a changé, pendant ces cinquante ans, sans oublier que de nombreuses œuvres de référence pour penser ces questions sont apparues justement au cours de cet intervalle. Pourtant, ce n’est pas qu’une question de légitimité ou de qualité : en 68, même des œuvres majeures, et plutôt reconnues, comme celles d’Huxley ou d’Orwell, ne font pas partie du paysage. Quant à l’utopie revendiquée, elle n’a rien à voir avec les utopies littéraires : c’est un autre nom pour la révolution sociale et politique.
6En partant de qui paraît n’être qu’une absence – pourquoi la science-fiction n’a pas eu partie liée avec Mai 68 – nous allons examiner ici les premières étapes, non d’une légitimation, mais d’une forme de validation culturelle de la science-fiction, qui est à cet égard un exemple particulièrement significatif d’un effet mai 68, dont nous profitons encore aujourd’hui : le déverrouillage des possibles culturels, qu’apercevait déjà Pascal Ory dans son Entre-deux-Mai8.
Le non-événement de Mai 68 dans la science-fiction française
7Un constat, très humble, pourrait clore immédiatement la réflexion sur « Mai 68 et science-fiction » : lorsque arrive Mai 68, la littérature de science-fiction est devenue à peu près insignifiante en France. Non seulement elle occupe une niche éditoriale qui n’intéresse que quelques milliers d’amateurs, mais ses collections et ses auteurs sont numériquement au plus bas. La génération d’écrivains français révélés pendant les années 1950, Francis Carsac, Stefan Wul, André Ruellan, Philippe Curval, Nathalie Henneberg, ont peu ou prou cessé d’écrire, tout comme Gérard Klein, qui parle même de « crise de la science-fiction française » dans une tribune de 19679. Depuis déjà cinq ans, il ne reste plus qu’une seule collection à publier des écrivains étrangers, « Présence du Futur », mais son directeur, Robert Kanters, affiche son mépris pour la science-fiction en 1967, et il ne cherche nullement à renouveler son catalogue10. Même la revue Fiction, longtemps point de repère des amateurs, mais contrainte par son contrat avec un partenaire américain, peine à publier des nouvelles représentatives du courant alors en pointe au Royaume-Uni, la New Wave, dont les recherches formelles renouvellent l’écriture de la science-fiction et dont les thématiques ont une tonalité plus contestataire.
8En mai 1968, cette littérature est non seulement marginale, surtout diffusée dans les gares sous forme de courts volumes de la collection « Anticipation », mais elle a presque cessé d’exister en tant que genre. Rien d’étonnant à ce que, dans les pages que consacrent Hervé Hamon et Patrick Rotman à la « Génération » qui a fait 68, la science-fiction ne vienne pas s’ajouter aux références du quartier latin, western, péplum et nouvelle vague11. Ni le cinéma, où la science-fiction est identifiée essentiellement à des séries B parfois respectables, ni la bande dessinée, alors destinée à des publics enfantins et développant surtout des récits d’aventure colorés, ne sont en mesure de compenser cette absence de reconnaissance. Ni l’Alphaville de Godard (1965), ni le Barbarella de Forest (publié en 1962-64, et dont l’adaptation cinématographique par Roger Vadim sort en octobre 1968) n’y changent rien, pas plus que la grande exposition donnée en 1967 aux Arts Décoratifs, montrant une large gamme d’objets de science-fiction, jouets, affiches et œuvres d’art. Dans le catalogue de cette exposition, Gérard Klein revendique même pour la science-fiction le statut de « subculture », cultivant sa créativité dans un espace dominé en surface, mais libre dans ses souterrains, à l’instar du jazz12. Production populaire, de second rang, ou littérature destinée à un cercle restreint d’initiés, la science-fiction ne contribue guère alors au socle culturel français.
9Outre cette faiblesse conjoncturelle dans le champ culturel, il est permis de se demander si la science-fiction ne se trouve pas alors, de plus, structurellement en décalage, sinon en opposition, avec les aspirations des manifestants de Mai 68. Interrogeant en 2015 Daniel Cohn-Bendit, la journaliste Raphaëlle Bacqué retrouve à la perfection dans l’une de ses questions l’image qu’il était possible de se faire alors de la science-fiction : « Vous n’aviez pas de vision d’un futur ultramoderne, avec voitures qui volent et robots ? », ce à quoi l’ancien leader étudiant répond : « Je n’ai jamais été amateur de science-fiction. Le monde futur collait pour moi à la réalité »13. Difficile de mieux exprimer l’opposition susceptible de se jouer entre un « ailleurs et demain » renvoyé à un technicisme escapiste, fait de gadgets quelque peu puérils, et un « ici et maintenant » où se réalise concrètement l’avenir. Cette vision de la science-fiction est bien sûr limitée, mais les lecteurs français ignorent alors presque tout des changements amorcés aux États-Unis et au Royaume-Uni, aussi bien la New Wave qu’un roman comme En terre étrangère d’Heinlein, devenu un best-seller de la contre-culture (1961, trad. fra. 1970). Même ainsi, un potentiel existait déjà, d’une convergence entre un imaginaire de science-fiction et une pensée de mai 68. Un indice en serait la trajectoire d’un Edgar Morin, préoccupé, lors de l’écriture de « La commune étudiante » en 68, avant tout de « l’utopie concrète »14, mais capable de mobiliser vingt ans plus tard dans Penser l’Europe une référence à Fondation, d’Isaac Asimov15, en ayant, entretemps, répondu lors d’une enquête des frères Bogdanoff en 1979 que la science-fiction « est un phénomène culturel qui fait partie de [son] champ d’études », auquel il n’a pas eu le temps de se « consacrer avec toute l’attention nécessaire »16.
10En l’état, cette convergence n’a eu lieu d’aucune manière. Si l’on compare le champ littéraire de la science-fiction à celui des avant-gardes littéraires, ou à celui, également dominé, de la bande dessinée, Mai 68 est un non-événement absolu. Rien qui ressemble aux tentatives du Comité d’Action Étudiants-Écrivains, ou encore aux positionnements des situationnistes se coulant dans le mouvement contestataire, jusqu’à en colorer certaines actions ou certaines pensées. Les écrivains de science-fiction alors actifs n’ont nullement cherché à proposer des pistes pour penser l’utopie concrète ; il ne s’en est même pas vraiment trouvé pour participer directement aux événements, soit par éloignement géographique, soit par décalage générationnel, sans parler de la distance idéologique séparant certains écrivains du Fleuve Noir Anticipation de la pensée 6817. Le sous-champ littéraire de la science-fiction française ne s’est pas projeté dans les événements contemporains.
11Il n’a pas non plus été directement affecté en retour par ces événements. Dans le milieu français de la bande dessinée, Mai 68 occasionne la cristallisation de revendications : la revue Pilote fait l’objet d’une grève symbolique des auteurs et des dessinateurs face à un Goscinny identifié à un « patron » ; de cette confrontation cathartique est issue d’abord une rénovation en profondeur de l’esprit et de la forme du journal, puis quelques années plus tard la fondation de trois revues essentielles pour le développement d’une bande dessinée « adulte », L’Écho des Savanes en 1972, Métal Hurlant et Fluide Glacial en 197518. Pour la science-fiction d’alors, nul lieu ne regroupe des acteurs importants susceptibles d’une telle confrontation. La revue Fiction, qui pourrait être un espace symbolique du même ordre que Pilote, est alors réduite à une équipe rédactionnelle limitée, ne travaillant pas dans des bureaux communs et n’ayant que de rares réunions. Il faut néanmoins préciser que, même s’il n’y a pas eu de crise directement liée à Mai 68, cette période coïncide quand même avec des remises en cause individuelles, qui amènent à une reconfiguration de l’équipe rédactionnelle entre 1969 et 1970, avec le départ temporaire du rédacteur en chef historique, Alain Dorémieux.
12Comment, donc, penser le rapport entre Mai 1968 et science-fiction en France ? Prendre la mesure du décalage entre l’espace de la revendication de 68 et la subculture de la science-fiction permet d’écarter toute tentation de proposer un lien de causalité directe entre les aspirations utopiques des manifestants et la remarquable floraison éditoriale de la science-fiction française pendant la décennie 1970 : il y a coïncidence, plus que convergence délibérée, entre deux courants qui s’affirment alors. J’ai défendu ailleurs l’idée selon laquelle primait dans son évolution une intertextualité propre à la science-fiction, issue de la pression interne des traitements de ses thématiques, qui réorganise le fonds commun de ses images et idées au fil d’un dialogue avec l’air du temps en fait très sélectif19. L’hypothèse d’un lien fort entre mai 68 et écriture de science-fiction conduit, comme chez Jean-Guillaume Lanuque, à identifier la cristallisation de Mai 68 essentiellement dans la Nouvelle Science-Fiction Politique Française, d’une manière là encore restrictive. Or, ce courant, quoique prétendant se connecter à une prise de conscience sociétale et transversale, se construit en fait dans un rapport de contestation interne qui est déjà une forme de connivence. C’est un discours de radicalisation destiné à ceux des fans qui souhaitent voir la science-fiction aller plus loin dans sa critique de la société : il faut y voir le sens du manifeste de Bernard Blanc, Pourquoi j’ai tué Jules Verne, qui tâche de revendiquer une pratique plus engagée et politique de l’écriture de science-fiction20.
13« Aller plus loin » : c’est dire, au fond, que, dès avant 1975, quelque chose s’est déjà révélé, un phénomène plus diffus qu’une simple exploitation thématique, un processus dont les étapes et les mécanismes sont difficiles à cerner. C’est de ce phénomène que je souhaiterais prendre quelque peu la mesure : comment, à la suite de Mai 68, s’est établi un environnement conceptuel propice à l’épanouissement de cette littérature ; comment, dans le cadre de la « réussite culturelle »21 de 68, la science-fiction est véritablement entrée dans la culture commune française.
L’effet 68 dans la reconnaissance de la science-fiction en France
14La validation culturelle de la science-fiction n’est pas due à un changement radical de regard, qui l’aurait réhabilitée d’emblée dans son ensemble. Dans un article de 1977 paru dans un dossier spécial de la revue Europe, Gérard Klein analyse de quelle manière, au sein de la culture dominante, les œuvres de science-fiction restent réparties entre œuvres mineures, populaires, censées ancrer la science-fiction dans la médiocrité, et œuvres de valeur, qui sont arrachées à leur genre d’origine pour les associer à la haute littérature22. Pour autant, Jacques Goimard, autre critique et éditeur insigne, signale dans le même dossier qu’une familiarité avec la science-fiction s’est installée dans toutes les strates de la société française, et que ne peut plus se donner cours avec la même facilité le jugement lapidaire la renvoyant à des rêveries puériles23.
15Pour expliquer ce mouvement de reconnaissance, il ne suffirait pas non plus de revendiquer une hausse conjoncturelle de la qualité, qui aurait suffi à faire entrer la science-fiction dans le champ de perception d’un lectorat plus large24. Pour que joue cet effet de seuil, il fallait, non seulement que des œuvres pertinentes soient publiées, mais encore, et surtout, que le regard porté sur elles soit déjà modifié. L’ombre portée de Mai 68 pourrait bien avoir contribué à, voire permis, la conjonction cruciale entre ces deux aspects, essor de l’édition spécialisée, d’une part, changement de point de vue sur la science-fiction, d’autre part25.
16Ainsi, examinons le cas d’une œuvre publiée hors collection spécialisée, à l’automne 1968, La Nuit des temps (Presses de la Cité). La conception de ce roman de Barjavel ne doit à peu près rien à Mai 68. On y retrouve l’essentiel des thématiques chères à l’auteur, le scepticisme envers le progrès technique, la dénonciation des excès d’une science exploitée à des fins guerrières, la certitude que la civilisation la plus raffinée aboutit à son exact inverse. Néanmoins, la critique des risques d’apocalypse nucléaire à travers la fable d’un monde perdu à cause de ses armes de destruction massive est essentiellement éclipsée dans la réception de l’époque par l’éloge de l’amour qui lui fait pendant, et par l’imagerie d’une revendication d’avenir par la jeunesse à laquelle le récit aboutit : Barjavel écrit « des aventures qui font rêver la jeunesse », souligne la revue Elle, « on nous parle de nous, de nos rêves, de nos contradictions », lit-on dans le Magazine littéraire. Dans La Quinzaine littéraire, le critique conclut par une déploration : « Finis les temps où l'imagination d'un Edgar Poe, d'un Henri Michaux, d'un Borges pouvait monopoliser le domaine du délire : Science-Fiction, jeune contestatrice maoïste des Lettres les talonne »26. Effet de lecture, qui confine au malentendu dans cette personnification, mais indice malgré tout d’un changement de regard : il y a dans l’ouverture conjecturale de la science-fiction quelque chose qui convient bien à l’esprit du temps ; les libraires qui attribuent leur prix à La Nuit des temps fin 1968 ne font qu’enregistrer cette évolution.
17Les éditeurs y sont sensibles également, et le champ littéraire spécialisé se reconfigure en un peu plus d’un an. Autre succès de librairie, 2001, L’Odyssée de l’espace sort sous la signature d’Arthur C. Clarke en parallèle du film de Stanley Kubrick en septembre 1968. Le film lui-même pourrait paraître sans grand rapport avec l’utopie concrète d’un Cohn-Bendit et de ses camarades : apogée d’un paradigme d’exploration spatiale dominant l’imaginaire de la science-fiction depuis les années 1940, il n’en ouvre pas moins de grandes interrogations sur la nature du progrès et sur le devenir de l’humanité, sans parler de ses séquences psychédéliques très appréciées par les amateurs de contre-culture. Symptôme ou facteur d’un intérêt culturel pour la science-fiction, le succès du film, mais aussi par contre-coup celui du livre de Clarke, contribuent à convaincre son éditeur, Robert Laffont, du potentiel de cette littérature dans le contexte de la fin des années 1960. La rencontre entre Robert Laffont et Gérard Klein débouche ensuite rapidement sur le lancement de la collection « Ailleurs et Demain » en 1969. Laffont n’est pas le seul à s’être aperçu du nouveau potentiel de la science-fiction : des collections spécifiques sont lancées dès 1970 chez Marabout, et surtout J’ai Lu, pour une très dynamique diffusion au format poche sous la direction de Jacques Sadoul. Quant à Robert Kanters, il s’emploie à relancer « Présence du Futur » en diversifiant son catalogue, où il se met à accueillir des écrivains français, en particulier Jean-Pierre Andrevon, dont les débuts sont significatifs de la manière dont la littérature de science-fiction est alors à même de saisir l’air du temps.
18Dans Les Hommes-Machines contre Gandahar (Denoël, « Présence du Futur », 1969), Jean-Pierre Andrevon dépeint la lutte entre une société hédoniste et bucolique, ayant atteint un point d’équilibre avec son environnement, et des envahisseurs représentant une conception du progrès agressive et dépourvue d’âme. Ces « hommes-machines », coquilles métalliques sans individualité, sont envoyés depuis l’avenir par une créature millénaire, mais devenue sénile, qui souhaite conquérir le monde de sa jeunesse, pour en vampiriser les forces vives. Ce qui pourrait n’être perçu que comme une fable fantaisiste fait pourtant jouer des représentations alors cruciales dans le sillage de Mai 68 : la littéralisation du conflit des générations par le biais du voyage temporel, l’opposition radicale entre deux modes de vies et deux manières d’être au monde, la manifestation d’une foi dans la possibilité de vivre dans une relation technique, mais apaisée, avec la nature. Andrevon n’est pas un « ancien » de 68. Il n’est pas question dans son roman d’instrumentaliser la science-fiction pour en faire le vecteur d’une idéologie, même pas d’une conscience écologique pourtant importante pour l’auteur. À l’œuvre ici, la faculté de la science-fiction à faire faire à son lecteur un pas de côté, pour jeter un nouveau regard sur la réalité.
19En dehors même de toute thématique particulière, ce qui permet une meilleure réception de la science-fiction, c’est donc la sensibilité de ses nouveaux lecteurs envers le rapport ontologique spéculatif qui lui est propre, sensibilité qui dérive en grande partie des aspirations exprimées lors de Mai 68. « Un pas de côté », c’est la formule de Gébé pour l’An 01 (1970-1974), qui pose dans cette suspension du temps, dans cette mise à distance, l’instrument d’un regard critique sur l’Ici et Maintenant, et que les lecteurs apprennent à identifier sous l’apparence de l’Ailleurs et Demain, comme le souligne Yves Frémion dans le propos inaugural du premier volume d’Univers, lancé en 1975, précisant que « Ces Ailleurs et ces Demains que la SF contemporaine feint de nous proposer, ce sont bien entendu des Ici et des Maintenant, souvent peu déguisés »27.
20Dès lors, de 1970 à 1975 se déroule une histoire éditoriale qui voit à la fois le triomphe d’une science-fiction de grande qualité et la consolidation d’un paradigme dominant en phase avec les grandes préoccupations du moment. Un faisceau de plus en plus cohérent d’œuvres représentant des sociétés sans pitié, reflets inhospitaliers des réalités contemporaines, installe une science-fiction préoccupée de critique sociale et mettant en crise une certaine idée du progrès. Le point de départ en est assez éloigné de la pensée 1968 : est importée notamment une science-fiction de plus en plus tournée vers l’espace intérieur, l’« Inner Space » cher à la New Wave britannique, ou encore le goût des univers alternatifs d’un Philip K. Dick redécouvert avec la publication d’Ubik dans Ailleurs et Demain en 1970. Relue et réinterprétée par les écrivains français, cette fiction spéculative se charge d’interrogations sociales. Pour autant, jusqu’à la Nouvelle Science-Fiction Politique Française, il ne s’agit jamais d’une transposition de situations réelles ou de la formulation de thèses liées à la pensée 1968. André Ruellan avec Le Disque rayé (1970), Michel Jeury avec Le Temps incertain (1973), Philippe Curval avec L’Homme à rebours (1974), présentent l’échec et le danger d’un accaparement des possibles par des instances autoritaires ; tout en posant, à l’inverse, le recours à l’imagination et à la volonté individuelles comme les instruments d’une victoire contre l’oppression. Sans défendre à proprement parler une révolution sociale, les écrivains français de science-fiction de cette période prennent presque systématiquement comme cadre une société – voire une réalité – viciée, qu’il faut contester, renverser, réinventer.
21La conjonction entre les thématiques développées par la science-fiction de cette époque et le goût du public apparaît donc plutôt conceptuelle qu’esthétique : la fonction de mise en garde et de recul critique est depuis longtemps associée à la science-fiction ; ce qui est nouveau, c’est qu’un public plus large se soucie de ces avertissements et cherche dans ces textes des éléments d’interprétation du monde contemporain, voire des éléments de solution. Quand s’affichent le plus nettement les thématiques empruntées à Mai 68, avec la Nouvelle Science-Fiction Politique Française en 1975, il semble en fait que l’essentiel du processus de validation culturelle se soit déjà déroulé : les modalités revendicatives des auteurs d’Ici et Maintenant sont un approfondissement par rapport aux jalons posés par les écrivains d’Ailleurs et Demain.
22La manière dont Métal Hurlant s’installe cette même année 1975 dans le paysage de la bande dessinée est à cet égard très significative. Pour exister, prospérer et conquérir un lectorat, la revue lancée par Jean-Pierre Dionnet mise avant tout sur la science-fiction, à laquelle elle fait une large place dans ses chroniques et dans ses contenus, signés notamment par ceux qui vont devenir les figures majeures de la bande dessinée de cette époque, Druillet, Moebius, Bilal28. La science-fiction, pour la bande dessinée, est devenue un vecteur de reconnaissance, qui permet d’échapper symboliquement à la catégorie des publications pour l’enfance29 ; d’afficher un projet à la fois ludique et sérieux, ludique car jouant avec des représentations mises à distance, sérieux car construisant une relation nouvelle à une réalité satirisée, anamorphosée30. En 1975, le processus par lequel la science-fiction s’est imposée dans le champ culturel français est déjà achevé.
23La science-fiction aurait-elle connu le même essor éditorial et culturel en France sans les événements de Mai 68 ? Difficile de statuer sur ce scénario contrefactuel : la littérature de l’ailleurs et demain avait bien d’autres forces pour elle. Néanmoins, il apparaît que la poussée de revendication politique, sociale et culturelle de 1968, quoique sans lien direct avec la science-fiction, a déterminé de manière décisive sa première reconnaissance dans le grand public en inscrivant l’utopie et le « pas de côté » dans la gamme des réflexions dignes de respect. Il me semble que les pistes ouvertes ici sont susceptibles de concourir à une enquête sur les étapes de l’accession de la culture populaire à une forme de légitimité, ou plus exactement à la manière dont la notion de légitimité s’est peu à peu diluée dans l’extension de la culture au domaine populaire, ce dont nous mesurons toujours plus les effets à l’époque contemporaine.
24Toutefois, après avoir considéré ce que Mai 68 a fait à la science-fiction, je reviendrai pour finir à la question de ce que la science-fiction a fait de Mai 68. Pendant les années 1970, la science-fiction française s’est fait l’écho aussi bien des aspirations utopiques que des désillusions qu’elles ont entraînées, proposant au fil de la décennie des représentations toujours plus sombres et désespérées des dystopies où étaient enfermés des héros transformés en victimes cathartiques ; tandis que les critiques écologiques donnaient lieu à des représentations de planètes sinistrées et dévastées par les pires catastrophes ; tout cela aboutissant à l’orée des années 1980 à des récits où le seul exutoire, la seule réponse, devenait une ultra-violence de plus en plus stérile. L’héritage thématique de Mai 68 dans la science-fiction paraît avoir été broyé et réinterprété par les nécessités narratives et intertextuelles internes au genre. Dès lors, ce que cette littérature peut avoir apporté de conscience politique semble compensé par la fictionnalisation des enjeux et des acteurs de la revendication politique portée par Mai 68.
Notes de bas de page
1 Outre ses nouvelles et romans, Gérard Klein est l’auteur de plus d’une centaine de préfaces et d’essais critiques sur la science-fiction, rédigés des années 1950 à nos jours, et dont un grand nombre est disponible en ligne sur le site de l’association Quarante-deux : https://www.quarante-deux.org/les_Archives_stellaires/Gérard_Klein. Pour prendre la mesure de cet acteur essentiel de la science-fiction française, je renvoie à mon ouvrage sur La Science-fiction en France (Paris, PUPS, 2012) et à l’article « GK, SC, SF : Gérard Klein et Subjectivité Collective de la Science-Fiction », Les Subjectivités collectives, textes réunis par Ugo Bellagamba, Éric Picholle et Daniel Tron, Villefranche-sur-mer, Somnium, coll. Sciences & Fictions à Peyresq n° 3, 2012, p. 33-52. Il convient de ne pas confondre cet écrivain né en 1937 et l’acteur du même nom (né en 1942), qui est alors animateur de radio sur France Inter.
2 Citons, entre autres, les romans du cycle de « L’Europe après la pluie » de Philippe Curval (notamment Cette chère humanité, 1976), Tunnel (1974) d’André Ruellan, ou encore Tous à Zanzibar (Stand on Zanzibar, 1968, trad. fra. 1972) de John Brunner.
3 Revenant sur cette période dans la préface d’une anthologie de nouvelles françaises des années 1970, L’Hexagone halluciné (Paris, Le Livre de Poche, 1988), Gérard Klein critique l’idée d’un impact direct de Mai 68 sur la création des collections de science-fiction, malgré un mouvement plus général de coïncidence entre les aspirations du public et les ambitions de la science-fiction : « L’influence de mai 1968, assez vraisemblable du côté du public, l’est sans doute moins du côté des éditeurs et des créateurs de collection qui s’appuyaient sur une tradition plus ancienne. » (Gérard Klein, « Préface », L’Hexagone halluciné, dirigé par Ellen C. Herzfeld, Gérard Klein et Dominique Martel, Paris, Le Livre de Poche, 1988. Sur Quarante-deux : https://www.quarante-deux.org/archives/klein/prefaces/lpa7101.html [01/02/2019]). Il attribue même aux thématiques de mai 68, telles qu’incarnées par la collection « Ici et Maintenant », un rôle de repoussoir pour les lecteurs : « L’effet de Mai 1968 se fera sans doute le plus sentir à travers une sorte d’école lancée par Bernard Blanc et éditée par Rolf Kesselring dans la collection “Ici et Maintenant”, qui exprimera l’air du temps écologique et politique mais qui n'échappera malheureusement pas à la naïveté et – paradoxe – au conformisme des idées et de la forme. Elle conduira hélas la majeure partie du public à se détourner d'une SF française injustement confondue avec cette unique tendance, certes bruyante et active, mais tenue avec quelque apparence de raison pour sermonneuse et ennuyeuse. » (Ibid.)
4 Jean-Guillaume Lanuque, « Mai 68 et la science-fiction française : naissance d’une littérature révolutionnaire ? », Dissidences, « Mai 68, Monde de la culture et acteurs sociaux dans la contestation », avril 2008, p. 134.
5 L’expression, jouant d’un double sens pour poser des récits en rupture avec le cadre des aventures spatiales, est employée comme titre pour plusieurs recueils de nouvelles édités par Jean-Pierre Andrevon dans la collection Présence du Futur (1975, 1976, 1977).
6 Outre l’article de Jean-Guillaume Lanuque, on pourra se reporter aux pages de mon ouvrage consacrées à ce paradigme dominant des années 1970 en science-fiction (La Science-fiction en France, op. cit., p. 218-248).
7 Avant 1975, quelques nouvelles sont nettement identifiées comme de la science-fiction politique, mais elles se comptent sur les doigts d’une main : « Flinguez-moi tout ça » (novembre 1968), de Daniel Walther, « Le temps du grand sommeil » (septembre 1971), de Jean-Pierre Andrevon, « Fragment d’autobiographie en mai 1968 » (août 1974), de René Durand.
8 Pascal Ory, L’Entre-deux-Mai : Histoire culturelle de la France, Paris, Seuil, 1983.
9 Gérard Klein, « Pourquoi y a-t-il une crise de la Science-Fiction française ? », Fiction, n° 166, septembre 1967, p. 122-128. Consultable sur Quarante-deux [en ligne], http://www.quarante-deux.org/archives/klein/divers/crise.html (01/02/2019).
10 Voir la prise de position de la revue Fiction à cet égard : Alain Dorémieux, Jacques Goimard et Gérard Klein, « Réponse à Robert Kanters », Fiction, n° 165, août 1967, p. 143-146.
11 Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération. 1. Les années de rêve, Paris, Le Seuil, 2008, p. 180-182.
12 Gérard Klein, « La Science-Fiction est-elle une subculture ? », Quarante-Deux [en ligne], http://www.quarantedeux.org/archives/klein/divers/subculture.html (01/02/2019) ; Science-fiction, catalogue d’exposition, Paris, Musée des Arts décoratifs, 28 novembre 1967 - 26 février 1968, Musée des Arts décoratifs, 1967, p. 5-8.
13 Raphaëlle Bacqué, entretien avec Daniel Cohn-Bendit : « L’utopie est le rêve nécessaire et la réalité le défi permanent », Le Monde, [En ligne] : http://www.lemonde.fr/festival/article/2015/09/08/daniel-cohn-bendit-l-utopie-est-le-reve-necessaire-et-la-realite-le-defi-permanent_4749358_4415198.html.
14 Edgar Morin, « La commune étudiante » [1968], in Edgar Morin, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Mai 68 : La Brèche, suivi de Vingt ans après, Paris, Fayard, 2008, p. 27.
15 Edgar Morin, Penser L’Europe, Paris, Gallimard, 1987, p. 201.
16 Igor et Grichka Bogdanoff, L’Effet science-fiction, Paris, Robert Laffont, coll. « Ailleurs et Demain Essais », 1979, p. 46-47.
17 Concernant les oppositions idéologiques traversant le milieu de la science-fiction française (bien au-delà de la question de mai 68), voir Simon Bréan, La Science-fiction en France, (op. cit., p. 210-217). Jean-Pierre Andrevon évoque également avec malice les réactions courroucées parues au courrier des lecteurs de la revue Fiction à chaque fois qu’une nouvelle, traduite ou française, touche un sujet politique (Jean-Pierre Andrevon, « Années 70… années 68 ! », préface à Richard Comballot (dir.), Les Enfants du mirage. Les chefs-d’œuvre de la SF française, vol. 1 : 1970-1980, Paris, Éditions Naturellement, coll. « Fictions », 2001, p. 15).
18 Eric Aeschimann et Nicoby, La Révolution Pilote. 1968-1972 : les années Goscinny, quand la bande dessinée est devenue adulte !, Paris, Dargaud, 2015, p. 42-43, 65-67, 86-91.
19 C’est ce que je désigne sous le nom de « macro-texte » de la science-fiction : La Science-fiction en France (op. cit., p. 360-381).
20 Bernard Blanc se présente comme une figure de contestation dans le sous-champ de la littérature française de science-fiction, une posture largement exhibée dans Pourquoi j’ai tué Jules Verne (Paris, Stock, 1978). Cet ouvrage rassemble des prises de position iconoclastes, l’auteur prenant fait et cause pour une écologie politique radicale, et des témoignages et entretiens croisés avec des figures importantes de la science-fiction française, appelées à se prononcer sur le potentiel contestataire de la littérature qu’ils pratiquent.
21 Pascal Ory, L’Entre-deux-Mai, Histoire culturelle de la France. Mai 1968-Mai 1981, op. cit.
22 Gérard Klein, « Le Procès en dissolution de la Science-Fiction, intenté par les agents de la culture dominante », Europe, n° 580-581, août-septembre 1977, p. 145-155. Sur le site de Quarante-deux, URL : https://www.quarante-deux.org/archives/klein/divers/le_Proces_en_dissolution_de_la_Science-Fiction/.
23 Jacques Goimard, « Prologue dans le logos », Europe, n° 580-581, août-septembre 1977, p. 3-13.
24 Nombre d’ouvrages tenus encore pour des « classiques » de la science-fiction, signés Asimov, Heinlein, Clarke, Van Vogt, étaient déjà parus. Une première génération d’auteurs français s’était manifestée, dans des ouvrages réédités pendant les années 1970 et après : Francis Carsac, Gérard Klein, Stefan Wul, Philippe Curval…
25 Même si le parallèle est délicat, on pourrait avancer que la littérature de science-fiction s’est trouvée dans la situation inverse de celle du surréalisme, telle que la décrit Boris Gobille. Alors que le surréalisme s’est trouvé remis en cause par l’avènement de ce qu’il promouvait (« Leur conception de l’art révolutionnaire n’en est pas moins télescopée par l’événement. Que devient-elle en effet lorsque la prophétie n’est plus attendue, appelée, mais advenue, en cours ? », Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains : crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS éditions, 2018, p. 171), la science-fiction pourrait bien avoir été en partie validée du fait que, sans prédire particulièrement la contestation sociale de Mai 68, elle fournit alors des moyens de la penser et de la rejouer dans la fiction.
26 Cités dans le site Barjaweb : http://barjaweb.free.fr/SITE/ecrits/Ndt/nuit.php#crit_prof (01/02/2019). Jean-Didier Wolfromm, « La Nuit des temps », Le Magazine Littéraire, n° 26, février 1969. Tibor Tardos, « Le domaine du délire », La Quinzaine Littéraire, n° 64, janvier 1969.
27 Yves Frémion, « Par-delà les murs du sommaire », Univers 01, Paris, J’ai Lu, 1975, p. 6.
28 Voir les entretiens recueillis dans Métal Hurlant, la machine à rêver, 1975-1987, de Gilles Poussin et Christian Marmonnier (Paris, Denoël, 2005).
29 D’y échapper symboliquement : d’un point de vue légal, la loi sur les publications à destination de la jeunesse de 1949 permet justement de brider cette publication contre-culturelle.
30 En cela, Métal Hurlant prolonge aussi le continuum satirique commun à l’Écho des Savanes ou Charlie-Hebdo.
Auteur
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Simon Bréan
Sorbonne Université
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