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    Plan détaillé Texte intégral Un projet initial plus sociologique que littéraire Un projet percuté par l’événement De l’adhésion à la distance ironique : Nanterre, un tout petit monde Notes de bas de page Auteur

    Ce que Mai 68 a fait à la littérature

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    Table des matières

    Du Rêve est vrai à Derrière la vitre : Robert Merle et l’impossible roman de 68

    Anne Wattel

    p. 17-28

    Texte intégral Un projet initial plus sociologique que littéraire Un projet percuté par l’événement De l’adhésion à la distance ironique : Nanterre, un tout petit monde Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Lorsque Robert Merle traite des événements de Mai 68, dans Derrière la vitre1, il délaisse le roman romanesque qui lui valut pourtant le succès avec L’Île (1962), Un animal doué de raison (1967), et avec lequel il renoue en 1972, en publiant Malevil. Loin de la robinsonnade inspirée de la mutinerie du Bounty, loin de la politique-fiction, Merle s’attelle, dans Derrière la vitre, avec l’art d’un romancier, à une histoire du temps présent ; il adopte une démarche sociologique et tente d’objectiver un espace, un milieu qui est le sien : l’université de Nanterre où il enseigne en tant que professeur de littérature anglaise.

    2Le roman traite uniquement de la journée du 22 mars 1968. L’œuvre, se concentrant sur les prodromes, occulte totalement mai-juin 68. Notre objectif dans cet article sera de montrer que le mandarin – fût-il libéral –, le romancier de soixante-deux ans, s’est trouvé confronté à l’impossible roman de 68 et a finalement abouti, comme l’indique Étienne Lalou dans L’Express, à un roman ambigu dans sa conception, dans son exécution, dans sa conclusion2. Car ce roman palimpseste conserve les strates de trois étapes de l’écriture qui se sont percutées, entremêlées, et rend compte de l’évolution des sentiments de Merle vis-à-vis de la jeunesse, vis-à-vis de 68, avant Mai, pendant Mai et après Mai. Il s’en explique d’ailleurs dans sa préface, évoquant le malaise engendré par sa propre subjectivité, ses « sentiments mêlés quant aux événements [qu’il] décri[t] » (13), et la position d’ironie qu’il a adoptée, incapable qu’il était de fournir aux événements « une réponse claire ». Car quelque chose s’est joué entre l’universitaire, le romancier et l’homme de gauche, quelque chose de quasi schizophrénique et d’intenable qui, percutant Merle, a finalement abouti à une prise de distance et a transformé et le projet sociologique initial et le projet politique. Et cette transformation se lit dans l’évolution du titre de l’œuvre. Initialement, celle-ci s’intitule « Le rêve est vrai », mais c’est sous le titre « Derrière la vitre » qu’elle paraîtra.

    3Mai 68 a anéanti « Le rêve est vrai » de Merle. La démarche initiale, sociologique et objective envisagée par l’auteur, s’est révélée une tâche impossible et, visiblement, le seul moyen pour lui de ne pas avorter totalement de Mai 68, a été d’opter pour une posture surplombante, une posture d’ironie au travers d’un roman du campus à l’anglaise, Derrière la vitre, qui met en scène un tout petit monde et signe l’échec de l’interprétation de l’événement.

    Un projet initial plus sociologique que littéraire

    4Le projet initial de Merle date de novembre 1967 : il s’agissait de décrire « la vie quotidienne des étudiants de Nanterre » (10). C’est une petite annonce, publiée en novembre 1967 par Robert Merle, qui est à l’origine du roman ; petite annonce adressée aux étudiants de Nanterre et les invitant à participer à une enquête, qui s’est poursuivie « par le moyen d’interviews d’une heure environ ». Dans les archives de l’auteur, on trouve trace d’ailleurs du questionnaire auquel il soumit des étudiants et qui, adoptant une méthode sociologique, ressemble à ces enquêtes d’opinion qui fleurissaient alors sur la jeunesse.

    5Répondant à une lettre de Marianne Milhaud – qui l’interroge sur l’étudiante française de 1968, sans doute pour le magazine Les Heures Claires, proche du PCF – Merle indique, dans un courrier daté du 28 mars 1968, quelques traits frappants de ces étudiants : « […] l’énorme influence de la famille chez des jeunes de 21 ans3 » et le fait qu’ils épousent en majorité « totalement et sans esprit critique toutes les opinions, croyances et préjugés de leur milieu familial », et qu’ils « se plaignent de la tutelle trop étroite que leurs parents font peser sur eux » ; le problème sexuel « nullement résolu chez la majorité des jeunes étudiantes qui ont dépassé 21 ans » (« [u]n grand nombre [d’étudiantes] sont angoissées et inhibées, dit-il, et se plaignent d’une sorte de paralysie, ou même de frigidité, ou de manque d’intérêt pour les garçons, qu’elles attribuent à l’influence inhibante du milieu familial ») ; « le bagage culturel » mince, « la curiosité intellectuelle, peu éveillée », chez des étudiantes de troisième année.

    6On voit ici les questions qui préoccupaient Merle dans son projet initial : le rapport à la sexualité, l’émancipation, la relation aux parents, tant d’éléments qui parsèment son œuvre finalisée au travers des personnages entrevus, de figures d’étudiantes émanant de milieux divers. Jacqueline Cavaillon, la suicidaire, est paralysée par sa terreur de ressembler à ses parents (94) et par son encombrante virginité ; Danièle Toronto, toute rétractée, lit son explication en ânonnant et prête à défaillir (95) ; Denise Fargeot, la fille d’ouvrier, « rencontre un garçon à midi et […] couche avec lui le soir » (155) ; France Dossel, dos bien droit, « les idées et les cheveux bien tirés en arrière du front » (259), enregistre les cours sur une mini cassette que la dactylo bilingue de son père retranscrira…

    7Le projet, écrit par un universitaire sur son université, a donc été conçu comme un véritable document sur Nanterre et cette portée documentaire n’a pas disparu de l’œuvre finale qui propose une véritable visite guidée du Nanterre de 68 dont on sillonne le moindre recoin, du bidonville aux pavillons des filles et garçons, en passant par les amphis, les ascenseurs et même le petit appartement de fonction du sixième étage de la tour…

    8En abordant le Nanterre de 1968, Merle voulait rendre compte d’aspirations nouvelles, peindre « le grand espoir de l’Université. […] le parangon du libéralisme, de la modernité, de l’anticonformisme »4. Dans un reportage télévisuel diffusé le 26 mars 1968 et qui est présenté comme « un document sur un phénomène étrange, le Nanterrisme »5, le professeur Robert Merle donne raison aux revendications étudiantes qui agitent le campus depuis une année et qui concernent les conditions d’hébergement et de visite au sein de la résidence : « La revendication principale, c’était le principe d’annuité. […] au bout de trois ans, on les [les étudiants] tolérait dans la résidence mais avec la petite menace suspendue, si vous n’êtes pas sage, on vous flanque dehors […]. Ils protestent contre ceci, à mon sens, ils ont raison ». Et Merle de lister ensuite les revendications auxquelles il adhère :

    […] qu’on doit obtenir des autorités que l’étudiant […] ait le droit de rester plus de trois ans à la résidence. Secundo, liberté absolue de réunion. Et tertio, que ça soit eux qui fassent l’animation culturelle et non pas qu’on la fasse pour eux […]. C’est-à-dire, ils repoussent le paternalisme, vous voyez, c’est ça.

    9Ces propos on les retrouve presque tels quels dans Derrière la vitre, tenus par Jaumet l’étudiant communiste qui indique que le plus important, c’est de « demander l’abrogation de la clause d’annuité ». « Il est inadmissible, dit-il, qu’un résident n’ait le droit de rester que trois ans à la cité. Il a tout juste le temps de faire une licence » ; il ajoute ensuite deux revendications clés : « Secundo, la liberté de réunion, y compris bien sûr, des réunions politiques. Et tertio, la liberté de l’animation culturelle » (190).

    10Le roman de Merle mêle donc étroitement réalité sociologique et dimension politique : il s’agissait bien de donner la parole aux étudiants, de peindre le rejet du paternalisme au travers d’une galerie d’étudiants aux pères et/ou mères encombrants. L’approche se voulait objective, mimant celle de l’enquête sociologique d’un scripteur qui se sentait habilité à écrire sur le réel dans lequel il baignait, un réel sur lequel il pensait avoir prise, qu’il pouvait donc œuvrer à faire connaître, un réel saisissable. Ce sont donc bien les mœurs de l’étudiant de 68 qu’il voulait croquer, dans de véritables « scènes de la vie étudiante ».

    Un projet percuté par l’événement

    11Voici ce que l’on peut lire dans une lettre du romancier écrite en septembre 1968 : « J’ai remis sur le chantier le roman que j’avais commencé sur Nanterre et qui se trouve bouleversé du fait de la révolution manquée de mai-juin. Il m’a fallu du courage pour tout reprendre à zéro6 ». « Projet bouleversé », dit Merle, « tout reprendre à zéro », or dans sa préface à Derrière la vitre il prendra soin d’indiquer : « Les événements de mai donnèrent un caractère nouveau à mon entreprise, sans la changer radicalement » (10). Il semble donc qu’il y ait un hiatus entre la parole officielle de la préface auctoriale et celle, intime, du Merle épistolaire…

    12Quelle fut l’attitude de Merle, du Merle enseignant, du Merle militant durant cette « révolution manquée », comme il la qualifie ? Le projet politique se confirme : le militant Merle s’implique durant les événements ; c’est un militant approbateur, qui vit mai-juin comme des mois d’espoir et qui s’adonne aux formes traditionnelles d’intervention de l’intellectuel : tribune, pétition, déclaration… Ainsi cosigne-t-il avec, entre autres, Colette Audry, Daniel Guérin, Michel Leiris, Clara Malraux, David Rousset et Jean-Pierre Vigier, une déclaration publiée le 7 mai 1968 dans Le Monde, déclaration dans laquelle les signataires indiquent « s’élever avec vigueur contre la violation du territoire universitaire, dont la Sorbonne a été pour la première fois le théâtre le 4 mai 1968 »7. Le 20 mai, il réaffirme, dans une déclaration du CNE, sa solidarité8 avec les étudiants9. Dans ses archives privées sur Nanterre on peut lire : « Oui, le dialogue est possible. Il est toujours possible. […] Il est temps, il est grand temps de libérer les étudiants emprisonnés, de lever les sanctions distribuées à la hâte, de mettre fin à cette politique odieuse, stupide et à courte vue, de père fouettard, de rouvrir les Universités et d’associer les étudiants à une réforme plus que jamais nécessaire »10. Dans une tribune du Monde, datée du 15 juin 1968 et intitulée « Ils contestent… », le même Merle, après avoir concédé que « pour beaucoup de [ses] collègues – et en particulier pour les moins politisés et les plus innocents – ce qui se passe à Nanterre est une expérience traumatique », que les étudiants rendent « enragé le mandarin le plus doux », il déclare : « Et pourtant, j’ose le dire, ces diables remplissent avec une sorte de fureur une fonction qui est celle par excellence et des jeunes et des intellectuels : ils contestent »11. Et l’article se clôt sur le mécanisme mis en branle et qui fait qu’« une poignée d’étudiants a réussi, au bout de quelques mois, à tenir en échec un gouvernement et à créer, en pleine capitale, une situation prérévolutionnaire ». Pas de fracture ici entre jeunes et intellectuels qu’il associe dans une même fonction : la contestation. Il se serait même impliqué en personne dans les assemblées générales organisées à Nanterre si l’on en croit Bernard Pottier, qui dirigeait alors le département d’espagnol, et qui déclare en 1988 : « Tel collègue angliciste qu’on ne voyait jamais dans les conseils s’est révélé être présent dans les amphis pour monter sur la table et haranguer les foules. D’où lui venait cet intérêt nouveau alors qu’il pouvait se consacrer à écrire un nouveau roman loin du tumulte ? »12. On le voit, et Merle le dit clairement, « Mai 68 sur le moment, [l]’a tout à fait passionné […] »13.

    13Dès lors, il envisage, comme on peut le lire dans sa correspondance, d’intituler son projet romanesque « Le rêve est vrai ». Il s’agit là d’un titre dans l’esprit de Mai, un titre slogan, un titre graffiti – cette phrase ornait les murs des facultés –, porteur d’idéalisme, de confiance en la jeunesse et s’ouvrant sur un avenir ; un titre qui disait que le scripteur adhérait d’une manière ou d’une autre aux slogans et projets étudiants de 68. Formellement, le projet romanesque évolue puisque Merle, s’attelant désormais au récit de la journée du 22 mars 1968, fusionne ce nouveau projet à l’initial, et tente d’entrelacer la quotidienneté de Nanterre et l’Histoire. Le roman prend alors la forme d’un docu-fiction avec personnages fictifs et réels entremêlés14, ordre chronologique rythmé par la mention de l’heure au début de certains chapitres (6 h du matin, 7 h, 8 h et demie…, 23 h 30). Et Merle fait l’histoire du temps présent, insérant dans sa fiction un matériau réel (tracts, slogans, discours rapportés…), insérant même, en italique, des extraits du manifeste des 142 (529, 530, 531), des sujets de débat proposés pour le vendredi 29 mars15.

    De l’adhésion à la distance ironique : Nanterre, un tout petit monde

    14Mais en mai 1970, un titre nouveau, « Derrière la vitre », apparaît dans sa correspondance. Ce titre modifié (fin 69 – début 70) qui dit désormais, en partie, l’obstacle, traduit très bien, selon Merle, « le thème central du roman, à savoir que les étudiants vivent sans contact avec le réel, protégés de lui par leurs études, leur irresponsabilité d’étudiants non travailleurs, et leur relative impunité (laquelle, d’ailleurs, est en train de disparaître) »16. Ce titre dit donc l’inadéquation des étudiants au réel, les privilèges de ceux qui sont séparés, par une vitre, des travailleurs et qui, dans leur monde « tiède et propre » (121) ne manipulent « que des matériaux ultra-légers, les idées, et à travers les idées, les hommes : fonction essentielle de la classe dominante, transmise pieusement de profs à élèves » (121-122). Le titre n’ouvre plus sur un horizon de tous les possibles ; il n’ouvre plus sur un possible révolutionnaire. Est-ce à dire que Merle, biffant le rêve, a pris la mesure de l’échec de 68, cette « révolution manquée » ?

    15« ASSEZ DE RÊVES » (441), écrit Ménestrel, l’étudiant apolitique de Derrière la vitre, en lettres majuscules, insérées dans le corps du texte. Ménestrel entend cesser de faire le héron, et cette allusion à la fable de La Fontaine est bien à lire comme une dénonciation des chimères, du danger des espoirs chimériques. C’est, nous semble-t-il, cet espoir chimérique que Merle enterre en modifiant le titre, en réorientant son œuvre, en prenant ses distances avec les étudiants.

    16La critique, à ce sujet, ne l’épargna pas : Lalou, dans L’Express, le présente comme « un gendarme établissant le constat de l’accident dont il a été la victime. Il est encore contusionné »17 ; Dumur, dans Le Nouvel Observateur, le qualifie de « prof d’autrefois » qui « prend sa revanche »18. Merle s’en défend :

    Au moment de la sortie de Derrière la vitre, des gens, peu favorables au livre, ont supposé et même écrit que j’avais été malheureux à Nanterre au moment de mai 68, que, pour cette raison, j’avais quitté l’Université et écrit un roman de ressentiment.

    Autant de mots, autant d’erreurs. Derrière la vitre n’est pas un roman vengeur. […]
    En fait mes rapports avec les étudiants ont toujours été excellents […]19.

    17Ses dénégations, pourtant, sont contredites par les faits et par sa correspondance. En janvier 1969, dans une lettre à Gallimard, Merle se dévoile :

    Pour la première fois dans ma vie d’écrivain, mon second métier m’apparaît comme incompatible avec la poursuite de mon œuvre. Nanterre, depuis mai, est nerveusement et physiquement épuisant, et il ne me laisse plus les forces nécessaires à la création. Je dois me libérer de ce cauchemar si je dois mener à bien la tâche que j’ai conçue20.

    18Il indique dans ce même courrier vouloir prendre un congé universitaire du 1er octobre 1969 au 1er octobre 1970. À la rentrée 68, enseigner à Nanterre est donc devenu « un cauchemar » qui, loin de nourrir l’écrivain, l’assèche. Il y a désormais incompatibilité entre le romancier et le professeur, l’homme de gauche et le mandarin : là se trouve sans doute une des explications de l’ambiguïté de l’œuvre, de sa lente métamorphose et de ses strates.

    19Qu’est-ce donc qui s’est passé et qui a remis en cause son adhésion ? Qu’est-ce donc qui a fait qu’il s’est senti « moins heureux »21 au sujet de 68, non pas sur le moment mais plus tard comme il le dit lui-même ?

    20Merle a été confronté au discrédit de l’autorité, de toute autorité, même la sienne. Il a vécu une véritable crise de légitimité car, comme le dit Epistémon, « la révolution de 68 est la mort des idoles »22. On dispose, dans les archives privées de Merle, d’un écrit de trois pages, un discours, une mise au point prononcée devant ses étudiants en amphithéâtre. Il y fait référence à un incident survenu la semaine précédente (fin 1968) – des étudiants sont montés sur l’estrade durant un de ses cours et ont critiqué sa compétence – et évoque une « campagne systématique de dénigrement en tant que professeur »23.

    21Les reproches qui lui furent adressés sont repris dans son allocution : ne pas organiser de débats, « n’avoir pas changé la forme de [s]es cours » ; « le synopsis d’Othello de Merle n’est qu’une paraphrase » ; « Merle répète ses cours de l’an dernier sans y changer une virgule ». Merle répond point par point, reproche aux étudiants de dénigrer en privé et ne pas dialoguer en public, de le discréditer dans l’exercice de sa vie professionnelle alors qu’il s’agit d’un désaccord sur le plan idéologique : « Mais la contestation au niveau de la compétence technique d’un enseignant à partir de l’incompétence, des mensonges puérils et de la passion politique, celle-là, vous comprenez bien qu’elle est absurde, parce qu’elle ne repose sur rien et ne débouche sur rien ». Voici comment il conclut son propos : « Je demande votre confiance, votre attention. Et pourquoi ne pas le dire aussi, votre sympathie. Je ne vous le cache pas, j’ai grandement besoin d’elle pour continuer ma tâche »24.

    22L’appel à la sympathie n’a visiblement pas été entendu. Merle a vécu cette expérience comme une remise en cause personnelle. L’enseignant libéral, le militant, englobé dans le rejet des vieux cons, s’est sans doute senti incompris par les étudiants ; terrible, pour celui qui dans sa préface à Derrière la vitre évoque son « impression de devenir l’un d’eux » (10), une « assimilation » nécessaire à son projet, un « bain de jouvence » (il a soixante-deux ans, rappelons-le). Il a pris conscience que le dialogue n’était plus possible, qu’un fossé le séparait désormais des étudiants.

    23Cet épisode est repris et transformé dans le roman : le professeur Frémincourt (double de Merle) donne un cours magistral sur Hamlet, cours dont l’intégralité, en anglais (traduit en notes de bas de page), est insérée dans l’œuvre et occupe tout un chapitre (249-264). L’incommunicabilité est rendue par la technique du simultanéisme :

    That he was somewhat jealous of his father though admiring him as a man is evident in these lines. That he is now jealous of his mother’s second husband is, of course, glaringly apparent in the mother-and-son scene, act III25. Marcel Gély écrivit « H. jealous of father, now Claudius », Denise Fargeot, la main gauche plongée dans le chaume de ses cheveux filasse, écrivit « father, Claudius, Oedipus complex ». Elle écoutait, elle prenait des notes et en même temps, elle éprouvait un sentiment de malaise dû à l’immensité de l’amphi, à son bruissement continuel, à son absence de fenêtres, à la lumière froide, au courant d’air alternativement froid et chaud qui lui tombait sur la tête en même temps que la voix de Frémincourt, rendue criarde et nasale par les haut-parleurs. Read carefully the whole scene. Hamlet’s major preoccupation is to extract from his mother a promise not to sleep again with Claudius26. Monica Gutkin, la joue appuyée sur sa main, son nez pointu tourné vers sa voisine, lui sourit de ses yeux vifs et fureteurs d’écureuil et pensa, ciel, quelle patience et tout ça pour les rallyes de la mère Lanouaille. Impossible, la Marie-Schmarie, imbuvable, l’autobiographie à haute dose, elle parle comme on pisse, c’est un bavassage infini, il faut à tout prix que son moi se répande sur le monde comme une diarrhée, et vous croyez qu’un cours la gêne ? […] A strange preoccupation in someone whose mission is revenge27. Josette Lachaud, caressant des deux mains les courtes nattes serrées qui encadraient son visage fixait sur Frémincourt ses yeux intenses. Elle le regardait, elle ne l’écoutait pas. […]. (255-256)

    24Le professeur, Frémincourt en l’occurrence, est confronté à l’anonymat des rapports humains, à la foule solitaire, à l’échec de la circulation de la parole que dénonce Epistémon dans son essai, notant que l’enseignant « communique avec son auditoire de façon unilatérale, dans le silence, dans le vide ; ce qu’il dit est obscur, impénétrable. L’auditoire obéit, les yeux fermés, sans comprendre, ou poursuit, indifférent, obstiné, ses propres rêveries »28.

    25C’en est donc bien fini du texte entrevu sous le titre « Le rêve est vrai » : le projet littéraire s’avère impossible à mener à terme. Quelque chose échappe à Merle, qui trouve son point culminant dans la nécessité pour le romancier de n’être plus professeur, de n’être plus de Nanterre, de prendre un congé. Et c’est à distance qu’il va finaliser Derrière la vitre, parce qu’il échoue à l’écrire de l’intérieur, à saisir Mai 68. Cette distance, qui apparaît dans son nouveau titre, nécessite le retrait et se concrétise littérairement. Pour résoudre la contradiction, et sur le plan littéraire et sur le plan politique, pour donner sens, Merle choisit de s’adonner à une forme de campus novel, un roman universitaire à l’anglaise, que David Lodge, perpétuant la tradition et la renouvelant, popularisera dès les années 1970.

    26Spécialiste du roman universitaire anglais, Christian Gutleben le définit ainsi : « […] nous considérons comme roman universitaire tout roman dont le monde universitaire constitue le cadre principal et dont les préoccupations universitaires constituent un thème essentiel »29. C’est bien « un tout petit monde »30 que Merle peint, celui de Nanterre31. Or, comme le dit Gutleben : « Le narrateur du roman universitaire ne veut pas réformer mais faire rire, il ne joue pas au révolutionnaire mais au farceur »32. En adoptant ce genre littéraire et ses caractéristiques, Merle a donc visiblement opéré un tournant.

    27Le roman de Merle s’apparente à cette littérature carnavalisée qu’évoque Gutleben avec variété des voix, des styles, des tons, pot-pourri d’histoires, impossibilité du dialogue entre les voix qui se juxtaposent. Par le simultanéisme, Merle rend toute univocité impossible, fait entendre des voix diverses, des voix qui se heurtent, se contredisent et entraînent le lecteur souvent sans transition d’un « il » à un « je », d’un point de vue à un autre. Voici comment il justifie l’utilisation de ce procédé :

    Pour réaliser mon dessein, j’ai employé, j’espère en le renouvelant, un procédé « démodé » […] qui avait cours dans les années trente de ce siècle et qui s’appelait, je crois, le simultanéisme. Il s’agit de personnages, présentés sans liens entre eux et vivant isolément et parallèlement, dans un même lieu, dans un même temps, des existences séparées. C’est parce que le thème de la solitude et de l’incommunicabilité m’est apparu, dès le début, à travers les confidences qui m’étaient faites, comme le thème majeur de la vie d’étudiants à Nanterre, que j’ai utilisé ce type de narration. Je ne l’ai pas choisi par une décision arbitraire. Mon projet me l’a imposé. (11-12)

    28La multiplicité, le heurt des voix, gages de véracité, diluent le message politique quand ils ne le ridiculisent pas. Le simultanéisme, variant les perspectives, remet en question toute voix magistrale ; le jargon qu’il soit professoral ou révolutionnaire est sujet à caution, les teneurs de discours sont discrédités, la suspicion se généralise car, comme le notent Marie-Hélène Boblet-Viart et Dominique Viart :

    S’il est vrai en effet que la simultanéité met en crise le primat accordé à l’un, alors il est naturel qu’elle favorise l’éclatement des vérités singulières, ôte toute pertinence aux discours globalisants, mine toute représentation individuelle et ne laisse subsister que d’incertaines vérités parcellaires33.

    29C’est la distance ironique que choisit Merle : l’ironie pour prendre de la hauteur ; l’ironie pour permettre au scripteur de regarder désormais de haut les événements, d’exploiter le 22 mars à des fins comiques et, tout en exprimant ses sympathies, de ne pas prendre part, de ne pas clairement prendre position, au point que Gallimard, après avoir découvert le manuscrit, lui écrira : « En vous lisant, je me disais que vous n’êtes pas tendre avec les jeunes gauchistes et je pense que nous pouvons avoir quelques réactions de ce côté-là. Vous n’êtes pas beaucoup plus indulgent pour les professeurs, et le corps professoral ne sera pas ravi lui non plus »34.

    30Ce 22 mars, événement « inaugural », terreau de Mai, est, chez Merle, traité comme un tout et s’achève sur un point final, un non-événement : il suffit pour s’en convaincre de relire les propos de l’assesseur Beaujeu dans le dernier chapitre du roman : « […] la Révolution s’est interrompue à 1 h 45 pour cause de sommeil » (537). Le roman d’ailleurs se clôt sur l’impossibilité de prendre la mesure de l’événement : « À mon avis, reprit Jaumet, […] les groupusses ne réussiront jamais à mettre derrière eux assez d’étudiants pour devenir une force réelle de contestation, et (petit rire) ils réussiront encore moins à faire bouger les masses » (540).

    31Merle fait donc d’un événement inaugural, une clausule : ce prélude, qui annonce mai 68, il ne le traite pas à la hauteur de l’événement, il ne lui offre nul horizon, il escamote Mai-juin 68. On peut donc parler d’un traitement décalé, qui signe une prise de distance de l’auteur vis-à-vis de la valeur événementielle du 22 mars, de la jeunesse contestataire de 68 qu’il refuse de sacraliser :

    Ce qu’on me reproche, en somme, c’est de ne pas avoir le sens du sacré et d’avoir démythifié mai. […] Je revendique le droit de critiquer et de ne pas être paralysé de respect devant mai 68. Ce respect, c’est quelque chose qui empêche de trouver le vrai35.
    Dans ma préface, j’ai confessé de l’incertitude, mais je n’ai pas confessé de lâcheté. Car il fallait, au contraire, un certain courage pour oser aborder ce thème explosif et l’aborder comme je l’ai fait, à contre-courant.
    Car, il faut bien le dire, la lâcheté est à la mode et se porte beaucoup quand il s’agit des jeunes. […] Et les accusations, souvent démentes, que Derrière la vitre m’a values, étaient dues, toutes, au fait que, touchant à la hache, j’avais osé ironiser sur la confusion, le sectarisme et l’inexpérience politique des jeunes36.

    32Si Merle adopte une position d’ironie, c’est du fait de son incapacité même à fournir aux événements « une réponse plus claire » (15), comme il le dit dans sa préface. Et, comme l’indique Margaret Atack : « Like the historiographies of May, the fictions of May are the scene of self-conscious dramas of the failure of interpretation »37. Derrière la vitre est une œuvre qui remet en question la voix magistrale38, et qui, échouant à relier, à faire la synthèse de projets somme toute incompatibles, de voix irréductiblement divergentes, du quotidien et de l’Histoire, du réel et du fictif, ne propose qu’un univers morcelé au sein duquel se dissout la causalité ; un univers que seuls structurent le fil temporel, la journée du 22 mars, et l’unité de lieu. Peut-être pourrait-on aller jusqu’à qualifier cette œuvre de Merle de roman postmoderniste, si l’on reprend les traits caractéristiques qu’Yves Clavaron accorde à ce mouvement esthétique : « […] l’impossibilité de produire des analyses globales et unifiantes, la célébration du local, du singulier, du particulier, d’où foisonnement et pluralisme. […] le postmodernisme accepte une indétermination radicale et […] la littérature représente la crise des discours de vérité et la délégitimation des discours d’autorité39 ».

    33Ainsi donc, il semble que le projet initial de Merle, plus sociologique, plus politique aussi que littéraire, soit devenu plus littéraire que politique. Que la démarche sociologique et objective – qui consistait à faire en direct l’étude du groupe nanterrien, qui visait à appréhender le réel – se voie octroyer un titre poétique, utopique, unanimiste, « Le rêve est vrai » (suggérant sinon une communauté de destins, du moins un horizon commun) ; et que le roman et la subjectivité accouchent de l’obstacle, derrière une vitre, et ne « débouchent sur rien » (14), sinon sur l’incertitude et le doute, voilà qui est pour le moins frappant et ironique. Ironique également, que le projet soixante-huitard du politique, du romancier, de l’apprenti sociologue, soit confiné dans une temporalité si restreinte, à peine vingt-quatre heures de la vie de Nanterre, se limite aux prodromes et évacue l’événement 68.

    34Derrière la vitre ne propose ni cause claire, ni point de vue défini, ni sympathies affirmées et met Merle en contradiction avec son propre credo, avec ses œuvres antérieures. Il l’avoue et s’en désole même dans sa préface car, dit-il, « [j]e préfèrerais, quant à moi, apporter aux événements que j’ai observés une réponse plus claire » (15). Quel chemin parcouru entre 1967 et 1970 ! L’apprenti sociologue, percuté par mai, acteur à sa façon des événements, a été confronté à (mais a quand même écrit) l’impossible roman de 68.

    Notes de bas de page

    1 Robert Merle, Derrière la vitre, [1970], Paris, « Folio », Gallimard, 1974. C’est à cette édition que renverront toutes nos références désormais placées entre parenthèses dans le corps du texte.

    2 Étienne Lalou, « Nanterre dans l’aquarium », L’Express, 15 novembre 1970.

    3 Robert Merle, lettre à Marianne Milhaud, 28 mars 1968, p. 1, archives privées de l’auteur.

    4 « Fenêtre ouverte sur Robert Merle », propos recueillis par Daniel Lasagne, dans Robert Merle, Derrière la vitre, Paris, Le Cercle du nouveau livre, librairie J. Tallandier, 1971, p. 17.

    5 « Les résidents de Nanterre », Tel quel, de Pierre Charpy & Henri Marque, ORTF, 26 mars 1968, 41 minutes 52 secondes, réalisation Victor Franco & Claude Ventura, [en ligne], URL : http://www.ina.fr/video/CPF07008448, consulté le 3 mai 2018.

    6 Cité dans Pierre Merle, Robert Merle : une vie de passions, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2008, p. 273.

    7 Le Monde, 7 mai 1968.

    8 Sur la question des solidarités dans les arts et la littérature, dans les discours autour de mai 68, on lira avec profit : La France des solidarités (mai 1968 – mai 1981), Djemaa Maazouzi & Nelly Wolf (éd.), Revue des Sciences Humaines, no 324, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, octobre-décembre 2015.

    9 Le Monde, 20 mai 1968. Déclaration co-signée avec Arthur Adamov, Aragon, Jean-Louis Bory, Jean Effel, Max-Pol Fouchet, Armand Lanoux, Jacques Madaule, Robert Merle, Christiane Rochefort, Claude Roy, Nathalie Sarraute, Georges Soria, Elsa Triolet, Vercors, Pierre Gascar, Michel Leiris, Jean-Paul Sartre, Georges Conchon, François Nourissier, Simone de Beauvoir, Edmonde Charles-Roux.

    10 Robert Merle, archives privées, mai 1968.

    11 Robert Merle, « Ils contestent », Le Monde, 15 juin 1968.

    12 Bernard Pottier, « Témoignage d’un enseignant », dans Stéphane Courtois (dir.), Matériaux pour l’histoire de notre temps, no 11-13, 1988, Mai-68 : Les mouvements étudiants en France et dans le monde, p. 132, [en ligne], URL : www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1988_num_11_1_403842, consulté le 15 mai 2018.

    13 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », dans Derrière la vitre, Paris, Le Cercle du nouveau livre, librairie J. Tallandier, 1971, p. 3.

    14 Ce qui lui vaudra d’ailleurs, après parution, de recevoir un courrier de Madame A. Fernand Mossé, germaniste, qui se désole de ce que le doyen Grappin ne sorte pas grandi de ce roman. Lettre de Madame Mossé A. F. à Robert Merle, 7 novembre 1970, archives privées de l’auteur.

    15 I. Le capitalisme en 1968 et les luttes ouvrières. II. La lutte anti-impérialiste. III. L’université et Université critique. IV. Luttes ouvrières et luttes étudiantes dans les pays de l’Est (516).

    16 Robert Merle, lettre du 28 mai 1970 aux éditions Gallimard, archives privées de l’auteur.

    17 Étienne Lalou, art. cit.

    18 Guy Dumur, Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1970.

    19 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 3.

    20 Robert Merle, lettre à Gallimard, 7 janvier 1969, p. 2, archives privées de l’auteur.

    21 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 3.

    22 Epistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France. Nanterre novembre 1967 – juin 1968, Paris, Fayard, 1969, p. 120.

    23 Robert Merle, discours adressé à ses étudiants, fin 1968, archives privées de l’auteur, 3 pages.

    24 La toute dernière phrase, biffée, n’a sans doute pas été prononcée.

    25 « Qu’il fût quelque peu jaloux de son père tout en l’admirant en tant qu’homme est évident dans ces vers. Qu’il soit maintenant jaloux du second mari de sa mère crève les yeux dans la scène mère-fils de l’acte III » (255, note 1). C’est Merle qui traduit.

    26 « Relisez soigneusement toute la scène. La préoccupation majeure d’Hamlet est de soutirer à sa mère la promesse de ne plus coucher avec Claudius » (255, note 2). C’est Merle qui traduit.

    27 « Préoccupation bien étrange chez un homme qui a pour mission la vengeance » (256, note 1). C’est Merle qui traduit.

    28 Citation empruntée à Epistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France, op. cit., p. 78.

    29 Christian Gutleben, Un tout petit monde. Le roman universitaire anglais – 1954-1994, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1996, p. 6.

    30 « Small Word », « Un tout petit monde », est à la fois le titre de l’essai de Gutleben et celui d’un roman de David Lodge, publié en 1984.

    31 Selon David Lodge, « L’une des raisons pour lesquelles il y a très peu de campus novels sur le continent européen, c’est que les universités y sont moins coupées, sur le plan architectural et social, de leur environnement ». Lodge (David), « Bienvenue au campus ! », texte inédit dans Changement de décor [Changing Places, 1975], traduit de l’anglais par Maurice & Yvonne Couturier, Paris, Payot & Rivages, « Rivages poche », 2014, p. 9.

    32 Christian Gutleben, Un tout petit monde, op. cit., p. 33.

    33 Marie-Hélène Boblet-Viart & Dominique Viart, « Esthétiques de la simultanéité », dans Viart Dominique (éd.), Jules Romains et les écritures de la simultanéité, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1996, p. 43.

    34 Claude Gallimard, lettre à Robert Merle, 14 mai 1970, archives privées de l’auteur.

    35 « Fenêtre ouverte sur Robert Merle », propos recueillis par Daniel Lasagne, dans Robert Merle, Derrière la vitre, op. cit., p. 18.

    36 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 4.

    37 Margaret Atack, May 68 in French Fiction & Film : Rethinking Society, Rethinking Representation, New York, Oxford University Press (Oxford studies in Modern European culture), 1999, p. 39.

    38 Il serait intéressant d’étudier dans le roman de Merle le discrédit de tous les discours soi-disant d’autorité, à commencer par l’herméneutique littéraire sujette à caution et vertement critiquée dans l’œuvre. L’étudiant anarchiste Bouchute n’adhère pas à l’explication de texte de l’assistant Levasseur : « […] ce genre de considération sur Rousseau et la Warens, ça le laissait tout à fait froid, des hypothèses, des devinettes, rien de certain » (99) ; Levasseur lui-même, qui « n’aimait guère le bla-bla de l’histoire littéraire ni le jargon de la critique esthétique » (97), met en garde contre l’écrit mensonger : « Dès qu’on dit “je”, le mensonge n’est pas loin. Dès qu’on se raconte, on interprète. Dès qu’on se confesse, on fabule » (99). France Dossel, étudiante, désapprouve le recours à la théorie freudienne pour analyser Hamlet : « Freud, une vraie manie. […] À mon sens l’explication littéraire devrait se faire au niveau des sentiments, je ne vois pas ce qu’on gagne à mettre ces choses-là en avant » (262). Abdelaziz, l’immigré du bidonville, dénigre Camus, son Étranger qui « escamote le colonialisme » (145) et sa philosophie de l’absurde. L’herméneutique est d’ailleurs parodiée, trivialisée par le jeune Ménestrel qui évoque le style « chiadé » (41) de Rousseau et les pare-chocs (42) de Madame de Warens et qui, s’adonnant à un « petit poème porno » (186), fait rimer dans sa chute « particule » et « testicules » et obtient de Jaumet le commentaire suivant : « Facture sobre. Inspiration très pure. Légère tendance calviniste équilibrée par l’influence de Paul Claudel » (187). L’interprétation, semble nous dire l’œuvre, est donc constamment sujette à caution ; le jargon dit tout et rien ; le discours est en crise.

    39 Yves Clavaron, « Postmodernisme et réécritures dans Small World de David Lodge », dans Jean-Paul Engélibert et Yen-Maï Tran-Gervat (dir.), La littérature dépliée : Reprise, répétition, réécriture, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

    Auteur

    • Anne Wattel

      Université de Lille

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    1 Robert Merle, Derrière la vitre, [1970], Paris, « Folio », Gallimard, 1974. C’est à cette édition que renverront toutes nos références désormais placées entre parenthèses dans le corps du texte.

    2 Étienne Lalou, « Nanterre dans l’aquarium », L’Express, 15 novembre 1970.

    3 Robert Merle, lettre à Marianne Milhaud, 28 mars 1968, p. 1, archives privées de l’auteur.

    4 « Fenêtre ouverte sur Robert Merle », propos recueillis par Daniel Lasagne, dans Robert Merle, Derrière la vitre, Paris, Le Cercle du nouveau livre, librairie J. Tallandier, 1971, p. 17.

    5 « Les résidents de Nanterre », Tel quel, de Pierre Charpy & Henri Marque, ORTF, 26 mars 1968, 41 minutes 52 secondes, réalisation Victor Franco & Claude Ventura, [en ligne], URL : http://www.ina.fr/video/CPF07008448, consulté le 3 mai 2018.

    6 Cité dans Pierre Merle, Robert Merle : une vie de passions, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2008, p. 273.

    7 Le Monde, 7 mai 1968.

    8 Sur la question des solidarités dans les arts et la littérature, dans les discours autour de mai 68, on lira avec profit : La France des solidarités (mai 1968 – mai 1981), Djemaa Maazouzi & Nelly Wolf (éd.), Revue des Sciences Humaines, no 324, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, octobre-décembre 2015.

    9 Le Monde, 20 mai 1968. Déclaration co-signée avec Arthur Adamov, Aragon, Jean-Louis Bory, Jean Effel, Max-Pol Fouchet, Armand Lanoux, Jacques Madaule, Robert Merle, Christiane Rochefort, Claude Roy, Nathalie Sarraute, Georges Soria, Elsa Triolet, Vercors, Pierre Gascar, Michel Leiris, Jean-Paul Sartre, Georges Conchon, François Nourissier, Simone de Beauvoir, Edmonde Charles-Roux.

    10 Robert Merle, archives privées, mai 1968.

    11 Robert Merle, « Ils contestent », Le Monde, 15 juin 1968.

    12 Bernard Pottier, « Témoignage d’un enseignant », dans Stéphane Courtois (dir.), Matériaux pour l’histoire de notre temps, no 11-13, 1988, Mai-68 : Les mouvements étudiants en France et dans le monde, p. 132, [en ligne], URL : www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1988_num_11_1_403842, consulté le 15 mai 2018.

    13 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », dans Derrière la vitre, Paris, Le Cercle du nouveau livre, librairie J. Tallandier, 1971, p. 3.

    14 Ce qui lui vaudra d’ailleurs, après parution, de recevoir un courrier de Madame A. Fernand Mossé, germaniste, qui se désole de ce que le doyen Grappin ne sorte pas grandi de ce roman. Lettre de Madame Mossé A. F. à Robert Merle, 7 novembre 1970, archives privées de l’auteur.

    15 I. Le capitalisme en 1968 et les luttes ouvrières. II. La lutte anti-impérialiste. III. L’université et Université critique. IV. Luttes ouvrières et luttes étudiantes dans les pays de l’Est (516).

    16 Robert Merle, lettre du 28 mai 1970 aux éditions Gallimard, archives privées de l’auteur.

    17 Étienne Lalou, art. cit.

    18 Guy Dumur, Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1970.

    19 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 3.

    20 Robert Merle, lettre à Gallimard, 7 janvier 1969, p. 2, archives privées de l’auteur.

    21 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 3.

    22 Epistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France. Nanterre novembre 1967 – juin 1968, Paris, Fayard, 1969, p. 120.

    23 Robert Merle, discours adressé à ses étudiants, fin 1968, archives privées de l’auteur, 3 pages.

    24 La toute dernière phrase, biffée, n’a sans doute pas été prononcée.

    25 « Qu’il fût quelque peu jaloux de son père tout en l’admirant en tant qu’homme est évident dans ces vers. Qu’il soit maintenant jaloux du second mari de sa mère crève les yeux dans la scène mère-fils de l’acte III » (255, note 1). C’est Merle qui traduit.

    26 « Relisez soigneusement toute la scène. La préoccupation majeure d’Hamlet est de soutirer à sa mère la promesse de ne plus coucher avec Claudius » (255, note 2). C’est Merle qui traduit.

    27 « Préoccupation bien étrange chez un homme qui a pour mission la vengeance » (256, note 1). C’est Merle qui traduit.

    28 Citation empruntée à Epistémon, Ces idées qui ont ébranlé la France, op. cit., p. 78.

    29 Christian Gutleben, Un tout petit monde. Le roman universitaire anglais – 1954-1994, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1996, p. 6.

    30 « Small Word », « Un tout petit monde », est à la fois le titre de l’essai de Gutleben et celui d’un roman de David Lodge, publié en 1984.

    31 Selon David Lodge, « L’une des raisons pour lesquelles il y a très peu de campus novels sur le continent européen, c’est que les universités y sont moins coupées, sur le plan architectural et social, de leur environnement ». Lodge (David), « Bienvenue au campus ! », texte inédit dans Changement de décor [Changing Places, 1975], traduit de l’anglais par Maurice & Yvonne Couturier, Paris, Payot & Rivages, « Rivages poche », 2014, p. 9.

    32 Christian Gutleben, Un tout petit monde, op. cit., p. 33.

    33 Marie-Hélène Boblet-Viart & Dominique Viart, « Esthétiques de la simultanéité », dans Viart Dominique (éd.), Jules Romains et les écritures de la simultanéité, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1996, p. 43.

    34 Claude Gallimard, lettre à Robert Merle, 14 mai 1970, archives privées de l’auteur.

    35 « Fenêtre ouverte sur Robert Merle », propos recueillis par Daniel Lasagne, dans Robert Merle, Derrière la vitre, op. cit., p. 18.

    36 Robert Merle, « Le romancier, le gauchiste et les mandarins », Derrière la vitre, op. cit., p. 4.

    37 Margaret Atack, May 68 in French Fiction & Film : Rethinking Society, Rethinking Representation, New York, Oxford University Press (Oxford studies in Modern European culture), 1999, p. 39.

    38 Il serait intéressant d’étudier dans le roman de Merle le discrédit de tous les discours soi-disant d’autorité, à commencer par l’herméneutique littéraire sujette à caution et vertement critiquée dans l’œuvre. L’étudiant anarchiste Bouchute n’adhère pas à l’explication de texte de l’assistant Levasseur : « […] ce genre de considération sur Rousseau et la Warens, ça le laissait tout à fait froid, des hypothèses, des devinettes, rien de certain » (99) ; Levasseur lui-même, qui « n’aimait guère le bla-bla de l’histoire littéraire ni le jargon de la critique esthétique » (97), met en garde contre l’écrit mensonger : « Dès qu’on dit “je”, le mensonge n’est pas loin. Dès qu’on se raconte, on interprète. Dès qu’on se confesse, on fabule » (99). France Dossel, étudiante, désapprouve le recours à la théorie freudienne pour analyser Hamlet : « Freud, une vraie manie. […] À mon sens l’explication littéraire devrait se faire au niveau des sentiments, je ne vois pas ce qu’on gagne à mettre ces choses-là en avant » (262). Abdelaziz, l’immigré du bidonville, dénigre Camus, son Étranger qui « escamote le colonialisme » (145) et sa philosophie de l’absurde. L’herméneutique est d’ailleurs parodiée, trivialisée par le jeune Ménestrel qui évoque le style « chiadé » (41) de Rousseau et les pare-chocs (42) de Madame de Warens et qui, s’adonnant à un « petit poème porno » (186), fait rimer dans sa chute « particule » et « testicules » et obtient de Jaumet le commentaire suivant : « Facture sobre. Inspiration très pure. Légère tendance calviniste équilibrée par l’influence de Paul Claudel » (187). L’interprétation, semble nous dire l’œuvre, est donc constamment sujette à caution ; le jargon dit tout et rien ; le discours est en crise.

    39 Yves Clavaron, « Postmodernisme et réécritures dans Small World de David Lodge », dans Jean-Paul Engélibert et Yen-Maï Tran-Gervat (dir.), La littérature dépliée : Reprise, répétition, réécriture, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

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    Wattel, A. (2020). Du Rêve est vrai à Derrière la vitre : Robert Merle et l’impossible roman de 68. In N. Wolf & M. Rémy (éds.), Ce que Mai 68 a fait à la littérature. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.101669
    Wattel, Anne. « Du Rêve est vrai à Derrière la vitre : Robert Merle et l’impossible roman de 68 ». In Ce que Mai 68 a fait à la littérature, édité par Nelly Wolf et Matthieu Rémy. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2020. doi:10.4000/books.septentrion.101669.
    Wattel, Anne. « Du Rêve est vrai à Derrière la vitre : Robert Merle et l’impossible roman de 68 ». Ce que Mai 68 a fait à la littérature, édité par Nelly Wolf et Matthieu Rémy, Presses universitaires du Septentrion, 2020, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.101669.

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    Wolf, N., & Rémy, M. (éds.). (2020). Ce que Mai 68 a fait à la littérature. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.101634
    Wolf, Nelly, et Matthieu Rémy, éd. Ce que Mai 68 a fait à la littérature. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2020. doi:10.4000/books.septentrion.101634.
    Wolf, Nelly, et Matthieu Rémy, éditeurs. Ce que Mai 68 a fait à la littérature. Presses universitaires du Septentrion, 2020, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.101634.
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