4. Installation et premières impressions de Toulouse
p. 111-116
Texte intégral
1Après quelques jours passés à l’Hôtel des Princes, les voyageurs entreprennent de se sédentariser. Jusqu’à présent nous ne savons pas le lieu choisi, mais Smith est clair dans la lettre qu’il adresse à Hume le 5 juillet 1764, il dispose d’un chez lui, d’un home qu’il partage avec son élève et les quelques domestiques indispensables pour tenir une maison. Heureusement d’autres voyageurs britanniques ont été plus diserts et nous fournissent des indications sur les voyages dans le sud de la France dans les années 1760. On pense immédiatement à Tobias Smollet (1721-1771) et à Laurence Sterne (1713-1768). Le premier est un écrivain écossais qui fit un voyage en France et en Italie d’avril 1763 à juin 1765. Tobias Smollet avait fait des études de médecine à l’université de Glasgow, mais il s’était tourné vers la littérature publiant des traductions du français (La Vie de Gil Blas de Santillane) et de l’espagnol (Don Quichotte) qui lui inspirèrent son roman le plus fameux, The Adventures of Roderick Random publié en 1748. Dans le récit de ses voyages en France et en Italie, Smollet parle peu de Toulouse, ayant établi ses quartiers à Montpellier, sauf pour mentionner le transport de ses bagages par mer jusqu’à Bordeaux, puis sur la Garonne jusqu’à Toulouse et, bien sûr, par le canal du Midi jusqu’à Sète (Smolett, 1766). Le second auteur est beaucoup plus intéressant à ce stade du voyage de Smith.
2Laurence Sterne avait publié à partir de 1759 Vie et Opinions de Tristram Shandy. Le livre eut un grand succès immédiatement en Angleterre comme sur le continent et particulièrement en France où Diderot s’en inspira pour écrire Jacques le Fataliste tandis que Crébillon proposait à Sterne d’écrire un livre à quatre mains comparant leurs œuvres. Surtout Sterne était ami proche de Charles Townshend, au point qu’il avait pu communiquer à un de ses correspondants, Stephen Croft, le 1er mars 1761 que Townshend allait être nommé secrétaire d’État à la Guerre, un mois avant l’annonce officielle.
3À Paris, Sterne est reçu dans les meilleurs salons et notamment chez le baron d’Holbach que fréquentait également Hume. Il jouit de l’affection qu’on lui porte et il confie à un ami que « les Français raffolent d’un bonhomme absurde comme moi ». C’est donc un auteur déjà célèbre à Paris qui arrive à Toulouse. Dans une lettre du 14 août 1763 à l’intention d’un ami resté à Paris, il nous livre des détails abondants sur son habitation à Toulouse. Déjà dans un piètre état de santé à 50 ans, il séjourne dans une maison qu’il décrit :
Eh bien voilà, après tout mon cher ami nous sommes installés dans un lieu des plus délicieux situé à l’une des extrémités de la ville, dans une maison excellente, bien meublée et élégante bien au-delà de tout ce que je recherchais. Elle a la forme d’un hôtel avec une jolie cour vers la ville, et donnant par l’arrière sur les meilleurs jardins de Toulouse, disposés selon des sentiers qui serpentent. Il est si grand que les habitants de notre quartier ont l’habitude de s’y retrouver le soir chose à laquelle je consens tout à fait. Plus on est de fous, plus on rit. La maison comprend une bonne salle à manger à l‘étage, donnant sur une salle de compagnie aussi large que celle du baron d’Holbach ; trois belles chambres avec leurs dressings. Au rez-de-chaussée deux très belles pièces pour moi, l’une pour travailler et l’autre pour recevoir. J’ai en outre des celliers autour de la cour et toutes les autres remises. J’ai négocié avec le même propriétaire l’usage d’une maison à la campagne qui est à trois kilomètres de la ville de sorte qu’avec toute ma famille nous n’avons qu’à prendre nos chapeaux pour passer d’une maison à l’autre. Mon propriétaire s’occupe en outre du jardin et combien croyez-vous que je paie pour tout cela ? Rien de plus ni de moins que trente livres par an – tout le reste est bon marché dans les mêmes proportions de sorte que nous vivrons avec très peu de dépenses. (Sterne, 1794, pp. 86-88)
4Il avait été encore plus précis dans une autre lettre deux jours auparavant, indiquant que « le jardin mesure deux acres (0,8 hectare), qu’il a un très bon cuisinier, que sa femme a une femme de chambre décente et un laquais de belle allure et qu’il doit tout cela à l’abbé McCarthy ». Cet abbé McCarthy sera rappelé au bon souvenir de Smith dans un courrier de l’abbé Colbert du 17 juin 1770, il a donc probablement fourni le logement de Smith comme il l’avait fait pour Sterne.
5La description de Sterne correspond aux indications que l’on trouve dans les lettres de Smith ou du Charles Townshend. L’emplacement est proche de la résidence de l’abbé Colbert et n’est pas à pied à plus de vingt minutes de l’université de Toulouse qui se situe dans le quartier de la basilique Saint-Sernin. Il y a donc un faisceau de présomptions qui donne à penser que Smith aurait pu occuper la même maison que Sterne. La maison se situerait dès lors à proximité de l’actuel jardin des plantes qui n’était encore qu’en projet élaboré dès 1749 par Louis de Mondran dont certaines parties étaient déjà réalisées (le Grand Rond), mais dont d’autres attendaient encore de voir le jour.
6Finalement nous avons d’autres indications sur le mode de vie qui a dû être celui de Smith en observant celui du comte de Morton (Earl of Morton) lors de son séjour à Toulouse quelques années plus tard. Lord Morton est un aristocrate écossais dont le statut social s’apparenta à celui des Buccleuch. En ce xviiie siècle, les deux destins se croisent, non seulement à Toulouse, mais par le fait que la famille Buccleuch rachète le château de Dalkeith dans la banlieue d’Édimbourg à la famille Morton. À la différence du duc, le comte, qui a peut-être des ressources financières plus limitées, tient durant son séjour un journal de maison où il note de manière très précise les dépenses de son foyer.
7Plus âgé que le jeune Henry, il voyage seul et restera à Toulouse de 1772 à 1774 d’où il partira pour Naples. Il ne s’agit pas exactement d’un Grand Tour, nous sommes en présence de la seconde raison qui lance les Écossais sur les routes de France : les raisons de santé. Il semble qu’une maladie pulmonaire le conduise à rechercher le soleil. Il ne reviendra pas de son voyage à Naples et son journal de compte est l’un des rares souvenirs qu’il laissera.15
8Pour en revenir à son journal, voilà les dépenses que l’on peut noter pour le début mars 1772 (soit huit ans après le passage de Smith).
| 6. Le 5 mars 1773 : | ||
| Jardinage | 19 d | |
| ½ agneau, tête, ris, pieds | 2 £ | 04 d |
| Olives | 24 s | |
| Le 6 mars 1773 : | ||
| 18 oranges | 2 £ | 14 d |
Le 7 mars 1773 : | ||
| Jardinage | 1 £ | 05 d |
| 1 poularde | 1 £ | 04 d |
| 1 quartier d’agneau et ris | 1 £ | 07 d |
| 1 douzaine d’œufs | 1 £ | 05 d |
| Olives et pastèques | 1 £ | 17 d |
| 4 quarts de sucre à thé | 2 £ | 17 d |
| Du ris et des amandes | 18 d | |
Le 8 mars 1773 : | ||
| Jardinage | 17 d | |
| 1 demi-agneau et ris | 2 £ | 30 d |
| 2 poulardes et 2 poulets | 3 £ | 28 d |
| 2 pigeons | 1 £ | 40 d |
| 2 bécasses | 1 £ | 18 d |
| 1 levraut | 1 £ | 04 d |
9Ce court extrait du journal permet quelques déductions. Le comte loue une maison avec un jardin, comme celle de Sterne et sans doute celle de Smith. Au vu de l’ensemble du document, il s’agit d’un livre des comptes entre les domestiques et le maître de maison. Il semble que cela soit le comte lui-même qui l’écrive car il est tenu avec la même écriture que cela soit à Toulouse, à Naples ou lorsqu’il se rend à Bagnères-de-Bigorre en été 1772 pour prendre les eaux et éventuellement suivre une cure. La calligraphie et les fautes d’orthographe avec une fréquente absence de pluriels sont typiquement anglaises.
10On note qu’il n’achète pas de légumes (c’est le cas également dans une autre période de l’année), à moins que les achats de « Jardinage » désignent des légumes qui viendraient compléter les ressources du jardin.
11Les prix pratiqués semblent également relativement élevés, peut-être le comte ne sait-il pas négocier ou la viande est-elle très chère durant cette période où elle ne devrait pas être consommée. En se basant sur les quantités, il semble que notre homme reçoit à dîner ou à souper. Il faut dire qu’il est alors présent à Toulouse depuis quelques mois et que le comte de Morton possède des réseaux, car il est un membre influent de la franc-maçonnerie écossaise qui est en plein essor à Toulouse durant cette période.
12Le comte de Morton possède un certain nombre de domestiques, au moins deux d’après le livre de comptes, mais il fait également appel soit à des chaises à porteurs, soit à des voitures pour se déplacer. Il embauche également pour une simple journée ou soirée, probablement pour des réceptions, des domestiques supplémentaires qu’il rémunère faiblement.
13De même nos voyageurs possèdent leur propre personnel. Ainsi le « maître d’hôtel » (M. Cook) accompagne nos voyageurs. Il accompagne le jeune aristocrate durant tout le séjour. Il joue un rôle de protection quand les voyageurs s’aventurent sur les routes. Il est en charge des autres serviteurs qui sont recrutés sur place comme durant la période du séjour à Toulouse. C’est lui qui ira accueillir Hew, le jeune frère du duc à Caen. Il disputera même à Smith la surveillance de ses jeunes maîtres quand ils seront alités au point que Smith se plaindra à Hume de sa « jalousie ». Sa présence témoigne du souci de Charles Townshend de protéger ses beaux-fils.
14Durant les seize mois qu’ils vont passer à Toulouse, il est probable que les voyageurs sont en permanence servis par un à deux domestiques si l’on se fie au train de maison du comte Morton.
15Quant à Smith, dès son arrivée à Toulouse, il engage un certain Fombize dont il se préoccupera avec attention lors de son départ, afin de le recommander dans le milieu des voyageurs qui séjournent à Toulouse. Ce domestique d’origine locale sera financé sur ses propres deniers, cependant dans les rares anecdotes qui nous restent, il n’en est jamais fait mention, preuve certaine des relations sociales très distendues de cette fin de siècle.
16Lors de son séjour à Paris, durant la seconde partie du voyage, il prendra à son service un autre domestique, un certain Jean Garneaux, dit Saint Jean, un domestique que David Hume lui recommande (lettre de Hume, janvier 1766)
17Les conditions matérielles des visiteurs semblent donc tout à fait agréables. Malgré la déception de ne pas avoir trouvé Loménie de Brienne à son arrivée, tout est très vite rentré dans l’ordre et Smith ne se plaindra jamais des conditions matérielles de son séjour.
18Mais la qualité du séjour tient surtout au cercle dans lequel on vit et pour Adam Smith les premiers temps à Toulouse ne furent pas des plus faciles.
Notes de bas de page
15NAS, GD150/2720- Household Book In French during Earl of Morton’s Stay in Toulouse and Naples 1772-1774.
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