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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Mari et Femme – l’Être et le Paraître Causes et catalyseurs de discorde L’éternelle servante, maîtresse parfois, victime souvent Notes de bas de page Auteur

    La désunion du couple sous l’Ancien Régime

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 7. Le couple et sa désagrégation

    Alain Lottin

    p. 135-162

    Texte intégral Mari et Femme – l’Être et le Paraître Le Mari L’Épouse Causes et catalyseurs de discorde Rôle de la parenté et des solidarités familiales Les questions d’intérêts L’Inconnue sexuelle L’éternelle servante, maîtresse parfois, victime souvent Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Au travers de sources révélatrices de situations conjugales considérées comme déviantes par la société et les pouvoirs, peut-on essayer d’appréhender les idées et les représentations que les hommes et les femmes de l’époque avaient reçues et se faisaient du couple marié ? De plus en plus l’« anormal », la délinquance apparaissent à l’historien, comme au criminologue ou au sociologue, comme la partie émergée de « l’iceberg » révélant l’ensemble complexe et immergé des « normes », des valeurs, des tabous d’une société. On peut d’ailleurs à partir de ces mêmes documents tenter des études sur bien d’autres thèmes que celui auquel nous nous limitons1.

    2De même au-delà des causes officielles de désunion clairement invoquées par les parties dans le cadre des raisons efficaces admises par le droit canon, il faut voir si d’autres facteurs simplement susurrés sur un mode mineur ou involontairement révélés ne jouent pas un rôle majeur et décisif dans le processus de désagrégation du couple, ou tout au moins ne sont pas des catalyseurs essentiels de la désunion.

    3Ces sources, richesse exceptionnelle, présentent néanmoins pour aborder ces problèmes un inconvénient dont nous avons toujours été conscients au long de l’enquête. C’est le rôle d’écran entre la réalité et l’historien que tiennent les avocats et les procureurs, d’une manière difficile à préciser. En effet leur poids peut intervenir à tous les niveaux, non seulement dans la présentation des faits, dans l’argumentation, dans les conclusions, mais aussi insidieusement dans le contenu même du désaccord. Ils peuvent inciter les plaignants ou les défenseurs à invoquer des faits et des motifs irréels, auxquels ils ne pensaient pas, ou les pousser au contraire à taire des réalités. Il faut donc en tenir compte. On ne peut cependant nier que ces praticiens sont eux aussi des témoins importants des normes admises par une société et de leur évolution à laquelle ils contribuent d’ailleurs. Surtout l’apport des témoignages contradictoires et de l’enquête menée par un commissaire est à l’époque même un puissant moyen d’investigation et de vérification de la réalité. Enfin le travail sur les documents a permis de faire deux constatations importantes. Au fur et à mesure qu’on progresse dans le XVIIIe siècle, procureurs et avocats semblent effectivement tenir dans la confection des dossiers et la présentation des faits une place plus importante qu’auparavant. En revanche au XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle on a l’impression que les procureurs jouent surtout un rôle de clerc-copiste, transcrivant les faits et les paroles que les parties leur relatent dans une langue sans fard et souvent fort verte. Bien entendu les avocats rédigent des pièces plus spécifiquement juridiques. Les réalités quotidiennes semblent donc relativement transparentes à travers les documents de cette époque qui donnent une incontestable impression d’authentique et de vécu. Mais nous nous trouvons ensuite, notamment dans la 2e moitié du XVIIIe siècle, en présence de pièces plus élaborées, dans lesquelles les préoccupations et le langage « juridiques » habillent davantage le réel qu’il est donc plus difficile de saisir. Cette évolution traduit certes une mutation du langage en particulier dans les couches supérieures de la société ; elle témoigne bien plus encore des progrès culturels du monde des hommes de loi et de l’importance grandissante de la « bureaucratie ». La deuxième observation rejoint la précédente. Procureurs et avocats tiennent évidemment un rôle plus important dans les conflits qui se déroulent dans des milieux sociaux élevés alors que leur intervention est moins sensible quand il s’agit de procès mettant en scène des humbles, sauf si l’affaire est grave.

    4Tous les dossiers, toutes les pièces d’un même procès n’ont donc pas la même valeur pour témoigner du réel pensé et vécu. Requêtes, témoignages, enquêtes, interrogatoires sont plus fiables que les dupliques ou les tripliques. Par ailleurs les faits invoqués par les plaignants ou rapportés par les témoins ont souvent une exceptionnelle valeur de « révélateur » des comportements individuels ou collectifs. Des situations décrites avec un grand luxe de détails, certaines paroles, certaines scènes ne s’inventent pas.

    Mari et Femme – l’Être et le Paraître

    Le Mari

    5Le plus souvent en position de défendeur, même s’il contre-attaque, l’époux apparaît rarement à son avantage dans nos documents et n’est guère bavard sur lui-même. Des répliques révèlent néanmoins la conception qu’il a de son rôle dans la famille. Tous pensent, comme Louis Soufflet, que « les lois divines et civiles ont établi la femme sous l’empire et la domination du mary »2, ou s’insurgent contre des accusations qui tendent « à le faire descendre tout à coup devant sa femme du rang de supérieur et de maître à l’état ignominieux de son accusé »3. Ces déclarations péremptoires ne sont finalement que le reflet des références religieuses et juridiques classiques. Les avocats des maris contestés invoquent fréquemment l’Évangile : « Le Seigneur a prononcé que la femme devoit abandonner père et mère pour s’attacher à son marit », ajoutant, « la volonté du marit est une loi pour celle-ci »4. De même le « Femme soyez soumise à votre mari » et les recommandations de Saint Paul sont reprises çà et là. D’autres arguments ne sont que des variantes de formules extraites de traités juridiques, notamment à la fin du XVIIIe siècle du célèbre « Traité du contrat de mariage » de Pothier qui écrit « Il n’appartient pas à la femme qui est une inférieure d’avoir inspection sur la conduite de son mari qui est son supérieur »5. Conception donc banale, classique, à laquelle certains apportent parfois une note un peu plus originale, tel Joseph Gobêche qui se voit un instrument de la colère divine et se sent « en conscience obligé de dominer (sa femme) pour qu’elle supporte la peine prononcée contre notre mère Eve »6.

    6Les intéressés considèrent que cette autorité maritale indiscutable leur confère presque tous les droits et plus particulièrement celui de correction. François Bantigny est catégorique : « l’autorité du mari l’autorise à châtier sa femme lorsqu’elle s’écarte de son devoir… personne n’est en droit de lui disputer cette autorité »7. Sébastien Largillier y voit plus qu’un droit : « il étoit du devoir du déposant de la corriger »8. Notons que bien des plaignantes ratifient implicitement ce mode de pensée puisqu’elles reprochent à leurs époux de les avoir battues « sans motif ». Toutefois dans le diocèse de Cambrai peu de maris vont jusqu’à prétendre que la puissance maritale leur donne le pouvoir de faire incarcérer leur épouse : Jean Bernard Goubet est de ceux-là. « Que deviendroit donc l’autorité des maris si dans les dérangements de leurs femmes ils n’avoient le pouvoir d’arrêter leurs dispositions ruineuses en les faisant passer dans des couvents où les maris fournissent à une pension honette et selon leur état ; si cela n’étoit pas permis, l’autorité des maris ne seroit plus qu’un fantosme »9. Il réclame purement et simplement le droit de prononcer lui-même la peine de « l’authentique », comme le fait encore au XXe siècle la famille de Thérèse Desqueyroux dans le célèbre roman de Mauriac.

    7Les documents révèlent plus largement la vision que les femmes ont du mari. Notre galerie de tableaux est surtout riche en figures de mâles peu reluisants. Mais n’en déplaise à celle qui considère que son époux est « un original dont on ne trouve pas la copie »10, tous ces hommes se ressemblent par bien des traits. On peut ainsi dessiner une sorte de portrait robot du mari non pas idéal mais « normal » au gré de l’épouse, portrait obtenu il est vrai beaucoup plus par des négatifs que par des positifs et se définissant par contraste. Il ne doit pas être brutal, insultant, débauché, infidèle, ivrogne, dépensier, tyrannique. Marie Catherine Ducrucq nous conte ainsi sa désillusion : « au lieu de recevoir de la consolation d’un époux, elle n’était traitée autrement lorsque régulièrement il revenait du cabaret le soir que de foutue chienne, foutue vilaine, foutue bougresse. Ce sont là, à la vérité, les discours les plus mignons qu’il tenoit. Voilà de beaux sentiments pour un marit qui après cela prouve qu’il veut vivre selon l’esprit du christianisme »11. Quelques connotations positives précisent ce portrait. La fille attend essentiellement de l’époux qu’il soit « un homme de bonne vie et mœurs… qui pourvoiroit aux besoins du ménage »12. Le mari doit subvenir aux besoins de la famille. L’épouse reconnaît l’autorité maritale à condition que celle-ci s’exerce dans « de justes bornes » ; elle admet la « qualité de chef », mais avec « l’obligation d’assaisonner sa supériorité de marques d’amitié et de complaisance »13. Le mot-clef qui semble définir aux yeux de l’épouse les relations idéales entre mari et femme est prononcé : l’amitié. Le mot « amour » en revanche ne figure que fort rarement et désigne plutôt une sorte de passion irrationnelle, dévastatrice, coupable presque, portant l’un vers l’autre deux êtres, souvent en dehors des règles sociales traditionnelles. Ainsi pour le curé et les paroissiens d’Houdeng les relations entre le Sieur de Biseau et sa servante sont « marquées au coin de l’amour ! ». Bref c’est « le fol amour » insolite et déraisonnable. D’un mari, ordinairement, les femmes réclament « les douceurs de l’estime et de l’amitié », elles entendent comme Madeleine Landas « en être traitée maritalement avec une affection qui imitoit celle avec laquelle Jésus-Christ en use avec son église »14 complétant ainsi les recommandations pauliniennes dont les avocats de certains maris abusifs ne retenaient que des citations tronquées.

    L’Épouse

    8La femme pour sa part se conçoit essentiellement comme l’auxiliaire digne et respectée de son époux. La même Madeleine Landas, « en épousant son mari a entendu de l’aider et de remplir tous les besoins qu’une femme sage doit à son mari ». Cette « aide » s’entend très largement et englobe d’abord les travaux quotidiens du ménage, la cuisine, le soin des enfants, la participation aux occupations professionnelles. Les femmes accomplissent par elles-même toutes ces tâches dans les milieux populaires, urbains ou ruraux ; elles se bornent le plus souvent à veiller à leur exécution dans les milieux sociaux plus aisés. L’épouse est aussi la partenaire qui doit toujours se prêter au « devoir conjugal », à la fois pour assurer la descendance et pour empêcher l’homme de brûler et de succomber ailleurs aux feux de la concupiscence. Marie-Louise Bonnaire par exemple, pour ne pas laisser porter atteinte abusivement à son image de bonne épouse rappelle que son mari « a usé à toute heure, de jour et de nuit (des droits du mariage), si vrai que la dernière fois il l’a connu à une heure après minuit ; lorsqu’elle s’est mariée elle étoit âgée de trente huit ans et a donné en huit années de mariage le jour à quatre enfants, le refus allégué n’est que chimère »15. Bref, comme résume Isabelle Dubus, l’épouse « est destinée à vivre chrétiennement avec (son mari) en toute union et amitié qui doit accompagnée le mariage dans la voye du salut »16.

    9Mais ce rôle, la femme n’accepte de le tenir complètement qu’à condition d’être « traitée maritalement », c’est-à-dire avec la considération due à son état d’épouse et de mère. Cette exigence de dignité, cette revendication peut-on presque dire, éclate à travers tous les documents sous de multiples formes. Non seulement la femme supporte mal l’autorité tyrannique, mais elle réclame une certaine participation aux prises de décisions importantes, notamment dans « son » univers domestique. En particulier elle considère comme un abus intolérable d’en être totalement écartée ou dépossédée par le mari lui-même ou par ses domestiques. « Damoiselle Marie Corbault, femme du Sr de Hénin, escuyer, Sr de Morval… » reproche à ce dernier « qu’au lieu de la traitter maritablement, il luy refuse le maniement de l’argent et gouverne de son ménage, et à son exclusion le comect à son valet ou servante… Qu’il la prive entièrement de la cognoissance des affaires domestiques et familieures, voires, (homme riche et opulent qu’il est) ne permet qu’elle at aucun argent en main, mesmement pour subvenir à ses nécessités très urgentes »17. Même plainte en milieu robin de la part de « Damoiselle Magdelaine Desmaretz femme à Monsieur Anthoine Delecourt, Auditeur en la ville de Cambray », dont la servante témoigne « que quant sa dite maîtresse avoit besoin de quelque argent pour le ménage ou pour ses nécessités et en demandant à sondit marit, celuy la rebrouoit et disoit “Gaigne s’en caroigne, tu n’en auras pas” »18.

    10De même les épouses souhaitent être traitées dignement lors des rapports sexuels et elles s’insurgent contre les « impudicités » que certains maris veulent leur faire commettre. Marie Jeanne Drelle se plaint qu’« il la faisoit souffrir beaucoup lorsqu’elle étoit obligée de lui rendre le devoir conjugal quant à la manière que la nature n’inspire point ; son amour est plutôt une rage puisque dans le temps qu’il la connoit il la traite de p…, sorcière, la tire par les cheveux… »19. Les rapports contre-nature sont particulièrement incriminés par les plaignantes et ne seraient pas rares si l’on en croit le mari de Christine Marissal. Celle-ci « après quinze jours ou trois semaines de son mariage (lui) a représenté que ce n’étoit pas ainsi qu’il devoit s’approcher d’elle ; à quoi il répondit que les autres femmes se laissoient bien faire ainsi »20. Si quelques hommes apparaissent indiscutablement comme des « déments sexuels », il est aussi indéniable que ces comportements sont adoptés dans un but contraceptif, comme le déclare Marie Antoinette Godfin « le but de son mari est d’éviter d’avoir des enfans »21. Arguments susceptibles de porter sur l’Official certes, mais révélateurs.

    11De même si les épouses passent sur un certain nombre d’avanies qu’elles subissent en silence, elles supportent difficilement de voir leur dignité bafouée en public et à l’extérieur. La femme du Sieur de Biseau ne peut tolérer qu’il fasse « étalage de cela devant toute la paroisse, se promenant avec (sa servante), l’accompagnant pour aller à la messe au village, lui donnant le bras »22.

    12S’il est des périodes de son existence où l’épouse entend être spécialement respectée c’est lorsqu’elle est enceinte. L’absence d’égards et surtout les mauvais traitements qu’elle a subis alors laissent en général une marque indélébile dans son esprit. Le désir d’apitoyer le juge n’y est certes pas étranger, mais l’hypersensibilité manifestée doit être expliquée. Inconsciemment sans doute la femme ressent d’autant plus le scandale des outrages et brutalités dont elle est l’objet qu’elle est alors en train de pleinement remplir sa fonction d’épouse et de répondre aux fins du mariage telles qu’elles sont alors définies. Au contraire elle estime qu’elle devrait être honorée. Çà et là la jeunesse n’a-t-elle pas coutume de brocarder, voire de « charrier » les couples qui tardent trop à avoir des rejetons ? Comment aussi ne pas faire intervenir l’angoisse, la peur qu’elle a éprouvées pendant ces violences, pour la vie de l’enfant et pour la sienne propre, tout accouchement à terme ou non, toute interruption de grossesse étant à cette époque pour les femmes des heures redoutables où la mort rôde. Le serment prêté par les filles-mères « dans les plus grandes douleurs » n’est-il pas considéré comme fiable notamment parce qu’on pense qu’elles n’oseraient mentir « dans le temps que l’on se trouve à la veille de rendre compte à Dieu de ses actions »23.

    13En échange d’une soumission raisonnable la « bonne » épouse exige donc d’être respectée et elle n’admet pas facilement d’être traitée comme une servante, même comme la première d’entre elles24. Ce point de vue est bien exprimé par l’une d’entre elles qui s’insurge parce que « son mari s’érigeoit en maître dans la maison et prétendoit qu’il ne s’étoit marié que pour avoir une servante »25.

    14Cette image que les épouses ont d’elles-mêmes et qui bien entendu doit beaucoup à l’environnement social et mental est corroborée, complétée, nuancée, par la vision qu’ont les maris, tel qu’on peut en juger à travers les témoignages, les répliques, les accusations souvent mensongères que ceux-ci portent pour se défendre. Ici aussi les négatifs contribuent à établir les positifs. À partir des critiques acerbes et vigoureuses portées contre les prodigues et les dépensières il apparaît qu’une des qualités fondamentales attendues de l’épouse est effectivement d’être une bonne ménagère, de tenir la maison. Si l’une est plaisamment qualifiée de « cafouille et girouette », celle de François Deruesne est l’objet d’accusations plus précises. Elle est « une femme incapable d’aucun travail manuel et de la direction d’un ménage ; elle est naturellement à l’oisiveté, laissant le ménage à l’abandon ; elle ne sait ni coudre, ni filer ; le défendeur est réduit à payer des gens pour y suppléer ; elle refusoit même de préparer à manger »26. Quant au maire de Maubeuge, Nicolas Gobled, il s’étend sur les folles dépenses de sa femme, Adrienne Thérèse Henry, et sur sa mauvaise gestion du ménage. « Il devait lui donner au moins 600 à 700 francs par semaine… Elle ne dépensoit pas quelquefois trente sols pour la maison et on étoit honteux lorsque sur le disné ou du soupe il venoit quelqu’un parce qu’il ne se trouvoit presque jamais rien »27. Nul doute, d’après les documents cambraisiens, que pour les hommes « les qualités exigées de l’épouse sont essentiellement celles qui font la ménagère » comme l’écrit R. Mandrou28.

    15À ces talents, la femme doit joindre des mœurs irréprochables, en particulier être fidèle, d’où les accusations de putain, de catin, portées par des jeunes gens à l’égard des filles qu’ils ont séduites et avec lesquelles ils ne veulent pas convoler, ou par des maris traînés en justice envers leur femme, pour les déconsidérer et montrer qu’elles ne peuvent prétendre accéder ou rester au rang d’épouse. Pour mieux briser la réputation de leurs femmes, certains hommes les diffament publiquement et grossièrement, tel Jean Lefebvre qui interpelle le chirurgien Robert Lemaire venu rendre visite à la sienne en lui demandant, « s’il venoit voir sa putain. Le (chirurgien) s’étant piqué lui demanda de s’expliquer. Le défendeur dit alors que si elle n’étoit pas la sienne, elle étoit celle d’un autre »29. Sobriété et tempérance figurent à fortiori dans la liste des qualités requises. En effet, les hommes considèrent qu’ils peuvent bien s’enivrer de temps à autre ; Jean Charles Houzeau n’objecte-t-il pas « Où on trouveroit un homme lequel n’iroit jamais au cabaret ! »30 ? En revanche la société dans son ensemble considère que l’ivrognerie est un défaut particulièrement répugnant et scandaleux chez la femme. Antoine Mariscal déclare : « s’il a traité sa femme de salope, c’est à cause de sa malpropreté. Lorsqu’elle est prise de boisson elle est bavarde et vit dans la crasse ; il a trouvé un soir sa femme tellement ivre et pleine de boisson qu’elle fit ses besoins naturels dans ses nippes »31. Nous voici proche de scènes de cabarets ou de Kermesses immortalisées par les peintres flamands.

    16Par dessus tout le mari souhaite que son épouse soit soumise et il tolère très mal qu’elle devienne une « mégère », un « tyran domestique », prétendant tout régenter. Ainsi Armand Hutin dépeint sa compagne comme « une maîtresse femme qui veut donner la loi dans le ménage »32.

    17Nicolas Pingard dénonce de manière imagée, avocat aidant, une inadmissible inversion des rôles traditionnellement dévolus à l’un et à l’autre. « L’épouse, à qui la sagesse a donné en partage le fuseau s’est saisie de l’épée pour maîtriser un mari et l’assujettir à ses lois »33. Les remariages en particulier entraînent parfois des surprises désagréables ; la nouvelle situation ne répond pas aux habitudes contractées. Robertine Candelier (63 ans) ne mène plus Antoine Mariscal (23 ans), comme son époux défunt. « Avec son précédent mari, elle étoit la maîtresse et elle ne lui laissoit faire que ce qu’elle vouloit bien »34. Dans quelques cas-limites l’inversion des rôles s’étend au droit de correction. Le mayeur de Maubeuge se plaint de ne cohabiter avec son épouse qu’« au péril de sa vie » et Pierre François Lefebvre dresse un tableau peu flatteur de Marie Joseph Mathieu. « En peu de tems sa femme se transforma en maîtresse, en furie, maltraitant son mari de paroles et de faits jusqu’à le prendre par les cheveux ; elle le traitta de foutu gueux, coquin, scélérat, bandit, fripon, libertin, même la nuit les sévices de sa femme ne cessèrent pas, ce qui obligea le défendeur à faire faire des lits jumeaux »35. Plus encore que des réalités les hommes se soucient des apparences : l’épouse ne doit pas prendre les allures extérieures de chef du foyer. Il y va de la dignité du mâle et celui qui ne réussit pas à se faire respecter est tourné en dérision, sombre dans le ridicule, porte atteinte à l’image même que la société doit avoir du mari. Pour sa part J. B. Caron n’a pu supporter « le ton impérieux et insolent (de son épouse). S’il l’a battu, c’étoit pour essayer de réprimer son ton de hauteur et de dédain, ce que le parlant ne pouvoit permettre surtout vis-à-vis d’étrangers qui, témoins d’une pareille conduitte, ne pouvoient avoir du mari qu’une idée bien mince »36. Le procès intenté par la fiancée ou l’épouse devant l’Officialité est d’ailleurs perçu comme une suprême et intolérable manifestation de révolte féminine, allant contre l’ordre social naturel. Les avocats des maris poursuivis pour adultère s’insurgent contre cette accusation et rappellent à l’Official que le droit laïc français n’autorise pas à poursuivre les hommes pour ce motif. Le défenseur de Jean Pannequin déclare : « Que l’on parcoure tous les autheurs, l’on en reconnoitra que l’adultère donne une action au marit contre sa femme, mais que la femme n’en a point contre son marit »37. De même la formulation par l’épouse d’une demande en séparation de corps semble à certains maris un scandale, une atteinte intolérable à la dignité masculine et maritale. François Dewez « qui a intérêt à conserver son honneur s’oppose formellement à tout divorce »38. Le Sieur de Sorval ulcéré s’écrie : « Il faut que la demandresse, sa femme, ait oublié les sentiments dont les gens bien nés doivent être capables pour oser attaquer l’honneur et la réputation de son mari par sa requête »39. J. B. Pollart, assigné en séparation de corps par sa femme âgée de 70 ans, bien qu’à un niveau social différent, tient au fond le même raisonnement, et plaide l’ineptie de poursuites qui devraient être arrêtées. « La demandresse fait la risée et la gazette du publicq… la preuve est faite que le parlant est bon fermier ainsy que pour toutes les autres qualités que doit avoir un homme au-dessus du commun… On ne met pas un imbécille Maieur l’espace de quatorze ans a la teste d’une communauté qu’il a régi avec capacité et douceur »40. Le plaidoyer par les apparences ! L’ultime témoignage que nous citons ici, celui de Louis Soufflet, est tout à fait révélateur de ce que ressentaient certains hommes devant les poursuites intentées contre eux : « Le divorce est un passeport pour aller partout sans la permission du mari, la faculté de le braver, de se moquer de luy et de luy rire au nez »41.

    18Les connotations positives permettant de préciser un peu mieux le portrait de l’épouse idéale sont rares. Un prétendant déclare qu’il recherche en mariage « une fille de bonne conduite et connoissant la capacité pour le ménage, une fille d’état et de condition convenable pour consolider sa fortune, gérer ses biens, éduquer ses enfants »42. Comme on le voit aux qualités précédemment évoquées… par défaut, s’ajoutent de manière plus explicite l’idée d’une collaboration pour la gestion d’un patrimoine, important ou modeste, et le concept plus rare d’éducation des enfants. On parle en effet davantage de les élever que de les éduquer.

    19Tout au plus trouve-t-on quelques veufs qui se justifient d’un concubinage ou d’un « inceste » en invoquant la nécessité d’une famille à élever, tel Pierre Cornelis resté avec un enfant de quatre ans et « qui reconnoit son impuissance à l’élever ajoutant qu’il ne peut se passer de femme dans son ménage »43. Mais généralement nos documents parlent peu des enfants. En particulier on ne tire pratiquement jamais aucun argument favorable ou défavorable de leur existence pour réclamer ou empêcher une séparation. Dans les demandes en séparation de corps on évoque parfois un accord à l’amiable entre parties, prévoyant par exemple que des enfants seront élevés par le père, d’autres par la mère ; le problème alimentaire semble déterminant44. On est de même un peu surpris de voir peu évoqués les arguments d’absence d’éducation religieuse des enfants, ou tout au moins les carences en ce domaine. Certes on dépeint des hommes jureurs et blasphémateurs mais on n’insiste pas explicitement sur l’exemple désastreux pour les enfants, les entraves à la prière ou à la fréquentation du catéchisme, le non-respect des commandements de l’Église, sauf lorsqu’il s’agit d’« hérétiques » ! Dans l’ensemble, le silence sur l’existence, le destin, l’éducation des enfants caractérise la majorité de nos dossiers. Apparemment la nouvelle attitude à l’égard de l’enfant que Philippe Ariès a décelé chez les élites aux Temps Modernes ne gagne que lentement la province et la masse45.

    Causes et catalyseurs de discorde

    20Il n’est évidemment pas question de passer à nouveau en revue les causes invoquées par les protagonistes de nos procès pour rompre leurs fiançailles, obtenir une séparation de corps ou une annulation de leur mariage. Mais à partir d’arguments invoqués sur un mode mineur, de confidences parfois involontaires ou faites à la légère, de témoignages, nous allons tenter d’explorer quelques facteurs présidant à la désagrégation du couple, l’environnement socio-mental de la désunion si l’on préfère.

    Rôle de la parenté et des solidarités familiales

    21On ne s’étonnera guère de voir la parenté, étroite ou large, jouer parfois un rôle majeur et décisif dans les ruptures entre fiancés ou entre époux, puisqu’elle tient un rôle important dans la formation des foyers. Le mariage, nous l’avons vu, est essentiellement l’établissement d’une nouvelle cellule de base dans la société, cellule souvent fondée sur l’union de deux patrimoines.

    22La cassation officielle de certaines fiançailles s’explique fréquemment par l’opposition ouverte des parents, qui se manifeste par des pressions, des menaces qui s’exercent sur l’une des parties, le plus souvent la fille. Ainsi Jeanne Pardoens « préfère rompre ses fiançailles, sa mère et son beau-père n’y ayant jamais consenti »46. Françoise Quievy est encore plus explicite. « Elle vouloit épouser ledit Delcambre… si elle en avoit désisté, ce n’avoit été que pour complaire à son père qui lui avoit suffisamment fait des menaces pour la contraindre de ce faire, la menaçant même de la faire mourir de faim dans son ménage »47. Cette hostilité prend parfois les aspects d’une opposition farouche exprimée dans les formes juridiques requises telle celle de Jean Demarlière qui refuse catégoriquement de laisser sa fille de 23 ans épouser le jeune homme de son choix, de condition sociale inférieure, bien qu’elle ait avec ce fiancé un enfant que son père a tenté de lui faire abandonner. Son avocat rappelle avec force dans l’une des nombreuses pièces de cet intéressant dossier, dont nous donnons de larges extraits en annexe, qu’« en vertu de la loi civile du Hainaut un père a le pouvoir de tenir sa fille chez lui ou de la placer dans un couvent »48. L’Official, comme il arrive dans ce cas précis, ordonne souvent de passer outre aux oppositions abusives. Mais il entre parfois dans les vues des parents s’il juge l’union envisagée vouée à un échec certain. Il autorise ainsi Eugène de Marbaix « à faire mettre son fils au couvent de Saint Martin »49. Bien entendu ces faits témoignent plus largement du rôle important que les parents jouaient dans la conclusion ou l’échec de projets d’union, certaines tentatives n’ayant pas besoin d’être brisées par l’Official puisqu’elles n’ont même pas abouti à des fiançailles officielles.

    23Il est tout aussi manifeste que les parents sont parfois à l’origine directe ou indirecte de la zizanie qui se met dans un ménage et de la séparation qui sanctionne l’échec final. L’accusation est souvent formulée sans ambages. Pour François Goulant, « la mère de la demandresse… met la discorde dans le ménage et encourage sa fille à l’oisiveté »50. Augustin Coullemont rapporte que « sa belle-mère est d’un caractère insoutenable »51. L’aversion, la haine accumulée éclatent parfois lors de crises révélatrices. Antoine du Chastel de retour chez lui, ivre une fois de plus, s’écrie en apercevant sa belle-mère et l’oncle de sa femme : « Où sont-ils ces vieux bougres-là, il faut que je les tue et que je leur coupe la gorge »52. Les « bons conseils » distillés par certains parents à leurs enfants mariés contribuent également à saper la bonne entente. Un père conseille ainsi son fils. « S’il étoit le mari, il lui donneroit cent coups de bâton »53. De plus la cohabitation entre parents et enfants mariés, la promiscuité et les interventions dans la vie du nouveau foyer jouent un grand rôle dans la détérioration de la situation. Or la coexistence sous un même toit, notamment au début du mariage, ne semble pas rare et s’explique facilement par les nécessités économiques et les problèmes d’installation et d’exploitation. Le témoignage de nos documents recoupe sur ce point les enseignements que nous fournissent les contrats de mariage. Un seul exemple significatif extrait des archives notariales douaisiennes l’illustre. Étienne Cardon bourgeois cordonnier de Douai et sa femme Françoise Telu, promettent à leur futur gendre Michel Carpentier et à leur fille Marie Françoise Cardon « de les nourrir et alimenter l’espache d’ung an, à condition de soy bien maintenir et gouverner comme fils de bonne famille »54. Cette coexistence entraîne parfois une intrusion excessive dans la vie du nouveau couple. Elle peut aussi faciliter le maintien d’une solidarité excessive de l’un des époux, la fille le plus souvent, avec ses parents au détriment de la solidarité nouvelle qui doit s’établir entre les conjoints. Cette cohabitation peut donc exercer un effet corrosif qui ronge progressivement le nouveau foyer comme le montre certaines accusations. « Il avoit été convenu avant le mariage qu’ils vivroient chez le beau-père du défendeur en attendant de se faire bâtir une maison… Il est donc juste que la suppliante la suive »55. L’intervention des parents s’étend quelquefois au domaine sexuel. Le beau-père de Philippe Carton a ainsi signifié à son gendre « qu’il n’entendoit pas qu’il coucheroit avec sa femme, qu’il y avoit des enfants assez »56. Sujet brûlant et épineux, s’il en est, qui fait sans doute l’objet de remarques déplaisantes et acides de part et d’autre plus souvent vraisemblablement que les documents ne le disent explicitement.

    24Les beaux-parents sont aussi accusés, assez fréquemment, d’être les véritables instigateurs de certaines demandes en séparation de corps. Pierre Alexis Marchand n’hésite pas un instant : « la requête présentée au nom de la demandresse n’est qu’un tissu d’impostures ; c’est l’ouvrage de ses père et mère »57. Quelques maris, sincèrement ou pour donner le change, mettent leur épouse hors de cause et accablent leur belle famille. Le médecin Jean Dehoust est persuadé « que ce n’est pas de la part de sa femme que paraissent des faits si témérairement avancez »58 et Jacques Cachieman croit que la demande de séparation présentée par son épouse l’est « sous l’influence et la conduite de son père, car l’amour de la demandresse pour le défendeur étoit trop forte et trop sincère »59. L’influence parentale peut d’ailleurs s’exercer par des relais, par domestique interposé par exemple. Philippe Carton dénonce l’influence néfaste de sa servante, Catherine Loriaux. « Elle est l’instrument et la principale actrice de la présente désunion qu’elle a soufflée et machiné à l’instigation du père de laditte dame »60. En réalité les documents nous montrent que les domestiques et plus spécialement les servantes, témoins des drames conjugaux et des malheurs de certaines femmes, sont presque toujours favorables aux victimes des mauvais traitements.

    25Il est à vrai dire délicat à travers les accusations lancées contre les beaux-parents de faire la part entre le rôle négatif réel qu’ils exercent dans le processus de désunion et la fonction de refuge qu’ils assument pour les épouses victimes. Il est évident qu’une fille humiliée, battue, réduite à la misère par son mari recourt alors pour se défendre et échapper à son triste sort à la solidarité de la famille, large ou étroite, dont elle issue. Le père de la « victime » prend quelquefois l’initiative d’aller chercher et recueillir sa fille. Le sergent d’Avesnes les Aubert dépose, « qu’en janvier dernier il a été requis par le défendeur pour faire une sommation au père de la demandresse pour qu’il ne retienne plus sa fille chez lui. (Le père) a rétorqué que ledit Largillier n’avoit qu’à venir habiter avec sa fille chez lui »61. Cette solidarité, ce recours, sont aussi le fait de voisins émus et compatissants. On les voit épisodiquement ou cycliquement porter secours à la femme et aux enfants molestés dès qu’ils entendent des cris et un vacarme excessif et accueillir chez eux éventuellement les malheureux.

    26De même les traces d’une première cellule familiale rompue, traces matérielles, psychologiques, humaines puisqu’il s’agit le plus souvent d’enfants du premier lit, nuisent souvent à la cohésion du nouveau foyer qui se forme sur les cendres du premier et expliquent la particulière fragilité des remariages. Ceux-ci représentent en effet à peu près 30 % des séparations de corps dans notre échantillon, alors qu’ils n’atteignent pas semble-t-il 20 % de la nuptialité générale62. Les facteurs psychologiques l’expliquent partiellement nous l’avons dit. Mais les rapports difficiles entre l’un des conjoints et les enfants du premier lit de l’autre sont souvent la pomme essentielle de discorde. S’il s’agit de petits enfants, ils peuvent être mal supportés, rudoyés, voire devenir les souffre-douleur d’un des époux. La situation qu’évoque Madeleine Jacquemart, bien que légèrement différente, illustre ces cas. « Les mauvais traitements du défendeur allèrent si loin que le petit enfant illégitime que la demandresse avoit eu avant son mariage et que le défendeur avoit reconnu par son contrat de mariage, demeura toute sa vie estropié dans les endroits les plus sensibles des coups qu’il a reçu »63. À l’inverse, beau-père ou belle-mère peuvent être rejetés par les enfants d’un premier lit. Cette animosité se traduit par des disputes incessantes et même, si les enfants sont grands, par des coups donnés de part et d’autre et par des affrontements, si l’on en croit Pierre Paulinier. « Philippe Carton… fils du premier lit de sa femme… s’est mis à la tête d’une trouppe de jeunes gens d’Ath en vue d’assaillir le parlant dans sa maison »64. À l’évidence ces dissensions naissent souvent ou tout au moins se nourrissent de rivalités matérielles. Martin Monet déclare qu’il « ne pouvoit rester plus longtemps avec une femme qui essayoit de le ruiner pour enrichir ses enfans de premier lict »65. Émergence significative des problèmes d’intérêts matériels qui apparaissent comme un des grands facteurs et des catalyseurs de désunion des couples.

    Les questions d’intérêts

    27À vrai dire il est parfaitement logique de voir les questions matérielles occuper une place considérable dans le processus de désintégration de certains ménages puisqu’elles tiennent un rôle majeur dans la genèse même de la formation du couple et dans les tractations qui précèdent la bénédiction nuptiale. De nombreuses ruptures de fiançailles s’expliquent par un désaccord survenu lors de la conclusion du contrat qui se négocie alors. Certains reconnaissent honnêtement dans leur requête « qu’il est survenu des obstacles de part et d’autre avenu la confection du contrat de mariage de sorte que les nopces n’ont point été solennisées »66. Jacques Ruielle est plus précis : « ladite Duprez a voulu en présence du notaire augmenter la donnation faite à elle par ledit Ruielle qui est chargé de trois enfants sans aucun bien de fond » ; en conséquence il renonce. D’autres découvrent à la dernière minute qu’on a failli les duper. Ainsi Jeanne Dedoncher croyait que son futur « avait des vaches et autres bestiaux et il n’en a point de tout, tous les bestiaux sont à son frère, et qu’il avait six bonniers de terres libres et non chargée de rentes »67. Marie Caroline Merx s’aperçoit après ses fiançailles que son promis « faisoit le braconnier et qu’il avoit plusieurs rapports à ses charges » ; elle rompt car elle « craignoit d’avoir la douleur de voir vendre après son mariage toutes ses nippes et effets pour payer les rapports dont ledit Montfort se trouvoit chargé »68. On pourrait multiplier les citations caractéristiques des tractations par lesquelles se font et se défont les fiançailles, à la campagne en particulier où chaque famille scrute et soupèse la valeur de l’autre avant de conclure.

    28À fortiori les oppositions parentales sont fréquemment motivées par des problèmes matériels. Joseph Demarlière est catégoriquement hostile au mariage de sa fille car « les partis ne sont pas égaux puisque lui est censier et brasseur et peut vivre de ses rentes alors que ledit Huicq n’est qu’un simple ouvrier à la journée… si sa fille veut trouver la pauvreté elle l’aura »69. Le père de Joseph Waugrand à Mons est tout aussi brutal et cynique en refusant pour son fils « ladite Audron qui est une fille d’une conduite irréprochable et au mariage de laquelle on ne s’opposeroit pas si elle avoit quelques centaines d’écus »70.

    29Mais pour d’autres la désillusion n’intervient qu’après le mariage. Marie Catherine Decrucq évoque les déboires qu’elle a connus avec son époux Louis Lebon. « Il a vécu sans autre application que celle de se donner du bon temps en se divertissant tant dans les cabarets qu’en des voyages faits sans nécessité… Il a consommé pendant quatre ans de mariage passant 6 000 livres. Il a vendu le lict principal, les fauteuils faits des mains de son épouse… Il n’y a plus rien pour tenir et continuer le ménage… Elle n’at plus rien ou très peu pour soutenir le fardeau d’une famille qui ne fera qu’augmenter et grossir et dont les rejettons seront gueux et accablé de pauvreté et de misère »71. Mais les questions d’intérêt sont complexes ; elles incitent éventuellement certains parents à pousser leur fille à rompre un mariage qui ne répond pas à leur attente. Si l’on en croit Thomas Lermusiau, sa femme « ne veut divorcer que pour conserver des biens qu’elle avoit promis dans son contrat de mariage ; les parents de la demandasse s’étoient imaginés que celui-ci étoit plus riche qu’en fait ; dès ce moment ils trouvèrent au défendeur tous les défauts possibles et imaginables »72. Le divorce serait aussi un moyen commode pour des parents en difficulté ou de mauvaise foi de ne pas verser la totalité de la dot. Hyacinthe Wibail pense que son épouse « n’y avoit été sollicitée que par les conseils de son père, pour lui éviter de remplir les obligations de certains objets promit par le contrat de mariage »73. Sans prendre au pied de la lettre toutes les affirmations de ce type il faut admettre qu’elles sont parfois réelles, tout au moins partiellement, et l’Official en juge bien ainsi puisqu’il refuse de prononcer quelques divorces lorsque les demandes lui paraissent trop liées à des problèmes matériels.

    30Dans les dissensions internes des ménages, bien des querelles sont nées de conflits d’intérêts et se sont ensuite envenimées. Isabelle Dubus, d’après son mari, « soustraisoit la meilleure partie des effets, vaiselle et sommes considérables d’argent qu’elle faisoit passer entre les mains de ceux de sa famille, des estrangers »74. Pierre Paulinier soutient une longue lutte contre les enfants que son épouse a eus d’un premier mariage. Il est en procès avec le gendre de la fille de sa femme, « à qui sa mère avoit donné 36 ducats clandestinement et qu’il a nourri un tems sans être payé »… Il est en procès avec la deuxième fille « qui a aidé sa femme à enlever des effets de chez lui en crochetant les serrures, etc. »… Lors de mariages ou de remariages de personnes âgées les questions d’intérêt deviennent majeures avec l’intervention d’héritiers qui voient s’envoler leurs espérances et mettent en une séparation de corps et de biens leur espoir suprême. Ils se raccrochent à cette solution et tentent de la promouvoir. Antoine Mariscal dénonce ainsi « certains des parents de la demandresse avides de sa succession (qui) l’ont encouragé à demander le divorce »75.

    L’Inconnue sexuelle

    31Reste à apprécier le rôle que peuvent tenir les mésententes sexuelles dans les désaccords qui mènent à la désunion finale. Ce rôle est évident pour les demandes d’annulation de mariage fondées sur l’impuissance ou d’autres causes de même nature et il est inutile de s’y attarder : dans ces cas on ne peut même pas parler de mésentente, mais souvent d’absence de rapports et de non-consommation. Comme le prévoit le droit canonique il s’agit en fait de constater le non-mariage. Pour les autres affaires le véritable problème est de repérer, de diagnostiquer si les problèmes de relations sexuelles sont un élément important du processus qui mène au « divorce ». Tâche difficile car les hommes d’Ancien Régime ne font pas facilement confidence sur ce sujet. En particulier on comprend qu’ils se gardent prudemment d’évoquer devant un juge ecclésiastique des arguments qui les feraient accuser de recherche effrénée du plaisir contre les fins traditionnelles du mariage et les feraient taxer de lubricité. Nous sommes ici en partie dans le domaine des écritures freudiennes que Michel de Certeau nous invite à déchiffrer76. Çà et là néanmoins le problème émerge de façon plus ou moins explicite. Ainsi lorsque de jeunes épousées reprochent à leurs maris de se détourner d’elles dès les premières semaines, voire dès les premiers jours du mariage, comment ne pas y voir en priorité un effet possible d’une déception évoluant en colère et rancune qui trouvent leur source dans des relations sexuelles difficiles et décevantes. Marie Corbaut ainsi ne s’explique pas comment son époux qui « avant son dit mariaige s’est maintenu fort louablement… quelque temps après son dit mariage… possédé de l’on ne sait quelle passion ou manière s’est estudié à la désobleiger parfaictement, contredire, diffamer, scandaliser et mal traicter »… Or les reproches grossiers que son mari lui adresse et qu’elle révèle dans sa plainte montrent que celui-ci nourrit contre elle essentiellement des griefs à caractère sexuel : « il forge et invente une infinité de calomnies injurieuses… tantost se pleingnant que quand il est couché auprès d’elle qu’il at une grosse vache ou chienne en sa compagnie, qu’il aimeroit mieux couché avec une beste, qu’il ne la scauroit amer… il luy impropère qu’elle n’estoit à marier »77. On peut également subodorer des cas de frigidité, des refus de relations qui se nourrissent de peurs paniques, par exemple dans des mariages tardifs.

    32Marie Catherine Notteghem aurait épousé Jacques Philippe Bondroie « dans l’espérance que ce mariage serait une union telle qui doit être entre frère et sœur et on continence attendu que l’un et l’autre estoient avancés en âge, elle n’étoit pas capable de rendre de tels devoirs attendus son âge et le grand éloignement qu’elle avoit eu pendant toute sa vie pour une telle action »78.

    33Il faut aussi faire intervenir pour expliquer les refus, les réticences ou les retenues de certaines femmes l’angoisse devant les éventuelles maternités qui peuvent suivre ces rapports, à fortiori pour la même raison l’intervention intempestive et mal supportée des beaux-parents dans la vie intime du couple. Le beau-père de Philippe Carton n’aurait-il pas « chargé la servante du parlant de lui dire qu’il n’entendoit pas qu’il coucherait avec sa femme, qu’il y avoit des enfants assez, que tous ceux qui pourraient venir ne seroient que malheureux et n’auraient pas de quoi vivre, obligeant sa fille de coucher dans la chambre de sa servante et obligeant celle-ci de ne quitter sa maîtresse pendant le jour ». Or certains hommes affirment ouvertement qu’ils ne peuvent vivre le reste de leurs jours dans la continence. Ainsi Joseph Gobèche « a accepté le divorce dans un temps où il croyoit pouvoir se passer de l’usage du mariage ; mais maintenant où sa femme lui est nécessaire il faut l’obliger de la rejoindre »79.

    34Il est aussi évident que le comportement sexuel de certains hommes en fait pour leur compagne des partenaires inquiétants, répulsifs, même anormaux. Rappelons pour mémoire l’attitude de certains débauchés qui dès leurs noces imposent à une jeune épouse surprise et révoltée des comportements anormaux par souci d’éviter les enfants ou par perversion. Ainsi la femme de Pierre Alexandre Marchand accuse son mari d’avoir « dans le commencement de son mariage… exercé ses fonctions avec des dessences impures, voulant étouffer sa femme »80. Celui de Marie Anne Michel, à l’exemple de quelques autres, a un goût prononcé pour le spectacle, puisqu’il voulait « rendre le devoir conjugal en présence de la servante »81. D’autres documents mettent en scène des névrosés ou des déments qui soumettent leur femme à un véritable martyre82.

    35En dehors de ces cas-limites et pathologiques on peut relever dans nos sources une certaine trace historique du « démon de midi ». Des femmes accusent clairement leur époux de se détourner d’elles pour rechercher une fille plus jeune et plus fraîche. Dans certains remariages où un homme s’allie avec une femme chargée d’adolescentes issues d’une première union il peut arriver que celui-ci progressivement s’intéresse plus à une belle-fille qu’à sa nouvelle épouse : certains « incestes » naissent parfois de telles situations. Un témoin rapporte « que le crime a commencé du jour que ledit Slabbecq a chassé sa femme de sa maison et a couché seul aiant seulement retenu laditte Guilmette que l’on a remarqué peu après estre grosse »83.

    36Nous voudrions insister pour terminer sur l’ignorance, le mystère qui semblent entourer les mécanismes de la conception et de la génération à la fin du XVIIe siècle. Le texte cité en annexe (1682), bien que rare, semble le prouver. L’incertitude, l’ignorance sur ces problèmes que ce dossier révèle chez un religieux et chez un chirurgien doivent être assez répandues dans la population. N’y a-t-il pas là une piste à creuser pour tenter d’éclairer davantage le Pourquoi et le Comment des progrès de la contraception dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle ? Pierre Chaunu en particulier a posé la question de la « révolution des vouloirs » par rapport aux « pouvoirs »84. Outre les motivations et les moyens ne peut-on aussi faire intervenir d’éventuels progrès, même modestes, des connaissances sur le corps humain et sur les mécanismes de transmission ou de non-transmission de la vie ? Piste qui mérite d’autant plus d’être explorée que nous pouvons constater dans le passé récent les répercussions des progrès de la médecine et de la vulgarisation.

    L’éternelle servante, maîtresse parfois, victime souvent

    37Dans ce monde la domesticité tient une place considérable, à la ville comme à la campagne. Les auteurs de théâtre, de Molière aux plus obscurs, témoignent de l’importance de la servante dans la famille. Les documents émanant de l’Officialité de Cambrai confirment cette place du personnel ancillaire et révèlent une autre face. La servante est à ce point intégrée à la famille qu’elle joue souvent, volontairement ou non, un grand rôle dans les dissensions familiales ou dans la désintégration du couple. Cette fille qui partage les travaux et les jours du foyer, apparemment vouée au célibat, dépendante matériellement et psychologiquement de son « employeur », peut être une tentation permanente pour le maître, tentation à laquelle il succombe éventuellement selon ses instincts naturels, les avances et les provocations des filles elles-mêmes, les désillusions de tous ordres qu’il peut éprouver notamment avec son épouse. Les « relations coupables » maîtres-servantes semblent spécialement répandues chez les petits nobles ruraux, les censiers ou laboureurs aisés ; on en trouve apparemment moins en ville dans les familles « bourgeoises ».

    38On peut, semble-t-il, ramener les différents cas, à quelques situations-types. La plus banale et la plus fréquente est la passade, l’aventure sans lendemain… pour le maître tout au moins. Celui-ci trouve une partenaire éventuellement empressée, mais le plus souvent résignée et contrainte pour laquelle les rapports sexuels avec le maître apparaissent presque comme une obligation de service sous peine de renvoi immédiat. Crainte et angoisse accompagnent le plus souvent ces relations à la sauvette, qui prennent parfois l’aspect d’un véritable viol, en raison des conséquences prévisibles et à peu près fatales : grossesse, déshonneur, terme à renvoi, misère et châtiment. Le récit de Catherine Henneron est caractéristique de ce comportement. « Environ le jour de l’Ascension de l’an mil six cent quarante-cinq, elle seroit entrée au service chez et en la maison de Jean Delattre, cinsier de Fontaine Notre-Dame et que peu de temps après ledit Delattre auroit commencé à la caresser et la solliciter d’avoir sa copulation charnelle, tant qu’enfin vaincue de ses importunités, il y seroit arrivé et l’auroit cognu la première fois dans le marais de Fontaine et accomodant le foing, laquelle copulation il auroit du depuis réitéré et continué grande nombre de fois et touttes et quantes fois qu’il auroit eu velt ou occasion propre à sa fantaisie »85. Presque toujours il s’agit d’une situation adultérine, le maître étant marié, et ce « commerce illicite » se déroule plus ou moins en secret, mais souvent au su et sous les yeux de l’épouse et de la communauté villageoise. Une naissance illégitime est l’occasion du scandale public. « Joseph Harpignies, (censier à Meurage) est deûment atteint et convaincu par son propre aveu d’avoir commis le crime d’adultère avec ladite Agnès Forton sa servante, d’où s’est ensuivi procréation d’un enfant au grand scandal de la paroisse »86.

    39Certaines épouses supportent néanmoins cette situation humiliante pendant quelque temps et ne se résolvent à demander le divorce qu’à la suite de récidives, le mari se révélant incorrigible. Ainsi, Catherine Delvaut connaissait le « commerce que son mari a eu avec deux filles jusques à procréation de deux enfants d’elles qui ont été baptisés sur son nom et depuis la cognoissance du dernier baptisé elle n’a plus souffert qu’il l’ait approché avec justice »87. Cécile du Coullombier, de Chain près de Tournai, relate les turpitudes de son mari, Jean Fournier, qui, « a chacqs fois qu’il retournoit de ses débauches qui luy estoient si fréquentes que le plus souvent il y passoit les nuictes et les jours, s’il retournoit au logis ce n’estoit que fort tard, ou bien au point du jour pour folastrer le reste du tems avec ses servantes après avoir commandé à sa femme de se retirer et d’aller coucher… Ses confesseurs luy refusoient l’absolution à cause de sa trop longue cohabitation avec son mari »88.

    40Quand le scandale éclate la réaction du maître compromis est presque toujours de chasser la servante enceinte de ses œuvres pour que le bruit soit rapidement étouffé. Pour dissuader la fille de porter plainte à l’officialité, par prudence et parfois par un vague sentiment de solidarité, il se préoccupe de trouver pour la parturiante un lieu propice et discret pour accoucher, en prenant les frais à sa charge. Le comportement de Jean Bougenier, receveur de l’abbaye de Saint Aubert, ancien échevin de Cambrai, est caractéristique. En juillet 1683, le promoteur apprend « que Marie Le Maistre, jeusne fille à marier, enceinte des œuvres de Jean Bougenier de Cambrai, déffendeur et accusé du crime d’adultère est présentement en la ville de Lille pour y accoucher dans une maison où l’on fait conduire un père carme de cette ville à la sollicitation dudit Bougenier… », lequel lui a « subministré des chevaux et charette avec une personne pour la conduire dans un lieu près de Lille affin de cacher sa turpitude ». Deux ans plus tard le même maître insatiable « engrosse » sa nièce qui avait succédé Marie Le Maître, et l’expédie discrètement, mais « laquelle Claro… s’estoit accouché… dans un village fort voisin de la ville de Vallenciennes pour n’avoir laditte Claro pu advancher davantage d’aultant que le mal et les tranches (transes) la saisirent dans cest endroict ». Ce notable avait tenté d’acheter le silence de la fille en comptant « cincq patacons à sa niepce pour qu’elle s’en retourne au plustost avecq son dit enffant sans faire davantage de bruict… luy promestant encor de luy donner en après cent escus… »89.

    41En effet beaucoup de ces maîtres abusifs cherchent à désintéresser leur « victime » par une somme forfaitaire, ou en payant le prix de pension de l’enfant placé, en nourrice en espérant de toute manière que celui-ci ne vivra pas longtemps, hypothèse qui a effectivement toutes les chances de se réaliser compte tenu du taux de mortalité infantile fauchant le « blé en herbe », particulièrement les illégitimes, comme le rappelle P. Chaunu. « De cette natalité illégitime, en fin de compte, des études statistiques sur la fin du XVIIIe siècle montrent que moins de 10 % parviennent à l’âge de reproduction »90.

    42Parfois le maître a préalablement poussé la servante à recourir à des pratiques abortives. Celle-ci désemparée et livrée à elle-même n’a d’ailleurs pas forcément besoin d’y être invitée pour y penser. Les procédés évoqués sont rudimentaires : la classique saignée au pied, le port de lourds fardeaux, les chutes volontaires dans les escaliers, et de mystérieux « remèdes » à l’efficacité hypothétique. Ainsi une nommée Grésillion « n’at jamais voulut advouer d’estre enceinte, elle at mesme se servy de drogues soit le temps qu’elle estoit enceinte, de manière qu’il y at à soupçonner qu’elle at voulu empescher son fruict… Elle at mesme contrefait la malade et fait cercher des drogues et prétexte comme elle seroit hydropique… Elle s’at voulu faire saigner du pied »91 et dans ce but elle s’est adressée à un apothicaire et à un médecin. Les extraits du dossier de Catherine Payelle cités en document annexe en donnent un autre exemple. Mais au total de telles pratiques ne sont pas dénoncées fréquemment dans nos sources. N’en concluons pas trop vite que ces tentatives étaient rares. En effet nous avons vu que de nombreuses poursuites engagées à l’Officialité le sont à la suite de naissances illégitimes. Dans ce cas, s’il y a eu tentatives d’avortement, elles ont été inefficaces ; l’intérêt de la fille et de son complice éventuel est de les taire, puisque les révéler ne peut qu’aggraver la faute. En revanche si elles ont été efficaces dans d’autres cas, si le but recherché à savoir la disparition du fruit et de la faute a été atteint, le plus souvent il n’y a pas de procès et donc pas de trace.

    43D’autres maîtres n’hésitent pas à recourir à des solutions radicales et plus sûres qu’une prise en charge des frais d’accouchement et de pension de l’enfant. Ils négocient avec la servante et éventuellement une tierce personne une fausse accusation de paternité au moment de l’accouchement. On sait en effet que la paturiante était alors tenue de révéler « sous serment », « in summis doloribus », à la sage-femme le nom du père putatif de l’enfant. Ce serment était considéré comme faisant foi car la douleur faisait office de « Sérum de vérité ». Surtout on considérait qu’aucune fille n’osait faire un faux serment, susceptible de l’envoyer en enfer, à un moment où sa vie était en danger. Si elle refusait de parler la matrone menaçait de ne pas l’assister. L’enfant était en suite baptisé sous le nom du père présumé, qui devait répondre financièrement de l’enfant ; mais parfois il avait déguerpi avant. Certains maîtres ayant rendu leur servante enceinte lui suggèrent donc d’accuser alors une tierce personne.

    44Ainsi Catherine Henneron, dont nous avons fait connaissance, « retirée chez Pasque Henneron, son père, en ceste ville » (Cambrai) est l’objet de pressantes démarches du censier Jean Delattre qui, « l’est venu trouver par deux fois pour la corrompre et induire, (comme il avoit encore faict avant la sortie de chez lui ou de son service) de donner et attribuer son enfant a aultre qu’à luy suggérant son berger soubs promest qu’il luy faisoit qu’il luy donneroit la somme de quarante florins ». Pour ne pas éveiller les soupçons, il propose de déposer discrètement cet argent chez la sœur de Catherine, comme s’il s’agissait des économies de la servante. « Ce seroit pour son port de mariage qu’il luy procureroit sy qu’il disoit, avec son dit berger »92. Une autre raconte que son séducteur…, au lieu de la prendre en mariage, elle « qui estoit issue d’honestes parents, il s’est accomodé avec Adrien Malice, fils orphelin, parmy le pris de cent florins et un habit complet »93.

    45Mais en dehors de ces aventures, il arrive plus rarement qu’une liaison durable, reposant sur l’affection, ou sur une complémentarité des fonctions s’établisse et entraîne un équilibre dont les partenaires se satisfont. En réalité ce type de relations prend un visage différent suivant que le maître est célibataire ou qu’au contraire il est marié.

    46Il est en effet significatif de constater que de nombreuses affaires de concubinages ou d’« incestes » mettent en scène des maîtres, notamment des veufs, avec leur servante. Le schéma se rattache presque toujours au même « modèle ». Après le décès de la maîtresse de maison une domestique, auparavant en service ou nouvellement recrutée, fait fonction d’épouse, c’est-à-dire tient le ménage, aide à gérer l’exploitation agricole : rapidement elle partage la couche du maître. Ainsi une cellule familiale se reforme autour de l’exploitation et des enfants. Quand il est possible un mariage intervient : nous avons vu en particulier que des dispenses de mariage sont demandées dans certains de ces cas pour épouser une parente. Mais les différences de condition sociale, la crainte des réactions des enfants du premier lit, des héritiers ou de la parentèle, entre autres, ne permettent pas toujours un remariage. Le concubinage, parfois incestueux s’il s’agit d’une belle-sœur, d’une belle-fille, d’une nièce ou d’une cousine, est alors une solution commode jusqu’au jour où elle débouche sur le « scandale » et les poursuites devant le tribunal ecclésiastique, en raison du zèle d’un curé, de dénonciations de parents ou de voisins, d’une naissance illégitime. La réponse d’un accusé illustre parfaitement cette situation. « Interrogé pourquoy nonobstans les advertences à eux faites de se séparer ils n’ont laissé de continuer en demeure par ensemble, at respondu qu’estant pauvre, il estoit obligé de se laisser accomoder et ses enffans par sa ditte belle soeure »94. Parfois le concubinage a évidemment été précédé de rapports adultérins entre le maître et la servante, avant le décès de l’épouse. Dans d’autres cas il survient entre célibataires ; tel censier succédant par exemple à son père dans l’exploitation familiale vit alors maritalement avec une des servantes.

    47Ces relations peuvent aussi s’instaurer du vivant même de l’épouse : on rencontre particulièrement des situations de ce type chez de petits nobles ruraux. Là règne parfois une « servante maîtresse » et l’attachement que le seigneur manifeste à son égard paraît profond, tenace, enraciné. Il s’explique par une inclination sentimentale réelle, reposant sans doute sur une entente sexuelle. Le maître trouve alors près de sa servante les satisfactions qu’il n’a pas obtenues de son épouse ou qu’il n’a même pas cherché à trouver auprès d’elle. Comme le dit le document cité en annexe évoquant la passion du Sieur de Biseau pour sa servante Marie, « ces relations sont “marquées au coin de l’amour” ».

    48Autre exemple de ce type de liaison qui sans être courante n’est pas exceptionnelle. M. de Hénin seigneur de Cerfontaine est passionnément attaché à sa servante Marguerite. Le curé de la paroisse signale que « “le bruit” a couru que ladite Marqueritte a enfants des œuvres de M. de Henin… Pendant la maladie de la susdite Marguerite… on disoit communément que ledit seigneur avoit son lit en la chambre d’icelle et que souvent il mangeoit avec icelle en sa chambre… aussi c’estoit le bruit commun qu’il ne couchoit avec Madame que rarement ». Cette déposition est confirmée par Marie Françoise de Pouille qui « a ouit dire que durant sa maladie, monsieur luy portoit son pot de chambre et couchoit en la chambre d’icelle pour en avoir plus grand soing ». Ce comportement perturbe profondément toute la famille, en particulier les enfants. Un domestique rapporte que « le chevalier de Hénin, fils dudit seigneur, tout en colère contre laditte Marguerite, la voiant disoit : “La voilà la putaine de Monsieur de Hénin” ». Le frère de l’épouse bafouée précise que « les susdits enfants sont venus diverses fois sollicité [sic] et prier le déposant d’en vouloir advertir l’Archevesque et d’emploier l’authorité de ses amys qu’il avoit à Cambray afin d’obliger ledit Seigneur de congédier laditte Margueritte disans qu’elle les consommoit tout et ruinoit le mesnage ». Quand cette issue intervient le désespoir du Sr de Cerfontaine témoigne de sa passion pour Marguerite. Le jardinier « a remarqué… que Monsieur de Hénin estoit assis sur un cailloux avec un pain en main, le brisoit en disant : “est-il possible que je serai privé d’une créature que je aie tant aimé et en mesme temps témoignoit un grand déplaisir et colère” »95.

    49Remarquons pour terminer que dans ces ménages à trois où l’épouse est humiliée et bafouée par la servante-maîtresse qui se conduit avec arrogance et autorité, de violentes « scènes de ménage » peuvent survenir entre le maître et son amante. Ainsi pour Quentin Allegambe, Sieur d’Antroeule, ex-bailli de l’Abbaye de Marchiennes qui entretient des rapports de ce type avec une certaine Marie « avecq laquelle il est allé demeurer auprès de la ville d’Hal (et) avecq laquelle il est soupçonné d’avoir eu un enfant ». Mais leurs relations quotidiennes sont parfois des plus tumultueuses notamment lorsqu’après le décès de l’épouse la servante constate que le maître ne veut pas l’épouser. « At ouy ladite Marie dire audit d’Antroeulle, bougre il m’a fallu endurer toute la honte estant avecq vous, du temps de vostre femme et vous m’avez pressé de faire ce que j’ay fai et, vous m’avez osté le reste de mon honneur. À quoy ledit d’Antroeulle respondit ; “prendroi-je une putain en mariage ? Il fauldroit beaucoup, beaucoup de temps pour dire la bonne vie qu’ils mennent ensemble” ». La fille déçue aurait déclaré : « je voudrais que le diable eut emporté Monsieur de Hornaing quand il m’at pressé de venir demeurer avec vous, combien qu’alors j’estois mordu… va bougre, viel bougre, traistre, si je n’aimois point cest enfant… j’irois si loin que les pieds me pouroit porter ». Sa propre sœur, Jacqueline, servante comme elle, lui dispute d’ailleurs les faveurs du maître. « Ces deux sœurs sont jalouses l’une contre l’autre comme deux chiens et… ils ont journellement des querelles ensemble, reprochant l’une a l’autre des choses, l’une disant “vous n’avez pas plus épousé Monsieur d’Antreuille que moy, l’autre j’ay si grand action a Monsieur que vous et aultres a semblables responses” »96.

    Notes de bas de page

    1 Pour l’étude de ces quelques thèmes, nous utilisons les documents de la série 5 G des ADN, soit directement, soit à travers des citations faites par les auteurs des TER mentionnés, notamment J. C. BAHEUX et J. L. GEOFFROY.

    2 ADN, 5 G 428, 1771.

    3 ADN, 5 G 443, 1784.

    4 ADN, 5 G 447, 1789.

    5 Robert J. POTHIER, Traité du Contrat de mariage, no 516. Œuvres de Pothier, t. VI, Paris, 1846, p. 238.

    6 ADN, 5 G 438, 1780.

    7 ADN, 5 G 444, 1786.

    8 ADN, 5 G 441, 1783.

    9 ADN, 5 G 412, 1752.

    10 ADN, 5 G 414, 1754.

    11 ADN, 5 G 390, 1720.

    12 ADN, 5 G 370, 1766.

    13 ADN 5 G 408, 1748.

    14 ADN, 5 G 412, 1752.

    15 ADN, 5 G 443, 1785.

    16 ADN, 5 G 408, 1748.

    17 ADN, 5 G 373, 1637.

    18 ADN, 5 G 376, 1665.

    19 ADN, 5 G 413, 1753.

    20 ADN, 5 G 432, 1773.

    21 ADN, 5 G 434, 1774.

    22 ADN, 5 G 430, 431, 1771.

    23 ADN, 5 G 505, 1700 (voir texte en annexe).

    24 R. MANDROU, Introduction à la France moderne, op. cit., p. 118.

    25 ADN, 5 G 449, 1790.

    26 ADN, 5 G 419, 1763.

    27 ADN, 5 G 399, 1732.

    28 R. MANDROU, op. cit., p. 114.

    29 ADN, 5 G 436, 1778.

    30 ADN, 5 G 382, 1692.

    31 ADN, 5 G 409, 1748.

    32 ADN, 5 G 419, 1763.

    33 ADN, 5 G 404, 1739.

    34 ADN, 5 G 409, 1748.

    35 ADN, 5 G 425, 1767.

    36 ADN, 5 G 448, 1789.

    37 ADN, 5 G 416, 1757.

    38 ADN, 5 G 420, 1764.

    39 ADN, 5 G 436, 1777.

    40 ADN, 5 G 20, 1764.

    41 ADN, 5 G 428, 1771.

    42 ADN, 5 G 437, 1778.

    43 ADN, 5 G 370, 1782.

    44 Voir document en annexe.

    45 Philippe ARIES, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Éd. du Seuil, 1973 (réédition), 504 p.

    46 ADN, 5 G 369.

    47 Ibidem.

    48 ADN, 5 G 436, 1776.

    49 ADN, 5 G 200, 1778.

    50 ADN, 5 G 414, 1755.

    51 ADN, 5 G 422, 1766.

    52 ADN, 5 G 380, 1681.

    53 ADN, 5 G 436, 1776.

    54 ADN Tabellion de Douai, Contrat du 22 août 1665.

    55 ADN, 5 G 441, 1763.

    56 ADN, 5 G 424, 1763.

    57 ADN, 5 G 411, 1750.

    58 ADN, 5 G 412, 1743.

    59 ADN, 5 G 441, 1783.

    60 ADN, 5 G 424, 1768.

    61 ADN, 5 G 441, 1783.

    62 P. GUILLAUME et J. P. POUSSOU, Démographie historique, A. Colin, 1970, p. 183. P. M. COTTREZ qui a étudié l’alphabétisation d’après les signatures dans les registres de mariage signale pour la période 1737-1789 à Ascq, 420 mariages, soit 840 conjoints dont 66 veufs et 39 veuves ; à Annappes, 402 mariages, soit 804 conjoints dont 66 veufs et 32 veuves.
    P. M. COTTREZ, « L’alphabétisation à Ascq et Annappes au XVIIIe siècle », La Revue du Terroir, Bulletin de la Société Historique de Villeneuve d’Ascq et du Mélantois, 1975, no 1, p. 5-38.

    63 ADN, 5 G 427, 1768.

    64 ADN, 5 G 413, 1754.

    65 ADN, 5 G 415, 1756.

    66 ADN, 5 G 396, 1764.

    67 ADN, 5 G 370, 1766.

    68 ADN, 5 G 370, 1784.

    69 ADN, 5 G 436, 1776.

    70 ADN, 5 G 404, 1739.

    71 ADN, 5 G 390, 1720.

    72 ADN, 5 G 415, 1757.

    73 ADN, 5 G 449, 1790.

    74 ADN, 5 G 408, 1748.

    75 ADN, 5 G 409, 1748.

    76 M. DE CERTEAU, L’Écriture de l’Histoire, Paris, NRF Gallimard, 1975.

    77 ADN, 5 G 373, 1637.

    78 ADN, 5 G 404, 1739.

    79 ADN, 5 G 438, 1780.

    80 ADN, 5 G 411, 1750.

    81 ADN, 5 G 409, 1748.

    82 En particulier le dossier 5 G 411, 1750.

    83 ADN, 5 G 497, 1681.

    84 P. CHAUNU, La Civilisation de l’Europe classique, Arthaud, 1966.

    85 ADN, 5 G 496, 1646.

    86 ADN, 5 G 145, 1744.

    87 ADN, 5 G 385, 1709.

    88 ADN, 5 G 377, 1691.

    89 ADN, 5 G 498, 1683 et 1685.

    90 P. CHAUNU, La civilisation de l’Europe classique, Arthaud, 1966, p. 196.

    91 ADN, 5 G 499, 1698.

    92 ADN, 5 G 496, 1646.

    93 ADN, 5 G 497, 1688.

    94 ADN, 5 G 499, 1698.

    95 ADN, 5 G 497, 1683.

    96 ADN, 5 G 496, 1617.

    Auteur

    • Alain Lottin
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    1 Pour l’étude de ces quelques thèmes, nous utilisons les documents de la série 5 G des ADN, soit directement, soit à travers des citations faites par les auteurs des TER mentionnés, notamment J. C. BAHEUX et J. L. GEOFFROY.

    2 ADN, 5 G 428, 1771.

    3 ADN, 5 G 443, 1784.

    4 ADN, 5 G 447, 1789.

    5 Robert J. POTHIER, Traité du Contrat de mariage, no 516. Œuvres de Pothier, t. VI, Paris, 1846, p. 238.

    6 ADN, 5 G 438, 1780.

    7 ADN, 5 G 444, 1786.

    8 ADN, 5 G 441, 1783.

    9 ADN, 5 G 412, 1752.

    10 ADN, 5 G 414, 1754.

    11 ADN, 5 G 390, 1720.

    12 ADN, 5 G 370, 1766.

    13 ADN 5 G 408, 1748.

    14 ADN, 5 G 412, 1752.

    15 ADN, 5 G 443, 1785.

    16 ADN, 5 G 408, 1748.

    17 ADN, 5 G 373, 1637.

    18 ADN, 5 G 376, 1665.

    19 ADN, 5 G 413, 1753.

    20 ADN, 5 G 432, 1773.

    21 ADN, 5 G 434, 1774.

    22 ADN, 5 G 430, 431, 1771.

    23 ADN, 5 G 505, 1700 (voir texte en annexe).

    24 R. MANDROU, Introduction à la France moderne, op. cit., p. 118.

    25 ADN, 5 G 449, 1790.

    26 ADN, 5 G 419, 1763.

    27 ADN, 5 G 399, 1732.

    28 R. MANDROU, op. cit., p. 114.

    29 ADN, 5 G 436, 1778.

    30 ADN, 5 G 382, 1692.

    31 ADN, 5 G 409, 1748.

    32 ADN, 5 G 419, 1763.

    33 ADN, 5 G 404, 1739.

    34 ADN, 5 G 409, 1748.

    35 ADN, 5 G 425, 1767.

    36 ADN, 5 G 448, 1789.

    37 ADN, 5 G 416, 1757.

    38 ADN, 5 G 420, 1764.

    39 ADN, 5 G 436, 1777.

    40 ADN, 5 G 20, 1764.

    41 ADN, 5 G 428, 1771.

    42 ADN, 5 G 437, 1778.

    43 ADN, 5 G 370, 1782.

    44 Voir document en annexe.

    45 Philippe ARIES, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Éd. du Seuil, 1973 (réédition), 504 p.

    46 ADN, 5 G 369.

    47 Ibidem.

    48 ADN, 5 G 436, 1776.

    49 ADN, 5 G 200, 1778.

    50 ADN, 5 G 414, 1755.

    51 ADN, 5 G 422, 1766.

    52 ADN, 5 G 380, 1681.

    53 ADN, 5 G 436, 1776.

    54 ADN Tabellion de Douai, Contrat du 22 août 1665.

    55 ADN, 5 G 441, 1763.

    56 ADN, 5 G 424, 1763.

    57 ADN, 5 G 411, 1750.

    58 ADN, 5 G 412, 1743.

    59 ADN, 5 G 441, 1783.

    60 ADN, 5 G 424, 1768.

    61 ADN, 5 G 441, 1783.

    62 P. GUILLAUME et J. P. POUSSOU, Démographie historique, A. Colin, 1970, p. 183. P. M. COTTREZ qui a étudié l’alphabétisation d’après les signatures dans les registres de mariage signale pour la période 1737-1789 à Ascq, 420 mariages, soit 840 conjoints dont 66 veufs et 39 veuves ; à Annappes, 402 mariages, soit 804 conjoints dont 66 veufs et 32 veuves.
    P. M. COTTREZ, « L’alphabétisation à Ascq et Annappes au XVIIIe siècle », La Revue du Terroir, Bulletin de la Société Historique de Villeneuve d’Ascq et du Mélantois, 1975, no 1, p. 5-38.

    63 ADN, 5 G 427, 1768.

    64 ADN, 5 G 413, 1754.

    65 ADN, 5 G 415, 1756.

    66 ADN, 5 G 396, 1764.

    67 ADN, 5 G 370, 1766.

    68 ADN, 5 G 370, 1784.

    69 ADN, 5 G 436, 1776.

    70 ADN, 5 G 404, 1739.

    71 ADN, 5 G 390, 1720.

    72 ADN, 5 G 415, 1757.

    73 ADN, 5 G 449, 1790.

    74 ADN, 5 G 408, 1748.

    75 ADN, 5 G 409, 1748.

    76 M. DE CERTEAU, L’Écriture de l’Histoire, Paris, NRF Gallimard, 1975.

    77 ADN, 5 G 373, 1637.

    78 ADN, 5 G 404, 1739.

    79 ADN, 5 G 438, 1780.

    80 ADN, 5 G 411, 1750.

    81 ADN, 5 G 409, 1748.

    82 En particulier le dossier 5 G 411, 1750.

    83 ADN, 5 G 497, 1681.

    84 P. CHAUNU, La Civilisation de l’Europe classique, Arthaud, 1966.

    85 ADN, 5 G 496, 1646.

    86 ADN, 5 G 145, 1744.

    87 ADN, 5 G 385, 1709.

    88 ADN, 5 G 377, 1691.

    89 ADN, 5 G 498, 1683 et 1685.

    90 P. CHAUNU, La civilisation de l’Europe classique, Arthaud, 1966, p. 196.

    91 ADN, 5 G 499, 1698.

    92 ADN, 5 G 496, 1646.

    93 ADN, 5 G 497, 1688.

    94 ADN, 5 G 499, 1698.

    95 ADN, 5 G 497, 1683.

    96 ADN, 5 G 496, 1617.

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