Une « politique de l’organisation » comme les autres ? Les réformes des services de renseignement français
p. 27-62
Texte intégral
Introduction
1. Contexte
1Les décennies 2000-2010 ont été le théâtre d’une restructuration majeure des services de renseignement [SR] français avec d’abord la création de la DCRI1 en 2008, puis celle de la DGSI en 2014. Le décret n° 2008-609 du 27 juin 2008, relatif aux missions et à l’organisation de la DCRI, investit cette dernière de la « lutte contre toutes les activités susceptibles de constituer une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». La création de cette direction centrale vise à confier à un unique service de renseignement intérieur – la DCRI – la mission de prévention des actes terroristes. La DCRI reprend de ce fait la compétence répressive de la DST. Au moment de sa création, elle relève de la DGPN et regroupe l’ensemble des personnels de la DST ainsi qu’une partie substantielle des effectifs de la DCRG. Cette réforme illustre de façon emblématique une réorganisation par fusion d’organisations publiques à grande échelle2. L’inscription symbolique de ce nouveau service est matérialisée par la construction de bâtiments à Levallois-Perret, 84, rue de Villiers, inaugurés en mai 2007.
2. Cadre d’analyse
2La réforme de 2008 participe des transformations administratives par lesquelles les gouvernements, depuis les années 1980, sont intervenus sur les structures de leurs administrations publiques. Celles qui affectent la police et les services de renseignement illustrent à la fois une promotion de la spécialisation, par la création de nouvelles directions – DCRI puis DGSI –, ainsi qu’une forme de lutte contre une fragmentation organisationnelle. On assiste en effet, d’une part, au démantèlement de la DCRG et, conjointement, au renforcement de ce qui fut la DST par sa fusion avec une partie des RG dans la DCRI, l’ensemble de cette restructuration étant également justifié par une évolution contextuelle majeure : la fin de la guerre froide, la montée du terrorisme dit islamiste. Ces réformes ont contribué à bouleverser l’architecture étatique du renseignement en réageançant les « briques » (Hood, 1986) que sont ces différents services au sein du ministère de l’Intérieur. Les fusions sont souvent conçues comme le moyen de prendre en charge des problèmes interministériels. Ce type de « politique de l’organisation » met en œuvre une « division du travail étatique » (Lawrence et al., 2009). Elle conduit à une transformation des périmètres et des juridictions (Gieryn, 1983) – sur laquelle nous reviendrons – qui institue, circonscrit, étend ou remet en question des frontières organisationnelles. Elle se double de processus de spécialisation et de différenciation structurelle des fonctions, aussi bien verticalement (en créant des échelons hiérarchiques supplémentaires3 qu’horizontalement (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 407).
3Diviser, différencier, spécialiser mais aussi intégrer, fusionner ou réunir, caractérise une « activité administrative constituante » ou constitutive (Bezes et Join-Lambert, 2010). Ainsi les réformes du renseignement ont, comme nous allons le voir, redistribué des pouvoirs et des capacités d’action, des fonctions et des hiérarchies. Tout en incarnant des « techniques rationalisées de gouvernement », ce type de réforme constitue également un révélateur des rapports de force et des luttes d’institutions dans l’État. Nous étudierons ces phénomènes organisationnels « en contexte », c’est-à-dire en les replaçant au cœur des dynamiques institutionnelles – politique, administrative, professionnelle et sociale – qui les traversent (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 431). L’analyse que nous proposons constitue de la sorte une contribution à une sociologie interne de l’État (Weber, 1971) mais aussi à une sociologie de l’État en recomposition (King et Le Galès, 2011). En effet, l’étude de la différenciation des fonctions et des structures se situe au cœur de toute sociologie de l’État (Badie et Birnbaum, 1979). Pour cette raison, nous tenterons de rendre compte de la fabrique et des usages politiques des formes organisationnelles ainsi que de leur perception par les acteurs.
4Nous tenterons de comprendre ce que remettent en cause les nouvelles divisions du travail instituées au sein de l’univers du renseignement au début des années 2000 : jusqu’où traduisent-elles ou reproduisent-elles les relations de pouvoir existantes ainsi que le poids des institutions administratives historiques ? Jusqu’où déplacent-elles les équilibres de pouvoir stabilisés durant les périodes antérieures ? Comment ont évolué les structurations entre « haute » et « basse » polices (Brodeur, 1983, 2008) au cours de cette période ? Comment celles-là ont-elles résisté au changement de majorités politiques des premières décennies du XXIe siècle ?
5Nous envisagerons ces interrogations dans le cadre strict de la sécurité intérieure [SI], délaissant d’autres agences de renseignement, telles que la DGSE, la DRM ou la DRNED. Nous accorderons une attention particulière à l’intrication des mécanismes traversant ces réformes. Il s’agira en particulier de saisir les mécanismes externes à l’administration, tels que la diffusion de certaines idées (promotion de la spécialisation, de la modernisation, gain en compétences et en efficacité) ainsi que leurs modalités d’appropriation par les élites politiques. Nous envisagerons également les mécanismes internes à l’administration, faits de rivalités interinstitutionnelles, de tensions et d’investissements symboliques différenciés ; le rôle des entrepreneurs institutionnels, porteurs de scripts réformateurs ; les effets de contexte ainsi que les enjeux politiques autour de la défense et de la promotion de la SI.
6Afin de saisir ces mécanismes, nous présenterons dans un premier temps l’enquête de terrain à partir de laquelle nous avons pénétré dans l’univers du renseignement. Nous disséquerons ensuite l’ensemble des mécanismes qui ont sous-tendu et accompagné la réforme de 2008 puis celles de 2013-2014. Enfin, nous envisagerons ces réorganisations administratives du renseignement intérieur [RI] comme des techniques de gouvernement.
3. Présentation de l’enquête qualitative
7Afin d’explorer les mécanismes institutionnels sous-jacents aux plus récentes réformes du RI, nous avons conduit une enquête de sociologie qualitative, réalisée entre octobre 2022 et juillet 2024, auprès de personnes actives au sein des institutions de l’État en charge de la lutte contre le terrorisme. L’enquête s’inscrit dans le cadre d’un programme de recherche portant sur les « Dynamiques des interactions entre acteurs institutionnels (justice, police, renseignement) de la prévention et de la lutte contre le terrorisme » (DIAT). Les entretiens ont été conduits par Caroline Guibet Lafaye et Alexandra Frénod (CNRS-GEMASS)4. 95 personnes ont été interrogées. Elles ont été contactées soit directement soit par la méthode « boule de neige » (Laperrière, 1997). Elles sont nées entre 1933 et 1987. Les entretiens se sont déroulés soit en face-à-face (présentiel5) soit en visio-conférence soit par téléphone. Les entretiens ont duré de 41 à 320 minutes, pour une moyenne de 97 minutes. Tous ont été enregistrés puis retranscrits6. Ils ont fait l’objet d’une analyse thématique détaillée, réalisée au sein de chaque entretien ainsi que de façon transversale. L’anonymat ayant été garanti, un identifiant neutre a été choisi pour chacune des personnes rencontrées. Tous les propos ont été vérifiés et validés pour publication par les enquêté.es cité.es. Avant l’entretien, ils et elles étaient informé.es de l’appartenance institutionnelle de la porteuse de projet et de la thématique de l’entretien, en l’occurrence les interactions entre acteurs institutionnels (justice, police, renseignement) de la prévention et de la lutte contre le terrorisme. Les caractéristiques sociodémographiques des enquêté.e.s sont disponibles sur demande. La proportion des femmes entendues est plus faible (24 %) que celle des hommes, avec respectivement N = 23 femmes pour 72 hommes, les premières appartenant plutôt au monde de la justice. Les champs professionnels dans lesquels les enquêté.e.s se répartissent se distribuent comme suit (Tableau 1)7 :
Tableau 1
| Champs professionnels | Nombre d’individus | Nombre de femmes |
| Police | 3 | 1 |
| Police judiciaire8 | 3 | 1 |
| Préfecture de police de Paris | 1 | 0 |
| Renseignement (tous services confondus9) | 27 | 5 |
| Unités d’intervention spécialisées de la police (RAID, BI) | 9 | 0 |
| GIGN (gendarmerie) | 4 | 0 |
| Préfets et corps préfectoral10 | 10 | 3 |
| Justice | 20 | 10 |
| Politiques11 | 10 | 0 |
| Autres (experts, avocats, journalistes, victimes) | 8 | 3 |
| Total | 95 | 23 |
8Le guide d’entretien a été réalisé après qu’une demi-douzaine d’entrevues ont été menées. Il a évolué à la lumière de l’analyse des rapports publics produits sur les services de renseignement (rapports parlementaires, sénatoriaux, DPR, CNCTR12, CVFS). Les entretiens s’organisaient en deux temps. D’une part et dans une perspective de recueil d’histoires orales (Passerini, 1987 ; Thompson, 1988), il était demandé aux personnes de retracer leur trajectoire professionnelle et leurs missions. Dans un second temps, des questions leur étaient posées. Elles s’articulaient en plusieurs parties respectivement consacrées aux interactions de travail entre police et justice ainsi qu’à leur évolution à la suite de crises majeures survenues en France13, aux transformations des SR dans le pays au cours des trois dernières décennies (réformes, recrutement et formation, coordination et coopération des services, rôle du politique), enfin à la place de la justice dans la lutte contre le terrorisme.
9La même grille d’entretien a été utilisée à quelques modifications près pour tous les corps de métier. Chaque entretien a suivi le même ordre de questions, les personnes ayant été informées préalablement qu’elles pouvaient ne pas répondre à certaines d’entre elles. Au terme de l’entretien, il leur était demandé si elles souhaitaient ajouter quelque chose en lien avec l’entretien (Smith, 1995). Dans la plupart des cas, les personnes n’ont été entendues qu’une fois.
10L’analyse qualitative a bénéficié des résultats de l’analyse textuelle conduite avec le logiciel Iramuteq et menée sur le corpus des documents officiels précédemment évoqués. Elle a été réalisée en collaboration avec Pascal Marchand (IUT, Université de Toulouse III) et Céline Vaslin (CNRS-CIS). La collecte de données primaires a été complétée par une étude systématique des documents écrits, notamment publiés par le gouvernement et par les différentes instances impliquées dans la réflexion sur l’évolution de l’antiterrorisme et du contre-terrorisme14. Cette collecte ainsi que l’utilisation des archives ont été associées à une étude des sources contemporaines sur les crises terroristes majeures, sur l’évolution des champs de la justice, de la police et du renseignement en France. Une consultation de documents gouvernementaux et non-gouvernementaux et de toute source sur le sujet en français et en anglais a également été conduite. La triangulation de documents issus de différentes origines a permis de contextualiser les propos des acteurs sur les réformes des SR au début des années 2000, les interactions entre ces derniers et leurs évolutions. Elle a contribué à la mise en perspective de leur discours, en tenant compte de leur position et de leurs fonctions dans les champs sociaux de la lutte contre le terrorisme.
La réforme de 2008 : fusion de la DST et des RG
11Parfaitement inscrites dans leur époque, la création de la DCRI puis celle de la DGSI relèvent d’un mouvement propre aux années 2000. En effet, « la forme de la fusion fait figure de leitmotiv réformateur dans le contexte de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) » (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 509), dispositif de réforme de l’État privilégié durant le mandat de Nicolas Sarkozy. Les réformes que nous allons considérer participent ainsi d’une dynamique de transformations des structures des États, caractéristique du « post-New Public Management » (NPM) et du « gouvernement intégré » (Pollitt, 2003 ; Christensen et Lægreid, 2007). Ces deux réorganisations du renseignement présentent toutes les caractéristiques de ce type de transformations : elles ambitionnent de renforcer la coordination, le pilotage centralisé et l’intégration gouvernementale. La création de ces deux directions est associée à celle d’un Coordonnateur national du renseignement institué par le décret n° 2009-1657 du 24 décembre 2009 et directement rattaché à la présidence de la République. Cette série de réformes initie une réintégration verticale du RI mettant l’accent sur l’interministérialité et le renforcement des formes de coopération (Ling, 2002). En particulier le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié le 17 juin 200815, recommande la création d’une communauté du renseignement dépendant de la présidence de la République et composée de six services : trois dépendant du ministère de la Défense (DGSE, DPSD/DRSD, DRM), deux du ministère des Finances (TRACFIN, DRNED), un du ministère de l’Intérieur (DCRI). La réforme de juin 2008 prévoit également la mise en place d’un Conseil National du Renseignement et d’une Académie du Renseignement, visant à susciter une culture commune dans le domaine.
12La mise en œuvre de cette réforme s’est appuyée sur un discours de justification et de promotion, articulé autour de mythes rationnels (Kitchener, 2002) et susceptible d’en assurer l’acceptabilité. Au-delà de ce discours de justification, d’autres facteurs sont intervenus en vue de favoriser cette reconfiguration administrative. Il s’agit tout à la fois d’« agents de changement », de mécanismes de renforcement du contrôle sur l’appareil gouvernemental, d’une volonté affichée de meilleure coordination dans un souci de réaliser des économies budgétaires ainsi que des économies d’échelle en réduisant les doublons (Halligan, 1987, 2015 ; Davis et al., 1999, p. 43)16. Sont également à l’œuvre une volonté de marquer un changement dans l’intensité des engagements et de créer une impression de dynamisme réformateur, mais également l’intention de s’adapter à des changements de l’environnement, et enfin de répondre à des problèmes rencontrés par l’exécutif (Pollitt, 1984). Nous soulignerons, dans l’analyse des réformes françaises, comment ces facteurs et mécanismes se conjuguent, certains se révélant plus saillants que d’autres. Nous insisterons en particulier sur le rôle des mythes rationnels, sur l’affichage symbolique de la prise en charge d’un problème public et sur le rôle des agents de changement – cette dimension étant à même de subsumer d’autres facteurs, tels que la volonté de créer une impression d’énergie réformatrice et de répondre aux difficultés rencontrées par l’exécutif.
1. Discours et mythes entourant les réformes du renseignement
13La mise en place des fusions, dans le champ administratif et dans celui des politiques publiques, a été justifiée au nom de l’émergence de nouveaux enjeux (risques, sécurité, terrorisme), de nouvelles formes de terrorisme, en l’occurrence de type islamiste, dans un contexte de fin de la guerre froide, aussi bien qu’au motif que de nouvelles formes d’organisation permettraient de mieux les prendre en charge17. Au début des années 2000, le standard de la fusion « devient progressivement l’ouvre-boîtes universel de la réforme de l’État qu’il est possible de décliner partout » (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 524). Il est porté et promu au nom d’un script institutionnel réformateur. Un certain nombre de croyances est associé à ce canon organisationnel. Elles s’articulent notamment dans le vocabulaire de la rationalisation, de la spécialisation, de l’efficacité, de la performance. Ainsi le monde du renseignement est emblématique, depuis les années 2000, d’une multiplication « de structures organisationnelles formelles et rationalisées » (Meyer et al., 2006) redécoupant les périmètres des architectures administratives et favorisant la croissance d’un modèle de l’organisation considéré comme rationnel.
14Ce modèle rationnel place la spécialisation en son cœur et l’institue en vecteur de rationalité administrative. Les processus de rationalisation de la division du travail participent de la construction de bureaucratie18 dont témoignent, dans le domaine, les multiples réorganisations et créations institutionnelles évoquées en introduction de ce chapitre (1.1, 2.). Ces politiques de réforme administrative s’appuient, à des fins de justification voire de légitimation, sur des « mythes rationnels » (DiMaggio et Powell, 1983 ; Bottici et Challand, 2006 ; Esch, 2010) et sur la promotion de « modèles culturels » (Dobbin, 1995). Ainsi au moment de sa création, la campagne de promotion de la DCRI s’est adossée à l’image d’un « FBI à la française »19. Si l’affichage public se porte sur les concepts neutres de « réorganisation » ou de restructuration, l’analyse socio-politique dévoile d’autres phénomènes dits de « remue-ménage des bureaux » (Bevir et al., 2003 ; Knox et Carmichael, 2006), de « mécanique gouvernementale » (« machinery of government », Pollitt, 1984) ou d’alternance de suppression/réagrégation de structures (Talbot et Johnson, 2007 ; White et Dunleavy, 2010), comme la suppression des RG puis la création du SCRT en 2014 en attestent.
15Ainsi les discours de légitimation se nourrissent en premier lieu de l’importance cruciale conférée à l’expertise spécialisée, en l’occurrence celle de la DST qui aurait été transférée à la DCRI. Cette expertise constitue le socle d’une « réputation » (Carpenter, 2010) à même d’assurer la pérennité de la structure. De fait, l’ensemble des personnels de la DST a été affecté à la DCRI. Or ces phénomènes « réputationnels » relèvent d’une croyance symbolique, entretenue auprès des acteurs politiques, des ministères, des organismes de contrôles20, dans le caractère unique des capacités, des savoirs, des obligations et de la mission de l’institution issue de la réorganisation administrative (DCRI/DGSI) (Maor, 2007). Toutefois le prestige symbolique dont bénéficie la DST puis la DCRI/DGSI s’opère sur fond de relégation des RG puis du RT à des tâches subalternes. Ainsi parmi les acteurs de la réforme de 2008, la nécessaire suppression des RG se justifie au nom d’un « manque de rigueur » :
« Ça n’a pas été facile à faire, parce que c’était deux services… de traditions différentes et d’état d’esprit différents. La DST étant un service qui, à l’époque, était beaucoup plus rigoureux que les Renseignements généraux qui se satisfaisaient volontiers de “on dit”, etc. Il y avait le phénomène des notes blanches, en particulier. Le directeur des RG, le DGPN, venait nous voir avec un paquet de notes blanches. Généralement, c’était le résultat de ces conversations de déjeuner avec des journalistes d’investigation. Mais si elles étaient blanches, c’est pas parce qu’elles étaient portées sur une matière très confidentielle, c’est surtout parce qu’elles n’avaient pas été vérifiées. Enfin, c’étaient des bavardages. Donc ça : dehors ! Et donc, je pense qu’aujourd’hui la fusion est bien faite d’après ce que je crois percevoir, mais ça n’a pas été simple du premier coup non plus. » (Po.9)
16Les mythes rationnels ne concernent pas seulement l’expertise spécialisée. Ils s’orchestrent, de façon privilégiée, autour de la croyance dans l’amélioration de l’efficience via la suppression des doublons et des chevauchements, la mutualisation des fonctions propres à réaliser des économies d’échelle, la professionnalisation des fonctions, une gestion plus souple des agents, y compris dans le champ de la fonction publique. Le discours sur le recouvrement des champs d’action de la DST et des RG, autour du terrorisme islamiste notamment, s’inscrit dans les représentations et les scripts sur lesquels s’est appuyée la politique de fusion du début des années 2000 au sein de l’État français21. De même, les acteurs, durant l’enquête comme dans les rapports d’évaluation ultérieurs, ne manquent pas de saluer la possibilité, grâce à ces réformes, de recruter des contractuels, non issus de la police, au sein de la DGSI. Ce discours de la rationalisation se retrouve explicitement dans les rapports d’évaluation réalisés ultérieurement par des représentants de la nation tels que le sénateur Dominati (2015, p. 14)22 ainsi que dans les prises de position publique d’anciens agents du renseignement (Clair et Dahan, 2009, p. 6). Tel est également le cas dans l’enquête que nous avons menée : la préfète I.6, responsable générale de l’organisation du ministère de l’Intérieur, au moment de la restructuration du renseignement, insiste sur le phénomène de « doublon avec la sécurité publique et la préfecture » du travail des RG23.
17La promotion de la mutualisation est systématiquement associée, dans l’univers du renseignement, à l’instauration d’instances de coordination (telles que la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme24 ou l’EMaP25). Elle se voit promue dès le Livre blanc de 200826. L’accent placé sur la mutualisation, en matière de sécurité et de défense, est tout particulièrement porté par un discours politique marqué à droite, avec notamment la personnalité de Nicolas Sarkozy ou des membres de sa majorité, tels que Pierre Lellouche, animateurs de la plate-forme « défense » de N. Sarkozy (Livre blanc, 2008, p. 175 sqq.). Toutefois ce processus de mutualisation est demeuré inachevé puisque seul a été adopté le principe d’une « sous-traitance » ou d’une « co-traitance » des techniques de renseignement (Code de la sécurité intérieure, art. L.863-2)27. En outre, la centralisation des moyens techniques de renseignement, au sein de la DGSE, suscite un certain nombre de difficultés (Urvoas et Verchère, 2013, p. 183)28 voire place les services demandeurs en situation subalterne, potentiellement source de tiraillements (ibid., p. 184-185)29.
18Cependant l’éloge de la spécialisation est indissociable des bénéfices qu’on lui prête, notamment en termes d’efficacité. En particulier, la création de la DCRI/DGSI en miroir de la DGSE témoigne d’une croyance de type managérial, propre au mythe de la fusion, voulant qu’une organisation resserrée offre une meilleure lisibilité vis-à-vis de l’extérieur (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 523). L’argument d’un interlocuteur unique et repérable pour les partenaires étrangers a souvent été avancé dans les rapports publics et les discours politiques, alors même que la DST assurait déjà cette fonction. I.6 y insiste : « Les RG n’étaient pas considérés comme un vrai service de renseignement avec qui on pouvait faire des échanges dans un même cercle de confiance avec les services étrangers correspondants ». La spécialisation permettrait en outre de renforcer l’efficacité d’une politique en en confiant la mise en œuvre et le suivi à une organisation exclusivement consacrée à cette tâche30. Sur ce point, le témoignage embarrassé de R.I.13 est éloquent :
« Il y avait une forme d’impératif : vous savez qu’avant la création de la DCRI, il y avait deux entités au sein du ministère de l’Intérieur : les Renseignements généraux d’une part, et la DST. Et avec l’affaire de la chute du mur de Berlin, la DST, qui était très axée sur le contre-espionnage soviétique bien évidemment à l’époque, a vu une partie de son activité en quelque sorte, faiblir – je ne veux pas dire qu’elle était totalement amputée – mais faiblir. Et donc il y avait non plus une simple émulation entre… – notamment sur ce qui concernait le terrorisme islamiste – non pas une simple émulation entre les Renseignements généraux et la DST, mais on avait parfois des situations un peu conflictuelles et qui étaient fortement dommageables pour, bien évidemment, l’activité et la performance à la fois collective des services. Donc il y avait nécessité, à un moment donné, de regrouper intelligemment tout ou partie de ces services et [c’est] ce qui a été fait dans le cadre de la création de la DCRI. […] Donc la DCRI s’est retrouvée en quelque sorte à la tête de ce qu’on appelait le spectre haut en termes de menace. Parce que, avant cette création, la DST s’occupait plus du terrorisme d’État, qu’il soit islamiste ou pas, bien évidemment, quelle qu’en soit l’idéologie, et les Renseignements généraux, toutes les autres formes de terrorisme. Or on s’est rendu compte que la frontière était parfois quasiment inexistante, dans ce cadre-là. C’est pour ça, comme je vous le disais, qu’il y avait une vraie nécessité de cette réforme ».
19La rivalité entre institutions est recaractérisée dans les termes d’une exigence de réforme imposée par l’évolution du contexte (terrorisme islamiste, « révolution numérique ») et la recherche de la « performance », de l’efficacité. Ainsi il est commun de présenter la création de la DCRI comme une nécessité du fait d’un besoin de spécialisation sur le terrorisme d’inspiration islamiste ayant émergé dans les années 199031 ou en raison de « l’évolution du contexte » (voir R.I.13). L’ambition affichée en 2008 était bien que la DCRI mette en commun les points forts des anciens services et soit davantage présente sur le territoire national que l’ex-DST. La nouvelle institution a donc été conçue pour reprendre la mission de la DST sur le terrorisme (cf. supra Dominati, 2015, p. 15)32. Cette spécialisation aurait en outre pour bénéfice de réduire des phénomènes de concurrence puisque « la DCRI reprend […] les missions de la DST, tout en ne subissant plus la concurrence des RG en matière de lutte contre le terrorisme » (Dominati, 2015, p. 16). Dans les faits, nous verrons, à partir de l’enquête menée, que la réforme de 2008 a reproduit au sein même de l’institution des phénomènes de « dissonance de culture professionnelle », de démotivation et de fuite des personnels, de perte d’informations et de capacités en termes de maillage territorial (infra 3.1).
20Un troisième avantage escompté de la spécialisation a consisté à confier une politique publique à une nouvelle organisation spécialisée et autonomisée33. L’institutionnalisation de cette dernière s’appuie alors sur un discours de justification nourri de l’idée que l’autonomisation et la spécialisation garantissent que la mission de la structure sera menée à bien de façon satisfaisante, sur la base d’une expertise professionnalisée fiable. Elle permet en outre d’afficher symboliquement sa prise en charge, comme nous y reviendrons. La spécialisation assurerait donc la sauvegarde d’objectifs de politiques publiques, c’est-à-dire « d’engagement crédible » (Miller, 2000 ; Miller et Whitford, 2016), émanant d’acteurs impliqués dans la compétition politique ou la lutte pour l’obtention de postes à responsabilité.
21La spécialisation affichée, qui a été le maître mot des réformes de 2008 puis de 2014, a produit une reconfiguration des frontières de la division du travail bureaucratique, dans l’univers du renseignement ainsi que dans sa pratique. En effet, la fusion a conjugué, du moins dans l’affichage proposé, des spécialités distinctes et des cultures professionnelles hétérogènes. Elle a réaffecté, dans des espaces qui n’étaient pas les leurs, des personnels aux compétences spécialisées et dotés d’une culture professionnelle singulière. « Sur le plan théorique, elle [la réforme de 2008] repose sur la volonté de combiner les atouts des deux principaux services – implantation territoriale des RG, capacité d’analyse et compétence répressive de la DST – et d’opérer une distinction entre le renseignement et l’“information générale”, qui désigne principalement le renseignement de proximité destiné à prévenir la délinquance d’ordre public. » (Dominati, 2015, p. 14-15) Dans les faits, elle a induit une hémorragie de personnels spécialisés ainsi qu’une perte de compétence sur certains segments du RI. Cette fusion, qui a eu un rôle majeur dans l’univers du renseignement français, participe toutefois des manières de « faire » et de « refaire » l’administration, tout en trahissant une forme de « manipulation de la machine administrative » (Pollitt, 1984 ; Hood et al., 1985).
2. Les agents de changement
22La promotion de la fusion, dans l’univers du renseignement, ne s’est pas seulement appuyée sur des « mythes rationnels » ou des « modèles culturels », elle émane également d’une volonté politique de marquer un changement dans l’intensité des engagements, en matière de sécurité, ainsi que de créer une impression de dynamisme réformateur, portée par des agents de changement. En effet, la question de la fusion de la DST et des RG émerge dès les années 1990 (entretien avec R.I.14 et R.I.16)34. Les agents de changement qui l’ont portée au début des années 2000 souhaitaient corrélativement répondre à certains problèmes rencontrés par l’exécutif. Nicolas Sarkozy accède à la présidence de la République le 16 mai 200735. Durant l’année inaugurale de son mandat, la première étape de la RGPP est lancée (avril 2008). Cette réforme de l’État ambitionne une baisse des dépenses publiques et l’amélioration des politiques publiques.
23La campagne présidentielle de N. Sarkozy est dominée par trois thèmes : le travail, la sécurité et l’identité nationale. Celle-là se voit cependant davantage abordée dans le registre de la SI que dans une logique de lutte contre le terrorisme ou de réforme des institutions relative à cette dernière. Dans l’interview officielle du candidat du 12 avril 200736, la question du terrorisme est envisagée, certes de façon liminaire, mais elle occupe moins d’un cinquième du temps de l’entretien. L’intensité de l’engagement du candidat-président, en matière de SI, s’est plutôt affirmée dans le « discours de Grenoble », prononcé le 30 juillet 2010, dans un contexte d’émeutes urbaines où les forces de l’ordre sont visées, puis avec l’adoption de la Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure dite LOPPSI 2 (loi n° 2011-267 du 14 mars 2011)37. L’enquête menée permet de dire, via les témoignages recueillis, que la réforme de 2008, dans le cas de N. Sarkozy, est moins à mettre au compte d’un « engagement crédible » de campagne que de la volonté d’incarner un dynamisme réformateur mais aussi de répondre à des difficultés, d’ordre personnel et politique, avec les RG38.
24Si la réforme du renseignement ne figure pas dans les promesses de campagne, la fusion de 2008 se déploie au croisement de l’engagement pris par N. Sarkozy de supprimer la fonction politique des RG39 et du lancement d’une révision de la stratégie de défense, devenue ensuite stratégie de sécurité nationale. Le rôle prépondérant du pouvoir exécutif en matière de choix des structures administratives, démontré dans le contexte nord-américain (Moe, 1989, 1990), trouve une singulière actualisation avec la réforme étudiée et la mise en place d’une stratégie de contrôle des organisations publiques par l’exécutif, via des agents proches de ce dernier et jugés de confiance40.
25D’autres acteurs, notamment du monde administratif et policier, sont intervenus en soutien de cette transformation institutionnelle. Tel est le cas d’un proche de N. Sarkozy : Bernard Squarcini. Ce dernier incarne la figure de l’entrepreneur institutionnel. Son parcours au sein de la police et du renseignement est remarquable, ce qui lui confère assez de ressources et de légitimité pour promouvoir cette réforme. Sa rencontre avec N. Sarkozy sert de catalyseur. B. Squarcini, d’abord chef de division à la DCRG, en devient Directeur central adjoint en 1995. Devenu Directeur de la DST en juillet 2007, il est investi par le Président Sarkozy de la mission de moderniser le renseignement intérieur français. Il en est, plus exactement, le promoteur. C’est donc un homme des RG, brièvement passé à la DST (2007-2008), qui pilote la fusion du RI et contribue ainsi à se repositionner dans l’espace bureaucratique du renseignement. La réforme étant réalisée en juillet 2008, B. Squarcini se voit nommé Directeur de la DCRI, à la tête de laquelle il sera remplacé après l’élection de François Hollande à la présidence de la République en mai 201241. La fusion actualise les « grandeurs » des acteurs politiques qui peuvent toutefois être remises en cause par des changements de majorité gouvernementale.
26Elle permet à des acteurs du renseignement tels que B. Squarcini ou Patrick Calvar de se repositionner dans l’espace bureaucratique interne à l’État – verticalement, via la promotion d’une direction centralisée, et horizontalement, en mettant fin à la concurrence entre DST et RG. La fusion contribue conjointement à maintenir leur prééminence au sein d’un système politico-administratif reconfiguré. Ainsi P. Calvar, nommé par Manuel Valls, directeur central de la DCRI en remplacement de B. Squarcini, a réalisé une très large part de sa carrière à la DST, si l’on excepte deux années passées à la section recherches des RG (1993-1995) et celles à la DGSE. Cette réforme est le point de départ d’un travail institutionnel à travers lequel ces entrepreneurs de réforme vont assurer la pérennité de la logique, de la culture et des pratiques propres à la DST, c’est-à-dire à la « haute police » (voir infra 3.1 dans ce chapitre) tout en en transformant les modalités d’activation (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 519).
27La réforme de 2008 s’inscrit ainsi au cœur de réseaux sociaux, constitués en réseaux de pouvoir, nourris de relations interpersonnelles étroites. Les hommes – davantage que les femmes – impliqués dans ces politiques de l’organisation mobilisent et participent d’un réseau de proches, d’interconnaissance qui initie, collabore et contribue à la mise en œuvre de la réforme. R.I.5 l’explicite :
« La réforme que j’ai menée, à la demande de l’Élysée, c’est d’une part, créer une structure unique : renseignement intérieur, mais également instaurer une nouvelle coordination et coopération avec la DGSE. Je m’explique : avec Érard Corbin de Mangoux je m’entendais parfaitement, on avait fait un petit bout de chemin ensemble auparavant. Et là, on a échangé des responsables de haut grade entre nos deux boutiques. Ça veut dire que je lui ai donné mon numéro deux, qui aurait aimé continuer à travailler avec moi, comme directeur du renseignement, qui est un poste très important au sein de la DGSE, des adjoints en termes d’analyse aussi, qui venaient de la DCRI. En échange, j’ai pris à la sous-direction du patrimoine économique Marc Pimond de la DGSE, qui est aujourd’hui42 le directeur du renseignement, à la DGSE. »43
28La fusion de 2008 est donc conduite par des acteurs clefs, agents de changement, promoteurs d’un discours de la rationalisation et de la spécialisation, de l’efficience et de l’adaptation au contexte, de la coopération et de l’intégration entre services44. Les changements de forme organisationnelle étudiés sont ainsi défendus par des entrepreneurs institutionnels porteurs de scripts réformateurs. En particulier, les prises de position publiques de B. Squarcini ont consisté à () promouvoir une distinction conceptuelle et opérationnelle entre le « renseignement » et l’« information générale », à () suggérer que cette distinction exigeait la constitution d’institutions distinctes : DCRI et SDIG – avec les succès que l’on connaît –, et enfin à () défendre l’idée que cette spécialisation des domaines d’intervention devait être couplée à une différenciation et à une spécialisation des techniques convoquées par ces services. Le rapport du sénateur Ph. Dominati témoigne de ce que la « distinction entre le renseignement et l’“information générale” était interprétée de façon particulièrement stricte par les principaux acteurs de la réforme » (Dominati, 2015, p. 14). Il cite en particulier B. Squarcini déclarant que « l’information générale n’a rien à voir avec le travail de renseignement [car] dans la majorité des cas, il s’agit de produire des faits bruts et instantanés [qui] ne nécessitent pas une analyse très poussée » mais doivent simplement « permettre d’adapter un dispositif en temps réel » (Squarcini et Pellot, 2013). À l’inverse, le renseignement impliquerait d’« identifier des individus qu’ils [les agents] vont approcher par des ressources humaines et technologiques » (idem)45.
29Cette distinction entre champs d’action permet de délimiter un domaine réservé – le « milieu fermé » – et de tracer un périmètre d’exclusion dont les frontières sont néanmoins discutables46. La séparation entre « milieu ouvert » et « milieu fermé » conduit à cantonner l’information générale – et l’institution qui lui est dédiée : la SDIG – à l’exploitation des sources ouvertes (Dominati, 2015, p. 15). Ce périmètre d’exclusion assoit également le privilège et l’exclusivité conférés, dans un premier temps, aux services de renseignement dits du « 1er cercle » (DGSE, DGSI, DRM, DPSD, puis TRACFIN et DNRED) de l’usage de techniques intrusives de recueil du renseignement (interceptions de sécurité, sonorisation, captation d’images et de données, etc.) utilisées sur le territoire national (CSI, art. L.811-2). Le recours à ces techniques a ensuite été partiellement étendu aux services dits du « 2ème cercle » (CSI, art. L. 851-2, L. 851-3, L. 851-6) comme nous allons le voir47.
La réforme du renseignement comme technique de gouvernement
1. « Très haute » police et « moyenne haute » police
30Les frontières ainsi tracées distribuent des espaces chargés de capitaux symboliques différenciés opposant un service « noble », la DCRI, à un service moins prestigieux cantonné au RT. Comme le souligne I.7, ancien préfet : « la DCRI avait récupéré la partie noble du boulot et leur avait laissé les mouvements sociaux » :
« J’étais préfet au moment de la création de la DGRI [sic]. Très honnêtement, le projet originel était peut-être séduisant, mais il a été extrêmement dévastateur pour tout un pan de ce qu’on appelait le renseignement territorial. On les appelait les SDIG avant48. En gros, c’est-à-dire la DCRI lorsqu’elle a été mise en place – je pense que Bernard Squarcini, qui en était à l’origine – il avait en gros récupéré les RT […]. Ils ont été séparés, en gros, entre ceux qui allaient faire le travail noble du renseignement, et puis ceux qui allaient faire – pour aller vite – les mouvements sociaux auprès des préfets. Si l’idée de créer un grand corps de renseignement était superbe, malheureusement, elle a été confrontée à la réalité. […] Ça a beaucoup déstructuré le travail du renseignement territorial. Mais peut-être que c’était un passage nécessaire. Et ça a surtout affaibli une partie du renseignement territorial. Honnêtement, ils avaient un problème de positionnement qui n’était plus très bon, puisque quand les RT ont été reconfigurés, ils ne s’occupaient plus du volet politique donc ils avaient perdu une partie du cœur… du job et… En fait la DCRI avait récupéré la partie noble du boulot et leur avait laissé les mouvements sociaux pour aller vite. »49
31La distinction ici convoquée – que l’on retrouve dans d’autres témoignages recueillis durant notre enquête – fait écho à celle formulée par Jean-Paul Brodeur (1983, 2008) entre la « haute » et la « basse » police, i.e. la « police politique » et la police criminelle ordinaire50. Cette dichotomie, élaborée pour caractériser les modèles français et britannique originels de l’institution, désigne pour les polices contemporaines une opposition entre des manières d’agir différentes51. Elle se double d’« une échelle de prestige [variable] en fonction de la proximité des autorités policières aux assises du pouvoir » (Brodeur, 2008, p. 135 ; supra 2.2). La première est conçue comme le « bras exécutif » du pouvoir52 et la seconde comme affectée aux tâches relevant de la sécurité commune, en l’occurrence sécurité publique. Parmi les quatre traits distinctifs de la première, figure au premier chef le travail sur le renseignement53. En tant que « police d’absorption » (Brodeur, 2008, p. 136), la « haute » police recueille des données, les transforme en renseignement, évalue les menaces. Toutefois « il existe deux différences fondamentales entre le renseignement de haute police (renseignement de sécurité) et de basse police (renseignement criminel). D’abord, ils n’ont pas la même portée. Les forces policières se limitent à recueillir les renseignements nécessaires à l’établissement d’une preuve. » (Brodeur, 2008, p. 136).
32À cet égard, les réformes analysées mettent en évidence plusieurs mécanismes. S’est opéré, en premier lieu, un déclassement en 2008 d’une partie des RG vers la sécurité publique [SP]. Les personnels RG, qui n’ont pas été intégrés à la DCRI, ont été affectés à une nouvelle sous-direction de la SP (police territoriale) : la SDIG, chargée du renseignement de proximité et déployée sur l’ensemble des départements français. Cette affection, vécue comme une relégation par les agents de la DST déplacés vers la SP, est fréquemment évoquée dans l’enquête comme les propos supra de I.7 et de R.E.8 le rappellent. Le regard de R.E.8, pourtant ancien officier supérieur des services de renseignement extérieur, permet de mieux saisir les enjeux de la réforme de 2008 notamment en termes de démotivation concomitante et d’incompatibilité de culture professionnelle entre membres d’anciens services ayant fusionné :
« C’est une réforme mal conçue54. On avait, on va dire, 1 800 – avant la réforme de 2008 – en gros, on est entre 1 500 et 1 800 personnes à la DST et aux alentours de 3 500-4 000 aux Renseignements généraux. On a dit qu’on avait fusionné les deux services. Non ! On a coupé les Renseignements généraux en deux et on a pris à peu près la moitié des Renseignements généraux qui étaient les plus performants, ceux qui travaillaient sur l’antiterrorisme, ceux qui… ce qu’on appelle les Sections opérationnelles de recherche qui visaient les filatures, les enquêtes, les infiltrations, et on les a fusionnés avec la DST pour faire une DGSI. Et donc en prenant, je veux dire entre 75 et 80 % des moyens matériels des Renseignements généraux. Et on a laissé… une petite moitié des ex-Renseignements généraux, aux alentours de 1 500 personnes de mémoire, et [qu’]on a attribué dans toutes les régions, dans tous les départements… qu’on a mis sous les ordres de la sécurité publique. Or la sécurité publique, ce sont principalement les CRS, pour faire court. Le renseignement les intéresse pas. […] Donc on a finalement totalement émasculé ce service qui, en plus, était la partie peut-être la moins compétente des anciens RG et qui en plus s’est retrouvée totalement déshabillée : il n’y avait plus de voitures, il n’y avait plus d’appareils d’écoute, enfin voilà ! Et donc effectivement, à partir de 2008 et jusqu’en 2013 – pardonnez-moi l’expression –, ils ont pédalé dans la semoule, ils étaient démotivés, ils n’étaient pas… D’ailleurs, beaucoup d’éléments de très bonne qualité […] ont même quitté directement la police parce qu’ils ne voulaient pas… Ils ne voulaient pas être intégrés à la DGSI, à la DCRI à l’époque, et ils ne voulaient pas se retrouver dans ce nouveau service, la SDIG qui était un service au rabais. Et pourquoi est-ce qu’ils ne voulaient pas se retrouver à la DCRI ? Parce que nous avons au départ – c’est toujours un peu le cas – appliqué les règles de confidentialité à ce nouveau service qui étaient celles du contre-espionnage. Quand on fait du contre-espionnage, on doit avoir un secret totalement hermétique. Quand on fait du contre-terrorisme, c’est moins vrai. On doit beaucoup plus échanger avec les magistrats, avec la branche judiciaire, avec les autres services, avec des éducateurs sociaux le cas échéant, et des choses comme ça. Et donc le fait qu’il ait cette culture du secret de type contre-espionnage a vraiment, au début, été extrêmement rébarbatif et extrêmement démotivant pour beaucoup de cadres des RG qui étaient passés à la structure [DCRI], qui avaient l’habitude de travailler de manière autonome, qui faisaient du renseignement de terrain parfois très efficace, tandis que la culture de la DST, c’est une culture quasi militaire. […] Ça s’est un peu amélioré depuis. Mais voilà, c’est cette confusion, en termes de métier, entre le contre-espionnage et le contre-terrorisme… qui explique certains de ces dysfonctionnements de la DCRI dans ses premières années parce qu’il a fallu fusionner – même si les deux groupes étaient policiers – deux groupes aux cultures très différentes. »
33La fusion de 2008 a ainsi reproduit, au sein même de l’institution dédiée à la SI, des phénomènes de « dissonance de culture professionnelle », de démotivation et de fuite des personnels, de perte d’informations et de capacités en termes de maillage territorial (voir Urvoas, 2012)55. La réforme de 2008 a produit une segmentation des RG qui a conduit à une dévalorisation discrète de certaines positions, en l’occurrence le fait d’être affecté à la SP, plutôt que de rejoindre la prestigieuse direction nouvellement créée. Par un effet mécanique, les fusions provoquent une raréfaction et une revalorisation des postes à responsabilité. Elles stimulent la concurrence pour ces postes entre acteurs individuels ou collectifs, entre corps en l’occurrence les anciennes DST et RG, ainsi qu’avec le pouvoir exécutif (Guibet Lafaye, 2024). Ces restructurations dévoilent conjointement des luttes de juridiction entre les composantes de l’univers du renseignement56. Ces luttes mettent en jeu la dépendance des institutions à leur environnement, leur position dans les hiérarchies institutionnelles et les identités de leurs agents. La transformation de la DST en Direction centrale puis en Direction générale s’opère sur fond de
« rivalité entre la DCRI et la DGSE puisque la DGSE avait un directeur général : Direction générale de la sécurité extérieure, et que le milieu du renseignement intérieur a voulu acquérir la noblesse et l’autonomie de la DGSE » (I.6).
34Comme nous l’avons souligné, la DCRI/DGSI se voit ainsi renforcée dans ses frontières organisationnelles grâce à un processus de spécialisation et de différenciation structurelle de ses fonctions. Si certains parviennent à tirer leur épingle du jeu, tel n’est pas le cas de tous les agents concernés par ces réformes. Le déplacement des frontières formelles entre organisations exacerbe les phénomènes de concurrence et de luttes de juridiction entre composantes, du fait de la dépendance des organisations administratives à leur environnement, de la position qu’elles occupent dans les hiérarchies, des identités de leurs agents et de leurs agences, de la segmentation entre directions administratives. Les réformes de 2008 et de 2014 participent de ce travail institutionnel (Lawrence et al., 2009), en l’occurrence d’un travail sur les frontières (boundary work)57, induisant des conflits de pouvoir58. Ces logiques de concurrence entre segments bureaucratiques59 forment la trame de la « bureaucratic politics » (Allison et Halperin, 1972, p. 43), au sein d’un État se présentant comme un « conglomérat de grandes organisations et d’acteurs politiques qui diffèrent considérablement quant à ce que le gouvernement doit faire » (Preston et Hart, 1999 ; Drezner, 2000)60.
35À l’occasion de ces reconfigurations, un troisième mécanisme se met en place en 2013-2014 avec la création respectivement de la SDAO61 et du SCRT. Ces politiques de l’organisation vont reproduire la dichotomie, évoquée au sein l’univers du renseignement entre « haute » et « basse » police. Ce redoublement dichotomique – ou « dichotomie au carré » – crée une « très haute » police (la DGSI62) et une « moyenne haute » police (le SCRT, la SDAO) plutôt cantonnée au renseignement de « terrain ». Ainsi la distinction entre « haute » et « basse » police s’est trouvée déplacée et redoublée au sein même de l’univers du renseignement ainsi que sur le territoire. La distinction catégorielle entre la « haute » police et la sécurité commune s’est vue importée au sein d’un nouvel espace. La dichotomie institutionnelle tient également à ce que les services concernés relèvent de directions plus ou moins autonomes en matière budgétaire et en capacité de recrutement de personnels. Lors de sa transformation en DGSI en avril 2014, la DCRI [i.e. le service de SI] s’est convertie de direction centrale en direction générale ce qui présente pour elle des bénéfices : elle quitte l’espace de la police nationale pour devenir une direction générale à part entière du ministère de l’Intérieur, dotée d’un nouveau statut, d’une plus grande autonomie budgétaire et de la possibilité de recruter des agents hors du seul périmètre de la PN.
36La dichotomie institutionnelle « au carré » précédemment décrite s’associe à la production de catégories et de distinctions conceptuelles permettant de la légitimer. La partition entre « signaux faibles » de la radicalisation et « haut du spectre » de la menace engage une distinction symbolique entre cibles de basse intensité (à faible potentiel de dangerosité) et cibles nobles, potentiellement terroristes (à haut potentiel de dangerosité), dont le « prestige » symbolique, mesuré à l’aune de la dangerosité, rejaillit sur les institutions affectées à leur suivi63.
37Les valorisations symboliques différenciées de l’espace géographique, dans l’État jacobin français, colorent également la partition de ces services. Dans ces représentations, la centralité est associée au prestige émanant de la proximité avec le centre du pouvoir64. A contrario, tout ce qui relève d’un éparpillement sur le territoire de services, comme la SDAO ou le SCRT, subit une dévalorisation symbolique symétrique65. La proximité au « centre » plutôt qu’à la « périphérie » fait l’objet d’une valorisation symbolique qui rejaillit sur l’appréhension des territoires, des espaces géographiques. La DCRI/DGSI bénéficie par contiguïté du prestige associé à la proximité du pouvoir et du fait de son accès direct aux plus hautes sphères de l’exécutif66.
38Ce prestige s’explique encore par la différenciation des tâches auxquelles les services sont affectés : alors que la spécialisation, dont on sait qu’elle constitue un « capital positif dans l’ordre des grandeurs policières » (Lemaire, 2016)67, constitue l’apanage de la DGSI, instituée chef de file de la lutte contre le terrorisme, le renseignement territorial a de multiples autres cibles que ce dernier : la quête d’informations dans les domaines socio-économique et institutionnel, le suivi des mouvements sociaux, celui des « radicalisés » et du séparatisme, les troubles à l’ordre public, le champ des délits de droit commun : petite délinquance, criminalité ordinaire, criminalité et délinquance organisées, enquêtes de moralité et de naturalisation68. Ainsi trouve-t-on d’un côté la DGSI, service spécialisé sur le terrorisme, et, de l’autre, des services territoriaux affectés à une mission généraliste, tels que les sections de recherche de la gendarmerie nationale, le renseignement en matière terroriste ne constituant qu’une partie des missions des services dits du « second cercle »69.
39La duplication de la distinction entre « haute » et « basse » polices, au sein de l’univers du RI, y a donc introduit des différences de prestige notables. Le prestige symbolique ne se construit pas seulement autour de l’aura de la spécialisation mais également de celle du secret70. Ainsi tous les membres de la DGSE, DGSI, DRSD sont habilités « secret de la défense nationale »71, alors que le niveau d’habilitation varie en fonction de la mission pour ceux du RT. Or « l’habilitation est une onction » (Dewerpe, 1994, p. 380). Ainsi les changements de forme organisationnelle, dont nous retraçons les évolutions, s’avèrent façonnés par des luttes de juridiction et, à tout le moins, par des tensions voire des rivalités.
40En effet, ces fusions, associées à l’instauration de structures de coordination, génèrent des difficultés. Celles-ci tiennent notamment aux luttes de pouvoir interorganisationnelles induites par les politiques de l’administration. En la matière, Allison et Halperin (1972) établissent une quasi-loi : plus le champ institutionnel est dense, plus le remodelage des tracés et des frontières alimente les conflits et la défense des juridictions72. Dans le cas qui nous occupe plusieurs paramètres interviennent : il y a incontestablement une densité institutionnelle, puisque le renseignement français est constitué de plus de dix-huit agences et marqué par un ancrage territorial remarquable. Toutefois ces facteurs sont tributaires de l’impulsion, par les plus hautes sphères de l’État, de ces réformes qu’elles ont supervisées et qui ont été animées par un réseau d’acteurs qui en sont parties prenantes. Le témoignage de la préfète I.6 en atteste :
« quand on a créé la DGSI et qu’on l’a autonomisée par rapport à la Direction générale de la police nationale – autant la DCRI était dans la DGPN, autant la DGSI a été érigée en direction générale autonome, distincte –, qu’est-ce qui s’est passé ? Puisqu’il existait quand même depuis toujours – en fait, depuis très longtemps – au cabinet du directeur général de la police nationale, une UCLAT, une Unité de coordination de la lutte antiterroriste. Bon, tant que la DCRI était dans la DGPN, on voyait bien que ça pouvait fonctionner. La DGSI sortant de la DGPN, on avait à la fois la DGSI… Il y avait la partie Renseignement territorial au sein de la DGPN, l’UCLAT et qu’est-ce qui s’est passé ? Le cabinet du ministre s’est mis à créer – je ne me souviens plus du nom –, rattachée au cabinet, une mission… c’était Olivier de Mazières qui était chargé de ça, un préfet donc73 – une mission opérationnelle de coordination qui voulait encore recréer de la coordination entre ces différentes instances. […]
[La création de la DCRI] pour moi, ça serait plutôt un petit peu de perturbations. On l’a vu avec la nécessité qui a été perçue à l’époque de créer un élément de coordination supplémentaire. On sait bien surtout en matière de renseignement que c’est un peu le : “je te tiens, tu me tiens par la barbichette ; je te donne ça, tu me donnes ça.” Tous les éléments de coordination créent de la perturbation. »
41La restructuration de la SI, marquant le début des années 2000, a donc conduit à une « interpénétration des modèles de haute police et de basse police » (O’Reilly et Ellison, 2006, p. 645) qui se traduit à la fois par une extension des logiques sous-jacentes à la « haute » police ainsi que par une intrusion accrue des techniques, auparavant réservées à cette dernière, dans le domaine de la police ordinaire (Anderson et al., 1995, p. 169), en l’occurrence du « renseignement ordinaire ». L’extension de ces logiques et schémas interprétatifs se lit dans la volonté de traquer les moindres signes de radicalisation ou de communautarisme ainsi que dans l’extension de la caractérisation de la « menace »74. Au nom de la lutte contre le terrorisme, du séparatisme – formulé comme une « atteinte à la forme républicaine des institutions » – puis des violences urbaines, a été promue une amplification des moyens mis à la disposition de la « moyenne haute » police, i.e. de la surveillance généralisée. Ainsi la DNRT (qui succède au SCRT) et la SDAO peuvent recourir à certaines techniques de renseignement, également utilisées par le « 1er cercle » du renseignement, afin de préserver « l’indépendance nationale, l’intégrité du territoire et la défense nationale ; [mais aussi en vue de] la prévention du terrorisme ; la prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions, des actions tendant au maintien ou à la reconstitution de groupements dissous et des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique »75. La possibilité d’un recours à ces techniques par un ensemble de services disséminés sur l’ensemble du territoire fait suite aux lois sur le renseignement du 24 juillet 2015 et du 30 juillet 202176.
42Ce phénomène peut être qualifié de « passage à l’âge adulte » de la haute police (Brodeur 1983, p. 513). Il s’illustre par la tendance du monde de la haute police à étendre ses frontières au domaine de la « basse police » (maintien de l’ordre) dans la recherche de nouvelles menaces légitimantes (Brodeur, 1983, p. 513)77. Or la possibilité d’une telle extension de son propre champ d’action constitue un facteur central du « paradigme de la haute police » (idem). Ainsi non seulement la haute police s’est considérablement développée dans le registre de la sûreté de l’État, mais « elle a de plus en plus tendance à contaminer la basse police [via l’usage de certaines techniques]. En d’autres termes, cette dernière tend de plus en plus à avoir recours aux méthodes à la fois proactives […] qui étaient jadis l’apanage de la haute police. » (Lévy, 2012)78 Au-delà de cette extension des représentations, de la logique et des méthodes de la « haute » police, les mécanismes à l’œuvre dans les fusions demandent également à être examinés en lien avec les transformations de la sphère politique, du monde politico-administratif et de la montée en puissance de nouveaux acteurs au sein de ces derniers (Guibet Lafaye, 2024a, 2024b).
2. « Pyramider » le renseignement : une politique de la gouvernance
43Bien que l’univers du renseignement demeure souvent opaque au regard extérieur, l’intervention sur les architectures administratives, en particulier lorsqu’elles sont de l’ampleur précédemment décrite, dévoile des techniques de gouvernement. L’action politique sur l’organisation participe en effet des quatre instruments de l’exercice du pouvoir (Hood, 1986). Toute opération sur la division du travail administratif modifie et influence sa distribution. Elle contribue à renforcer les objectifs affichés afin de paraître à l’écoute des demandes de l’opinion publique mais aussi de certains groupes ou d’acteurs sociaux79. L’analyse des processus décrits, à partir de deux dimensions relatives à la nature des enjeux sous-jacents (selon qu’ils sont cognitifs ou matériels) et à l’ampleur de ces processus (selon qu’elle est restreinte/confinée ou large/publicisée)80, permet de mettre au jour, dans les « politiques du renseignement », une double articulation autour d’enjeux d’expertise liés aux politiques publiques (policy) mais également de mécanismes constituants et redistributifs (phénomène de gouvernance).
44Ces réorganisations publiques et administratives émergent au sein de champs politiques et bureaucratiques qui leur confèrent des enjeux de nature différente (Brunsson et Olsen, 1993 ; Musselin et Dif-Pradalier, 2014). Elles sont marquées par des tensions, souvent portées par des coalitions réformatrices promouvant de nouvelles architectures étatiques (supra 2.2). Ces enjeux de pouvoir sont liés à de potentielles influences sur le champ électoral, sur l’appareil bureaucratique ou sur les clientèles des politiques publiques. Ils sont inversement proportionnels à l’intérêt que les citoyens électeurs peuvent leur porter, alors qu’ils sont, pour les fonctionnaires et des groupes d’intérêts concernés, très fortement saillants. Les enjeux liés à la compétition pour le pouvoir et pour l’accès à des positions de prestige sont inhérents à ces entreprises réformatrices.
45La création d’institutions et de fonctions à haute responsabilité publique s’inscrit à bien des égards dans le modèle de la politique de cour (Hood et al., 1985). Si l’on a pu montrer, dans d’autres contextes, que la création d’un grand ministère pouvait servir à rétribuer symboliquement un parti allié ou à s’assurer du soutien d’une personnalité en fonction, dotée d’un poids électoral non négligeable (id.), la fusion, ici étudiée du renseignement et remise en perspective à partir des connexions précédemment rappelées (2.2), illustre ce phénomène, y compris à une époque bien plus récente. Pour ces raisons, l’organisation réformée n’est pas aussi rationnellement dessinée que le discours public ne le laisserait penser, en témoignent les attaques perpétrées par Mohamed Merah81 et interprétées comme un « incroyable raté des services secrets »82. Ces événements ont ainsi contribué à une réorganisation du RT et à la recréation du SCRT en 2014. Le politique n’est donc pas fait d’une seule rationalité (Jones, 2003 ; Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 425).
46Parallèlement, les réorganisations au sein des attributions régaliennes illustrent une politique de la gouvernance ou politique constituante (Seidman, 1975). En effet, les transformations des périmètres administratifs provoquent des redistributions de l’autorité et du pouvoir, changent l’insertion des organisations dans les systèmes administratifs – la SI se détachant de la DGPN, le renseignement de proximité passant à la SP –, transforment les chaînes hiérarchiques et la distribution des responsabilités83, justifient la désignation de nouveaux responsables, influencent la circulation de l’information ainsi que les modes de coordination et de contrôle. De la sorte, ce sont les modalités d’exercice du pouvoir administratif, policier et politique qui sont modifiées. La création de la fonction de Coordonnateur national du renseignement par le décret n° 2009-1657 du 24 décembre 2009 puis de la CNRLT par le décret n° 2017-1095 du 14 juin 2017 attestent de ces évolutions des politiques de la gouvernance en matière de renseignement ainsi que de la volonté de certains hommes politiques, de « réduire drastiquement le nombre de leurs interlocuteurs » afin d’avoir une « prise réelle sur l’action publique à travers des interactions répétées avec un petit nombre de hauts fonctionnaires » (Bezes et Le Lidec, 2016a).
47La fusion et les restructurations successives du monde du renseignement depuis 2008 répondent à des objectifs de « pyramidage » de cette administration : « elle offre au pouvoir exécutif le bénéfice d’un pilotage rênes courtes, d’une hiérarchie [apparemment] rationalisée, centrée sur un nombre plus réduit de collaborateurs de confiance » (Bezes et Le Lidec, 2016a ; Guibet Lafaye, 2024). La modification de la division du travail permet de rehiérarchiser les priorités de politiques publiques en redistribuant le pouvoir, via une hyper centralisation du renseignement incarnée par la création de la DCRI/DGSI et l’institutionnalisation de la CNRLT (Guibet Lafaye, 2024). En matière de réforme de l’État territorial, « les fusions ont été présentées à la fois comme des sources d’économies budgétaires et comme des outils de remodelage des relations politico-administratives, qui doivent aider l’exécutif politique à raccourcir les chaînes hiérarchiques pour mieux piloter l’appareil d’État, à renforcer son obéissance, sa réactivité et son contrôle sur la haute fonction publique » (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 527). De la même façon, le « pyramidage » de l’architecture du renseignement français a intentionnellement été conçu pour permettre un pilotage « rênes courtes » de ce domaine (témoignage de Po.5).
48Les politiques de l’organisation présentent donc des dimensions politiques, renvoyant aux usages que les gouvernants en font et à la manière dont ces formats organisationnels constituent pour eux des ressources mais aussi des contraintes. Celles-ci tiennent notamment au fait que ces politiques se déploient « au sein d’univers institutionnels dépositaires de manières [hétérogènes] de penser l’organisation » (à partir de catégories, de symboles, d’idéologies, de modes de fonctionnement, etc.) et de la structurer (à partir de normes, de ressources, d’une certaine distribution du pouvoir, de points veto, etc.). » (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 432). Les tensions sur ce qu’il « convient de faire » et sur « comment on doit le faire » sont manifestes dans les conceptions recueillies, au cours de l’enquête, sur ce que doit être le « vrai » travail de renseignement. Elles portent également sur l’usage des nouvelles technologies vs le recours aux sources humaines ; sur l’emploi de sources ouvertes vs de sources fermées ; sur le rapport au secret.
49Si la création de la DCRI ne peut être interprétée comme répondant à un enjeu d’affichage « destiné à manifester publiquement l’attention prêtée par les autorités à un problème public84 [ni] à attester de sa volonté de “faire des choses” (Cane-Wrone, 2009) » (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 426), tel n’est pas le cas de sa transformation en DGSI. Cette seconde réforme intervient à la suite des attaques perpétrées par M. Merah, en pleine campagne présidentielle de 2012, et en raison desquelles la DCRI a été mise en cause. La réactivité symbolique aux problèmes publics a été assumée, via une nouvelle politique de l’organisation, par le gouvernement socialiste récemment élu. En la matière, la constitution de la DGSI mais surtout la (re)création concomitante du SCRT revêtent une dimension symbolique, analysable en termes de construction d’images et de signaux adressés à « l’opinion » ainsi qu’à des publics plus spécifiques, là où la gauche doit toujours affronter l’image de laxisme en matière de sécurité.
Conclusion
50La présente analyse a permis de mettre en évidence l’influence de l’idéologie de la réorganisation par fusion, au sein même de l’univers du renseignement français. Ce standard organisationnel, participant de l’agenda réformateur de la RGPP et qui a infusé dans de larges pans de l’administration française, s’est déployé dans cet espace à la faveur de scripts réformateurs portés par des entrepreneurs politico-administratifs. Bien que participant de cet agenda, largement déployé à partir de 2007, ces « politiques de l’administration » résultent conjointement de dynamiques endogènes, portées par des entrepreneurs institutionnels. L’influence de ces acteurs politiques sur les choix de structure a été forte quoique brève : la présidence de Nicolas Sarkozy a offert aux réformateurs un accès privilégié au système de décision. Néanmoins les gains politiques pour l’exécutif de la fusion ont perduré au-delà des changements de majorité gouvernementale puisque l’accroissement de son contrôle sur cette bureaucratie n’a cessé de s’affirmer dans les décennies suivantes.
51L’étude de la fusion de 2008 puis de la création de la DGSI a ainsi mis en évidence un objectif de contrôle politique de la bureaucratie du renseignement sans que cette restructuration ne réponde à un souci de réaliser des visées anticipées et affichées de politiques publiques85, notamment du fait de leur faible saillance électorale. Pourtant ce type de changements de structure organisationnelle, en particulier lorsqu’il touche aux fonctions régaliennes de l’État, est à même de constituer un « instrument politique de (ré)affirmation du pouvoir » (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 514). Celle-ci s’est opérée grâce à la production d’outils, susceptibles de renforcer le contrôle sur l’activité de gouvernement via un « repyramidage » bureaucratique et un réagencement organisationnel. La réorganisation de la DGSE, entrée en vigueur le 1er novembre 2022, constitue une réactualisation récente, dans le champ du renseignement extérieur, du phénomène ici analysé au sein du RI.
52Conjointement à ce renforcement, plusieurs autres dynamiques traversent ces réformes. Leur analyse a suggéré une intrication de mécanismes externes à l’administration (idéologie des gains en compétences et en efficacité par la fusion, promotion de la spécialisation) et de mécanismes internes à la bureaucratie, marqués par une concurrence interinstitutionnelle et des investissements symboliques différenciés, entretenus par le pouvoir politique. Ce moment réformateur a en outre été porté par des entrepreneurs institutionnels, promouvant des scripts réformateurs (articulés autour du paradigme de la modernisation, de la rationalisation des institutions, du souci de la défense nationale) mais plongés dans des luttes de juridiction et en en suscitant de nouvelles. Le jeu des acteurs a révélé une mobilisation différenciée des agents de l’administratif et du politique dans la réforme. Davantage que les ministres de tutelle ou leur cabinet, ce sont les agents historiques du renseignement qui ont été à la manœuvre, mobilisés par le Président de l’époque. Enfin, parmi les mécanismes sous-jacents à ces transformations bureaucratiques, s’est amorcée une extension des méthodes opérationnelles et des logiques propres à la « haute police » (suspicion, surveillance généralisée, contrôles intrusifs), au-delà de son périmètre d’intervention, au nom notamment de la lutte contre le terrorisme.
53Plus largement, les récentes réformes du RI actualisent une technique de gouvernement. Fusion et renforcement de la coordination du renseignement contribuent à un processus général d’intégration verticale86, illustrant le « gouvernement intégré » (Christensen et Lægreid, 2007), dans un monde apparemment soumis à une insécurité croissante. En ce sens, elles sont paradigmatiques de phénomènes de transformations plus amples des structures étatiques. Dans le cas qui nous occupe et en raison des « ratés » de la lutte contre le terrorisme87, ce « gouvernement intégré » se déploie certes autour d’une intensification affichée de la coordination, s’accomplissant toutefois dans une présidentialisation du renseignement (Vadillo, 2009 ; Guibet Lafaye, 2024), plutôt que dans une véritable intégration gouvernementale. Ainsi tout en actualisant ces politiques de réforme de l’État, postérieures au New Public Management, le pyramidage du renseignement, en replaçant l’exécutif, et en particulier la figure du président de la République plutôt que du Premier ministre, au centre du dispositif, traduit moins une évolution contemporaine inédite qu’une modalité classique d’organisation de la police et du renseignement.
Notes de bas de page
1La liste des sigles utilisés dans le présent article figure en annexe.
2Une étude comparable a été menée concernant les fusions de l’administration territoriale par Bezes et Le Lidec (2016b).
3En l’occurrence, la DGSI coïncide avec la création d’une direction générale autonome eu égard à la DGPN et en miroir de la DGSE.
4 Le programme DIAT comporte également un volet quantitatif d’analyse des documents publics produits sur la question de l’antiterrorisme.
5Dans ce cas, les personnes ont été rencontrées dans le lieu de leur choix : lieu d’activité, lieu public (institut de recherche, espaces ouverts au public) ou bien domicile.
6Afin de préserver autant que possible l’oralité des discours (Portelli, 1981, p. 97), les entretiens ont été retranscrits littéralement avec une indication des pauses, temps de suspens, phrases incomplètes, répétitions, hésitations.
7L’anonymisation des enquêté.e.s répond aux codes suivants : la catégorie I désigne les acteurs travaillant en préfecture, pour l’essentiel des préfets ; la catégorie P les policiers ne relevant pas des catégories PPP (préfecture de police de Paris), PJ (police judiciaire), R (renseignement intérieur [R.I] ou extérieur [R.E]). La catégorie UI indique les unités d’intervention spécialisées (UIP : RAID, BRI ; UIG : GIGN). Les magistrats sont répartis en juges d’instruction (JI) ou magistrats du parquet (JP). Les personnes relevant du ministère de la justice ou de la sphère politique sont mentionnées respectivement comme J. et Po., les avocats : JA, les experts par la lettre E. Dans la catégorie autre (A) sont rassemblés journalistes et autres individus pertinents dans le champ.
8Nous avons reçu une acceptation de l’entretien par le n° 1 de la police judiciaire mais la demande par voie officielle (a posteriori) a été rejetée.
9Il s’agit, à travers le temps, de la DST, de la DCRI, de la DGSI, des RG, des RG-PPP, de la DGSE, de la DRM. S’y associent les organes de coordination du renseignement (UCLAT, CNR, CNCTR). Une partie des personnes relevant de cette catégorie sont, au cours de leur carrière, passées d’un service à l’autre.
10Cette catégorie ne comprend que les préfets qui ont assumé cette fonction sur le territoire (préfet de département, préfet de région, préfet de zone de défense et de sécurité) et exclut les acteurs ayant obtenu la distinction de préfet sans en exercer les fonctions territoriales (préfets hors cadre) tels R.I.5 ou R.I.13.
11Le taux de non-réponse est, dans cette catégorie, assez élevé. Cette catégorie rassemble les députés et sénateurs ayant participé à la rédaction de rapports relatifs au terrorisme, le personnel politique (notamment des directions de cabinet) ayant contribué à l’élaboration de projets de loi dans le même domaine ainsi que des élus confrontés à des attaques terroristes dans leur commune.
12Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement.
13Attaques de 2012 par M. Merah, événements de l’année 2015 : attaques de Charlie Hebdo et du 13 novembre ; attaques du 14 juillet 2016 à Nice.
14Le contre-terrorisme désigne « l’ensemble des actions et des mesures visant à ce que les conditions du passage à l’action violente ne se constituent pas, à ce que l’intention d’action violente ne se matérialise pas, et même, à ce que l’action violente ne soit pas envisagée, pensée ou conçue » (Chouet, 2008, p. 21-22).
15La commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de l’année 2007-2008 fut installée par Nicolas Sarkozy, peu après son investiture à la fonction de président de la République française, et est rattachée administrativement au Premier ministre.
16Voir le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008.
17Certains acteurs, en responsabilité à l’époque au ministère de l’Intérieur, considèrent toutefois que « la DGSI, […] c’est une création qui relève plus d’un fonctionnement administratif que d’une nécessité de politique publique » (I.6).
18Max Weber, « Chapter XI : Bureaucracy », Economy and Society, édité par Guenther Roth et Claus Wittich, Berkeley, University of California Press, 1978, vol. 2, p. 956-1005 ; Martin Schefter, Political Parties and the State. The American Historical Experience, Princeton, Princeton University Press, 1994.
19« Un FBI à la française », Institut Montaigne, 4/07/2008 ; Cornevin et Leclerc, 2008 ; Soullez, 2008 puis Urvoas, 2012 et rapport Urvoas et Verchère, 2013, p. 116. Nous avons recueilli des regards très critiques sur cette perspective de la part de R.I.4 et R.I.14.
20DPR, CNCTR, CVFS.
21« La fusion renvoie d’abord à la croyance, partagée par Nicolas Sarkozy, en l’existence de multiples doublons dans l’organisation de l’État ainsi qu’à la conviction, martelée par le rapport Pébereau, selon laquelle “la prolifération des acteurs incite fatalement à la dépense” (Pébereau, 2006, p. 95) » (Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 522). Or après la fusion, persiste un « chevauchement des compétences entre SDIG et DCRI » (Urvoas, 2012). De fait, il semble assez difficile d’isoler et de mesurer l’effet des fusions en termes d’amélioration de l’efficience (Dunsire et al., 1985 ; Hood et Dunsire, 1981).
22« Face à ces trois défis, la réforme de 2008 a indéniablement contribué à rationaliser le paysage administratif du renseignement intérieur. » (Dominati, 2015, p. 14).
23Le discours de cet autre préfet, ayant eu un rôle moins central dans la réforme, montre toutefois que tous ne sont pas dupes des discours de légitimation : « J’ai vécu en quarante ans de carrière un nombre indéterminé de réformes d’organisation de services, avec chaque fois l’illusion que, en changeant l’organisation, on allait améliorer l’efficacité. Je ne l’ai jamais vue, je ne l’ai jamais vue !! Il y a des transformations d’organisation qui sont la conséquence de transformations globales de la société ou du type de problème qu’on veut régler, bien sûr, mais l’efficacité ne repose pas là-dessus, et notamment dans le domaine qui nous intéresse, l’efficacité, ne repose certainement pas sur l’architecture des services. Elle repose sur… l’intelligence commune qu’on construit du problème auquel on est confronté. Et ça, peu importe que le service soit organisé comme ci ou comme ça. […] L’exemple de la création de la DCRI est un bon exemple, c’est-à-dire que considérer que la DST était l’héritière de la guerre froide et que ce n’était plus le problème, et qu’il fallait retrouver de la continuité entre le renseignement intérieur, pratiqué par les RG et le contre-espionnage, c’était… c’était pas idiot, en termes d’architecture et en termes de réflexion sur l’état-major, ce n’était pas idiot. La façon dont ça a été mené et la façon dont on a tué la culture du renseignement des renseignements généraux, de ce renseignement de proximité, de ce renseignement qui n’est ni vraiment ouvert ni vraiment fermé, mais à mi-chemin entre les deux, ça a été désastreux. Donc il y a eu une insuffisante attention aux pratiques professionnelles, et trop de sens mis sur l’organigramme. Et l’organigramme n’était pas la question. Il fallait mieux interpréter la pratique professionnelle des gens. » (P.P.2) Son auto-positionnement politique n’est pas sans lien avec son appréciation nuancée : alors que P.P.2 se situe en 2-3 sur une échelle d’auto-positionnement politique dans laquelle 1 représente la position la plus à gauche et 10 la plus à droite, I.6 se place à 7.
24 Le décret n° 2017-1095 du 14 juin 2017 prévoit, dans son article R.* 1122-8-1, que le Coordonnateur « favorise l’utilisation par ces services, notamment dans la lutte contre le terrorisme, des dispositifs notamment régis par le livre VIII du code de la sécurité intérieure et la mutualisation des moyens technologiques entre les services spécialisés. Il en rend compte au président de la République et au premier ministre. »
25L’EMaP, qui réunit treize services de renseignement et de police judiciaire, est un état-major permanent mis en place en janvier 2019. Il œuvre à un partage continu de l’information et à une mutualisation des renseignements opérationnels.
26Livre blanc de 2008, tome 1, p. 92 ; tome 1, partie 2, p. 143, p. 180 sur la mutualisation dans les zones de sécurité en France, p. 209, p. 248, 318 pour la mutualisation dans le renseignement et tome 1, p. 118.
27En outre, « le décret en Conseil d’État qui devait détailler les conditions de cet échange n’a jamais été pris sans que l’on en comprenne réellement les raisons. » (Vadillo, 2020, p. 4)
28« Ce monopole des capacités techniques n’est pas sans générer des difficultés à l’égard des autres instances de renseignement français qui recourent aux capacités de la DGSE en tant que de besoin. Plus généralement, le défi de la mutualisation de ces moyens techniques semble se poser avec une acuité renouvelée. » (Urvoas et Verchère, 2013, p. 183). S’opère dans les années 2010 et à travers le Livre blanc de 2008 la promotion d’une agence de renseignement « géospatial » à partir des arguments suivants : « Cette agence de renseignement géospatial, dont la production serait dédiée aux trois grands services (DGSE, DCRI, DRM) et aux armées (EMA, état-major d’armées et COS), regrouperait les moyens aujourd’hui épars de l’imagerie et de la géographie militaires. Elle serait placée sous l’autorité du Secrétariat général du renseignement dont la création est préconisée plus haut. Ce rattachement permettrait de s’inscrire dans une réelle approche interministérielle et conforterait la mission dévolue au coordonnateur, qui consiste à s’assurer de la mutualisation des moyens techniques. » (Urvoas et Verchère, 2013, p. 184)
29« À l’heure actuelle, le développement des capacités techniques dévolues aux services incombe à la DGSE qui a, en retour, la responsabilité de mutualiser ses moyens avec les autres structures. Dans les faits, des équipes de liaison issues des différentes entités permettent à celles-ci d’accéder aux outils de la direction. Mais la dimension du service extérieur et son caractère “intégré” – il insiste sur le fait qu’il combine capacités techniques et d’analyse – placent ses homologues en situation de solliciter sa mansuétude pour accéder à des équipements pourtant financés en partie par des crédits interministériels. » (Urvoas et Verchère, 2013, p. 184-185).
30Les processus de spécialisation dans l’organisation des politiques policières ont été étudiés par Lemaire (2016) au niveau plus micro de commissariats centraux de sécurité publique ainsi que de la création et du fonctionnement des brigades spécialisées. L’auteure les a en outre mis en perspective à partir des évolutions de l’organisation des services de police entre 1994 et 2014.
31Voir l’entretien avec J.-F. Clair, qui fut chef de la section antiterroriste de la DST de 1983 à 1997 puis directeur adjoint de la DST de 1997 à 2007 (in Laurent, 2011).
32Cette spécialisation s’est paradoxalement associée à un accroissement des missions de la nouvelle structure puisque « la réforme de 2008 vise à établir, au sein du renseignement intérieur, le monopole de la DCRI sur la coopération internationale avec les services étrangers : conformément à l’article 4 du décret précité » [décret n° 2008-609 du 27 juin 2008], la DCRI « assure les liaisons nécessaires, dans ses domaines de compétence, avec les services ou organismes concernés, français ou étrangers » et dispose à cet effet « d’officiers de liaison à l’étranger » (Dominati, 2015, p. 15-16). Cette ambition de coopération semble avoir pourtant connu quelques ratés, mis en évidence par les attaques de M. Merah à Montauban et Toulouse en 2012, puis par la recréation d’une fonction de coordination auprès du président de la République (la CNRLT) en 2017, alors même que la réforme de 2008 crée un Conseil National du Renseignement (CNR) et un Coordonnateur permanent rattaché à la Présidence.
33 L’autonomisation de la DCRI eu égard à la DGPN n’intervient qu’en 2014 avec sa transformation en DGSI. Les attaques connues par la France en 2012 ont joué un rôle de premier plan dans cette évolution.
34 Voir aussi Patricia Tourancheau, « La réunion RG-DST, vieux rêve de Sarkozy », Libération, 8 octobre 2007.
35« Pour la lutte antiterroriste, tout ce qui s’est fait depuis 2008 est allé dans le bon sens. Quand il y a eu la DCRI, ça a permis de basculer tout le travail que les RG faisaient dans le domaine de la lutte antiterroriste. […] Tout ça, dans la lutte antiterroriste, haut du spectre, c’est très bien ! En revanche, l’écueil, la faute, c’est d’avoir sacrifié la totalité des RG. La ministre de l’Intérieur [Michèle Alliot-Marie] n’y était pas favorable. Elle ne s’est peut-être pas exprimée publiquement à l’époque, parce que pas d’ennuis avec la maison d’en-face mais ce n’était vraiment pas son projet. C’était le projet du président de la République, nouvellement élu [N. Sarkozy], tout le monde le sait, mais pour des raisons qui tenaient à la vision qu’il avait des RG, à travers celui qui l’avait dirigé longtemps (Squarcini). » (P.P.1) La réforme de 2008 est considérée par certains comme une « réforme d’essence politique » (Urvoas, 2012).
36Publiée par le service d’information du gouvernement,
https://www.vie-publique.fr/discours/166475-nicolas-sarkozy-ump-election-presidentielle-2007-campagne-electorale.
37Si la portée symbolique, en termes d’engagement de campagne, de la promulgation de cette loi est incontestable, il convient toutefois de rappeler que le Conseil constitutionnel a censuré, le 11 mars 2011, treize articles de la loi, en particulier ceux traduisant la surenchère sécuritaire lancée par N. Sarkozy lors du discours de Grenoble (déchéance de nationalité, réforme de la justice des mineurs, lutte contre les « implantations sauvages de campements de Roms », lutte contre l’immigration illégale.
38Sur l’affaire Clearstream et les mises en accusation de N. Sarkozy à partir de faux listings dans la constitution desquels Yves Bertrand, directeur central des RG de 1992 à 2004, est soupçonné d’avoir joué un rôle (voir Michel Delean, « Clearstream : La piste des RG relancée », Le JDD, 23/03/2008 ; « Chronologie de l’affaire Clearstream », Challenges.fr, 28/04/2011 ; « Tout sur l’affaire Clearstream (1 et 2) et sur ses impacts », dossier, Le Figaro, 14/09/2012). Voir aussi Piotr Smolar, « Nicolas Sarkozy dans le piège des RG », Le Monde, 6 février 2007.
39Dès 2002, N. Sarkozy s’attaque à la fonction « politique » des RG, voir Piotr Smolar, « Le ministère de l’Intérieur supprime les notes blanches des RG », Le Monde, 11 octobre 2002.
40Sur le rôle de N. Sarkozy dans les politiques de la fusion à l’échelon territorial, voir Bezes et Le Lidec, 2016b, p. 521-523.
41On retrouve également, à la tête de la DGPN, un proche de N. Sarkozy en la personne de Frédéric Péchenard. Celui-ci y est nommé le 11 juin 2007, c’est-à-dire peu après l’élection de N. Sarkozy à la Présidence, mais s’y voit remplacé par Claude Baland, lorsque celui-là quitte ses fonctions en mai 2012. Sur la proximité entre les deux hommes, voir Péchenard, 2007.
42L’entretien a été mené en janvier 2023.
43Voir aussi P.P.1.
44 La rhétorique de la « modernisation » est relayée par un des anciens ministres du gouvernement Sarkozy que nous avons interrogé : « Comme j’y ai contribué largement, je n’en pense que du bien. […] C’était ancien d’ailleurs, parce que lorsqu’il était ministre à l’Intérieur, Monsieur Sarkozy avait proposé la suppression des RG. Le président de la République, M. Chirac, s’y était opposé. Donc, disciplinés, nous avions remballé notre projet. Mais, nous l’avons ressorti, lorsqu’il a été élu Président de la République. D’une part, je vous le disais tout à l’heure, parce qu’il nous paraissait complétement inconvenant… il était devenu – plus exactement – complétement inconvenant de continuer à porter cette image d’intrusion politique, etc. Il y avait eu quelques affaires retentissantes, comme un fonctionnaire pris à enregistrer à un congrès du Parti socialiste – [rire] ce qui est complétement ridicule. Ça nous semblait complétement grotesque parce qu’il y avait suffisamment de rapports de presse ou de contacts avec les gens pour s’économiser des choses pareilles. Par ailleurs, il y avait l’évolution médiatique de la société aussi, hein. Bon, les RG faisaient un gros travail dans le domaine social, pour essayer d’identifier les risques d’explosion sociale, les problèmes agricoles à venir, etc., etc. Mais enfin, maintenant, comme tout le monde s’exprime au travers de la presse, ça devenait beaucoup moins intéressant. Donc on a créé, en revanche, le renseignement territorial qui avait pour objet au départ, notamment le chalutage – si je puis dire – de l’information criminelle dans les circonscriptions, et qui a élargi son périmètre depuis, puisqu’il y a toujours effectivement la question des fronts sociaux très actifs. Et quand je disais les fronts sociaux, c’est les fronts sociaux qui débouchent sur l’ordre public, donc dans une compétence de sécurité publique. Voilà, donc, je crois que ça a permis de renforcer de façon très importante les effectifs de lutte contre le terrorisme. » (Po.9).
45Or cette interprétation n’a rien d’évident puisqu’au cours de notre enquête, P.P.2 soulignait que l’efficacité en matière de renseignement et de prévention de l’acte terroriste exige de ne pas séparer « milieu ouvert » et « milieu fermé » : « La première époque de la création de la DCRI, en particulier, avait fait rentrer tous les anciens agents des Renseignements généraux dans le périmètre du secret défense qui était la culture de la DST. Et donc, à partir de ce moment-là, la capacité à jouer de la porosité entre le renseignement ouvert et le renseignement fermé, si j’ose dire, avait été brisée. Et ça, ça a été une faute absolument majeure parce que… Parce que c’est là qu’on perdait la capacité à capter un certain nombre de signaux faibles et à comprendre les interactions entre les différentes composantes du monde musulman, de ses militants, de ses activistes, de ses structures, etc., et la population des quartiers. »
Voir aussi Urvoas Jean-Jacques, « Les RG, la SDIG et après ? Rebâtir le renseignement de proximité », Fondation Jean-Jaurès, 19/01/2012.
46« La SDIG souffre également de l’absence de toute définition précise de son périmètre de compétences, la frontière « renseignement ouvert / fermé » ne constituant aucunement sur le terrain une séparation claire et opérante. » (Urvoas, 2012).
47Le « 2e cercle » du renseignement désigne des « services [non-]spécialisés de renseignement, relevant des ministres de la défense, de l’intérieur et de la justice ainsi que des ministres chargés de l’économie, du budget ou des douanes » (CSI, art. L. 811-4). En étaient initialement exclus les services de l’administration pénitentiaire.
48Sur le plan admnistrativo-hiérarchique, la SDIG, en tant que sous-direction de la PN, est un service moins prestigieux que la DCRI qui est une direction centrale puis qui devient une direction générale. Des enjeux symboliques de prestige et de centralité par rapport au pouvoir sont ici à l’œuvre. [Aujourd’hui encore la Cartographie de la communauté du renseignement et des services, proposée par la CNRLT, subordonne, au sein du ministère de l’Intérieur, à la DGSI, la DRPP, le SCRT, le SDAO (https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/08/3df3baaf9370a77f531f9aa7bc05cd3583298c1e.pdf). D’aucuns parlent de « mise sous tutelle » des effectifs des RG placés à la DCSP (Urvoas, 2012). Évoquant la transmission quotidienne d’une brève synthèse réalisée par le coordonnateur de la CNRLT au président de la République et au Premier ministre, et qui a été augmentée, au début des années 2010, des informations transmises par quatre nouvelles agences de renseignement, J.-J. Urvoas et P. Verchère notent : « Ce document quotidien valorise concrètement les fonctions de la DRM, de la DPSD, de TRACFIN et de la DNRED qui n’avaient jusqu’alors pas d’accès direct à la présidence de la République (à la différence de la DCRI ou de la DGSE). Les auditions menées par la mission ont montré combien la perspective de voir leurs renseignements transmis au sommet de l’État constitue à la fois pour les agents de ces services une marque de reconnaissance et une formidable source de motivation. » (Urvoas et Verchère, 2013, p. 180).
49I.7 poursuit avec l’idée que la structuration de l’évolution de la menace en signaux faibles et forts a contribué à redonner du sens au travail du SCRT : « La réforme qui a été faite par la suite – je pense que c’est sous la gauche que ça a été fait, je pense ça a été inscrit par Manuel Valls –, a permis quand même de créer cette fois-ci le SCRT, le service du renseignement territorial, bien sûr, toujours sous l’autorité du DDSP, direction de la sécurité publique et donc du préfet, mais du fait du regain d’intérêt… [rires] – c’est malheureux mais c’est vrai – c’est la montée de la radicalisation qui a redonné de la matière aux renseignements territoriaux qui avaient été dépossédés au moment de la création de la DCRI. Et donc la réforme qui a suivi a renforcé le rôle du SRPT [sic], des services de renseignement territorial, puisque la dimension de renseignement de bas bruit – vous savez ce que je dis entre bas bruits et au haut bruit, entre les plus dangereux et les moins dangereux. En gros, le RT s’occupe des moins dangereux et, pour aller vite, la SI s’occupe des très dangereux. Ça a redonné du sens. Ça a repermis aux services de renseignement territoriaux de retrouver de la matière. Très honnêtement, ça a été pour eux un moment qui leur a permis de retrouver du sens, y compris de redoper même les services de renseignement territoriaux. »
50La première est également décrite par Brodeur en référence aux agences qui assurent les services que n’assument pas les agents en uniforme et qui appartiennent à la « communauté du renseignement » (Brodeur, 2008, p. 134).
51 « La haute police […] est considérée comme une police d’absorption, d’amalgame des pouvoirs au profit du pouvoir exécutif, de protection de l’État et d’infiltration de la société par des indicateurs de police. […] Les différentes commissions d’enquête qui se sont penchées sur les lacunes de l’action policière et des services de renseignement dans la prévention des attentats du 11-Septembre ont trouvé que la distinction entre la haute et la basse police était encore plus profonde qu’on ne l’avait anticipé. » (Brodeur, 2008, p. 133).
52Dévolue à la protection de la sécurité de l’État, à la défense des institutions politiques et du cadre constitutionnel du pays.
53Il s’agit en outre, dans le modèle de Brodeur (2008), de l’amalgamation des pouvoirs, de la protection de la sécurité nationale et de l’utilisation d’informateurs.
54Ce jugement converge avec celui de parlementaires tel que J.-J. Urvoas (2012). « La création de la DCRI et de la SDIG, réforme d’essence politique, mal préparée, conduite dans la précipitation, s’est traduite par une désorganisation et un affaiblissement sur le terrain des capacités de travail de nombreux services. » (Urvoas, 2012).
55« L’immersion de l’information générale au sein de la DSCP conduit à la survalorisation de la composante sécurité publique et à un inévitable « choc des cultures qui conduit à la démotivation » des agents des ex-RG. » (Urvoas, 2012).
56Sur les luttes de juridiction au sein de la bureaucratie, voir Wilson, 1989.
57J. D. Thompson, Organizations in Action, New York, Mc Graw-Hill Book Company, 1967. Filipe M. Santos et Kathleen M. Eisenhardt, « Organizational Boundaries and Theories of Organization », Organization Science, vol. 16, n° 5, 2005, p. 491-508. Charlene Zietsma et Thomas B. Lawrence, « Institutional Work in the Transformation of an Organizational Field: The Interplay of Boundary Work and Practice », Administrative Science Quarterly, vol. 55, 2010, p. 189-221.
58Les luttes de pouvoir et de juridiction constituent en effet le cœur des fonctionnements bureaucratiques ordinaires (Wilson, 1989).
59Nous avons mentionné les réaffectations induites par la création de la DCRI. Nous pourrions également évoquer les rapports des services de renseignement intérieur avec la DRPP, singularité s’il en est de l’organisation du renseignement français puisque la préfecture de police de Paris dispose de son propre service de renseignement, ce qui n’a pas manqué de susciter des difficultés dans la surveillance de Saïd Kouachi, co-responsable de l’attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015 (voir Fenech et Pietrasanta, 2016, p. 196).
60S’intéressant à la réforme de l’administration territoriale de l’État, Philippe Bezes et Patrick Le Lidec (2016) soulignent l’importance des rivalités pour le contrôle des services territoriaux de l’État, enjeu saillant de la fusion des services déconcentrés aux niveaux régional et départemental.
61La SDAO est initialement promue par le général Pierre Sauvegrain, son sous-directeur de l’époque, en vue de « se doter d’une chaîne d’analyse du renseignement adossée à l’organisation territoriale de la gendarmerie » (Audition du 23 mai 2016 in Fenech et Pietrasanta, 2016, p. 103). Dans les faits, la SDAO a plutôt été perçue comme une velléité de la gendarmerie de créer son propre service de renseignement.
62Issue de la DCRI, elle-même héritière de la DST.
63Mais dont la pertinence a été remise en cause par le syndicat d’officiers SNOP (voir Borredon, 2012).
64Voir aussi Urvoas (2012) : « les agents de l’Information générale se vivent de plus en plus comme des forces reléguées au second rôle, comme des “forces supplétives” tandis que la DCRI se retranche derrière “ les hauts murs de sa puissance”, et “la proximité de son chef avec les hautes sphères de l’État”. ».
65Symétriquement, les membres du corps préfectoral ont tendance à considérer que la gendarmerie, avec son maillage territorial et ses unités mobiles, représente « un instrument de contrôle et d’information important » (Mouhanna, 2001, p. 32). La gendarmerie remplit en effet à la fois les fonctions de police de proximité, de renseignements généraux et de police judiciaire (Mouhanna, 2001, p. 34).
66Voir Urvoas et Verchère, 2013, p. 180. R.I.14 et R.I.16 confient la distance prise avec le terrain, avec la « province » de la part du premier directeur de la DCRI, très investi dans les affaires politiques du président de l’époque.
67Dans la mesure où elle permet d’échapper au modèle du généraliste et ouvre l’accès aux services et aux activités d’enquête.
68Sur la centralisation de la police par opposition à la gendarmerie, voir Kelling et Coles, 1996 ; Monjardet, 1997.
69Telles que la DGPN, la DGGN, la PPP et l’administration pénitentiaire.
70Sur le « complexe du secret » dans la haute police publique, voir Brodeur et Dupreyon, 2003, p. 12-13 ; Guittet et Pomarède, 2019. En effet, au sein de la police et en particulier du renseignement, le pouvoir se mesure par « la possession et la thésaurisation de l’information » (Manning, 1977, p. 110), plus encore lorsqu’elle présente un caractère sensible.
71 Voir l’arrêté du 30 novembre 2011 portant approbation de l’instruction générale interministérielle n° 1300 sur la protection du secret de la défense nationale.
72 La réforme de l’administration territoriale de l’État (REATE) qu’analysent Philippe Bezes et Patrick Le Lidec correspond à un cas archétypique de fusions à très haute densité institutionnelle tant les ministères impliqués sont nombreux, tous disposant historiquement d’ancrage territorial [ministère de l’Intérieur, ministère de la défense, ministère de la justice], à des niveaux et à des degrés d’institutionnalisation variables selon leur ancienneté. Lorsqu’on assiste non à une seule fusion mais à une série d’appariements entre plusieurs entités, les nombreuses luttes de pouvoir – pour défendre les frontières existantes ou obtenir de nouveaux découpages dans lesquels sont préservées position ou autonomie – débouchent sur de multiples transactions et marchandages (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 430). Le rôle majeur et moteur de l’exécutif et de ses agents de changement (voir supra 2.2) a contribué à cantonner dans une sphère plus restreinte les phénomènes de transactions et marchandages bien que le cas de la DRPP mériterait une étude à soi seul.
73En 2015, Olivier de Mazières est nommé chef de l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT).
74Sur l’extension de cette notion et l’indétermination croissante de ce concept, voir Desmoulins, 2021, p. 243-244 ; sur le déploiement de l’activité policière nourrie d’une approche par les risques, voir Johnston et Shearing, 2002.
75Loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015 relative au renseignement, art. L. 811-3.
76Le « second cercle » du renseignement est composé de pas moins de vingt-six services ou sous-directions (https://www.cnctr.fr/services-de-renseignement). Déjà l’article 20 de la loi de programmation militaire du 18 décembre 2013 avait étendu l’usage de certaines techniques de renseignement, comme l’accès administratif aux données de connexion, à tous les SR. Actuellement certaines techniques ne sont accessibles qu’à certains services du 1er cercle, en particulier lorsqu’elles convoquent des innovations technologiques (algorithmes, interceptions de sécurité dites « satellitaires ») ou bien lorsqu’elles relèvent d’une surveillance internationale. Les services du « second cercle » ne peuvent recourir qu’à certaines des techniques de renseignement prévues par la loi et pour un nombre limité de finalités (https://www.cnctr.fr/services-de-renseignement). Demeure ainsi une forme de privilège de l’accès à certaines techniques et à certains fichiers par la « très haute police », composée notamment de la DGSE et de la DRM. Ainsi certaines techniques sont réservées à la lutte contre le terrorisme et aux services dédiés, en l’occurrence le suivi en temps réel sur les réseaux des opérateurs de téléphonie et fournisseurs d’accès à internet de personnes préalablement identifiées comme présentant un risque particulier, en matière de terrorisme (CSI, art. L. 851-2). Tel est également le cas de l’usage de traitements automatisés (dits « algorithmes ») dans l’analyse des communications échangées au sein du réseau d’un opérateur téléphonique ou d’un fournisseur d’accès (CSI, art. L. 851-3). Des restrictions ont également été portées sur le déploiement des IMSI catchers (CSI, art. L. 851-6).
77On prendra la mesure de cette extension en consultant les rapports d’activité de la CNCTR, 2018, p. 20-21 ; 2022, p. 18 et sqq. Voir en particulier l’accès administratif aux données de connexion (art. L. 851-1 à L. 857 du CSI) aujourd’hui ouvert à tous les services de renseignement, alors qu’il était initialement réservé aux services spécialement habilités de la police et de la gendarmerie, en vue de prévenir le terrorisme.
78Le phénomène n’est pas propre à la France, puisque Brodeur considère que « les agences de haute police [sont] de plus en plus impliquées dans des activités de basse police et vice-versa (Brodeur, 2000). » (Brodeur, 2008, p. 134).
79 Dans certains cas, les réformes organisationnelles constituent une politique publique autonome (March et Olsen, 1989, p. 76), notamment lorsque des groupes d’intérêt sont en concurrence autour de formes organisationnelles pour « l’accès, la représentation, le contrôle et les bénéfices tirés des politiques publiques » (id.) et que ces réformes ont pour effet d’arbitrer des luttes de pouvoir.
80Cette grille d’analyse est empruntée à Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 425.
81Meurtrier de trois militaires en mars 2012 à Toulouse et Montauban puis auteur de l’attaque contre l’école juive Ozar Hatorah le 19 mars 2012.
82 Laurent Borredon et Emeline Cazi, « Mohamed Merah : l’incroyable raté des services secrets », Le Monde, 19 octobre 2012. Voir aussi le rapport du ministère de l’Intérieur, Desprats et Léonnet, 2012 et le rapport Urvoas et Verchère, 2013, p. 116. Ainsi il convient de ne pas survaloriser la rationalité des formes organisationnelles dans la mesure où celles-ci ne sont pas intrinsèquement rationnelles mais construites, diffusées et légitimées, par leurs promoteurs, comme des « mythes rationnels » ou des « modèles culturels » (Bezes et Le Lidec, 2016a, p. 420).
83Comme l’institution de la DGSI en chef de file de la lutte contre le terrorisme le montre.
84Comme N. Sarkozy a pu le faire avec la création des Agences régionales de santé (ARS), (voir Pierru et Rolland, 2016), ou comme ce fut le cas pour les polices de proximité (Lemaire, 2016). Plus que par le terrorisme, la campagne présidentielle de 2007 est animée par la thématique de la sécurité publique.
85Voir Moe, 1990, p. 141.
86Dont on trouverait des exemples dans le domaine de la santé, voir Pierru et Rolland, 2016.
87Attentats de 2012, 2015-2016.
Auteur
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Caroline Guibet Lafaye
Directrice de recherche au CNRS rattachée au LISST, Université Toulouse Jean Jaurès. Agrégée et docteure en philosophie de l’Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne.
Elle est habilitée à diriger des recherches en sociologie depuis 2011 (Université de Paris-IV Sorbonne). Ses travaux en sciences humaines et sociales explorent les questions de terrorisme et d’antiterrorisme ainsi que les processus de légitimation de la violence politique, institutionnelle et clandestine. Dans le cadre du programme de recherche DIAT qu’elle coordonne, elle est à l’initiative de la journée d’étude du 7 février 2024 « Dynamiques des interactions entre acteurs institutionnels (justice, police, renseignement) de la prévention et de la lutte contre le terrorisme ».
Elle a notamment publié :
- « Succès et limites de l’antiterrorisme espagnol : le cas d’ETA », Rivista Sociologia Italiana – AIS Journal of Sociology, no 21, 2023, p. 31-51.
- « “Identity Work” and Clandestinity », European Journal of Sociology/Archives Européennes de Sociologie, Sciences Po (Paris), 2022, p. 1-40.
- Le conflit au pays basque : regards des militants illégaux, Peter Lang, 2020.
- Armes et principes. Éthique de l’engagement politique armé, éd. du Croquant, 2019.
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