Au nom du père
p. 132-172
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1Au commencement serait le père. Le père serait, dans le monde sublunaire, le pilier des familles et des sociétés. La cellule familiale, oikos, dit Aristote au livre I de La Politique, repose sur l’association « naturelle » de l’homme et de la femme en vue de la procréation, complétée par l’association, non moins « naturelle », du maître et de l’esclave ; mari, géniteur et maître, l’homme libre commande à la femme, à l’enfant et à l’asservi. De plus, animal en tant que mâle reproducteur, l’homme libre est un animal politique ; la polis, qui est l’association « naturelle » de villages eux-mêmes formés de plusieurs familles, est la fin dernière de celles-ci, et l’emporte sur elles, comme le tout l’emporte sur les parties, qui ne sauraient subsister sans lui. C’est parce qu’il est destiné à la vie domestique et à la vie civique que l’homme a reçu la parole, là où les autres animaux n’ont que la voix. Comme « toute famille est soumise à la royauté du plus âgé », les premières cités formées à partir d’elles « étaient gouvernées par des rois », comme le sont encore aujourd’hui certains peuples dépourvus de véritable constitution. Gardons-nous cependant d’assimiler « chef politique » et « chef de famille » – « comme s’il n’y avait aucune différence entre une grande famille et une petite cité1 » !
2Que la famille patriarcale soit la cellule de base de la nation est une idée que modulent les Européens à partir de la Renaissance. Ouvrons les Six Livres de la République de Jean Bodin (où république est pris au sens très général de res-publica, de chose publique) : « République est un droit gouvernement de plusieurs mesnages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine » ; la famille « est la vraye source et origine de toute République, et membre principal d’icelle ». À cette relation génétique s’ajoute une relation d’homologie : « Tout ainsi donc que la République est un droit gouvernement de plusieurs familles […] avec puissance souveraine : aussi la famille est un droit gouvernement de plusieurs subjects sous l’obéissance d’un chef de famille. » « Les familles estans bien gouvernees, la République ira bien2. »
3Au commencement serait le père. Au Commencement du commencement, dans le dogme judéo-chrétien, est le Père, Créateur du premier homme, de qui fut issue la première femme. À ce dogme, et à l’immuable délégation de Dieu-le-Père au père, puis au Roi-père, se ressource la monarchie louis-quatorzienne. Bossuet, Politique tirée de l’Écriture sainte : « Dieu ayant mis dans nos parents, comme étant en quelque façon les auteurs de notre vie, une image de la puissance par laquelle il a tout fait, il leur a aussi transmis une image de la puissance qu’il a sur ses œuvres ». Les premières sociétés bibliques furent des sociétés de familles, sous la conduite de rois qu’on appelait Abimélech, c’est-à-dire « mon père le roi ». La monarchie (un seul chef) héréditaire (de père en fils) « a son fondement et son modèle dans l’empire paternel3 ». Ou encore :
Nous avons vu que les rois tiennent la place de Dieu, qui est le vrai père du genre humain.
Nous avons vu aussi que la première idée de puissance qui ait été parmi les hommes, est celle de la puissance paternelle ; et que l’on a fait les rois sur le modèle des pères.
Aussi tout le monde est-il d’accord que l’obéissance, qui est due à la puissance publique, ne se trouve, dans le Décalogue, que dans le précepte qui oblige à honorer ses parents4.
4La monarchie très chrétienne « a son fondement et son modèle dans l’empire paternel, c’est-à-dire dans la nature même », telle qu’elle a été façonnée par Dieu5. Chez Aristote, la physis faisait le lit des dominations conventionnelles (du mâle, du maître, du chef d’état) : ici, la nature est assimilée à la Création, et se plie aux Tables de la Loi.
5Le patriarcat privilégie l’axe vertical de la filiation sur celui, horizontal, de l’alliance. Et ce, à deux titres : la filiation tresse un lien organique, un lien de sang ; et elle le double d’un lien de dépendance, du haut vers le bas. Si ces deux liens sont fondés en nature, cette nature doit en déférer à une Loi : l’organique, être entériné comme légitime ; la dépendance originelle, s’en remettre à une hiérarchie. Le légitime se branchera sur le long terme de la lignée ; le hiérarchique, sur le long terme du pouvoir souverain, lui-même rattaché à l’omnipotence divine. Ce n’est pas tout. Alors que l’alliance, si endogamique soit-elle, introduit de l’autre, la filiation cultive le même, le répétitif ; elle conforte du coup les traditions généalogiques et dynastiques.
6J’ai placé en exergue à ce chapitre deux mythes d’origine de la famille, évoquant l’un une Nature civilisatrice, l’autre le Dieu agissant du Pentateuque, parce qu’ils sont, tantôt de concert, tantôt séparément, à l’arrière-pensée de mainte pensée de la famille. Ils constituent une référence explicite dans ce que j’appelle le patriarcalisme, ou « pensée » du patriarcat, lequel se prolonge assez avant dans le dix-neuvième siècle, comme le montre la première section du chapitre. Quand le patriarcalisme s’éteint définitivement, en surnage cette composante aussi vieille que lui, et sans doute qu’Adam et Ève : je veux dire le phallocentrisme, objet de la deuxième section. Pour affirmer la suprématie du père, le phallocentrisme s’en tient à une nature purement physiologique, sans investiture ontologique ou divine ; et s’il insiste sur l’alliance plus que sur la filiation, ce n’est pas sans « infantiliser » la femme.
1. Le patriarcalisme
7Du patriarcalisme, je scruterai plusieurs facettes : féodaliste, avec Montesquieu ; fondamentaliste et absolutiste, avec Bonald ; « patrimonialiste » (qu’on me passe ce terme, lourd mais parlant), chez certains auteurs royalistes ou libéraux ; traditionaliste enfin, avec Le Play.
Féodaliste
8Que cherche le politologue de L’Esprit des lois dans les lois – dans les « lois positives », règles impératives données aux hommes par les hommes, variables et imparfaites ? Leur esprit, leur logique, ou encore leur loi – au sens scientifique cette fois de formule explicative, ou, dans les termes de l’auteur, de « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». « Dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois », qu’ils soient pierre, bête, foule, ou Dieu : « Dieu a du rapport avec l’univers […] Les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve » (p. 232)6. Étant entendu que ces « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », quand les « choses » envisagées sont la chose publique, la science pratiquée, une science humaine, n’auront pas la rigueur d’une loi newtonienne. Seulement, comme on va en juger, quand il s’agit de l’institution familiale et surtout de l’autorité paternelle, l’attitude heuristique de l’enquêteur tend à se durcir en attitude normative, la loi sociologique, à se rapprocher de la loi-commandement.
9L’autorité paternelle « est de toutes les puissances, celle dont on abuse le moins ; c’est la plus sacrée de toutes les magistratures ; c’est la seule qui ne dépend pas des conventions, et qui les a même précédées », s’écrie Usbeck dans une des Lettres persanes (1721)7. Vingt-sept ans plus tard, s’il s’accorde toujours avec cette proclamation, le savant de L’Esprit des lois ne peut s’en tenir là. L’autorité paternelle trouvera sa raison d’être dans les principes (ou « lois ») des trois types de gouvernements que, retravaillant les classifications de Platon et d’Aristote, il nomme démocratie, monarchie et despotisme.
10La démocratie, gouvernement parfait mais obsolète qu’illustrèrent quelques glorieux peuples de l’Antiquité, a pour principe la vertu ; vertu politique, réductible à « l’amour des lois et de la patrie » (p. 267)8. Et comme, dans ce régime, le citoyen reste citoyen jusque dans ses pénates, que le public englobe le privé, ce principe déteint nécessairement sur le domestique. Or, la vertu n’a rien de spontané ; exigeant un pénible « renoncement à soi-même » (p. 267), elle doit être inculquée, et ce dès la petite enfance ; « c’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation » (p. 266). L’éducation, tant personnelle que civique, justifie l’hégémonie du père, qui prêche d’exemple dès le foyer. Son hégémonie sera d’autant plus indispensable pour maintenir les mœurs que, « dans une république, il n’y a pas une force si réprimante que dans les autres gouvernements » (p. 283). L’auteur des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains garde un faible pour le paterfamilias de Rome et de Lacédémone.
11Dans la monarchie, régime bien réel de l’Europe moderne, règne le principe de l’honneur, lequel fait la part belle à une classe : celle du baron de la Brède. L’honneur, « préjugé » de grandeur et de distinction, ne sacre ni un citoyen, ni un particulier, mais un pair. Aussi ne relève-t-il ni du public, ni du privé, mais du privi-lège : loi d’un groupe, d’autant plus infrangible que non écrite, et qui ne s’apprend pas dans les écoles ou au coin de son feu, mais au contact des pairs. Si cette loi, qui n’hésite pas à se mettre au-dessus de la légalité et de la morale communes, constitue l’esprit des lois monarchiques, c’est que la monarchie a besoin d’une noblesse indépendante, « non pas pour être le terme entre le pouvoir du prince et la foiblesse du peuple, mais le lien de tous les deux » (p. 288) : pour former un de ces corps intermédiaires dont Bodin soulignait la nécessité, que Boulainvilliers et le duc de Saint-Simon défendirent avec âpreté, et auxquels Montesquieu, gentilhomme, parlementaire et nostalgique des grandeurs féodales, confie la tâche de balancer les pouvoirs entre souverain et sujets, de façon à empêcher les sujets de sombrer dans la misère ou dans la révolution, et le souverain, de se laisser tenter par l’absolutisme9.
12De cet honneur, le père est le « maître », au sens non plus de pédagogue, mais de gardien, d’ombrageux dépositaire. D’autant que « cette Noblesse dont l’honneur est, pour ainsi dire, l’enfant et le père » doit passer du père à l’enfant avec tous ses titres. En effet, pour bien jouer son rôle d’intermédiaire, ou plus vulgairement de tampon, entre le peuple et le roi, la noblesse ne doit reposer que sur elle-même, par conséquent être héréditaire. L’auteur justifie « tous les moyens inventés pour perpétuer la grandeur des familles dans les États monarchiques » (p. 287), apanages attachés aux personnes et aux fiefs, droit d’aînesse, majorats, retraits lignagers, substitutions… Leur abolition ferait glisser la monarchie vers le troisième type de gouvernement, le despotisme.
13En démocratie et en monarchie, le patriarcat, soit qu’il propage une vertu farouche, soit qu’il pérennise un honneur, est un rouage cardinal du régime. Dans le despotisme, où se lit moins la description d’autocraties orientales existantes qu’une mise en garde hyperbolique pour la Couronne française, la crainte avilit tout, y compris les patriarchies. Il n’y a ni vie publique, annihilée par la terreur, ni même de vie privée ; seul compte le privé du despote, qui, insoucieux du bien-être de ses administrés, n’obéit qu’à ses caprices et à son bon plaisir. N’ayant pas de vertu à inculquer, car l’esprit civique est bridé, et « l’éducation […] en quelque façon nulle » (p. 266) ; pas d’honneur à transmettre, puisque toutes les têtes sont courbées, quelques chefs de famille peuvent bien jouer les despotes entre les murs de leur harem, ils n’y sont jamais à l’abri de l’arbitraire ; qui pis est, la crainte, passion féminine, menace de les émasculer. À l’équilibre propre aux deux autres systèmes succède le face-à-face caricatural d’un père-potentat exagérément enflé, et de la baudruche qu’il peut à tout moment devenir : l’eunuque.
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14Que sera, dans ces gouvernements, le lot de la femme ? Sociologue matérialiste à ses heures, Montesquieu tient d’abord compte de l’influence des climats. La même chaleur qui, en Orient, énerve le courage des hommes et les voue à la pusillanimité, excite la lubricité ; de là la polygamie, de là aussi l’enfermement jaloux des femmes. Le climat tempéré, qui laisse à l’homme sa hardiesse et le sentiment de ses justes droits, s’accommode d’« une espèce d’égalité dans les deux sexes », et opte pour la monogamie (p. 509). Interviennent en second lieu les formes de gouvernement. « Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies » ; elles prennent à la cour
cet esprit de liberté qui est à peu près le seul qu’on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune […] la vanité, le luxe y règne toujours avec elles.
Dans les États despotiques, les femmes n’introduisent point le luxe ; mais elles sont elles-mêmes un objet du luxe. Elles doivent être extrêmement esclaves […]
Dans les républiques, les femmes sont libres par les lois, et captivées par les mœurs ; le luxe en est banni, et avec lui la corruption et les vices (p. 341).
15Dans le despotisme, où la crainte accable la maisonnée comme l’État, les femmes sont enchaînées, réduites au rang d’« objet » : objet de consommation somptuaire sur les divans du sérail. La démocratie, qui a pour ressort la vertu, requiert de ses ressortissantes une vertu non tant politique que morale, qui les confine plus subtilement que toutes les enceintes ; si la loi de la république leur donne un statut de sujets, l’esprit de cette loi, dûment intériorisé, leur défend toute frivolité, et « non seulement le vice, mais l’apparence même du vice » (p. 341) : elle fait d’elles un objet de l’opinion. Dans la monarchie, où domine le code mâle de l’honneur, les grandes dames profitent certes de l’« esprit de liberté » et parfois de licence ambiant, mais pour être manipulées, traitées en objets encore : pour servir de catalyseur au luxe, élément de prospérité mercantiliste, et au succès de leurs soupirants.
16Montesquieu n’a pas de mots trop sévères pour la polygamie, qui, en abusant d’un sexe, pousse l’autre dans des dissolutions toujours accrues, dont l’innommable homosexualité, et le détourne de ses trop nombreux rejetons. La vertu spartiate, elle, n’a plus cours dans nos siècles de fer ; et tant mieux, se dit le « galant » signataire des Lettres persanes et du Temple de Gnide… Il se réjouit de vivre dans un pays « où le sexe qui a le plus d’agréments semble parer la société ; et où les femmes, se réservant au plaisir d’un seul, servent encore à l’amusement de tous » (p. 517). Seulement, offrir les Françaises à « l’amusement de tous », n’est-ce pas aussi encourager le dévoiement des femmes, puis des hommes à leur contact, et, à terme, du gouvernement ? Non que l’honneur de l’épée ou de la robe, qui n’est pas l’honorabilité bourgeoise, soit entamé par le dévergondage des crinolines ; mais, à trop s’attarder dans les boudoirs, l’épée risque de s’émousser, la robe de s’effilocher, la vigilance politique de se relâcher. Serait-ce pour cela que, si ferme contre l’esclavage en général, et si compréhensif pour les séquestrées d’Ispahan, l’écrivain laisse percer çà et là, dans L’Esprit des lois, une certaine indulgence pour la « servitude domestique » pratiquée en Orient (p. 517) ? À moins qu’il ne cède à un fantasme machiste… En Orient, « séparées des hommes par la clôture de la maison », et de plus « séparées dans cette même clôture, en sorte qu’elles y fassent comme une famille particulière dans la famille », les belles n’ont d’autre occupation que le contentement de leur chef ; car « plus la famille cesse d’être une, plus les lois doivent réunir à un centre ces parties détachées » (p. 515). Seul palliatif au despotisme castrateur ambiant, le sérail encense l’éminence du seigneur et maître…
17De toute façon, coquetterie, dépense, « esprit de liberté », bien portés à la cour, ne sont pas de mise en ce lieu de ressourcement qu’est le château ancestral. Et le gentilhomme provincial de rappeler qu’en Europe, tout comme dans les cités antiques ou en Turquie, « la famille est une sorte de propriété » (p. 684) : propriété du fief, propriété du nom, propriété des êtres, dans laquelle la femme reste légalement – ou plutôt, alibi invétéré depuis Aristote, « naturellement » – mineure à vie10. Avec ce « naturellement », la subordination du sexe, corollaire de la loi sociologique de la monarchie, glisse à l’assurance d’une loi physique, afin de mieux s’ériger en loi-commandement catégorique.
18À la femme donc, fort peu de richesses propres : les modes de passation et de gestion des biens, qui retiennent longuement le juriste, font bien de la défavoriser. D’autorité, point : « il est contre la raison et contre la nature que les femmes soient maîtresses dans la maison […] L’état de faiblesse où elles sont ne leur permet pas la prééminence » (p. 348), il ne leur permet pas même d’éduquer leurs enfants ! D’égalité devant les transgressions, que non pas. À la différence de l’honneur mâle, l’honneur féminin doit coller à la légalité et à la morale communes. Le droit canonique sanctionnait pareillement l’infidélité de l’homme et de la femme ; au plan spirituel en effet, « la violation est la même » ; mais le droit romain a raison de discriminer,
parce que la violation de la pudeur suppose dans les femmes un renoncement à toutes les vertus ; parce que la femme, en violant les lois du mariage, sort de l’état de sa dépendance naturelle ; parce que la nature a marqué l’infidélité des femmes par des signes certains, outre que les enfants adultérins de la femme sont nécessairement au mari, et à la charge du mari, au lieu que les enfants adultérins du mari ne sont pas à la femme, ni à la charge de la femme (p. 759).
19Qu’on sévisse donc contre les bâtards !
20Et cette plus grave des violations, l’inceste ? Les Lettres persanes relataient sans réprobation l’anecdote « guèbre » d’Aphéridon et d’Astarté, couple adelphique quasi androgyne qui se ressoude après moult péripéties. L’Esprit des Lois condamne les mœurs supposées des Guèbres, et s’efforce de faire passer pour naturelle la prohibition11. Croisant position dans la lignée et position dans la maisonnée, Montesquieu qualifie de « contre nature » le contact sexuel entre « le père, la mère, et les enfants habitant nécessairement dans la maison » ; contre nature, par extension, le contact avec l’enfant du conjoint habitant dans la maison – « dans ce cas, l’image a le même effet que la réalité » (p. 766) – ; contre nature, l’union entre cousins germains partageant le même toit. « Les lois civiles défendent les mariages, lorsque, par les usages reçus dans un certain pays, ils se trouvent être dans les mêmes circonstances que ceux qui sont défendus par les lois de la nature » (p. 766). Mais le recours à la maisonnée, élément culturel, à la fois complète et affaiblit l’argumentaire fondé sur la consanguinité – suffirait-il d’un déménagement pour échapper au crime ? Par ailleurs, Montesquieu juge que l’union entre mère et fils « répugne » plus à la nature que celle entre père et fille, parce que, quand le fils est en âge de copuler, la mère a passé celui de procréer, ce qui n’est pas vrai dans l’autre cas ; mais voici d’une autre raison, toute conventionnelle : « la femme doit un respect sans bornes à son mari » (p. 763)…
21Dans toutes ces considérations, le sentimental, si tant est qu’il apparaisse, ne vient qu’en seconde position. Dans l’alliance, il s’incline devant l’autoritaire, qui repose sur le mari. Des parents aux enfants, il laisse le pas à l’autoritaire encore, inflexible sur un honneur qui se transmet avec le sang, mais se forme largement hors du chez-soi, et loin des mollesses du cœur. Crucial pour cet honneur, le choix matrimonial des pères – indubitablement le meilleur, quoi qu’en pensent les filles –, « est fondé sur leur puissance, c’est-à-dire sur leur droit de propriété ; il est encore fondé sur leur amour, sur leur raison, et sur l’incertitude de celle de leurs enfants » (p. 687). « Les pères », affirme Usbeck, « sont l’image du Créateur de l’Univers, qui, quoiqu’il puisse conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher encore par les motifs de l’espérance et de la crainte12 ». La « crainte », ressort du despotisme…
22Le patriarcat que défend L’esprit des lois n’est ni celui du paterfamilias antique, exemplaire mais anachronique, ni celui de l’Oriental, implacable et tremblant dans son sérail ; il ne s’applique pas directement au tiers-état, et ne vaut ni pour la canaille, ni pour la Couronne : il est celui du gentilhomme. Ce patriarcat assure la permanence des corps intermédiaires, indispensables aux monarchies par les relais qu’ils ménagent entre les sujets et le pouvoir, comme entre les moi et la collectivité. Mais la loi ou logique politique qui le justifie a tendance, au sein de la famille, à se figer en loi naturelle indiscutable, et de là en loi-commandement impérieuse. Pour la femme et l’enfant, surtout féminin, à défaut de l’impossible vertu démocratique, un peu de despotisme a du bon…
Absolutiste
23Ce qui sépare Bonald de Montesquieu, c’est d’abord le « fossé de sang » de la Révolution, pour reprendre l’expression des Mémoires d’outre-tombe. C’est dans l’impossible espoir de réduire ce fossé, de rétablir la continuité de l’histoire, que le vicomte de Bonald, ennemi irréconciliable de la Convention, de l’Empire puis de la Charte, et, avec Joseph de Maistre et le premier Lamennais, principal penseur réactionnaire du temps, prêche la restauration d’un patriarcat de droit divin.
24Pour Bonald, la désagrégation de la famille, entamée dès avant 1789, fut le symptôme de la désagrégation de l’Ancien Régime. Diagnostic analogue chez le jeune émigré Chateaubriand :
Les célibataires avaient augmenté dans une proportion démesurée, et étaient devenus communs même parmi les dernières classes. Ces hommes isolés, et par conséquent égoïstes, cherchaient à remplir le vide de leur vie, en troublant les familles des autres […] Les gens mariés avaient adopté des idées pour le moins aussi destructives de la société. Le principe du petit nombre d’enfants était presque généralement reçu dans les villes en France : chez quelques-uns par misère, chez le plus grand nombre par mauvaises mœurs […] L’homme, qui ne trouvait plus son bonheur dans l’union d’une famille, qui souvent se défiait même du doux nom de père, s’accoutumait à se former une félicité indépendante des autres13.
25La législation jacobine, estime Bonald, au premier chef l’autorisation du divorce en 1792, mit le comble à ce désordre. Lorsque, en 1801, sous le Consulat, les rédacteurs du Code civil débattirent du maintien de ce droit, le philosophe de l’Aveyron plaida résolument contre. En vain : il n’obtiendra gain de cause que quinze ans plus tard, lorsque Louis XVIII abolira le divorce, qui ne sera pas rétabli avant 1884. Mais Du divorce considéré au dix-neuvième siècle (1801) dépasse cette question d’actualité. Le publiciste y défend, dans son style véhément et austère, ce qu’il appelle « l’état domestique de société », au nom d’une conception de la monarchie chrétienne largement empruntée à Bossuet : sacrée et absolue, mais non pas arbitraire – nous ne sommes pas chez les Turcs ! –, car tempérée d’une part par des garanties officielles, loi salique, « lois fondamentales », « constitution d’État », d’autre part par des règles de conduite, la raison et la bonté inséparables de la souveraineté.
26Bonald énonce, dès sa Théorie du pouvoir politique et religieux de 1796, le credo que réitéreront opiniâtrement tous ses ouvrages14.
La société est […] la réunion des êtres semblables par des lois ou rapports nécessaires, réunion dont la fin est leur production et leur conservation mutuelles.
Il n’est pas bon que l’homme soit seul (Genèse) : c’est-à-dire, que la société est un rapport nécessaire dérivé de la nature de l’homme, une loi ; en sorte que la société est un être nécessaire, quoique l’homme lui-même soit un être contingent qui pouvait exister ou ne pas exister15.
27La loi comme « rapport nécessaire », ne croirait-on pas entendre Montesquieu ? Mais ne va pas tarder à revenir, sous la loi-ordre immanente aux phénomènes, par le biais de la loi de la Nature, œuvre du Créateur, la Loi-ordre, la Loi-commandement. La « constitution » de la société, c’est-à-dire l’ensemble des rapports nécessaires qui unissent ses membres, lui est aussi inhérente, continue la Théorie du pouvoir, qu’aux corps la pesanteur, ou à la matière l’étendue ; bien présomptueux donc, les politiciens d’après 1789, de rédiger des « constitutions » : comme s’ils pouvaient faire autre chose qu’altérer la Constitution, les lois fondamentales du pays, sans commune mesure avec les lois faillibles des juristes ! Ces fondements ont été édictés par « un être supérieur à l’homme, et préexistant à la société humaine, dont la volonté conservatrice des êtres créés se manifeste dans un ordre déterminé de rapports, lesquels, exprimés par des lois, constituent le pouvoir humain » (p. 2)16 – soit le pouvoir du monarque, oint du Seigneur. Voici donc la Loi-commandement. Notons que le Créateur n’est pas simplement promulgateur de « lois primitives » qui désormais le contraignent, comme chez Montesquieu, il est en outre « volonté conservatrice des êtres créés » ; « dans Dieu est la raison de la conservation, qui est une création continuée » (p. 84). Sur cette maxime médiévale s’appuient le conservatisme de l’auteur, et sa conviction, que la monarchie est aussi immuable que les rapports posés à l’origine.
28Le Roi incarne la volonté cardinale de la nation, que ne sauraient représenter ni une « volonté générale » à la Rousseau, que Bonald caricature en somme de volontés atomiques fluctuantes et bornées, ni la pondération des volontés privées, sur laquelle mise le libéralisme de Benjamin Constant ou de Madame de Staël17. Étant entendu que la volonté royale ne se confond nullement avec le « bon plaisir », ni l’absolutisme avec l’arbitraire.
Le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des hommes sur lesquels il s’exerce ; le pouvoir arbitraire est un pouvoir indépendant des lois en vertu desquelles il s’exerce […] Ainsi le pouvoir du père est indépendant des enfants, le pouvoir du maître indépendant des serviteurs, le pouvoir de Dieu est indépendant des hommes. [Mais si le père maltraite ses enfants ou ses serviteurs,] lui dont la première loi est de les protéger ; s’il est injuste à leur égard, il devient arbitraire, et tombe sous l’action des lois publiques, conservatrices des lois domestiques, et elles lui ôtent le pouvoir dont il abuse ; et remarquez que ce ne sont ni ses enfants ni ses serviteurs qui lui ôtent le pouvoir, mais une autorité supérieure (p. 125-126).
29De même, si le chef de l’État opprime les sujets qu’il devait défendre de l’oppression, « il est coupable aux yeux de Dieu, juge suprême des rois » – mais n’est en aucun cas justiciable devant ses sujets ; d’où l’atroce « arbitraire » de la Révolution (p. 126).
30L’auteur reconnaît le rôle des corps intermédiaires, depuis les anciens États provinciaux jusqu’aux paroisses ou aux guildes professionnelles, mais les limite à deux fonctions : « résistance passive » et « obéissance active ». La noblesse ? Plus proche de Bossuet que des réclamations féodalistes d’un Boulainvilliers ou même d’un Montesquieu, le hobereau cévenol y voit l’auxiliaire héréditaire, ou encore le « ministre » du Trône. Jadis, quand le Roi avait la haute main sur les trois pouvoirs dont Montesquieu prôna à tort la séparation, l’épée et la robe contribuaient respectivement à la mise en œuvre de l’exécutif et du judiciaire ; leur « honneur », bien éloigné de l’indomptable superbe décrite dans L’Esprit des lois, consistait à obtempérer aux ordres du monarque, sans en redouter les dérives despotiques. Et sans s’alarmer non plus des empiétements du peuple : car la noblesse n’était pas une caste fermée, et s’ouvrait à l’élite roturière.
La tendance naturelle de tous les hommes et de toutes les familles, principe de toute émulation et de toute industrie, est de s’élever […] Ainsi la constitution disait à toutes les familles privées : « Quand vous aurez rempli votre destination dans la société domestique, qui est d’acquérir l’indépendance de la propriété par un travail légitime et par l’ordre et l’économie […] le plus grand honneur auquel vous puissiez prétendre sera de passer dans l’ordre qui est spécialement dévoué au service de l’État », et de devenir « capable de toutes les fonctions publiques » (p. 112-113)18.
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31On le voit : la famille était jadis le vecteur du dynamisme national. « Les républiques […] ne comptent que des individus ; la monarchie française ne voyait que des familles » (p. 119), dit Bonald, en une formule peut-être inspirée de Bodin, dont se souviendra Tocqueville, et qu’Auguste Comte et Frédéric Le Play étendront, chacun à sa manière, à toute organisation politique. C’est la famille qui pousse les individus vers leur véritable fonction, les « fonctions publiques » – à condition que celles-ci ne soient pas, comme dans la ploutocratie postrévolutionnaire, de vulgaires places que s’arrachent des ambitions égoïstes.
32Pour Bonald, l’homme n’existe que pour la société, et ne doit pas avoir d’autre volonté que celle du corps social. Or la famille, en son acception nucléaire minimale, est « une société, et la première des sociétés » (p. 68)19. Elle n’est pas « naturelle » au sens d’instinctive : contrairement à ce que soutiennent les philosophes matérialistes du dix-huitième siècle, on ne s’accouple pas, comme les brutes, par besoin sexuel irrésistible ; et, contrairement au vœu de Rousseau, les mères n’ont pas à allaiter, comme les femelles. Le catholique n’a qu’éloignement pour cette physis qui, au sortir des mains de Dieu, a été souillée par le péché originel, et qui, arrosée de sueur et de souffrance, doit être constamment corrigée par l’observance des dogmes rédempteurs. « Naturelle », la famille l’est dans la mesure où le domestique, de même que le civil et le religieux, a été inscrit dans la nature même de l’homme par le Créateur. Aux yeux du Créateur donc, le mariage est une societas, dont chaque membre est un consors. « Contrat véritablement social » (p. 59), précise Bonald, ce mariage n’est pas un arrangement individualiste, ni non plus sentimental : « l’homme, la femme, les enfans, sont indissolublement unis, non parce que leur cœur doit leur faire un plaisir de cette union […] mais parce qu’une loi naturelle leur en fait un devoir, et que la raison universelle, dont elle émane, a fondé la société sur une base moins fragile que les affections de l’homme » (p. 69). Ces affections, quand elles se développent, ne sont pas spontanées, mais raisonnées, elles proviennent de l’habitude, de la reconnaissance, et finalement d’un banal amour de soi.
33Ainsi détachée du matérialisme et du sentimentalisme chers aux Lumières, la famille selon Bonald a pour double fin « la production et la conservation de l’homme » (p. 74). Sans ce cadre, l’homme serait « hors d’état de se conserver et peut-être de se reproduire » (p. 75) – ce que la brute fait fort bien : assez des rapprochements zoologiques des Encyclopédistes ! Cette double mission suppose la propriété.
Car nul être vivant ne peut subsister sans propriété : on peut même dire qu’il existe entre l’homme et les êtres matériels qui entrent dans la société naturelle, comme utiles à sa subsistance, des rapports nécessaires qui ont pour objet la reproduction et la conservation mutuelles. Car, si les fruits de la terre et les animaux domestiques aident à la reproduction et à la conservation de l’espèce humaine, en nourrissant l’homme physique et satisfaisant à ses besoins, l’homme à son tour les reproduit et les conserve par ses soins et ses travaux20.
34La conservation humaine exige en outre l’instruction, par laquelle la parole, don de Dieu inconnu de l’animal, arrivera à l’enfant, infans, et le préparera à la vie en commun.
35Dans ce cadre, comment se distribueront les rôles ?
Dans la conservation ou instruction de l’homme, comme dans sa reproduction, le père est actif ou fort, l’enfant passif ou foible ; la mère, moyen terme entre les deux extrêmes de cette proportion continue, passive pour concevoir, active pour produire, reçoit pour transmettre, apprend pour instruire, et obéit pour commander […] la femme participe de la force de l’un et de la foiblesse de l’autre (p. 76-77).
36En d’autres termes,
le père a, ou est le pouvoir d’accomplir, par le moyen ou le ministère de la mère, l’action reproductive et conservatrice, dont l’enfant est le terme ou le sujet (p. 77). Père, mère, enfant, étoient les personnes physiques ; leurs rapports étoient physiques, et formoient la famille animale : pouvoir, ministre, sujet, sont les personnes morales ou sociales […] leurs rapports forment la famille morale, ou société appelée domestique (p. 78).
37La société domestique se trouve ainsi en relation à la fois d’inclusion et d’analogie avec la société publique, qui travaille à « la multiplication des familles et leur conservation » (p. 95), et se compose, elle aussi, d’un trinôme pouvoir, ministres, sujets, où le ministre a pour attribut le devoir, et les sujets, la soumission. Réciproquement du reste, « le pouvoir, dans toute société religieuse et politique, est appelé paternité, et les sujets sont appelés des enfans » (p. 95) ; le précepte d’honorer père et mère s’étend au souverain et à ses agents21.
38Enfin, les rapports inventoriés à ces deux niveaux sont subsumés par un troisième : la religion, « société qui unit, qui lie, de religare, parce qu’elle est le lien et la raison des autres sociétés » (p. 2)22. La religion arrime le vœu de conservation des familles et des états, non à un vulgaire instinct de survie, mais à la Conservation divine, ou Création continuée. Et là encore, à la relation d’inclusion s’ajoute une relation analogique : « L’union de la Divinité avec l’homme et avec la société est représentée dans la religion sous l’emblème de l’union de l’époux avec son épouse, et Bossuet a dit avant moi : “Le droit que l’homme a sur Dieu par la religion est semblable au droit sacré qu’on a l’un sur l’autre par le mariage”23. » Droit asymétrique, comme dans le mariage, puisque Dieu est infiniment supérieur aux mortels.
39Le catholicisme fait en fait jouer trois éléments : Dieu (Notre Père), l’Église (Notre Mère) et les fidèles. Et les emboîtements trinitaires vont bon train. Dans le culte familial, qui raccroche directement le foyer à Dieu, interviennent « le pouvoir, qui est Dieu ; les sujets, qui sont les personnes domestiques ; le ministre, qui est le père de famille » ; dans ce cas, « le père est passif, actif à la fois, participant de la dépendance de l’enfant et du pouvoir de Dieu même […] obéissant à l’un pour commander à l’autre » (p. 86-87) : position similaire à celle de la mère au sein du ménage. Quand, de familiale, la religion devient révélée et officielle, le pouvoir reste Dieu, mais ses ministres sont les prêtres, qui s’adressent aux ouailles. Le pouvoir politique sert lui aussi de « ministre » au pouvoir céleste : comme la mère dans sa sphère, le roi obéit à Dieu, pour commander aux mortels.
40Son module archétypique, Bonald le retrouve partout, dans le temps (passé-présent-futur), dans la praxis (cause-moyen-effet), et jusque dans la grammaire ! Le langage ne se contente pas de refléter, dans la différence des genres, la différence des sexes, dans les pronoms je-tu-il, les rôles des acteurs familiaux, dans l’alternance singulier-pluriel, l’articulation entre famille et Cité. « La constitution même de la société formée d’un pouvoir, d’un sujet, d’un ministre, lien de l’un et de l’autre, se trouve à découvert dans la construction de la phrase formée d’un régissant, d’un régime, et d’un mot lien, verbe ou copule. » (p. 103.)24
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41On comprend que, dans un tel système, l’individu, même détenteur d’autorité, n’ait de valeur que relative, encadré qu’il est par la famille, l’État, la religion. La famille elle-même doit être tournée vers les instances supérieures. Bonald vitupère ces années du dix-huitième siècle où « on ne jouissoit que dans la vie privée » (p. 38), où « le goût des jouissances purement domestiques l’emportoit sur l’honneur d’exercer des fonctions publiques » (p. 37). Et de déplorer « la tendance sensible, dans les ouvrages d’esprit de notre temps, à descendre de l’imitation de la nature noble et publique, à l’imitation de la nature domestique et familière » (p. 39), tendance trop évidente dans les romans : « dans un temps, c’étaient de grands personnages et de beaux sentimens ; dans le nôtre, ce sont des personnages obscurs et de petites passions » (p. 41).
42On mesure aussi combien la moindre modification dans le système y introduit un risque de perturbation, voire de désintégration. En une métaphore plus structurelle que vitaliste, Bonald présente le corps social comme un « corps organisé, c’est-à-dire dont les parties sont disposées dans de certains rapports entre elles relatifs à une fin déterminée », ensemble dans lequel « la cessation des fonctions vitales ne vient pas de l’anéantissement des parties, mais de leur déplacement, et du dérangement de leurs rapports » (p. 1). Or, « la famille étant l’élément de l’État, et l’État le développement de la famille, et ces deux sociétés étant semblables dans leur constitution, tout changement sera réciproque entre elles ; et tout déplacement de personnes dans l’une, entraînera un déplacement de personnes dans l’autre » (p. 105). Là est le principal grief de Bonald contre le divorce. Le divorce ébranle non seulement le « rapport nécessaire ou parfait […] d’une âme à une âme, et d’un corps à un corps », mais le parallélisme entre les maximes « l’homme n’a qu’une femme » et « le pouvoir général est entre les mains d’un seul homme25 ». Il détruit l’ordre familial, « ôte toute autorité au père, toute dignité à la mère, toute protection à l’enfant, et […] change la société domestique entre la force et la foiblesse, entre le pouvoir et les devoirs » (p. 65). Il mine l’ordre politique : « le divorce est directement contradictoire à l’esprit et aux principes de la monarchie héréditaire ou indissoluble » (p. 67)26. Enfin, il compromet l’ordre providentiel : « de la dissolubilité du lien conjugal ou de son indissolubilité, dépend en France et partout le sort de la famille, de la religion et de l’État » (p. 65). De plus, retournant la thèse des Philosophes, que le divorce joue en faveur de l’accroissement démographique, Bonald assure qu’il lui nuit : livrés à leurs mauvais penchants, les deux sexes procréent moins, abandonnent leurs rejetons, négligent ceux d’un autre lit : production et conservation sont en danger.
43Non que le polémiste nie les inconvénients, les contraintes, les malheurs qu’entraîne l’indissolubilité ; non qu’il s’illusionne sur la capacité des individus à s’y tenir. Rousseau croit que l’homme est né bon, et que la société le déprave : Bonald est convaincu que l’homme, travaillé par le péché originel, est mauvais. « L’homme tend, par un penchant né avec lui, à exagérer son pouvoir, la femme à l’usurper, l’enfant à s’y soustraire » (p. 80) ; et incessantes sont les tentations de la chair. D’où la nécessité de confier la famille, non à des affections incertaines, mais à des institutions qui maintiennent chacun à sa place, et protègent chacun des autres. Qu’est justement le mariage, qu’« une loi portée contre l’inconstance de l’homme, un moyen de réprimer l’intempérance de ses désirs27 » ?
44Le mariage doit rester cette institution. « Engagement que prennent deux personnes de différents sexes, de s’unir pour former une société appelée famille » (p. 107), il se distingue du concubinage, « union sans engagement de former société » (p. 108), et plus encore du libertinage, « union avec dessein de ne point former de société » (p. 109). Son but n’est pas le plaisir, plus fréquent dans les unions sans engagement ; il n’est pas la seule reproduction, que ces unions procurent également, mais en sus la conservation de l’homme, impossible, on l’a vu, hors de la famille. Plus précisément, « le mariage est une société éventuelle, et la famille une société actuelle » (p. 110) : le premier se compose de l’époux et de l’épouse ; dans la seconde, l’époux devient père et l’épouse mère, par l’arrivée de l’enfant. Que l’alliance reste stérile ne justifie pas qu’on la rompe, car l’« éventualité » demeure, ni qu’on en contracte une autre, tout aussi éventuelle – à moins de concevoir la fertilité comme dans les haras !
45Dans cette pensée patriarcaliste, l’alliance se trouve ainsi happée par la filiation. « L’engagement conjugal est donc réellement formé entre trois personnes présentes ou représentées. » (p. 112.) La tierce personne, c’est l’enfant à naître ; c’est en son nom que le pouvoir public intervient dans le contrat, en vue de garantir ses intérêts, et de stabiliser le lien devant assurer sa conservation. Ce tiers est « la raison de l’union sociale des deux autres, qui ne sont pas plus père ou mère sans l’enfant, que lui n’est fils sans elles » (p. 113). Il en découle, poursuit sophistiquement Bonald, que « l’engagement formé entre trois ne peut être rompu par deux au préjudice du tiers » (p. 112). « Le père et la mère qui font divorce, sont donc réellement deux forts qui s’arrangent pour dépouiller un faible ; et l’État qui y consent est complice de leur brigandage. » (p. 113.)
46Autre sujet d’irritation : alors que la promesse nuptiale est mutuelle, sa résiliation ne l’est pas forcément. Il va sans dire que le scandale est beaucoup plus grand, quand la conjointe prend l’initiative. « La pluralité des hommes, qui est la suite du divorce, est plus contraire à la nature et aux mœurs publiques, que la pluralité des femmes. » (p. 206.) Et Bonald est plein de compassion pour la victime masculine… L’épouse toutefois aurait tort de se réjouir. Dans l’alliance, le mari apporte l’autorité, elle, la dignité : le mari qui en sort garde son autorité virtuelle ; l’épouse en retire flétries sa virginité, sa jeunesse, sa beauté, sa considération, elle ne reprend que sa mise pécuniaire – souvent insuffisante à sa survie. Les femmes sont-elles les plus nombreuses à demander le divorce ? Cela « prouve qu’elles sont plus foibles ou plus passionnées, et non pas qu’elles soient plus malheureuses » (p. 183) !
47Enfin, le fait familial n’est pas sans répercussions sur la littérature. Si le divorce est permis, « ces combats terribles de l’amour contre le devoir, du plus impétueux des sentimens contre le plus puissant des obstacles, qui honorent la nature humaine, même lorsqu’elle succombe, et dont la fiction excite tant d’admiration, et nous arrache tant de larmes, ne seront plus que des chimères » (p. 250), juste bonnes à provoquer l’étonnement ou les risées. Finies les Phèdre, les Pauline, les Monime, les Andromaque : nous ne les comprendrons plus.
48Contre la tentation du divorce, Bonald exalte la version catholique du mariage sagement assorti, où les rapports sont respectés. L’Église est en principe hostile aux mariages d’argent, susceptibles de fausser la hiérarchie des sexes, quand la conjointe est la mieux pourvue. Au conjoint, elle recommande la douceur dans la domination, et le cas échéant la miséricorde : le Christ n’a-t-il pas pardonné à la femme adultère ? Enfin, quand il le faut, et non sans lourdes pénitences, « elle sépare les corps, mais sans dissoudre la société » (p. 208). Car c’est la société qui importe, ce corps symbolique qui transcende les corps et les cœurs, et va s’inscrire dans d’autres sociétés-gigognes, suspendues au branle d’un Chef suprême. Dans cette pyramide, « l’ordre, ou l’unité du pouvoir, prend […] la place du désordre de la pluralité. Le monothéisme dans la religion, la monogamie dans la famille, la monarchie même dans l’État, chassent peu à peu le polythéisme, la polygamie, la polycratie même ou le popularisme » (p. 167).
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49Monarchie ou popularisme ? Bonald distingue en fait trois sortes de gouvernements, qui recoupent en gros la typologie de L’Esprit des lois, république, monarchie et despotisme. Ce dernier est, chez Bonald, une forme primitive et grossière, qu’accompagne, dans la famille, « la répudiation ou la polygamie, véritable despotisme domestique » (p. 117)28. À l’autre extrême, une société civilisée jusqu’à la corruption promulgue des lois contre-nature : « dans la famille, c’est le divorce qui dépose le père et lui arrache ses enfans ; c’est l’infanticide qui fait périr les enfans par le père ; ce sont les amours infâmes : dans l’État, c’est le peuple qui se déclare souverain » (p. 118)29. Le stade parfait se situe entre les deux : « le pouvoir est absolu, et non pas arbitraire ; les ministres subordonnés, les sujets soumis. Cet état de société tient aux lois, et non aux personnes. » (p. 119.) En France, hélas ! voici plus de deux siècles que Luther et Calvin ont insinué
la démocratie à la place de l’unité ; la démocratie dans la famille, par la faculté du divorce accordée aux femmes ; la démocratie dans l’État, par le pouvoir souverain attribué au peuple ; la démocratie dans la religion, par l’autorité transportée aux fidèles pour l’élection des ministres, et même dans chaque homme, pour l’interprétation des Écritures (p. 175-176).
50La révolution protestante a fait le lit de la Révolution française. Puis la démagogie effrénée des jacobins a jeté bas le trône et l’autel, et n’a pas manqué de propager le divorce, « qui permet à la femme d’usurper le pouvoir sur son époux » ; et « le pouvoir paternel périt avec l’autorité maritale » (p. 183). Déboulonnement des patriarchies dans la nation, destruction du patriarcat dans les maisons.
51Le patriarcat enfonçait la femme et l’enfant dans le statut de mineurs, statut dans lequel, de son côté, la patriarchie retenait le peuple. « Trois sortes de personnes sont dans la société plutôt que de la société […] elles appartiennent à la société naturelle plutôt qu’à la société politique, à leur famille plutôt qu’à l’État. Ce sont les enfants, les femmes, et le peuple […] C’est la faiblesse de l’âge, du sexe et de la condition30. » Mineur revient à dire : « appartenant à la famille plutôt qu’à l’État ». La restauration des dominations légitimes passe par la restauration de ce statut, affirme la Théorie de l’éducation sociale et de l’administration publique. Enfants, femmes et peuple n’accédant pas à la raison, une éducation purement « domestique » doit leur suffire ; au mieux, pour les filles, vu l’indignité des parents actuels, le couvent ; et, pour certains roturiers doués, les écoles de village. Quant au sexe et aux classes destinés aux fonctions civiques, arrière les élucubrations d’Émile, qui isole l’individu, diffère l’initiation religieuse, et a infecté toute la génération jacobine : eux bénéficieront d’une « éducation sociale », dispensée par des collèges-pensions confessionnels.
52Une nation bien constituée, continue le traité, comprend des « sociétés naturelles ou familles », coiffées par une « société politique » – état domestique et état public de société, disait Du divorce. Mais, de cette hiérarchie structurelle, valable pour tous les ménages, on glisse à une hiérarchie entre les ménages eux-mêmes. Bonald identifie des « professions immédiatement nécessaires à la conservation de la famille », ou « professions naturelles », consacrées à l’agriculture et à l’artisanat, et des « professions politiques », les unes militaires et sénatoriales, les autres sacerdotales – où l’on retrouve le trinôme producteurs-guerriers-prêtres, et les trois ordres de l’Ancien Régime tiers-état-noblesse-clergé – ; et de conclure :
Il y a donc des familles distinguées des autres familles, parce que des familles qui exercent des professions immédiatement nécessaires à la conservation politique sont nécessairement distinguées de celles qui exercent des professions immédiatement nécessaires à la conservation de la société naturelle […] il y a donc des familles sociales ou politiques, et des familles naturelles31.
53« Familles sociales ou politiques », à « distinguer » des « familles naturelles » : dans son souci de distinction – donc de rang –, le vicomte tenterait-il d’arracher certaines familles (ou « sociétés naturelles ») à une nature qui, malgré tout, renâcle à la rédemption ?
54Au lendemain d’une Révolution française honnie, Bonald exalte, dans la trinité patriarcale père-mère-enfant, soit pouvoir-ministre-sujet, l’assise séculaire de la Cité et de la Création elle-même, dont elle reflète l’ordre également trinitaire et absolutiste. Du coup, il restreint considérablement son autonomie. La société domestique, qui rive ses individus dans des rapports microcosmiques rigides, se trouve à son tour chevillée à des instances macrocosmiques tout aussi immuables ; le père-roi est à la fois grandi et subjugué par le Roi-père et, au-dessus, par Dieu-le-Père. Support du corps intermédiaire nobiliaire chez le conservateur modéré Montesquieu, la famille devient ici un lourd maillon dans la chaîne théocratique.
« Patrimonialiste »
55Avant de creuser les positions proprement « patrimonialistes », disons un mot d’un des plus inébranlables partisans du patriarcat dans les années postrévolutionnaires : Joseph de Maistre. Dans son duché, se félicite le « royaliste savoisien », « l’autorité paternelle est à peu près ce qu’elle était chez les Romains […] Les fils de famille vivent paisiblement sous le joug salutaire qui les assujettit […] Les mariages se font sur la bonne foi des pères, et l’union intérieure des familles forme le plus beau côté du caractère national32. » Dans tous les états bien organisés, ce patriarcat prend place dans une pyramide qui a pour sommet, dans l’au-delà, un Jéhovah interventionniste, et ici-bas le Roi, Maître sacré de la nation, toujours le même à travers la succession des personnes : « il ne s’agit que de […] lui rendre sa qualité de père en rétablissant la correspondance antique et légitime entre lui et la grande famille33 ». Autour de son trône se pressent toutes les maisons du pays, en un mouvement d’attraction et, pour les plus hautes, d’ascension – « il n’y a point de famille que le mérite de son chef ne puisse faire passer du second ordre dans le premier34 ».
56Les Soirées de Saint-Pétersbourg s’interrogent sur le patrimoine moral de cette aristocratie. La famille, y lit-on,
est sans doute composée d’individus qui n’ont rien de commun suivant la raison ; mais, suivant l’instinct et la persuasion universelle, toute famille est une. […]
De là vient le préjugé, ou pour parler plus exactement, le dogme de la noblesse, si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l’examen de la raison, il ne soutient pas l’épreuve ; car il n’y a pas […] de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux : cependant il n’en est pas de plus estimée, ni même de plus volontiers reconnue35.
57Là où Montesquieu parlait de « préjugé » nobiliaire, convention indispensable au bon fonctionnement du gouvernement monarchique, de Maistre préfère le terme « dogme », cautionné par l’ordre théocratique. Seulement, si le « préjugé » échappe à la morale, le « dogme » doit composer avec l’éthique chrétienne ; l’honneur, principe politique, se mue en mérite lignager, qualité d’âme. Dans ce patriarcalisme inflexible, les gentilshommes recueillent le bien – mais aussi le mal. « Si la gloire est héréditaire dans l’opinion de tous les hommes, le blâme l’est de même, et par la même raison » ; « rien ne choque au premier coup d’œil comme une malédiction héréditaire : cependant, pourquoi pas, puisque la bénédiction l’est de même36 ? » Il est donc juste que, sous le « gouvernement temporel de la Providence », les fils soient punis pour les crimes des pères : la réversibilité des mérites a pour corollaire la réversibilité des peines.
58Depuis la Chute du reste, qui peut s’exonérer de la culpabilité, qui peut se soustraire aux atavismes propagés par le péché originel ? Louis XVI lui-même, tout innocent qu’il fût, ne dut-il pas payer pour les dévoiements de la France sous son prédécesseur ? Pour de Maistre en effet, la Révolution, fléau de Dieu, fut le châtiment des vices de l’Ancien Régime décadent, expiés dans le sang, et le sang le plus précieux : celui du souverain, flagellé et tombé en Christ sous la lame du bourreau. Expiation qui, hélas, est toujours à refaire… Tragique réinterprétation des privilèges de la naissance et de la transmission.
59Mais revenons à une forme de transmission plus tangible, portant non sur le bien en soi, mais sur les biens matériels. Bonald a dénoncé le divorce, qui perturbe l’axe horizontal de l’alliance, et par suite l’axe vertical de la filiation, pilier du patriarcat : sur l’axe de la filiation, il attaque la division égale des successions. À un seul époux, un seul légataire, mâle bien entendu, et qui deviendra époux à son tour ! Le patrimoine, patri-monium, est essentiel au pouvoir des pères : sous la Convention, « le père perdit, par l’égalité forcée des partages, la sauvegarde de l’autorité, le moyen de punir et de récompenser37 ». Réservé à l’aîné, le patrimoine concourt à la conservation des domaines, des charges, des carrières et des fortunes au fil de la lignée. Enfin, il fonde la Tradition d’une noblesse et d’une dynastie elles-mêmes héréditaires.
60« Le pouvoir de perpétuer nos propriétés dans nos familles », écrit le contre-révolutionnaire irlandais Burke, très proche idéologiquement de Bonald, « est une des circonstances les plus intéressantes et les plus importantes qui soient attachées à la propriété, une de celles qui contribuent le plus à la perpétuité de la société elle-même38 ». En outre, les Anglais, qui n’ont pas connu le jacobinisme niveleur du passé, se flattent d’avoir
une couronne héréditaire, une pairie héréditaire, une Chambre des Communes et un Peuple qui tiennent par l’héritage d’une longue suite d’ancêtres, leurs privilèges, leurs franchises et leur liberté. […] En adoptant ce principe d’héritage, nous avons donné à notre gouvernement une ressemblance avec les rapports de famille ; [réciproquement,] dans le sein de nos familles, nous avons adopté nos Lois fondamentales39.
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61Quand le roturier Balzac (qui ajouta une particule indue à son nom) défend le droit d’aînesse, ce n’est pas, lui, par attachement à des privilèges, par loyauté envers une dynastie, par réflexe de ci-devant traumatisé par la Terreur. C’est par inquiétude devant les conséquences destructurantes de l’hégémonie bourgeoise, et par goût d’un pouvoir centralisé et fort. On date de 1832 sa « conversion » au légitimisme. Dix ans plus tard, dans l’Avant-propos de La Comédie humaine, il se rangera explicitement « du côté de Bossuet et de Bonald », déclarera écrire « à la lueur de deux Vérités éternelles : la Religion, la Monarchie », et s’emparera de la formule bonaldienne : « aussi regardé-je la Famille et non l’Individu comme le véritable élément social40 ». Mais en 1824 déjà, il avait, dans une brochure anonyme, pris le parti du droit d’aînesse, auquel la création des majorats venait de redonner quelque vigueur, et qu’il présente comme « le soutien de la monarchie, la gloire du trône et le gage assuré du bonheur des individus et des familles41 ».
62En maintenant les fortunes territoriales, argumente-t-il, la primogéniture favorisa dans le passé ces grandes maisons féodales qui, comparables aux os supportant le corps, défendaient leurs vassaux et leurs serfs, prêtaient main-forte au roi, encourageaient les sciences et les arts, bref protégeaient « les villes, les villages, les familles, les individus qui tous devenaient membres d’une même famille42 ». Les puînés ? Ils disposaient d’une éducation leur permettant de faire carrière, et du montant de leur légitime ; en cas d’échec, ils étaient recueillis par l’aîné, qui, se considérant comme l’usufruitier plutôt que comme le maître de la fortune, se faisait leur second père. L’abrogation de ce système entraîne la division toujours plus poussée des champs, des firmes et des capitaux, la dilapidation de richesses que les jeunes ont cessé de révérer, le changement de métier de génération en génération. Balzac redoute, d’une part, le bousculement des ambitions au-delà des places disponibles ; d’autre part, l’abandon des grandes entreprises, la pénurie de grands monuments et de grands talents, et, terme fatal de l’éparpillement et de l’instabilité, l’asservissement du pays par des puissances étrangères.
63Ce qui désole les frères Goncourt, c’est que La Révolution dans les mœurs (titre de leur plaquette de 1854), et d’abord la Révolution dans la famille, ait sonné le glas de la civilisation perfectionnée du dix-huitième siècle.
La famille, c’est le faisceau des liens du sang dans la droite de la paternité. […] Dans les sociétés antiques, le père est dictateur : il possède absolument ses enfants ; il en dispose absolument.
Dans les sociétés modernes, le père, successivement dépouillé de ses droits de barbarie et de tyrannie, le père n’est plus que roi, mais il est encore roi. […]
Dans la société actuelle, le père n’est plus qu’un monarque constitutionnel, lié sur son trône, salué par politesse, obéi par habitude, – dieu sans foudre, qu’on tolère à la place d’honneur43 !
64Pour preuve, « entendez le tutoiement de la Révolution, ce tutoiement des jeunes gens aux vieillards […] et dites si cette paternité ainsi tutoyée par les fils ne ressemble pas à Louis XVI coiffé par le Vingt-Juin ! »
65Les causes de cette déchéance sont multiples. D’abord, « le père a compromis la vénération qui lui était due […] Comme Noé, il a dormi son manteau ouvert ; et les fils, comme Cham, se sont mis à rire devant la nudité de leur père. » Dès l’âge le plus tendre, ces fils ont été arrachés à l’éducation domestique et confiés à l’instruction publique, qui leur a injecté l’arrogance et l’esprit de contestation. De son côté, passée du gynécée au salon – en attendant le forum ! –, la femme a tiré la couverture à elle, et « le sceptre du mari est tombé en quenouille ». Dans la mêlée des rangs, des revenus et des rencontres, la Révolution a transformé le mariage en une loterie, entérinée par le contrat et légalisée par le maire : finies, les sourcilleuses endogamies d’antan. Noble ou roturière, la demoiselle d’aujourd’hui règle ses ambitions, non sur sa position, mais sur ses désirs, fouettés par des habitudes d’art et de luxe ; ce qui entraîne de terribles déceptions devant le train-train conjugal…
66Surtout, de la couronne au comptoir, « l’hérédité était le principe constitutif de l’ancienne société » ; « cette succession de la génération vivante dans la charge de la génération morte, l’engagement des fils dans les honneurs ou les travaux des pères, était le lien poétique et moral de la famille ». Et ce lien s’étendait aux valets, fidèles gardiens des pénates. Or, « la famille moderne ne se succède en rien. Elle ne se succède pas en elle-même, une famille nouvelle et indépendante, presque étrangère à la famille-mère, commençant avec le fils, finissant avec le petit-fils. » Elle ne se succède pas dans sa charge : « l’amovibilité est la loi révolutionnaire qui gouverne du fonctionnaire au souverain ». Elle ne se succède pas dans sa maison, ni dans ses avoirs. Le droit d’aînesse était assurément anti-naturel, mais, en maintenant les grandes fortunes, il représentait une prévoyance sociale. Où sont les opulentes lignées, les vastes domaines d’antan ? Où, les mécènes capables de doter une église, de paver une route, d’entretenir une pléiade d’artistes ?
67Et je terminerai cet inventaire du côté du libéralisme. Avec l’orléaniste Thiers, plus de considérations de titres et de prestige lignager : grâce à l’héritage, l’hérédité bourgeoise, accrochée à un patronyme sans particule ni passé, leste ce modeste nom propre du poids concret des propriétés. Qu’est-ce que la propriété ? Un droit naturel et un fait universel, ayant pour fondement le travail, pour juste conséquence l’inégalité des fortunes, et pour essence la transitivité. Qui ose dire que la propriété, c’est le vol ? Pour Thiers, « la propriété entraîne le don ». Chez le père (seul légateur envisagé) comme chez le fils (seul légataire), l’héritage décuple d’autant plus l’ardeur laborieuse, que la famille elle-même est une sorte de propriété : « il faut […] que l’homme ait tout en propre, son champ, dans son champ sa demeure, dans sa demeure sa femme et ses enfants », par « ce penchant de son cœur qui le porte à s’approprier tout ce qu’il touche, choses matérielles et choses morales44 ».
68Comme Thiers historien, comme Thiers ministre de Louis-Philippe, et comme lui champion des classes moyennes et de la devise « Enrichissez-vous », Guizot reproche à « l’idolâtrie démocratique » de voir dans les hommes
des êtres isolés et éphémères qui ne paraissent dans la vie et sur cette terre, théâtre de la vie, que pour y prendre leur subsistance et leur plaisir, chacun pour son compte seul. […] [Or] les individus humains tiennent les uns aux autres, ils agissent les uns sur les autres par des liens et par des moyens qui n’ont pas besoin de leur présence personnelle et qui leur survivent […]
C’est de là que dérivent et par là que se fondent la famille et l’État, la propriété et l’hérédité, la patrie45.
69Ces valeurs sont le mieux défendues, pense Guizot, par la passation des biens fonciers, non seulement parce que la terre reste stable en un temps de bouleversements, mais parce qu’elle crée à l’homme une « patrie domestique », base de la grande. Et de conclure sur cet éloge :
La famille est, maintenant plus que jamais, le premier élément et le dernier rempart de la société. Pendant que, dans la société générale, toutes choses deviennent de plus en plus mobiles, personnelles, viagères, c’est dans la famille que demeurent indestructibles le besoin de la durée et l’instinct des sacrifices du présent à l’avenir46.
Traditionaliste
70Sous le Second Empire, le chercheur Frédéric Le Play sonde l’« esprit des lois » successorales et familiales, dans une optique réactionnaire tournée moins vers l’Ancien Régime absolutiste regretté par Bonald que vers un Ancien Régime socio-économique, antérieur à la révolution industrielle. Ingénieur et professeur à l’École des Mines, Le Play apparaît, aux côtés de Saint-Simon et d’Auguste Comte, comme un précurseur de la sociologie moderne ; mieux qu’eux même, dans la mesure où sa sociologie est d’abord empirique, et non pas dogmatique. Mise au point dès Les Ouvriers européens en 1855, elle se fonde sur des recherches de terrain comparatives, documentées, chiffrées, gonflées de statistiques, enrichies de considérations historiques et administratives ; elle élabore des monographies familiales avec budgets à l’appui, propose des typologies, et une théorie du changement social47. De plus, Le Play partage avec les confrères susdits la conviction que la « science sociale » doit déboucher sur une « réforme sociale ». Avec cette différence que, catholique et anti-démocratique, il infléchit la « réforme » vers un retour aux « formes » antérieures, ponctuant ses analyses de références au Décalogue, de rappels à la Tradition, bref, d’un hommage à la Loi qui ira s’accentuant au fil de sa carrière48.
71Stigmatisant la décadence des mœurs dans la France postrévolutionnaire, décadence nourrie par la corruption de l’Ancien Régime finissant, Le Play s’assigne pour mission de
soustraire la famille au régime de destruction créé par la Terreur et le premier Empire ; rendre au père l’autorité qui lui appartient chez tous les peuples libres et prospères ; le mettre ainsi en mesure de rétablir, de proche en proche, la paix, avec le respect et l’obéissance, dans la vie privée, le gouvernement local et l’État ; enfin, signaler aux contemporains, parmi les organisations diverses de la famille, le meilleur modèle49.
72Remarquons la mention du « gouvernement local » : là où Bonald se laisse emporter par ses tendances ultra, Le Play compte sur les corps intermédiaires et décentralisés chers à une droite plus modérée. Autant que d’un individualisme excessif, il se méfie de l’interventionnisme de l’État, jacobin bien sûr, mais également monarchique ou impérial, et pense que, canalisé par des instances coutumières solides, au premier rang desquelles la famille, le pouvoir ne tombera ni dans la tyrannie, ni dans l’anarchie.
73Dans La Réforme sociale en France (1864), le chercheur, adoptant une approche systématique et trinitaire qui rappelle les procédés du philosophe de l’Aveyron, distingue trois régimes principaux de succession, qu’il évalue en fonction de leurs conséquences domestiques et sociétales. Le régime « de la conservation forcée » transfère intégralement le patrimoine à un bénéficiaire, normalement l’aîné, imposé par la loi ou par l’usage ; le régime « du partage forcé » le répartit équitablement entre les enfants ; tandis que, dans le régime de la « liberté testamentaire », le père choisit parmi ceux-ci le plus digne d’hériter.
74Le premier régime perpétue les acquisitions, tant féodales que paysannes, et conforte les traditions. Mais il est en contradiction avec une valeur plus chère à Le Play qu’à Bonald, la liberté individuelle – la liberté du père du moins, le sociologue se soudant peu de celle des autres – : ne pouvoir disposer de ses biens limite l’autorité du chef de famille. Ce régime, valable aux époques où la vertu se transmettait avec le privilège, se dégrada au dix-huitième siècle, où il profita souvent à des nantis fainéants et dépensiers ; c’est pourquoi la Convention décida de l’abolir. Mais celui qu’elle instaura n’aurait dû être, comme elle, qu’un sursaut momentané contre les abus. La Convention voulait détruire l’omnipotence de l’ancienne noblesse terrienne, et permettre la mise en culture de ses vastes domaines en friche ; malheureusement, le « partage forcé » nuisit non seulement à la grande, mais à la petite propriété, qu’elle morcela et déstabilisa à l’excès, ainsi que le prévoyait Balzac. Le « partage forcé » incite le père à prendre sa retraite, et à monnayer ses biens pour les répartir ; il l’oblige, ayant volontairement restreint sa progéniture, à vieillir isolé, voire abandonné par des descendants qui guettent avidement sa mort ; il profite surtout au fisc et au barreau, du fait des frais de notaire et des procès entraînés par les contestations. « Le Partage forcé désorganise à la fois la famille et l’état. » (I p. 127.)50
75Seule, la liberté de tester garantit la continuité de la propriété et de la profession, le maintien des traditions, et les prérogatives paternelles. Le père juge, parmi ses fils, le plus méritant, qu’il s’associe au foyer, et assure l’existence des autres. Ce système, pratiqué par les Anglo-Saxons, n’enraye pas la natalité, encourage le travail et la vertu, garantit les jeunes contre l’oisiveté et la dissolution ; « le testament, acte de discernement et d’amour, réussit mieux qu’une loi banale et uniforme à organiser et à choisir le personnel des propriétaires et par suite à inculquer dans les esprits le respect dû à la propriété » (I p. 131). Dans la famille comme dans l’état, la prospérité économique et l’ordre moral sont assurés.
76Une autre trinité apparaît dans la classification des ménages – unités de base de toute société –, que présente Le Play dans L’Organisation de la famille (1871)51. Dans le type « patriarcal », type archaïque qu’on trouve aussi bien chez les peuples pastoraux de la Bible que dans les steppes russes et certaines contrées de l’Orient, « tous les fils se marient et s’établissent au foyer paternel », sous la houlette de l’Ancien, qui fait également fonction de seigneur et de sacerdote52. Maisonnée et lignée sont à leur capacité maximale, sur un domaine indivis où se côtoient jusqu’à quatre générations ; mariages précoces et prolificité fournissent une abondante main-d’œuvre. Quand la taille de la communauté devient excessive, certains ménages essaiment, sous la présidence du patriarche, qui coopte ses homologues dans les nouveaux établissements. Là prime la loi ancestrale – mais elle peut dégénérer en routine, en figement. Le peu d’indépendance des individus signifie soutien pour les faibles et les peu doués, mais dictature du chef, et contrainte pour les individus éminents.
77L’ordre de choses opposé caractérise le type que nous dirions nucléaire, et que Le Play appelle « instable », parce que, fondé sur la résidence néo-locale, il se redéfinit à chaque génération ; accru par les naissances, amoindri quand les enfants quittent le nid, il se dissout par la mort des parents, esseulés. Cette formule, dont les chasseurs sauvages d’Amérique du sud offrirent des exemples, connaît un développement sans précédent dans les populations urbaines de l’Occident moderne, avec le « partage forcé » du patrimoine et la démultiplication des fortunes mobilières. Dans ces populations, à mariage tardif, chacun dispose de son lot, et jouit isolément des produits de son travail. On y épargne peu ; l’individualisme et l’esprit d’innovation règnent, la raison se propage, la foi diminue. Les individus éminents réussissent, les autres sont misérables et sans secours. D’où la calamité du paupérisme, relevée par Le Play dans les monographies des Ouvriers européens.
78La « famille-souche » enfin, type intermédiaire qui a la faveur de l’auteur, concilie tradition et innovation, primauté du père et penchants des enfants. Un des descendants mariés cohabite avec les parents sous le toit des aïeux ; les plus casaniers, et ceux qu’une inaptitude physique ou mentale exclut de l’alliance restent, célibataires, auprès d’eux ; les plus aventureux, munis d’un pécule, vont peupler le territoire, ou (nous sommes dans les années soixante-dix) les colonies, à moins qu’ils ne choisissent de fournir à l’État des soldats ou des marins. Les femmes, dotées et établies par le chef de famille, se rangent sous une tutelle masculine. La famille-souche la meilleure est sous le régime non de la primogéniture, mais de la liberté de tester : le père y désigne l’héritier-associé. Cette structure exemplaire favorise la fécondité, le développement de la propriété, et comble le désir de mobilité des uns comme le tempérament sédentaire des autres ; l’héritier y a autant de charges que d’avantages, les « émigrants », autant de latitude que d’appuis, et les célibataires connaissent les joies de la famille ! Celle-ci s’agrège en outre des domestiques qui, comme le rappelle l’étymologie (domus), sont fidèlement attachés à une maison dans laquelle ils étaient jadis élevés, et où ils demeuraient après la mort du maître ; alors que les serviteurs de la famille instable, instables comme elle, sont toujours prêts à voler ou à trahir. Le Play rencontre ce modèle admirable chez les pêcheurs de Scandinavie, dans des zones rurales et de droit coutumier de l’Europe centrale et de l’Europe de l’ouest. Chez les Basques du Lavedan, qu’il a observés de près, l’héritage allait, exceptionnellement, aux filles : parce que, dit l’enquêteur, les filles sont plus dociles, que la légitimité de leurs descendants est plus sûre, et qu’on évite ainsi les conflits entre belle-mère et bru ; sans d’ailleurs que cette transmission émancipe en rien ces légataires.
79Quoiqu’une désastreuse évolution sape ces foyers, Le Play est convaincu que la famille-souche pourrait s’adapter au dix-neuvième siècle technologique, libéral et hédoniste. Car, s’écartant du passéisme de Bonald, il y admet une certaine dose de changement et de choix, le goût de la vie privée, que dénigrait son prédécesseur, et même l’amour – en particulier, cet amour plus « naturel » et plus durable qui suit l’axe de la filiation, de mâle à mâle : l’amour du père pour le fils. Cette remoralisation du pays par la famille-souche est l’objectif ultime de La Réforme sociale en France.
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80Pour se développer, une maisonnée exige la propriété de ce lieu matériellement et symboliquement essentiel : l’habitation. Un home à soi, c’est la « poule au pot » due à tous les ménages, même les moins favorisés. Or, tandis qu’avec la famille-souche « le foyer ne cesse pas de fumer » (I p. 222), le partage forcé oblige les héritiers appauvris à vendre la résidence ancestrale, pour se reloger petitement et provisoirement. Immeubles de location, garnis, pensions, autant d’obstacles à la stabilité et à la bonne conduite domestiques, partant sociales. La « réforme sociale » doit donner aux prolétaires les moyens d’épargner pour acquérir un domicile, et promouvoir des cités ouvrières. Dans celles-ci, il convient de cloisonner : un appartement par ménage, des pièces séparées pour les enfants, les valets, les servantes ; gare aux escaliers communs, aux salles de service, à ces endroits interlopes que sont les chambres d’hôtes, les mansardes de bonnes, les loges indiscrètes des concierges !
81Au cœur de l’habitation se tient, sans surprise, la femme. « Le foyer domestique est à quelques égards un monde complet dont le gouvernement réclame toute la sollicitude de la mère de famille. » (I p. 186.) « Gouvernement » aussi nominal que le « ministère » que lui conférait Bonald, puisque la mère de la famille-souche n’accédera ni à la propriété, ni à la succession, ni au travail salarié. À cette condition, les femmes seront épousées non pour leur argent, mais pour leurs qualités intrinsèques : la « méritocratie » qui préside à la sélection de l’héritier vaudra également dans le choix conjugal. Considérable, leur portion d’hoirie les fait rechercher pour leur fortune, maigre, elle les jette dans les bras du premier venu, sous peine de finir dans l’indigence solitaire ; cette portion est enlevée à leurs frères, qui compensent la perte par des mariages d’argent : la ploutocratie règne dans la famille et dans l’État. Que si elles restent filles, elles bénéficieront de la protection de leurs parents mâles, et d’une place sous leur toit. Dans la famille instable, leurs pareilles, apparemment plus indépendantes, sont en fait abandonnées. Cette remise en ordre et cette moralisation du mariage, que ne renierait pas Bonald, produisent en sus chez son successeur un bénéfice nataliste et nationaliste, typique du Second Empire. La nucléarisation et le partage forcé encouragent la politique du fils unique ; la réorganisation leplaysienne favoriserait la procréation d’enfants solides, futurs travailleurs, futurs colons, futurs soldats. Ce qui serait bon pour la démographie du pays le serait aussi pour la santé de la ménagère, que les activités maternelles cuirassent aussi bien contre les maladies que contre les tentations de la chair.
82La moralisation du mariage passe aussi par la réforme des mœurs masculines. En Angleterre, le puritanisme veille ; dans les villages de l’ancienne France, l’opinion publique, prompte à repérer et à tympaniser les infractions sexuelles, contraignait les suborneurs à épouser et à légitimer. Que faire, se demande Le Play, contre la multiplication des prédateurs modernes, qui, suggestionnés par la littérature libertine, après avoir contraint les filles de la bourgeoisie à se cloîtrer, traquent les filles du peuple sur les trottoirs, à leurs comptoirs, dans les usines ? Dans les « faits de séduction », le législateur révolutionnaire, appliquant la même justice abstraite que pour les successions, présuppose les deux parties égales et consentantes ; sauf cas de violence, le Code pénal voit dans lesdits faits non un délit, mais une « complicité » ! Le Play réclame une punition sévère contre ce qui est au minimum un « dommage », la possibilité de la recherche en paternité, mais aussi le maintien de l’interdiction du divorce. On voit qu’il ne s’agit pas tant de protéger les droits de la femme que son intégrité d’objet matrimonial, ainsi que d’éviter le pullulement de bâtards.
83Si Le Play néglige la tendresse conjugale, un autre sentiment, je l’ai dit, le retient : l’amour paternel, un amour tout imbu d’autorité, au point que des commentateurs préfèrent parler d’esprit de paternité53. Entre le despotisme du patriarche archaïque et la démission des pères postrévolutionnaires, l’esprit de paternité est spontanément éducateur. Et comme le premier but de l’éducation, pour le penseur catholique, est de dompter la propension originelle au mal, l’expérience du père, relayé par le prêtre et éventuellement par le patron, vaudra bien mieux que la science de l’instituteur. À quoi bon l’enseignement obligatoire et laïque ? De l’accumulation du savoir ne résultent ni l’amélioration morale de l’individu, ni le progrès de la civilisation : quelques connaissances de base, inchangées à travers les siècles, suffisent. Pour les filles, l’instruction primaire est même dangereuse. Pour les garçons adolescents, on créera des établissements de style familial, dans lesquels résident les professeurs.
84L’esprit de paternité inculque les croyances religieuses, les rudiments pratiques, et surtout le sens du respect, du travail, de la prévoyance. Dans ce rôle, il est secondé par la famille-souche, qui, juxtaposant tous les âges et tous les caractères, initie l’enfant à toutes les formes de sociabilité, obéissance aux aînés, émulation avec les frères, protection envers les sœurs, commandement aux inférieurs, et, quand la maison est ferme ou atelier, apprentissage et collaboration. Au lieu que la famille instable, travaillée de révoltes contre un chef sans majesté, doit recourir à la froideur de l’école, aux duretés de l’enseignement professionnel, aux périls du pensionnat, et se trouve déséquilibrée par l’exil des jeunes.
85C’est ce même esprit de paternité qui alimente, à mi-chemin entre privé et public, le patronage que recommande Le Play pour améliorer les rapports entre capitalistes et ouvriers, si tendus en cette deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Les enquêtes des Ouvriers européens établissaient un parallèle entre la famille patriarcale et le contrat de travail obligatoire et permanent, la famille-souche et le contrat volontaire à long terme, la famille instable et les contrats volontaires temporaires, ou l’absence de contrat ; de l’une à l’autre formule, la liberté du travailleur augmente, mais la précarité également. La deuxième formule, ou patronage, est présentée, dans La Réforme sociale puis dans L’Organisation du travail (1870), comme l’équivalent de la protection du seigneur d’Ancien Régime, avec cette différence, que le patronage est choisi, et qu’il témoigne d’un vrai souci du bien-être, de l’épargne et de l’éthique des employés. Le patron, qui les embauche durablement, veille à ce qu’ils parviennent à la propriété, parraine les mariages qu’il juge convenables, condamne les mauvais sujets au célibat, favorise l’implantation de familles-souches, organise une police privée des habitations ; ce qui ne le dispense pas de donner le bon exemple. Le paupérisme, comme autrefois le servage, sera battu en brèche par ce dévouement des riches, qui, joint à la déférence des pauvres, évitera les conflits de classes.
86En somme, la famille-souche assurera la bonne marche de la vie publique, socialement et politiquement. Socialement, parce que, tout en dispensant l’État de l’assistance aux petits, aux vieux, aux malades, ce type de famille met à sa disposition une réserve de jeunes gens rompus au labeur et à la vertu, prémunis contre les dangers de la richesse par le sens du devoir, et contre les bassesses de l’indigence par la confiance en la parentèle. Politiquement, parce que les pères qui ont la faculté de nommer leur successeur sont également aptes à élire des délégués, donc à jouer un rôle dans les collectivités locales et les instances représentatives, favorisant l’initiative citoyenne contre les pressions du pouvoir central. Chez leurs fils, l’habitude du service familial se prolonge en disposition au service civique, voire militaire : « les individus dressés au commandement ou à l’obéissance par la discipline du foyer […] se concertent aisément pour tenir en paix la population et défendre au besoin leur territoire54 ». Repoussée, l’invasion étrangère que Balzac redoutait pour la France privée du droit d’aînesse !
87Du décompte des écus à la transmission des valeurs spirituelles, Le Play a su faire de la famille un véritable objet sociologique, dans la variété de son environnement matériel et culturel, et dans les cahots de son évolution, de l’Ancien Régime aux années 1870. Cet objet reste cependant à ses yeux un enjeu idéologique, comme le montrent sa défense de la liberté testamentaire, son panégyrique de la famille-souche, sa tentative d’insérer, entre l’individu et l’État, la loi d’un Père dépassée, sans parler de la situation faite aux femmes. Le Play exagère la « modernité » de la famille instable, qui, comme le partage égalitaire, florissait en Europe du nord bien avant la Révolution ; et il exagère l’« instabilité » de la famille moderne, laquelle, pour se rejouer à chaque génération, ne perd pas sa structure définitoire. À la merci des taux de nuptialité et de natalité, la famille-souche ballotte bien plus qu’il ne l’avoue entre étiolement et engorgement. Elle repose trop sur l’empire d’un seul pour être un lieu d’harmonie ; l’élection de l’héritier, que ne soutient ni la loi draconienne de la primogéniture, ni la règle arithmétique du partage, suscite inévitablement intrigues et colères. Accueillante aux faibles et aux ratés, cette famille ne serait-elle pas – un peu comme la famille étendue de notre début de millénaire – plus une solution de repli que le vecteur d’un dynamisme social ? Il est significatif que l’auteur se laisse obnubiler par la question de l’héritage ; l’héritage, c’est-à-dire l’amont lignager – les ascendants, les acquis, le passé –, alors que la famille de son temps est déjà aimantée par le futur, la jeunesse, les acquisitions personnelles55.
88Qu’ils se concentrent sur la structure nucléaire ou sur une structure plus extensive, les patriarcalistes, Montesquieu, Bonald, Le Play et leurs émules, pensent la famille dans l’axe vertical de la filiation (lien organique et lien de dépendance), lequel, connecté à une lignée vénérable, à un emboîtement de suprématies et à une dévolution de biens, véhicule le statut, le pouvoir, les avoirs – bref, la Tradition. L’axe horizontal de l’alliance, qui assure par croisement la progression de la filiation, les préoccupe avant tout par ses déviations : dévergondage, divorce, détresse. Parmi les fonctions familiales, les patriarcalistes s’intéressent plus à l’économique, notamment dans sa « conservation » successorale, qu’au sexuel, envisagé en termes de reproduction démographique et non de consommation ; et plus à l’autoritaire, au jeu des prépotences, procurations et soumissions, qu’à un sentimental bien pauvre et étroitement surveillé.
2. Le phallocentrisme
89Le patriarcalisme assied des supériorités et subordinations qui, sous le manteau de la Nature, relèvent d’un système social, politique et religieux pyramidal. Dans les catégories mal servies par ce système, puis un peu partout à mesure qu’il se fissure, que la Tradition, le Trône et l’Autel chancellent, que les castes sclérosées s’effacent devant des classes en flux et en lutte, ces supériorités et subordinations, dissociées des lois positives séculaires comme de la Loi transcendante qui les chapeautaient, se cherchent une légitimité en elles-mêmes – en l’occurrence, dans cette loi petitement naturelle qu’est la loi physiologique. Le père, de plus en plus mal contreforté par le Roi et par Dieu, exhibe ses titres personnels, phalliques, à la domination privée aussi bien que publique. C’est alors que le patriarcalisme se dénude en phallocentrisme ; tendance depuis toujours prégnante en lui, mais qui, devant le recul des structures proprement patriarcales, s’empare du terrain.
90Dans le phallocentrisme, l’axe vertical de la filiation, découplé des vecteurs lignagers et dynastiques qui le sous-tendaient, s’amoindrit devant l’axe horizontal de l’alliance, théâtre de l’affirmation machiste. L’abandon du lignager et du dynastique explique par ailleurs que, produit roturier, le phallocentrisme n’implique plus forcément conservatisme : crispation réactionnaire à l’intérieur de la maisonnée, il s’accommode hors d’elle des idéologies les plus diverses, depuis le royalisme jusqu’au populisme. Avec, dans les couches inférieures, une propension à être d’autant plus tonitruant ou agressif en privé qu’il est le symptôme, et la compensation, d’une impuissance dans la sphère publique.
91Le phallocentrisme est si insidieusement présent dans la pensée du dix-neuvième siècle que nous l’avons rencontré partout : au chapitre de la Sexualité, où il théorisait ses prétentions, mais aussi à ceux de l’Économie et de l’Autorité (la bourse, réceptacle de l’argent, et la verge, insigne de pouvoir et instrument de correction, ne sont-elles pas aussi des métaphores génitales ?). Parmi ses porte-parole, j’ai retenu ici les plus outrageusement éloquents. Ils ne sont plus, comme ceux du patriarcalisme, gentilshommes ou notables, membres de la République des Lettres, incarnations d’une Tradition académique : ils sont petits-bourgeois ou hommes du peuple, et offrent de leur courant des expressions plébéienne, au crépuscule de l’Ancien Régime, puis jacobine, « capitaliste » et ouvriériste. Ils ne pratiquent plus des disciplines consacrées, mais des genres personnels, pamphlétaires ou rhapsodiques ; leurs assertions n’ont plus l’assurance des textes précédents : elles laissent percer des exagérations, des invraisemblances, quand ce n’est pas l’ironie ou la parodie.
Paysan (perverti)
92Aux antipodes des juristes et des savants que nous venons d’étudier, cet improvisateur brouillon : Nicolas-Edme Restif de la Bretonne, paysan de Paris dont les comportements et le royalisme excentrique répercutent les fermentations avant-coureuses de la Révolution. Du moralisme larmoyant à la grivoiserie, du didactisme pontifiant à l’utopie, de la compulsion légiférante à l’obsession autobiographique, on trouve de tout dans son œuvre fourmillante56.
93Arrêtons-nous d’abord sur la très conventionnelle apologie du patriarcat par laquelle commence L’École des pères (1776).
Le Souverain est l’image de la Divinité. […] Ainsi l’État est une grande famille, composée de toutes les familles particulières ; & le Prince est le Père des Pères. […]
L’autorité publique est prédominante ; elle existe séparément ; elle laisse aux Pères leur jurisdiction toute entière ; elle en est le soutien, l’apui, la modératrice.
L’autorité paternelle est sousdominante & sousabsolue (I p. 3)57.
94Restif jauge l’autorité publique à l’aune de la paternelle, rapportée à une nature normative, en reprenant les catégories, sinon les appréciations, de Montesquieu. Si la démocratie est « un monstre en politique », c’est que « le Gouvernement républicain est contraire à la nature ; il égale le Fils au Père, & confond tout ». Le despotisme « est le Gouvernement le plus conforme à la nature : c’est le Gouvernement plein du Père-de-famille, tel que l’eurent les Patriarches de toutes les Nations » (III p. 364) ; seulement, il ne s’exerce aisément que dans de petits États. Pour les grands, la monarchie est préférable, qui corsète la nature de lois et de constitutions : « le Monarque Français ou Espagnol, ressemble à un Père de famille qui aurait fait un pacte avec ses propres enfants, et qui leur aurait dit : je vous donne cette loi ; mais elle me lie moi-même, et je ne pourrai l’outrepasser pas plus que vous » (III p. 366).
95Le même livre présente parfois une autre origine pour la société, plus proche des théories du contrat social, issu de la base, que du « pacte » patriarchique octroyé au sommet : à la source des gouvernements comme des ménages serait… la propriété individuelle. « La première [loi] & le fondement de toutes les autres, est la propriété » (III p. 72) ; valeur chère aux Restif, riches cultivateurs. C’est pour la protéger que les hommes en société instituèrent la monarchie. Puis,
à l’imitation des propriétés des champs, des meubles, les hommes ne tardèrent pas à concevoir celle des personnes ; ils l’exercèrent d’abord sur les femmes, puis sur leurs enfans ; parcequ’il leur parut doux d’avoir un petit empire, où ils fussent Souverains […] de se faire aimer & craindre de leurs enfans, d’en être secourus dans leur vieillesse, de les charger de leurs funérailles & c. (III p. 74).
96Le phallocentrisme ne s’embarrasse plus alors d’alibis théoriques : « dans tout système politique, c’est à l’homme qu’il faut tout rapporter, & ne regarder les femmes que comme un accessoire au bonheur général ; parce qu’en travaillant pour l’homme, les effets en rejaillissent nécessairement sur la femme » (II p. 124).
97Trois ans plus tard paraît La Vie de mon père (1779), dont le titre est d’abord un programme patriarcaliste. « Si le fils de tout homme en place était obligé d’écrire la vie de son père, cette institution serait une des plus utiles » (p. 11)58 : n’encouragerait-elle pas et la « piété filiale » de l’un, et la bonne conduite de l’autre, conscient d’être sous l’œil de son biographe ? Pour relater la vie de son père, Edme Restif, Nicolas-Edme doit remonter à la vie de son grand-père. Ce paysan bourguignon aisé et chrétien janséniste faisait aux siens l’effet d’un « dieu visible » (p. 54), ordonnateur et justicier ; « il commandait par un regard, qu’il fallait deviner » (p. 13). En cas d’approbation, « l’accolade d’un souverain n’aurait pas flatté davantage un courtisan » (p. 14). Ce seigneur en sabots marie à son gré, et préside au culte du terroir, des aïeux, du nom et du renom sans particule.
Ces titres de noblesse valent mieux que ceux qui sont perdus, mon fils […] Je méprise tous ces vieux parchemins, souvent plutôt l’ouvrage de l’intrigue, que la récompense de la vertu des ancêtres. […] Mon fils, le roturier est l’homme par excellence : c’est lui qui paie les impôts ; qui travaille, ensemence, récolte, commerce, bâtit, fabrique (p. 50).
98Transposition rustique de l’honneur à la Montesquieu, de la moralité à la Bonald, du labeur à la Le Play… Naturellement, comme en haut de l’échelle sociale, le sentimental s’aligne sur l’autoritaire. Quand on dit « il craint ses parents », « le mot craindre, en ce cas, est pris pour aimer : c’est l’usage du pays, en parlant de Dieu et des parents » (p. 13).
99Edme, le père, est un Dieu plus miséricordieux, un Roi plus clément que son prédécesseur : un « souverain chéri » (p. 113). Pieux, strict et dur à l’ouvrage, il a bien mérité de la lignée, avec quatorze rejetons de deux lits, et de la maisonnée, ayant enrichi le domaine de la Bretonne par d’ingénieuses innovations agricoles. À la table du souper s’étale sa gloriole :
Il se voyait, comme un patriarche vénérable, à la tête d’une maison nombreuse […] le père de famille au bout du côté du feu ; sa femme à côté de lui, à portée des plats à servir […] ensuite les enfants de la maison, suivant leur âge, qui seul réglait leur rang ; puis le plus ancien des garçons de charrue et ses camarades ; ensuite les vignerons, après lesquels venaient le bouvier et le berger ; enfin les deux servantes (p. 107).
100Car les domestiques font partie de la maisonnée (familia), et quasiment de la lignée, les Restif respectant la parole de l’Ecclésiaste : « Si tu as un bon serviteur, qu’il te soit comme ton âme ; traite-le comme s’il était ton frère. » (p. 109.)
101Edme détient, bien entendu, « le sceptre de l’autorité conjugale » (p. 111), qu’il légitime ainsi à sa moitié – et c’est ici qu’on passe au phallocentrisme – :
Dites-moi d’où vient cette force que la nature a donnée à l’homme ? […] D’où vient la nature vous a-t-elle faite si charmante, faible avec cela, craintive ? […] Le rôle naturel du plus fort, c’est le gouvernement ; le rôle naturel de la plus faible, de la plus aimable, c’est d’en tempérer la dureté, non seulement pour elle-même, mais pour toute la famille (p. 112).
102Rhétorique bien usée, qui justifie un fait de culture (le « gouvernement ») en le ramenant à un fait de nature, de physiologie (« le plus fort », « la plus faible »), la nature appelant la culture comme la terre l’outil du laboureur, et le corps féminin la verge du mâle ; de sorte que, préposé par la nature à la culture, l’homme gagne sur les deux tableaux. Le corps féminin se soudera au masculin pour former l’organisme domestique : « qu’il règne entre vous et moi un accord, une harmonie, semblable à celle qui est entre tous les membres d’un même corps » (p. 113) – « Et ils ne feront qu’une seule chair »…
103On se souvient de la tirade d’Arnolphe dans L’École des femmes :
Votre sexe n’est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne ;
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverné59…
104Dans Les Gynographes, ou idées de deux honnêtes femmes sur un projet de règlement pour mettre les femmes à leur place et opérer le bonheur des deux sexes (1777), les préjugés d’Arnolphe sont attribués sans scrupule au second sexe – à ces deux « honnêtes femmes », par trop empressées pour être honnêtes ! Pour « remettre l’harmonie au sein des familles, en rendant à ceux qui en sont les Chefs naturels l’autorité qu’ils ont laissé usurper au second-sexe », un seul moyen : « inculquer aux Jeunes-filles qu’elles sont destinées pour l’Homme », et les élever « précisément comme ces Jeunes-seigneurs qu’on place auprès de l’Héritier du Trône » (p. 62-63)60.
105D’abord, elles n’acquerront de compétences que les soins du ménage, et éventuellement les rudiments d’un métier ; lecture et talents d’agrément seront permis aux demoiselles de qualité, mais avec interdiction d’apprendre à écrire. Le contrat nuptial contenu dans Les Gynographes ressemble fort aux Maximes du Mariage concoctées par le barbon de Molière – sauf que Restif les fait proposer par Agnès !
Je tâcherai de me faire au caractère de mon Épous, & d’y plier le mien, demanière que ses volontés soient mes volontés, ses désirs, mes désirs, en-un-mot, de n’être qu’un avec lui […] [J’]exalterai ses bonnes qualités, & tairai ses défauts, s’il en avait (ce que je ne crais pas), [le priant] de me fortifier contre moi-même, si jamais je m’écartais de mon devoir (ce qu’à Dieu ne plaise !) en me forçant par son autorité sacrée à y rentrer (p. 103).
106Et la nouvelle Agnès d’énoncer cette « vérité », « que l’Homme est mâle pour le corps & pour la pensée, qu’il est l’être producteur des deux manières ; & que nous n’avons que des reflets » (p. 117).
107À cette sujétion s’ajoute, pour la femme, l’obligation de conforter les prétentions phalliques, donc
la nécessité de plaire ; c’est-à-dire de se rendre agréable à celui dont nous dépendons (p. 114). À proprement parler, les Femmes ne sont capables ni d’amour, ni d’amitié, ni même de vouloir, dans le sens que les Hommes donnent ordinairement à ces termes […] les Femmes n’ont qu’un sentiment naturel, l’envie de plaire ; c’est ce sentiment combiné de différentes manières, souvent dénaturé, vicié, qui produit en nous l’apparence de passions semblables à celles des Hommes (p. 115).
108À la faveur du glissement spécieux, de « la nécessité de plaire » à « l’envie de plaire » et finalement au « plaisir de plaire » – « le plus doux des plaisirs que notre sexe puisse goûter, est celui de plaire » (p. 114) –, le phallocentrisme s’annexe l’ensemble du sexuel et du sentimental féminins.
109Quant aux enfants, « c’est une question futile, que d’examiner […] si la tendresse filiale est dans la nature, ou si elle est un effet de la société. Le Père social doit élever, défendre, établir ses Enfans ; & ceux-ci, doivent à leurs Père & Mère, de la reconnaissance, du respect, & une entière soumission. » (p. 224.)
*
110Serait-ce par respect et par soumission que Restif rédigea la Vie de son père, hommage à Edme Restif, statufié dans sa posture patriarcale ? Peut-être. Toujours est-il que l’acte d’écriture lui offre, obliquement, une revanche. Nicolas-Edme, qui dans le texte bat sa coulpe de fils indigne, ne confère-t-il pas, en tant qu’auteur, à l’auteur de ses jours une seconde vie, une vie littéraire, moins contingente que celle qu’Edme mena, et lui transmit ?
111Fils indigne : beaucoup moins édifiante en effet que celle du père, la Vie du fils… L’interminable Monsieur Nicolas (1794-97), autobiographie de Nicolas-Edme Restif dont le titre gomme symptomatiquement et le nom de famille, et le prénom du père, tourne, à force de phallocentrisme, à la caricature du patriarcalisme. Dans sa dimension matrimoniale d’abord, du fait d’un libertinage exacerbé, et névrotiquement fixé aux jupes dociles de l’entourage enfantin, image de tout ce que cet être a aimé, et peut aimer. Et surtout, dans la dimension cardinale de la filiation. Portant le natalisme à sa limite rocambolesque, Restif s’attribue, dans Monsieur Nicolas et ses séquelles, Mon Calendrier et Le Drame de la vie, une fécondité que seul surpasse le héros des Posthumes, le bien nommé Multipliandre, dont l’incroyable prolifération va peupler jusqu’aux îles australes ! Cette paternité de hasard, non assumée, parfois ignorée, paternité de genitor et jamais de pater, n’a rien à voir avec celle qu’enregistrent les vénérables généalogies ; donnant le jour à des filles, naturelles qui plus est, elle ne transmet pas le nom, et asserte l’ascendant du phallus en en esquivant les obligations. Peu soucieuse de relancer la lignée, elle trahit en fait une préoccupation narcissique : l’angoisse quant à la puissance sexuelle, à la survie personnelle, à l’identité61.
112Des filles, et naturelles : la fantasmagorie reproductrice dégage ce bénéfice supplémentaire, de tout à la fois servir et disculper le vœu d’inceste, qui plane au cœur secret de la famille, et qui tint une place importante dans la biographie de Restif. Elle le sert, en stimulant, avec tous ces tendrons, les dérives libidinales ; mais le disculpe, puisque le lien de sang reste aléatoire62. L’inceste rétivien n’est ni la rêverie désinvolte des Lettres persanes, ni la ficelle dramatique du théâtre de Voltaire, ni le principe de subversion sociologique de Diderot, ni non plus la maxime de corruption sadienne – que récusent, dans L’Anti-Justine de 1798, les joyeux déchaînements de Cupidonnet avec ses sœurs, sa mère et ses filles. Découvrant, dans la grisette ou la racoleuse avec laquelle il a couché, une de ses filles inconnue ou potentielle, Restif épingle sur la fille publique, qui appartient à tous, un droit particulier, privé, qui colore le sexuel d’un sentimental trouble ; il retrouve en elle son ancienne maîtresse et surtout son ancien désir, son ancien moi. L’inceste lui permet de poser une double marque sur l’autre féminin, de se perpétuer éventuellement au carré, et de contrer, grâce à l’involution des lignées, l’usante linéarité du temps.
113Au seuil de Monsieur Nicolas est reproduite, sur le modèle des pedigrees bibliques et aristocratiques, une généalogie fantaisiste des Restif, qui les fait remonter à l’empereur romain Pertinax, successeur de Commode ; Pertinax aurait été traduit par « Restif » ou Rétif sous Charles V. Le catalogue égrène des généraux, des évêques, des conseillers d’État, des bâtards, des vagabonds, des poètes, des bourreaux, des marmitons, et force huguenots… Avec Nicolas-Edme, hélas ! le patronyme va tomber en quenouille, puisque lui n’a officiellement que deux filles. Aussi notre homme, qui écrit pour vivre, et qui semble parfois vivre pour (s’)écrire, place-t-il, en épilogue à son autobiographie, et en lieu de descendance, une longue liste de ses ouvrages, créatures de sa plume, porteurs de son nom, et portraits tout crachés, ou presque, de sa personne…
114L’irrépressible graphomanie de Restif participe d’une sorte de délire de paternité. « L’œuvre comprend cent quatre-vingt-sept volumes et sa progéniture s’élève à un total de deux cent vingt-et-un enfants », recense un critique63. La paternité littéraire s’avère, comme l’autre, profondément narcissique : affirmation exhibitionniste, quête de soi, et lutte contre la mortalité. Et dans ce champ aussi, Restif, ironiquement fidèle à ce patronyme qui lui enjoint de regimber, de ruer dans les brancards, prodigue des rejetons « illégitimes » – ouvrages grivois ou pornographiques64.
115Chez Restif, à la veille de la Révolution, la défense et illustration du patriarcalisme rustique des aïeux se mue en un phallocentrisme débridé, qui finit par en être le travestissement. Il est vrai que, fils de croquants étrangers aux belles-lettres, ce « paysan perverti » n’a illustré leur nom obscur que parce qu’il a su rompre la succession, refuser l’héritage, et se faire, au mépris de la progression lignagère, « fils de ses œuvres » – œuvres aussi inclassables que lui-même.
Jacobin
116Avec Sylvain Maréchal, nous entrons en pleine Révolution, et ce n’est plus à un excentrique, mais à un extrémiste que nous avons affaire. Poète anacréontique à ses heures, ce Brutus sans-culotte, cet athée « déprêtriseur » est surtout connu comme journaliste virulent et dramaturge « tyrannicide » ; c’est lui qui aurait rédigé le Manifeste des Egaux de Babeuf (1796), apologie de la communauté de biens et de travail – « la terre n’est à personne », « les fruits sont à tout le monde65 ». En dehors de cet épisode bavouviste cependant, toute l’œuvre du polygraphe proclame, en accord avec l’idéologie petite-bourgeoise de la Convention, qu’à côté de la Liberté et de l’Égalité, propriété et pouvoir paternel sont des droits naturels.
Fier de sa dignité, l’homme à l’homme est égal.
De la propriété le droit toujours légal,
La base des états n’y souffre point d’atteinte […]
Tout à la fois pontife et Roi de ses enfans,
Le père de famille, au sein de son domaine,
Par un chemin de fleurs à la vertu les mène,
rime-t-il dès 178166. Plus tard, il propose de redistribuer l’humanité, au moyen de la loi agraire, en petites cellules patriarcales. Et au terme de sa carrière, en 1802, il s’écrie : « Un agriculteur, propriétaire, chef de famille et vertueux : voilà l’homme par excellence ! Ecce Vir 67 ! » Sans Dieu ni maîtres – point qui nous éloigne de Restif et annonce Proudhon –, l’homme corrigé par la Révolution a seulement besoin d’un lopin et d’un foyer.
117Maréchal l’Égalitaire n’admet de différences que celles d’âge et de sexe. Si la différence d’âge est temporaire, la différence de sexe, immuable, apparaît d’autant plus cruciale que les distinctions de rang sont en train de s’estomper. Tout se passe comme si le nivellement préconisé en public, en ré-publique, devait être compensé par une disparité accrue en privé ; comme si l’homo politicus uniformisé devait, en exhibant ses attributs de vir, renforcer la seule domination qui lui reste : celle de dominus.
118En ces années où tant de législateurs (et législatrices) improvisés lancent leur Code ou leur Déclaration des droits, cet avocat de formation commet donc un Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes (1801). Peut-être inspiré par Les Gynographes, le Projet tente de prouver que « la qualité de femme qui sait lire n’ajoute rien aux titres sublimes et touchants de bonne fille, bonne épouse et bonne mère, ni aux moyens d’en remplir les devoirs doux et sacrés », au contraire (p. 32)68. Il se compose d’une liste de considérants, puis de clauses numérotées, et se termine par un Décalogue. Seulement, des considérants aux clauses, il n’y a pas progression logique, mais piétinement tautologique : les arguments et exemples entassés au titre des attendus que suggère la Nature sont réitérés, presque sans changement, au titre des articles que dicte la Raison. Et tel est leur caractère hétéroclite et provocateur, qu’on peut se demander si le discours est à prendre au sérieux…
119Que le phallocentrisme de Maréchal se concentre sur la lecture, en ces années où le débat sur l’instruction bat son plein, n’est pas surprenant. Le droit à la lecture, c’est d’abord le droit à la croissance intérieure, au devenir adulte ; de plus, comme la lecture déborde très vite l’intériorité, c’est le droit à la parole, en privé et en public ; et comme la parole veut laisser une trace, c’est le droit à l’écriture, publiée, donc publique : ces années sont aussi celles où les insoumises ont tenté d’envahir la rue et la presse. Or, plus encore que ses confrères jacobins, Maréchal veut les empêcher de dépasser le seuil paternel ou conjugal. Leurs seules sorties seront pour le marché ou pour l’église ; aux fêtes civiques où on couronne leur vertu, elles ne seront pas admises.
120Les femmes étant interdites de lecture, le texte s’adresse « Aux chefs de maison, aux pères de famille, et aux maris ». « Les deux sexes », commence le bon apôtre, « sont parfaitement égaux ; c’est-à-dire aussi parfaits l’un que l’autre dans ce qui les constitue. Rien dans la nature n’est comparable à un bel homme, qu’une belle femme. » (p. XIV.) Mais attention : ce qui est comparable et égal, c’est la perfection abstraite des sexes, non les sexes eux-mêmes ; un homme n’est pas commensurable à une femme. Il est même essentiel de maintenir la démarcation : « Il n’y a rien de plus laid au monde qu’un homme singeant la femme, si ce n’est une femme singeant l’homme » (p. XIV) ; sortir de son ordre est faire retour au « singe », à l’animalité.
121« L’intention de la bonne et sage nature a été que les femmes, exclusivement occupées des soins domestiques, s’honoreraient de tenir dans leurs mains, non pas un livre ou une plume, mais une quenouille ou un fuseau. » (p. 21.) De son côté, « la Raison veut (dût-elle passer pour Vandale) que les femmes (filles, mariées ou veuves) ne mettent jamais le nez dans un livre, jamais la main à la plume » (p. 69). Cette collusion très dix-huitième siècle de la nature et de la raison ne sert pas seulement à les renforcer l’une l’autre, mais à rabaisser la raison féminine. Car la faiblesse dont la physis a doté l’organisme de la femme déteint sur son intellect : « l’esprit et le cœur ont un sexe comme le corps, dans la dépendance duquel ils sont tous deux » (p. 34)69.
122Aussi la femme savante est-elle une monstruosité. Physiquement, elle perd sa santé, sa séduction, sa fécondité ; moralement, elle abdique toute décence ; intellectuellement, elle divague, sans idées ni style ; la langue même se refuse à ce solécisme : « Mademoiselle est auteur, Madame est amateur. » (p. 57.) Les femmes savantes osent cracher sur la seule « science » qui leur soit accessible, la « science du ménage », sur le seul art qui leur soit permis, « l’art d’élever des enfants », matières que n’enseignent pas les livres, mais les mères (p. 38). Elles empiètent catastrophiquement sur la supériorité de leur compagnon : « il y a scandale et discorde dans un ménage quand une femme en sait autant ou plus que le mari » (p. 37). Scandale aussi dans la Cité : que de troubles causés par les Aspasie, les Marguerite de Navarre, Catherine de Médicis ou Christine de Suède ! Mais prenez Pénélope, Lucrèce, Ruth, la Vierge Marie, Fatima ou Jeanne d’Arc : toutes analphabètes ! Frénésie draconienne ou plaisanterie, Maréchal prétend défendre aux bas-bleus de faire des bébés, et brûler leurs ouvrages : en leur barrant toute reproduction et toute production, on en éradiquera la race !
123« Les paroles sont des femelles ; les écrits sont des mâles », dit un proverbe (p. 71). La parole femelle par excellence est, éphémère et futile, le babil : les papotages de la cuisine ou du marché. Que les oies blanches ne jettent les yeux ni dans un roman d’amour, ni même dans un missel : qu’elles égrènent leur chapelet, et se bercent du psittacisme religieux ! Cet anticlérical notoire se préoccupe peu de les infecter de « superstitions », peut-être même le souhaite-t-il, afin de mieux les garder sous tutelle – non celle du curé, mais celle du mari. Le mari leur récitera des passages de la Bible ou de Xénophon, mais point trop : au fond, « la Raison veut que les maris soient les seuls livres de leurs femmes ; livres vivants, où nuit et jour elles doivent apprendre à lire leurs destinées » (p. 74).
124À ce « livre » se résume leur destinée. Là seulement s’imprime leur nom propre : « le nom d’une femme ne doit être gravé que dans le cœur de son père, de son mari ou de ses enfants » (p. 93). Hors de là, qu’il ne soit point tracé : « la Raison veut que les épouses, ne devant point savoir lire, et par conséquent ne pouvant signer le contrat de mariage, on se contente de leur consentement verbal devant les magistrats et les témoins » (p. 82). Qu’il ne soit pas même prononcé : « le plus grand éloge que vous puissiez obtenir, c’est qu’on ne dise rien de vous ni en bien ni en mal » (p. 99). L’être féminin est réduit à ce « rien », ni bon ni mauvais, entièrement absorbé dans les tâches séculaires :
Casta vixit,
Lanam fecit,
Domum servavit (p. 108).
125Sexuel minimal, économique rudimentaire, autorité nulle, et sentimental introuvable…
126Curieux projet donc, qui mêle les clichés du bonhomme Chrysale et la rhétorique de la Terreur pour dénier aux femmes, avec l’activité de lectrices, le statut d’individus pensants, de décideurs domestiques, et de citoyennes. Maréchal peut-il bien croire que « les femmes douées d’un bon esprit seront les premières à consentir à la présente loi », qu’« elles verront dans cette mesure urgente et nécessaire, non pas une extension du despotisme viril, mais bien plutôt un appel à la raison » (p. 60) ? Il est piquant de mentionner la raison, quand on leur en laisse juste assez pour y renoncer ! Maréchal peut-il bien envisager de soumettre son programme au suffrage des chefs de famille, de le faire afficher dans les domiciles, et de punir pères et maris contrevenants, quand l’excès même de son antiféminisme et la paranoïa de son Projet en soulignent l’extravagance ?
« Capitaliste »
127Sautons maintenant sous la Restauration, pour retrouver Balzac. Balzac, qui en 1824 défendait en ultra le droit d’aînesse et le patriarcat, et qui, en 1830, pose au phallocrate avec la Physiologie du mariage. En fait, l’intérêt de la Physiologie est double. Car si elle abonde en développements à la Restif et à la Maréchal, elle en pousse si facétieusement le cynisme, qu’elle les déconstruit : ses propositions les plus machistes se retournent contre elle, servant ainsi de parodie et au patriarcalisme, et au phallocentrisme.
128Physiologie du mariage, ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal : chaque élément de l’intitulé est significatif. Le premier est un terme pseudo-scientifique lancé par les Idéologues, et en vogue dans les années 1820 à 1840, avec la Physiologie des passions du docteur Alibert ou la Physiologie du goût de Brillat-Savarin ; il sera repris, en pleine Décadence, par Paul Bourget dans la Physiologie de l’amour moderne, « ou Méditations de philosophie parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés » – ouvrage très proche de celui de Balzac par la conception de l’amour (« ensemble de phénomènes cérébraux qui constituent l’instinct sexuel »), l’approche (l’éternel triangle adultère), le ton d’« humoriste désenchanté », et le pot-pourri de la facture70. Physiologie, le texte de Balzac souligne l’ancrage de l’alliance dans le corps ; « statistique conjugale », il démarque les velléités sociologiques des publicistes de l’époque. Cette caricature savante se double d’un pastiche des manuels de morale ; les Méditations de philosophie éclectique retrouvent les maximes de La Bruyère ou de La Rochefoucauld, l’inévitable « Catéchisme conjugal » (ici présent en vingt-huit aphorismes), voire le catalogue de conseils pratiques :
Il existe tant de gens qui sont trop occupés pour perdre du temps à chercher les raisons secrètes qui font agir les femmes, que c’est une œuvre charitable de leur classer par titres et par chapitres toutes les situations secrètes du mariage […]
N’est-ce pas un speculum vitae humanae ? (p. 919)71.
129Enfin, bonheur et surtout malheur conjugal ont été, de temps immémoriaux, matière à littérature, notamment comique. Émaillées d’historiettes dignes des fabliaux ou des farces de Molière, les analyses de Balzac, volontiers adressées aux disciples de Panurge et aux amateurs de Sterne, tournent à la plus drolatique des fictions. Puisque la bourgeoisie bien pensante interdit de toucher au gouvernement et à l’Église, « il ne nous reste en ce moment que le mariage en France qui soit matière à rire » (p. 917)…
130Comme le Projet de Maréchal, la Physiologie est dédiée à « l’homme », c’est-à-dire « à vous, le lecteur ». L’avertissement « Les Dames n’entrent pas ici » (p. 903), qui rappelle la mise en garde adressée aux filles chastes dans la préface de La Nouvelle Héloïse, exclut du débat celles qu’il intéresse pourtant au premier chef. Objets du mariage, les femmes restent également objets dans le discours sur le mariage ; murées et dans la passivité domestique, et dans la stagnation mentale. Autres exclus, non seulement de la lecture, mais de l’enquête même de la Physiologie : les pauvres. « Nous ne stipulons que pour les oisifs, pour ceux qui ont le temps et l’esprit d’aimer, pour les riches qui ont acheté la propriété des passions, pour les intelligences qui ont conquis le monopole des chimères » (p. 924) ; le Raphaël de La Peau de chagrin, les « lions » en gants jaunes de La Comédie humaine n’imaginent pas non plus l’amour hors des dorures et des dentelles… Les pauvres ne sortent ni de l’inculture, ni de la copulation bête.
131Enfin, la Physiologie du mariage est surtout physiologie de l’adultère. Voici comment Balzac explique la germination du livre :
À l’époque où, beaucoup plus jeune, [l’auteur] étudia le Droit français, le mot ADULTÈRE lui causa de singulières impressions. Immense dans le code, jamais ce mot n’apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un lugubre cortège. Les Larmes, la Honte, la Haine, la Terreur, des Crimes secrets, de sanglantes Guerres, des Familles sans chef, le Malheur se personnifiaient devant lui et se dressaient soudain quand il lisait le mot sacramentel : ADULTÈRE ! Plus tard, en abordant les plages les mieux cultivées de la société, l’auteur s’aperçut que la sévérité des lois conjugales y était assez généralement tempérée par l’Adultère (p. 904).
132C’est une fascination apparemment bien différente qu’en 1842, le Flaubert débutant de Novembre puise, non plus dans les arcanes de la Loi, mais dans les topoi de la littérature : celle du fruit défendu.
Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots humains : adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une magie singulière l’embaume ; toutes les histoires qu’on raconte, tous les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de volupté72.
133C’est cette fascination qu’il prête à Madame Bovary – « J’ai un amant ! J’ai un amant ! » –, avant de lui faire « retrouver dans l’adultère toutes les platitudes du mariage »73. Repoussante ou tentatrice, l’infraction semble plus exaltante que la norme. En réalité, l’infraction est inséparable de la norme, qu’elle rend plus humainement supportable ; si inséparable, en fait, qu’elle coexiste avec elle, et finit par en partager la banalité ! En se focalisant sur l’infidélité – et la plus troublante, sinon la plus fréquente : l’infidélité féminine –, Balzac choisit la voie la plus accrocheuse pour éclairer le fonctionnement, ou plutôt les dysfonctionnements, de la monogamie.
*
134Entrons maintenant dans le vif du texte. Sur trente millions d’habitants, il y a en France, estime Balzac, quinze millions de femmes. Enlevons-en neuf millions, qui n’appartiennent que zoologiquement à l’espèce, étant déguenillées, puantes, ridées, stupides, et grossièrement fécondes. On arrive à « six millions de femmes dont les hommes à sentiment s’occupent, se sont occupés ou s’occuperont » (p. 925) ; desquelles on retranchera une forte proportion d’impubères, de quadragénaires et plus, de laiderons, de nonnes, d’institutrices, de soubrettes, de prostituées. Reste un million de femmes dignes de ce nom, c’est-à-dire délicates, parfumées, ne songeant qu’à briller, ayant voiture, domestiques, et assez de revenus pour ne rien coûter à leur amant74. Soustraction faite de celles qui sont enceintes, malades, frigides, dévotes ou encore hésitantes, on aboutit à quatre cent mille « femmes honnêtes » prêtes à offenser la foi conjugale.
135Si l’on passe à la statistique masculine, et que sur les quinze millions de Français on en retire neuf qui tiennent plus du singe que de l’homme, trois de vieillards et d’enfants, un de laquais, artisans, ecclésiastiques et gros travailleurs, et un d’époux fidèles, on trouvera un million de « célibataires », à qui point n’est besoin d’argent ni de beauté, mais seulement d’une élégance militaire, d’un peu d’entregent et d’une instruction minimale pour cocufier leurs congénères. Compte tenu du fait que la femme est propre à l’amour de vingt à quarante ans, mais l’homme de dix-sept à cinquante-deux, et que l’usage veut que les jeunes gens ne s’établissent pas avant trente ans, alors que leurs désirs culminent à vingt, attribuons à chacun trois bonnes fortunes avérées : cela fait trois millions de bonnes fortunes pour quatre cent mille « femmes honnêtes » ! Sans parler des aventures dont les non célibataires ne se flattent pas… Ainsi l’adultère pend-il au nez de tous les maris. Prédestinés à cette infortune, tous ceux qu’absorbent leurs fonctions extérieures, magistrats, officiers, banquiers, savants, poètes ; plus les priseurs, châssieux, malpropres, bilieux. Ces « troupes incornifistibulées » (p. 950) verront bientôt succéder, à la Lune de miel, la Lune rousse, en forme symptomatique de cornes, et se profiler leur bête noire (bête « à cornes ») : le Minotaure, grand consommateur de chair fraîche.
136Pour ceux qui savent ménager leur épouse toutefois, un espoir demeure. Et Balzac de développer, dans la première partie, relativement « féministe », de l’ouvrage, une critique et un argumentaire qu’on retrouvera au chapitre du familialisme, et qu’il a pu glaner chez Rousseau, d’Holbach, Destutt de Tracy ou Stendhal. « Les fautes des femmes sont autant d’actes d’accusation contre l’égoïsme, l’insouciance et la nullité des maris » ; « la plupart des hommes n’ont eu en vue par leur mariage que la reproduction, la propriété ou l’enfant ; mais ni la reproduction, ni la propriété, ni l’enfant ne constituent le bonheur » (p. 956). Ni le sexuel, ni l’économique, ni la parentalité ne suffisent : il faut tenir compte du sentimental, lequel est à l’amour physique ce que la gastronomie est à la faim, affirme l’admirateur de Brillat-Savarin. D’où la nécessité de faire sa cour et de conter fleurette, l’opportunité des obstacles et de la résistance : voyez Tristan et Lancelot… D’où le précepte : « Ne commencez jamais le mariage par un viol » (p. 955) ; soignez votre perruque, restez « inodore », et contrôlez votre « âne ». Que le plaisir procède du désir partagé, recommandaient les Philosophes : « ne jamais se permettre un plaisir qu’[on] n’ait eu le talent de faire désirer par sa femme », précise malignement notre auteur (p. 959). Et toujours, le couronner d’une envolée poétique.
137Selon Balzac, lecteur de Montesquieu et de Madame de Staël, les contradictions de l’institution matrimoniale s’expliqueraient par les « mœurs bâtardes de la France » (p. 1005). Notre pays est au carrefour de deux traditions : celle, romaine et orientale, de la pluralité et de la réclusion des épouses, exigée par l’ardeur du climat et des tempéraments, et celle, franque, de la galanterie, nécessaire dans les frimas du nord pour secouer la léthargie érotique. D’où « les deux principes de la servitude et de la souveraineté des femmes » (p. 1003). Dualité renforcée par le christianisme qui, tout en glorifiant Notre-Dame, en canonisant les saintes et en proclamant l’égalité des âmes, maintint par bulles pontificales les descendantes d’Eve sous le joug. Rigueurs « romaines » reprises par le Code civil d’un côté, courtoisie de l’autre : la Française est une « reine asservie » (p. 1003).
138Conformément à la nature de notre climat, tempéré, et sur le modèle du nouveau gouvernement constitutionnel, milieu entre despotisme et démocratie, combinons mieux les systèmes méditerranéen et franc : exigeons l’austérité des matrones, et rendons la liberté aux filles. Retirons-les des pensionnats et couvents corrupteurs. Exhérédons-les – autrement dit, affranchissons-les de la dot. Cette idée n’est pas neuve. On la rencontre chez Mercier :
Cette loi porterait un coup mortel au luxe, et ne mettrait d’autre différence entre elles que celle qui naît de la beauté et de la vertu.
Si la femme n’apportait point de dot, il y aurait un grand nombre de mariages ; la femme serait forcée de mettre dans la balance tous ses agréments naturels75.
139Trois quarts de siècle plus tard, Le Play préconise cette mesure dans la famille-souche. Mais, en un temps où les femmes n’ont guère de richesses propres que leur hoirie, la leur ôter confirmerait leur nullité sociale – au profit de leurs frères, se dit peut-être le Balzac avocat du droit d’aînesse… – ; et, sous prétexte d’épurer l’alliance, ce dénuement les condamnerait à une alliance hâtive. Plus intéressante, la proposition suivante : renonçons au préjugé de la virginité ; le physiologiste ne voit aucun inconvénient à « prendre une fille à l’essai » (p. 971). Ayant eu tout loisir de folâtrer, la matrone en revanche s’enfermera chez elle. « Périsse la vertu de dix vierges, plutôt que cette sainteté de mœurs, cette couronne d’honneur de laquelle une mère de famille doit marcher revêtue ! » (p. 972) ; la vierge qui tombe peut se relever, la mère pécheresse vicie tout autour d’elle ; l’enfant naturel est tolérable, le bâtard brouille les généalogies.
140Malheureusement, comment implanter ces réformes,
si le mariage, en France, est un immense contrat par lequel les hommes s’entendent tous tacitement pour donner plus de saveur aux passions, plus de curiosité, plus de mystère à l’amour, plus de piquant aux femmes, si une femme est plutôt un ornement de salon, un mannequin à modes, un portemanteau, qu’un être dont les fonctions, dans l’ordre politique, puissent se coordonner avec la prospérité d’un pays (p. 1007) ?
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141Dans les deuxième et troisième parties, le « docteur ès arts et sciences conjugales » (p. 1077), à tendances réformatrices, laisse place à un politicien manipulateur, et à un stratège sans scrupule. Le phallocentrisme s’intensifie – sur un ton si uniformément moqueur, toutefois, qu’il devient difficile de le prendre au sérieux. Les anecdotes drolatiques empiètent de plus en plus sur les raisonnements, dans un dédale textuel où parade le Minotaure, et où, piètre Thésée, semble s’égarer le narrateur.
142La deuxième partie se présente comme un « traité de politique maritale » (p. 1009), expliquant comment parer à la « minotaurisation » imminente. Qui parlait de gouvernement constitutionnel ? Dans la famille comme dans l’État, l’absolutisme est de rigueur – « une famille ne saurait exister sans le despotisme » –, amadoué, en période postrévolutionnaire, par ce machiavélique adage, que « la femme mariée est un esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône » (p. 961). « La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois ? Ne les voyons-nous pas tâchant d’amuser le peuple pour lui dérober sa liberté ? » (p. 1016.)
143Comment se rendre maître d’elle ? En premier lieu, ce qui ne saurait nous surprendre, « avoir horreur de l’instruction chez les femmes, par cette raison […] qu’il est plus facile de gouverner un peuple d’idiots qu’un peuple de savants » (p. 1017). Et se méfier des romans : quel mari pourrait rivaliser avec leurs héros ? Ensuite – réapparition du physiologiste –, prostrer la volonté femelle, soit par un régime débilitant, alimentation végétarienne, bergères moelleuses, bains, lotions, sangsues, soit au contraire par un mouvement épuisant, promenades, visites, danse… Que si elle revendique sa liberté individuelle ou sa liberté de presse (entendez : de correspondance), les lui accorder sans barguigner : « prenez vos grades auprès des ministres constitutionnels dans l’art de promettre » (p. 1038) ; elle pourra toujours discuter à perte de vue, comme le Parlement anglais. « Combien de moyens n’avons-nous pas de détruire la charte conjugale par la pratique ! » (p. 1054.) Piano, toilette, soins de santé, voyages, grossesses et (merci Rousseau) allaitement, autant de diversions, qu’elle croit vouloir elle-même !
144L’appartement requiert des « précautions à la Bartholo » (p. 1038). Il sera isolé entre cour et jardin, installé à l’étage (pour empêcher les Chérubins de sauter par la fenêtre), flanqué d’un concierge et de molosses dans le parc, et surtout dépourvu d’escaliers dérobés, d’alcôves et (ô mânes de Crébillon) de sophas. Balzac se livre à de longues cogitations sur la chambre nuptiale, et sur les mérites respectifs des chambres séparées, des lits à roulettes, des lits jumeaux, du lit unique76. À ce dernier va sa préférence. Certes, dormir ensemble est mauvais pour la santé, risqué pour l’amour-propre du maladroit qui ronfle sous son affreux bonnet, contraignant pour le désir sexuel, qu’il règle à heure fixe ; mais cette proximité permet à la main « gynomètre » de mesurer la température libidinale de la partenaire (technique empruntée aux Bijoux indiscrets de Diderot), et aux corps d’harmoniser leurs chaleurs ; sans sous-estimer les douceurs de la conversation… L’ennui est que ce meuble facilite la procréation, alors qu’« un mari de talent doit […] ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un moyen de défense » (p. 1076). Balzac s’attarde alors sur le rôle du lit dans la « callipédie », ou « art de faire de beaux enfants », et attribue les tendances insurrectionnelles des Français à la mauvaise conformation de leurs couches ! Dans l’appartement, cage dorée, sera établie une « douane conjugale » pour inspecter les invités (p. 1044). Maître des signes, le mari fera parler les gens, voisins, fournisseurs, mieux : les choses, missives, emplettes, vêtements ; le canapé aux plis éloquents est le meilleur mouchard. Et il ne perdra pas un battement de cil, pas une contraction de narines de sa compagne ; « le visage d’une femme est un livre écrit en langue étrangère, et que l’on peut encore traduire, malgré les difficultés de tous les gunaïsmes de l’idiome » (p. 1146).
145Mais gare aux « révolutions conjugales » (p. 1081), si la femme s’avise qu’elle est manipulée ! La meilleure manœuvre, pour détourner le péril, sera de feindre la jalousie. Seulement, attention : pour cela, « il faut toute la profondeur de Talma ! » (p. 1083). Savoir ménager l’intérêt, captiver la spectatrice, et surtout, ne pas se laisser prendre à son personnage, ne pas devenir jaloux pour de bon ! Mais qui empêchera la fine mouche de se faire actrice à son tour : de confondre son argus, et de pimenter ainsi ses trahisons, au fil d’une « comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et où vous vous applaudissez tous deux d’un succès certain » (p. 1084) ?
146Las ! Sur les quatre cent mille « femmes honnêtes » recensées par Balzac, trois cent mille s’apprêtent, dans la troisième partie, à déclarer la « guerre civile » : guerre sans merci, sous la politesse des manières. Le mari a de son côté la loi et la religion ; mais quand la religion s’en mêle, Balzac insère dans le volume deux pages littéralement indéchiffrables ! Son opposante a pour atout la ruse – « toute la diplomatie du Congrès de Vienne » (p. 1130) – ; pour armes, la pudeur, la migraine, les convulsions mélodramatiques ou les vapeurs à l’eau de rose ; pour soutien, la gent féminine, qui crie haro sur le cocu : ses amies, qui cessent d’être ses rivales, sa mère, son « premier aide de camp » (p. 1147), sa soubrette, qu’elle jette dans une liaison avec le maître afin d’accroître sa liberté ; plus son médecin, complaisant quand il n’est pas dupe – « avec son médecin, une femme honnête est, dans sa chambre, comme un ministre sûr de sa majorité » (p. 1159) – ; et toute la gent masculine, supporter de l’amant.
147« Nous sommes parvenus au dernier cercle infernal de la divine comédie du mariage. » (p. 1173.) Devant les ultimes symptômes, « unicornes » si l’adultère reste sans fruit, « bicornes » dans le cas contraire, le mari a deux partis : la résignation, ou la vengeance. La vengeance ? Inutile, pour cette raison que « jamais un mari ne sera si bien vengé que par l’amant de sa femme » (p. 1179). La résignation, elle, présente des compensations : le Minotaure apprivoisé flatte l’adversaire terrassé, et, travaillée de remords, la fautive le bichonne. Il la retrouve plus sensuelle, plus brillante, plus inattendue qu’auparavant : « vous n’aviez reçu qu’une femme gauche et naïve des mains de l’Hyménée, le Célibat généreux vous en rend une dizaine » (p. 1183). Qu’elle atteigne quarante ans, et sera signée la « réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime », traité qui « consacre leur petite restauration matrimoniale, avant de fermer, selon l’expression de Louis XVIII, l’abîme des révolutions » (p. 1183).
148Quelle victoire, en définitive, pour la femme ? L’amant lui apparaissait d’abord comme l’antithèse de l’époux ; jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle a sacrifié la paix de son existence à une demi-heure de félicité, et ce, pour un homme qui ressemble à son époux ! L’un et l’autre exploitent sa beauté, sa générosité, son affection. L’époux défraie à son insu l’amant, lequel, en guise de remboursement, « fait valoir » sa compagne ; ayant évité les confrontations directes, le Minotaure et le cocu, pareillement porteurs de cornes, finissent par s’entendre sur les décombres des désirs féminins. Dans tout cela, il n’est guère question de sentiment, mais, chez l’amant, de besoins sexuels et économiques ; chez l’époux, d’autorité ; chez la femme, de vanité et de révolte. Pour le sentiment, il faudra attendre les cohortes de passionnés et passionnées de La Comédie humaine77.
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149Ce texte semble parfois le comble du phallocratisme. « La femme est une propriété que l’on acquiert par contrat, elle est mobilière […] la femme n’est, à proprement parler, qu’une annexe de l’homme ; or, tranchez, coupez, rognez, elle vous appartient à tous les titres. » (p. 1030.) Le patriarcalisme justifie sa sujétion matrimoniale par des nécessités de stabilité domestique, et de prospérité publique : voilà que Balzac outre cette sujétion jusqu’à en retourner les effets – une telle alliance a pour grimaçant envers l’adultère féminin ; mieux, celui-ci apparaît comme la paradoxale condition de la prospérité publique !
150Prospérité démographique, par ses conséquences « bicornes » : de la collusion de l’adultère et du populationnisme bourgeois. Prospérité économique : « la femme honnête ne donne pas seulement la vie aux enfants de la patrie, mais encore à ses capitaux » (p. 1199), grâce à la consommation des amants en linge, blanchissage, voitures, messagers, fleurs, friandises, dîners, spectacles, cadeaux… ; les milliers d’intrigues des Françaises apportent tout à la fois « plus de violence aux passions, plus d’argent au fisc, plus de vie au commerce et à l’agriculture » (p. 1200) ; leur inconstance alimente par là les rentes de leur conjoint ! De la collusion de l’adultère et du capitalisme bourgeois. Prospérité nationale : « si nos quatre cent mille femmes rendent heureux, par cette ingénieuse machine, un million de célibataires, et par-dessus le marché leurs quatre cent mille maris, n’atteignent-elles pas mystérieusement et sans faste au but qu’un gouvernement a en vue, c’est-à-dire de donner la plus grande somme possible de bonheur à la masse ? » (p. 1200.) De la collusion de l’adultère et de la monarchie bourgeoise, installée sur le trône par les Trois Glorieuses.
151Plus profondément, si les relations conjugales sont fréquemment couchées en termes martiaux, ce n’est pas seulement pour pasticher la composante épique de la courtoisie ; c’est que, rappel du thème libertin de la « guerre des sexes », elles sont de domination et de lutte. Et si les métaphores martiales se condensent si vite en métaphores politiques, c’est que les luttes au foyer ne sont pas sans répondant dans la France de 1830. Les coquettes auxquelles s’intéresse exclusivement Balzac ont beau être des privilégiées, elles sont dans la position du peuple, toujours floué par les puissants, sous l’Ancien Régime, sous la Convention, sous la Charte, même si depuis 1789 il faut prendre quelques précautions ; les rébellions des femmes comme les révolutions des prolétaires sont récupérées par les pouvoirs en place, auxquels se rallient leurs prétendus défenseurs, amants ou démagogues. Enfin, que toutes ces images s’épanouissent en métaphores théâtrales n’est pas moins significatif. La théâtralité est la seule force du sexe faible, réduit, devant la méconnaissance de son être, au trafic des apparences. Mais elle est aussi la meilleure arme des chefs, chefs de famille émules de Talma, chefs d’État disciples de Machiavel. De Catherine de Médicis à Talleyrand et aux monarques constitutionnels, la politique, experte en cette simulation et dissimulation que recommandait Le Prince, est un cabotinage, d’une redoutable efficacité : « le dernier degré du bien jouer chez un prince est de persuader à son peuple qu’il se bat pour lui quand il le fait tuer pour son trône » (p. 1085). Ce qui n’est pas sans trahir quelque déficit de légitimité dans le trône…
152Le jeu de masques – et le déficit de légitimité – n’épargnent pas l’auteur, en théorie chef et garant (auctor) du texte. Dans le corps dudit texte, il pose au philosophe, et reprend volontiers le magistère que s’attribuent patriarcalement Bonald, Le Play, Restif et consorts. Comme eux, il s’adresse au mari lecteur pour l’abreuver de conseils, et il s’identifie à ce mari qui possède et qui décode quasi policièrement l’être féminin, son auctorialité scientifique répondant à l’autorité statutaire de son récepteur. Mais dans l’introduction, voici qu’il décline toute responsabilité discursive : il aurait cédé à « la persécution fantasmagorique d’un livre qui n’existait pas », d’un livre en quête d’auteur, qui « se montrait écrit partout […] une page sur le lit d’un malade, une autre sur le canapé d’un boudoir » (p. 910)… À la fin, il s’interdit de tirer des conclusions : « permis à vous d’en extraire telle conséquence qu’il vous plaira ; car je pense qu’il est fort difficile de ne pas rassembler deux idées contraires sur ce sujet qui n’aient quelque justesse » (p. 1200). Enfin, La Physiologie ne fut-elle pas publiée, en pré-originale, « par un jeune célibataire » ? Cette position permet-elle bien à l’essayiste de donner des leçons aux cocus ? Pis : « célibataire », à l’instar de l’amant, ne serait-il pas lui-même, plutôt qu’un Thésée pourfendeur de Minotaure, un Minotaure virtuel ? Mais alors, que penser quand, en post-scriptum, il annonce son intention de se marier ?
153« Du moment où le mariage n’a pas renversé le mariage, il est inattaquable. » (p. 1200). Travail profond ou canular, La Physiologie du mariage, méditation sur « la divine comédie du mariage », ou plutôt sur le « cercle infernal » de l’adultère (p. 1173), sert de prélude à La Comédie humaine, conçue comme le pendant sublunaire de la Divine Comédie du Dante ; agrémentée de « petites scènes conjugales pleines d’esprit, de finesse et de grâce » (p. 1053), elle prépare cette Comédie, chronologiquement encadrée par les Scènes de la vie privée (1830) et par les Petites scènes de la vie conjugale (1846). Elle reste néanmoins difficilement situable dans le grand œuvre, où elle sera incluse en 1842. Exploitant, sur le mode grotesque, la thématique des Études de mœurs qui en forment le soubassement, mais casée dans ces Études analytiques qui, restées à l’état d’ébauche, devaient en être le couronnement spéculatif, elle représente à la fois, pour reprendre les catégories dantesques, son « Enfer » burlesque, et une contribution à son « Paradis » réflexif. Brassant le trivial et le pédant, elle rapproche même dangereusement le Paradis et l’Enfer, le haut et le bas, et introduit un élément de dérision et d’ambiguïté dans la pyramide romanesque. Lorsque les récits de La Comédie humaine reprendront la question de l’alliance, c’est-à-dire des dissidences domestiques et des mystifications sociétales, en faisant leur place à la filiation, ici instrumentalisée, au sentiment, ici neutralisé, et à la femme en tant que protagoniste, ces récits, si souvent empreints d’une gravité patriarcaliste, resteront hantés par la déconstruction due à ce phallocentrisme goguenard.
154Cette déconstruction n’a pas empêché le phallocentrisme d’avoir de beaux jours dans la suite du siècle. Proudhon va en administrer la preuve.
Ouvriériste
155On ne s’attendrait guère, a priori, à trouver de telles idées chez Proudhon, théoricien anarchiste et égalitariste. Précisons, avant d’aller plus loin, que l’an-archie telle que l’entend le Bisontin, c’est-à-dire le refus du gouvernement de l’homme par l’homme, ne signifie nullement absence de lois ou licence individualiste : « la société cherche l’ordre dans l’anarchie78 ». Ajoutons que son égalitarisme suppose l’inégalité fondamentale des aptitudes, la diversification des fonctions, le jeu des oppositions – et par suite la nécessité de l’association79. Sa position est bien résumée dans l’Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle (1851) : à bas la souveraineté de l’État, de l’Église, de la propriété et de l’argent ; non à la centralisation politique, oui à l’harmonisation des intérêts ; non à la législation arbitraire, oui au libre contrat ; oui à la co-production et à la co-gestion ; au crédit gratuit, à l’emploi, à l’éducation et au domicile garantis. Dans l’exaltation du travail pluraliste, du mutuellisme et du fédéralisme se situe l’impulsion « utopique » de ce socialisme, qui cependant n’a que mépris pour les constructions idéales de Cabet et consorts.
156Au fond, ironisait Marx à propos de cette Philosophie de la misère de 1846 qu’il éreinta, sans reconnaître sa dette, dans Misère de la philosophie, Proudhon est « de la tête aux pieds, philosophe, économiste de la petite bourgeoisie80 ». C’est de cet atavisme petit-bourgeois que découleraient « ses déclamations sur le ménage », et ses « misérables illusions amoureuses, patriarcales du foyer domestique81 ». Patriarcales ? Plus justement, dans leur misogynie virulente, phallocentriques.
157Les prémisses de Proudhon sont tout autres que celles de Bonald. Pour Bonald, l’état domestique était une société en miniature : « entre la femme et l’homme », énonce Proudhon, « il n’y a pas véritablement société. L’homme et la femme ne vont pas de compagnie. La différence des sexes élève entre eux une séparation de même nature que celle que la différence des races met entre les animaux82. » Bonald postulait l’homologie de l’état domestique et de l’État proprement dit. Proudhon : « les us et coutumes de la famille, de la propriété individuelle, de l’industrie privée, du commerce privé, appliqués à l’État : voilà la cause de tous les embarras, de tous les enrayements de la société83 ». À l’encontre du philosophe de l’Aveyron, qui voit surgir la structure théocratique dès le foyer, mais aussi bien de ces utopistes qui étendront la fraternité du foyer à la Cité : « la famille n’est pas, si j’ose ainsi dire, le type, la molécule organique de la société84 ». Ou plutôt, concède-t-il au réactionnaire, « la famille est le type et le berceau de la monarchie et du patriciat : en elle réside et se conserve l’idée d’autorité et de souveraineté » ; et de déclarer : « c’est précisément contre cette vieille institution patriarcale, que proteste et se révolte la démocratie moderne » ; « l’unité constitutive de la société est l’atelier » (I p. 223). La famille serait le bastion des hiérarchies archaïques ; l’atelier, le domaine des rapports paritaires et du juste contrat, et le moteur du dynamisme historique. Ajoutons que, de l’atelier, la femme est bannie ; l’impossible relation entre les sexes y est remplacée par celle, mieux saisissable, entre les salariés, les problèmes de cohabitation et de reproduction, par des problèmes de collaboration et de production matérielle.
158La Philosophie de la misère, dont le vrai titre est Système des contradictions économiques, souligne avec impétuosité les antinomies inhérentes au travail (apanage de l’homo faber, et forme d’exploitation), à la division du travail (source d’enrichissement et d’abrutissement), à la concurrence, au crédit, aux règles de succession, à la propriété (droit et usurpation, frein à l’hégémonie de l’État et accaparement égoïste, stimulant du développement et obstacle au Progrès), à la famille. Désuète, la famille – et pourtant toujours d’actualité ! « N’est-elle pas le cœur de l’économie sociale, l’objet essentiel de la propriété, l’élément constitutif de l’ordre, le bien suprême vers lequel le travailleur dirige toute son ambition, tous ses efforts ? » (II p. 403.) « L’objet essentiel de la propriété » : pour le petit-bourgeois Proudhon, « la famille et la propriété marchent de front, appuyées l’une sur l’autre » (II p. 253). À la question, alors débattue en milieu socialiste, des avoirs vivriers et des avoirs d’entreprise, sa réponse est sans ambages : ceux-ci sont « prostitution du capital » – « la propriété, c’est le vol ! » –, ceux-là, « possession sociale et légitime » (II p. 301) ; ceux-ci, « monopole » dont le bénéficiaire use et abuse, ceux-là, jouissance authentique. Une fois le gros capitalisme démembré, « le monopole familisé, l’homme s’attachera à sa terre, à son industrie, comme à sa femme et à ses enfants » (II p. 248). En retour, les biens transmissibles fixeront les enfants sur leur lignée. Et, en retenant la femme dans la maisonnée, ils lui conféreront son rôle exclusif : celui de ménagère.
159La ménagère n’accède pas à la dignité ouvrière. Rien de commun entre son labeur et le labeur à l’atelier. Si la famille est pensée en termes ouvriéristes, les tâches féminines n’y sont ni budgétisées, ni même, semble-t-il, reconnues :
L’homme et la femme sont nécessaires l’un à l’autre comme les deux principes constitutifs du travail : le mariage, dans sa dualité indissoluble, est l’incarnation du dualisme économique, qui s’exprime, comme l’on sait, par les termes généraux de consommation et production. C’est dans cette vue qu’ont été réglées les aptitudes des sexes, le travail pour l’un, la dépense pour l’autre (II p. 254).
160Le seul « travail » propre à la femme serait le travail d’accouchement, sa seule « production », la reproduction : résultat d’une « dépense » (de liquide séminal), et occasion de « dépense » (de liquidités). Si la famille est « le cœur de l’économie sociale », ce n’est donc pas sans nouvelles antinomies : pour elle, le prolétaire acquiert, à cause d’elle, il se dépouille ; pour elle, il s’échine, à cause d’elle, il perd son rendement ; pour elle, il se laisse pressurer par les patrons. Enfin, la famille voue tous ses pareils (proletarii, de proles, la descendance) à une « prolification » bien supérieure à l’augmentation des ressources générales, et responsable d’un paupérisme croissant ; d’autant que Proudhon n’accepte ni le remède malthusien de la continence, ni les subterfuges qui « trompent la nature », ni les expédients « barbares » imaginés par quelques-uns.
161Heureusement, si la famille est à la fois la récompense et le boulet du travail, le travail de son côté est l’antidote à trop de « dépense » familiale. Pourquoi, demande le penseur, userait-on des mêmes mots pour l’œuvre mécanique et pour l’œuvre de chair, pour le besogner manuel et le besogner sexuel, s’il n’y avait rivalité, et même « antagonisme naturel du travail et de l’amour » (II p. 477) ? Plus on s’active à l’atelier, moins on a envie de forniquer ! Anti-aphrodisiaque, « la faculté industrielle ne s’exerce qu’aux dépens de la faculté prolifique » (II p. 477). Du moins permet-elle de maîtriser cette faculté : l’homme, qui apprend par elle à dominer la matière et à s’affranchir de l’oppression sociale, apprend du même coup à dominer ses sens, et à surmonter les servitudes de l’alcôve. Servitudes, en effet, et même corvées. « Comme dans le travail l’attrait succède naturellement à la répugnance, de même, dans l’amour, la chasteté remplace spontanément la lascivité » (II p. 486) : étrange parallèle, qui transfère les connotations négatives rémanentes dans le travail (de tripalium, trépied de torture) dans le lit nuptial, et qui associe lascivité et répugnance, chasteté et attrait… Ici se loge l’ultime antinomie : la famille est-elle vraiment, pour le peuple, le « bien suprême », ou une gênante obligation ?
162Du coup, Proudhon ne sait trop quelle place lui assigner dans la Cité. Le patriarcalisme fait d’elle, étroitement subordonnée, mais fondamentale, l’assise de l’État traditionnel. Chez Restif – dont Proudhon a médité Les Gynographes – puis chez Maréchal, la famille phallocentrique se contente de refléter un autoritarisme, de droite ou de gauche, habité de lubricité et de paranoïa. L’auteur de la Philosophie de la misère, qui s’accommode mal, émotionnellement, de la femme et de la famille, qu’il oppose, idéologiquement, au monde de l’atelier, hésite entre marginalisation et récupération. Qu’en sera-t-il dans le traité De la Justice dans la Révolution et dans l’Église (1858), dont les études X et XI portent sur « Amour et mariage » ?
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163Commençons par le commencement. Récusant « l’état prétendu de nature » pour faire de la société le « but suprême de la création », Proudhon attribue à la fonction génératrice de l’être humain un objectif non seulement physiologique (la conservation de l’espèce) mais social, « la société ayant elle-même besoin, pour son propre développement, de se rajeunir sans cesse dans ses membres » (p. 1758-59)85. Cette fonction génératrice suppose la différence des sexes, de plus en plus accentuée à mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, et exige l’attirance amoureuse. Mais voilà : l’amour suscite chez l’essayiste une réprobation bien plus viscérale que chez les théologiens catholiques. L’amour oscille entre bestialité et chimérisme. D’un côté « l’acte vénérien est ridicule, dégoûtant pour celui qui en est témoin, pénible et triste pour l’acteur, qui y perd le sentiment et la liberté » (p. 1820) ; de l’autre, l’idéalisme, qu’il brode sur le mythe d’Éros ou sur « la légende du Christ » (p. 1761), tombe vite dans une adulation au fond aussi égoïste et lascive que le rut.
164Heureusement, entre la fatalité de la chair et les délires de l’idéal, intervient l’institution du mariage. Dans toutes les cultures, elle donne lieu à des législations complexes, à des prohibitions, à des obligations, à des solennités, grâce auxquelles seules la famille pourra apparaître comme « la radicule de la société, et, s’il m’appartient de le dire, la vraie religion du genre humain » (p. 1764). Religion ? Comme, chez le mâle, l’inconstance est dans l’ordre des choses, qu’au plaisir succède très vite le dégoût, que l’épouse est bientôt une charge et les enfants une entrave, on a fait du mariage une institution mystique, fable qui, pour astreindre l’homme à la fidélité, valorise la femme, et étend l’orgueil masculin sur la progéniture ; on a fait du mariage un « sacrement », infrangible, où l’un s’engage à protéger, l’autre à obéir. « Constitution sui generis, formée tout à la fois au for extérieur par le contrat, au for intérieur par le sacrement », le mariage est « embryon, image et partie intégrante de la grande société, dont la destinée est liée ainsi à celle de la famille » (p. 1783-84). Purgé, « exorcisé » et fixé par lui, l’amour s’y sublime en « sentiment surnaturel » (p. 1784), de façon à servir cette raison ultime de la civilisation, que Proudhon appelle la Justice86. « Fable », sacralisation socialement opportune, ce que Bonald proclamait intangibles vérités…
165Qui dit sacralisation dit presque inévitablement sacrifice. Or, tandis que les auteurs catholiques prêchent surtout ce dernier à la femme, Proudhon plaint « le sacrifice énorme que fait un homme de sa liberté, de sa fortune, de ses plaisirs, de son travail, le risque de son honneur, et de son repos, à la possession d’une créature dont, avant deux ans, avant six mois peut-être, il aura assez » (p. 1787). Dans l’alliance, seule la femme aurait à gagner ; les restrictions et même les persécutions qu’elle subit « doivent être considérées bien moins comme un abus de la force que comme une compensation du sacrifice marital » (p. 1787).
166En définitive, « l’union de l’homme et de la femme inclinera plus ou moins vers l’un ou l’autre de ces termes : les sens, l’idéal, la conscience. De là trois degrés principaux de manifestation de l’amour : la fornication, le concubinat, le mariage, en autres termes, la luxure, la volupté, la chasteté » (p. 1800). Seul est admissible le mariage. Hors de lui, « l’amour devient un fléau, la distinction des sexes n’a plus de sens, la perpétuation de l’espèce constitue pour les vivants un dommage réel » (p. 1806) : fornication et concubinat ne menacent pas seulement l’ordre social, comme chez Bonald et Le Play, mais les différences et les instincts posés par la nature elle-même ! Les perversions les plus redoutables viennent non des sens, mais de l’idéal, qui, poursuivant frénétiquement une fusion impossible, fait tomber du concubinat dans la prostitution, puis dans l’« unisexualité », qui horrifie Proudhon87. « Joug », c’est-à-dire à la fois lien et fardeau, le conjugal serait-il en outre un « garde-fou », un rempart devant des débordements contre-nature ? L’homme s’y soumettrait-il moins pour contenter, de façon bien onéreuse, des désirs bien inconsistants, que pour en brider d’autres inavouables ?
167Proudhon vitupère toutes les formes de « panthéisme érotique », communisme matrimonial de Platon, coït tous azimuts de Sade, « omnigamie » de Fourier, « androgynie sacerdotale » des saint-simoniens (p. 1835). Son anathème s’étend jusqu’aux romans. « Je ne fais pas de différence entre les romans honnêtes et les ouvrages obscènes ; je les réprouve tous également » (p. 1905), Paul et Virginie autant que les gravelures de Sade, puisque l’idéalisme favorise les pires aberrations de la sensualité ; dans Lélia, dans René, couvent des tendances « tribadiques » ou incestueuses.
168Sa principale cible est le christianisme, hantise de cet anticlérical impénitent88. Dans son idéalisme forcené, le christianisme porte aux nues l’abstinence, et fait de tout amour un péché. Pour lui, la femme est un être impur et un mal nécessaire, l’alliance, un « état de pollution habituelle » (p. 1864), triste palliatif à la fornication. « L’Église est restée, sur la question du mariage, dans le pur naturalisme ; elle n’a littéralement pas de religion. » (p. 1845.) Cédant à la conscience universelle, elle a bien dû reconnaître dans le mariage un « sacrement » ; mais, même après le Concile de Trente, elle continue à accorder cette bénédiction à n’importe qui, parce qu’elle ne songe qu’à absoudre la coulpe charnelle, au mépris des obligations réciproques, des parentèles, du contrat civil, bref, de la société. Le mariage chrétien ne vaut rien, déclare Proudhon, ni au for intérieur, ni au for extérieur ; la Révolution a bien fait de n’admettre que le mariage légal, qui seul fonde la « religion de la famille », la Justice domestique.
169Prenez la formule biblique « l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à la femme, et ils seront deux dans une seule chair » : elle ne chante que le concubinat, et finalement que la conjonction physique.
Supposons que la Genèse […] eût voulu inculquer l’idée du mariage, elle aurait dit, en intervertissant les termes […] : La femme quittera son père et sa mère, et s’attachera à son mari ; et ils seront UN en deux corps.
L’unanimité dans la dualité corporelle, sous la prépondérance de l’homme : c’était le mariage.
La dualité de volonté dans l’unité couplée des corps, jointe à l’entraînement de l’homme par la femme : voilà le concubinat (p. 1859).
170Ainsi, le christianisme, en négligeant la communion des « consciences », « a séparé autant qu’il était en lui l’époux de l’épouse, et rendu le divorce, qu’il condamnait, universel » (p. 1892). Entre ces êtres divisés s’ingère ce Seigneur et Maître jaloux, occasion d’une constante infidélité : Dieu ; pis, ce tiers qu’on retrouvera, plus puissant que jamais, chez Michelet : le prêtre, qui possède l’âme de la femme, dont le conjoint n’a que le corps. « De sorte que le mariage chrétien pourrait se définir un cocuage mystique ! » (p. 1876.) Sous sa bégueulerie de surface, un tel dogme ôte à l’adultère sa gravité, l’encourage, le multiplie ; « le cocuage devient le corollaire du mariage ; sous ce rapport, on peut dire qu’il est d’institution catholique et apostolique » (p. 1896).
171Qui veut faire l’ange fait la bête. Tout en valorisant l’amour divin et les noces spirituelles, tout en imposant le célibat à ses ministres, l’Église est le théâtre des pires dépravations. Le clergé primitif tolérait la promiscuité des « frères » et « sœurs » en religion ; les mystiques sont obsédés par la chair ; réguliers et séculiers s’adonnent à la débauche ou à des pratiques honteuses. Voilà la conséquence et du dénigrement du sexuel, et du détournement du sentimental en dévotion. Sans parler de l’incompréhension de l’économique : Proudhon accuse ailleurs l’Église de préventions contre le commerce et l’industrie, d’une vision désespérée du travail, et d’une ignorance totale de la situation des travailleurs.
172On a beau jeu de souligner comment la conception proudhonienne du mariage, qui omet le rendement pécuniaire de l’épouse, est rebutée par le sexuel, et réduit le sentimental à une vague unité des consciences, le tout au nom d’une Justice abstraitement substituée à la Transcendance divine, n’est pas si éloignée des théories qu’elle vilipende ; comment, faisant le procès de l’idéalisme, de la pruderie et de la misogynie catholiques, Proudhon est lui-même idéaliste, prude, et misogyne – ou peut-être, plus viscéralement, gynophobe. Sans attendre les diatribes de La Pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, écrit posthume au titre éloquent, l’auteur de De la Justice s’ingénie à démontrer « l’infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme » (p. 1945). Voyons comment.
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173L’homme selon Proudhon se définit de part en part par la virilité. Tout se passe « comme si, par la faculté génératrice dont il est doué, l’homme, avant d’engendrer son semblable, s’engendrait lui-même » (p. 1946), dans la mesure où, de sa force séminale, il tire la force de son corps. « L’infériorité physique de la femme résulterait donc de sa non-masculinité […] La femme est un diminutif d’homme, à qui il manque un organe » (p. 1947) ; topos à la vie dure, d’Aristote aux biologistes du dix-neuvième siècle et à Freud. C’est en fait dans ce « manque » que s’ancre la terrible angoisse de castration de l’ego masculin, et sa suraffirmation phallique compensatoire… Être incomplet, la femme s’empressera donc d’accueillir ledit organe, et de recevoir sa semence : alors que la puissance génitale du mâle a d’autres raisons d’être que la génération, celle de sa compagne s’absorbe dans la reproduction ! À ce titre, la femme est « une sorte de moyen terme entre [l’homme] et le reste du règne animal » (p. 1948). Du moins Bonald et Le Play ne la faisaient-ils pas sortir de l’humanité ! Pour y rentrer, elle n’a qu’un moyen : s’intégrer à un couple et à une famille.
174Contre toute une pensée de gauche qui rapproche la femme de cette autre victime, le prolétariat, Proudhon maintient que, tandis que l’infériorité de la classe ouvrière est de circonstance, donc provisoire, celle de la femme est de nature. Intellectuellement, la femme est incapable de raisonner. « Que lui manque-t-il ? De produire des germes, c’est-à-dire des idées » (p. 1963) : la virilité encore. Le peu qu’elle sait, c’est à l’homme qu’elle le doit : elle sera vulgarisatrice ou éducatrice. Du reste, si son sperme est aussi la source de son intelligence, l’homme fera bien de ne pas trop se frotter à l’autre sexe ; on pense aux théories de Balzac sur la continence nécessaire au génie… Mais Balzac ne qualifierait pas Rousseau de « femmelin » de l’esprit ; il ne brocarderait pas Madame de Staël, George Sand et autres « nymphomanes littéraires » (p. 2014) ; et il ne déplorerait pas – comme déjà, en termes plus modérés, Bonald – l’invasion des passions privées en littérature.
175Moralement enfin, la femme tient de l’homme sa vertu : virtus ne vient-il pas de vir ? « La force est le point de départ de la vertu. » (p. 1973.) La pudeur elle-même naît d’abord chez l’homme ; ce comportement non naturel, les enfants l’ignorent, et la femme, aussi spontanément lascive que les animaux ; en inventant la pudeur, « l’homme, se respectant lui-même, se sépare de la brute » (p. 1979), en particulier dans le plus « brutal » des actes, le coït. L’homme seul a le sentiment de sa dignité, et par suite de l’égalité des rangs, et de la Justice : sa compagne pleure et se soumet. À moins qu’elle n’étale un goût pour les disparités, distinctions et privilèges, qui lui donne une affinité alarmante avec l’aristocratie ; quand elle ne se comporte pas en servante, elle se veut princesse. Aussi la gent femelle résiste-t-elle à toutes les révolutions ; n’a-t-elle pas fait échouer la Révolution de 48 ?
176Réclamer la parité des sexes serait donc aller contre la Justice. Pour ne pas demeurer potentielle, la Justice doit devenir une « fonction », obligeant les individus ; comme toute fonction requiert un « organe », et que justice implique équilibre, donc dualité, son organe sera le couple : non l’androgyne de Platon, aux moitiés monstrueusement analogues, mais un androgyne conjugal, dont les membres ne sont pas équivalents ; un organe, ou organisme, dont l’une des composantes est en quelque sorte un appendice de l’autre… De plus, pour que la Justice soit attirante, il faut que la femme soit belle. Toutes les femmes sont virtuellement belles, même les laides, sur qui rejaillit le charme de leurs pareilles ; et toutes entraînent l’homme à vouloir leur plaire, et à se soigner physiquement. Mentalement aussi la femme est belle, malgré ou plutôt à cause de sa faiblesse, qui oblige l’homme à simplifier et à concrétiser ses pensées ; « comme le visage de la femme est le miroir où l’homme puise le respect de son propre corps, de même l’intelligence de la femme est aussi le miroir où il contemple son génie » (p. 2066). Au moral enfin, la femme donne de l’agrément aux vertus. « La femme est la conscience de l’homme personnifiée » (p. 2071) : toujours le miroir où se cherche Narcisse…
177Le pacte conjugal sera donc l’« union des deux éléments hétérogènes, la puissance et la grâce » (p. 2076) – grâce plus proche de la joliesse extérieure que d’une bienfaisance agissante – ; ce « tout organique, dont les parties sont complémentaires l’une de l’autre […] a pour but de créer la Justice en donnant l’impulsion à la conscience, et de rendre possible le perfectionnement de l’humanité par elle-même » (p. 2077). Le pacte est auréolé, d’une façon qu’on dira, en anticipant, comtienne, par la « religion de la famille », source de toutes les religions, et la seule à laquelle Proudhon déclare adhérer. Les partenaires s’y doivent un dévouement absolu, et un culte réciproque ; les enfants portent à leur père une piété filiale ; à la mère, qui dispense une éducation étroitement supervisée, échoit non le titre bonaldien de « ministre », ni celui, comtien, de « prêtresse », mais cet autre, courtois, romantique et déceptif, d’« idole » : « on peut dire que l’époux ou le père est le prêtre : la femme, l’idole, les enfants, le peuple » (p. 2101). Caractérisée en ces termes, la famille représente un « embryon de république, où l’égalité commence à poindre sous l’autorité hiérarchique, mais viagère, de la mère et du père » (p. 2085) – l’égalité ne concernant bien sûr que le père et le fils-peuple… Quand cette égalité se réalisera dans la Cité, que le peuple s’imposera, les tâches domestiques, corvée au-dessous de l’homme, incomberont d’autant plus à la ménagère qu’il n’y aura plus d’inférieurs, de valets, pour les assumer : l’idole est surtout bonne à tout faire.
178La Justice proudhonienne abhorre le divorce. Parmi les égarements du cœur et de la chair, l’adultère, transgression qui attaque de l’intérieur la religion de la famille, est pire que le concubinat, contravention où l’homme se charge de sa maîtresse et de ses bâtards, et que la fornication, quête sans entraves du plaisir ; et bien pire que la prostitution, excusable par la misère, et parfaitement démarquable : « la prostituée, retranchée comme un membre pourri de la famille, ne trahit personne » (p. 2115).
179Certaines féministes assimilent-elles le mariage sans amour à une prostitution ? Proudhon leur retourne l’outrage : « ce qu’on appelle l’émancipation [de la femme] est la même chose que sa prostitution » (p. 1945)89. Le mariage d’amour lui-même ne vire-t-il pas à la prostitution, si l’on entend par là
l’usage que l’homme ou la femme fait de son corps dans un but de satisfaction passionnelle, paresse, orgueil, gourmandise, vanité, jusques et y compris la délectation amoureuse. […] Au fond, la prostitution est toute subjective ; on ne se prostitue réellement qu’à soi-même, non à autrui. Le mariage seul, subordonnant le plaisir à une fin supérieure, qui est la Justice, fait cesser la prostitution (p. 2046).
180Pour épargner à la « délectation amoureuse » une telle déchéance, il faudra non tant la fixer sur un être élu, que la dépasser en universalisant son objet – ou, si j’ose parler en termes explicitement théologiques, passer de la delectatio à la caritas – : « que chaque homme aime toutes les femmes dans son épouse, et que chaque femme aime tous les hommes dans son époux » (p. 2095). Les deux époux « s’aiment, et ils ont vaincu l’amour » (p. 2096). « Le mariage est le tombeau, c’est-à-dire l’ÉMANCIPATION de l’amour », énonce la Philosophie de la misère90.
181Nous voici à des lieues de nos conceptions modernes. Pour n’avoir pas interrogé la nouvelle donne familiale, qu’il détache des soubresauts de l’évolution sociale, et pour n’avoir pas osé sonder ses propres fantasmes, Proudhon, l’anarchiste et l’égalitariste, est acculé à l’autoritarisme et à la discrimination ; Proudhon le libre-penseur, au mysticisme ; Proudhon le révolutionnaire, à une position désespérément rétrograde.
182Avatar roturier du patriarcalisme, le phallocentrisme glorifie le sexuel (mâle), support de l’autoritaire, pilier de l’économique, mais sans ouverture sur le sentimental. Loin des prétentions temporelles des lignées, il se déploie dans l’espace restreint de la maisonnée, et, à l’intérieur de la maisonnée, dans le couple. Dans ce couple, statique et radicalement asymétrique, la femme n’est plus seulement minorée, mais, au prétexte de sa sexualité, infantilisée – infantilisation par laquelle le phallocentrisme cherche peut-être à réduire l’inévitable altérité de l’alliance, en la ramenant vers la mêmeté docile de la filiation…
183Dans le patriarcalisme, qui engrène les unes dans les autres structures micro- et macrocosmiques, paternité, patronat, patriarchie étatique, patriarchie religieuse, le bon ordre privé est indispensable au bon ordre public, et réciproquement. Dans le phallocentrisme, qui ignore ou refuse ces hiérarchies, et se contente d’asserter la suprématie mâle au foyer comme dans l’État, l’ordre privé n’est pas toujours en phase avec l’ordre (ou le désordre) public. Après la Révolution, ceux qui profitent de l’égalité croissante dans la nation, des petits bourgeois jacobins aux grands bourgeois capitalistes, s’agrippent d’autant plus à l’inégalité des sexes qu’ils redoutent leur compétition, voire leur confusion – encore que le grand bourgeois doive témoigner à la bourgeoise les mêmes égards mensongers que le capitalisme hégémonique au peuple revendicateur. Laissé pour compte de cette égalité, le peuple soulage son infériorité effective dans la nation par une supériorité machiste en ménage. Dans tous les cas, la fascination des auteurs ici étudiés pour la gaudriole, l’adultère, l’inceste, l’inversion, et, du bas-bleu au Minotaure, la monstruosité, ainsi que les particularités de leur style, hyperboles tranchantes et imprécations, divagations, irrévérence et auto-ironie, jettent un doute sur la substance même de ce discours phallocentrique, pourtant si courant dans le monde révolutionné.
Footnotes
1 Politique (vers 330-323 avant J.-C.), I, p. 14 et 12. Précisons que, dans la famille, l’autorité du père sur l’enfant, être libre mais incomplet, est celle d’un « roi », tandis que l’autorité du mari sur la femme, être libre mais naturellement subordonné, est plutôt celle d’un « dirigeant » en régime aristocratique. Politique, I, p. 3-4. Sur la place de la Politique dans l’œuvre d’Aristote, et sur son influence, de l’aube du christianisme à Bodin et à Montesquieu, cf. l’Introduction de Jean Aubonnet, p. LXXIII-CXX et CXXXIII-CXCVI.
2 Les Six Livres de la République (1576), Paris, Fayard, 1986, I, p. 27, 39,45 et 40.
3 Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte (publié posthume en 1709), Genève, Droz, 1967, p. 46 et 53.
4 Politique tirée des propres paroles, p. 71.
5 Politique tirée des propres paroles, p. 53.
6 – Les chiffres entre parenthèses renvoient aux Œuvres complètes de Montesquieu, Paris, Gallimard, Pléiade, 1949-1951, II. Sur la notion de loi, cf. Louis Althusser, Montesquieu, la Politique et l’Histoire, Paris, Presses universitaires de France, 1974, p. 28-42.
7 Œuvres complètes, I, p. 323.
8 Pour une analyse des trois types de gouvernement et de leurs principes, on se référera aux travaux de Althusser, Montesquieu, la Politique et l’Histoire, p. 65-97, et de Corrado Rosso, Montesquieu moraliste, des lois au bonheur, trad. M. Regaldo, Bordeaux, Ducros, 1971, p. 73-131.
9 Sur l’importance des corps intermédiaires, noblesse, clergé, municipalités, parlements, États généraux et provinciaux, corporations, Universités, « garde-fou de la monarchie », cf. Simone Goyard-Fabre, La Philosophie du droit chez Montesquieu, Paris, Klincksieck, 1973, p. 149-160. La trilogie des gouvernements est commentée aux pages 127 à 189 de l’ouvrage.
10 Voir la démonstration de Jeannette Geffriaud-Rosso, Montesquieu et la Féminité, Pise, Libreria Goliardica, 1977, p. 453-559 et passim.
11 Georges Benrekassa suit l’effort, et l’échec, des Philosophes à ce faire dans Le Concentrique et l’Excentrique, Marges des Lumières, Paris, Payot, 1980, p. 183-209.
12 Lettres persanes, Œuvres complètes, I, p. 323.
13 Essais sur les révolutions (1797), Paris, Gallimard, Pléiade, 1978, p. 264-265.
14 Sur ce credo, sa formation, sa pertinence et ses difficultés, cf. Michel Toda, Louis de Bonald théoricien de la contre-Révolution, Étampes, Clovis, 1997, p. 13-116 ; et, du même, l’Introduction au recueil de textes de Bonald, La Vraie Révolution, Étampes, Clovis, 1997, p. 9-80.
15 Théorie du pouvoir politique & religieux dans la société civile, Œuvres de Monsieur de Bonald, Paris, Bloud et Barral, 1880, I, p. 122.
16 Les chiffres entre parenthèses renvoient à Du divorce considéré au dix-neuvième siècle relativement à l’état domestique et à l’état public de société, Paris, Le Clere, 1839.
17 Le libéralisme de Madame de Staël ? « C’est encore un roman sur la politique et la société […] C’est encore Delphine et Corinne, qui font de la politique comme elles faisaient de l’amour ou s’exaltaient sur les chefs-d’œuvre des arts […] Car les femmes, circonscrites par la nature dans le cercle étroit des soins domestiques, ou, la plupart, quand elles en sortent, livrées à la dissipation, ne parlent guère de politique que par ouï-dire. » Observations sur l’ouvrage de Madame la baronne de Staël, ayant pour titre : Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (1818), La Vraie Révolution, p. 83. Les références qui suivent sont à cet ouvrage.
18 Tandis que Dominique Bagge insiste sur le féodalisme de Bonald, mâtiné de théocratisme (Les Idées politiques en France sous la Restauration, Paris, Presses universitaires de France, 1952, p. 291-329), David Klinck inscrit sa pensée dans la tradition absolutiste, et lui trouve des points communs avec le jacobinisme et le fascisme. The French Counterrevolutionary Theorist Louis de Bonald, New York, Peter Lang, 1996, surtout p. 47-114.
19 Les chiffres entre parenthèses renvoient de nouveau à Du divorce.
20 Théorie du pouvoir, Œuvres, I, p. 124.
21 Dans La Contre-Révolution ou l’Histoire désespérante (Paris, Imago, 1989, en particulier p. 174-184), Gérard Gengembre replace cette « trifonctionnalité » parallèle de la famille et de l’État dans l’idéologie bonaldienne, « totalisation des anti-Lumières » (p. 66).
22 Et tant pis si religare est une fausse étymologie, inventée selon Benvéniste par les chrétiens, pour qui la religio est un lien objectif, et une ob-ligation. Religio, qui signifie à l’origine un mouvement subjectif, le « scrupule religieux », serait plutôt à rattacher à relegere, « recollecter, reprendre pour un nouveau choix », se recueillir. Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, II, p. 267-273.
23 Théorie du pouvoir, Œuvres, I, p. 124.
24 Ce module, on le rapprochera de nos trinités sacrées (Dieu-saints intercesseurs-pécheurs), anthropologiques (prêtres-guerriers-producteurs), sociales (clergé-noblesse-tiers-état, noblesse-bourgeoisie-peuple), psychiques (logos-thumos-epithumia, raison-volonté-désir, surmoi-moi-ça)…
25 Théorie du pouvoir, Œuvres, I, p. 141 et 145.
26 Dans ses Lettres sur le divorce de 1790, l’abbé Barruel, contre-révolutionnaire forcené, assortissait lui aussi les arguments théologiques habituels d’une mise en garde toute séculière : le divorce mènerait, tôt ou tard, au despotisme.
27 Résumé sur la question du divorce, brochure de 1801 ajoutée à Du divorce en 1805 (p. 294 de l’édition Le Clere). De même, dit Madame Necker dans ses Réflexions sur le divorce de 1794 – divorce auquel, quoique calviniste, elle se montre hostile –, le mariage est préposé à la pureté des mœurs, avant de l’être (plus que chez Bonald) au bonheur dans la jeunesse, et à la consolation dans la vieillesse ; et il ne saurait être affecté par les exceptions malheureuses.
28 La polygamie, tolérable aux origines de l’histoire, parce qu’elle favorisait la multiplication de l’espèce, et que les humains alors dispersés ignoraient le dévergondage, est bien moins admissible chez les Orientaux. Mais elle n’est pas aussi funeste que le divorce. Car la polygamie ne touche pas aux prérogatives du mâle, lui laisse la supervision des enfants, et demeure discrète – alors que le divorce, prononcé au tribunal, est un esclandre public, les Européennes n’ayant pas la pudeur des Orientales.
29 Bonald réduit la république de Montesquieu, basée sur la « vertu », à sa dégradation anarchique, causée, selon le même Montesquieu, par l’esprit d’insubordination ou « d’égalité extrême ».
30 Théorie de l’éducation sociale et de l’administration publique, Œuvres, II, p. 327.
31 Théorie de l’éducation sociale, Œuvres, II, p. 342-343.
32 Quatrième lettre d’un royaliste savoisien à ses compatriotes (1793), cité par Robert Triomphe, Joseph de Maistre, Étude sur la vie et sur la doctrine d’un matérialiste mystique, Genève, Droz, 1968, p. 34. Sur ce « Machiavel de la théocratie », lire aussi Cioran, Exercices d’admiration, Paris, Gallimard, 1995, p. 11-71.
33 Étude sur la souveraineté, rédigée de 1794 à 1796, Œuvres complètes, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 1984, I 1, p. 448.
34 Étude sur la souveraineté, I 1, p. 434.
35 Les Soirées de Saint-Petersbourg, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, publié posthume en 1821, Œuvres complètes, III 5, p. 165 et 163. Triomphe rappelle que de Maistre, né dans la bourgeoisie sénatoriale de Chambéry, avait trente ans quand son père fut anobli…
36 Les Soirées, Œuvres complètes, III, p. 163 et 165.
37 Du divorce, p. 183.
38 Réflexions sur la Révolution de France (1790), trad. P. Dupont, Saint-Lambert des Bois, Franc Dire, 1988, p. 74.
39 Réflexions sur la Révolution de France, p. 55-56.
40 La Comédie humaine, I, p. 13.
41 Du droit d’aînesse, Œuvres diverses, Paris, Gallimard, Pléiade, II, 1996, p. 7.
42 Du droit d’aînesse, Œuvres diverses, II, p. 8.
43 La Révolution dans les mœurs, Paris, Dentu, 1854, sans pagination. Toutes les citations proviennent du chapitre « De la famille au dix-neuvième siècle ».
44 De la propriété, Bruxelles, Société Typographique Belge, 1849, p. 49 et 154.
45 De la démocratie en France, Paris, Masson, 1849, p. 2 et 58-59.
46 De la démocratie en France, p. 138.
47 Sur la nouveauté et la rigueur de ces méthodes, auxquelles Durkheim doit plus qu’il ne dit, mais que voilèrent les prises de position idéologiques du savant, cf. Catherine Bodard-Silver, Introduction, dans Le Play, On Family, Work, and Social Change, Chicago, University of Chicago Press, 1982, p. 3-134
48 Cf. sur ce point Andrée Michel, « Les Cadres sociaux de la doctrine morale de Frédéric Le Play », Cahiers internationaux de sociologie 34, 1963, p. 47-68. Dans Die Familie (Die Naturgeschichte des Volkes als Grundlage einer deutschen Social-Politik) (1855), le pionnier de la sociologie familiale allemande, Wilhelm Heinrich Riehl, développe un plaidoyer analogue en faveur du patriarcat, contre l’industrialisme et la démocratie.
49 L’Organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps, Paris, Téqui, 1871, p. XX. L’entreprise ne manque pas d’envergure…
50 Les chiffres entre parenthèses renvoient à La Réforme sociale en France, déduite de l’observation comparée des peuples européens, Paris, Plon, 1864.
51 Sur cette classification, qui met le « type » de famille en rapport avec son mode de vie matériel et avec la structure sociale dans laquelle elle s’inscrit, cf. Carle C. Zimmerman, Family and Society, A Study of the Sociology of Reconstruction, New York, Van Nostrand, 1937, p. 73-150.
52 L’Organisation de la famille, p. 9.
53 « L’amour ne suffit pas à fonder un ordre familial stable, il a besoin du secours de l’esprit de paternité, sorte d’éthique du devoir paternel. » Cicchelli-Pugeault et Cicchelli, Les Théories sociologiques de la famille, p. 77.
54 L’Organisation de la famille, p. 103.
55 Force fut « d’admettre que les familles se distinguaient non par la forme de l’héritage, mais par l’idéal de vie […] au contact des réalités et des nécessités de l’existence ». Philippe Périer, « L’Évolution d’une théorie scientifique : de la “famille-souche” au “particularisme” », dans Recueil d’Études Sociales publié à la mémoire de Frédéric Le Play, Paris, Picard, 1956, p. 76.
56 Nerval, partagé entre sympathie et agacement pour l’auteur du Paysan perverti, résume sa philosophie comme un mélange d’épicurisme, « matérialisme absolu », et de spiritualisme hétérodoxe. Les Illuminés, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, II, 1984, p. 1048.
57 Les chiffres entre parenthèses renvoient à L’École des pères, Genève, Slatkine, 1988 (réimpression de l’édition Duchêne, Paris, 1776) ; l’orthographe est celle du temps. Prenons garde que, dans L’École des pères, espèce de remake de l’Emile, patriarcalisme et phallocentrisme se dissimulent volontiers sous un paternalisme à la Rousseau – Rousseau, qui fut un perpétuel objet d’admiration (et de plagiat) pour Restif.
58 Les chiffres entre parenthèses renvoient désormais à La Vie de mon père, Paris, Laffont, 2002.
59 Molière, Œuvres complètes, I, p. 580.
60 Les chiffres entre parenthèses renvoient aux Gynographes, Genève, Slatkine, 1988 (réimpression de l’édition Gosse & Pinet, La Haye, 1777). David Coward analyse cette vision phallocentrique de la famille dans The Philosophy of Restif de la Bretonne, Oxford, Voltaire Foundation, 1991, p. 537-567.
61 Raymond Joly explique par un complexe d’Œdipe non résolu les postulations sexuelles contradictoires qu’il repère chez Restif : d’un côté sa « gynolâtrie », désir de réintégration dans le harem familial, assorti de timidité devant des hommes virtuellement castrateurs, et du refus de fils rivaux ; de l’autre, et par compensation, sa survalorisation de l’empire et des performances phalliques. Contradiction qui se retrouve dans la position idéologique de l’écrivain, déclassé et réactionnaire. Deux Études sur la préhistoire du réalisme, Diderot, Restif de la Bretonne, Québec, Presses de l’Université Laval, 1969, p. 139-169.
62 Sur ce double jeu de débauche et d’ingénuité méditent Pierre Testud dans Rétif de la Bretonne et la Création littéraire, Genève, Droz, 1977, dont les pages 632 à 655 sont consacrées d’abord à l’inceste adelphique, puis à celui entre père et fille ; Maurice Blanchot dans Sade et Restif de la Bretonne, Bruxelles, Éditions Complexe, 1986, p. 113-141 ; et Annie Le Brun dans « Un inconcevable labyrinthe », dans Restif, Œuvres érotiques, Paris, Fayard, 1985, p. 27-45.
63 Testud, Rétif de la Bretonne, p. 616. Voir son analyse de la paternité proprement dite, p. 616-632.
64 Restif a forgé le néologisme pornographe pour désigner un « écrivain qui traite de la prostitution » ; Le Pornographe (1769), Œuvres érotiques, p. 60. S’il se complaît à ce point dans la description, voire l’apologie de la promiscuité et des infractions familiales, c’est que, des lectures obscènes de l’enfance à l’écriture, « son plaisir vicieux par excellence », littérature reste, chez lui, synonyme de dévoiement, montre Blanchot dans Sade et Restif, p. 118-122 (citation p. 118).
65 Gracchus Babeuf, Une passion qui commence, textes réunis par Lionel Bourg, Vénissieux, Paroles d’Aube, 1997, p. 144.
66 Ad majorem gloriam Virtutis, Fragmens d’un poème moral sur Dieu, Athéopolis, L’An Premier du règne de la Raison, 1781, p. 63.
67 De la vertu, Paris, Collin, 1807, p. 267. Dans Sylvain Maréchal l’Égalitaire, « l’Homme sans Dieu », sa vie, son œuvre, Paris, Spartacus, 1950, Maurice Dommanget fait la part belle au « socialisme communautaire » de l’auteur. Françoise Aubert insiste, elle, sur son « patriarcalisme » sans foi ni Roi ; Sylvain Maréchal, Passion et Faillite d’un égalitaire, Pise, Goliardica, 1975.
68 Les chiffres entre parenthèses renvoient au Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, Paris, Delarue, 1801. Sur les circonstances et le retentissement de ce pamphlet, cf. Dommanget, Sylvain Maréchal l’Égalitaire, p. 385-390 ; et Aubert, Sylvain Maréchal, Passion et Faillite, p. 61-94.
69 Voir à ce sujet les commentaires de Fraisse sur le Projet, Muse de la raison, p. 13-45.
70 Physiologie de l’amour moderne (1902), Paris, Ollendorf, 1915, p. VII, 22 et XI. Sur ce « genre », cf. Richard Sieburth, « Une idéologie du lisible : le phénomène des Physiologies », Romantisme 47, 1985, p. 39-60.
71 Les chiffres entre parenthèses renvoient à l’édition Pléiade de La Comédie humaine, XI, où on consultera l’Introduction d’Arlette Michel, p. 865-901. Sur les Physiologies, Manuels et autres Arts de la conjugalité sous la Restauration, réalistes et sardoniques quand ils sont pour hommes, idéalistes et édifiants quand ils sont pour femmes, cf. Patricia Mainardi, Husbands, Wives, and Lovers, Marriage and Its Discontents in Nineteenth-Century France, New Haven, Yale University Press, 2003, p. 47-72.
72 Flaubert, Mémoires d’un fou, Novembre, etc., Paris, Flammarion, 1991, p. 432.
73 Madame Bovary, Œuvres, I, p. 439 et 556.
74 En France, constate Sarde, seule la créature « désirable » « mérite l’appellation magique et surestimée de femme ». Au vingtième siècle encore, alors que l’Américain englobe belles et laides dans la même catégorie, celle de minority, « le Français ne “voit” que celles qui correspondent aux normes de la sacro-sainte féminité ». Regard sur les Françaises, p. 92-93 (les pages 88 à 102 portent sur La Physiologie du mariage).
75 Tableau de Paris, II, p. 340 et 1098.
76 « Ce lit fatal où, comme dans un tombeau […] le réveil à une belle vie est si incertain, où meurt, où naît l’amour, suivant la portée des caractères qui ne s’éprouvent que là. » Les Chouans, La Comédie humaine, VIII, p. 1207. Dans son Ethnologie de la chambre à coucher (Paris, Grasset, 1987), p. 141-180, Pascal Dibie insiste sur l’importance de cette pièce, nouvelle dans la bourgeoisie du dix-neuvième siècle.
77 Dans La Femme mode d’emploi, de la Physiologie du mariage à La Comédie humaine, Lexington, French Forum, 1992, Catherine Nesci tire le bilan et étudie les prolongements littéraires de cette curieuse « anatomie politique du corps féminin », où « l’auteur progresse par annulation de son propre discours » (citations p. 214 et 37).
78 Qu’est-ce que la propriété ? (1840) Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 300. Sur cet anarchisme, réaction au jacobinisme de la Révolution française, cf. Robert L. Hoffman, Revolutionary Justice, The Social and Political Theory of P.-J. Proudhon, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1972, p. 168-196.
79 Cf. Hoffman, Revolutionary Justice, p. 283-308 ; et Georges Gurvitch, Proudhon, sa vie, son œuvre, Paris, Presses universitaires de France, 1965, p. 15-66. Pierre Ansart insiste sur la fécondité des antagonismes au plan social, comme des antinomies au plan heuristique ; Sociologie de Proudhon, Paris, Presses universitaires de France, 1967, p. 1-30 et 63-142.
80 « Le petit-bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état, se fait d’une part socialiste, de l’autre part économiste, c’est-à-dire il est ébloui de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. » Lettre de 1846 à Annenkov, in Marx et Engels, L’Idéologie allemande, p. 250.
81 Lettre à Annenkov, L’Idéologie allemande, p. 249-250.
82 Qu’est-ce que la propriété ?, p. 274.
83 Confessions d’un révolutionnaire, cité par Pierre Haubtmann, La Philosophie sociale de P.-J. Proudhon, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1980, p. 237. L’hétérogénéité de ces deux « échelles de référence » (compensée, selon Haubtmann, par une certaine complémentarité) est commentée p. 25-35.
84 Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, Paris, Guillaumin, 1846, I, p. 223. Les chiffres entre parenthèses renverront à cette édition.
85 Les chiffres entre parenthèses renvoient désormais à De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, Paris, Fayard, 1990, tome IV (texte de l’édition de 1860). Ce n’est certes pas à cause de ses idées sur la famille que De la Justice fut saisi dès sa parution, et son auteur condamné à trois ans de prison, ce qui le força à s’exiler à Bruxelles avec sa famille jusqu’en 1862.
86 Sur cette Justice, dans laquelle la dignité personnelle soutient la dignité collective, cf. Jeanne Duprat, Proudhon sociologue et moraliste, Paris, Alcan, 1929, p. 67-82.
87 Cette horreur proviendrait d’une aimantation refoulée vers l’homosexualité, qui expliquerait, en fin de compte, le puritanisme et la misogynie du philosophe, démontre Daniel Guérin dans Proudhon oui et non, Paris, Gallimard, 1978, p. 197-230.
88 Voir Pierre Haubtmann, P.-J. Proudhon, genèse d’un antithéiste, Paris, Mame, 1969, p. 217-230 et passim.
89 Naturellement, les féministes ont contre-attaqué : les unes, avec le respect dû au grand pontife du socialisme ; d’autres, par l’ironie, comme Juliette Adam dans ses Idées anti-proudhoniennes sur l’amour, la femme et le mariage (1858) ; d’autres, l’injure à la bouche, comme Jenny d’Héricourt dans La Femme affranchie, réponse à MM. Michelet, Proudhon, Girardin, Comte et autres novateurs modernes (1860).
90 Système des contradictions économiques, II, p. 483.
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