1. De Paris à Toulouse
p. 91-97
Texte intégral
1S’il faut en croire la correspondance d’Adam Smith ainsi que les lettres échangées entre divers protagonistes, le premier séjour parisien fut bref. Si l’on considère la difficulté des voyages et la fatigue qu’elle engendre, le séjour peut ainsi se résumer à une simple étape, temps de repos sans activités notables.
2Adam Smith indique dans sa lettre de démission adressée au doyen de l’université de Glasgow que son arrivée à Paris date du lundi 13 février 1764. L’abbé Colbert, un personnage qui va jouer un rôle important dans la vie quotidienne de Smith et de son élève et que nous présenterons plus longuement, écrit depuis Toulouse une lettre qu’il date du samedi 3 mars dans laquelle il indique que les voyageurs viennent de parvenir à Toulouse.
3D’après L’Indicateur fidèle, la messagerie pour Toulouse part de Paris le mercredi matin et le trajet prend quinze jours et demi, Smith a dû arriver à Toulouse le jeudi 2 mars 1764 – l’étape parisienne ayant donc été très brève.
4Charles Townshend a pris soin, si l’on en croit la lettre du 10 avril 1764 qu’il adresse en poste restante à Toulouse, de suivre de près le voyage et il demande une réponse rapide.
5Les deux voyageurs ne connaissent pas la France et encore moins Paris, le seul contact de Smith est David Hume (1711-1776), son grand ami philosophe qui est connu et apprécié des milieux parisiens intellectuels où ses ouvrages connaissent un important succès. Hume, à 23 ans, avait quitté l’Écosse pour poursuivre des études en France qui le conduisirent après une halte à Reims, où il est possible qu’il ait rencontré Levesque de Pouilly, l’auteur de la Théorie des sentiments agréables que nous retrouverons plus loin, au collège de La Flèche en Anjou, où Descartes et Mersenne avaient aussi étudié au siècle précédent. C’est là qu’il prépara de 1734 à 1737 son Treatise of Human Nature qu’il publia à son retour en Écosse en 1739-40 en trois volumes. Les deux premiers avaient été publiés anonymement tandis que le troisième, publié sous son nom, comportait un abstract anonyme des deux premiers. Les spécialistes ont longtemps discuté pour déterminer qui était l’auteur de ce résumé souvent attribué à Adam Smith même si aujourd’hui il semble que la paternité de Hume soit moins controversée. D’après Michel Malherbe, le Treatise, malgré quelques recensions, resta inconnu dans les années 1740 et en 1765 le traducteur d’un ouvrage historique de Hume lui écrivait encore pour lui demander s’il était l’auteur du Traité, de sorte que la notoriété de Hume ne progressa qu’avec la traduction des Discours politiques et plus encore avec celle de l’Histoire de l’Angleterre dont il publia les différents volumes en 1754, 1756, 1759, et 1761. Au milieu du xviiie siècle, l’histoire ne se résume pas à une pure chronique des successions des familles royales, de batailles, de guerres, de trahisons et traités, mais il s’agit de réfléchir aux régimes monarchiques (droit divin) et à leur origine. Par son caractère littéraire, par sa documentation et par sa facilité de lecture, l’Histoire d’Angleterre de Hume fut un véritable succès de librairie à Paris, comme l’ont été d’ailleurs les ouvrages historiques de Voltaire L’histoire de Charles XII qui date de 1731 ou le très célèbre Siècle de Louis XIV qui paraît lui en 1751. La présence du philosophe à Paris s’explique par le fait qu‘en 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans, Hume a accepté avec un grand enthousiasme d’être nommé secrétaire d’ambassade. Sa mission est dans un premier temps d’ordre relativement technique et discret puisqu’il est plus particulièrement chargé des échanges de prisonniers, des aristocrates, pas de simples soldats dont le sort importe peu aux belligérants. Le temps passant, le problème des prisonniers étant résolu, il prend en charge les affaires juridiques que ses compatriotes peuvent rencontrer en France. Sa réputation, sa prestance, sa bonne élocution, son appétit féroce et son goût pour les bons vins de France ainsi que pour les dames de notre capitale font de Hume un homme de salons que l’on aime à recevoir. Il fréquente dès son arrivée à Paris le très anglophile salon de Madame de Boufflers. Celle-ci était allée en 1763 à Londres à l’occasion des négociations de paix et elle s’était liée avec Horace Walpole qu’elle reçut à Paris. Son salon était ainsi un lieu où les Lumières écossaises et françaises pouvaient dialoguer.
6Comme le reste du voyage, la courte halte à Paris n’a pas laissé beaucoup de traces. Adam Smith et son jeune élève ont dû se cantonner à quelques visites à l’ambassade d’Angleterre pour y rencontrer le compagnon et ami de longue date David Hume qui a été l’instigateur et le déclencheur du voyage. C’est ce qui ressort de la lettre adressée à David Hume le 4 mars 1764, à l’arrivée des voyageurs à Toulouse, par le jeune abbé Colbert qui est un des vicaires généraux du diocèse de Toulouse.
Je suis flatté et reconnaissant, monsieur et cher cousin de l’honneur que vous me faites de m’adresser votre ami, Monsieur Smith. Il me paraît tout ce que vous dites dans votre lettre, un homme d’esprit et un honnête homme.
7On peut ainsi reconstruire la courte halte de Smith à Paris. Il a rendu visite à Hume qui lui a remis une lettre à destination de son « cousin » le jeune vicaire général de l’archevêché de Toulouse qui porte un nom célèbre, que nous retrouverons tout le long du séjour de Smith sur le continent.
8Lors de son court séjour à Paris, il est plus que probable que Smith et son élève ont résidé à l’hôtel du Parc Royal dans le faubourg Saint-Germain, fort proche de l’ambassade d’Angleterre qui est située dans ce quartier aristocratique où se trouvent les hôtels des grandes familles de cette fin du règne de Louis XV : hôtel de Conti11, hôtel de Maurepas, hôtel de Bonneval, hôtel de Seignelay12, hôtel de Condé, hôtel de Riquet-Caraman, hôtel de Maupeou, hôtel de Brienne. Ces trois derniers ne sont pas sans liens avec Toulouse, puisque les Riquet-Caraman sont les descendants des constructeurs du canal du Languedoc, ou canal de jonction des Deux-Mers, et sont liés à la famille Maupeou tandis que l’archevêque de Toulouse n’est autre qu’Étienne-Charles Loménie de Brienne.
9Nous avons quelques indications sur les conditions de voyage qui attendaient les voyageurs grâce à une lettre de l’abbé Colbert à Charles Douglas-Scott du 18 octobre 1766, après le retour des voyageurs en Écosse. Ce courrier nous renseigne aussi sur le degré de proximité et d’intimité qu’ont rapidement partagé les différents protagonistes de notre récit.
J’ai été six semaines entre Paris et Toulouse, j’ai séjourné dans les différents endroits de ma route ; je ne voyageais pas comme vous, Milord, dans une bonne berline ou dans une chaise de poste anglaise, à votre aise, faisant bonne chère et baisant les filles ; mais tantôt je trottais sur des chevaux de louage qui tombaient à chaque pas, tantôt je courais la poste à franc étrier les fesses écorchées, les os disloqués et tout le corps meurtri.
J’ai été de Lyon à Avignon par le Rhône, notre bateau a couru un grand danger près d’un moulin ; à Avignon je me fais embarqué dans une voiture nommée roulante, mais plus proprement rouant13 mes camarades de voyage étaient un juif et un capucin nommé le père Évangéliste, malade, sale, barbu, puant et imbécile ; quelque bon catholique que je sois, dans ce moment-là j’ai renoncé à ma religion et suis devenu le plus intrépide huguenot, j’ai maudit St François le patron du puant père, je l’ai donné lui et tout son ordre au grand diable Lucifer et j’ai souhaité qu’il n’y eut plus de religion où les capucins fussent permis.
Malgré mes imprécations je n’ai pas moins souffert de l’odeur et de la chaleur, mais enfin je suis arrivé à Montpellier.
10Ainsi l’abbé Colbert n’a pas suivi l’itinéraire le plus direct qui passe par Orléans, et Limoges. Cette route pouvait être problématique en hiver et les guides de voyage recommandaient encore pour faire un voyage confortable et sûr de passer par la vallée du Rhône. Le fleuve est facilement navigable même s’il demeure, comme nous l’indique notre épistolier, un fleuve dangereux dépourvu des nombreux barrages qui en régulent aujourd’hui le cours. Au pied du célèbre pont en Avignon, les voyageurs mettent pied à terre et gagnent par la route Montpellier par Nîmes.
11À partir de Montpellier la route se poursuit soit par voie de terre, par une voiture de poste soit par le canal avec un service de coche d’eau. Le coche d’eau est certes plus confortable, mais beaucoup plus lent que la voiture hippomobile. Vu la rapidité de leur voyage d’à peine plus de deux semaines pour joindre Paris à Toulouse, nous pouvons en déduire que Smith emprunta la voie terrestre et directe, probablement plus chère. Ce que confirme la lettre de l’abbé Colbert puisque celui-ci déplore les mauvais chevaux de louage dont il doit se contenter tandis que le duc et son professeur voyagent dans des berlines au confort supérieur.
12Le transport individuel, outre la rapidité qu’il offre, évite le type de désagréments qui forment par ailleurs tout le sel du voyage, tel que nous le décrit toujours notre abbé lors de sa rencontre picaresque avec un père d’un ordre mineur et mendiant, celui des capucins.
13La courte demi-phrase de l’abbé Colbert, « faisant bonne chère et baisant les filles » semble aussi indiquer que les voyageurs ont quant à eux séjourné dans les meilleures auberges de la route qui ne sont pas seulement propices à un sommeil réparateur. Sans être illimités, les moyens du jeune aristocrate écossais sont importants, surtout dans une France rurale et campagnarde où les voyageurs d’un rang aussi élevé sont rares.
14Nos voyageurs cherchent probablement le mieux de tout ce qui existe en matière d’hôtels, d’auberges et de moyens de transport, tout en souhaitant préserver le plus grand anonymat possible afin d’éviter les individus mal intentionnés.
15Les anecdotes sur les auberges dans la littérature de voyage sont nombreuses et souvent humoristiques. Cependant, les Britanniques voyageant pour leur Grand Tour indiquent en général que les services et les qualités des auberges françaises sont les meilleurs de tous les pays visités. Ainsi nos deux voyageurs mènent-ils grand train sur les routes de France, aux risques d’être pris en chasse par des bandits de grands chemins ! La seconde partie de la demi-phrase est plus délicate à interpréter. S’agit-il d’une plaisanterie grivoise faisant allusion à la réputation sulfureuse des Grands Tours ? Jeremy Black confirme que ces voyages à l’étranger fournissaient de multiples occasions d’aventures sexuelles à des touristes, jeunes, en bonne santé, riches, et peu ou pas du tout surveillés. Comme ces aventures étaient généralement mal vues, en raison notamment de la crainte des maladies vénériennes dont la prévalence en particulier dans les régions méridionales faisait l’objet de multiples mises en garde, il n’est pas étonnant qu’il y ait peu d’indices concernant le duc sur lequel veillaient cependant Adam Smith et Cook le maître d’hôtel. Pourtant l’un des buts ou des fonctions du Grand Tour durant la période de transition entre l’adolescence et l’âge adulte était de donner également au jeune aristocrate une connaissance des arts de l’amour au sens bien physique du terme, loin du regard de la vie familiale et du château ancestral où les rumeurs peuvent courir vite. Mais la lettre de l’abbé pense sans doute davantage au retour du duc vers Paris et à son séjour dans la grande ville où encore plus qu’ailleurs dans la France de la fin du xviiie siècle, les femmes avaient la réputation de faire montre d’une grande « flexibilité »14.
16Bien que cet angle ait été peu exploré par la littérature de voyage, le Grand Tour correspondait également à une éducation sentimentale ou sexuelle dans un quasi-anonymat. S’il en a été ainsi pour le duc et son tuteur, cela nous révèle une face tout à fait nouvelle et inattendue de Smith que rien ne laissait supposer. En effet, dans l’ensemble, les biographes de Smith l’ont toujours présenté comme un personnage sérieux, rigoureux, fort aimable, mais peu porté vers les conquêtes féminines. La seule « dame de cœur » dont il est fait mention est la fameuse « Dame de Fife ». Un courrier de l’été 1766 de l’abbé Colbert en signale l’existence tout en énumérant les nombreuses relations féminines nouées à Toulouse.
17Mais revenons à l’hiver 1764 : après tout au plus deux semaines de voyage, le samedi 3 mars 1764, nos deux voyageurs franchissent par la porte Arnaud-Bernard les remparts de la ville de Toulouse. Ici commence véritablement le séjour en Languedoc.
Notes de bas de page
11C’est dans cet hôtel que réside à la même époque le jeune Mozart (Mozart, Paradis, 2005).
12Bien que portant ce nom, le jeune abbé Colbert ne possède pas cet hôtel particulier. Il n’a en France aucun droit sur cette propriété malgré une lointaine parenté réelle ou imaginaire avec la famille Colbert.
13Le jeu de mots est souligné par l’abbé qui semble vouloir ainsi augmenter l’emphase de son bon mot ou se rendre plus sûr de sa bonne compréhension par un jeune aristocrate qui certes parle le français, mais qui n’en maîtrise pas encore toutes les subtilités.
14Voir en annexes.
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2022
