Pour conclure
p. 269-272
Texte intégral
1Au cours des dernières décennies, on a pu observer des évolutions très sensibles et rapides des méthodologies employées pour évaluer les émissions de polluants atmosphériques dans le domaine de l’agriculture, quantifier les divers impacts sanitaires et environnementaux de la pollution de l’air, proposer des solutions de réduction des émissions en appui aux politiques publiques et évaluer en retour l’efficacité de leurs mises en œuvre. Ceci a été rendu possible par le progrès technologique (mesure, calcul), l’amélioration des connaissances sur les processus (émission, dépôt, dispersion, transformations chimiques d’un nombre de composés gazeux et particulaires croissant) et leur utilisation conjointe dans des modèles intégratifs ou pour développer des indicateurs. La tendance pour l’évaluation des émissions et des impacts est de passer d’approches empiriques à des approches plus explicites et déterministes, d’approches axées sur un polluant à des approches multipolluants, de faire le lien entre les échelles globales, régionales, nationales, territoriales, et celles de l’exploitation. Ces approches, fondées sur des connaissances académiques et des connaissances expertes des acteurs de l’agriculture et de l’environnement, ont cherché en même temps à maintenir des représentations réalistes avec un degré de finesse élevé et sans perdre de vue l’opérationnalité. Les modèles les plus fins peuvent en effet servir à dériver des lois de variations, à mettre au point ou caler des modèles plus simples, voire à évaluer des connaissances empiriques ou des méthodes de réduction des émissions. Mais aussi, l’intérêt de passer à ces approches à base plus mécaniste n’est pas tant d’améliorer les évaluations des émissions (par exemple pour les inventaires) que de permettre de mieux représenter la variabilité spatiale et temporelle, ainsi que de faire des projections en considérant différents scénarios de changement de pratiques, du climat ou de politiques publiques. Ces évolutions peuvent bénéficier aujourd’hui de la disponibilité de plus en plus large de données et de leur intégration dans des systèmes d’information sur l’environnement (sols, climat, occupation des sols, cartes de végétation). Leur exploitation devrait être largement favorisée par les directives sur l’ouverture des données publiques (loi pour une République numérique du 7 octobre 2016) et par l’application des principes FAIR (findable, accessible, interoperable, reusable), qui visent à favoriser l’identification, l’accès, l’interopérabilité et la réutilisation des données.
2Les travaux de recherche en cours, le déploiement de réseaux de surveillance de mesure et de systèmes d’information sur les pratiques agricoles visent à réduire les incertitudes qui restent élevées, induites d’un côté par la complexité et la variabilité du vivant très spécifique à ce secteur d’activité qu’est l’agriculture, et de l’autre par la variabilité spatiale et temporelle liée à la diversité des pratiques agricoles et des conditions environnementales. Les bases de données contenant ces informations pourront être plus largement utilisées pour construire et évaluer les cadastres d’émission. En ce qui concerne les activités agricoles, il serait également souhaitable que les réseaux de surveillance des Aasqa comprennent plus de sites d’observations dans les espaces ruraux et que de nouveaux composés tels que l’ammoniac ou certains PPP soient intégrés dans ces réseaux opérationnels dans un proche avenir.
3Cependant, un point d’achoppement important pour ces diverses évaluations et modélisations reste l’accessibilité des données décrivant les pratiques agricoles, les systèmes de culture et d’élevage et leurs changements en réponse aux évolutions des contraintes environnementales et réglementaires. Seuls un investissement collectif des instituts de recherche, des instituts techniques, des professions para-agricoles, et une mise en commun des informations détenues par de nombreux acteurs pour les mettre à la disposition de tous, accompagnés et soutenus activement par les pouvoirs publics, permettront de faire tomber cet obstacle.
4Le champ d’action du déploiement de pratiques moins émettrices est relativement large. De nombreuses méthodes sont aujourd’hui disponibles, et les capacités d’innovation du secteur agricole sont très prometteuses. Il faut toutefois se projeter sur un temps plus long dans ce secteur d’activité que dans d’autres : les capacités d’investissement des agriculteurs ne sont pas toujours compatibles avec les besoins et souvent en décalage dans le temps avec les gains potentiels escomptés, s’il y en a. De plus, la forte dépendance des activités agricoles aux conditions environnementales rend les applications des mesures environnementales et agricoles souvent délicates et incertaines en termes de résultats. L’évaluation doit donc se faire sur des temps longs et considérer, si possible, le contexte territorial dans lequel se situe l’exploitation agricole. Des pistes d’action à des échelles plus intégratives (paysage, filière…) commencent à voir le jour et à être intégrées dans les raisonnements des acteurs agricoles, mais elles ne pourront être implémentées qu’avec une vision à long terme, en situant les activités agricoles dans le contexte plus large de la gestion des territoires, intégrant à la fois leur environnement naturel et leurs liens avec les autres activités anthropiques et leurs acteurs, notamment dans les zones urbaines et périurbaines. Les politiques incitatives doivent en tenir compte, tout en s’articulant avec ce qui est une autre caractéristique de l’agriculture : la multiplicité des politiques publiques et réglementations qui la concernent.
5De plus, l’évolution vers des pratiques moins polluantes ne pourra se faire uniquement par le biais de contraintes réglementaires. Elle ne sera effective qu’en faisant des évaluations économiques précises et régulièrement actualisées des coûts des pratiques de réduction des émissions, qui montrent à la fois les investissements nécessaires, les coûts de fonctionnement, mais aussi les gains susceptibles d’être obtenus en réduisant les pertes d’intrants ou en adoptant des pratiques alternatives (voir par exemple Martin et Mathias, 2013, pour le cas de l’ammoniac).
6Enfin, les approches menées jusqu’ici pour limiter les émissions sont essentiellement fondées sur la mise au point et la mise en œuvre de pratiques de limitation des émissions, par exemple l’alimentation multiphase, l’injection des lisiers, la couverture de fosses de stockage des effluents, l’utilisation d’engrais à faible pouvoir d’émission. Dans un contexte de transition agroécologique, énergétique et climatique, et d’approches conjointes santé-alimentation-environnement, les acteurs agricoles et en particulier la recherche sont amenés à explorer de nouveaux modes de production agricole, incluant l’élevage. Cela passe souvent par une moindre utilisation des intrants (engrais et PPP), avec toute l’adaptation nécessaire dans les pratiques et la conception de nouveaux systèmes de culture, pouvant aller de la diversification des cultures, d’exploitations menées selon différents modes alternatifs, par exemple en agriculture raisonnée, de conservation ou biologique, jusqu’à la mise en œuvre de nouvelles technologies visant à réduire l’usage d’intrants. Cela demande de resituer et de développer les travaux antérieurs dans le contexte plus large de la conception et de l’évaluation de systèmes de culture plus respectueux de l’environnement vis-à-vis de la qualité de l’air, mais en considérant également d’autres impacts possibles (climat, qualité des eaux, biodiversité), par le biais d’approches multicritères. Ces nouveaux systèmes ou nouvelles techniques ouvrent la voie à de nouveaux travaux de recherche et de partenariat dans le domaine des relations entre agriculture et qualité de l’air.
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