Des modèles de participation citoyenne dans la construction de l’acceptabilité sociale de l’IA en santé : une étude franco-québécoise
p. 279-288
Texte intégral
1L’intelligence artificielle a le potentiel d’apporter de nombreuses innovations dans le domaine de la santé que ce soit du point de vue du diagnostic médical, de la prévention des maladies, du suivi épidémiologique, des soins de santé personnalisés, du suivi de patients, de l’amélioration de la recherche clinique, etc1. Cette liste n’est bien-sûr pas exhaustive. Cependant, son intégration en santé soulève de nombreux défis, à commencer par l’acceptabilité sociale. Celle-ci détermine dans quelle mesure les systèmes d’IA (ci-après, SIA) sont acceptés, adoptés et approuvés par l’ensemble des parties prenantes concernées. En l’espèce, dans le contexte de la santé, cela vise tant les praticiens, que les patients, ou les citoyens de manière générale.
2L’acceptabilité sociale est essentielle pour garantir que les développements technologiques en IA demeurent en phase avec les valeurs, les normes et les attentes de la société, tout particulièrement du système de santé. Englobant les aspects éthiques, juridiques, culturels et sociétaux liés à l’utilisation de l’IA, la question de l’acceptabilité sociale met en exergue, dans le contexte de la santé, la question de la participation des citoyens dans le développement et le déploiement des systèmes d’IA de santé. Or, bien que la participation citoyenne soit aujourd’hui particulièrement plébiscitée dans l’élaboration de réglementations et de politiques concernant l’IA, elle l’est moins concernant les projets de recherches en IA. Pourtant, promouvoir la recherche participative en matière d’IA jouerait un rôle considérable dans la résolution du défi de l’acceptabilité sociale de l’IA dans le domaine de la santé.
3Cette contribution se propose d’étudier la place qu’il est et peut être à la participation citoyenne, en vue de créer un contexte social favorable au développement et déploiement de l’IA en santé. Pour ce faire, dans une première partie, nous procéderons à un examen de la manière dont la participation citoyenne est abordée dans les textes juridiques (I). Puis, dans un second temps, nous explorerons de quelle manière les patients et les citoyens peuvent contribuer aux projets de recherche sur l’intelligence artificielle (II). Bien que cette étude s’ancre principalement en droit québécois, le droit français sera ponctuellement mobilisé à titre comparatif pour enrichir l’analyse.
I. La prise en compte de la participation des citoyens et des patients à la conception des SIA au sein des sources normatives
4Tout d’abord, il convient de vérifier si les sources normatives abordent la question de l’intégration des citoyens et des patients dans la conception des systèmes d’IA, et, le cas échéant, d’examiner de quelle manière cette intégration est envisagée. L’analyse portera exclusivement sur les textes de soft law, car ce sont eux qui apportent des réponses en matière de recommandations sur les bonnes pratiques à adopter dans le domaine de l’IA. Par conséquent, s’il existe des dispositions sur l’intégration des citoyens et des patients, elles devraient se trouver dans ces textes. Il est important de souligner que, face à la diversité des textes de soft law portant sur l’IA en santé, seule une sélection des plus pertinents sera analysée pour répondre à notre question.
5Dans ce contexte, nous nous appuierons dans un premier temps sur l’un des textes de soft law les plus influents en raison de sa portée universelle : la Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle de 20212. Dans la section consacrée à la traduction des principes éthiques dans le domaine spécifique de la santé et du bien-être, la Recommandation encourage vivement les États « à faire participer activement les patients et leurs représentants à toutes les étapes pertinentes du développement du système »3. De plus, il est précisé que les États doivent veiller à ce que les professionnels, les patients, les soignants ou les utilisateurs soient intégrés lors de la conception des systèmes en tant que « spécialiste du domaine », et ce, à chaque étape pertinente de l’élaboration des algorithmes4.
6Ainsi, cette recommandation aborde explicitement la question de l’intégration des citoyens et des patients dans la conception des SIA en santé, en les positionnant non pas seulement comme bénéficiaires des technologies, mais comme des acteurs clés dans le processus de conception. Cela souligne que leur participation ne se limite pas à la gouvernance, mais s’étend à l’ensemble du cycle de développement des SIA, renforçant ainsi l’idée d’une co-construction active des outils technologiques en santé.
7Tout comme l’UNESCO, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Groupe d’experts de haut niveau de la Commission européenne, partagent la même vision concernant l’intégration des citoyens et des patients dans le développement des systèmes d’IA. Par exemple, l’OMS dans ses lignes directrices sur l’éthique et la gouvernance de l’IA en santé, recommande que « les utilisateurs potentiels ainsi que toutes les parties prenantes directes et indirectes devraient être impliqués, dès les premières étapes du développement de l’IA, dans un processus de conception structuré, inclusif et transparent, leur offrant ainsi des opportunités de soulever des questions éthiques, d’exprimer des préoccupations et de fournir des contributions pour l’application d’IA envisagée »5.
8De la même manière, le Groupe d’experts de haut niveau de la Commission européenne, dans ses lignes directrices en matière d’éthique pour une IA digne de confiance, énonce que « pour mettre au point des systèmes d’IA dignes de confiance, il est souhaitable de consulter les parties prenantes sur lesquelles le système est susceptible d’avoir des effets directs ou indirects, tout au long de son cycle de vie »6.
9Ces deux organisations positionnent donc également les citoyens et les patients comme des acteurs essentiels à chaque étape du processus de conception des SIA en santé, plutôt que comme de simples bénéficiaires passifs.
10Au Québec, la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA vise plutôt la promotion de la participation citoyenne au niveau du dialogue sur la gouvernance de l’IA7.
11Cependant, le Centre Hospitalier Universitaire de Montréal, en partenariat avec plusieurs experts, dont certains ayant contribué à la Déclaration de Montréal, a élaboré un guide destiné à accompagner les innovateurs afin de rendre leurs projets d’IA plus responsables à chaque étape du cycle de l’innovation. Ce guide intègre notamment un principe de participation démocratique, selon lequel, « pour les innovations et les SIA ayant un impact important sur la vie des citoyens et des patients, ces derniers devraient avoir la possibilité de participer aux réflexions et échanges sur les paramètres de ces SIA, leurs objectifs et les limites de leur utilisation, selon la perspective du partenariat dès la conception »8.
12De plus, la Commission en science de l’éthique et en technologie souligne que pour maximiser les bénéfices des outils numériques en santé, les infrastructures numériques et les systèmes d’information doivent être conçus de manière à répondre aux besoins et aux rôles des utilisateurs, tout en intégrant leur savoir expérientiel dès le début du processus de développement9.
13En France, le Comité Consultatif National d’Éthique et le Comité national pilote d’éthique du numérique, dans un avis commun de 2022, mettent l’accent sur la nécessité de créer de nouveaux espaces de démocratie en santé10. Ils n’abordent pas explicitement la participation des patients à la conception des SIA, se concentrant plutôt sur l’importance d’« ouvrir des espaces de participation aux patients et à leurs représentants dans la réflexion sur l’éthique et la régulation de l’usage de l’intelligence artificielle dans le diagnostic médical »11. Bien qu’ils recommandent l’établissement de nouveaux droits dans le cadre d’une législation dédiée à la démocratie en santé, ces droits concernent avant tout la participation des patients dans la prise de décision médicale les concernant, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la loi Kouchner du 4 mars 2002. En définitive, cette approche ne reconnaît pas la participation des patients ou des citoyens à des étapes plus en amont de la relation de soin, telles que lors de la conception des SIA.
14De cette comparaison entre le Québec et la France, il ressort que l’intégration de la participation citoyenne dans la conception des SIA ne suscite pas le même degré d’engouement dans ces deux juridictions, notamment par rapport à la promotion de cette participation telle que préconisée par la Recommandation de l’UNESCO.
15S’il est crucial d’intégrer les citoyens dans les discussions sur la régulation de l’intelligence artificielle, il est tout aussi impératif d’aller au-delà en reconnaissant pleinement leur rôle dans la conception même des systèmes, en particulier dans le domaine de l’IA en santé. Accorder une place active aux citoyens dès cette phase permettrait non seulement de renforcer l’acceptabilité sociale de ces technologies, mais aussi d’améliorer leur efficacité et leur pertinence. En suivant les recommandations des divers acteurs et en impliquant les citoyens dès le début du processus, ces derniers acquerraient une meilleure compréhension des systèmes d’IA, seraient plus enclins à en percevoir les avantages, et développeraient ainsi un niveau de confiance accru. Cette plus grande implication des citoyens pourrait également susciter un engagement accru de leur part et les encourager à partager davantage leurs données de santé, une ressource essentielle pour le développement de systèmes d’IA performants dans le domaine de la santé. De plus, la participation citoyenne dans la conception, le développement et l’utilisation des systèmes d’IA contribuerait à garantir le respect des droits des patients, en promouvant une plus grande transparence quant à l’usage de la technologie. En conséquence, cela aboutirait au développement de systèmes d’IA véritablement centrés sur l’humain, plaçant les besoins et les droits des individus au cœur de leur conception et de leur utilisation.
16Mais une question demeure, de quelle manière les patients et les citoyens peuvent-ils être intégrés à la conception des systèmes d’IA en santé ?
II. La participation des citoyens à la conception des SIA : enjeux et modèles
17À ce jour, différents modèles permettent déjà d’intégrer les patients et les citoyens dans la conception des systèmes d’IA en santé, soit par une participation active, comme celle proposée par le modèle du patient partenaire (A), soit par une participation plus indirecte, rendue possible notamment grâce au modèle du méta-consentement (B).
A. Les patients partenaires : des acteurs clés dans la conception des SIA
18Comme nous l’avons démontré dans la première partie, pour assurer un développement responsable et socialement acceptable des systèmes d’IA en santé dès leur conception, il serait pertinent de mobiliser la perspective des bénéficiaires finaux, parmi lesquels se trouvent les patients. Toutefois, il faut reconnaître que tous les patients ne possèdent pas nécessairement les compétences, les connaissances ou même la volonté de participer activement à de tels projets. C’est en ce sens que le concept de patients partenaires prend tout son sens : il permet de faire appel à des patients formés et motivés, capables de jouer un rôle plus structuré et proactif dans le processus de développement des SIA en santé.
19En effet, l’intégration des patients partenaires au sein de la conception des SIA en santé serait très pertinente, puisque ces patients se distinguent par leur capacité à prendre des décisions éclairées concernant leur santé tout au long de leur parcours de soins. Tout en reconnaissant l’expertise des professionnels, ils orientent leurs réflexions sur leurs propres besoins et sur l’amélioration de leur bien-être à long terme12. Ainsi, ils jouent un rôle actif dans la gestion de leur santé et deviennent une ressource précieuse, non seulement pour d’autres patients, mais aussi pour les équipes de soins et de recherche.
20Cette capacité à intégrer les patients de manière structurée a été formalisée avec le Montreal Model au début des années 2010. Ce modèle a posé les bases d’un véritable partenariat entre patients et professionnels de la santé, et a permis à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal de se distinguer en devenant la première faculté au monde à recruter un patient pour promouvoir cette approche à tous les niveaux : dans les soins, l’enseignement, la recherche, ainsi qu’au sein des structures organisationnelles13.
21En ce sens, le Montreal Model distingue trois catégories de patients partenaires : le patient ressource, le patient formateur et le patient co-chercheur14. C’est cette dernière catégorie qui retient particulièrement notre attention ici, car le patient co-chercheur, en s’appuyant sur son expérience vécue de la maladie, intervient à divers stades des projets de recherche : de la conception initiale à la mise en œuvre et à l’évaluation, que ce soit au sein des organisations ou des équipes de recherche15. Sa participation permet d’enrichir ces projets d’un point de vue complémentaire, assurant que les résultats reflètent les besoins réels des patients.
22Ainsi, le patient co-chercheur joue un rôle actif tout au long du processus de recherche, de l’élaboration des protocoles jusqu’à la diffusion des résultats. En mettant à profit son expérience de vie, il veille à ce que les systèmes d’IA développés répondent aux attentes des patients, rendant ces innovations plus centrées sur l’humain et mieux adaptées aux réalités du terrain. Cette collaboration étroite entre les équipes de recherche et les patients partenaires permettrait donc de concevoir des SIA non seulement pour les patients, en prenant en compte leurs besoins, mais surtout avec eux, en intégrant leur point de vue dès la conception16. En impliquant le public concerné à chaque étape du développement, les SIA qui en découleront seront ainsi plus susceptibles de générer un plus haut niveau d’acceptabilité sociale.
23Au Québec, deux centres de recherche se distinguent par leur approche innovante de l’intégration des patients dans les projets de recherche. Le premier, le Centre d’excellence sur le partenariat avec les patients et le public (CEPPP)17, fondé en 2015 par l’Université de Montréal, vise à améliorer le Modèle de Montréal. Il se positionne comme un centre de réflexion, de partage et de transfert de connaissances, en promouvant l’intégration sociétale des innovations grâce à l’implication active des patients et du public. Il vise également à renforcer les capacités des divers acteurs à collaborer dans les projets de santé, facilitant ainsi la co-construction de solutions.
24Le second exemple est l’Institut TransMedTech18, qui a notamment mis en place une plateforme d’innovation ouverte, appelée Living Lab. Celle-ci vise à réunir ingénieurs, cliniciens, chercheurs, étudiants, patients et autres utilisateurs des technologies de santé autour d’un processus collaboratif. Cette approche transdisciplinaire permet de créer un environnement favorable à la co-conception, à la validation et à la mise en œuvre de technologies médicales novatrices, afin d’apporter une réponse plus adaptée aux défis actuels en matière de santé.
25En France, le modèle du patient partenaire semble davantage utilisé dans les domaines des soins et de l’enseignement, mais reste encore peu développé dans le secteur de la recherche. Il serait donc pertinent d’élargir son utilisation à ce dernier domaine, car les initiatives québécoises montrent que cette pratique, loin d’être utopique, est réalisable et source de nombreux bénéfices pour l’ensemble des parties prenantes.
B. Les citoyens : partenaires indirects à la conception des SIA19
26Précédemment, nous avons examiné une forme de participation directe des citoyens à la conception des SIA, où les patients partenaires jouent un rôle actif tout au long du processus, influençant ainsi les décisions et le développement des systèmes. Il existe cependant une autre forme de participation, plus indirecte, où les citoyens jouent un rôle moins visible mais tout aussi important : lorsque qu’ils permettent l’accès à leurs données de santé. En effet, les données constituent le véritable nerf de la guerre de l’intelligence artificielle ; sans elles, l’IA ne pourrait se développer, car les algorithmes reposent sur l’exploitation de ces données pour s’entraîner et se perfectionner.
27Au Québec, l’accès aux données de santé est aujourd’hui encadré par la Loi sur les renseignements de santé et les services sociaux, communément appelée Loi 5. Entrée en vigueur en avril 2023, cette loi a apporté une refonte majeure du cadre juridique québécois entourant les données de santé. Qualifiées de données sensibles en raison de leur nature délicate, leur protection est particulièrement renforcée en raison des risques élevés liés à leur utilisation et communication. Toutefois, la Loi 5 vise également à faciliter l’accès aux données de santés pour des usages secondaires, tels que la recherche, afin de favoriser l’innovation. Par conséquent, la loi impose par principe un consentement manifeste, libre, éclairé et spécifique pour tout accès aux données de santé. Néanmoins, elle prévoit certains assouplissements dans le contexte de la recherche, comme le recours à un consentement élargi (article 6) et même, dans certains cas particuliers, un accès sans consentement (article 63 et 64)20.
28Bien que la Loi 5 cherche à faciliter l’accès aux données de santé en assouplissant les obligations de consentement, cette approche peut, de prime abord, sembler contre-intuitive compte tenu de la sensibilité de ces informations. Cette orientation s’explique néanmoins par les défis pratiques liés à la collecte d’un consentement individuel spécifique. En effet, avec ce modèle de consentement, chaque participant doit donner son accord à l’utilisation et à la communication de ses données de santé pour chaque projet spécifique, rendant le processus long, complexe et difficilement applicable à grande échelle. Cela représente non seulement une charge pour les équipes de recherche, mais aussi un poids pour les participants eux-mêmes. Sollicités de manière répétée, ces derniers peuvent développer un sentiment de lassitude21, ce qui complique la poursuite des projets de recherche et peut même réduire l’acceptabilité sociale de l’utilisation secondaire des données de santé.
29À l’inverse, permettre un accès aux données de santé sans aucun consentement, même si celui-ci est limité, risque d’exclure les personnes concernées du processus de recherche, plutôt que de les impliquer activement22. En effet, la possibilité d’un tel accès compromet fortement la transparence et l’autonomie des individus, car ils ne sont pas informés de l’usage fait de leurs données et perdent ainsi tout contrôle sur celles-ci23.
30Pour répondre à ces enjeux, de nouvelles formes de consentement ont émergé afin de faciliter l’accès aux données de santé pour des utilisations secondaires, tout en respectant le cadre réglementaire. Au Québec, le métaconsentement suscite une grande attention. Ce modèle, proposé pour la première fois par Ploug et Holm en 201624, repose sur le principe que les individus définissent en amont comment et dans quelles circonstances ils souhaitent autoriser l’accès à leurs données. Il présente ainsi plusieurs avantages. D’une part, il permettrait un accès plus rapide aux données pour les projets de recherche, ce qui le rend particulièrement pratique. D’autre part, il renforce la transparence en garantissant une meilleure information des personnes sur l’utilisation de leurs données. Enfin, il soutient l’autonomie des individus, car ceux-ci peuvent ajuster leurs choix de métaconsentement à tout moment, gardant ainsi un contrôle permanent sur leurs informations personnelles. De cette manière, les citoyens seraient davantage impliqués et mieux intégrés dans les projets de recherche.
31Le métaconsentement vise à restaurer l’efficacité perdue ou décriée du modèle traditionnel de consentement, souvent perçu comme formel et peu engageant, tout en augmentant le pouvoir de décision des citoyens sur l’utilisation secondaire de leurs données. Inspirée par cette approche, l’équipe du programme de recherche CLARET (« Consentement et Littératie pour la Recherche Éthique »), portée par le GRIIS (Groupe de Recherche Interdisciplinaire en Informatique de la Santé) au Québec, étudie actuellement l’application du métaconsentement afin de permettre aux citoyens d’autoriser que plusieurs projets présentant des caractéristiques similaires puissent accéder à leurs données de santé.
32L’équipe a ainsi mené une enquête25 auprès des citoyens québécois pour évaluer l’acceptabilité sociale de ce modèle, en leur présentant l’idée d’un portail internet qui les informerait de l’utilisation de leurs données de santé dans les projets de recherche, tout en leur permettant d’exprimer leurs préférences en matière de consentement. Les résultats montrent un large soutien pour cette approche, les participants soulignant qu’elle favoriserait une plus grande transparence et leur offrirait plus d’autonomie dans la gestion de leurs données. La majorité a estimé qu’un portail similaire devrait être mis en place. Ces conclusions confirment l’attente des citoyens d’être activement impliqués dans les décisions liées à l’utilisation secondaire de leurs données.
33Le métaconsentement se présente ainsi comme une solution prometteuse pour démocratiser le partage des données de santé, permettant aux citoyens de mieux comprendre quand et pourquoi leurs données sont utilisées. Bien que les résultats au Québec se soient avérés très positifs, il est possible que ce modèle rencontre d’autres réactions dans un contexte européen, en raison des différences culturelles. Par ailleurs, certains défis demeurent, notamment en matière de sécurité des données tel que des risques d’accès par des tiers non autorisés, ou bien au niveau des problèmes liés à la fracture numérique, mais également à propos du niveau de littératie des citoyens que ce modèle de consentement implique. Néanmoins, le méta-consentement reste une piste de réflexion intéressante pour conférer aux citoyens un rôle plus actif dans les projets de recherche. De plus, si le métaconsentement favorise l’acceptabilité sociale de l’utilisation secondaire des données de santé dans le cadre de projets de recherche, telles que les initiatives liées à la conception des SIA, il contribue indirectement à l’acceptabilité sociale de l’IA en santé, en augmentant la littératie des citoyens à propos de ces innovations. En sensibilisant davantage les citoyens à ces projets, ce modèle de consentement renforce leur compréhension et leur engagement.
34Ainsi, la mise en œuvre de ces modèles de participation, qu’ils soient basés sur une implication directe des patients partenaires ou sur des formes plus indirectes comme le métaconsentement, s’inscrit dans une dynamique de responsabilisation et de transparence accrue. Ces approches visent à redéfinir la place du citoyen dans les projets de recherche, en faisant de lui un acteur à part entière de l’innovation en santé.
35À terme, cette démarche pourrait non seulement améliorer l’acceptabilité sociale des SIA, mais aussi permettre le développement de technologies mieux alignées sur les attentes sociétales. Cependant, pour que cette vision se concrétise, il est essentiel de continuer à évaluer et à ajuster ces modèles en fonction des retours des citoyens et des évolutions technologiques. Une participation citoyenne véritablement effective pourrait alors devenir la clé d’une intégration éthique et réussie de l’IA dans le domaine de la santé.
Notes de bas de page
1Francis Brunelle et Pierre Brunelle, « Intelligence artificielle et imagerie médicale : définition, état des lieux et perspectives », 203-8 Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 2019, 203-8, 683‑687.
2UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle, (2021).
3UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle, (2021) : cf. paragraphe 122.
4UNESCO, Recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle, (2021) : cf. paragraphe 123.
5WHO, Ethics and governance on artificial intelligence for health, (2021) : p. 68.
6Groupe d’experts indépendants de haut niveau sur l’IA constitué par la Commission Européenne, Lignes directrices en matière d’éthique pour une IA digne de confiance, (2018) : cf. paragraphe 79.
7 Déclaration de Montréal IA responsable, Rapport de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, (2018) : cf. paragraphe 5.
8 CHUM, CEPPP, CHU Ste-Justine, Collège John Abott, CRCHUM, EmoScienS, Forum IA Québec, Institut du Nouveau monde, Imagia, IUCPQ, IVADO, Observatoire québécois des inégalités, Polytechnique Montréal, Prudence AI, Université de Montréal, Université libre de Bruxelles, Guide des principes d’innovation et d’IA responsables en santé, 2021 : cf. principe de participation démocratique.
9Commission en science de l’éthique et en technologie, La transformation numérique du réseau de la santé et des services sociaux en vue d’intégrer l’intelligence artificielle : une perspective éthique, avis 105 (2023) : cf. paragraphe 5.3.
10Comité Consultatif National d’Éthique et le Comité national pilote d’éthique du numérique, Diagnostic Médical et Intelligence Artificielle : Enjeux Éthiques, avis 141 CCNE, avis 4 CNPEN (2022).
11Ibid. : cf. paragraphe 4.3.
12Béatrice St Cyr-Leroux, « Les patients comme partenaires des soins », Université de Montréal, Faculté de médecine. https://medecine.umontreal.ca/2019/05/14/le-patient-comme-bras-droit-du-medecin/.
13Marie-Pascale Pomey et al., « Le Montreal model : enjeux du partenariat relationnel entre patients et professionnels de la santé », Santé Publique, 1, 2015, p. 41‑50.
14Ibid.
15Université de Montréal, Terminologie de la Pratique collaborative et du Partenariat patient en santé et services sociaux, 2016.
16Jesseca Paquette et al., « Retour sur une recherche participative en santé numérique : Co-construction d’un questionnaire sur l’application Alerte COVID », Revue du CREMIS, 13(1), 2022, p. 47-51.
17Centre d’excellence sur le partenariat avec les patients et le public, https://ceppp.ca/a-propos/.
18Institut TransMedTech. https://transmedtech.org/.
19Il convient de préciser que, bien que la législation québécoise utilise l’expression renseignements personnels, le terme données personnelles sera ici employé comme synonyme.
20Anne-Sophie Hulin et al., « Le partage et la mise en commun des données de santé : Quels enjeux pour un objectif d’innovation sociale responsable ? », Éthique publique, 25(1), 2023, p. 53-76.
21Rasmus Bjerregaard Mikkelsen et al., « Broad consent for biobanks is best – provided it is also deep », BMC Medical Ethics, 20(71), 2019.
22Anne-Sophie Hulin, « La gouvernance des données de l’IA ou l’avènement d’une nouvelle ère normative en droit du numérique », dans Céline Castets-Renard et Jessica Eynard (dir.), Un droit de l’intelligence artificielle : entre règles sectorielles et régime général, Bruxelles, Bruylant, 2023.
23Annabelle Cumyn et al., « Meta-consent for the secondary use of Health data within a learning health system: a qualititive study of the public’s perspective », BMC Med Ethics, 22(81), 2021.
24Thomas Ploug, et Soren Holm, « Meta Consent ‒ A Flexible Solution to the Problem of Secondary Use of Health Data », Bioethics, 30(9), 2016.
25Annabelle Cumyn et al., « Meta-consent for the secondary use of Health data within a learning health system: a qualititive study of the public’s perspective », BMC Med Ethics, 22(81), 2021.
Auteur
-
Samantha Dorinet
Candidate au doctorat, Université de Sherbrooke
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