Chapitre 5. Les « divorces »
p. 105-122
Note de l’éditeur
Avec la collaboration de : Guy Savelon [contributeur] Jean-Louis Geoffroy [contributeur] Léon Kaczmarek [contributeur] Alain Lottin [contributeur] Guy Savelon [contributeur] J.-L. Vandecavaye [contributeur]
Texte intégral
1Selon le droit canonique, seules des raisons bien précises permettent d’accorder la séparation de corps ou « divortium quo ad thorum » : le consentement mutuel pour entrer en religion, l’adultère de l’un des époux, l’hérésie, la sorcellerie, les sévices graves et les mauvais traitements. En revanche la folie, la maladie ou une condamnation ne peuvent justifier une demande. Hommes ou femmes peuvent invoquer les mêmes causes pour demander la séparation, alors qu’en France les juristes établissent une discrimination sexuelle et sociale. Nous reviendrons en conclusion sur cet aspect essentiel1.
2Dans ces affaires, le curé de paroisse ne peut servir d’intermédiaire comme dans les ruptures de fiançailles par exemple. La partie plaignante doit s’adresser directement et personnellement à la Cour Ecclésiastique et la requête est présentée par un avocat. Les pauvres gens peuvent s’adresser à l’Official et notamment présenter dès le début une demande pour plaider gratuitement, au « pro Deo », toujours accordée après information sur les ressources du suppliant auprès du curé de la paroisse.
Les enseignements limites mais révélateurs des chiffres
3Peut-on mesurer l’ampleur du phénomène dans le diocèse ? On sait déjà quels problèmes ardus pose l’établissement de statistiques.
4Pour le « divortium », en particulier, il faut tenir compte qu’au XVIIe et au début du XVIIIe siècle les sentences rédigées en latin sont avares de renseignements. Généralement, on ignore quel conjoint a présenté la demande, le lieu de résidence des époux, les motifs de la requête et la durée de la séparation accordée. Ici, comme ailleurs, il faut admettre que les chiffres obtenus ne sont pas des valeurs absolues, mais des probabilités minima.
De 1710 à 1791, on a pu relever 593 actions en divorce. On sait qu’après 1774 le chiffre trouvé est nettement inférieur à la réalité puisque les registres des sentences ecclésiastiques ont disparu après cette date ; mais les dossiers de procédure ont quand même permis de détecter 120 cas. Une première remarque : les séparations sont plus nombreuses dans le second tiers du XVIIIe siècle que dans le premier tiers : 148 cas dénombrés de 1710 à 1736 soit une moyenne annuelle de 5,4 ; pour 325 cas de 1737 à 1774 soit une moyenne de 8,7 par an. On retrouve une évolution déjà décelée dans les cassations de fiançailles. Néanmoins, l’activité de l’Officialité se maintient jusqu’à la veille de la Révolution. Compte tenu des données, un commentaire plus détaillé de l’évolution chronologique serait hasardeux. Mais cette masse de sentences et de procès constitue un échantillon représentatif pour une étude sociologique et mentale.
5Une constatation s’impose : les demandes en séparation émanent surtout des femmes. Au début du XVIIIe siècle, de 1710 à 1736, nous relevons trois demandes féminines (71 %), pour une demande masculine (23,7 %). Les demandes communes des deux époux sont rares : 5,3 % ; le reste est constitué par les poursuites engagées à l’initiative du promoteur ou les indéterminés. De 1737 à 1791 pour 445 cas connus, la répartition s’établit de la façon suivante : 340 demanderesses (76,4 %), 56 demandeurs (12,60 %), 49 demandes communes (1 %). Les trois quarts des requêtes proviennent des épouses. La femme profite manifestement du droit que lui reconnaît l’Église de prendre l’initiative de la demande. La croissance des demandes féminines à la fin du XVIIIe siècle (6 pour 1) témoigne peut-être d’une certaine émancipation des femmes. Le pourcentage des demandes communes double également. Une prise de conscience simultanée des problèmes devient peut-être plus facile.
6Une répartition géographique peut être esquissée. Le lieu de résidence est plus fréquemment précisé dans les documents à mesure que l’on avance dans le XVIIIe siècle. Sans entrer dans un détail fastidieux, notons que les demandes proviennent surtout du Sud et du Sud-Ouest du diocèse. Elles sont plus rares dans le Nord et dans la région forestière de l’Est. D’autre part, phénomène qui recoupe le précédent, 60 % des requêtes (indéterminés exclus) sont présentées par des habitants des villes : sur 373 demandes qui, entre 1737 et 1791, révèlent le lieu de résidence des parties, la seule ville de Cambrai en fournit 97 contre 8 pour le reste du décanat pendant la même période. Quelle est l’origine sociale des couples en instance de divorce ? Seuls les procès fournissent un échantillon valable sur ce sujet (206 métiers connus de 1737 à 1791). Plus de la moitié des demandes provient des classes moyennes urbaines, bourgeois, rentiers, professions libérales ; un quart vient de l’élite sociale, noble, notables ; 20 % environ viennent des milieux populaires des villes ; les professions agricoles ne représentent même pas 6 %. Les séparations de corps interviennent donc essentiellement dans les milieux de la noblesse, de la grande, moyenne et petite bourgeoisie.
7Les indications sur la répartition géographique et le milieu professionnel se complètent. Comment les expliquer ? Par la situation excentrique de Cambrai dans le diocèse : certaines régions se trouvent loin de la métropole de l’Officialité. Dans les décanats, placés à la frontière politique et linguistique du diocèse, nous pouvons imaginer une réticence des habitants des Pays-Bas autrichiens, parlant le flamand, à s’adresser à une juridiction sous domination française. Les demandes y sont en tout cas moins nombreuses. D’autre part, le divorce se raréfie quand les habitants s’écartent davantage les uns des autres2. Ceci se vérifie dans les régions forestières de l’Est. La promiscuité engendrée par la concentration urbaine joue, bien entendu, en sens inverse. Les moyens d’évasion sont beaucoup plus nombreux en ville, les motifs de séparation n’en sont donc qu’accrus. Mais il faut essayer d’aller plus loin.
8À la campagne, le mariage est sans doute plus mûrement pesé, « évalué ». Les fiançailles sont par excellence la période d’observation : nous avons vu que les trois quarts des ruptures intervenaient chez les ruraux. Il n’en est pas de même pour les séparations auxquelles recourent surtout les urbains. En ville, un personnage ayant une fonction importante ou une charge officielle constitue le point de mire du voisinage. Dès que des ragots circulent sur la conduite de l’un des époux le conjoint veut y mettre un terme immédiatement en recourant à l’Official. Les bourgeois, les hommes de loi connaissent la marche à suivre pour entamer une procédure ; les paysans au contraire ignorent sans doute le fonctionnement précis du tribunal ecclésiastique ; pour les ruptures de fiançailles il leur suffisait le plus souvent de s’adresser à leur curé.
9À quel moment de la vie du couple les difficultés surgissent-elles ? D’après nos dossiers, les difficultés apparaissent souvent dès le début. Un quart des requêtes émane de gens unis depuis un an ou moins. La moitié des demandes arrive dans les cinq premières années de mariage. Les beaux jours des fiançailles passés, on découvre la véritable nature de son conjoint. C’est le cap le plus difficile à franchir. La résistance, la solidité du couple croissent avec la durée. Toutefois, la différence d’âge peut finir par devenir un obstacle. On cherche sans doute aussi à se séparer avant la venue de nombreux enfants. En effet, de 1737 à 1791 sur un échantillon de 198 foyers rompus, 29 n’ont pas d’enfants, 67 possèdent déjà un enfant, 30 en ont deux. Pour 32 familles nous sommes certains de leur existence, mais nous ignorons le chiffre exact. Mais seulement 40 couples avec trois enfants ou plus requièrent le divorce. Les familles nombreuses hésitent donc à recourir à une solution aussi catégorique. L’existence d’enfants constitue une sorte de frein au divorce. En revanche la présence au foyer d’enfants du premier lit semble aggraver les problèmes. Sur les 198 couples précédents, 52 ont des enfants d’un premier lit. Près de 30 % (87/289) des demandes sont consécutives à un remariage, proportion supérieure à l’importance générale des remariages dans la nuptialité générale3.
10Mais au-delà de ces renseignements chiffrés les dossiers de procédure fournissent des matériaux exceptionnels sur la vie des couples désunis.
Les raisons des divorces
11Pourquoi veut-on se séparer ? Les requêtes, témoignages et autres pièces l’exposent en détail. Mais les motifs avancés cachent peut-être des mobiles différents et non avoués. Ne sont-ils pas avant tout destinés à influencer le juge ? En plus ils sont mis en ordre par un avocat qui connaît le droit et se montre soucieux d’obtenir la séparation par une présentation habile des torts de l’autre conjoint. Nous pouvons, en effet, remarquer des stéréotypes dans les plaintes. La plupart des accusations entrent dans les catégories juridiques efficaces. Cette constatation ne signifie pas que les raisons avancées sont fausses. Des témoins doivent être entendus et les statuts recommandent aux juges, promoteur, commissaire, de faire éclater la vérité et de prendre des précautions dans l’audition des témoignages. Mais le demandeur peut être amené à forcer certains arguments et à en cacher d’autres, ou tout au moins à les révéler indirectement.
12Au premier rang des causes figurent de loin les sévices et les mauvais traitements. Leur gamme est très variée. Elle commence avec les agressions verbales, les injures. Les insultes ravalent la personne au rang d’un animal (chienne, chien, charogne, truie). Elles prêtent des mœurs condamnables à l’adversaire (putain, putassier, garce, quoyon, maquerelle, maquereau, bougre, bougresse, ribaude, paillace de corps de garde). Elles attribuent des mœurs criminelles (poison, voleuse, race de pendart, canaille) ou abaissent socialement (malaprise, gueux ou gueuse). Elles mettent en cause l’orthodoxie religieuse (diable, diablesse, sorcière, damnée). Ces dernières injures sont plus fréquemment invoquées au XVIIe qu’au XVIIIe siècle. Leur valeur péjorative est renforcée par des adjectifs à arrière-plan sexuel (foutue) ou insistant sur l’âge (vieille bougresse). Ce vocabulaire grossier se retrouve plus souvent dans la bouche du mari que dans celle de la femme, et ce, y compris chez les notables. Deleval, avocat au Conseil souverain de Hainaut, traite son épouse « fréquemment de putain et de garce, l’accablant journalièrement de mille imprécations indignes d’un bon chrétien et d’un homme d’honneur »4. De même Adrienne Thérèse Henry, fille d’un avocat, « a été seule l’autheur des termes les plus injurieux et les plus infâmes, on auroit horreur de les répéter »5.
13Bien souvent ces insultes ne sont que des préludes à des sévices plus graves. L’imagination fait place à la force physique. Les quatre cinquièmes des demandes présentées par des femmes invoquent les brutalités. Le phénomène inverse existe exceptionnellement. Quatre maris se plaignent des mauvais traitements de leur épouse. Ainsi Nicolas Daniel Gobled, mayeur de Maubeuge, n’habite avec sa femme « qu’au péril de sa vie »6. De même Jacqueline Huart « au premier différent prennoit une soufflette de fer pour le (Barthélémy Desfossez) frapper, ce qu’elle a fait à plusieurs reprises »7. Mais tout ceci est peu de choses à côté des exploits de certains maris. La description détaillée des coups et des blessures étonne plus d’une fois. Jean Baptiste de Préseau, Seigneur de Rinsart, grand Bailli d’Avesnes, poursuit sa femme à diverses reprises avec une épée, un pistolet, un fusil « qu’il a même déchargé vers elle », d’une hache avec laquelle il a brisé la porte de sa chambre, d’un tison ardent8. Les blessures peuvent être sérieuses. P. J. Lemaire casse le bras de Marie Catherine Decaudin, « quelque temps après, il l’a battu avec un fouet et comme elle fuiait il l’a rattrapé et l’a terrassé et lui a donné plusieurs coups de pied à la tête dont elle est restée grièvement blessée avec playe ouverte et sang coulant et dont il est sorti une esquille »9. Les menaces de mort sont fréquentes. Marguerite Hallet, épouse d’un marchand, déclare que « sa vie n’est pas en sûreté à cause des menaces qu’il lui fait presque tous les jours de la luy ôter jusque luy avoir mis divers fois le couteau sous la gorge et chargé son fusil à cet effet, luy ayant réitéré divers fois en se couchant que c’était la dernière nuit de sa vie et qu’elle pouvoit se préparer à la mort »10. Beaucoup ne doivent la vie qu’à la fuite ou à l’intervention des voisins. Ainsi Le Sieur Daniel de Boudry, écuyer et Sieur de Climon « se porta à de telles violences et excès » sur Isabelle Françoise Dubus « qu’il la prit à la gorge, la terrassa deux ou trois fois, la menaça de l’étrangler, la serrant si fort qu’elle en perdoit la respiration et serait peut être allé plus loin s’il n’avoit été arrêté par les prières de la remontrante et le secours d’un domestique et d’une autre personne qui ont été les témoins de cette scène outrageante »11. De même Jean Bosquet se jette sur Françoise Muyau, bourgeoise de Mons, « le couteau à la main pour l’égorger, ce qu’il aurait en effet exécuté sy on ne fut venu au secours »12. Les sévices suivent parfois de près le mariage. Félicité Lefebvre annonce au juge : « trois jours après le mariage contracté il a commencé à avoir de mauvaises manières avec elle, il l’a maltraité sans lui avoir donné aucun sujet »13 ; le plaignant précise presque toujours que ces mauvais traitements ne sont pas justifiés, comme s’ils pouvaient paraître normaux dans certaines circonstances. En général la femme ne s’adresse pas à l’Official aux premiers coups reçus. Bon nombre d’entre elles souffrent longtemps en silence, espérant voir leur mari s’amender. Le mari s’acharne parfois sur une épouse enceinte ou affaiblie par ses couches : Julie Joseph Lemaire « fit souvent reproche à Gaspard Louis Joseph Gossez des maltraitements souvent réitérés qu’elle éprouvait sans qu’il eut crainte de la faire avorter. Il a continué ses sévices, notamment pendant les douleurs qui ont précédé son accouchement et duré trois jours ; l’enfant qu’elle a mis au monde le 25 juin dernier était mort par les suites fâcheuses des maltraitements de la mère »14.
14Ces violences sont souvent liées à l’alcoolisme. Jeanne Bourdon déclare que son mari « revenant le plus souvent esprit de boisson qui le rend éperdu de raison et le met dans des emportements si horribles qu’il ne cherche que querelle à chacun, maltraitant sa femme, ses enfants et servantes, les jettans sur la rue de nuit, leur serant la porte au nez, les menaçants de leurs casser bras et jambes »15. La fréquentation des cabarets entraîne souvent une rentrée au foyer tardive. Le mari de Catherine Claire Desmaret « toutes les nuits ne revient qu’à trois ou quatre heures du matin »16. L’ivrognerie n’est pas uniquement réservée aux hommes : Nicolas Daniel Gobled, mayeur de Maubeuge, « avoit trouvé son épouse dans un état a ne pouvoir bouger, elle venoit de faire tirer une demy pièce de vin, elle s’ivre presque tous les jours »17. L’alcool entraîne des dépenses excessives. Pour boire, Antoine Cordier « a même vendu le collier d’or de sa femme et les alliances »18. On retrouve ces excès dans tous les milieux sociaux, mais ils semblent moins tolérés dans les familles aisées.
15L’adultère de l’un des époux est la deuxième grande cause des séparations. Ici encore, particularité de l’Officialité de Cambrai, les demandes féminines sont les plus nombreuses. Comme pour les violences, l’épouse insiste souvent sur sa patience. Jeanne Thérèse Delvaut ne peut plus supporter « tel commerce que son mari a eu avec deux filles jusque a procréation de deux enfants d’elles qui ont été baptisés sous son nom et depuis la cognoissance du dernier baptisé elle n’a plus souffert qu’il l’ait approché »19. Il peut s’agir de fréquentations de maisons douteuses. Anne Catherine Terin se plaint que Nicolas Denain, son mari, « n’a fait que courir les bordelles, desquels retournant tous les jours à minuit. Cette débauche alla si avant qu’il fut attaqué d’une maladie vénérienne qui luy dura plus de deux mois, dont heureusement la supliante s’est aperçu sans quoy il l’auroit infailliblement gâté et luy auroit donné la participation de son mal »20. Le mari volage amène parfois ses compagnes chez lui et les installe dans sa demeure. Le Baron de Pailly « tient des filles chez lui avec lesquelles il a de fréquentes conférences nocturnes et même des familiarités publiques très indécentes »21. Les servantes mettent en cause souvent l’équilibre de certains ménages. Michel Fourneau a eu des « familiarités avec la servante en sorte que depuis quelques jours elle s’est accouchée de ses œuvres dans la maison et y demeure encore »22. Ces filles, souvent célibataires, trouvent dans la liaison avec leur maître un remède à la solitude ou un moyen d’ascension sociale. Anne Marie Joseph Leclercq « dès qu’elle fut dans la maison de son mari, vit une certaine Marguerite Lecuier qui s’y comportait en maîtresse puisque entre autre, cette fille mangeoit à leur table authorisé par son maître qui affectoit toujours de lui servir les meilleurs morceaux »23. L’adultère prend parfois l’aspect d’une liaison durable. Jean Baptiste Coquerelle déclare : « qu’il aimoit mieux sa maîtresse que sa femme et que s’il devoit aller en ménage et vivre avec elle, qu’il la tueroit et la larderait de coups de couteau »24. Le mari, pour sa part, n’accepte pas les écarts de conduite de son épouse. Certains font même preuve d’une jalousie excessive. Jacques Bernard Goubet « a percé les murailles de la maison pour examiner tous les mouvements de sa femme »25. Au moindre soupçon, il exige la séparation immédiate de peur sans doute de devenir la risée de tous.
16La deuxième cause officiellement reconnue, l’hérésie, est rarement invoquée comme élément déterminant. En revanche çà et là on insiste sur les blasphèmes. Jean Charles Houzeau « renie incessamment non seulement Dieu mais le sacré Dieu »26. Antoine Cordier déclare à Hélaine Ouvertres « qu’il voudrait que l’enfant qu’elle portoit dans ses entrailles serait un diable »27. Magdeleine Corsin essaie de faire croire que son mari est possédé du démon : « semblable haine contre une honnête femme… est en effet du pouvoir du malin esprit qui ne manque pas de le rendre le maître absolu d’une âme sans religion et qui ne fréquente pas les sacrements non seulement suivant les ordres de l’Église mais une fois en trois, quatre ou cinq ans »28. L’irréligiosité est aussi dénoncée. Le mari de Marie Catherine Decrucq « n’a jamais fait des pasques depuis qu’il est marié »29. Certains hommes prétendent empêcher leur femme de fréquenter l’Église tel Henry Jonnart qui s’écrie : « qu’est ce que tu vas faire dans ce confessionnal, je ne veux plus que tu ailles près de ces chiens de recollets »30. Souvent en fin de requête la demande de séparation est justifiée par la nécessité d’accomplir son salut, formule qui vise avant tout à convaincre l’Official. Mais ces arguments stéréotypés sont finalement assez secondaires. On ne peut pas parler d’hérésie, tout juste d’impiété grossière. En deux cas cependant, des épouses accusent leur mari de s’être converti au protestantisme. Dame Bonne Rose Joseph Leclerc déclare que le Sieur Philippe Joseph Carton, lieutenant réformé au régiment d’Homes, au service des États Généraux de Hollande « s’est toujours opposé à ce qu’on conduise ses enfants les dimanches à la bénédiction de l’eau ; aussi quand il lui naissait un enfant, il ne prétendoit pas qu’on le fasse baptiser, parlant mal de ce sacrement de baptêmes et disant qu’il étoit inutil… il s’est toujours opposé à ce qu’il y auroit de l’eau bénite dans la maison »31. Un autre homme de qualité, le Sieur Jean Lefebvre, Seigneur de l’Empire, a abjuré le protestantisme avant d’épouser Dame Caroline Daise. Peu de temps après il annonce aux curé et vicaire de Vendeville qui l’engagent à faire ses pâques que « son abjuration avoit été feinte et simulée et qu’il aimeroit mieux être pendu que d’aller à la messe et a tenu des propos scandaleux contre le roi, Dieu et son Église »32. Ce sont apparemment les deux seuls cas où l’hérésie est invoquée comme argument essentiel.
17En dehors des causes officiellement reconnues, il est manifeste que d’autres raisons provoquent de graves mésententes. Ainsi les problèmes financiers ne peuvent être invoqués comme motif valable de séparation mais ils jouent parfois un rôle capital. Des maris gèrent eux-mêmes l’argent du ménage et refusent d’accorder la moindre responsabilité à leur épouse qui ressent vivement cet affront. Pétronille Dubois estime « qu’elle étoit pis que la dernière des servantes à qui on donne au moins l’argent nécessaire pour les petits besoins du ménage »33. Des femmes dénoncent les dépenses excessives d’un mari oisif ou noceur. Jeanne Bourdon « auroit fait mieux d’épouser un homme de la dernière condition que d’avoir malheureusement jetté la vue sur un pareil dépensier »34. Certains mariages étaient ouvertement conçus comme des associations d’intérêts. La femme ne supporte pas que son apport soit dilapidé. Marie Thérèse Bernard, fille d’un grand orfèvre de Cambrai, « quoy que de son chef elle ait un bien assez considérable et capable d’entretenir sa famille s’il étoit bien administré, cependant par la mauvaise économie du Sieur d’Hénault, son mary, elle peut dire que sa famille n’en tire a présent aucun secours… Il auroit pu épargner quelque bonne somme pour peu qu’il auroit maintenu la boutique et administré le bien de la remontrante, a tout au contraire abandonné le tout de sorte qu’il y a dix huit ans qu’il n’a point travaillé ou du moins si peu que cela n’en vaut pas la peine, menant depuis lors une vie fainéante tenant néanmoins toujours un cheval dans l’écurie par une folle et vaine ambition en sorte qu’au lieu d’avoir fait des épargnes elle apprend qu’il est endetté de tous cottés »35. Des « escrocs » au mariage sans biens ou couverts de dettes essaient d’épouser des jeunes filles bien nanties. Jeanne Catherine Servotte et ses parents se sont ainsi laissé tromper : « S’estant veue recherchée, étant fille par ledit Léger, cy devant trésorier des fortifications de Valenciennes elle et ses père et mère ont d’autant plus volontiers écouté et approuvé ses recherches qu’il paroissoit être en quelque réputation dans le monde… ses habitudes avec d’autres personnes de considération semblaient lui promettre quelque progrès… La suppliante porta au mariage faisant 3 000 livres en argent. Elle debvoit raisonnablement espérer selon les apparences de vivre avec honneur et quelque espèce de bonheur… Il debvoit plus de 30 000 livres »36. Ce genre de mésaventure arrive surtout à des veuves. Marie Magdeleine Paquet « étant veuve de Toussaint Dossière, Jacques Béthune l’a recherchée en mariage, lui promettant d’apporter de son côté 1 800 livres ; loin d’accomplir cette promesse, il se trouvoit tellement chargé de dettes qu’à peine marié il vendit chevaux, vaches et bestiaux et tout l’attirail de la ferme de la demandresse, après quoi il vendit les fonds dont elle avait la libre disposition et les employa à passer ses jours et ses nuits dans les cabarets »37. C’est tout le problème du veuvage et du remariage sous l’Ancien Régime. Une veuve chargée d’enfants ou d’un certain âge ne peut se montrer trop difficile. Par contre, les veufs recherchent une fille jeune et riche non seulement pour jouir de ses biens mais aussi pour qu’elle s’occupe de leurs enfants. Catherine Leson nous apprend que « ledit Paulinier a tout fait pour l’épouser et aussi se décharger d’une famille assez nombreuse »38. L’entente entre les enfants du premier lit et le nouveau venu est souvent difficile. Denis Chevalier « maltraite Marie Angélique Bonnemaison et refuse de s’occuper de ses deux enfants qu’elle a d’un premier lit, alors que cette charge est inclue dans le contrat de mariage »39. De même Fournier ne put supporter son beau-fils Jean Cosne : « il n’a fait que le maltraiter pendant de longues années et il a failly de le tuer plusieurs fois »40.
18Enfin les difficultés familiales sont parfois causées ou avivées par la mésentente avec les beaux-parents. En début de mariage, il arrive qu’on demeure chez les parents du mari ou de la femme ou tout au moins près de chez eux. L’entente conjugale semble en pâtir. Les parents s’immiscent dans la vie du couple et cette situation devient rapidement insupportable : Madeleine Landas a quitté son époux car elle « n’a pas entendu de se rendre la servante et beaucoup moins l’esclave des père et mère de son mari… il faut qu’il prenne un domicile séparé »41. De même dans le procès opposant Bernardine Joseph Stievenart et Pierre Alexandre Marchand : « la cause de la désunion ne provient de ce que la femme, trop attachée à son père, ne suit pas son mary et de plus que l’antipathie se trouve plutôt entre le beau-père et le gendre qu’entre le mary et la femme »42. Dans ces conflits les parents poussent au divorce.
19Il n’est pas sans intérêt de s’interroger sur la réaction du défendeur devant toutes ces accusations, car l’examen du système de défense nous permet d’avoir une vision plus exacte des crises traversées par les couples désunis. Nous n’avons, jusqu’ici qu’une seule version des faits, le demandeur pouvant être tenté de noircir le tableau.
Les réactions de la partie adverse
20Les avocats, bien sûr, jouent un rôle essentiel dans le système de défense. Les réactions des accusés sont plus ou moins violentes selon qu’ils sont disposés ou non à accepter la séparation. Dans tous les cas le défendeur ne veut pas perdre la face. Il rejette parfois globalement les motifs de séparation dès leur communication. Adrienne Thérèse Henry à qui son mari, le mayeur de Maubeuge, reproche ses mauvais traitements, son ivrognerie et ses dépenses excessives affirme que « son époux prétend la noircir sur des imaginations… Elle n’a jamais rien fait qui mérite le moindre blâme »43. De même Antoine Quentin considère que la requête de son épouse « ne contient que des faussetés, impostures et calomnies atroces. Il conclud à ce qu’il soit défendu à sa femme de le détracter par tout ainsy »44. Généralement l’épouse ne se montre indignée que par le caractère mensonger des accusations. L’homme au contraire est irrité par la demande en divorce elle-même car elle manifeste un esprit d’indépendance et elle porte atteinte à sa place dans la société. Jeanne Bourdon « n’envisage pas le respect qu’elle doit à Jean Joseph Lieure. Elle continue d’oublier qu’il n’est pas permis à une femme d’irriter son mary par présomption et par orgueil »45. L’époux s’estime d’autant plus bafoué que sa position sociale est importante ; c’est à tort qu’Anthoinette Tahon prétend divorcer d’Henry Johnart « vue qu’il est homme d’honneur, de bien, de réputation et d’intégrité, ayant mesme esté plusieurs fois chef du magistrat et conseil de la ville de Binch »46.
21Mais souvent le défendeur préfère minimiser les faits qui lui sont reprochés. Les mauvais traitements, les injures sont mis sur le compte de l’ivresse. Nicolas Delbecq, marchand de chevaux, n’a pas battu sa femme depuis au moins deux ans. Il admet qu’ayant bu « il y arrive quelque transport » mais « bien qu’il profère quelquefois des paroles mal assises et peut-estre injurieuses il n’y fait pas de réflexion et bien qu’il l’ait quelquefois appelé putain ou bien charogne il ne la répute pas telle »47. Battre sa femme est naturel quand elle le mérite : Pierre Montigny reconnaît que « pour remettre sa femme » dans le droit chemin « il alla jusqu’à lui donner quelques coups de pieds et de poings mais en vain »48. L’homme ne se défend pas de boire un verre. Écoutons Antoine Cordier : « et à supposer qu’ainsy serait qu’il yroit quelquefois au cabaret et dépenserait quelque pot de bierre, voire mesme jusques à estre pris de boisson il ne fait en cela tort à personne, suffisant qu’il paye sa despense. Et on luy demanderait volontiers où on trouveroit un homme lequel n’irait jamais au cabaret ! »49. La fréquentation des cabarets semble bien un moyen d’évasion courant dans ce monde.
22L’époux volage nie ses conjonctions passagères le moins maladroitement possible. Le mal vénérien dont Nicolas Demain était atteint « n’éstoit qu’un coup de pied de cheval qui l’avoit grièvement blessé »50. Adrien Orner Dutoit, maître filletier à Tournai, trompe sa femme qui « s’opiniâtre depuis cinq ans à luy refuser le devoir de mariage. Etant fort naturel et ne pouvant se passer de femme » il s’est « attaché d’affection à sa servante » avec qui il a eu « deux enfants illégitimes »51. On admet la mauvaise situation financière, sans s’estimer responsable et on objecte que ces griefs sont rejetés comme cause de séparation.
23Pour beaucoup, le meilleur système de défense est naturellement l’attaque : on retourne les arguments contre le demandeur, qui est accusé à son tour de mauvais traitements, d’ivrognerie, de mauvaises fréquentations, de dépenses excessives. On reproche aux beaux-parents d’avoir fomenté la discorde par intérêt. Léonard Moguet les accuse de ne pas vouloir lui donner une dot de 600 florins : « Pour éviter le paiement par toutte sorte de voye ils ont mis le trouble dans leur mariage, si avant que ladite remontrante a dit divorcer »52. Les témoignages accablants sont remis en cause. Jean François Protez, bourgeois praticien de Cambrai les dénonce : « Des gens de cette espèce ne sont aucun degré de preuve, ce sont des personnes duites à toute chose et auxquelles pour un pot de bierre on fera dire toutes les choses »53. On méprise particulièrement les petites gens invités à déposer contre soi.
24Est-ce à dire que le défendeur refuse toujours le divorce ? Certes les accusations sont parfois repoussées pour mieux refuser la rupture. Pour Adrienne Gobled « son honneur et sa réputation sont intéressés et ce seroit reconnaître sa propre turpitude que de consentir à une séparation »54. Ce refus est plus aisé après une séparation illégitime car le conjoint s’est mis dans son tort. Adrien Courbet, marchand de vin, « ne veut point de divorce » et exige « que sa femme ait à le rejoindre incessamment »55. On assortit ces exigences de la promesse de mieux se comporter. Mais l’opposition catégorique est rare. Beaucoup d’hommes l’acceptent mais exigent que leur épouse ne puisse emporter plus de biens que son apport lors du mariage. Michel Boniface, maieur de St Bening, y consent à une condition : « elle emportera avec elle tout ce qu’elle justifiera avoir porté en ce présent mariage »56.
25La femme, elle, tient à conserver ses habits et ses meubles. Marie Jeanne Bonce envisage la séparation « moyennant qu’il lui soit remis tous ses habits et linges et générallement ce qui sert à son corps, comme aussi la moitié de tous les meubles et effets existants dans sa maison »57. Quand la situation matérielle du ménage n’est pas brillante, le défendeur exige que les dettes soient partagées. S’il occupe un certain rang dans la société, il veille à ne pas rester marqué par cette mésaventure conjugale. Charles François Michel réclame « que la demanderesse aille demeurer hors de Cambray… au moyen de quoi il souscrira au requis de la demanderesse »58.
26Paradoxalement, on se soucie très rarement du devenir des enfants. D’après nos sources, exceptionnels sont les parents qui prennent à cœur de s’occuper de leur descendance. Françoise Gossain « désireroit au moins la garde de son enfant le plus jeune tandis que son mari ferait vivre leur fille aînée »59. Souvent le père refuse de payer pension. Marie Philippine veut « pouvoir garder l’enfant et que le défendeur lui paie une pension pour l’éduquer ». Mais Adrien Decaux son mari « demande d’avoir l’enfant à sa charge, ne voulant point payer de pension à sa femme »60. Séraphin Gosselin exige que son enfant soit mis au pensionnat et « offre même d’en payer les frais » 61 : ne pouvant le garder près de lui il s’oppose à le confier à sa femme. Seules les demandes communes présentent des solutions d’avenir : « Marie Claude Carpentier se chargera de la nourriture et de l’éducation des trois enfants à condition qu’Antoine Fanges donnera tous les meubles sans réserve qui sont dans sa maison à présent, la moitié de la chaire salée et deux jambons avec toute la farine. Il s’oblige encore par le présent écrit de luy donner douze florins chaque mois… Il paiera le chirurgien et le médecin »62. Ce genre d’accord demeure l’exception. Qu’advient-il dans les autres cas ? Les enfants ne sont pas au centre des préoccupations du couple en crise. On n’invoque pas leur existence pour requérir ou refuser le divorce.
Les jugements : un effort de compréhension
27Il est difficile de faire la part du réel et de l’imaginaire. L’Official n’est pas toujours en mesure de trancher immédiatement. Le juge ecclésiastique va tenter d’obtenir la vision la plus proche possible de la réalité en écoutant l’avis du promoteur, du commissaire et plus encore du curé de la paroisse. Sur place le pasteur est plus apte à juger de la nécessité ou non d’une séparation. Si le divorce est requis pour des motifs insuffisamment fondés, le commissaire défend l’accusé. Ainsi le doyen de Valenciennes donne tort à Marie Anne Lefrancq : « Le défendeur est un honnête homme que sa femme ne cesse de noircir à plaisir sans preuve suffisante pour obtenir le divorce »63. Par contre si les charges sont réelles et graves, le curé devance parfois la demande d’information de l’Official. Devant le scandale d’un adultère, d’une séparation illégitime, il se renseigne. Pasteur, il veille sur ses ouailles. Maître Monte, curé de Saint Nicolas à Cambrai, annonce « qu’il s’est informé de la conduite de François Devez, mari d’Aldegonde Paniez ; qu’il fréquente assiduement une mauvaise maison de la paroisse »64. Par ses occupations, on sent le curé plus proche de ses paroissiens que ne peuvent l’être les officiers de l’évêque. Il tente par ses conseils amicaux d’éviter certaines crises.
28L’Église s’efforce aussi, dans la mesure du possible, de convaincre les époux de changer d’attitude, d’apaiser leurs querelles. La comparution vise à les réconcilier comme la rédaction de la convocation le prouve : « Ordonnons aux parties de comparaître pour les accomoder si faire se peut ». Ces efforts sont parfois couronnés de succès. Certains ménages arrêtent leur action en justice. Le doyen de Lessines note dans son procès verbal : « ayant été représenté aux parties à quoi ils s’exposoient l’un et l’autre et qu’ils seraient très prudement de se réconcilier et réunir ensemble et oublier les discussions entre eux survenues, il a été déclaré et par eux accepté et promis qu’ils se réunirons ensemble dès à présent et ferons ce qu’ils pourrons pour vivre ensemble chrétiennement »65. Ce souci de réconcilier les adversaires explique par contraste la fermeté du promoteur contre ceux qui se sont séparés illégitimement. Il tente d’obliger les conjoints à se rejoindre mais il y parvient rarement. Ainsi sur 58 séparations illégitimes de 1737 à 1791, 44 se transforment en demandes de divorce. De plus certaines réunions ne sont parfois qu’une manœuvre permettant de clore un procès en mauvaise voie car elle interdit de prouver des faits antérieurs. Les échecs peuvent aussi tenir à la naïveté de certaines tentatives. Maître Charles Ochin face aux époux Cretu-Brelan « demanda à ses deux paroissiens de mieux s’entendre et les engagea à s’embrasser, mais la femme refusa »66. Quand le curé s’aperçoit de la vanité de ses tentatives d’union, il se prononce pour le divorce. Celui de Fressies face à la famille Corbehem-Lalain déclare : « Le seul remède est de leur accorder séparation de corps et de biens pour qu’ils puissent faire leur salut et éviter de donner davantage de scandale à la paroisse »67. Proche des problèmes quotidiens, le curé souvent prend parti et donne son avis. Le doyen instruisant la cause opposant Marie Thérèse Dehaussy à Jean Baptiste Cordier estime : « La demanderesse est une honnête femme qui est bien à plaindre à cause du libertinage et de l’ivrognerie de son mari et elle est bien fondée dans sa requête »68. Devant cette prise de position le promoteur accorde le ster à part requis par l’épouse comme de coutume en pareil cas. Si la plaignante ne se réfugie pas chez ses parents, il précise l’endroit où elle doit se rendre : « Enjoignons à Marie Joseph Grille… de se retirer au couvent Saint Jacques pour y vivre et demeurer jusqu’à la fin du procès. Ordonnons à la dame prieure dudit couvent de la recevoir en qualité de pensionnaire en lui interdisant de sortir du couvent où elle a cherché sa retraite ainsi que d’y recevoir aucune visite et conseil autre que ceux de ses conseils et procureurs, ni aucune lettre qui n’ait été ouverte par la dame prieure »69.
Restent à connaître les verdicts.
29De 1710 à 1791, sur 416 sentences, 71 s’opposent à une séparation, 345 l’accordent temporairement ou définitivement. L’Official prononce donc le « divorce » dans 82 % des cas évoqués. Dans le premier tiers du XVIIIe siècle, les sentences rédigées en latin sont muettes sur la durée de la séparation. Ensuite il semble que l’Official ait tendance à accorder des séparations pour une durée limitée ; il espère que le temps permettra aux époux séparés d’oublier ; la mort d’un des deux pourra aussi dénouer le lien matrimonial. Un divorce sur deux est prononcé par un maximum de trois ans et un quart pour 6 à 10 ans. Ce délai est très rarement dépassé. Parfois la durée de la séparation n’est pas précisée volontairement, comme le montre la sentence rendue à l’issue du procès opposant Marie Françoise Leclercq à Pierre François Lagache : « Nous accordons à la demanderesse la séparation de corps et d’habitation par elle requise et consentie par le défendeur jusqu’à ce qu’inspirés par le Saint Esprit ils trouvent bon de se rejoindre »70. Il semble que le délai accordé soit proportionnel à la gravité des faits reprochés. L’infidélité conjugale, quel que soit le sexe de l’époux volage, est presque toujours sanctionnée par une séparation perpétuelle et une condamnation suit cette faute. La débauche suscite un divorce assez long ou même perpétuel. La fréquentation des mauvais lieux est relativement moins punie. Les mauvais traitements seuls ou associés à l’ivresse, les difficultés financières donnent plutôt lieu à une séparation temporaire. Les griefs d’inspiration religieuse ne semblent guère influencer profondément le jugement. Certes l’Official accorde le divorce perpétuel à Caroline Daix démontrant l’hérésie de Jean Lefebvre. Mais celui-ci maltraite aussi sa femme. Par contre Dame Bonne Rose Joseph Leclerc n’est séparée que provisoirement du Sieur Philippe Joseph Carton. On n’est donc pas dupe des arguments. Finalement l’Official accorde une séparation définitive surtout lorsqu’il est convaincu par le commissaire ou le curé de la paroisse que toute réconciliation est impossible.
30Quant aux motivations des refus, elles sont diverses. Il ordonne une reprise de la vie commune si le demandeur n’apporte pas la preuve des accusations avancées ou si les parents jouent un rôle excessif dans la mésentente. Ainsi à l’issue du procès entre Marie Joseph Desmanet et Michel Baudré, il refuse le divorce mais précise : « faisons déffenses aux pères et mères respectifs des parties de fomenter par leurs entremises et conseils la discorde et la désunion »71. Il témoigne surtout une grande rigueur contre ceux qui se sont séparés de leur propre chef. La moitié des divorces refusés est consécutive à des séparations illicites. On tient à mettre un terme à des ruptures éventuellement intervenues sur un « coup de tête » et surtout bafouant les autorités ecclésiastiques. Les époux doivent se rejoindre rapidement et accomplir une pénitence : « Ordonnons à Nicolas Chevalier pour s’être séparé de sa femme de son autorité sans cause légitime et approuvée de réciter à genoux tous les vendredys pendant six semaines cinq oraisons dominicales et cinq salutations angéliques et aumôner la somme de trois florins pour être employée au soulagement des pauvres malades d’Haspres »72.
31La femme obtient donc le plus souvent gain de cause puisque nous avons vu que la grande majorité des requêtes émane des épouses. Les rares demandes masculines sont très rarement repoussées. Seules deux requêtes mutuelles sont refusées. Notons cependant que certaines femmes mariées à des personnages importants n’obtiennent que des séparations de courte durée. Les épouses du Sieur Daniel de Boudry, du mayeur d’Isières, d’un orfèvre, d’un maître chirurgien et d’autres encore voient s’opposer un refus… Certaines d’entre elles, il est vrai, sans autorisation, ont quitté leur mari ; mais pour les motifs invoqués d’autres femmes obtiennent la séparation. Peut-on conclure que les demandes féminines ont moins de chance d’aboutir quand le défendeur appartient à un certain rang social ? La réputation de l’« inculpé » lui permet sans-doute de mieux se défendre. L’Official répugne peut-être aussi à désunir trop longuement des époux jouissant d’un certain renom, car ces familles servent de « modèle social ».
32Quant au sort réservé aux enfants, le verdict est muet à ce sujet. Ceci se règle devant notaire éventuellement.
33Les sentences sont-elles appliquées et respectées ? Le juge demande au curé des époux de veiller à l’exécution du verdict et d’avertir le promoteur en cas d’infraction. L’Official dispose donc d’un moyen de contrôle efficace. Très rares sont les refus de se soumettre aux arrêts du tribunal, ce qui ne surprend guère ici, compte tenu de la nature de ceux-ci. L’hostilité se manifeste essentiellement à l’égard des obligations de reprendre la vie commune après une séparation illégitime. L’Official peut alors prononcer la sanction suprême de l’Église : l’excommunication. Très rarement lancée, elle n’est nullement définitive. Elle est levée dès que les conjoints frappés par la sanction font preuve de repentir.
34En prononçant la séparation, l’Official exhorte toujours les conjoints à se préparer à reprendre la vie commune. À la suite du procès Legrand-Lacquement il déclare : « nous avons accordé à la demanderesse séparation de corps et d’habitation pour trois ans et cependant nous ordonnons aux parties de se comporter chrestiennement et sans reproches, les exhortant de songer sérieusement à leur réconciliation afin de pouvoir vivre conjugalement et en paix »73. Cette volonté de réunir les époux aboutit-elle ?
35Quelques récidivistes du « divorce à temps » présentent plusieurs requêtes. Le tribunal accorde alors une nouvelle séparation, définitive si la situation a empiré. Généralement l’Official n’est pas dupe de ces subterfuges. Ferme sur ces positions, il se contente de donner une ou deux années supplémentaires, conscient que les difficultés ne sont pas toujours aplanies. Il ne va pas au-delà.
Notes de bas de page
1 MERLIN DE DOUAI Pierre Antoine, in Répertoire universel et raisonné de Jurisprudence, 1785, Article séparation de corps, t. 16, p. 225.
2 DEFORGES Jacques, Le divorce en France. Étude démographique, Paris, 1945, p. 114.
3 P. GUILLAUME et J. P. POUSSOU, Démographie historique, A. Colin, 1970, p. 182.
4 ADN, 5 G 393, 1728.
5 ADN, 5 G 390, 1720.
6 ADN, 5 G 399, 1732.
7 ADN, 5 G 412, 1751.
8 ADN, 5 G 383, 1690.
9 ADN, 5 G 419, 1762.
10 ADN, 5 G 390, 1719.
11 ADN, 5 G 408, 1748.
12 ADN, 5 G 388, 1718.
13 ADN, 5 G 388, 1719.
14 ADN, 5 G 447, 1789.
15 ADN, 5 G 388, 1717.
16 ADN, 5 G 384, 1702.
17 ADN, 5 G 399, 1732.
18 ADN, 5 G 382, 1692.
19 ADN, 5 G 385, 1709.
20 ADN, 5 G 383, 1699.
21 ADN, 5 G 422, 1765.
22 ADN, 5 G 417, 1759.
23 ADN, 5 G 427, 1170.
24 ADN, 5 G 428, 1771.
25 ADN, 5 G 412, 1752.
26 ADN, 5 G 379, 1678.
27 ADN, 5 G 382, 1692.
28 ADN, 5 G 392, 1721.
29 ADN, 5 G 390, 1720.
30 ADN, 5 G 383, 1698.
31 ADN, 5 G 424, 1763.
32 ADN, 5 G 436, 1778.
33 ADN, 5 G 412, 1752.
34 ADN, 5 G 388, 1717.
35 ADN, 5 G 387, 1710.
36 ADN, 5 G 392, 1722.
37 ADN, 5 G 438, 1779.
38 ADN, 5 G 413, 1754.
39 ADN, 5 G 423, 1772.
40 ADN, 5 G 382, 1691.
41 ADN, 5 G 412, 1752.
42 ADN, 5 G 411, 1750.
43 ADN, 5 G 399, 1732.
44 ADN, 5 G 385, 1708.
45 ADN, 5 G 388, 1717.
46 ADN, 5 G 383, 1698.
47 ADN, 5 G 379, 1677.
48 ADN, 5 G 545, 1787.
49 ADN, 5 G 382, 1692.
50 ADN, 5 G 383, 1699.
51 ADN, 5 G 385, 1709.
52 ADN, 5 G 379, 1680.
53 ADN, 5 G 389, 1719.
54 ADN, 5 G 399, 1732.
55 ADN, 5 G 401, 1735.
56 ADN, 5 G 400, 1734.
57 ADN, 5 G 395, 1726.
58 ADN, 5 G 393, 1724.
59 ADN, 5 G 415, 1756.
60 ADN, 5 G 417, 1758.
61 ADN, 5 G 438, 1779.
62 ADN, 5 G 143, 1713.
63 ADN, 5 G 422, 1765.
64 ADN, 5 G 420, 1764.
65 ADN, 5 G 420, 1764.
66 ADN, 5 G 445, 1788.
67 ADN, 5 G 395, 1726.
68 ADN, 5 G 422, 1767.
69 ADN, 5 G 442, 1782.
70 ADN, 5 G 146, 1753.
71 ADN, 5 G 144, 1737.
72 ADN, 5 G 145, 1749.
73 ADN, 5 G 145, 1746.
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