Handicap : la fin des institutions, vraiment ? L’exemple de la santé mentale des publics sans-domicile, en France
p. 553-571
Résumé
L’ouverture des institutions dans le champ du handicap est souvent considérée comme synonyme de désinstitutionnalisation. Nous formulerons l’hypothèse selon laquelle cette transformation des institutions de prise en charge est loin de signifier leur disparition. Il s’agira ici de questionner, dans une perspective critique, la « mise en actes » de l’idéologie inclusive dans le secteur du handicap en France, afin d’en analyser les enjeux, les formes, mais aussi les limites. Nous développerons l’idée d’une extension du périmètre d’action des institutions d’une part, et celle d’une évolution de leurs formes d’autre part. Nous verrons en quoi les nouvelles formes institutionnelles, dans leur mise en œuvre effective, peuvent venir re-jouer, autrement, les questions de valeurs, de normes, de pouvoir et de frontières. Cette réflexion sera illustrée à travers la question de la prise en charge de la santé mentale des personnes sans-domicile, et s’appuiera sur une expérience ethnographique de neuf années dans le secteur de l’hébergement/logement. Nous questionnerons les tenants et aboutissants du développement des Equipes Mobiles Précarité Psychiatrie [EMPP]. Nous mettrons en évidence une forme de dichotomie du secteur de l’hébergement/logement qui tend à dessiner des parcours différenciés pour les publics à troubles psychiques. Enfin, nous aborderons la question du développement du logement d’abord, et de la mutation de ses formes. Nous conclurons en plaidant en faveur d’une approche prudente et mesurée des nouvelles modalités de prise en charge du handicap et de la souffrance psychique.
Entrées d’index
Mots-clés : désinstitutionnalisation, paradigme inclusif, pouvoir, normes/valeurs, frontières, souffrance psychique
Texte intégral
1. Une apparente « désinstitutionnalisation »
1L’ouverture des institutions dans le champ du handicap en France est souvent considérée comme synonyme de désinstitutionnalisation. Le passage de la figure des institutions à celle des dispositifs (Ion et Ravon, 2005, p.71 à 85) dans le secteur social et médico-social, et le développement des interventions dites « de milieu ouvert » sont venus répondre aux critiques formulées à l’égard d’établissements considérés comme « totalisants » (Goffman, 1961), de type asilaire (Hirlet et Pierre, 2017). En ce sens, la perspective inclusive dans laquelle se développent et se transforment aujourd’hui les établissements et services sociaux et médico-sociaux entend s’inscrire dans une logique d’« ouverture à la différence », et de refus de la relégation.
2Néanmoins, à travers cet article, nous formulerons l’hypothèse selon laquelle la transformation des institutions de prise en charge, et leur mise en œuvre effective, est loin de signifier leur disparition. Pour ce faire, nous définirons l’institution comme « toute forme de régulation sociale fondée sur des valeurs et des représentations à caractère normatif, mettant en jeu un rapport social de pouvoir, et caractérisée par ses frontières » (Laval, 2016). Nous verrons en quoi les établissements et services chargés de la prise en charge du handicap répondent à l’ensemble de ces critères : paradigme inclusif (Ebersold, 2015), injonction à l’autonomie (Duvoux, 2008), désengagement/désagrégation des acteurs (Dupont, 2021) et fragmentation des prises en charge favorisant le maintien dans une situation de dépendance durable, déplacement des frontières n’empêchant pas la relégation, apparition de nouvelles formes d’institutions « hors les murs ». Nous développerons l’idée d’une extension du périmètre d’action des institutions d’une part, et celle d’une évolution de leurs formes d’autre part.
3La démarche méthodologique adoptée est de type constructiviste. Elle cherche à croiser données relatives à l’évolution des politiques publiques et des formes institutionnelles de prise en charge (niveau macro-sociologique, approche bibliographique) et éléments relatifs aux principes et modalités d’accompagnement des publics concernés (niveau micro-sociologique, approche immersive). Nous nous appuierons plus précisément sur une expérience de près de neuf années en tant qu’assistante de service social dans le secteur de l’hébergement/logement (2014-2023, Île de France), sous la forme de la « participation observante », laquelle nous a permis d’observer l’« action en train de se faire » (Boltanski, 2009) et « les acteurs en situation » (Félix et Tardif, 2010). Ces éléments seront complétés par des recherches en cours dans le cadre d’une thèse doctorale, portant notamment sur la prise en charge des publics sans-abri (observation participante en maison-relais, 2020 et 2022). La réflexion proposée sera donc illustrée à travers la question de la prise en charge de la souffrance psychique (Furtos, 1999 et 2001) des personnes sans-domicile.
2. Une ouverture des institutions qui n’est pas synonyme de disparition
2.1. L’ouverture des institutions : genèse et mise en œuvre
4En France, le mouvement d’ouverture des institutions s’est dessiné progressivement dans les différents secteurs du champ social et médico-social à compter des années 1960/70. Le développement de services ouverts et d’interventions dites « hors les murs » entendait mettre fin à la figure des « institutions totales » (Goffman, op. cit.), synonymes de vie recluse, et vectrices d’un pouvoir de normalisation (Cornu, 2009 ; Foucault, 1976) sur les publics accueillis.
5Plus spécifiquement, les années 1960 ont vu la réorganisation du secteur psychiatrique et sa sectorisation, autour de la figure des Centres Médico-Psychologiques comme cœur du système de prise en charge. Ceux-ci ont marqué un tournant majeur en faveur de la prise en charge en ambulatoire des publics relevant du secteur de la psychiatrie (Coldefy et al., 2009). Dans le secteur du handicap, les années 70/75 ont été marquées par la promotion des interventions à domicile lorsque celles-ci étaient estimées possibles, avec le développement des Services d’Éducation Spéciale et de Soins A Domicile [SESSAD] (Terral, 2013), puis plus récemment, pour les adultes, des Services d’Accompagnement à la Vie Sociale [SAVS] et Services d’Accompagnement Médico-Social pour Adultes Handicapés [SAMSAH] (Terral, op. cit. ; Cour des comptes, 2021).
6Ce premier mouvement d’« ouverture des institutions » a été renforcé dans le courant des années 2000. Ainsi, la loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale est venue officialiser et donner un cadre réglementaire à la figure du « droit des usagers ». Dans le secteur du handicap, c’est la loi du 11 février 20051 qui a permis d’affirmer l’importance et la priorité données à la vie en « milieu ordinaire ». Parallèlement, le mouvement en faveur de l’individualisation des prises en charge (Castel, 2005, p.20-27) a pu laisser espérer que la diversification des offres de prises en charge répondrait à un enjeu d’ajustement et de gradation des réponses apportées (Jaeger, 2011).
7Depuis, la montée en puissance progressive de la rhétorique inclusive (Ebersold, 2015), entendue comme velléité d’accueillir/maintenir en « milieu ordinaire » les publics relevant du secteur du handicap, est venue parachever cette logique d’ouverture des institutions. A partir des années 90, se sont développées les Equipes Mobiles Précarité Psychiatrie [EMPP] (Marques, 2013 et 2018), figures de l’« aller-vers » à destination des publics en souffrance psychique, et les Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour les Usagers de Drogues [CAARUD], incarnation d’une logique de réduction des risques pour les personnes en prise avec des addictions (OFDT, 2018). A partir de 2017, les Instituts Thérapeutiques Éducatifs et Pédagogiques [ITEP] ont été transformés en Dispositifs Intégrés Thérapeutiques Éducatifs et Pédagogiques [DITEP], dans une logique de gradation des réponses, de continuité des parcours, et dans l’objectif de prioriser le recours aux interventions à domicile (Lavigne et al, 2018, p.12).
8Cette nouvelle logique inclusive apparaît comme point de rencontre entre deux velléités. D’une part, l’action de promotion et de défense des droits des usagers et des patients, portée par les associations, conjointement au changement de regard porté sur la figure de l’« usager » désormais placé en position d’acteur, au cœur de sa prise en charge. D’autre part, du côté des pouvoirs publics, un enjeu de rationalisation et réduction des coûts (Terral, op. cit.), avec la montée en puissance du néo-management et des logiques d’efficience dans le secteur social et médico-social.
2.2. Analyse : la fin des institutions, vraiment ?
2.2.1. Une tendance à relativiser
9Cette « apparente désintitutionnalisation » mérite toutefois d’être analysée plus finement. En effet, l’étude attentive de l’évolution du nombre de prises en charge dans le secteur du handicap sur les vingt dernières années (2006-2018)2 laisse transparaître trois phénomènes. D’une part, le développement des capacités d’accueil est en grande partie lié au développement du nombre de « places » en services3. Pour autant, la part des places en établissement sur la totalité de l’offre reste largement majoritaire (représentant respectivement 66 % de l’offre de l’ensemble des services pour enfants en situation de handicap, et 84 % de l’offre de services pour adultes). D’autre part, nous notons la relative stabilité du nombre de places en établissements pour les enfants (+2 % sur la période retenue), et même une augmentation de celles pour les adultes (+105 % sur la période) (DREES, 2008a et 2008b ; et DREES, 2020).
Tableau 1 : Evolution du nombre de places en établissements et services pour enfants et adultes en situation de handicap (2006-2018)
Secteur du handicap | 2006 | 2018 | Augmentation sur la période |
Établissements pour enfants | 106 642 | 108 900 | + 2 % |
Services pour enfants | 33 836 | 55 790 | + 65 % |
Établissements pour adultes | 24 515 | 290 240 | + 20 % |
Services pour adultes | 27 123 | 55 640 | + 105 % |
Total | 409 116 | 510 570 | + 25 % |
10Finalement, l’analyse attentive des capacités d’accueil globales des services et établissements relevant du handicap laisse apparaître une hausse du nombre de « places », laquelle ne permet pourtant pas de faire face à l’explosion des besoins et demandes.
11Devant ces constats, nous pouvons avancer deux hypothèses. Face à l’augmentation des « besoins », se pose la question de la prévention, tout au moins pour une partie des handicaps pouvant être compris comme ayant une origine sociale. A titre d’exemple, combien de publics sans-domicile, dont la santé a été détruite par un parcours de vie à la rue, se voient délivrer, pour seule et unique réponse, une reconnaissance au titre du handicap ? (participation observante dans le secteur de l’hébergement/logement, 2014/2023). Cette première hypothèse rejoint ici les travaux portant sur la sanitarisation de la question sociale (Fassin, 2000, p.105, Pelchat et Thomassin, 2006). Parallèlement, l’augmentation des demandes pose la question de « seuils de tolérance » qui seraient moindres, dans une société qui se ferait de plus en plus normative. Cette seconde hypothèse rejoint celle de Lise Demailly (2012 et 2019), qui parle d’une société « de moins en moins tolérante à la déviance ». Ainsi, pour les enfants, les ITEP, censés accueillir des publics « à troubles du comportement » apparaissent être la seule catégorie d’établissements ayant vu son nombre de places augmenter entre 2006 et 2018 (+6,8 % sur la période)4. Pour les enfants comme pour les adultes, la reconnaissance officielle des « lieux de vie et d’accueil » marque la nécessité de proposer des réponses à des « enfants, [...]adolescents et [...]adultes, en situation familiale, sociale ou psychologique problématique » (DREES, 2020 ; Jung, 2020), c’est-à-dire affectés par ce que l’on pourrait qualifier d’« handicap d’origine sociale ».
12Finalement, ces constats amènent à interroger l’extension du périmètre d’action des institutions du handicap et de la psychiatrie, plutôt que leur supposée disparition. Les personnes considérées ou considérant relever du secteur du handicap aujourd’hui l’auraient-elles été « hier », avant ce phénomène ? Ce mouvement semble favoriser la prise en charge, au titre du handicap, de personnes qui auraient été exclues du système de soins « hier », avant ce phénomène de mutation des formes institutionnelles vers le « milieu ouvert » (Gardet, 2016). Ici, c’est un débat éthique qui semble pouvoir être soulevé : l’extension du nombre de personnes prises en charge répond probablement à « besoin ressenti » de reconnaissance et de prise en compte des différences, mais participe probablement, en même temps, à accroître une montée en puissance des logiques normatives et des revendications du « droit à la différence ».
2.2.2. Un virage inclusif : quelles implications ?
13Une fois ces éléments contextuels posés, il convient de s’interroger sur les conséquences de ce « virage inclusif » (ouverture des établissements et services) dans l’accompagnement des publics relevant du secteur du handicap. En d’autres termes, il s’agira pour nous de poser la question suivante : le développement des mesures dites « de milieu ouvert » est-il synonyme d’un recul de l’institution ou d’une évolution de sa forme ? C’est cette seconde idée que nous développerons dans la suite de cet article. Pour ce faire, nous nous appuierons sur la définition de l’institution proposée par C. Laval précédemment citée (2016, voir supra).
14Le tournant inclusif apparaît porteur d’un changement de paradigme majeur. En centrant son action sur l’individu, il entend s’inscrire dans un objectif de « compensation » et de prise en compte de la différence, dans l’objectif de permettre à chacun, par delà ses « spécificités », de participer pleinement à la vie sociale. Pourtant, et dans les faits, l’insuffisance (quantitative et qualitative) des aides apportées en milieu ordinaire tend à transformer la logique de capacitation affichée en injonction à l’inclusion, faisant porter aux publics concernés le poids d’une nécessaire adaptation au « milieu ordinaire ». Il s’inscrit dès lors dans une logique méritocratique et subordonne la concrétisation des droits individuels à l’aptitude à les faire valoir (Ebersold, op. cit.). Ce passage de « l’idéologie » à « la mise en actes » tend à opérer un renversement de logique : ce n’est plus à la société de s’adapter aux spécificités individuelles mais à l’individu de s’inclure (Ebersold, op. cit.).
15Ce virage « à 180° » implique une nouvelle forme de « pouvoir » (Foucault, op. cit.) sur les publics accompagnés. Alors qu’à la relation dissymétrique des institutions asilaires entendait se substituer une relation d’accompagnement inscrite dans la réciprocité (Laval et Ravon, 2005), l’« injonction à l’autonomie » (Duvoux, op. cit.) dont l’inclusion se fait le vecteur exerce une autre forme de contrainte : la « contrainte à l’auto-contrainte » (Elias, 2003), dans une logique de « conformisme » (Bordeleau-Payer, 2021) et d’activation (Hamzaoui, 2005).
16Finalement, le délaissement progressif de la dimension protectrice de l’institution au profit d’une logique prédominante d’émancipation, pose la question d’un risque de maintien dans une dépendance durable des publics les plus en difficultés. Ainsi, la fragmentation des prises en charge (Ravon et al., 2018), leur discontinuité; entre succession, cumul et/ou rupture(s), laisse transparaître une forme de circularité des parcours des publics les plus fragiles (Dulin, 2018 ; DGCS, 2018).
17Nous postulons que l’ouverture des institutions induit une mutation de ses frontières, selon un double-mouvement. D’une part, un recentrage des établissements « fermés » sur les publics les plus en difficultés – ce qui n’est pas sans poser la question d’une « nouvelle forme » de relégation. D’autre part, pour les publics faisant l’objet d’interventions « en milieu ordinaire », nous voyons poindre le risque d’une forme d’« inclusion excluante » (Lesenay, 2022 ; Gauchet, 1980) de par l’insuffisance des aides apportées (ONAH, 2016). Cette double-dynamique viendrait finalement perpétuer une modalité historique de traitement social de la déviance (Becker, 1985): son invisibilisation (ONPES, 2016). Aux frontières matérielles/physiques des institutions fermées (relégation) viendrait se substituer, pour une partie des personnes concernées, un autre type de frontière, davantage d’ordre symbolique.
18Ces réflexions d’ordre général sur l’ensemble du système de prise en charge social et médico-social à destination des publics en situation de handicap en France, nous amènent à recentrer notre analyse sur un secteur plus spécifique : celui de la prise en charge des personnes sans-domicile en souffrance psychique.
3. L’exemple de la prise en charge des personnes sans-domicile en souffrance psychique
19L’évolution des modalités de réponse aux troubles psychiques (Demailly, 2011) des publics sans-domicile s’inscrit elle aussi dans le mouvement d’ouverture des institutions du secteur social et médico-social, initié dès les années 60 dans le secteur de la psychiatrie.
3.1. Un virage ambulatoire : genèse et mise en œuvre
20Plus spécifiquement, la prise de conscience des interactions existant entre précarité et souffrance psycho-sociale a vu l’émergence puis l’essor des concepts d’« exclusion sociale » (Déquiré et Jovelin, 2009) et de souffrance psychique. Ces évolutions ont donné lieu au développement des « lieux d’écoute » pour les publics précarisés, dans les années 90 (Fassin, 2004). Les années 2000, quant à elles, ont été marquées par un déplacement des représentations sociales des figures de la « souffrance psychique » et de la vulnérabilité vers celle de la « résilience » (Autès, 2008 ; Achard, 2022). Ce déplacement apparaît être le corollaire de la montée en puissance des logiques d’empowerment dans les métiers des secteurs social et médico-social (Carrel et Rosenberg, 2014). Dans le domaine de la souffrance psychique, ces logiques se manifestent par l’essor du « rétablissement », suivant une optique de « capacitation » (Bosetti, 2019, p.221-232).
21Cette « optique » de rétablissement, importée des Etats-Unis5 (Laugery et al., 2017), apparaît (elle aussi) être le point de jonction entre les associations de défense des personnes en souffrance psychique et les velléités de réduction des coûts des pouvoirs publics. Toutefois, cette logique de priorité donnée au maintien en milieu ordinaire, lorsqu’elle est dissociée d’une logique de protection, comporte le risque d’enfermer les publics fragilisés dans un « entre-deux » durable, à l’opposé des objectifs affichés de « capacitation » (Nussbaum, 2012) des personnes en souffrance.
3.2. Analyse : Des institutions différentes, mais bien présentes
3.2.1. Le développement de nouvelles formes d’institutions « hors les murs » ?
22Au niveau des dispositifs de prise en charge, la création puis l’extension des EMPP en 2005 apparaît incarner ce mouvement de développement des interventions « de milieu ouvert » dans le champ de la santé mentale (Bonnet, 2021). Là encore, faut-il y voir la disparition des institutions, ou plutôt une mutation de leur(s) forme(s), et l’émergence de nouvelles formes d’institutions « hors les murs » ? De la même manière que pour les dispositifs du handicap dans leur ensemble [partie 1], nous postulons que les EMPP, par leur mission d’« aller-vers », peuvent favoriser l’extension du périmètre d’action des institutions.
23Dans le même temps, parce que ces équipes mobiles ont une mission de soutien et de formation auprès des professionnels confrontés à un public précarisé en souffrance psychique, elles sont susceptibles de favoriser l’accueil, au sein de dispositifs « généralistes/de droit commun », de populations qui en auraient été exclues. De part cette mission, les EMPP rejoignent bien l’idéologie originelle de l’inclusion, qu’est celle d’un accueil des publics en situation de handicap au sein du « milieu ordinaire ».
24Dans le même temps, le développement de ces Equipes Mobiles « spécifiques » (Marques, 2013) apparaît comme l’aveu de l’échec du « tout-inclusion » pour les publics les plus fragiles, si celui-ci n’est pas accompagné de modalités d’accompagnement « suffisantes » permettant une réelle compensation des difficultés. Ces équipes mobiles viennent mettre en exergue la nécessité d’un « prendre soin spécifique » pour les publics précarisés en souffrance psychique. En ce sens, elles mériteraient une augmentation de leurs capacités d’action, tant géographiques, qu’humaines et matérielles (ORSPERE-SAMDARRA, 2021).
3.2.2. Une injonction à l’inclusion ?
25La volonté de réduire les accueils en « milieu fermé »6, au profit du développement de dispositifs à « bas seuil »7 à capacités limitées (EMPP, CAARUD, lieux d’écoute), de lieux d’accompagnement souvent saturés (délais d’attente en CMP8) et désormais de plateformes d’orientation9 (Gacoin, 2019 ; Délègue, 2020) semble porter une logique quantitative prédominante.
26Ceci interroge quant aux modalités de réponses sociales à la souffrance des publics les plus fragiles : l’insuffisance potentielle des aides apportées (quantitative et/ou qualitative) et/ou leur fragmentation, pourrait favoriser le maintien et l’« enfermement » des individus dans « le circuit de l’assistance » (Pichon, 1996). En attestent la circularité et la fragmentation des parcours des publics accueillis en Lits Haltes Soins Santé [LHSS], Lits d’Accueil Médicalisé [LAM], ou Appartements de Coordination Thérapeutique [ACT] (DGCS, op.cit.).
27Si ces dispositifs ne sont pas dédiés spécifiquement aux publics en souffrance psychique, leur conception située au carrefour du sanitaire et du social fait d’eux des lieux de « réceptacle » de la « misère humaine ». Les LHSS et LAM notamment, apparaissent finalement comme les « nouveaux lieux de relégation » des publics de la « grande-exclusion »10, et en particulier des individus pour lesquels troubles psychiques et exclusion sociale entretiennent un rapport de renforcement mutuel.
28Deux expériences de « participation observante » (2014 et 2017) au sein de deux LHSS d’Île de France nous ont permis d’observer et constater une double-dynamique au sein de ces structures : une dimension de relégation, et une logique de « mise en circulation » des publics cumulant exclusion sociale, problèmes sanitaires et troubles psychiques. D’un côté, les rythmes de vie et contraintes (horaires, vie organisée autour des soins) et les relations dissymétriques soignants/soignés qui s’y déployaient portaient tous les signes de la relégation. D’un autre côté, la prédominance donnée à la dimension sanitaire pour déterminer le temps de prise en charge favorisait une alternance de périodes de prise en charge et de non-prise en charge, avec une part non négligeable de personnes ayant déjà été accueillies en LHSS dans leur parcours antérieur.
29Au final, cette « double-dynamique » (milieu ordinaire pour les moins en difficultés, nouvelles formes de relégation pour les plus fragiles) et les logiques quantitatives et de flux qu’elle sous-tend, semble perpétuer, autrement, une forme historique d’invisibilisation des populations « déviantes ».
30Par ailleurs, semble se dessiner une dichotomie du secteur de l’hébergement entre public dit « de droit commun » et personnes souffrant d’un handicap psychique (Muller, 2011). Ainsi, les velléités d’inclusion en milieu ordinaire (notamment portée par les EMPP, voir supra), semblent souvent laisser place à une scission des accompagnements : les accueils de jour se distinguent des CAARUD (formes d’accueil de jour à destination des publics en situation de polyaddictions), les maraudes ont donné naissance aux EMPP (sortes de maraudes à destination des personnes en souffrance psychique), les pensions de famille voient le développement des résidences accueil (comme pensions de familles particulières, centrées sur l’accueil de publics ayant des troubles psychiques), le logement d’abord distingue dispositifs ciblés sur les individus à troubles psychiques (« un chez soi d’abord ») et les autres (intermédiation locative); les Foyers d’Accueil Médicalisé [FAM] et Maisons d’Accueil Spécialisé [MAS] (accueillant des personnes catégorisées à la fois « dépendantes » et « handicapées ») se différencient des Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes [EHPAD]. S’ensuit une forme de triage des publics entre les dispositifs, entre « handicap psychique » et « santé mentale », laquelle semble venir réaffirmer l’existence de frontières tant symboliques que matérielles… à l’opposé d’une logique inclusive affichée et promue par les pouvoirs publics.
3.2.3. L’exemple du « logement d’abord », intérêts et limites
31Le logement d’abord, expérimenté en France à partir de 2011 à travers le programme « un chez soi d’abord », apparaît illustratif des enjeux, tensions et hésitations qui traversent la réponse sociale à la « question SDF » (Damon, 2021) et à son corollaire qu’est la souffrance psychique. Avec son postulat de départ consistant à considérer que toute personne, quelles que soient ses difficultés (et notamment sa fragilité psychique voire psychiatrique), peut prétendre à un logement « ordinaire », ce programme s’inscrit bien dans une logique inclusive affirmée.
32Pourtant, ce modèle, initialement ciblé sur les publics « à troubles psychiatriques sévères » (Laval, 2019, op. cit.), est aujourd’hui étendu à celui de la population sans-domicile dans son ensemble. Insidieusement, un glissement s’opère dans les discours et objectifs gouvernementaux, avec le passage du « logement d’abord » au « logement pour tous » Si ces deux modèles ont en commun le fait de considérer le logement comme un préalable et non plus comme une finalité dans un parcours de ré-insertion, ils se distinguent par leur « public cible » et par leurs modalités d’accompagnement. Là où le logement d’abord associait inconditionnalité de l’accueil, sécurité d’occupation et flexibilité en intensité et en durée (ANSA, 2017) à destination des publics les plus fragiles (à troubles psychiatriques), le « logement pour tous » se décline en une diversité de formes, avec le modèle prédominant de l’intermédiation locative. Le taux d’encadrement inférieur, et les fréquences de rencontre moindres qu’en Centre d’Hébergement, posent la question d’une réelle adaptation aux besoins des publics les plus fragilisés. Ainsi, une observation participante menée au sein d’une maison-relais de l’ouest de la France (2020, 2022 et 2023) nous a permis d’identifier des pratiques de sélection des publics accueillis, regrettées par les professionnels mais considérées comme nécessaires au vu du taux d’encadrement. Par ailleurs, pour ce qui est des mesures d’Accompagnement Social Lié au Logement [ASLL] et d’Accompagnement Vers et Dans le Logement [AVDL], notre expérience d’assistante sociale pendant neuf ans en Île de France (2014/2023) a été l’occasion de constater que ces mesures étaient considérées par les professionnels du secteur comme adaptées aux publics jugés les « plus autonomes », du fait de la faible fréquence des rencontres professionnels/ « usagers ». La logique inclusive (et inconditionnelle) initiale, tend à re-dessiner une frontière entre publics, et une forme de triage en fonction du degré de difficultés estimé.
33Finalement, ce modèle semble rejouer la tension histo- rique du secteur social et médico-social, entre ciblage et inconditionnalité, entre droit au « chez soi » et risques d’isolement, ou encore entre inclusion et risques d’invisibilisation. L’essor du « logement d’abord », aux enjeux économiques certains, ne peut occulter les critiques nées du développement de ce modèle à l’internationale (Achard, 2023). Ainsi, la Belgique, constatant les conséquences du « logement d’abord » sur l’isolement des publics, s’est vue obligée de développer un programme dit « de ré-affiliation » en complément de l’accompagnement du « Housing first » (Wagener et al., 2022). Cet exemple permet de questionner les limites d’une logique inclusive lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une logique critique, prudente, et de modalités de « compensation des difficultés » suffisantes.
4. De nouvelles formes d’institutions qui viennent rejouer autrement les questions de normes, de pouvoir et DEs frontières dans la prise en charge des publics
34Au travers de cette réflexion, nous avons pu interroger le mouvement d’« ouverture des institutions » débuté dans les années 60 en France dans le secteur de la psychiatrie, qui s’est progressivement étendu à l’ensemble du secteur social et médico-social. Nous avons vu comment cette tendance « de fond » a été renforcée, depuis les années 2000, par l’essor du paradigme de l’« inclusion ». Partant de ces constats, nous avons souhaité remettre en question le parallélisme souvent établi entre ces mutations et la figure de la « désinstitutionnalisation ». Nous avons formulé l’hypothèse d’une transformation de la figure des institutions, venant rejouer autrement les questions de pouvoir, de frontières, de normes et de valeurs, qui étaient pourtant venues légitimer le rejet de la figure de l’institution fermée. Ceci nous a permis de poser les prémisses d’une discussion à propos des limites du « tout-inclusion », à travers l’exemple plus particulier des publics sans-domicile en souffrance psychique.
35Pour que l’ouverture des institutions soit réellement synonyme d’inclusion, comme mise en capacité de chacun, indépendamment de ses fragilités, de trouver et choisir sa place dans la société – elle doit nécessairement s’interroger sur le choix réel laissé aux individus. Pour cela, seule une palette d’aides, suffisante qualitativement et quantitativement, semble à même de répondre à cet enjeu majeur. Aussi, nous plaidons en faveur d’un développement prudent, critique, et pluriel des établissements et services à destination des personnes en situation de handicap.
36Dans le secteur plus particulier de la souffrance psychique des publics sans-domicile, les modalités de collaboration entre EMPP et dispositifs d’hébergement/logement, nous apparaissent essentielles pour favoriser l’accueil dans des conditions dignes, au sein des dispositifs dits « de droit commun », de personnes en souffrance psychique.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Loi dite « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ».
2 La période retenue entend s’intéresser aux évolutions récentes du secteur, sur une temporalité suffisamment longue pour être significative. Les dates retenues correspondent aux données disponibles selon une même méthode de calcul pour l’ensemble des secteurs étudiés.
3 Nous opérons ici une distinction entre « établissement » et « service », considérant que les établissements se rapprochent d’un modèle « fermé », tandis que les services privilégient une action au sein du milieu ordinaire (milieu ouvert).
4 De 14962 places (2006) à 15980 en 2018 (DREES, 2008a, 2008b et 2020).
5 Cette logique du rétablissement s’est développée dès les années 60 aux Etats-Unis mais a pris son essor en France à partir des années 2000 seulement (Laval, 2019).
6 Le terme employé ici, l’est en opposition avec le « milieu ouvert » mais on ne saurait établir une « équivalence » stricte avec la figure historique de l’asile (synonyme de vie recluse). Certains traits de fonctionnement de ces deux « types d’institutions » peuvent cependant être rapprochés.
7 Le terme « bas seuil », couramment employé dans le secteur social, renvoie à un « bas seuil d’exigence », ou « haut seuil de tolérance », dans un objectif d’inconditionnalité de l’accueil et d’adaptation aux publics désaffiliés (Castel, 1991).
8 Cette question des délais d’attente avant rendez-vous en CMP apparaît essentiellement documentée à l’échelle locale (Ynesta et Danguin, 2015 ; SIH de Mayenne, 2005) et fait l’objet d’articles de presse fréquents (essentiellement pour le secteur infanto-juvénile), mais appelle une enquête empirique de plus vaste ampleur.
9 Nous faisons ici référence aux « plateformes d’orientation pour enfants à troubles du comportement », lesquelles pourraient être les précurseurs d’autre dispositifs de ce type à destination de l’ensemble des publics en situation de souffrance psychique.
10 Désaffiliation (Castel, 1991).
Auteur
-
Christelle Achard
Doctorante en sociologie au Centre de Recherche Risques et Vulnérabilité Sociale, Université de CaenNormandie (France)
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