2. L’arrivée à Toulouse
p. 99-103
Texte intégral

Arrivée des voyageurs, à Toulouse, au début du XVIIIe siècle.
1En arrivant à Toulouse à la fin de l’hiver par une journée encore fraîche, Smith et son compagnon ne rencontreront pas le cardinal de Brienne comme ils auraient pu l’espérer grâce à la recommandation de David Hume, puisque celui-ci est encore à Montpellier. Smith et son élève se sont probablement installés à leur arrivée à l’hôtel des Princes qui est situé sur l’actuelle place Saint-Georges.
2Il existait à Toulouse en 1764 de multiples lieux pour passer une nuit ou pour effectuer un séjour dans la ville. Cependant les établissements étaient d’une nature assez variable. Entre un établissement qui porte le nom d’Auberge chez Baptiste et qui est situé dans le faubourg des Minimes et l’hôtel de France du centre-ville, la différence semble être notable. Le nom des personnes et leur qualité, qui sont indiqués sur le livre de police, nous procurent également de bonnes informations sur les différentes catégories d’hôtels. Au regard de ces informations et du train de vie qui semble être celui de nos voyageurs, le seul lieu susceptible de les accueillir est L’hôtel des Princes qui est situé au plus proche du lieu de supplice tout récent du commerçant toulousain, le célèbre Jean Calas.
3L’hôtel est également le lieu de séjour privilégié de tous les voyageurs anglais qui, suite à la fin des hostilités avec la France, reprennent les chemins de l’aventure. Certains vont même se plaindre d’une certaine promiscuité avec leurs compatriotes voyageurs qui évoluent dans un microcosme fermé et donc peu propice à l’immersion dans le français.
4Smith est tout de suite déçu de cette arrivée et se montre fort mécontent, surtout vis-à-vis de son élève qu’il est censé protéger de la vie trop agitée d’un hôtel, fut-il situé en province.
5Smith, un homme de réseaux qui prend bien soin à chaque moment de sa vie de recourir à des lettres de recommandation, se retrouve dans une ville dont il ne manie pas parfaitement la langue orale et où il est parfaitement inconnu. Sans doute Smith était-il bien équipé pour surmonter ce contretemps comme il devait en exister souvent à une époque où les moyens de contacts directs entre les personnes étaient relativement lents. En effet, il a traité dans la TSM de l’anonymat dans la foule :
L’homme pauvre va et vient sans être aperçu et, quand il est au milieu de la foule, il est dans la même obscurité que s’il était resté enfermé dans son propre taudis. Ces soins humbles et ces attentions pénibles qui occupent ceux qui sont dans sa situation n’offrent pas de divertissement pour les personnes qui vivent dans la dissipation et la gaieté. Ces dernières détournent leurs yeux de lui et, si le caractère extrême de la détresse les force à le regarder, c’est seulement pour repousser loin d’elles un objet si désagréable…
Au contraire, l’homme de rang et de distinction est observé par tout le monde. Chacun est avide de le regarder et de concevoir, au moins par sympathie cette joie et cette exultation que les circonstances de sa condition lui inspirent naturellement. (Adam Smith, TSM, Section III, chapitre 2, p. 93).
6Mais par rapport à cette situation, Smith peut se réjouir de disposer de vêtements qui devaient le mettre en évidence et surtout il a la chance de pouvoir s’en remettre à un homme, un quasi-compatriote pour lui ouvrir les portes des hôtels particuliers et des châteaux qu’il ne peut qu’entrevoir.
7Le jeune abbé Seignelay Colbert de Castle-Hill possède de multiples qualités dont la première, qui nous sera fort utile pour reconstituer le voyage de Smith est d’avoir une plume facile, mais également un esprit tourné vers les aspects pratiques de la vie. Il est temps de se pencher sur la lettre du 3 mars 1764 qu’il adresse à David Hume pour décrire l’arrivée des voyageurs :
Il ne fait que d’arriver et je ne l’ai vu qu’un instant, j’espère que nous ferons connaissance plus particulièrement dans la suite. Je suis fâché qu’il n’ait pas trouvé M. l’archevêque ici il y a environ deux semaines qu’il est à Montpellier d’où il se rendra à Paris bientôt. Il m’a témoigné une grande envie de faire connaissance avec vous, je suis sûr que vous vous conviendrez beaucoup. Je crains que ma longue soutane noire ne fasse peur à M. le duc of Buccleugh, mais à cela près, je n’oublierai rien pour lui rendre le séjour de cette ville aussi agréable et aussi utile qu’il sera profitable.
Une recommandation comme la votre est un motif puissant et respectable pour moi de faire tout ce que je pourrai pour y répondre.
Je ne sais si vous voyez quelquefois madame la comtesse de Gacé, elle a dû vous dire bien des choses de la moins je l’en ai priée dans une lettre que je lui ai écrite.
Me voilà ici, cher cousin occupé moins agréablement que lorsque j’agis avec les belles dames de Paris, mais ce temps pourrait encore revenir il faudra passer celui-ci à présent.
Je vous prie de me croire avec une haute estime et un véritable attachement, mon cher cousin, votre très humble et très obéissant serviteur et affectionné cousin.
8La lettre démontre le côté serviable de l’abbé Colbert toujours prêt à rendre service à son prochain et l’importance qu’il accorde à David Hume. Alors que David Hume est écossais, tout comme l’abbé Colbert au point de se traiter de « cousins », ils correspondent en français bien que Colbert maîtrise bien l’anglais. Il est probable qu’avec Adam Smith, l’abbé Colbert s’exprimera aussi en français, ne recourant à l’anglais qu’exceptionnellement, la maîtrise du français étant un signe de distinction.
9Dès le second paragraphe de sa lettre, il fait référence à l’archevêque. Il s’agit bien sûr de l’archevêque de Toulouse, Charles Loménie de Brienne, qui deviendra ministre de Louis XVI et sera englouti par la Révolution française. L’abbé Colbert ne manque pas de s’effacer devant son protecteur. Cette modestie rappelle aussi que la recommandation de Hume était destinée non seulement à l’abbé, mais également et principalement à l’archevêque.
10Il faut dire que Loménie de Brienne séjourne aussi souvent que possible à Paris dans le bel hôtel de la rue Saint-Dominique, au plus près du pouvoir royal et de son château familial de Champagne.
11Bien sûr, l’allusion à la soutane de l’abbé est un trait d’humour même si le décorum catholique avait de quoi surprendre un jeune whig écossais éduqué dans l’esprit de l’Église écossaise et habitué au dépouillement voulu par son réformateur, John Knox.
12Le dernier paragraphe de la lettre nous signale que malgré sa faible fortune l’abbé Colbert n’en est pas moins soucieux de paraître dans les salons parisiens ou tout au moins de ne pas y être oublié. À Paris, il fréquentait la comtesse de Gassé, une personne de la grande noblesse française, proche de la famille Matignon et dont le mari et le beau-père s’étaient illustrés durant la guerre de Succession d’Autriche et son épisode écossais, la bataille de Culloden, si près de sa ville natale d’Inverness. Il est aussi assidu dans le salon de Mme du Deffand et bien des années plus tard, il aidera à l’édition de sa correspondance avec Walpole. Notons que ni l’orientation politique, ni la religion de l’abbé Colbert ne nuisent à la chaleur de sa relation avec Hume ou aux bonnes dispositions dont ils témoignent vis-à-vis des visiteurs.
13Arrivés à Toulouse, sans grand comité d’accueil, les deux voyageurs s’installent probablement après quelques jours à l’hôtel, dans une maison dont la localisation exacte fait l’objet de spéculations sur lesquelles nous reviendrons plus loin.
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Seignelay Colbert de Castlehill (1735-1811)
Un évêque entre Lumières écossaises et Contre-Révolution
Alain Alcouffe (dir.)
2022
