Faire l’irrévolution
p. 43-52
Texte intégral
1Mai 68 est un événement nourri de romanesque. Les écrivains y ont pris une part importante, à travers notamment la création du Comité d’action écrivains-étudiants, puis de l’Union des écrivains1. La littérature a fourni aux acteurs de la révolte des mots et un horizon d’attente (épopée, poésie, imagination) où projeter leur action. Pourtant – va-t-on répétant – avant longtemps, Mai 68 n’a pas fait grand-chose au roman. Ni dans cet « entre-deux-Mai »2 où se précipitent les bouleversements culturels et sociaux redevables à la contestation, aux revendications et aux grèves du printemps 68, ni dans les décennies qui suivent et mènent jusqu’à la fin du XXe siècle, l’histoire littéraire ne parvient à signaler, parmi les romans, une œuvre marquante ayant Mai 68 pour objet d’écriture. Le grand roman de Mai n’a pas éclos dans le sillage du mouvement.
2Peut-être l’histoire littéraire a-t-elle ici lâché la proie pour l’ombre, négligeant au profit d’une chimère les livres réels qui se proposaient à son examen. Car il existe un roman de Mai 68, une production romanesque relative à l’événement et suffisamment proche de lui sur le plan chronologique pour en traduire les retombées et l’influence immédiate. Selon Patrick Combes dont l’ouvrage, La Littérature et le mouvement de Mai 683, reste une source précieuse, le temps fort de la publication se situe au début des années 70. 1970 et 1971 voient paraître plus d’une dizaine de titres. On citera Derrière la vitre, de Robert Merle, Les Deux printemps, de Raymond Jean, C’était cela notre amour, de Marie Susini, La Manière noire d’Hélène Parmelin, Fleur d’agonie de Christine de Rivoyre, Chien Blanc de Romain Gary, et pour finir, L’Irrévolution, de Pascal Lainé. Le temps nécessaire à la rédaction d’un roman et à sa publication explique le léger décalage entre l’événement et sa mise en fiction. Le roman de Mai n’est pas une chronique de Mai. Imputable à des contraintes de fabrication, cette distance aux faits tend à devenir un trait interne à la diégèse des récits. L’action de Derrière la vitre est située en mars 1968 sur le campus de l’université de Nanterre, avant les grandes manifestations parisiennes. Dans Chien Blanc, qui relève plus du récit autobiographique que du roman, Mai 68 n’est qu’un simple épisode dans une action qui se déroule ailleurs, aux États-Unis. En règle générale, la révolte étudiante, les grèves ouvrières fournissent au récit un fond de décor, des péripéties, une séquence. Le roman de Mai est un roman autour de Mai.
3Dans son ouvrage, Patrick Combes évoque par ailleurs un « roman type » de Mai 68. L’action principale n’y est pas située pendant mais un peu après les événements qui sont rappelés par des analepses. Ce roman type « met en scène un ou des intellectuels à l’heure du bilan personnel et/ou collectif »4. Il favorise l’expression du désarroi, de la désillusion, du traumatisme qui a suivi ce que beaucoup considèrent comme une révolution manquée, un rendez-vous avorté avec l’histoire, un échec. Mai n’a pas tenu ses promesses. Pour Combes, les lendemains qui déchantent, plus que les jours qui chantent, donnent une matière au roman. L’après-Mai, plus que Mai, est riche de potentialités romanesques. La période est conflictuelle, problématique, emplie d’une nostalgie qui alimente la réflexion. On peut penser, en effet, que le recul, la distance, la frustration permettent de dramatiser des expériences dont l’événement lui-même tendait à masquer les enjeux, les contradictions, les ambivalences, sous une logique binaire de l’adhésion ou du rejet.
4Les prix littéraires couronnent souvent des livres qui donnent l’impression d’avoir su capter l’air du temps. L’institution littéraire consacre ainsi sa propre capacité à repérer, refléter, influencer les questionnements contemporains. En 1971 le prix Médicis est attribué au roman de Pascal Lainé, L’Irrévolution. Publié chez Gallimard dans la collection « Le Chemin », ce livre correspond par de nombreux aspects au roman type décrit plus haut. On essaiera, en le résumant et en l’analysant, de comprendre ce que Mai 68 a fait au roman dans les années 70, et ce qu’il ne lui a pas fait.
5Jeune agrégé de philosophie, le narrateur de L’Irrévolution a pris part à la révolte étudiante. Il est nommé dans un lycée technique du nord de la France lors de la rentrée scolaire qui succède aux événements de Mai. L’action se déroule à Sottenville, toponyme imaginaire qui évoque, comme l’ont relevé plusieurs critiques de l’époque, le Bouville de La Nausée. Confronté à la vie de province, à ses collègues, à ses élèves, le narrateur éprouve d’ailleurs un sentiment d’étrangeté au monde, une nausée existentielle qu’il entreprend de surmonter en tirant parti de la situation : des « soixante-huitards » se sont « établis » en usine, lui va s’établir auprès de ces fils et filles de prolétaires auxquels il est chargé d’enseigner la philosophie. Dans les cinquante premières pages du roman, tandis que le héros s’installe à Sottenville, les souvenirs du printemps surviennent par intermittence. Images, échos, réminiscences, éclats et fragments de Mai sont formés à l’aide de quelques signifiants iconiques qui suffisent, malgré leur schématisme et leur laconisme, à reconstituer l’évènement. Parmi ces mots-images, on trouve des toponymes, tels que « boulevard Saint-Michel » et « rue Soufflot » (35), des noms communs désignant des réalités matérielles, sociales ou politiques comme la « rue », la « foule », les « boucliers », les « matraques » (35), les « casques de moto » (20), la « Faculté » (18). D’autres vocables et syntagmes, appartenant à un registre plus restreint, sont importés de la scène linguistique de Mai-Juin 68 : « assemblée générale » (18), « provocateurs », « flics » (19). Ils restituent les échanges verbaux, les mots qui circulent entre les protagonistes. Certaines expressions, mentionnées ou utilisées en passant, recouvrent un débat, une histoire, des polémiques interminables rebondissant d’acteur en acteur, de tribune en discours, d’éditorial en manifestation, de tract en graffiti. C’est le cas du mot « pègre ». « On nous appela la “pègre”, je m’en souviens » écrit simplement le narrateur de L’Irrévolution (35). Or, il fait allusion à un terme qui, à l’époque, a cristallisé les antagonismes. Utilisé par le ministre de l’Intérieur Christian Fouchet au lendemain de la deuxième « nuit des barricades » afin de condamner les émeutiers, repris par L’Humanité Dimanche dans la même intention, il suscite cent commentaires, élogieux ou indignés, mille réappropriations, sérieuses, comiques, approbatrices, ironiques, parodiques. Si Twitter avait existé, #pègre aurait été un mot-clé : « Moi, Michel Écochard architecte […] me considère avec tous les camarades architectes présents à la manifestation de l’UNEF comme rentrant dans la catégorie de “PÈGRE” définie par Monsieur Fouchet, Ministre de l’Intérieur »5. On pourrait faire la même analyse à propos de la phrase : « Mai ! Que c’est déjà loin, le joli mois de mai […] » (34). L’expression « le joli mois de mai » est un syntagme figé, remotivé au XXe siècle par la poésie (Apollinaire) et la chanson (Bourvil). En 1968, Jean-Denis Bonan, Nathalie Perrey et Renan Pollès la choisissent comme titre du film documentaire qu’ils consacrent aux manifestations du printemps en Europe.
6L’imagerie de Mai est encore présente en 1971 à l’esprit de tous. La radio, la presse écrite, la télévision, les paroles des acteurs, ont fourni un cadre de représentation à la réalité en rapportant, interprétant, commentant, sélectionnant les expériences vécues, les choses vues, lues et entendues. La liste des stéréotypes proposés par Lainé enclenche dans le monde du lecteur ce que Ricœur appelle un processus de « refiguration »6. La scène globale est ouverte. À cela s’ajoutent les extraits d’un corpus idéologique aisément identifiable. On a mentionné plus haut la question de l’établissement en usine, théorisé et mis en pratique dès 1967 par des étudiants maoïstes. Le thème est plus que jamais à l’ordre du jour en 1968. « Plusieurs de mes camarades ont alors parlé de s’embaucher dans les usines » note le narrateur à la page 49. Lui ne le fait pas, mais il effectue un transfert d’établissement. Le lycée technique, se dit-il est « un peu l’usine, ou son antichambre ; par le lycée, j’aurais accès à l’usine, à ceux que je voulais voir, à ceux que je voulais comme élèves » (50-51). Car le jeune philosophe, tout nauséeux qu’il soit, tout étranger qu’il se sente, est favorable à « la transgression des frontières sociales »7 qui caractérise l’utopie révolutionnaire des années 60. Il veut sortir de sa condition bourgeoise et fraterniser avec les ouvriers. Il veut aussi « faire cesser un peu cette grande humiliation de tous ceux qui travaillent et se taisent » (49), aider les prolétaires à accéder à la parole « vraie », « libre et spontanée », qui se fait entendre au-delà et par-delà les syndicats et les partis (49-50). On aura reconnu au passage les principales thématiques animant les débats d’une société en ébullition : la condition ouvrière, décrite en termes d’aliénation, est une injustice à réparer ; une valeur cruciale est accordée à la prise de parole, à l’expression directe ; la démocratie « à la base » est prônée au détriment de la démocratie représentative, laquelle est critiquée et contestée. Enfin, comme on pouvait s’y attendre, le roman de Lainé fait une large place à la révolution pédagogique réclamée par les mobilisations étudiantes et lycéennes, la plupart des syndicats enseignants et une large partie du corps professoral. Ils demandent la suppression de l’estrade, contestent l’importance du cours magistral, la distance entre enseignants et enseignés, « défendent […] un enseignement fondé sur l’apprentissage du jugement grâce à la discussion »8. Appliquant le programme, le héros de L’Irrévolution délaisse le ton magistral pour celui de la conversation familière (75-76) descend de son estrade, se promène entre les rangs (136), cherche à bouleverser la hiérarchie, à attiser chez ses élèves le refus de l’ordre scolaire : « Que faire pour qu’ils se révoltent contre moi ? » s’interroge-t-il (79). Il note aussi : « Or c’est cela l’important : obtenir qu’ils ne prennent pas de notes ; et pareillement qu’ils discutent, qu’ils me discutent » (78). On remarque ici les nouvelles constructions du verbe « discuter » typiques de la grammaire de Mai 68. Employé sans complément, il signale l’essentialisation de la valeur de la discussion ; avec le pronom personnel complément, c’est une incarnation, une privatisation des cibles de la protestation qui apparaît ; le pouvoir est contesté à travers l’individu qui l’incarne. La condamnation des inégalités scolaires est également relayée. Le narrateur décrit un système qui globalement exclut de la parole les enfants des classes populaires et qui, au lycée technique introduit des degrés d’exclusion. Au bas de l’échelle se trouvent les apprentis chaudronniers des sections I et F. « [R]elégués dans les ateliers […] », ils sont d’origine étrangère pour la plupart : « […] des Polonais, des Yougoslaves, des Portugais, des Espagnols, des Arabes, des nègres. » (58). Le narrateur ne leur fait pas cours, pour la bonne raison que la philosophie n’est pas à leur programme. Il s’occupe des sections G et B qui regroupent les enfants des ouvriers français se destinant au secteur tertiaire. Tous ont un rapport mutilé à la parole. Les I et les F ne parlent pas. Les G et les B parlent, mais « jamais comme nous, bourgeois, avec notre aplomb, avec notre “naturel” […] ». La critique de l’école bourgeoise a une longue tradition en France. En 1964, Bourdieu et Passeron montrent dans Les Héritiers comment l’institution scolaire privilégiant l’ethos de la bourgeoisie cultivée, faisant appel à « ces savoir-faire et ce savoir-vivre qui sont naturels à une classe »9, favorise la reproduction de l’élite et fabrique l’exclusion des classes populaires.
7Cependant, ce roman type est aussi un roman de l’échec, de la désillusion. On serait tenté de dire que l’ambivalence du jugement, le mélange de célébration et de dépréciation, constitue en soi le stéréotype idéologique indispensable à la fabrication du roman type. Le titre, L’Irrévolution, d’emblée impose l’idée du ratage. Accolée à un préfixe privatif, la révolution est ce qui n’a pas eu lieu. Le néologisme inventé par Lainé consonne en outre avec « irrésolution ». Pour le narrateur, c’est bien l’irrésolution des acteurs qui a entraîné l’inaccomplissement de l’histoire. La révolution a avorté parce qu’au fond les acteurs ne la désiraient pas, en tout cas pas jusqu’au bout, préférant le combat pour la cause à la victoire de la cause, la posture oppositionnelle aux positionnements postrévolutionnaires.
Nous avons fait l’irrévolution, non la révolution, parce que nul de ceux qui devaient la faire, la révolution, parce qu’aucun de nous n’espérait y trouver vraiment son assouvissement. Nous avions peut-être de quoi changer le monde ; mais nous, nous serions restés les mêmes, les mêmes assoiffés dans ce monde nouveau, avec la même angoisse de n’avoir pas fait assez. Alors nous n’avons rien fait. Et notre triomphe fut consommé quand nous sortîmes sur la place de la Sorbonne, hirsutes et débraillés, du grand « lupanar » gratuit, entre deux rangées de flics hilares, matraque au bord de la braguette. Ce fut notre triomphe, car rien ne pouvait, rien ne pourra résoudre notre contradiction, si ce n’est la force oppressive, seule capable, nous le savons bien au fond, de sauver notre identité de révolutionnaires, au prix de notre révolution. (143-144)
8Cette analyse méritait d’être citée quasi intégralement car s’y coagulent, autour des notions de ratage et d’inaboutissement, plusieurs éléments d’une interprétation dysphorique de l’événement. La dimension parodique et carnavalesque apparaît notamment, avec les allusions au rire, à la sexualité, au corps grotesque (« lupanar », « braguette », « débraillés », « hilares »). La carnavalisation de Mai 68 est une constante des récits publiés au début des années 70. Dans le roman de Robert Merle (Derrière la vitre), la révolte étudiante ressemble souvent à une comédie drapée dans les plis de l’épopée révolutionnaire. Les étudiants se bercent d’illusions et se paient de mots, ignorant tout, entre autres, du monde ouvrier au nom duquel ils prétendent agir10. Chez Gary, Mai 68 se résume à une répétition parodique de l’avant-guerre11, et à un concours de déguisements, opposant la « tenue de salopard » (barbe, blue-jeans, blouson, pas de cravate)12 à la « tenue de salonnard »13 (costume pied-de-poule, Homburg hat, parapluie et rosette de la légion d’honneur)14. En fait, pour peu qu’on essaie de le visualiser, l’habit bourgeois du salonnard respectable s’apparente à un accoutrement clownesque inspiré par des acteurs burlesques comme Charlot, les Marx Brothers, ou Laurel et Hardy. Par contagion rétrospective, la tenue du salopard séditieux est réduite à son tour à une simple parure, et Mai 68 à une piste de cirque où tournent des comédiens grimés. Le comble du retournement parodique est atteint par Robbe-Grillet avec Projet pour une révolution à New York, paru en 1970, la même année, donc, que Chien Blanc, et un an avant L’Irrévolution. Mai 68 n’y est même plus une histoire dont on peut rire. Sous les effets des prescriptions néoromanesques, telles que l’abolition de l’intrigue et la subversion des repères spatio-temporels, l’événement se résorbe sous un montage de signifiants chargés autant de l’indiquer que de le faire disparaître. Les trois Ben Saïd (Bensaïd est le nom d’un des leaders de la révolte étudiante), la publicité pour le détersif Johnson (Lyndon Johnson est le trente-sixième président des États-Unis, dont l’intervention militaire au Viêt-Nam nourrit la révolte de la jeunesse mondiale), le complot subversif, les scénarios sadomasochistes chers à l’univers de l’auteur, la couleur rouge tout cela compose un pêle-mêle, un méli-mélo où s’abîme le projet révolutionnaire évoqué par le titre.
9Les figures de cette nature affluent dans L’Irrévolution. Le jeune professeur adopte, au lycée, un style vestimentaire qu’il croit conforme aux codes de l’habillement ouvrier, sans cravate, avec un « pantalon qui fait la vis », un pull-over qui comporte à la fois un col roulé et des coudes feutrés (37-38, 44). Le début du récit thématise, par une allégorie, le topos du rendez-vous manqué avec la révolution. Arrivé en retard à la Faculté, le narrateur erre entre des groupes affairés à la recherche de « son » assemblée générale. Lorsqu’il aperçoit enfin ses camarades sortir d’une salle, il se cache « pour ne pas les rencontrer » (20). Après Mai, quand en fin de semaine il rentre à Paris pour retrouver son amie, il fréquente des soirées mondaines au cours desquelles artistes, universitaires et intellectuels tentent, un verre à la main, d’entretenir les braises de la contestation. Ils parlent d’« aller faire le coup de feu dans les rues », de « dresser des embuscades à la sortie de chez Hermès ou de chez Hédiard qui sont un peu les Lutetia de la nouvelle occupation » (106). Pour rappel, Hermès et Hédiard sont des magasins de luxe vendant des accessoires de mode et du foie gras, tandis que l’hôtel Lutetia fut le siège du contre-espionnage allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. La comparaison établit la parodie.
10La critique repose également sur un discours thématisant la chute de l’euphorie dans la dysphorie. Roman d’éducation, L’Irrévolution montre le renoncement à l’illusion et le dur apprentissage d’un jeune utopiste à qui le réel est soudain dévoilé. Le passage des fables lyriques aux réalités du terrain prend forme dans un double contraste qui oppose la province à Paris et les ouvriers aux intellectuels. Loin des barricades parisiennes, la province a vécu un mini-Mai, une parodie de la parodie, une révolution d’opérette. À Sottenville, le professeur de chaudronnerie a profité de la grève pour se construire, aux frais du lycée, une caravane flambant neuve avec laquelle il a visité l’Espagne pendant les vacances, « presque à l’œil » (26-27). Quant au proviseur, son combat contre le rectorat n’a pas été vain, il a obtenu des crédits, « ou du moins une partie », afin d’installer un distributeur de boissons dans son établissement (27). Pour le reste, élèves et enseignants ont suivi les événements à la télévision.
11Si le récit fait l’impasse sur les grèves ouvrières, s’il a effacé de son montage mémoriel les rencontres et fraternisations entre étudiants et ouvriers qui ont eu lieu au printemps, il chronique abondamment, en revanche, la découverte du vrai prolétariat et du fossé profond qui sépare celui-ci du monde intellectuel. Pour commencer, notre héros observe que le prolétariat lui-même est divisé. « Il y a plusieurs degrés dans la pauvreté ; il y a plusieurs rangs dans le prolétariat » (57). S’il ne fait qu’entrapercevoir les fils du prolétariat immigré cantonnés dans les ateliers et promis à l’usine, il fréquente en revanche dans les sections G et B les futurs cadres et techniciens de la nation. Confronté à cet ersatz de la classe ouvrière blanche et française, il en découvre le conservatisme et les aspirations à l’embourgeoisement. Les adolescents veulent devenir cadres, réussir leurs études, ont le goût de l’ordre, n’aiment pas la révolution, admirent les riches et n’éprouvent aucune sympathie pour les barricades de Mai. Quand leur professeur leur demande : « Pensez-vous que les étudiants appartiennent à la même classe que vous ? », ils répondent non (96). L’idéalisation des « petits prolétaires, présumés révolutionnaires » (94) rejoint le rang des illusions, des sornettes, des fantasmes, des « comptines apprises à la Faculté […] des riches » (94). Selon Herbert Marcuse, un des maîtres à penser des révoltes étudiantes en Europe, la classe ouvrière des pays « centraux » a perdu son potentiel subversif et son essence révolutionnaire en raison de son intégration. Le personnage de Lainé rencontre en fait, à travers ses élèves, cette classe ouvrière intégrée. Le lycée technique de Sottenville devient dès lors un ersatz du champ social et des stratégies politiques qui s’y déploient. Substituts des travailleurs immigrés employés dans la grande industrie, les apprentis chaudronniers correspondent à l’idéal-type du prolétariat fantasmé par l’extrême gauche. La classe ouvrière traditionnelle, représentée par les sections G et B, est un terrain d’action préempté par le parti communiste et la CGT, toujours prompts, pendant et après Mai 68, à dénoncer les chimères gauchistes. En se consacrant à la rédemption de ses « petits prolétaires » (dont il attend d’ailleurs sa propre rédemption)15 le narrateur dessine sa propre position politique, proche des partis de gauche et loin des extrêmes-gauches16. Peu après, Lainé adhère au Parti Socialiste et milite en faveur du programme commun.
12Car les ouvriers blancs, quand bien même ils seraient hostiles à la révolution, restent des dominés, pour reprendre le vocabulaire de la sociologie. Leur rendre la parole, les doter d’une parole constitue l’objectif du pédagogue réformiste. Il s’agit de rester fidèle, en somme, au prolétariat désidéalisé. Mais rien n’efface le malentendu social, rien ne lève la barrière de classe entre le professeur et ses élèves, qui n’apprécient ni l’anticonformisme vestimentaire ni les facéties pédagogiques de leur maître. À la fin cependant, la solution se fait jour. À l’instigation de l’enseignant, la petite classe ouvrière réalise un journal de lycée, s’empare de la parole écrite, s’exprime enfin librement, jusqu’à ce qu’un article injurieux n’amène le proviseur à interdire la publication. Or l’article a été rédigé par un étudiant extérieur au lycée, fils d’un industriel local. Les prolétaires se sont laissé déposséder de l’écriture par la bourgeoisie. Ou plutôt, ils ont rendu le pouvoir rédactionnel à son propriétaire légitime. Le professeur ne dit rien d’autre lorsqu’il admoneste l’élève responsable d’avoir introduit ce rédacteur extérieur : « Je lui ai dit que ses fréquentations étaient mauvaises, et qu’il ne devait pas sortir de son milieu ; qu’il devait savoir rester à sa place ; qu’il s’était fait rouler par plus malin que lui et que c’était bien fait pour lui » (178).
13Trahison ? Abandon en rase campagne du prolétariat ? Cet épisode conclusif, où le fils de bourgeois intime au fils d’ouvrier de retourner à sa place et de laisser la compétence écrite à ceux qui la maîtrisent, signale en tout cas un spectaculaire retour de l’inconscient de classe. « Écrivez partout ! » avait été un des slogans de Mai 68, qui avait vu fleurir banderoles, graffitis et inscriptions murales17. La révolution est bien finie.
14Par sa péroraison, L’Irrévolution pose la question que Mai 68 n’a pas voulu poser sinon sous la forme d’un optimisme de la volonté et de « rencontres improbables »18 : la classe ouvrière et la bourgeoisie intellectuelle peuvent-elles, en dehors d’une démarche contractuelle, avoir les mêmes intérêts ? L’illusion, si c’en est une, éclate lorsque la question du partage de l’écrit est posée. On remarquera, pour finir, que ce roman sur Mai s’écrit à l’écart des innovations formelles de l’après-guerre. Il adopte le procédé de la confession personnelle, dans une vague référence au roman existentialiste. L’avant-garde littéraire (le Nouveau roman, Tel Quel) continuait à discréditer le fait ou l’envie de raconter une histoire au moment où les acteurs vivaient la leur comme une épopée. Peut-être cette discordance explique-t-elle en partie que de Mai 68 la littérature ne livre ici (et parfois ailleurs) que des échos sans éclat.
Notes de bas de page
1 Voir Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires, Paris, CNRS, 2018.
2 Pascal Ory, L’entre-deux-Mai. Histoire culturelle de la France. Mai 1968-Mai 1981, Paris, Seuil, 1983.
3 Patrick Combes, La littérature et le mouvement de mai 68, Paris, Seghers, 1984.
4 Ibid., p. 159.
5 Texte cité par Ludivine Bantigny dans 1968, De grands soirs en petits matins, Paris, Seuil, 2018, p. 230.
6 Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Seuil, 1985.
7 Boris Gobille, « La vocation d’hétérodoxie », dans Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai-juin 68, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2008, p. 276.
8 Ludivine Bantigny, op. cit., p. 316.
9 Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964, p. 39.
10 Voir ici même l’article d’Anne Wattel, « Du Rêve est vrai à Derrière la vitre : Robert Merle et l’impossible roman de 68 ».
11 Voir ici même l’article de Maxime Decout, « Les vacances de Romain Gary dans le Paris de Mai 68 ». On pense bien sûr à la formule de Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, formule elle-même répétée et déformée à satiété, selon laquelle l’histoire se répète toujours deux fois, la première fois sous la forme de la tragédie, la seconde sous celle de la farce.
12 Romain Gary, Chien Blanc [1970], Gallimard, coll. « Folio », p. 192.
13 Ibid., p. 195.
14 Ibid., p. 193.
15 « Ils le leur donneraient, ce sens, que je sais maintenant ne devoir attendre que d’eux, pourvu seulement qu’ils sachent le dire » (p. 150).
16 Ce qui n’empêchera pas Claude Cabanes, dans L’Humanité Dimanche (8-14/12/1971) d’éreinter le livre.
17 Voir à ce sujet l’article de Michelle Zancarini-Fournel, « Solidarités dans le moment 68 entre universalisme et différences », dans Djemaa Maazouzi et Nelly Wolf (dir.), La France des solidarités (mai 1968-mai 1981), Revue des sciences humaines, n° 320, Lille, Presses universitaires du Septentrion, octobre-décembre 2015, p. 29-41.
18 Xavier Vigna, Michelle Zancarini-Fournel, « Les rencontres improbables dans “les années 68” », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2009/1 (n° 101), p. 163-164.
Auteur
-
Nelly Wolf
Université de Lille
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