Quasimodo aux miroirs
p. 1091-1108
Note de l’éditeur
Note des coordinateurs des Actes :
Le texte qui suit constitue le support écrit de la Conférence performée prestée par la docteure et artiste No Anger le 8 juillet 2022, à la fin de la Conférence Alter. Deux ans plus tard, l’évocation de cette performance nous transporte encore, nous transperce toujours. Il n’y a pas de mots pour rendre compte de la magie qui a opéré ce jour-là. On la doit en premier lieu au talent de l’artiste.
On la doit aussi au travail de l’ombre de Jean-François Huget, alors membre du service communication de l’USL-B. Ce que vous lirez est par essence en deçà de ce qui nous a été offert de voir le 8 juillet 2022. Si nous avons demandé à No Anger l’autorisation de publier son texte écrit et certains extraits musicaux qui ont tenu lieu de support à sa conférence performée, c’est parce qu’ils disent malgré tout déjà beaucoup – suffisamment en tout cas, on espère, pour vous donner l’envie de la voir à nouveau performer. En vrai.
Texte intégral

Photographie par Arnaud Saussez

Photographie par Arnaud Saussez
Séquence 1 : Rencontre avec Quasimodo
1Voici que j’ai six ans. Dans ma chambre d’enfant, entourée de mes jouets, avec lesquels je construis tout un monde. Entourée de musiques. Je m’imagine en grande bâtisseuse, en téméraire aventurière, en folle inventrice. Dans les contrées tout neuves de mon esprit, fleurissent, sur fond de mélodies enjouées ou graves, des immeubles sphériques, des voitures à cinq roues, des bateaux qui volent, des corps aux formes extraordinaires. Tout au fond de moi, j’ai un rêve. Un rêve que je ne dis à personne. Je voudrais construire un jour un corps gigantesque. Je voudrais créer un géant pour voyager, assise sur son épaule. Nous nous promènerons au milieu des nuages. Il me fera voir du pays. Je m’imagine voir défiler les lumières des villes, au-dessous de moi, et pousser des cris de peur, des cris de joie. J’imagine tout ça. Comme ça. Juste pour rire. Alors, avec mes petites briques de plastique, je m’entraîne à construire mon géant. Les pieds, d’abord, pour éviter qu’il ne s’écroule. Les jambes, ensuite. Le torse. Je m’y reprends à plusieurs fois pour fabriquer ses bras et ses mains – c’est le plus dur ! Enfin, les épaules et la tête. Je dois emprunter la grande échelle des pompiers pour finir de les ériger. Mais un beau jour, je me suis rendu compte que mon géant était là. Brique après brique, il avait pris forme. Il avait pris vie. J’avais enfin mon géant à moi.
2Il a vite appris à marcher et à parler. Au début pataud et mal assuré, il s’est révélé très doué pour avoir un corps. Alors, les balades ont commencé. Ensemble, accompagnés par la musique, nous allions au-dessus des sommets enneigés. Nous survolions les plaines désertiques et obscures. Mon géant m’emmenait partout. Je me sentais forte. Il me protégeait. Un après-midi où nous jouions, j’ai entendu une voix me parvenir. Une voix grave qui chantait des mots confus, puis de plus en plus distincts :
Extrait de « L’enfant trouvé »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998):
Toi qui m’as recueilli
Adopté et nourri
Moi l’enfant trouvé
L’enfant rejeté
Par ceux qui avaient honte
D’avoir mis au monde
Un monstre
3Je suis descendue de l’épaule de mon géant pour examiner celui qui chantait. C’était ma première rencontre avec Quasimodo. Il m’a tout de suite paru très sympathique. Le cœur sur la main. Et puis, j’adorais le voir faire des acrobaties sur les tours de sa cathédrale. Je voulais faire pareil. Je m’imaginais déjà tête en bas, me rattrapant de justesse par le pied, par la main, sous les yeux émerveillés des passant-e-s. Je voulais aussi sauver une gente dame, libérer tout un groupe de personnes des griffes d’un méchant homme de pouvoir, et triompher de l’injustice. C’était ça, Quasimodo ! Mais, alors, pourquoi disait-il qu’il était un monstre ? Il ne ressemblait pas aux monstres de mes livres d’enfant : il n’avait pas de cornes, ni de grandes dents. C’était juste un monsieur. Un gentil monsieur avec une bosse sur le dos. Les monstres étaient méchants. Pourquoi disait-on de lui qu’il était un monstre ? Y avait-il plusieurs types de monstres ? Les messieurs et les dames pouvaient-iels être des monstres, même sans cornes ni grandes dents ?
4Perplexe, je suis montée sur l’épaule de mon géant m’abriter des assauts de ces questions. Là-haut, elles ne pouvaient plus m’atteindre. Bientôt, je n’y pensais plus. Je jouais avec mon géant et la musique a repris. Parfois, j’ajoutais à son corps des briques en plastique et le transformais en tours de cathédrale, pour m’exercer à quelques acrobaties. Mon géant, arborant avec fierté ses nouvelles parures, me regarde faire des sauts de l’ange entre les anfractuosités de son corps, un sourire bienveillant aux lèvres. Toujours, il me rattrapait si je chutais.
5Un autre jour, alors que je m’apprêtais à courir et tournoyer au-dessus des tours, j’ai surpris une conversation. Cachée derrière un pilier, j’écoutais Quasimodo discuter avec son maître :
Extrait de « Rien Qu’un jour »
(Le Bossu De Notre-Dame, Walt Disney, 1996)
Tu ignores comment c’est en bas… moi je le sais, sois en sûr.
Le monde est cruel, le monde est méchant, je suis le seul qui veuille ton bien dans cette cité
Je suis ton seul ami
Je te nourris, t’instruis, t’offre un abri
Je regarde ta laideur sans peur
Comment protéger ta vie si tu ne demeures pas ici toujours ici
Rappelle-toi ce que je t’ai appris Quasimodo
Tu es difforme
Je suis difforme
Et tu es très laid
Je suis très laid
Ce sont des crimes aux yeux des hommes qui sont sans pitié
Mais tu ne comprends rien
Vous êtes mon défenseur
En bas ils te traiteront de monstre
Je suis un monstre
En bas c’est la haine et le mépris
Rien qu’un monstre
Tu dois fuir leurs calomnies leurs intolérances, reste ici, reste moi fidèle, reconnaissant, fait ce que je dis, obéis, et reste ici
Vous êtes si bon maitre je suis désolé
Je te pardonne, mais n’oublie pas
Quasimodo, ceci est ton sanctuaire
6C’étaient des mots méconnus qui résonnaient en moi de toutes parts ; et, avec eux, les questions sont revenues m’assaillir, alors même que j’étais encore sur l’épaule de mon géant. Je ne saisissais pas le langage qui était employé. Je ne comprenais pas le mot difforme.
Voix de synthèse : « Maman, c’est quoi « difforme » ?
Voix de ma mère : « Alors, dans le mot « difforme », ma chérie, il y a le mot « forme » et il y a « di » qui veut dire que c’est pas bien »
7Mais pourquoi c’est pas bien d’avoir dix formes ? Et pourquoi seulement dix ? Pourquoi pas onze ? Dans ma tête d’enfant, je ne comprenais pas, parce que dans ma tête d’enfant, « plus on est de formes, plus on rit ». Pourquoi avoir dix formes, c’était pas bien, c’était être laid ? Je ne comprenais pas.
Extrait de « Dieu, que le monde est injuste »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998):
Que la vie est cruelle pour des cœurs qui se cherchaient
Moi si laid et toi si belle,
Comment pourrais-tu m’aimer ?
8Les monstres, dans mes livres d’enfant étaient laids, mais c’est parce qu’ils avaient des cornes et des grandes dents pointues, et qu’ils me faisaient peur. Avoir une bosse au dos faisait-il de Quasimodo un monstre ? Son visage grimaçant le rendait-il difforme ? Mon visage me rendait-il difforme ? Étais-je un monstre ? Pourquoi devait-il rester enfermé en haut des tours, à l’abri des regards ? Pourquoi faisait-il peur, quand, moi, il ne m’effrayait pas ? Pourquoi devait-il obéir à son maître et lui être reconnaissant ? Parce qu’il le protégeait ? Mais… est-ce que moi aussi je devais être reconnaissante envers mon géant de me protéger ? Pourtant, c’est moi qui l’avais créé… faut pas exagérer quand même.
9Toutes ces questions m’assaillent et les doutes s’immiscent en moi. Alors, mon géant de briques me prend dans ses bras et m’emmène au-dessus de la ville. Sur son épaule, je me sens rassurée. Forte comme une bâtisseuse, une aventurière, une inventrice. Mais en contrebas, j’aperçois des gens qui me scrutent, tête levée. C’est la première fois que j’aperçois ces regards… ou plutôt, que je me dis qu’ils sont pour moi : avant, je croyais qu’ils se portaient sur le géant de briques, sur ses enjambées gigantesques et sa taille vertigineuse. Et si ces regards inquisiteurs, réprobateurs et condescendants étaient pour moi ? Ils interrogent mon corps. Ces regards me font peur. Dois-je rester à l’abri des regards, moi aussi ? Ces regards me font mal. Je demande alors à mon géant de me ramener à la maison, dans ma chambre.
10Dans ma chambre, au milieu des jouets d’enfance, il y a le reflet de Quasimodo qui m’attend. Suis-je lui ? Non, je ne veux pas être lui. Non, moi je veux être une grande bâtisseuse, une téméraire aventurière, une folle inventrice. J’ai même construit un géant, regardez, il est là… Je ne veux pas qu’il se brise. Je veux qu’il demeure toujours avec moi, mon géant à moi…
11Mais la voix des monstres résonne en ma vulnérabilité ; et désormais, Quasimodo miroite dans mon enfance.
Séquence 2 : Désir
Intro : « La marche nuptiale » de F. Mendelssohn
12
Extrait de : Disability, sex radicalism, and political agency
Wilkerson Abby. NWSA Journal; Baltimore Vol. 14, N° 3, (Fall 2002): 33-57
“They were told that they could get married, but they were not allowed to have sex”
« On leur a dit qu’iels pouvaient se marier, mais qu’iels n’étaient pas autorisés à avoir de rapports sexuels »
***
13Elle est avec moi ; et elle est avec eux. Eux, ce sont deux gars. Deux mecs hétéros et valides. Deux gendres idéaux. Elle dort souvent chez eux. Mais elle ne dort jamais avec moi. Moi je n’ose pas lui proposer de dormir chez moi. Je ne veux pas la brusquer. J’ai l’impression que lui parler de mon désir pour elle la brusquerait. Les mois passent avec ses deux Phoebus. Et avec moi. Avec mon désir pour elle. Je le tais. Je ne veux pas la violenter. Mon désir m’apparaît comme impoli, rugueux, taillant. Le lui manifester lui ferait mal. Et moi, je ne veux pas lui faire de mal.
Extrait de « A boire »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998):
Bossu ! boiteux ! borgne ! violeur !
Violeur ! Violeur ! Violeur !
14Après des mois de relation, elle dort enfin chez moi. Je crois que je n’aime pas que tu me caresses avec tes pieds, même si j’ai aimé ce que tu m’as fait. Elle me dit, alors que je suis encore nue dans les draps. Phoebus a gagné. Phoebus gagne toujours.
Extrait de « A boire »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998) :
Bossu ! boiteux ! borgne! violeur!
15Le lendemain, je la quitte. Mais peut-être que je n’aurais pas dû ? Peut-être que j’ai surréagi ? Après tout, c’est normal qu’elle m’en ait parlé. C’est son corps, ses sensations, ses préférences. C’est normal que ça lui fasse étrange. Parce que mon corps est étrange. Je m’en veux de lui avoir fait subir mon corps, mon désir. Et de m’être énervée ensuite, quand elle m’a dit qu’elle n’aimait pas que je la touche, qu’elle n’aimait pas mon corps. Je n’avais pas le droit de la désirer.
Extrait de « A boire »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998) :
« Violeur ! Violeur ! Violeur ! »
Extrait de : Disability, sex radicalism, and political agency
Wilkerson, Abby. NWSA Journal; Baltimore Vol. 14, N° 3, (Fall 2002): 33-57.
Those with cognitive disabilities have also been subjected to aversive therapies designed to stop behavior perceived as unnatural and otherwise inappropriate.
Celleux dont le handicap est cognitif ont également été soumis·es à des thérapies aversives pour mettre fin aux comportements perçus comme contre-nature et indécents de quelque manière que ce soit.
« Tu es difforme »
16Sur mon corps, ils veulent dessiner les contours d’un monstre angélique, dont le désir me fait peur.
« Un monstre »
Extrait de : Disability, sex radicalism, and political agency
Wilkerson, Abby. NWSA Journal; Baltimore Vol. 14, N° 3, (Fall 2002): 33-57.
Just as homosexuality, long considered as illness, was treated for years with drugs, castration, hypnotherapy, psychoanalysis, and aversion therapy, people with various kinds of disabilities have also faced medical denial of their sexualities.
Tout comme l’homosexualité, longtemps considérée comme une malade, a été traitée des années durant par médicaments, castration, hypnothérapie, psychanalyse et thérapie aversive, les personnes diversement handicapées ont aussi dû faire face au déni médical de leurs sexualités.
« En bas, ils te traiteront de monstre »
« Je suis un monstre »
Extrait de : Disability, sex radicalism, and political agency
Wilkerson, Abby. NWSA Journal; Baltimore Vol. 14, N° 3, (Fall 2002): 33-57
A young boy living in an institution [who] masturbated in the presence of others “by rubbing his thighs together when sitting down. So the staff at the institution attached sandpaper to the insides of his thighs”
Un jeune homme vivant en institution se masturbait en présence d’autres personnes « en frottant ses cuisses l’une contre l’autre quand il était assis. » Le personnel de l’institution a donc couvert de papier de verre l’intérieur de ses cuisses.
Extrait de « Ma maison sera ta maison »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998) :
« Même si j’ai peur de toi
Toujours quand je te vois »
17Plus qu’un tabou, c’est un interdit.
Extrait de « Ma maison sera ta maison »,
Comédie musicale Notre Dame de Paris (1998) :
« Et tu me plais pour ça
Même si j’ai peur de toi
Toujours quand je te vois »
18Je suis exclue du désir : il m’est demandé de ne pas me mêler, à la multitude des corps. Il m’est demandé, de ne pas mélanger mon corps à ceux des autres, de ne pas frotter ma peau contre celle des autres.
19Si j’outrepasse cet interdit, si je cherche tout de même à inspirer le désir des autres, la sanction tombe, en forme de triple peine, de triple honte. Honte de mon corps. Honte de recevoir la violence de sa part à elle, de sa part à lui. Honte d’avoir suscité cette violence. Après tout, je l’ai bien mérité. Je n’aurais pas dû commencer. C’est moi qui l’ai provoqué. Alors, je dois me taire.
20Mes rêves doivent mourir.
Séquence 3 : Corps en forêt hirsute
21Corps en forêt hirsute
Sentez-vous l’épine
De la fleur dangereuse
Les embruns trop profonds
De l’abysse suspecte
Et la mélancolie diffuse
Des légèretés squelettiques.
Corps en forêt hirsute
Sentez-vous les épines
De la peur qui fleurit
Sous vos peaux immondes
Qui tracent sur la terre
Des sillons dorés
Corps en forêt hirsute
Colorez maintenant
De vos fluides rougeoyants
Ces chemins obscurs.
Séquence 4 : Danse
22(Musique)
23Dans la danse, j’affirme que je suis un corps qui n’entrave rien – ou presque. S’il entrave parfois, je m’en empare toujours pour faire autre chose. Dans la danse, je construis mes propres horizons, ma propre existence, ma propre narration. Je ne suis pas un corps triste et inesthétique ; je suis un corps joyeux, capable de s’apprivoiser dans une autre esthétique. Je n’existe pas à travers autrui et ses mouvements ; j’existe.
24(Musique)
25Dans la danse, je reconstruis mon corps et réinvente ses images ; des images qui me conviennent. Regardez-moi, je ne suis pas qu’un corps faible et abattu. Regardez-moi, je peux être mille gestes et mille états ; mille émotions et mille sensations. Alors ne me réduisez pas à ce qui vous arrange de croire de moi. Ne m’imaginez pas.
26Dans la danse, j’affirme mon corps. Je veux revendiquer sa présence, je dédie son absence. Je dédie un mal-être présupposé, une tristesse d’un esprit que l’on croit sans véritable corps. J’affirme ma peau, qu’il ne convient de réduire à un simple aspect, à un oubli de ma peau, de mes membres, de mes sens. J’ai un corps ; ses logiques ne sont pas les vôtres, elles peuvent être belles. Dans la danse, je comprends que mon corps n’est pas dur comme de la pierre, qu’il peut ne pas faire mal, qu’il n’effraie nullement. Je ne suis pas une statue monstrueuse, à la peau rocailleuse.
27(Musique)
28Et puis, il y a les autres, le corps des autres, leurs gestes. Dans le mouvement, c’est un autre rapport au corps de l’autre qui se crée, différent de toutes les autres interactions sociales. C’est un respect du corps absolument dénué de crainte ou de répugnance. C’est un respect, une amitié des corps.
Séquence 5 : Wittig
29J’avais vingt-quatre ans quand j’ai découvert Wittig. Une de mes meilleures amies m’a un jour prêté, puis offert, Le Corps Lesbien (Minuit, 1973). Dès la première lecture, j’ai été intriguée par la présence d’un « je » écartelé. Dès ma première rencontre avec ce j/e, il me sembla être une façon, ingénieuse et efficace, d’exprimer la non-coïncidence du sujet avec lui-même.
30Dans l’œuvre de Wittig, j’y trouvais aussi un biais pour mettre en mots une interrogation qui me trottait dans la tête depuis l’enfance : c’est la question de la traduction des corps. Pour Wittig, les corps lesbiens ont sans cesse à se traduire dans le langage dominant – langage dont l’apparence de neutralité ressemble à s’y méprendre à un parler hétérosexuel –. Sans cet effort de traduction, le corps lesbien resterait illisible, indicible, pour le langage dominant. Cette question de l’illisibilité et de la traduction des corps lesbiens a fait écho en moi, dans mon sentiment de non-reconnaissance, dans les mots qu’on utilise pour qualifier mon corps. Handicap. Moi-même je le dis, mais c’est par impossibilité de le dire autrement, par habitude, presque par paresse d’user de périphrases. Le langage ne me donne pas d’autre choix de me qualifier moi-même. Handicap. Ce n’est pas une coquille vide, un mot desséché de toute signification. On l’emplit de tragique, d’anathèmes, parfois même de condamnations à mort. On me forçait à l’habiter, alors qu’il ne me seyait nullement.
31Mais peut-être peut-on évider les mots de leurs significations trop encombrantes pour les aménager et s’y mouvoir à notre guise ? Wittig semble le dire. De l’illisibilité d’un corps, naît toute une réinvention de soi, du corps, du langage.
32J’ai donc dû me réinventer. Mais me réinventer à partir de quoi ? A partir de ce qu’il y avait déjà autour de moi, puisqu’on ne s’auto-engendre jamais, et encore moins ex nihilo. J’ai puisé dans des mythologies existantes pour me constituer la mienne propre, dans des esthétiques particulières pour forger mon soi. Par exemple, j’ai un rapport compliqué au film « 8 femmes » (François Ozon, 2002). A 13-14 ans, je le regardais presque toutes les semaines. Maintenant, je le trouve irregardable, parce que misogyne. Et pourtant, son esthétique a contribué à forger mon monde intérieur, mes imaginaires d’élégance. Il a aussi forgé mes idéaux : je voulais être tel personnage, et non pas tel autre. Ce film a joué un rôle dans l’édiction de mon désir lesbien : je voulais coucher avec tel personnage, et non avec tel autre. C’est un film qui m’a forgée, malgré le langage machiste, voire validiste, qu’il développe. C’est un film où je me reconnais, alors qu’il ne me ressemble pas et qu’il ne parle pas le même langage que mon corps. Dans le langage dominant, je me suis réinventée.
33Réinventer mon corps. Réinventer ma sexualité. Pendant longtemps, j’ai eu un imaginaire sexuel assez figé. Mon corps n’y correspondait aucunement. A un moment, j’ai même cru que j’aurais besoin de me faire assister dans ma sexualité. Mais c’était oublier que la sexualité n’est pas figée dans un seul imaginaire, dans des gestes prédéfinis, des pratiques préconçues. Peu à peu, j’ai compris que ma sexualité pouvait être une création artistique, au même titre que mon corps. Il me fallait construire un imaginaire sexuel qui seyait à mon corps. Encore traduire mon corps, ma sexualité. Encore construire une mythologie. Mon corps n’est pas cette impossibilité que l’on imagine. Il me faut créer mon propre érotisme, loin de tout schème et de toute grille de lecture qui ne sait pas parler de moi.
***
34Je crois que J’ai un corps. Je crois qu’il est là. Je sens sa matière, son volume, sa masse. Il est palpable, mais invisible, sous toutes ces traces qui le recouvrent, ces empreintes qui l’effacent. Je parcours ma peau estompée, je veux la laver de ces traces d’invisibilité. La chaleur de mes mains, de mes pieds la nettoie, la purifie dans un grand brasier. Peu à peu, ma peau se décolle et découvre mes entrailles. Je crie de joie lorsque j’aperçois mon estomac, mes poumons, ma vésicule que j’arrache et étale sur les draps pour mieux les voir. Dans un concert de gargouillis, de respiration rauque, de succion, mes organes se découvrent. Lentement, je déplie mes intestins que j’agrippe avidement pour les faire sortir de moi. Puis, c’est au tour de mes muscles thoraciques de se décrocher, de mon sternum qui tombe devant moi dans un bruit sourd. Enfin, je prends doucement mon cœur, tout chaud, tout battant encore. Aucune douleur dans la poitrine quand je le tire hors de moi. Je le vois battre devant moi. J’explore alors mon corps vide, mes entrailles ainsi étalées devant moi, de mes os, de mes muscles. Tout mon sang coule et commence à inonder la pièce. Je suis là. Je suis.
35Trop absorbée par le spectacle de mon existence, je ne te sens pas arriver derrière moi, toi, mon très tendre. Je sens tes doigts me caresser doucement le dos, tes doigts à toi, ma très précieuse. Je me laisse faire. Je me laisse embrasser, frôler, lécher, absorber, par toi mon très suave. Je laisse reposer tout mon poids sur ton corps, mon ventre ouvert. Ma bouche crache, mon sexe crache. Cyprine et salive vont se mêler au sang qui s’écoule toujours hors de moi, augmentant les flots qui forment désormais un océan. Sous l’effet de tes baisers qui parcourent ma peau, de tes caresses qui m’écartèlent, deux nageoires germent dans mon squelette et ma peau, d’abord petites et frêles, enfin majestueuses et puissantes. Je m’élance alors dans l’océan créé de mes flux. Je te porte sur mon dos, ton sexe contre ma peau frottant, brûlant, humide. Alors, toi et moi, nous crions. Ta voix se mêle à la mienne, qui sort d’un corps évidé de sens, de mon corps recomposé. Tu vois, j’existe.
Extrait de « A quoi sert de vivre libre » par Nicoletta (1975)
A quoi sert de vivre libre
Quand on vit
Sans amour
A quoi sert de vivre libre
Quand on vit
Sans amour
Séquence 6 : Sommeil
36Mon géant à moi, te voilà reconstruit. Je suis heureuse de te revoir. Mais je me sens fatiguée d’avoir fait ce voyage sans toi. Pourrais-je dormir près de toi ?
Séquence 7 : Final
37Texte projeté à l’écran : Peut-être faut-il imaginer Quasimodo heureux ?
Auteur
-
No Anger
Docteure en science politique (Centre Max Weber, ENS de Lyon), elle est aussi artiste. Ses recherches traitent des imaginaires assignés aux corps minorisés et leur retravail artistique et contestataire.
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