Chatouiller le dragon ou du bon usage des procès littéraires : Louis Desprez et Paul Bonnetain en Cour d’assises
p. 267-275
Texte intégral
1Il y aurait une part d’exagération à présenter un procès littéraire comme un événement fabriqué par un auteur et son éditeur puisque les risques encourus n’ont rien de négligeable : le changement qui s’opère dans les procédures par l’effet de la loi du 29 juillet 1881 a quelque chose d’inquiétant, de dangereux. L’outrage à la morale publique et religieuse est remplacée par l’outrage aux bonnes mœurs, ce qui a pour résultat d’exposer l’écrivain qui en est accusé à une cour d’assises (art. 45) et non plus à un jugement correctionnel comme le furent, en leur temps, Flaubert et Baudelaire. Être assimilé pendant le déroulement du procès à un criminel, à un violeur, ce sont des risques qu’il est difficile a priori de rechercher. Il n’en est pas moins vrai que le scandale qui s’attache à une semblable poursuite produit naturellement un effet publicitaire susceptible de mettre aussitôt en lumière celui qui en est l’objet. Le 20 décembre 1884 et le 27 décembre de cette même année, deux jeunes écrivains naturalistes ont été contraints de comparaître devant la cour d’assises de la Seine, Louis Desprez, l’auteur avec Henry Fèvre d’Autour d’un clocher, publié par l’éditeur belge Henry Kistemaeckers en mai 1884, et Paul Bonnetain, auteur de Charlot s’amuse… publié par le même Kistemaeckers un an plus tôt. La même cour prononce des verdicts tout à fait différents. Desprez est condamné à un mois de prison et mille francs d’amende en même temps que son éditeur jugé par contumace1, alors que Bonnetain est acquitté. Dans ce deuxième cas, par un singulier caprice de la justice, l’éditeur n’a pas été poursuivi. Le résultat en ce qui concerne la vente est à peu près identique pour ces œuvres de débutant qui gagnent grâce au procès un public approximativement cinq fois plus étendu que celui qu’elles eussent obtenu sans lui.
2Il ne fait guère de doute que, sans l’avoir délibérément provoqué, Desprez a songé à l’intérêt que pouvaient présenter pour la publicité de son œuvre des poursuites judiciaires. Il a sans aucun doute éprouvé le désir de prendre une revanche sur sa vie d’enfant cassé, marqué de lourdes souffrances. C’est probablement pendant l’hiver 70-71 qu’a eu lieu l’accident qui l’a définitivement handicapé. A-t-il reçu un coup en gardant les vaches, est-il tombé en s’amusant à « ringer » sur la glace ? En vérité, l’accident survenu n’a fait que révéler la vérité : une coxalgie, une ostéoarthrite de la hanche d’origine tuberculeuse qui ne pouvait qu’évoluer vers l’ankylose à cette époque de la médecine. A commencé alors pour lui un interminable séjour allongé. Le lit de l’enfant est aménagé dans un rez-de-chaussée sinistre d’une maison de la rue de Brottes à Chaumont (aujourd’hui rue Félix Bablon) car Louis ne saurait gravir un escalier. Cette longue souffrance coupée de voyages vains dans des villes d’eaux ne s’achève qu’en 1875 lorsqu’à l’âge de 14 ans, Desprez reprend une vie scolaire : il entre en septième avec une jambe atrophiée et un pied bot, s’aidant tantôt de cannes, tantôt de béquilles. Il confie plus tard à Zola : « Je me récrée à gueuler contre les gredins qui m’ont si mal fabriqué et si sottement claustré dans les pourrissoirs universitaires, anémique, rachitique, cacochyme, petit vieux ratatiné dès quinze ans, et petit vieux éternel. Belle jeunesse, traînée sur deux cannes, trimballée à travers les villes d’eaux2. » On comprend à la lueur de cette situation qu’en homme pressé, il ait fort mal supporté l’idée de l’insuccès littéraire. Il a déjà conquis au début de l’année 1884 une certaine réputation de critique en publiant L’Évolution naturaliste. Henry Fèvre et lui mettent désormais beaucoup d’espoir dans Autour d’un clocher, ce roman qu’ils ont longuement travaillé.
3Après avoir constaté que le roman était accueilli par une totale indifférence, Desprez écrit à Lucien Descaves : « Toute la pédantaille a décidé contre nous la conspiration du silence » (13 juillet 1884). « Je crois que nous n’irons pas au-delà des deux mille. Et pour ce bouquin-là, ce n’est pas fameux » (à Stock, 7 juin 1884). Quand la justice commence à s’éveiller, il est au contraire tout prêt à en découdre : « Je me demande si nous aurons, oui ou non, la chance d’être poursuivis » (à Kistemaeckers, 7 juillet 1884). « On parle de poursuites judiciaires, mais je n’ose pas espérer que l’affaire aura des suites : ça serait trop amusant » (à Descaves, 13 juillet 1884). À vrai dire, le 21 février 1880, dans Le Gaulois, Flaubert protestant contre les poursuites dont était alors victime Maupassant, n’avait pas dit autre chose en rappelant le cas de sa « pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle3 » : « procès qui m’a fait une réclame gigantesque et à laquelle j’attribue les trois quarts de mon succès ».
4Le sujet d’Autour d’un clocher pouvait difficilement passer inaperçu. Il semble même particulièrement provocateur sous le ministère Ferry (au pouvoir depuis le 21 février 1883), auquel le parti catholique reprochait ses accointances avec les francs-maçons (Jules Ferry, libre-penseur est lui-même franc-maçon), et les protestants comme Waddington, Le Royer, Léon Say, l’amiral Jauréguiberry… Le gouvernement s’applique en conséquence à prouver à ses adversaires que les républicains n’ont de leçon à recevoir de personne en matière de moralité publique, d’où cette volonté de se montrer intransigeant. L’orage va éclater sur la tête d’écrivains débutants qui n’ont pas encore su s’assurer de fermes soutiens. « On a soin, écrit Desprez, de s’attaquer aux derniers venus, encore faibles et mal dégagés, tout comme les cosaques ne s’abattent que sur les traînards des armées en marche. » (Pour la liberté d’écrire, Bruxelles, Kistemaeckers, sd (1185), p. 41-42).
5Desprez et Bonnetain sont donc successivement jugés pour des romans publiés en Belgique. C’est toujours un indice pour la justice française qui surveille de près l’édition belge, marquée par des souvenirs de piraterie et cultivant volontiers les publications érotiques. Kist (comme l’appellent ses auteurs) est à cet égard un cumulard puisqu’il attire l’attention par des publications poivrées qui renflouent ses caisses et par la publication, avant et après l’amnistie, des œuvres de plusieurs communards réfugiés. Les libraires français se montrent souvent frileux à l’égard de sa production : nombre d’entre eux décident d’emblée de ne pas mettre Autour d’un clocher en vitrine. D’ailleurs le diffuseur Marpon avertit Kist dès la fin mai qu’il redoute une saisie.
6De fait, la justice bronche essentiellement devant cinq passages dont la plupart évoquent des scènes de consommation amoureuse. Trois d’entre elles mettent en scène en chaude posture le curé du village de Vicq-les-Deux-Églises4 et une institutrice laïque passablement bigote, mais tout à fait en chair. Des pages alertes, de grosse sève, qui n’ont que le tort d’être parfaitement explicites lorsqu’il s’agit de peindre « un amour qui fleurait l’encens ». Cette union rabelaisienne de l’Église et de l’État avait évidemment le tort de blaguer un sujet brûlant.
7Les poursuites débutent le 21 juin 1884. Le procureur de la République Eugène Duval délivre un « réquisitoire introductif ». Le juge d’instruction Lauth est chargé de l’affaire. Alarmé, Léopold Fèvre, le père d’Henry qui a été récemment, mais pour une brève période, maire de Chaumont, et qui est maintenant président du tribunal de Semur-en-Auxois, s’en prend aussitôt à Louis. Desprez découvre effectivement qu’une condamnation en cour d’assises pourrait conduire son ami qui doit bientôt accomplir son volontariat d’un an à Biribi. Il décide en conséquence d’assumer seul le poids de l’accusation, ce qui ne pose pas de problème juridique puisqu’il a seul signé le contrat d’édition. Le juge d’instruction s’abstient de pousser l’enquête plus loin et Kistemaeckers peut rassurer Fèvre : « On gobe parfaitement au Parquet qu’il n’y a eu qu’un seul auteur5. »
8D’emblée, Desprez refuse manifestement de courber l’échine et affiche les couleurs de « l’extrême-gauche de l’encrier ». Par l’intermédiaire de Gustave Geffroy, il se tourne d’abord vers Clovis Hugues, le « félibre rouge », député de Marseille, dont il espère qu’il va interpeller la Chambre à son sujet, mais un événement extraordinaire va empêcher Hugues d’intervenir : son épouse, le sculpteur Jeanne Royannez abat le 27 novembre 1884 en plein Palais de Justice un agent d’affaires nommé Morin qui tentait depuis des mois de la faire chanter. On comprend que Clovis Hugues ait eu dès lors d’autres chats à fouetter.
9Desprez choisit Georges Laguerre comme avocat, l’avocat des anarchistes et des socialistes qui est depuis peu un tout jeune député du Vaucluse (il a vingt-six ans). Ce glissement de Clovis Hugues à Laguerre s’explique aisément puisque tous deux ont signé en janvier 1884, aux côtés de Clemenceau et Tony Révillon, une pétition exigeant la libération de tous les condamnés pour crimes et délits de presse, de réunion et d’association6. Figure montante du radicalisme, Laguerre a déjà défendu Kropotkine au procès de Lyon, il a été l’avocat de Louise Michel, il est sur le point de plaider pour La Bataille de Lissagaray : il est clair que le choix d’un tel défenseur veut être un signe. Lorsque Desprez l’aura un peu sondé, il le trouvera « aussi en retard et vieille barbe, et de façade, en littérature qu’en politique », mais on imagine aisément la manière dont les honnêtes « têtes de pipe » qui vont constituer le jury vont apprécier ce choix. Bonnetain, d’ailleurs, n’est pas sans inquiétude devant la pugnacité de son camarade : « Le brave garçon veut à tout prix mêler la politique à son affaire. Sa muse a le bonnet phrygien, et c’est Laguerre – un illettré dans le vrai sens du mot – qui va le défendre7. »
10Le procès a lieu le 20 décembre 1884. Le huis-clos est aussitôt prononcé par le président Cartier, ce qui va évidemment à l’encontre des désirs de Desprez : « Si nous sommes traduits en cour d’assises, nous tâcherons avant tout d’éviter le huis-clos. Il faut que l’idiotie de ces cocos-là soit trombonée par toute la presse8. » Louis Desprez qui a décidé d’ajouter à la plaidoirie de Laguerre la lecture d’un texte de son cru intitulé Pour la liberté d’écrire se retrouve frustré des effets qu’il en attendait sur le public lettré :
C’est votre république dérisoire qui renouvelle les pires procédés bonapartistes et qui lâche sa gendarmerie sur les talons des artistes. Nous garderons bon souvenir de l’hypocrite liberté Jules Ferry […]. Grâce à vous, les littérateurs seront tenus désormais à une confession hebdomadaire près du juge d’instruction […]. Les artistes devraient être des garçons de bureau. Ils balaieraient les ministères et, pour la peine, on consentirait à leur distribuer quelques rubans rouges de loin en loin.
11Dans ce document qu’il lit, faute de mieux, à des jurés pour la plupart hébétés, il met en scène Bouvard et Pécuchet, d’abord vivement frappés par un des attendus du jugement rendu contre Madame Bovary : « La mission de la littérature doit être d’orner et de récréer l’esprit en élevant l’intelligence et en épurant les mœurs » : « Devant cet art si noble, Bouvard et Pécuchet ôtèrent leur chapeau et fléchirent dévotement le genou. Cette fois, ils avaient rencontré une étude capable de béatifier le reste de leur vie. Ils allaient orner leur esprit, élever leur cœur, respirer l’idéal, et s’épurer les mœurs. » On devine la suite. En parcourant l’histoire de la littérature, Bouvard et Pécuchet vont aller de turpitude en turpitude. Le texte de Desprez est brillant, Kistemaeckers le fera aussitôt imprimer, mais l’on se doute que le jury a pu se croire victime, au mieux, d’une tentative d’intimidation culturelle. « Cet être hirsute, à la tignasse rousse, rongé par la tuberculose, mais aux yeux remplis d’une passion étrange et brûlante, brandissant sa béquille, parla pendant deux heures, sans faiblir, un langage élevé, trop docte, hélas, pour la mentalité de son jury ahuri9. » En énumérant la profession des douze jurés dans la page d’ouverture de la version imprimée de Pour la liberté d’écrire, Desprez mesure que son apologue ne pouvait être que « vaguement saisi » : un marchand de futailles, un vérificateur de bâtiments, un charpentier, un emballeur, un maître maçon, un ingénieur, un épicier, un négociant, un maître couvreur et trois propriétaires. Sept d’entre eux ont voté pour la condamnation en lui accordant des circonstances atténuantes. Trois jours plus tard Desprez constate dans une lettre à Kist :
Je trouve que malgré notre condamnation nous ne sommes pas encore si malheureux. Cela nous a permis à tous les deux (je dirais même à tous les trois, puisque ce brave Fèvre est des nôtres) d’affirmer une fois de plus, et avec 5 000 lignes de réclame dans tous les journaux, notre foi et nos convictions littéraires. Et au milieu de l’avachissement de l’époque cela vaut bien quelque chose, il me semble10.
12Le procès de Bonnetain qui a lieu une semaine plus tard va se dérouler dans des conditions toutes différentes. Même président, même avocat général qui réclame naturellement le huis-clos aussitôt prononcé, probablement même jury, mais l’avocat choisi avec pragmatisme par Bonnetain est un homme chenu, expérimenté. Bonnetain n’a pas l’allure déjetée, un peu farouche de celui que Léon Bloy a appelé l’« innocent greluchon de la vieille gueuse naturaliste ». Il porte beau et il pourrait servir de modèle à Georges Duroy, le Bel-Ami de Maupassant dont il a d’ailleurs à certains égards le passé. Comme lui, il a le port un peu impérieux de l’ancien sous-off qu’il a été. Regard ténébreux, élégance discrète, allure de sportsman, il se garde devant le tribunal de toute incongruité : c’est au retour d’un premier voyage au Tonkin où Le Figaro l’a envoyé en reportage qu’il a appris les poursuites dont il est l’objet. C’est un premier argument : il a fallu plus d’un an pour que la justice se décide à poursuivre Charlot s’amuse…
13Contrairement à Laguerre, l’avocat Léon Cléry a publié sa plaidoirie. Elle peut effectivement être considérée comme exemplaire : il détourne d’abord le regard des jurés du volume incriminé et les conduit à considérer les pages les plus chaudes de L’Assommoir et de Nana qui ont échappé à toute censure et dont il donne lecture : « Donc, voilà ce que l’on imprime impunément. Entendons-nous bien. Quand je parle ainsi, il est de toute évidence que je ne provoque pas les poursuites contre M. Zola ; mais je veux qu’il soit bien convenu, avec le ministère public, que voilà la limite jusqu’où l’on peut aller sans encourir ses rigueurs11. » Pourquoi deux poids, deux mesures ?
14Cléry entreprend ensuite de résumer Charlot s’amuse… en insistant sur les intentions élevées de l’auteur, ce qui n’est évidemment pas une sinécure puisque le sujet de ce roman contribue à donner à Bonnetain la plus fâcheuse réputation. On le décore et on va continuer à le décorer de surnoms encombrants, Bonnemain, Dupoignet, Cinq contre un, le roman étant au mieux rebaptisé Traité de la solitude. Cléry n’en a cure. Selon lui, l’auteur « a voulu que son sujet devînt un objet d’horreur pour les malheureux hantés de ce vice et un objet d’éloignement pour tous ceux qui pouvaient succomber aux séductions de ce mal12 ». Le roman est effectivement dépourvu de tout humour, de toute ironie. Loin de la truculence d’Autour d’un clocher, Charlot s’amuse affiche un lourd moralisme que l’avocat souligne complaisamment : « C’est assez dire que c’est une étude consciencieuse, laborieuse, et qu’il a fallu un grand courage, une grande volonté et un grand talent pour la mener à fin13 ! »
15Pour terminer, il fait de Bonnetain le portrait le plus édulcoré qui soit : un vaillant jeune homme engagé volontaire dans l’infanterie de marine. Il a servi dans le régiment prestigieux qui s’était naguère illustré à Bazeilles dans l’épisode des Dernières Cartouches. Un écrivain en outre sérieusement documenté et donc parfaitement fidèle aux dogmes naturalistes que l’avocat se garde évidemment de nommer de manière explicite. En revanche, en s’appropriant le vocabulaire qui substitue au mot « roman » des termes comme étude, analyse, thèse, il vulgarise auprès du jury l’idée même que les naturalistes voudraient imposer à leur public. C’est à la science de l’auteur qu’il rend hommage :
Au collège, il avait perdu un de ses camarades des suites de cette odieuse maladie. À la caserne et à l’hôpital il avait pu constater que cette habitude qu’on croit généralement spéciale aux enfants, était fort répandue chez les adultes. […] Mais ce n’est pas tout : comme il se proposait de traiter sérieusement une thèse scientifique, il se mit à l’étude des matériaux. Ouvrages spéciaux, thèses de médecine, cours des professeurs, tout fut employé, consulté, épuisé…, si bien qu’un médecin a pu faire du livre cet éloge : que c’était le premier roman traitant un sujet scientifique où il avait vu la science respectée14.
16Cléry parvient à découvrir ensuite une page patriotique dans le roman, un pélerinage sur le champ de bataille de Nompatelize, le 6 octobre 1870. Et pour couronner ce pathos, il décrit Bonnetain corrigeant les épreuves de son livre au chevet de sa mère morte. « C’est pendant la veillée funèbre aux pieds du cadavre de cette admirable femme que son fils corrigea les épreuves de ce livre qui lui eût fait horreur s’il eût été écrit dans les sentiments que vous dites15. » L’avocat rappelle enfin que Bonnetain après la publication de son roman est parti au Tonkin, envoyé par Le Figaro et que les chroniques qu’il en a rapportées « forment le livre le plus sain, le plus exact et le plus moral qu’on ait jamais écrit ». Il n’est pas exclu que certains membres du jury aient lu ces chroniques, effectivement remarquables. On y découvre en particulier ce que l’armée peut faire alors pour complaire à un reporter du Figaro : par exemple, faire avancer de quelques jours l’exécution au coup-coup (sic) de trois Pavillons noirs condamnés par le Préfet annamite : « J’aurais bien voulu assister à une décapitation par le sabre ! […] Ne pourriez-vous pas faire avancer l’époque du supplice ? Je ne quitte Hanoï que dans quatre jours16… » Aussitôt dit, aussitôt fait. Cléry se garde de rappeler ce détail, mais il souligne fortement la jeune autorité journalistique de Bonnetain. Bref, rien ne manque à cette plaidoirie à l’usage des “honnêtes gens”. Desprez dans une lettre à Stock trouve grotesque cette façon de faire jouer « les cordes sensibles, le drrrapeau frrrançais et la fffamille17 ». N’a-t-il pas écrit à Zola : « Je préfère une extermination crâne à un acquittement par subterfuge18 » ? Il ignore pourtant à quel point tous ces détails biographiques ont été manipulés par l’avocat. Si Bonnetain s’est engagé, c’est pour échapper à la tyrannie de son père, débauché et violent, s’il est parti au Tonkin, c’est parce que Pétrus Richarme, un puissant industriel de Rive-de-Gier, son rival dans le cœur de la tonitruante cabotine Marie Colombier, sa maîtresse, l’a opportunément éloigné en exerçant de subtiles pressions sur ses amis du Figaro… Peu importe, la tactique est excellente puisque Bonnetain est acquitté.
17Kistemaeckers, condamné par contumace à la même peine que Louis Desprez, décide pour sa part de faire appel ce qui donne lieu au deuxième procès d’Autour d’un clocher, le 21 mars 1885. Plus question, cette fois, de publicité. Au cours de cet appel, l’éditeur engage en effet ses intérêts commerciaux. Les libraires inquiets des poursuites judiciaires dont il est fréquemment l’objet, commencent à retirer spontanément de leurs vitrines les volumes qui portent son nom : « C’est la bataille décisive. Si on gagne, c’est-à-dire […] si je parviens à faire rapporter le jugement rendu contre moi, ce sera le triomphe. Mais si nous succombons, aucun libraire français n’oserait plus acheter mes livres de jeunes […]. C’est grave, donc nous allons plaider avec crânerie. Nous prenons le bœuf par les cornes. Me Robert, le plus en vogue de nos avocats, le Lachaud belge m’accompagne. » Laguerre interviendra aux côtés d’Eugène Robert. Le ministère public est toujours représenté par l’avocat général Bernard, mais c’est le président Mariage qui guide les débats. Ceux-ci durent neuf heures. Huis-clos de nouveau, mais la basoche parisienne remplit la salle surtout pour entendre le ténor du barreau belge qui n’obtient qu’une chose : la condamnation est réduite à l’amende de mille francs. « En tant qu’éditeur, je suis donc tué », constate Kistemaeckers qui a tendance à exagérer fortement les effets négatifs du procès. (« Depuis sa condamnation à Paris aucun libraire parisien n’a plus eu le courage de le vendre. Vous ne vous faites pas d’idée combien ces gens-là sont poltrons19. »)
18En revanche, il n’en a pas fini avec les procès pour Autour d’un clocher puisque la justice belge a suivi la trace de la justice française : saisie du volume « à Blankenberghe (ville de bains près de Bruges) » dès la fin de juillet 1884, saisie à Bruxelles et engagement des poursuites le 1er juin 1885. Le dernier procès aura lieu devant la cour d’assises du Brabant, en décembre : c’est le seul qui rendra un arrêt de non-lieu au lendemain de la mort de Louis Desprez.
19Y a-t-il donc un bon usage du procès littéraire ? Dans ce cas, la défense de Bonnetain a été parfaite : elle s’est cantonnée à l’évocation d’une affaire strictement littéraire tout en flattant l’attente du jury. En convoquant tour à tour la science, la famille et le patriotisme, Cléry a dissipé les miasmes de Charlot s’amuse… L’éditeur Pierre-Victor Stock constate pertinemment que Bonnetain et son avocat ont été « plus habiles, mais moins courageux20 » que Desprez dans leur manière de chatouiller le dragon. Son courage, Desprez l’a payé le prix fort puisqu’il est mort des suites de son emprisonnement21, le 6 décembre 1885.
Notes de bas de page
1 « Kistemaeckers, sujet belge, n’est pas poursuivi pour avoir édité en Belgique l’ouvrage […] incriminé […] ce fait est en effet en dehors des atteintes de la juridiction française, mais […] il est poursuivi pour s’être rendu complice de l’outrage aux bonnes mœurs commis par Desprez en faisant lui-même le placement de l’ouvrage. » Arrêt du 20 décembre 1884.
2 Louis Desprez à Émile Zola, 8 mai 1885. Louis Desprez, Lettres inédites à Émile Zola, édition de Guy Robert, Paris, Les Belles Lettres, 1950, p. 116.
3 Gustave Flaubert à Louise Pradier, 10 février 1857.
4 Rouvres-sous-Lignol, aujourd’hui Rouvres-les-Vignes, le village où vit Desprez, se situe à quelques kilomètres de Colombey-les-Deux-Églises.
5 Henry Kistemaeckers à Henry Fèvre, lettre du 4 juillet 1884, collection François Labadens.
6 Voir entre autres, Le Cri du Peuple, 14 janvier 1884.
7 Paul Bonnetain à É. Zola, 24 novembre 1884. B.N. NAF 24511, f° 199-200.
8 Louis Desprez à Henry Kistemaeckers, 1er juillet 1884. Cité par Henry Kistemaeckers, « Un procès littéraire-Louis Desprez-Souvenirs d’un éditeur », Mercure de France, 15 octobre 1921, p. 432.
9 Ibid., p. 435.
10 L. Desprez à H. Kistemaeckers, 23 décembre 1884, ibid.
11 Léon Cléry, « Le Livre de M. Bonnetain », Souvenirs du Palais, Paris, Alphonse Lemerre, s. d., p. 196.
12 Ibid., p. 198-199.
13 Ibid., p. 200.
14 Ibid., p. 211.
15 Ibid., p. 215.
16 P. Bonnetain, Au Tonkin, Paris, Victor-Havard, 1885, p. 143.
17 L. Desprez à Pierre-Victor Stock, 29 décembre 1884. Cité par P. V. Stock, Mémorandum d’un éditeur, t. 1, Paris, Stock, Delamain et Boutelleau, 1935, p. 275.
18 L. Desprez à É. Zola, 29 juillet 1884, Louis Desprez, Lettres inédites à Émile Zola, op. cit., p. 94.
19 H. Kistemaeckers à Henry Fèvre, 25 mai 1886. Collection Labadens.
20 P. V. Stock, Mémorandum d’un éditeur, op. cit., p. 279.
21 On consultera sur ce point René-Pierre Colin et Jean-François Nivet, Louis Desprez (1861-1885). Pour la liberté d’écrire, Tusson, Du Lérot, 1992 et Henry Fèvre et Louis Desprez, Autour d’un clocher. Mœurs rurales, édition établie, présentée et annotée par Jean-François Nivet et René-Pierre Colin, Aiglemont, Mont Analogue, 1992.
Auteur
-
René-Pierre Colin
IdRef : 02679425X
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