1 Le terme « lettres-paroles » est ma traduction de ce que Florens nomme les « letters of talk » dans A Mercy.
2 La prose du monde est le titre de l’ouvrage inachevé de Maurice Merleau-Ponty (1969).
3 Morrison 2009a : 127. La traduction utilisée tout au long de cette analyse est celle d’Anne Wicke (Paris, Christian Bourgois, 2009). Les analyses linguistiques que je propose dans cet article se réfèrent toutefois à l’énoncé original, la traduction ne permettant pas toujours de jouer, comme le fait Toni Morrison, avec les mots, la grammaire, la syntaxe et le temps grammatical.
4 Morrison 2008a : 101.
5 Dans la citation ci-dessus, la transitivité du rêve (« I am dreaming Ø cherry trees ») – et la liberté grammaticale qui en résulte –, le besoin de « lire » un monde végétal ici personnifié (« I don’t know what they [the cherry trees] want ») sont à bien des égards caractéristiques de la narration de Florens dans le roman, comme nous le verrons au cours de cette analyse.
6 C’était déjà le cas dans l’ouverture de Jazz : « Sth, I know that woman. She used to live with a flock of birds on Lenox Avenue. Know her husband too. He fell for an eighteen-year-old girl with one of those deepdown, spooky loves that made him so sad and happy he shot her just to keep the feeling going » (Morrison 1993b : 3). « Tst, je connais cette femme. Elle vivait avec une troupe d’oiseaux sur l’Avenue Lenox. Connais son mari, en plus. Il est tombé pour une fille de dix-huit ans avec un de ces amours tordus, profonds, qui le rendait si triste et si heureux qu’il l’a tuée juste pour garder cette sensation » (Morrison 1993b : 11).
7 Morrison 2008a : 3. « N’aie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal […] Tu peux penser que ce que je te dis est une confession » (Morrison 2009a : 9).
8 Morrison 2009a : 6.
9 Morrison 2009a : 9.
10 Morrison 2008a : 3.
11 Morrison 2008a : 3.
12 À travers cet emploi du terme « actualisation », je m’appuie ici sur la théorie de linguistique énonciative selon laquelle un énoncé peut être soit dénué de tout point de vue, soit ancré dans la situation duquel il émane, soit distancé par rapport à la situation dont il se démarque. Ma volonté est ici de démontrer qu’il existe un lien étroit, dans le récit de Florens, entre les mots qu’elle emploie et l’environnement matériel qui l’entoure.
À l’ancrage des mots correspond un ancrage dans une situation « physique » donnée, et vice versa. (Bouscaren et Chuquet : 1987).
13 Morrison 2008a : 3. « Ou lorsqu’une poupée de maïs posée sur une étagère se retrouve à valser dans le coin d’une pièce et que les méchantes raisons qui l’ont amenée là sont claires » (Morrison 2009a : 9).
14 « I try to clean the language up and give words back their original meaning, not the one that’s sabotaged by constant use […]. I try to do that by constructing sentences that throw such words into relief, but not strange words, not “large” words. Most large words are imprecise. They are useful because of their imprecision. If you work every carefully, you can clean up ordinary words and repolish them, make parabolic language seem alive again » (Tate 1994 : 165).
15 Ce style de narration évoque celui utilisé dans la première partie du roman The Sound and the Fury, de William Faulkner, narrée par Benjy : « (Caddy) fought, Father held her. She kicked at Jason. He rolled into the corner, out of the mirror. Father brought Caddy to the fire. They were all out of the mirror. Only the fire was in it. Like the fire was in a door.” (Faulkner 1994 : 92). La succession d’énoncés courts, la syntaxe simple, les nombreuses prépositions – notamment les références au dedans » et au « dehors » – font du texte le théâtre d’une action sans cryptage et sans artifice. Le reflet de la lutte se dérobe au regard de Benjy comme le reflet de Florens se dérobe de la surface du lac dans A Mercy. Seuls restent les mots, vecteurs de ce qui a été, témoins d’une appropriation propre de la langue.
16 Morrison 2009a : 10-11.
17 Morrison 2008a : 5-6.
18 Contrairement à l’aspect « parfait » ou « continu », l’aspect aoristique qui caractérise le plus souvent le présent simple attire l’attention sur la simple notion parce qu’il est dénué de tout point de vue. (Bouscaren et Chuquet 1987).
19 Morrison 2008a : 5. « Je suis heureuse que le monde s’ouvre pour nous, pourtant cette nouveauté me fait trembler » (Morrison 2009a : 12).
20 Barthes 1973 : 89.
21 Morrison 2008a : 3.
22 Morrison 2008a : 39.
23 « Une soudaine chute de neige sur de tendres feuilles est un joli spectacle » (Morrison 2009a : 50).
24 Morrison 2008a : 41. « Le clair de lune est jeune » (Morrison 2009a : 53).
25 Morrison 2008a : 70. « Maintenant je pense à autre chose. Un autre animal qui oriente les choix. » (Morrison 2009a : 86).
26 Cet épisode, raconté sur le monde du conte (éminemment symbolique), est une parenthèse diégétique qui tend à faire penser qu’il s’agit d’un rêve, bien que ses effets sur Florens soient bien réels.
27 Morrison 2009a : 138.
28 Morrison 2008a : 115.
29 La notion de « city upon a hill », tirée du sermon de John Winthrop « A Model of Christian Charity » date de 1630 ; le but des colons puritains du Massachusetts était de fonder un modèle, moral et religieux, de communauté, selon les termes de l’élection divine (Brinkley 1993 : 39). Le choix, ici, d’un village perché sur une « colline » est un parallèle évident dans cette communauté particulièrement marquée par des préceptes moraux par lesquels ils stigmatisent Florens.
30 Ici, l’absence de « telltale signs » corrobore l’impression selon laquelle le passage serait un rêve de Florens. Rien n’atteste de sa « réalité » dans cet aparté dans le récit. À bien des égards, le parallèle avec l’héroïne de The Scarlet Letter de Nathaniel Hawthorne pourrait faire l’objet d’une étude intéressante.
31 Morrison 2008 a : 7. « Les prêtres sont mal aimés ici. » (Morrison 2009a : 14).
32 Morrison 2008a : 38. « Avant que tu saches que je fais partie de ce monde, je suis déjà tuée par toi » (Morrison 2009a : 49).
33 Morrison 2008a : 5. « Et les ours sans squelette de la vallée? Tu te souviens? Quand ils marchent, leur pelage flotte comme s’il n’y avait rien en dessous? Leur odeur nie leur beauté, et leurs yeux nous reconnaissent du temps où nous étions aussi des bêtes sauvages » (Morrison 2009a : 11).
34 Dans cet extrait, le rappel de l’origine animale de l’homme se fait au présent.
35 Morrison 2009a : 85-86.
36 Morrison 2008a : 69-70.
37 Cette vignette agit en contrepoint de l’épisode précédemment cité de la veuve et de sa fille martyre (Morrison 2008a : 106-114). Le surgissement de l’élan opère une épiphanie tout à fait inversée (elle fait l’expérience de la liberté), dont le sens symbolique est pourtant rejeté par Florens, qui ne veut pas être libre du forgeron (« I don’t want to be free of you », Morrison 2008a : 70).
38 Morrison 2008a : 6. « J’aime entendre les gens parler. Lina, les pierres, et même Sorrow. Et plus que tout, toi » (Morrison 2009a : 12-13).
39 Morrison 2009a : 184.
40 Morrison 2008a : 158.
41 Morrison 2008a : 3.
42 Foucault [1966] 2003 : 49, 56.
43 Morrison 2008a : 160. « Tu ne liras pas mon récit. Tu lis le monde mais pas les lettres du langage. Tu ne sais pas le faire » (Morrison 2009a : 187).
44 Morrison 2008a : 3.
45 Ibid.
46 Morrison 2008a : 4.
47 Morrison 2008a : 158. La capacité qu’a Florens de lire le monde naturel provient, dans une large mesure, du fait que Lina a poursuivi l’éducation de celle-ci à son arrivée à la ferme de Jacob.
48 Foucault [1966] 2003 : 51.
49 Les deux mots ont bien sûr une origine commune, celle de la lettre : si « littéraire » est relatif aux lettres, « littéral » est quant à lui relatif aux lettres de l’alphabet (Dictionnaire d’étymologie, Larousse, 2001).
50 Morrison 2009a :14.
51 Morrison 2008a : 8.
52 Proust 1954 : 986.
53 « Literary texts initiate “performances” of meaning rather than actually formulating meanings themselves. Their aesthetic quality lies in this “performing” structure » (Iser 1978 : 27). Je traduis.
54 Morrison 2008a : 160. « J’ai besoin de te dire cela » (Morrison 2009a : 187).
55 J’utilise là encore la théorie de la grammaire énonciative.
56 Morrison 2008a : 142. « Je n’ai aucune importance dans ton monde » (Morrison 2009a : 167).
57 Morrison 2008a : 141. « Je suis pétrifiée » (Morrison 2009a : 167).
58 Morrison 2008a : 137. « Il veut que je m’en aille » (Morrison 2009a : 162).
59 « Je ne peux pas être chassée une fois encore » (ibid.).
60 Deleuze [1993] 2002 : 141.
61 Morrison 2008a : 135. « L’odeur du feu et des cendres me fait trembler » (Morrison 2009a : 160).
62 Morrison 2008a : 160. « Les murs sont un problème » (Morrison 2009a : 186).
63 Morrison 2008a : 141. « Tu veux dire » (Morrison 2009a : 167).
64 Morrison 2008a : 142. « À présent, je vis cette mort à l’intérieur » (Morrison 2009a : 167).
65 Jenny [1990] 1995 : 67.
66 Morrison 2009a : 161-162.
67 Morrison 2008a : 136-137.
68 Morrison 2004 : 216. « Why did you leave me who am you? » ; « Pourquoi m’as-tu quittée, moi qui suis toi? » (Morrison 1989a : 302).
69 Morrison 2008a : 141. « Possède-toi toi-même, femme, et laisse-nous » (Morrison 2009a : 167).
70 Morrison 2008a : 161. « Je dure » (Morrison 2009a : 187).
71 Foucault [1966] 2003 : 313.
72 Bachelard [1943] 1992 : 88.
73 « I want my fiction to urge the reader into active participation in the non-narrative, non-literary experience of the text, which makes it difficult for the reader to confine himself to a cool and distant acceptance of data. » (Morrison 2008c : 387).
74 Gaston Bachelard étudie cette « imagination dynamique ». Bachelard [1943] 1992 : 85-98.
75 Meschonnic [1970] 2003 : 32.
76 Meschonnic [1970] 2003 : 176.
77 L’art du forgeron est relativement similaire à celui de l’écrivain, en cela qu’il travaille et façonne la matière première (le fer, les mots).
78 Morrison 2009a : 184-187.
79 Morrison 2008a : 158-161.
80 Kristeva [1974] 1985 : 29.
81 Jenny [1990] 1995 : 56.
82 Morrison 2008a : 158. « Cela fait trois mois que je t’ai fui en courant et je n’ai encore jamais vu des feuilles produire autant de sang et de cuivre » (Morrison 2009a : 184).
83 Voici la définition de l’ekphrasis donnée par le Dictionary of Literary Terms and Literary Theory : « The intense pictorial description of an object. This very broad term has been limited by some to the description of art- objects, and even to the self-description of ‘speaking’ art objects (objects whose visual details are significant). A more generous account would define ekphrasis as virtuosic description of physical reality (objects, scenes, persons) in order to evoke an image in the mind’s eye as intense as if the described object were actually before the reader » (Cuddon 1998 : 252).
84 Selon Roland Barthes, c’est cette même innocence qui se perd dans la transition de la parole à l’écriture. Barthes [1980] 1981 : 9-10.
85 Foucault [1966] 2003 : 66, 55.
86 Morrison 2008a : 141-142.
87 Morrison 2009a : 167.
88 Morrison 1988b : 262 ; dans l’édition française Morrison 1989a : 362.
89 Le terme est utilisé par Gaston Bachelard en référence à l’oiseau, Bachelard [1943] 1992 : 91.
90 Morrison 2008a : 138. « Le vent se meurt. Les battements de mon cœur se joignent au bruit de pattes des souris » (Morrison 2009a : 164).
91 Morrison 2008a : 139. « Je touche ton enclume. Elle est fraîche et lisse, mais elle chante la chaleur pour laquelle elle vit » (Morrison 2009a : 164).
92 Morrison 2008a : 142. Mes italiques.
93 Je fais ici référence au rêve de Florens (celui même qui fait d’elle, objet rêvant, l’objet rêvé : « a dream that dreams back at me ») pendant lequel elle cherche en vain, désespérément, le reflet de son visage dans l’eau d’un lac (Morrison 2008a:137-138).
94 Comme l’explique le psychanalyste Denis Vasse, « la pratique psychanalytique manifeste à l’évidence (le) processus d’articulation qui implique séparation et rencontre. […] Tout se passe comme si une partie de la libido n’était pas cédée à la chose et qu’il faille, pour le sujet, être la chose faute de pouvoir l’avoir. Sans ce processus de scission, nulle articulation du corps avec le monde et avec l’Autre n’est pensable pour un sujet » (Vasse [1974] 1999 : 93).
95 Morrison 2008a : 161. « Ces mots précis, refermés et grands ouverts, se parleront à eux-mêmes. Tour autour, d’un côté à l’autre, de bas en haut, de haut en bas, à travers toute la pièce » (Morrison 2009a : 187).
96 « Je suis près de la porte et proche de la conclusion. Que ferai-je de mes nuits lorsque le récit s’arrêtera? » (Morrison 2009a : 187).
97 Je pense, notamment, au portail fabriqué par le forgeron, et à la mort de Jacob sur le seuil de son immense demeure.
98 Morrison 2009a : 187.
99 Morrison 2008a : 161.
100 Bachelard [1943] 1992 : 93.
101 Je fais référence ici à l’ouvrage How to Do Things with Words, traduit en français par Quand dire c’est faire (Austin [1962] 1975).
102 Morrison 2009a : 123.
103 Morrison 2008a : 102.