• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16478 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16478 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses de l’Université Toulouse Capitol...
  • ›
  • Hors collection
  • ›
  • Adam Smith
  • ›
  • Chapitre 1 :  Deux visiteurs écossais
  • ›
  • 5. La longue gestation d’un Grand Tour a...
  • Presses de l’Université Toulouse Capitol...
  • Presses de l’Université Toulouse Capitole
    Presses de l’Université Toulouse Capitole
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 5.1. La fin de la guerre de Sept Ans et le feu vert du Grand Tour 5.2. Le développement de la pensée économique de Smith avant le départ 5.3. Un départ précipité Notes de bas de page

    Adam Smith

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    5. La longue gestation d’un Grand Tour atypique

    p. 71-85

    Texte intégral 5.1. La fin de la guerre de Sept Ans et le feu vert du Grand Tour 5.2. Le développement de la pensée économique de Smith avant le départ 5.3. Un départ précipité Notes de bas de page

    Texte intégral

    1C’est peu après la parution de la TSM que les premiers contacts sont établis entre Charles Townshend et le professeur Smith en vue de parfaire l’éducation de son beau-fils (lettre de Smith n°39). À ce moment, Smith n’est pas libre de se consacrer à cette tâche car il est le tuteur particulier du jeune Fitzmaurice, le second fils de Lord Shelburne, mais il place des jalons en établissant une liste de livres à étudier par le futur duc. Les 53 ouvrages qu’a sélectionnés Smith relèvent surtout de la littérature latine. Cet accent mis sur les auteurs de l’Antiquité est tout à fait conforme aux principes éducatifs d’une époque où le latin reste la langue de culture dans laquelle Newton a publié sa grande œuvre Philosophiae naturalis principia mathematica en 1687.

    2Cet accent mis sur le latin est aussi cohérent avec le projet peut-être caressé dès le départ d’un Grand Tour devant conduire dans les pays du sud de l’Europe, ces pays dans lesquels le latin est resté la langue du droit et de la liturgie catholique. Notons aussi que dans la liste d’ouvrages recommandés figure le De Reditu Suo de Rutilius Namatianus (voir Collombet 1842). L’auteur né sans doute vers 370 dans une ville de la Gaule narbonnaise qui n’est pas mentionnée explicitement si ce n’est qu’elle est palladienne – d’où on peut déduire qu’il s’agit de Toulouse (Palladia Tolosa dans les termes du poète Ausone) – était le fils d’un propriétaire terrien qui a fait une carrière de fonctionnaire romain et qui rentre dans son pays tandis que Rome s’effondre sous les coups des invasions barbares. Le sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric 1er, qui marque la fin de l’Antiquité, a eu lieu en 410 et ces mêmes Wisigoths viendront faire de Toulouse la capitale d’un royaume qu’ils étendront ensuite à l’Espagne. Le difficile retour à Rome que décrit Rutilius est un des rares témoignages que nous avons de cette époque où sombre l’Empire romain. L’auteur y évoque les conflits religieux avec la confrontation entre les païens, parmi lesquels il se range probablement, qui sont tentés par les religions égyptiennes, les juifs, et les chrétiens.

    3Les réflexions que peuvent inspirer le poème du Toulousain du ive siècle sur le sort des empires et les luttes religieuses étaient une raison suffisante pour qu’il retienne l’attention, mais on peut penser que le chemin qu’il décrit est bien celui que Smith comptait emprunter avec son élève dans quelques années. Dans l’immédiat, un voyage sur le continent n’est pas de mise car la France et l’Angleterre sont encore une fois, en 1759, en guerre. Depuis 1756, une nouvelle guerre déchire à nouveau l’Europe après la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Les historiens l’appelleront plus tard la guerre de Sept Ans puisqu’elle s’achève définitivement par une négociation qui débute à Fontainebleau en novembre 1762 pour se terminer par la signature du traité de Paris en janvier 1763.

    4Lors de la négociation, la France sera représentée par le duc de Choiseul et l’Angleterre par le marquis de Bedford. Il n’y a pas de doute que l’ambassadeur Hertford et le nouveau secrétaire de l’ambassade d’Angleterre, David Hume, ont été associés sinon aux discussions du traité puisqu’il est signé en janvier tout au moins à sa mise en pratique ainsi qu’au bon respect des différents articles qui prévoient la restitution et l’échange de certains territoires. La tâche principale de David Hume sera l’échange des nombreux prisonniers et otages. Celui-ci présente ces tâches de façon plaisante dans une lettre à Adam Smith du 9 août 1763.

    J’ai reçu une invitation, accompagnée de grandes perspectives et espérances de Lord Hertford, pour l’accompagner dans son ambassade à Paris, au départ sans rôle défini. J’ai beaucoup hésité à accepter cette offre, en apparence très attrayante, et je trouvais ridicule, à mon âge, d‘entrer sur une nouvelle scène et de me mettre sur des listes de candidats à la fortune. Cependant, je réfléchis que j’avais d’une certaine manière abjuré tous les travaux littéraires, que j’avais décidé de consacrer ma vie future entièrement à mes amusements et qu’il ne pouvait y avoir un meilleur passe-temps qu’un tel voyage, surtout avec un homme de caractère comme lord Hertford, et qu’il me serait facile d’empêcher que mon acceptation ait la moindre apparence de dépendance. (Lettre 73, Campbell Mossner)

    5La France s’étant presque entièrement tournée vers la guerre terrestre, sa position au niveau du continent européen ne s’en trouve pas modifiée vis-à-vis de ses voisins. La France en particulier se voit rendre la petite possession de Belle-Île-en-Mer que les Anglais avaient prise, mais doit abandonner la possession de Minorque aux Anglais. La France se retire des positions qu’elle occupait en Allemagne et en particulier dans le duché de Hanovre qui reste le domaine privé de la couronne britannique et du roi Georges II.

    6La France est plus touchée en ce qui concerne son domaine colonial. Elle est contrainte d’abandonner de nombreuses possessions d’outre-mer. En particulier la perte du Canada et des terres de la plaine centrale américaine vont durant les années suivantes modifier les débouchés de ses entreprises particulièrement en ce qui concerne l’industrie textile de bas de gamme dont ces pays étaient de grands consommateurs.

    7Si, dans le reste du monde, ses possessions sont préservées, la concurrence anglaise se fait plus prégnante notamment en Inde et en Afrique (la France conserve l’île de Gorée mais perd pour un temps Saint-Louis du Sénégal, sa principale base terrestre au Sénégal (Frewen, 1897). Le traité prévoit en outre un délai de six mois pour vérifier que l’ensemble des deux parties respecte bien les diverses clauses du traité. Il s’achève en novembre 1763, c’est-à-dire trois mois avant le début du Grand Tour.

    5.1. La fin de la guerre de Sept Ans et le feu vert du Grand Tour

    8Alors que Townshend et Smith évoquaient un voyage, la guerre de Sept Ans connaît un tournant décisif (Dull, 2009, pp. 200-12). En effet, en août 1759 les plans de conquête du golfe du Saint-Laurent se réalisent et la ville de Québec tombe à l’issue d’une bataille à laquelle prend part Georges, le frère de Charles Townshend (Townshend, 1901). La France de son côté ourdit un plan d’invasion de l’Écosse par le nord et de l’Irlande par le sud. Débarquement qui, si tout se déroule correctement, doit conduire à l’invasion et à la chute de l’Angleterre.

    9Dans cette guerre, Choiseul ne compte pas s’appuyer sur le nationalisme écossais, et ne souhaite pas que le fameux Bonnie Prince Charlie prenne la tête des opérations. Il faut dire que ce dernier a perdu de sa superbe. La préparation du débarquement dure tout le printemps 1759, mais la pénurie de barges et, plus généralement, l’infériorité de la marine française conduisent à abandonner cette nouvelle tentative d’expédition qui ne fut cependant pas la dernière (Edward Corp, op. cit., pp. 352-354).

    10En tout état de cause, la période est trop incertaine pour que Smith puisse envisager un départ pour la France puisque cette année est la plus tourmentée et la plus décisive de toute la guerre. Il n’aurait probablement pas été bien accueilli en France. La qualité de son élève, la grande proximité du pouvoir, la présence du frère de Townshend à la tête de l’armée assiégeant Québec rendaient la chose hasardeuse.

    11Ainsi Smith, bien qu’étant en contact avec Townshend, n’oublie pas son élève particulier de l’époque. Il s’agit également d’un aristocrate de grand renom puisqu’il est le fils de Lord Shelburne, frère d’Horace Walpole. Celui-ci est alors en poste à Dublin, la capitale de l’Irlande, alors colonie anglaise. Une lettre du 26 avril 1759 de Lord Shelburne à Smith nous présente ce qui est attendu d’un professeur particulier dans l’éducation des jeunes aristocrates anglais. Lord Shelburne ne se limite pas à louer Smith pour son enseignement « académique » mais il met l’accent sur la formation du caractère. Le séjour dans une petite ville où les distractions sont rares favorise une certaine communauté de vie entre le tuteur et son disciple. Ce type d’éducation favorise l’établissement de liens pour le reste de la vie entre l’aristocrate et son professeur qui devient un peu le conseiller ou confident d’un adolescent sur le point de devenir un grand de son pays.

    Sir,

    J’ai reçu récemment votre lettre du 4 courant, votre précédente lettre du 10 mars m’était aussi parvenue normalement. Je ne saurais assez exprimer ma satisfaction sur les informations que vous me donnez de mon fils, dont vous avez à présent la garde ; la description que vous faites de lui, me convainc de votre capacité à en prendre soin, tout comme le dessein que vous faites pour la poursuite de ses études, me convainc de votre discernement.

    Tout confirme que vous possédez ces qualités qui m’ont tellement fait souhaiter que vous le preniez en charge, et, je ne vous cacherais pas que je me dois de vous assurer que plus je réfléchis à la situation dans laquelle il se trouve, plus je suis heureux, si bien, et si satisfait à la fois de votre capacité et de l’envie que vous avez de le servir, que je dois refuser la demande que vous me faites, de vous indiquer ce que je souhaiterais voir accompli, je n’ai rien à indiquer, je ne peux qu’approuver ce que vous entendez faire. Le grand défaut que je trouve avec Oxford et Cambridge, c’est que les garçons qui y sont envoyés au lieu d’être gouvernés, deviennent les gouverneurs des collèges, et que la naissance et la fortune y sont plus respectées que le mérite littéraire [...].

    12La lettre se poursuit en donnant plus de détails sur l’éducation que le père entend voir donner à son fils.

    L’économie [aeconomie] semble également avoir toute la place qui lui revient dans vos préoccupations ; aucune bonne fortune ne peut advenir sans elle, personne ne peut non plus être charitable, généreux ou juste en la négligeant, elle rendra un homme heureux dans les circonstances délicates, et le rendra radieux, si ses revenus sont abondants. Votre élève vient au monde comme une sorte d’aventurier, auquel rien n’est dû, et qui, si j’ose prophétiser à son sujet, possèdera d’autant plus que ses besoins propres seront limités [...]. (Lettre 32, Campbell Mossner)

    13Lord Shelburne, même s’il y a sans doute quelque confusion due à la polysémie du terme économie, relève l’évolution de Smith vers les thèmes des Leçons sur la jurisprudence, dont on sait qu’elles datent de cette période.

    14Smith consacre les années 1759-1763, dépourvues d’évènements saillants, à ses études et son enseignement qui s’orientent vers les thèmes économiques (Scott, 1965, pp. 94-102). Il jugera plus tard que ces années d’études et de fort investissement dans l’organisation de la vie universitaire ont été la période la plus positive de sa vie.

    15Au début de l’année 1763, le traité de Paris marque la fin des hostilités et de nouvelles perspectives vont s’ouvrir comme le laissent entendre les nouvelles que lui fait parvenir David Hume :

    Lisle, 13 septembre 1763

    Mon cher Smith,

    [...] Lord Shelburne a démissionné parce qu’il se trouvait dans une situation déplaisante en raison du rôle qui lui était attribué dans la négociation. Je vois que vous êtes souvent en désaccord avec ce seigneur, mais il parle toujours de vous avec respect. J’ai entendu dire que votre élève, M. Fitzmaurice, fait une très bonne impression à Paris [...]. (Lettre n° 75, Campbell Mossner)

    16David Hume fait référence aux tractations qui suivent la signature du traité de Paris auquel Lord Shelburne participe en tant que conseiller. Le fils de Lord Shelburne, ancien élève de Smith, entame à Paris une longue carrière de diplomate qui le conduira sous peu en tant qu’ambassadeur aux quatre coins de l’Europe puis du monde.

    17L’horizon étant dégagé, Charles Townshend revient à son projet de confier le duc de Buccleuch à Smith :

    Charles Townshend, Adderbury, 25 Oct. 1763

    Cher Monsieur,
    Le temps approche où le duc de Buccleugh9 entend aller à l’étranger, je prends la liberté de renouveler la proposition que je vous avais faite : si vous aviez toujours l’intention de voyager avec lui, je serais heureux d’en informer Lady Dalkeith et Sa Grâce, et de les féliciter pour un évènement dont je sais qu’il leur tient, ainsi qu’à moi-même, tant à cœur. Le duc est actuellement à Eton : il y restera jusqu’à la période de Noël. Il ira ensuite passer un peu de temps à Londres, pour qu’il puisse être présenté à la cour. Ainsi il ne passera pas instantanément de l’école à un séjour dans un pays étranger. Cependant il serait souhaitable, qu’il ne séjourne pas trop longuement dans la ville, exposé à des mœurs et des compagnons de Londres, avant que son esprit ait été plus formé et prémuni par l’éducation et l’expérience. [...]
    Je n’entre pas en ce moment dans le détail de ce projet, parce que si vous n’avez aucune objection à la situation actuelle, je sais que nous nous entendrons sur les conditions.
    Au contraire, vous me trouverez plus soucieux que vous-même de rendre votre relation avec Buccleugh aussi satisfaisante et avantageuse pour vous qu’elle sera, j’en suis convaincu, fondamentalement bénéfique pour lui. [...]
    Le duc de Buccleugh a récemment fait de grands progrès tant dans sa connaissance des langues anciennes et dans son goût général pour la composition. Grâce à ces progrès son intérêt pour la lecture et son amour de l’enseignement ont naturellement augmenté. Il possède de nombreux talents : un tempérament très viril, et un cœur intègre et le respect de la vérité, qui chez une personne de son rang et son niveau de fortune sont les meilleures bases pour apprécier la vie et la grandeur. Si vous vouliez bien achever son éducation, et mouler ces excellents matériaux dans un caractère bien trempé, je ne doute pas, alors qu’il revienne à sa famille et son pays comme un homme tout à fait conforme aux plus chères espérances que nous avons imaginées pour lui.
    Je vais en ville vendredi prochain, et vous serais reconnaissant de répondre à cette lettre. Je demeure, rempli d’une affection sincère et d’estime, Cher Monsieur, votre serviteur le plus humble, fidèle et obéissant,

    C. Townshend. (Lettre n° 76, Campbell Mossner)

    18Cette lettre nous fournit de multiples renseignements sur l’état d’esprit des protagonistes du voyage. Townshend ne cache pas ses préoccupations vis-à-vis des mœurs et de la corruption des sentiments, des thèmes que l’on retrouve souvent chez J.-J. Rousseau. On le verra, au-delà de Londres, la grande ville qui corrompt les esprits et les mœurs, c’est à Paris que Townshend songe. De ce point de vue, la taille de Toulouse est plutôt un avantage par rapport à Paris.

    19La date de la lettre est aussi importante. Le traité de Paris prévoyait une période transitoire de six mois, pour réaliser des échanges de territoires. Or dans le désir d’une paix durable, les pays ont rempli les plus importantes de leurs obligations dès le mois de juillet (Dull, 2009, p. 370). En ce qui concerne la France, aucun bateau n’est parti à la rescousse de la Nouvelle-France et au contraire une escadre vient de toucher les côtes de France avec les derniers dirigeants de la colonie abandonnant à leur sort les colons français devenus bien malgré eux sujets de la couronne d’Angleterre. Charles Townshend est parfaitement au courant de tous ces faits importants et pour lui, la voie est libre pour un départ vers la France.

    20La lettre confirme aussi que le voyage était prévu depuis quelques années et Townshend pense que le moment est venu de s’attacher plus explicitement les services de Smith : la guerre s’est soldée par une victoire incontestable de la coalition conduite par les Britanniques. Le Royaume-Uni a mis la main sur de nombreux territoires, formant la base de son futur immense empire, mais cela s’est fait à un coût élevé qui préoccupe le ministre en charge des Finances. Cette guerre a coûté très cher, aussi bien du côté français où les finances de l’État vont rapidement apparaître comme un problème majeur que du côté du vainqueur. Les difficultés financières de la France de la fin du xviiie siècle sont bien connues. Elles trouvent leurs origines dans le déficit exceptionnel qui obère les finances à la suite de la guerre de Sept Ans. Les efforts de nombreux ministres, Choiseul, Necker, Turgot ou encore Loménie de Brienne ne parviendront à rétablir l’équilibre, à endiguer le phénomène, ni même à en prendre la mesure car les outils font défaut (Roche, 1993, pp. 404-424 et pp. 551-571).

    21Du côté des vainqueurs la situation n’est guère meilleure. La situation financière va empirer et les mesures prises pour mettre à contribution les colonies conduiront à la grande révolution américaine et à l’indépendance des États-Unis en 1776 (Belissa et alii, 2007). Charles Townshend sera ainsi à l’origine du « Sugar Act » dès 1764, une tentative pour assujettir les colonies américaines à de nouveaux impôts au profit de la couronne sur l’importation de sucre en provenance de l’arc caribéen principalement (Chaffin, 1970).

    22Durant ces années, Townshend est donc non seulement à la recherche de solutions innovantes mais également à la recherche d’une compréhension des systèmes financiers. Il s’intéresse en particulier à une forme de financement du déficit par la mise en place de « Sinking Funds » (caisses d’amortissement). Nous aurons l’occasion de revenir sur l’étude spécifique qu’il demande à Smith sur le sujet (voir aussi Scott, 1965).

    5.2. Le développement de la pensée économique de Smith avant le départ

    23Une lecture chronologique des cours professés par Smith montre que durant les années précédant le voyage, Smith s’est intéressé de façon croissante à la production de la richesse. De longs passages consacrés au travail montrent que Smith l’a définitivement adopté non seulement comme outil de mesure de la richesse, mais encore comme principal facteur de production. L’attention de Smith se porte sur la division du travail qui ouvrira la Richesse des nations en 1776, dix ans après son retour de France, mais également treize ans après les premières leçons qui abordaient ce thème.

    24D’autres questions économiques sont aussi traitées comme la valeur des marchandises, la notion de prix naturel et de prix du marché, ou encore la monnaie et la balance du commerce avec les pays étrangers. Les toutes dernières leçons portent sur l’opulence des nations, ou comment peut-on classer les nations en fonction de leur niveau de développement en agriculture, dans les arts ou dans le commerce, autant de matières qu’il se proposait probablement d’approfondir lors de son séjour en Europe.

    25Si l’on doit en croire le jeune John Milard, la dernière leçon porterait sur la guerre ainsi que sur les meilleures manières d’y mettre fin, une allusion plus que directe à la guerre de Sept Ans.

    26Il est remarquable que Smith qui se prépare à rejoindre Toulouse soit presque devenu plus « économiste » que philosophe. Ce n’est donc pas la rencontre avec les physiocrates français, lors de son séjour à Paris en 1766, qui le fera changer d’orientation. Au contraire, on sait maintenant grâce au professeur Scott en particulier que durant les dernières semaines de son séjour à Glasgow, Smith prépare un mémoire adressé à Charles Townshend intitulé « Opulence of the nations ». Le manuscrit, qui avait été dicté, fut retrouvé dans les années 1930 dans les archives de la famille Buccleuch10. Il s’agit d’un document capital car il peut être considéré comme la première esquisse de la Richesse des nations. Ce court document de 42 pages montre le souci qu’avait déjà Smith de rédiger un traité d’économie. Enfin Charles Townshend a annoté le document, ce qui montre son implication et sa coopération avec Smith. Comme on l’a vu, la question de la dette est très prégnante pour le ministre des Finances car les déficits anglais se sont creusés du fait de la guerre de Sept Ans, mais aussi du fait des désordres dans le commerce colonial. Smith et Townshend sont préoccupés par l’amortissement de la dette et cherchent la meilleure façon d’organiser les caisses d’amortissement « Sinking Funds » (Ross, 1892). On peut imaginer que Townshend espérait profiter du voyage de Smith pour récolter des informations sur la façon dont procédait la France pour assainir ses finances. Comme on le verra, les documents rapportés par Smith tendent à prouver que cet espoir n’a pas été vain.

    27Quoi qu’il en soit, peu avant Noël 1763, le professeur de Glasgow prend sa décision, ainsi qu’il en fait part à son ami de longue date, David Hume, qui est, depuis quelques mois, titulaire du très officiel poste de secrétaire d’ambassade d’Angleterre à Paris. On a vu l’attrait de Paris et de la France qui transparaissait dans l’article de la Revue d’Édimbourg, la situation est à présent idéale avec les fonctions officielles de Hume à Paris. Celui-ci, qui fera de Smith son exécuteur testamentaire, n’a pas ménagé ses efforts pour faciliter son voyage. Manifestement Hume n’avait pas tenu rigueur à Smith de son manque de soutien quelques années auparavant quand il avait candidaté pour succéder à Craigie, le successeur de Hutcheson à l’université de Glasgow. Smith formula alors une justification quelque peu contournée et bien peu courageuse : « David Hume est la personne que j’aimerais le plus avoir comme collègue, mais j’ai peur que l’opinion publique ne soit pas du même avis que moi et l’intérêt de la société nous oblige à prendre en compte l’opinion publique » (lettre du 15 novembre 1751). Il est vrai que les mêmes cabales qui avaient prévenu le recrutement de Hume à l’université d’Édimbourg étaient à l’œuvre à Glasgow au sein du sénat de l’université.

    5.3. Un départ précipité

    28Plus de quatre ans après les premiers contacts entre Townshend et Smith, c’est par une lettre du 12 décembre 1763 que ce dernier fait part de l’imminence de son départ à Hume :

    Mon cher Hume,

    Un jour avant de recevoir votre dernière lettre, j’ai eu également l’honneur d’une lettre de Charles Townshend, il me renouvelle de la manière la plus obligeante sa proposition antérieure de voyager avec le duc de Buccleugh. Il m’informe que Sa Grâce va quitter Eton à Noël, ensuite, il partirait à l’étranger très rapidement. J’ai accepté la proposition, mais en même temps, exprimé à M. Townshend les difficultés que j’aurais à quitter l’université avant le début du mois d’avril, et je lui ai demandé si ma présence auprès de Sa Grâce serait nécessaire avant cette date. Je n’ai encore reçu aucune réponse à cette lettre, ce qui, je suppose, est dû au fait que Sa Grâce n’est pas encore revenue d’Eton, et que rien n’est encore arrêté en ce qui concerne l’époque de son départ à l’étranger. J’ai tardé à répondre à votre lettre jusqu’à ce que je sois en mesure de vous informer à quel moment je devrais avoir le plaisir de vous voir… Je demeure à jamais, mon cher ami, le plus fidèlement vôtre, Adam Smith. (Lettre n° 78, Campbell Mossner)

    29Il reviendra à Smith de régler ses problèmes de départ avec son université car Townshend refusera tout retard et le départ se fait donc pour Londres dans une certaine précipitation autour de la Noël 1763, au point que sa démission ne sera annoncée au recteur de son université qu’une fois le voyage débuté et les voyageurs arrivés à Paris.

    Paris, 14 Feb. 1764

    Mon Seigneur,

    Je profite de cette première occasion, après mon arrivée en ce lieu, où je n’étais pas jusqu’à hier, de remettre ma démission, dans les mains de Votre Seigneurie, du doyen de la faculté, du principal du collège et auprès de tous mes autres et plus respectables et dignes collègues. Entre vos mains et les leurs je remets ma démission de mon emploi de professeur de philosophie morale à l’université de Glasgow et dans le collège de celle-ci, avec tous les privilèges émoluments et avantages qui lui sont attachés. Je me réserve toutefois mon droit à rémunération pour le semestre en cours qui a débuté le 10 octobre pour une partie et à la Saint-Martin pour l’autre partie, et je désire que ce salaire puisse être versé à celui qui fera cette partie de mon service que je laisse inachevée, selon les modalités convenues entre mes très estimables collègues et moi même avant que nous nous séparâmes. Je n’ai jamais été plus soucieux du bien du collège que dans ce moment et je souhaite sincèrement que quiconque est mon successeur puisse non seulement faire honneur à l’emploi par ses capacités, mais être un réconfort pour les excellentes personnes avec lesquelles il est susceptible de passer sa vie, par la probité de son cœur et la bonté de son tempérament.

    Adam Smith (Lettre n° 81, Campbell Mossner)

    30Entre l’annonce du voyage du 12 décembre 1763 et la lettre de Paris du samedi 14 février 1764, nous n’avons que des témoignages indirects du séjour de Smith à Londres ainsi que de son voyage que nous tenterons de reconstituer à partir des quelques indices dont nous pouvons disposer.

    31Son départ de Glasgow a lieu dans les premiers jours de 1764 ou les tout derniers de 1763, et il arrive à Londres au milieu du mois de janvier. Un témoignage du passage de Smith à Londres nous est fourni par la biographie de Joshua Reynolds, qui est alors le peintre en vogue de l’aristocratie anglaise et membre fondateur du Dining Club, dans lequel Smith sera admis en 1775.

    J’ai trouvé une note d’un diner à Dorthmouth Street, Westminster, le dimanche 11 mars tandis que son hôte était le Dr Adam Smith alors à Londres, se préparant à entreprendre un voyage sur le continent en tant que précepteur du jeune duc de Buccleuch. Il avait été choisi par Charles Townshend, qui avait épousé la mère du duc. (Leslie & Taylor, 1865, p. 238)

    32L’auteur de la biographie situe le diner avec Smith en mars 1764, mais il y a là une confusion sur la date. Par contre le même ouvrage signale qu’une petite carte de visite trouvée quelques années plus tard dans l’agenda de Reynolds indique l’adresse de Smith à Londres : « At Mrs Hill’s Dartmouth Street, Westminster » une adresse toute proche de l’hôtel particulier de White House de la famille Buccleuch.

    33Cette rencontre entre Reynolds et Smith a peut-être été l’occasion d’évoquer d’autres Grands Tours, ceux de Laurence Sterne, le romancier et David Garrick un célèbre acteur, interprète des pièces de Shakespeare. Reynolds avait peint un magnifique portrait de Laurence Sterne peu d’années auparavant. En janvier 1764, Sterne était sur le point de quitter Toulouse où il avait séjourné un an pour Montpellier. Pour sa part, le fameux David Garrick, avec son épouse, viennoise, avait entrepris en septembre 1763 un tour d’Europe qui devait comporter un séjour à Paris où il sera la coqueluche des salons – et en particulier de Mme Riccoboni qui devait aussi s’enticher de Smith lors de son séjour à Paris en 1766, au point de lui remettre une lettre d’introduction auprès de Garrick.

    34On peut également imaginer que le célèbre portrait du duc par Thomas Gainsborough, l’autre grand peintre de l’aristocratie anglaise de cette fin du xviiie siècle, s’inscrit dans les préparatifs d’un long voyage incertain. Il est plus sûr de conserver un dernier portrait avant de se lancer dans une aventure pleine de dangers et de maladies dans un continent où l’on trouve encore des cas de choléra, maladie terrible dont les épidémies sont aussi soudaines et mortelles qu’ignorantes des classes sociales. Ce portrait d’une grande qualité artistique nous montre un jeune aristocrate aux traits fins et à la santé qui semble quelque peu fragile mais possédant comme il se doit un regard déterminé. Le port du petit chien est tout à fait remarquable. Il nous livre une information essentielle sur le caractère du jeune duc, qui sera toute sa vie un grand amateur d’animaux. Il interdira même la pratique de la chasse sur ses terres, préférant voir les animaux sauvages dans ses parcs.

    35Les voyageurs vont donc quitter Londres dans les premiers jours de février cela pour une arrivée à Paris le 13 février 1764 si l’on en croit la lettre de démission de Smith.

    36Les deux voyageurs traversent la Manche probablement en direction de Calais ou de Boulogne, qui sont alors pour les Anglais et les Écossais les deux ports d’entrée les plus faciles dans le royaume des Bourbons. Les Archives de la ville de Calais, mais également les archives départementales sont incapables de fournir pour cette année 1764 une liste éventuelle de voyageurs aussi grands et prestigieux soient-ils. Il faut dire que le trafic, un temps interrompu, est devenu très important pour une traversée qui ne prend que peu de temps (au plus un jour, si le temps est clément).

    37Nos deux voyageurs sont accompagnés d’un ou deux domestiques dont M. Cook comme cela est l’usage à l’époque. M. Cook est qualifié simplement de domestique (servant) par les nombreux biographes anglais de Smith, mais les tâches qui lui sont imparties donnent à penser qu’il s’agit d’un butler (un majordome) attaché au jeune duc. Avant d’atteindre Toulouse, leur destination finale pour quelques mois, ils feront alors une très courte halte à Paris. Voilà un Grand Tour qui dès son début s’annonce atypique. Atypique, il l’est, parce que ce Grand Tour sera un long voyage immobile ayant pour centre une ville du sud de la France. Plus qu’un tour, il s’agit d’une certaine façon d’un long séjour d’études. Il est aussi atypique par le choix de la destination finale. Si Paris est la ville des Lumières, Venise est certainement la ville spectacle de l’Europe. Quant à Rome, la cité éternelle, elle représente pour tout latiniste et amateur de lettres classiques l’aboutissement de tout voyage d’un homme de culture et de toute quête intellectuelle. Voir les ruines de la Rome antique n’est-ce pas découvrir la vérité de l’histoire de notre civilisation ? Au lieu de ces destinations habituelles pour les Grands Tours, notre duo de voyageurs prendra la direction de Toulouse pour un long séjour de près de deux ans.

    Notes de bas de page

    9Alors que l’orthographe actuelle est Buccleuch, celle du xviiie siècle privilégie Buccleugh.

    10Actuellement conservé sous la cote MS 23 254 à la National Library of Scotland.

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Seignelay Colbert de Castlehill (1735-1811)

    Seignelay Colbert de Castlehill (1735-1811)

    Un évêque entre Lumières écossaises et Contre-Révolution

    Alain Alcouffe (dir.)

    2022

    Adam Smith

    Adam Smith

    À Toulouse et en Occitanie

    Alain Alcouffe et Philippe Massot-Bordenave

    2018

    Voir plus de livres
    1 / 2
    Seignelay Colbert de Castlehill (1735-1811)

    Seignelay Colbert de Castlehill (1735-1811)

    Un évêque entre Lumières écossaises et Contre-Révolution

    Alain Alcouffe (dir.)

    2022

    Adam Smith

    Adam Smith

    À Toulouse et en Occitanie

    Alain Alcouffe et Philippe Massot-Bordenave

    2018

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    ePub / PDF

    9Alors que l’orthographe actuelle est Buccleuch, celle du xviiie siècle privilégie Buccleugh.

    10Actuellement conservé sous la cote MS 23 254 à la National Library of Scotland.

    Adam Smith

    X Facebook Email

    Adam Smith

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Adam Smith

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Alcouffe, A., & Massot-Bordenave, P. (2018). 5. La longue gestation d’un Grand Tour atypique. In Adam Smith. Toulouse: Presses de l’Université Toulouse Capitole. https://doi.org/10.4000/15nxx
    Alcouffe, Alain, et Philippe Massot-Bordenave. « 5. La longue gestation d’un Grand Tour atypique ». In Adam Smith. Toulouse: Presses de l’Université Toulouse Capitole, 2018. doi:10.4000/15nxx.
    Alcouffe, Alain, et Philippe Massot-Bordenave. « 5. La longue gestation d’un Grand Tour atypique ». Adam Smith, Presses de l’Université Toulouse Capitole, 2018, https://doi.org/10.4000/15nxx.

    Référence numérique du livre

    Format

    Alcouffe, A., & Massot-Bordenave, P. (2018). Adam Smith. Toulouse: Presses de l’Université Toulouse Capitole. https://doi.org/10.4000/15nxe
    Alcouffe, Alain, et Philippe Massot-Bordenave. Adam Smith. Toulouse: Presses de l’Université Toulouse Capitole, 2018. doi:10.4000/15nxe.
    Alcouffe, Alain, et Philippe Massot-Bordenave. Adam Smith. Presses de l’Université Toulouse Capitole, 2018, https://doi.org/10.4000/15nxe.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses de l’Université Toulouse Capitole

    Presses de l’Université Toulouse Capitole

    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : https://www.ut-capitole.fr/accueil/recherche/publications-de-luniversite/presses-de-luniversite

    Email : puss@ut-capitole.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement