Chapitre I. Introduction
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Texte intégral
1L’aire dont nous nous occupons est l’île de Maré, traversée en son centre par le méridien 168° E et le parallèle 21° 30’ S. Sa superficie est de 650 km2 (Doumenge (49), p. 77). Elle est l’île la plus méridionale des îles Loyauté, qui comprennent du NW au SE, le récif de l’Astrolabe, le récif et l’île de Beautemps-Beaupré = Heo, qui fut autrefois habité, l’atoll d’Ouvéa = Eal(i), l’île de Lifou = Driphu, l’îlot de Tiga = Toka (à 27 km 600 de Ro) au NNW de Maré, habité. Maré est séparé de Lifou par un détroit de 46 km 500. On y trouve du NW au SE les îlots inhabités Vauvilliers = Nie, Uo = Phuo, Leliogat = Niriekul, Doudoun = Dodon ou Dudun. Ce dernier est situé à 7 km 500 au NW de Maré, dont c’est une dépendance naturelle. Enfin au Sud-Est, cet alignement d’îles est prolongé par le récif de Durand, dont les anciens Maréens soupçonnaient l’existence (ils parlaient de haut fond ; il est à 60 km) et le récif soulevé Walpole à 120 km que les Maréens connaissaient (on l’aperçoit par temps exceptionnellement clair des hauteurs dominant le cap Gua-du-re-hmu) et où ils allaient parfois en septembre chercher des œufs d’oiseaux de mer. Cependant ils ne lui ont pas donné de nom, ou du moins ne se rappellent plus son ancien nom. On l’appelle Walapul.
2Ouvéa a une superficie de 160 km2 de terres émergées, et Lifou 1 150 km2 (Doumenge (49), p. 77).
3Maré est séparée de la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie = Mak(o) ou Eak(o) par un bras de mer de 110 km. Elle est distante de l’île des Pins = Kunie ou Uzeri de 100 km, mais la présence des récifs oblige à beaucoup de détours. On peut apercevoir ces deux terres par temps très clair, la Grande Terre même de la Roche, et l’île des Pins des falaises de la région de Shabadran.
4Anatom = Kiam(u) est l’île la plus méridionale des Nouvelles-Hébrides. Elle est distante d’environ 220 km au NE (il y eut autrefois des relations réciproques suivies). Tanna est à 260 km au NNE (on aperçoit la nuit les lueurs des éruptions du volcan, du plateau de La Roche, d’après Alexandre Wenic, en 1939).
5Les Maréens nomment leur île Nengone. Eux mêmes sont si Nengone, et leur langue est le perte Nengone. Les Lifous nomment Maré Mengôni = (124), p. 152.
6En 1869, le P. Beaulieu comptaient environ 2300 individus. Il y avait 3104 habitants en 1956, 3160 en 1960 (avec 4180 personnes originaires de l’île), et 3240 habitants en 1963 (Doumenge (49), p. 261 et (50), p. 5.
7L’île est divisée en huit “districts” administratifs : 1/ Guama, ou Guahma, avec le grand-chef Hnaisilin Henri à Nece, groupant les anciennes chefferies du xixe siècle des si Waek(o) à Ro, des Acakaze de Thogon à Menaku ; 2/ La Roche, chefferie des si Gureshaba ; 3/ Tawainedr, chefferie des si Ruemec ; 4/ Penelo, chefferie des si Gurewoc ; 5/ Eni, chefferie des si Medu serei Hneod ; 6/ Medu, chefferie des si Medu serei Hna-Ule ; 7/ Wabao, si Hmed ; 8/ Tadin(u), chefferie des Node ri Kurub(u).
8L’île est réserve indigène, à l’exception des “80 pas géométriques” de la zone maritime, et de 90 ha dans la région de Tadin(u) concédés à la Pénitentiaire. En 1969, Maré possède un médecin, un gendarme syndic des affaires autochtones, une municipalité, une “école pilote”, une poste, tous installés à Tadin(u), centre administratif. Elle est desservie par une ligne de cargos apportant le gros fret, et une ligne aérienne Nouméa-La Roche.
9Les protestants forment la majorité religieuse, divisés entre la Mission évangélique, dépendant de la Société des Missions Evangéliques de Paris, l’Eglise Evangélique libre du pasteur Charlemagne, quelques Adventistes du 7e jour (dans la région de Wabao) ; les catholiques sont environ 800 dont 500 habitants dans l’île, avec La Roche comme résidence d’un missionnaire européen.
10Le groupe des “Loyalty” a été aperçu la première fois par le “store-ship” Britannia, Capitaine Raven, au cours d’un voyage de Sydney à Batavia en 1793 (Dorothy Shineberg (184), p. 47-48). Les îles furent probablement vues du haut du mât, et furent décrites différemment sur les cartes de l’époque. Sur les unes “Britannia” était la plus septentrionale, et les “Loyalty Islands” une des plus méridionales.
11Dorothy Shineberg fait état d’un grand bateau de plus de 345 tonneaux, ayant abordé Lifou. Il avait de gros canons et deux ponts. Les hommes portaient des bicornes et des vestes rouges. Le navire mouilla huit jours à un mille au Sud de l’île. Les Blancs coupèrent un pin colonnaire pour faire un mât.
12Murray parle aussi de la visite d’un bateau de Blancs, le seul vu de mémoire d’homme avant 1841 à Maré. Les Maréens se rappellent encore l’arrivée du premier bateau monté par des Blancs. Ceux-ci descendirent à terre et se ravitaillèrent en eau au trou nommé depuis Gu-kua ni si Papale, entre les villages actuels de Medu et d’Eni. Ils ne virent personne ; tandis que les Noirs sidérés les épiaient dans la brousse.
13De Brossard (26), p. 239, 248-252, donne des arguments pour la découverte des Iles Loyauté par Lapérouse.
14Par lettre de M. le vice-Amiral Comte de Rosity en date du 2 mars 1826 (cf. Bibliothèque municipale de Toulon cahier D), Dumont d’Urville était chargé de reconnaître les îles les plus méridionales “qui se trouvent par environ 21°32’ de latitude sud et par 165°28’ de longitude orientale. Mais cette longitude est incertaine et ne mérite aucune confiance”. (La référence est faite par rapport au méridien de Paris).
15C’est ainsi que le 15 juin 1827, l’Astrolabe longeait la côte Nord de Maré (Dumont d’Urville (61), p. 463-464). A 3 h de l’après-midi, elle était par 21°27’ latitude S, à 8 milles de la côte, donc un peu au Sud du cap Coster = Dua i Wadrorima. Dumont d’Urville vit des falaises escarpées, et une petite plage, sans doute celle de Dranin. Il aperçut quelques fumées, un abri de feuilles en forme de tente, dans le Sud au loin des cocotiers et des pins colonnaires, probablement la région de Kurin, et à l’horizon les hauteurs boisées de Shabadran. Remontant vers le Nord-Ouest, il fit mettre en panne pour la nuit, après avoir longé la côte du cap Coster. Le matin, le navire entraîné par le courant, se trouvait à la hauteur de l’île Boucher = Toka. Dumont d’Urville reconnut le cap Roussin = Dua i Rekabeco, la baie de Ro, enfin les falaises au NW, du cap Mackau = Dua i Cara. Il constata que l’île était de formation calcaire, probablement madréporique. Il reconnut les îles Molard = Dodon, où il vit de la fumée, Hamelin = Niriekul, Lainé = Phuo et Vauvilliers = Nie, avant d’atteindre Chabrol = Lifou. Il laissa à Maré le nom de Britannia “en mémoire du navire qu’on suppose avoir le premier aperçu le groupe des îles Loyalty, bien qu’à ce sujet je n’ai pu me procurer aucun renseignement positif (62), p. 464. Il releva les températures de l’air et de la mer (61), p. 61-62. Il fit faire le relevé sous voile du profil des côtes Nord de l’archipel (63). Le cap Roussin est raccourci et repoussé vers l’Ouest ; le cap Mackau est trop délié ; et le cap Desgraz = Dua i Pula, aperçu du NW, est déporté vers l’Ouest.
16En 1840, Dumont d’Urville complétait son exploration précédente en suivant les côtes Sud de l’archipel. Le 12 mai, il était en vue de Britannia, il longeait les grandes falaises du Sud (ait. 120 à 138m) de la région de Shabadran, Waba-yoc et Washoc. L’île lui parut stérile et sinistre. Comme trace de vie, il n’aperçut que deux fumées. Il reconnut la presqu’île de Meririna terminée par le cap Desgraz. Le lendemain, il longeait Chabrol, et le 15 à midi, Beaupré = Heo, où des indigènes sur un coin de la plage faisaient des signaux.
17Cette fois le contour des îles est complet. L’erreur concernant le cap Roussin est conservée ; le cap Desgraz est trop orienté vers le Sud ; la presqu’île du cap Coster est un peu grêle (cette erreur ne cessera qu’avec la carte tirée par les Américains pendant la dernière guerre). Le cap Mackau bien que renforcé, reste trop mince. L’ensemble est un peu trop allongé dans le sens SE-NW, mais la silhouette est reconnaissable. L’île de Molard est trop large.
18Le 4 avril 1841, le Rd. Murray déposait deux teachers polynésiens à l’Est de Ro (cf.Murray (144) p. 264-266, (143), p. 185-186 ; Yves Person (158), p. 70 ; Raymond Leenhardt (122), p. 20). Leurs débuts furent pénibles et dangereux. L’envie ne manqua certainement pas à des Maréens de les faire passer au four (Sarrazin (177), p. 244-245).
19Puis vinrent les sandaliers ; le contact fut très rude et les Maréens acquirent une réputation de féroces sauvages (cf. Dorothée Shineberg (184), p. 164, 169, 171, 184 ; 200-201, 205, 213-214, 247-248 ; Yves Person (158), p. 63-64). Ta’unga fait allusion à ces affaires. Il parle de 9 équipages massacrés, plus sept hommes d’un autre bateau avant 1847. Il en rajoute certainement, mais le total des Blancs mangés, 33, s’approche de la vraisemblance. (R.G. & Marjorie Crocombe, (45), p. 78-79).
20Ces conflits sanglants provoquèrent la visite du Capitaine Erskine sur la Havannah, qui préféra arranger les choses par la douceur (Erskine (68), p. 371-386 ; Yves Person (158), p. 79). L’évêque anglican Selwyn profitait de la visite du bateau de guerre pour voyager en sécurité. C’était en 1849.
21Mais auparavant le teacher rarotongien Tau’nga, que ses supérieurs évacuait de Touaourou, fit un court séjour à Maré en 1845 (R.G. & Marjorie Crocombe (45), p. 77-81). Le récit de son séjour ne m’a pas donné l’impression du vécu escomptée. Il se contente trop de généralités. On se demande s’il comprenait bien tout ce qu’il voyait.
22En 1853, débarquaient les deux pasteurs de la LMS Jones et Creagh (Murray (144), p. 271 sq. ; R. Leenhardt (122), p. 22). En 1864, le drapeau français était hissé à Tadin(u), mais aucun administrateur ne fut laissé sur place. En novembre 1866, le P. Beaulieu de la Mission Mariste, débarquait à La Roche, suivi en janvier 1867 du P. Guitta. L’opposition des païens à la chefferie des Hnaisilin et des deux missions provoqua un conflit politico-religieux qui aboutit à une “guerre” en 1869, suivie par la défaite et par l’exil des partisans des Pères à l’Ile des Pins et à Nathalo, Lifou, et par leur retour en 1875. Puis, après de nombreux remous, il y eut une nouvelle guerre en 1880, où eurent lieu le massacre des enfants de Medu, et l’incendie du village de Penelo. Des soubresauts recommencèrent, mais sans mort d’homme, ou du moins sans bataille à la manière canaque. Les luttes politiques vinrent ces dernières années donner un dérivatif plus pacifique à l’humeur belliqueuse de nos gens.
23Le service hydrographique de la Marine française a édité la carte de la Nouvelle-Calédonie et des Iles Loyauté en 1856, carte n° 1538 au 1/298.000°, puis une autre la carte n° 2038 en 1863, celle des mouillages de Maré n° 5229 au 1/20.000° en 1903. La carte n° 2038 servira de base pour les cartes terrestres jusqu’à celle publiée en 1950 par le service topographique de Nouméa “Dépendances de la Nouvelle-Calédonie au 1/300.000°” dessinée d’après les services topographiques américains. On arrive enfin à la carte de Maré en 4 feuilles et en couleur, éditée par le Ministère des Travaux publics et des Transports, Institut géographique National, 136 bis rue de Grenelle, Paris VII°. Les contours et les courbes de niveaux ont été faits par photos stéréo-aériennes. Certaines localisations y sont très approximatives. Ainsi la région nommée CACAGO désigne en réalité un site beaucoup plus petit, celui de Cacag(o) à 2 km 5 au SW de la place indiquée. Wabayoc est marqué à 1 km 8 à l’Ouest. Les ronds de la savane correspondent à des arbres en boule, des ye-co = Cerbera manghas, qui poussent et meurent assez rapidement. On a marqué des marais en des endroits inattendus, eg.au SE du bosquet marqué Taora, sans doute parce qu’il y avait une touffe de roseaux washow(e) = Miscanthus japonicus, And .Graminées. Le vrai Taora est à 1 km àl’WSW, traversé par la route moderne La Roche-Awi. Par contre le grand marais de Maré, le hmede de Wabao n’est pas indiqué etc., etc. Mais les contours de cette carte sont exacts, et elle a servi à mes localisations.
24Maré se présente comme un atoll soulevé, possédant plusieurs affleurements volcaniques dont les principaux sont Rawa, Ponibok et Peorawa uni à Tapeorawa. Ils sont entourés de coraux fossiles très anciens couverts par de la forêt (eg. la forêt de Rawa). Le pourtour de l’île est constitué par le récif de l’ancien atoll, atteignant une altitude de 138 m dans le Sud, de 125 m dans l’Ouest, de 108 m dans le NW, de 93 m à La Roche, de 84 m dans l’Est et de 62 m seulement dans le NE. Cette région est couverte d’une grande forêt, wocedran, qui fait le tour de l’île, mais est surtout importante dans le Sud. La baie de Tadin(u) est le résultat d’un effondrement ayant provoqué la fracture nommée maintenant “le ravin”.
25Le fond de l’ancien atoll correspond à la terrasse III de M. Pierre Chevalier. Elle est couverte d’un maquis, woc. Au Sud de La Roche s’étend une savane, le hnahnerec, dont l’altitude descend à 41 m près de Tawainedr. Les cultures se font le plus souvent à la lisière de la forêt wocedran, ou dans le maquis woc. La savane, hnahnerec, a été cultivée au temps des Eletok. Les traces de leurs cultures sont encore visibles sous forme de tas de cailloux venus du nettoyage, hadid, ou de la terre buttée.
26De profonds avens et dollines (watheb quand leur fond est sec ; bone et wi quand il y a de l’eau), des grottes malu, dont la voûte de certaines s’est effondrée, des galeries horizontales longues parfois de plusieurs centaines de mètres, témoignent de l’activité des eaux d’infiltration. Ils permettent d’atteindre la base volcanique (eg. Watheb ni Hnamajeri, Hnathid ni wajakag), ou la nappe d’eau douce de Ghyben-Herzberg (eg-les trois Bone, Wi près d’Enene, le trou de Ude, etc.).
27Wapep (estuaires des cours d’eau souterrains), Bone, wi ainsi que les cuvettes naturelles se remplissant d’eau de pluie tini, permettaient dès les temps anciens de se ravitailler en eau douce.
28La nourriture de base tant pour sa quantité que pour sa valeur cérémonielle est l’igname wa-koko, Dioscorea sp. Je me suis fait citer les noms de 103 clones dont 15 ont été introduits depuis l’arrivée des Blancs. Ces 15 sont toutes des Dioscorea alata. A l’époque antérieure, les Maréens possédaient donc au moins 88 clones d’ignames dont 2 sont des clones de Dioscorea nummularia, 2 de D. Pentaphylla, 2 de D. Bulbifera, 1 de D. Hispida et 1 de D. Esculenta, les 80 autres étant des D. alata.
29Les Maréens connaissent trois serpents marins = bece, megenine, ukan, cinq serpents terrestres = une : waunacaiei, kediked(i), wenokad(i), cashel et namahno. Waunacaiai est un petit serpent de 40 à 50 cm de long, vindicatif, de couleur brun-rose et taches noires (j’en ai envoyé deux spécimens à l’IFO de Nouméa pour identification) ; kediked(i) est un serpent gris atteignant 1 m 20 de longueur et logeant sur les falaises de la zone littorale ; wenokad(i) est un grand python pouvant atteindre 4 m de long ; il est très rare et vit dans la grande forêt (un petit spécimen a été envoyé vivant de Lifou à l’IFO en 1966) ; cashel atteint 80 cm de long ; il est gris avec des taches gris foncé et noires (il grimpe sur les arbres pour attraper les roussettes). Je n’ai pas vu de namahno. Namahno et cashel vivent dans la forêt de la zone littorale de Cerethi poussant sur les rochers. Les Maréens comptent également comme serpent une un reptile aveugle = tedrengod qui selon eux creuserait des galeries dans la roche dure. Du moins loge-t-il dans les trous de pierre dure où on le trouve en cassant les roches. Un spécimen fut envoyé il y a plus de trente ans pour identification.
30Maré possède 8 espèces d’oiseaux de mer, 38 espèces d’oiseaux terrestres, plus deux espèces disparues, dont le coq Bankhiva = titew introduit par l’homme. Depuis on a amené divers oiseaux de basse-cour.
31Maré possède de petites chauve-souris = wateto, la roussette = adrai(e) = Pteropus sp. On se rappelle l’époque antérieure à l’arrivée de cette dernière.
32Le seul mammifère terrestre maréen, avant les animaux introduits depuis l’époque européenne, était le petit rat autochtone = xeli, qui est très certainement d’importation humaine. Il y a deux traditions concernant son introduction. Un des deux mots pour dire “mordre” = kuli est celui du chien à Fidji et en Polynésie. Il est relativement ancien car on le retrouve dans le nom d’homme Kuli-Kuma = “il a mordu Kuma”, déjà porté au début du XIXe siècle. Il est possible que le porc polynésien ait été connu à Ouvéa, plus exactement à Mouli. Mais je n’ai pas de preuve de la présence du poaka avant l’ère européenne.
33On peut situer la moyenne des pluies autour de 2 m à La Roche, avec de grands écarts (eg. 4 m 20 en 1951 à Tadin(u), 1 m 40 en 1960 à la Roche). Le micro-climat de la grande forêt provoque une humidité et des précipitations qui peuvent dépasser de 0 m 50 la moyenne mesurée à Tadin(u) et à La Roche.
34En juin-juillet, le thermomètre marque généralement de 22 à 24° à midi, et de 18 à 20° la nuit par temps couvert. Par temps clair, il se produit un rayonnement intense, et la température peut tomber à 15° et même 13°, exceptionnellement à 6°, dans le centre de l’île, tandis que le bord de mer est nettement plus chaud. Il se condense alors la nuit un brouillard épais vers 20-22 h et une rosée qui mouille la terre, et qui en forêt laisse la terre mouillée comme par une petite pluie. En décembre-janvier, le thermomètre peut atteindre à midi 29-33°, tandis que le sol peut être chauffé à plus de 70°.
35Il y a parfois de longues périodes sans pluie suffisante, où les citernes sont sèches. Cela peut durer 3 et même 6 mois. Par contre, il est tombé 1 m 83 de hauteur de pluie à La Roche du 1er au 10 avril 1967. Il y a presque tous les ans, 5 ou 6 jours où les précipitations dépassent 20 cm par 24 h. Certaines pluies sont très brutales : 7 cm en 1 h ou même en 3/4 h.
36D’une façon générale, on peut dire que la saison chaude et pluvieuse commence en fin novembre ou au début de décembre et s’achève en fin mars ou au début d’avril. Avril et mai voient plutôt du beau temps. Juin et juillet sont des mois de pluie fraîche. Octobre et le début de novembre sont des mois de forte chaleur sèche, voire très sèche. Paradoxalement la reprise de la végétation de beaucoup d’arbres à feuillage caduc et la poussée de l’igname se font en temps de sécheresse.
37La saison des cyclones est la même que dans le Pacifique Sud-Ouest, c’est-à-dire du milieu de décembre au milieu d’avril, les plus violents se situant vers la fin de mars ou au début d’avril (cf. Doumenge (49), p. 9-31). L’équinoxe de septembre voit également de violents coups de vent = pauteut, des tourbillons de vent = lanicas, et parfois des trombes = kuthi.
38Il est probable que Maré a connu un climat plus sec quelques siècles auparavant. Les mythes y font souvent allusion : les feuilles de cocotier tombent, les bananiers meurent. Ceci ne se voit plus maintenant. Les traces de culture de Tapeorawa supposent la lutte contre la sécheresse : quelques mètres carrés de terre arable sont humidifiés par des amoncellements de pierres servant à provoquer la condensation de l’humidité atmosphérique.
39L’anthropologie physique de Maré a été faite par Sarasin (176). On définit les Maréens comme étant de race mélanésienne métissée de race polynésienne. Ce sont des formules commodes qui s’effritent à un examen serré. Les types humains sont extrêmement variables, avec cependant un type général qui permet de distinguer un Maréen d’un homme de l’Ile des Pins ou de Touaourou, un Maréen de l’Est d’un Lifou, bien que Lifou et Maré soient anthropologiquement rapprochées. Les Maréens sont dolychocéphales et même hyperdolychocéphales. Les arcades sourcilières sont de saillantes à très saillantes. Le front est le plus souvent très élevé, autant que celui d’un Européen moyen. Mais certains ont le front fuyant. Dans les cimetières, on trouve des spécimens au front très fuyant. Les cheveux sont noirs, quand ils ne sont pas décolorés. Certains sont droits. On plaisante leurs porteurs en les appelant yegomed (= oursin noir à piquants noirs de 4 à 5 cm de long). D’autres sont ondulés, d’autres frisés, ou frisés en vadrouille (= waniwani). Certaines femmes ont les cheveux longs ondulés tombant dans le dos (o re yehawo ci therathera ri coon). Cela se trouve chez les serei Koe ou les si Lawacele d’ascendance polynésienne indubitable. Le nez est parfois mésorhinien, le plus souvent platyrhinien ; les lèvres sont éversées à très éversées ; la face est prognathe à très prognathe. Les os sont forts. Certains chignons occipitaux atteignent 1 cm 5 d’épaisseur ; la mâchoire est forte et s’approche du type de certains néanderthaliens. Signalons le tibia en lame de sabre, mot à mot en maré “côte de cocotier” = eanu, qu’on trouve chez les si Tahned, les si Tae. La taille est très variable, d’1 m 55 à 1 m 85 pour les hommes. Cela n’est pas dû au hasard. Les traditions décrivent la taille des clans à leur origine. Les si Rue-Ezi étaient primitivement très petits, les si Medu très grands, et certains le sont encore. La musculature est très forte. L’obésité existe tant chez les hommes que chez les femmes sans être dominante. La peau est de brun foncé à chocolat très foncé, sans être jamais absolument noire. Les polynésiens avaient la peau de teinte tha-bene, et au soleil couchant elle était mordorée de la couleur de la chair de la banane wa-kiam(u). C’était le cas des chefs si Lawacele ; par contre les si Tadrere étaient plus foncés que leurs voisins. La peau des hommes est velue surtout sur la poitrine, la barbe est frisée en broussaille ; la calvitie est fréquente. Tous les bébés que j’ai visités portaient la tache mongolique sur la partie coccygienne. Le jeune garçon est couvert sur le dos d’un duvet blond qui disparaît au moment de la puberté.
40L’organisation politique et sociale a été étudiée par J. Guiart (82) et (86), p. 276-349. Il en décrit à fond les détails et fournit des éléments d’explication. Le but de cette thèse est précisément d’exposer l’installation lointaine des chefferies reconnues par l’Administration française. Notre auteur souligne combien est différente l’organisation des chefferies vue par les indigènes eux-mêmes de la conception que s’en forgent les représentants de l’Autorité française, comme du reste beaucoup de Blancs néo-calédoniens qui croient connaître les coutumes autochtones. Selon eux, on a la hiérarchie suivante : le grand-chef commande au district, ayant sous lui des petits-chefs qui commandent aux villages. Le chef a le haut domaine des terres, et les distribue à ses sujets. Les indigènes se prêtent parfois au jeu des Blancs ; mais entre eux, les choses se passent très différemment. L’exposé de J. Guiart est amplement suggestif.
41Le chef retok = “les aînés” ou doku (la dualité des termes indique une double origine à la chefferie) n’est pas une tête, caput, mais un centre hnor. Il est avant tout objet d’affection hnoron. Il est le centre de cohésion de sa société. Son rôle essentiel n’est pas tant de commander, bien qu’il le fasse, mais de recevoir les divers présents de ses “frères cadets” cel, celuaien. Il y répond par un contre-don qui n’est pas l’équivalent du don. Mais l’inégalité voulue entre ce qui est donné et ce qui est rendu permet à chacun de se situer les uns par rapport aux autres, dans une société déterminée et une circonstance déterminée. Pour juger de la valeur du don, dans telle société, il faut ajouter à la valeur intrinsèque du don, les qualités du donateur et du récepteur, et la circonstance où se fait le don. Tout est question de nuance et de délicatesse difficilement chiffrables. Les tricheurs, car il y en a, sont mal vus, qu’ils donnent trop pour se hausser dans la hiérarchie sociale, ou qu’ils donnent trop peu par pingrerie ou par mépris à l’égard de leur interlocuteur. Il y a enfin les contestataires qui rejettent le prestige du bénéficiaire. Cela produit des conflits, autrefois armés.
42Le doku est aidé par ses aca-nia = “maîtres du mal”, factotums, autrefois maîtres des magies, maintenant laïcisés. La chefferie s’est constituée par un contrat social = ekonejeu passé par plusieurs clans donnant la prééminence à l’un d’entre eux, ou par la conquête, la domination sur un autre clan qui se soumet, ou par la venue de fugitifs qui demandent protection. Les chefferies actuelles sont basées de près ou de loin sur le massacre des Eletok, les anciens maîtres du pays. La notion de “maître du sol” = aca-rawa est devenue à Maré fort complexe. Leur antériorité est très variable. Seule l’histoire peut fournir une explication valable. Car, n’en déplaise à Malinowski, les sociétés archaïques ont leur histoire. Dans leurs contestations, les indigènes se réfèrent tantôt à un mythe reçu de tous, tantôt à un fait historique, dont les coordonnées spatiales sont précises. Seules peuvent être sujettes à une certaine indétermination les coordonnées temporelles (cf. Malinowski (135), p. 68, (136), p. 115-131).
43La tribu padoku se donne comme l’extension théorique du clan guhnameneng où nous retrouvons la notion, beaucoup plus simple ici, du don et du contre-don entre l’aîné tok et ses cadets cel. Mais à la différence du padoku qui est obligatoirement localisé, le guhnameneng peut survivre à l’abandon ou à la perte de son territoire d’origine. Le présent au chef de clan toka-guhnameneng peut être apporté par ses cadets dispersés tant que des difficultés majeures ne s’y opposent pas. L’abandon du droit aux présents correspond à une démission.
44Le mariage préférentiel est celui entre cousins croisés = acenongon. Mais il n’était pour ainsi dire jamais pratiqué. Les chefs et leurs parents polygames élargissaient l’éventail de leurs alliances. Cependant certains clans s’enorgueillissaient du privilège de fournir l’épouse “première acquise” cuada au chef doku.
45Il y avait non seulement échange de femmes mais aussi d’hommes par adoption de petits garçons, et même d’adultes qui changeaient alors d’“état-civil”. La mise en place de l’équilibre de ces échanges pouvaient s’étendre sur plusieurs générations. Autant dire que cet équilibre était à refaire sans cesse.
46La filiation est patrilinéaire et patrilocale, du moins dans le principe. Cependant les maternels qui représentent la source de vie qu’est la femme ont une grande importance.
47Les villages actuels sont pour leur majorité récents. Ils ont été fondés sous l’impulsion de l’Administration ou des Missions, ou leur organisation a été totalement renouvelée.
48Il existait autrefois un double courant d’échange de richesses cenge-ni, et par suite de femmes et d’hommes, le la-ni = “le chemin des richesses”. Il a cessé d’exister avec la disparition des moyens de transport autochtones inter-îles. Il avait été déjà signalé par M. Leenhardt (121), p. 95 (cf. Guiart (84), p. 97 n° 29). C’était une sorte de kula. Le courant des pierres vertes partait de l’île Ouen où elles étaient fabriquées, passait par l’Ile des Pins, remontait par Maré, Lifou, Ouvéa, regagnait la Grande Terre à la hauteur de Hienghène, et bouclait la boucle en passant par les chefferies pour arriver à l’Ile des Pins quelques générations plus tard. En sens inverse, les richesses de coquillage, fabriquées dans la région de Koné, quittaient la Grande Terre par Hienghène pour aller à Ouvéa, Lifou, Maré, l’Ile des Pins, etc. L’ordre du circuit n’était pas absolu, car l’Ile des Pins, Touaourou, Ounya avaient leurs relations directes avec Lifou ; et Ouvéa avec Bélèp. Cependant chacun avait son partenaire d’échange ; ils étaient tous deux ace-cuen (cf. Guiart (88) et (89)).
49La religion des anciens Maréens était excessivement complexe et touffue et je ne puis faire ici qu’un exposé très sommaire. Elle consistait essentiellement dans le culte des kaze et des yaac. Le kaze est primitivement le cadavre-dieu. Les os du mort = du-re-kaze peuvent être employés à toute fin utile, en particulier pour tuer l’ennemi. Le terme kaze a été employé pour désigner tout objet puissant destiné à nuire, surtout la petite pierre magique amenée par les Lifous si Xacace, qui fortifièrent les waceng existant alors à Maré. Waceng et kaze étaient la propriété des aca-nia et des mo-ete-shet, les “vieux”. Ceux-ci sont des membres cadets du clan, détenteurs des magies, tandis que les aca-nia sont étrangers au clan.
50Les yaac sont des divinités-personnes, identifiées parfois à des rochers, des lieux-dits, des manifestations météoriques, etc. Ils vivent isolément ou en groupe (mo-yaac), en particulier les kazenir(i) qui sont des ogres, et les maica qui sont des lutins. Ils sont la propriété du clan dont ils sont les symboles et parfois l’origine.
51J’insiste sur le culte de la source de vie représentée parfois par le Grand-Père ou la Grand-Mère, Pa. Beaucoup de mythes d’origine commencent ainsi : aca-wabuaien = la grand-mère et le petit-fils. Cette grand-mère peut être un tas de cailloux situé sur un sentier ancien. On lui fait une offrande de bois sec pour réussir la pêche ou les cultures suivant les cas. Certains de ces grands-pères ou de ces grands-mères sont des animaux. Ainsi la roussette adrai(e) est le pa des si Cuaden qui en principe ne doivent pas le manger, bien qu’ils le fassent sans scrupule. D’autres yaac ont “leur” animal. Telle la vieille qui aborda à Hna-te-re-kaz (= là où le kaze a abordé) dont l’oiseau était le martin-pêcheur, zeze, immangeable pour elle tant il lui est amer, kece. D’autres clans sont caractérisés par la “maîtrise” de tel animal comestible ou de telle plante alimentaire, ou de tout cela à la fois. Les si Tawakan spécialistes de la pêche à la carangue wamaran, et possédant des magies ad hoc, sont appelés familièrement wamaran = carangue. Ce terme désigne leurs parties sexuelles, tant celles des hommes que celles des femmes. Appeler par ce nom une fille de ce clan est lui faire une invitation érotique. Chaque clan, avec des variantes, possède ainsi un animal ou une plante, ou un phénomène naturel qui le caractérise. Appelons cela totémisme pour la facilité du langage, sans vouloir donner à ce terme une définition précise (cf. Lévi-Strauss (131)). Il n’est pas sans rappeler certain totémisme fidjien et la doctrine du wangawanga = “enveloppe” (cf. A. Capell et R.H. Lester (30), p. 21-33).
52Le Maré pene Nengone est dérivé des langues mélanésiennes, du groupe austronésien. Sans vouloir ouvrir des controverses, disons simplement que son évolution a été très spéciale : la langue s’est d’abord constituée en éléments mono ou dissyllabiques et s’est reconstituée en formant des mots assez longs.
53Le maré se permet des transformations rares que les spécialistes traitent d’“irrégulières” (Andrew Pawley (157), p. 288, n° 4. 5 (1)) et de plus ou moins hérétiques. Seules de petites îles peuvent se permettre ces fantaisies. Tel est le passage de l’m à n et vice-versa qui ont lieu entre le maré et le lifou, des métathèses de phonèmes. Les indigènes font beaucoup cela par manière de jeu et le jeu est devenu une habitude.
54Il n’y a rien d’étonnant de trouver des concordances de mots et de noms propres entre Maré, les Nouvelles Hébrides, les Fidji, les Iles Salomon, jusqu’aux Massim, ainsi qu’à Samoa et Tonga.
55Le Maré possède trois formes de langage : le pene animac qui est la langue familière et qui sert de base aux deux autres ; le pene egesho la langue triviale et insultante, qui possède des mots archaïques et le pene iwateno la langue respectueuse qui possède beaucoup de mots fabriqués mais aussi des mots archaïques tombés en désuétude et auxquels on a redonné vie.
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