Aux sources d’un événement littéraire méconnu : le « Cénacle » de Joseph Delorme
p. 235-253
Texte intégral
1Nous voudrions ici apporter notre modeste contribution à la réflexion lancée autour de l’événement littéraire au xixe siècle. Modeste parce que nous n’avons pas la prétention de dire quoi ce soit de neuf au plan théorique (Corinne Saminadayar-Perrin a bien montré l’intérêt et les enjeux d’un tel questionnement, en même temps que pointé les difficultés du concept « d’événement » appliqué à l’histoire littéraire). Notre objectif se bornera ici à rendre compte de l’étude d’un cas concret, d’un fait socio-littéraire assez complexe, qui nous semble croiser la problématique de l’événementialité…
2Quel est donc cet événement, quand se produit-il, qui concerne-t-il ? L’ironie du sort veut que l’acteur principal de cette histoire soit celui qui a le plus contribué, au plan théorique, à populariser l’idée d’événement littéraire. Nous voulons parler de Sainte-Beuve, inventeur ou plus exactement promoteur du concept d’histoire littéraire, dont la notion d’événement est l’un des principaux corollaires. Sainte-Beuve est, comme on sait, le premier véritable sociologue et historien de la littérature, s’étant illustré par sa capacité à distinguer les grandes « familles d’esprit1 » et à repérer les grandes articulations de notre histoire littéraire nationale. On oublie toutefois qu’avant d’être cet observateur raffiné et surplombant du monde lettré, l’auteur des Portraits s’est trouvé pris dans le tourbillon des événements de son temps à la fin de la Restauration, juste avant sa retraite poétique et son entrée dans la carrière critique.
3On aura compris que cet événement s’inscrit, en terme d’histoire des courants, dans la période dite « romantique », plus exactement dans sa phase de conquête (1820-1830). Les péripéties durant cette décennie sont nombreuses2, et l’on n’a que l’embarras du choix dans l’éventail des dates fortes qui rythment l’irrésistible ascension de la Nouvelle École, qu’il s’agisse de l’éclosion d’un chef-d’œuvre (Les Méditations), de l’émergence de nouvelles instances littéraires dans le champ (création de la Muse française, ouverture du salon de l’Arsenal3), de la chute d’une icône de la littérature (le renvoi de Chateaubriand du Ministère), de l’entrée en force d’un nouveau « discours » théorique (Préface de Cromwell, Préface aux Études françaises et étrangères de Deschamps), sans parler, évidemment – mais là il ne s’agit plus d’événement mais de révolution – de la « première d’Hernani », censée sanctionner le triomphe du romantisme. Pris dans un sens plus général (non pas comme « fait-événement », mais comme phénomène événementiel global) les grands événements qu’a retenus l’histoire littéraire non événementielle c’est l’affirmation d’une esthétique nouvelle baptisée Romantisme (événement raconté et analysé par le menu depuis longtemps), c’est la montée en puissance de la littérature industrielle (bien repérée par Sainte-Beuve4, et confirmée par des études récentes), c’est enfin l’essor inquiétant de la presse dite « médiatique » (épinglé par Balzac, et approfondi scientifiquement ces dix dernières années par nombre de travaux).
4Ce dont il sera question ici ne présente qu’un rapport très latéral avec ce qui vient d’être évoqué (dates historiques et tendances lourdes), et ressortit plutôt à la catégorie de ce que l’on pourrait appeler un événement tu, une histoire passée sous silence. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir fait du bruit en son temps, car le paradoxe de cet événement, ce qui en fait un événement paradoxal, c’est qu’il a soulevé plus d’indignation, fait plus de « vagues » que la plupart des événements qui se sont déroulés au même moment. Non que cet événement soit sans nom – car on sous-estime souvent dans le processus d’oubli ou de passage sous silence, le handicap naturel que représente l’impossibilité ou la difficulté de nommer la chose qui arrive – il en porte même deux, qui sont comme l’avers et le revers d’une même réalité : « Cénacle » pour le versant lumineux, « Camaraderie », pour le versant obscur.
5Les deux phénomènes jumeaux du Cénacle et de la Camaraderie n’ont été mis en lumière, ou plutôt remis en lumière – car Léon Séché y avait consacré en 1920 quelques pages succinctes5 – que très récemment6. Pourquoi cette problématique est-elle tombée aux oubliettes de l’histoire ? À elle seule cette question mériterait une étude spéciale. Tout juste peut-on émettre l’hypothèse à titre provisoire que cette problématique s’est trouvée éclipsée, ou plus exactement absorbée, par la problématique majeure du romantisme à cause de sa (supposée, comme nous le verrons) proximité avec elle. En clair, on a confondu et pour ainsi dire assimilé les deux querelles du romantisme et de la camaraderie, comme si l’une et l’autre étaient indissolublement liées. Or, sauf le fait que ces deux querelles eurent des protagonistes en commun et qu’elles survinrent à peu près au même moment, la polémique très spécifique née autour de l’idée du Cénacle et de la Camaraderie est un phénomène autonome, qui s’est développé parallèlement à la grande polémique sur la légitimité de la « valeur romantique ». Certes, il y eut bien quelques moments, ponctuels, où ces deux questions se sont croisées et même mêlées, les adversaires des romantiques (classiques libéraux ou ultra) n’hésitant pas à faire feu de tout bois, à récupérer par exemple l’argumentation de cette polémique seconde pour fragiliser la position avant-gardiste de la nouvelle école ; mais, ce qui prouve l’absence de lien entre les deux affaires, c’est que le scandale du Cénacle est né dans les rangs même du romantisme, qu’il s’agit avant tout d’une querelle interne, qui met aux prises deux manières d’être romantique.
6Rappelons à grands traits, avant d’aborder le point qui nous intéresse, à savoir le poème intitulé « Le Cénacle » de Sainte-Beuve, de quoi il retourne. En 1823, un groupe de très jeunes poètes, qui hésitent encore à se proclamer « romantiques », tant le mot a mauvaise presse, prend l’habitude de se réunir chez l’un d’entre eux, Émile Deschamps, rue Saint-Florentin. Parmi ces hommes, des noms promis à une très grande célébrité : Victor Hugo, qui s’impose rapidement comme le leader du groupe, Vigny, et d’autres noms plus oubliés depuis, mais qui connurent une certaine notoriété sous la Restauration : Saint-Valry, Gaspar de Pons, Alexandre Guiraud, Alexandre Soumet, etc. Prenant peu à peu de l’assurance, ces jeunes gens, épris de religion et de poésie, fondent une petite revue, intitulée La Muse française, dans laquelle ils proclament leur ambition de renouveler l’inspiration poétique, et surtout de bousculer les formes conventionnelles. Le premier « cénacle » du xixe siècle est né (on notera d’emblée que la « chose » existe avant le nom, lequel surgira six ans plus tard sous la plume de Sainte-Beuve).
7Mais d’abord, qu’est-ce qu’un « cénacle » ? En quoi le cénacle se distingue-t-il, par exemple, des « salons littéraires » de l’âge classique ? C’est l’heure d’en donner une définition générique. Le cénacle est un petit groupe d’artistes autonomes (absence de mécène), relativement homogène socialement et biologiquement (homme jeunes issus de la bourgeoisie), ayant des vues communes sur l’art (principes esthétiques convergents), qui se réunissent régulièrement à domicile sous l’égide d’un leader charismatique et influent (le plus souvent celui qui reçoit), non, comme naguère, pour « causer » (« la conversation », considérée comme un art mondain est spécifique aux xviie et xviiie siècle7), mais pour s’encourager mutuellement d’une part (émulation et stimulation), et pour unir leurs forces d’autre part afin d’imposer collectivement leur conception de l’art (entraides diverses par le recours aux épigraphes, aux dédicaces, aux préfaces allographes, aux poèmes dédicatoires, aux articles de complaisance, etc.). Pour le dire autrement (et cette fois dans les termes de la sociologie de Bourdieu8), le cénacle est une structure de sociabilité inédite correspondant à l’autonomisation croissante du champ littéraire (amorcée après 1820) – il répond notamment au besoin de quelques artistes indépendants recrutés dans la frange dominée du champ, d’échapper à l’emprise du système de légitimation et de consécration des instances dominantes. Le cénacle est en somme une institution littéraire alternative, innocente et inoffensive à ses débuts mais qui, à mesure qu’elle accumule du capital symbolique par la réputation ou le succès de quelques-uns de ses membres, fragilise les institutions officielles en remettant en question leur légitimité à légiférer universellement en matière d’art et de littérature (Salon, Académie, Presse, École). Dans Illusions perdues on trouve un cénacle type, quoique imaginaire, baptisé le « Cénacle de la rue des Quatre-Vents », où plusieurs jeunes gens, sous la férule de leur chef, Daniel d’Arthez, se soutiennent mutuellement, fédèrent leurs énergies, associent leurs intelligences pour mener à bien leurs travaux respectifs9. Tant que le cénacle conserve une dimension confidentielle et clandestine, il n’inquiète personne, mais dès lors que celui-ci, enhardi par ses succès, fait ouvertement état de ses pratiques, le cénacle, ainsi médiatisé, devient une chose publique, exposée du même coup à des critiques de la part de ceux qui en sont exclus, ou plus simplement de la part de ceux qui jugent déloyaux les manœuvres d’autocélébration collective. Ainsi se nouent les figures complémentaires et symétriques du Cénacle et de la Camaraderie : association sublime suivant les uns (les adeptes), secte « mafieuse » suivant les autres (les évincés).
8À l’instar du « Cénacle », la « Camaraderie » se trouve épinglée avant l’invention du mot et sa percée médiatique en 1829. La Camaraderie, c’est le nom que donne son inventeur génial, Henri de Latouche, à l’ensemble des pratiques d’entraide entre gens de lettres attachés par des liens d’amitié, à savoir : les renvois d’ascenseur, les louanges suspectes, les éloges louches, les hommages combinés, bref tous les gestes où se trahit, pour qui sait voir et lire entre les lignes, la volonté appuyée, parfois éhontée, de pousser un confrère dans l’espoir que celui-ci vous rende la pareille. La Camaraderie, c’est en somme la corruption du système d’appréciation objective des œuvres littéraires et artistiques, c’est la suspicion jetée sur la valeur réelle des livres et de ceux qui les font. Or, preuve supplémentaire qu’un découplage est nécessaire entre la problématique du Romantisme et celle de la Camaraderie, la toute première attaque contre le cénacle d’Émile Deschamps, c’est-à-dire plus généralement contre la logique perverse du cénacle, vient d’un romantique convaincu, d’un partisan fanatique des idées nouvelles, quoique ennemi absolu du fonctionnement collectif de la jeune école de poésie de la Muse française. Latouche, car c’est lui déjà l’auteur de ce petit article de 1823, tout en précisant d’entrée de jeu qu’il s’associe à la volonté de la dite « secte réprouvée » de promouvoir le romantisme, n’entend pas pour autant cautionner leurs agissements. Le pamphlétaire fait la part du feu entre les écrits d’un côté (dont il défend l’esthétique), et les pratiques de l’autre (qu’il condamne sans équivoque). Le paragraphe où s’esquisse la problématique de la camaraderie, avant qu’elle ne subisse de plus amples développements en 1829, mérite d’être cité in extenso :
Les prétentieuses épigraphes qui hérissent chacun des morceaux dont se compose ce livre [il s’agit d’un modeste petit recueil de Gaspard de Pons, intitulé Amour à Elle] sont exclusivement puisées dans le même cercle : il paraîtrait convenu entre MM. Alexandre S. [Soumet], Alexandre G. [Guiraud], Gaspard de L. [Pons], St V. [Saint-Valry] An. [Ancelot], Alfred D. [de Vigny], Émile D. [Deschamps], Victor H. [Hugo] et quelques autres, qu’ils se citeront réciproquement en exemple. Et pourquoi ces petits princes de la poésie n’auraient-ils pas fait cette alliance ? Cet innocent complot ne nous laisse point douter qu’Amour à Elle ne soit échappé à la plume de l’un de ces écrivains. Il n’est pas défendu de l’attester, de l’étayer, de le consacrer ainsi d’avance à coup de maximes prêtées et rendues ; et pourquoi ne serait-il pas permis à ces immortels présomptifs d’anticiper un peu sur l’époque chronologique où ils auront fait oublier les maîtres10 ?
9Cette flèche empoisonnée lancée par un ancien confrère (car Latouche avait fréquenté le groupe à ses débuts, pour finalement s’en éloigner) atteignit ceux qu’elle visait. Hugo, le premier, se chargea de répliquer à son ennemi intime dans les colonnes de La Muse française11 en faisant l’apologie de l’amitié entre poètes de génie non sans fustiger les sentiments de jalousie venus d’écrivains médiocres. Deschamps12, moins incisif, ira également de son couplet sur la noblesse des amitiés entre poètes, tandis que Hugo, décidément piqué par les allusions perfides de Latouche, reviendra à la charge en justifiant la camaraderie par une théorie mystique de la fraternité littéraire13…
10Ce qu’il faut retenir de tout cela pour l’intelligence de notre question, c’est que de toutes les attaques qu’eurent à subir les romantiques de La Muse au même moment et qui portaient exclusivement sur leur esthétique, celle de Latouche fut de loin celle qui les affecta le plus. Preuve que le publiciste avait visé juste… Pour autant elle n’eut pas les prolongements attendus : Latouche ne daignant pas répondre à ses adversaires, la presse se désintéressant par ailleurs de l’affaire, la querelle s’éteignit d’elle-même. Au regard des retentissements considérables que déclenchera quelques années plus tard le scandale dit de la camaraderie, cette escarmouche pourrait donc passer à bon droit comme son moment origine. Mais c’est là une vue par trop téléologique des choses. Il n’est pas certain en effet que cette histoire aurait rebondi si un élément déclencheur n’avait relancé l’affaire, pour ouvrir sur le scandale que l’on sait. Il faut attendre en effet l’année 1829 – c’est-à-dire près de six ans – pour que la question prenne une véritable ampleur médiatique, faisant trembler sur ses bases le monde littéraire par une modification sensible du système des échanges entre écrivains. Ce phénomène de retardement doit nous inspirer une première réflexion sur la notion d’événement littéraire, et sur le système des causalités par lequel il se définit. Si l’attaque de 1823 lance le thème de la camaraderie, il n’en est pas le facteur déclenchant. Aussi peut-on dire d’ores et déjà que la recherche des antécédents d’un événement littéraire ne saurait être confondue avec celle des faits qui l’enclenchent.
11Quel est donc le facteur déclenchant de la crise cénaculaire ? De l’avis de tous ceux qui se sont penchés sur la question, le catalyseur effectif est le grand article que Latouche écrivit en octobre 1829 dans La Revue de Paris, intitulé sans équivoque : « De la Camaraderie littéraire », et qui vise cette fois le Cénacle de Hugo. De sa publication date en effet le début de la violente polémique qui opposa les romantiques à eux-mêmes, et l’ouverture officielle d’un débat qui devait se prolonger bien après l’éclatement du cénacle hugolien, jusqu’en 1839 – date à laquelle Balzac fait une mise au point magistrale dans Illusions perdues – et même au-delà, la polémique rebondissant après 184814, et se prolongeant encore jusqu’à la fin du siècle avec les cénacles symbolistes15. Mais pour bien comprendre les enjeux et les implications de ce débat, il convient de faire un nouveau rappel d’histoire littéraire sur les circonstances de son lancement.
12Après la chute de La Muse française, les romantiques persécutés se réfugient chez Nodier, dans son logement de la bibliothèque de l’Arsenal, qu’il occupe depuis 1824 comme conservateur en chef. Un nouveau cénacle naît, plus discret et presque mondain (on y danse, on y chante, on y joue) où les romantiques s’inspirent des idées et suivent les orientations de Charles Nodier, élu à son corps défendant « chef de la secte ». Cependant, Victor Hugo, esprit plus combatif et plus ambitieux que le maître de l’Arsenal, fonde son propre cénacle en 1827, dans son appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs. Il y réunit les plus ardents partisans du romantisme – désormais pleinement assumé – pour approfondir les bases théoriques de l’esthétique nouvelle et pour préparer collectivement le triomphe du romantisme, notamment sur scène à la Comédie française, dernier bastion du classicisme. Le groupe est très solidaire, uni autour de son chef incontesté, Hugo ; il est aussi plus divers dans sa composition : on y trouve des poètes (Musset, Nerval), des artistes (Boulanger, Devéria), des architectes (Robelin), des sculpteurs (David d’Angers), des critiques (Sainte-Beuve, Planche), des musiciens (Zimmerman), etc. Les provinciaux sont venus également grossir les rangs, attirés par la présence magnétique de Hugo (Victor Pavie, Boulay-Paty). C’est un cénacle militant très organisé. Malgré l’absence d’une revue qui permette de rassembler les travaux de chacun, le groupe développe une forte activité collective : des lectures semi-publiques sont organisées, tandis que se multiplient les manifestations textuelles de solidarité (préfaces de Hugo, Deschamps et Sainte-Beuve se rendant mutuellement hommage, poèmes célébrant l’unité du groupe, etc.). Les opposants au romantisme sont pris de court (car, parallèlement, les chefs-d’œuvre se succèdent…) et finissent par renoncer à lutter sur le terrain des idées. En revanche, un homme ne désarme pas, qui lance contre toute attente un véritable brûlot, dont la violence va littéralement désarçonner le groupe et entraîner à terme sa dissolution. Rappelons dans ses grandes lignes de quoi est fait ce « petit chef-d’œuvre de composition pamphlétaire16 », véritable morceau de bravoure de plusieurs pages, qui mériterait à ce seul titre de figurer dans toutes les anthologies littéraires.
13La phrase d’ouverture donne le ton en même temps qu’elle annonce le thème : « L’amitié, écrit Latouche, est l’une des calamités de notre époque littéraire17. » Ce qui était en germe dans le petit paragraphe de 1823 se trouve maintenant considérablement développé et approfondi, inspiré on l’aura compris par l’observation attentive des pratiques nouvelles qui se donnent carrière dans le Cénacle de Hugo depuis quelques mois. Le texte vise en réalité deux destinataires : d’une part les hommes d’art intègres qu’il veut rallier à sa cause (à ceux-là il offre une réflexion d’ordre général sur la fonction de la critique, et sur les moyens de l’assainir ; Latouche se donne notamment le beau rôle en passant pour le garant moral de la pureté romantique), d’autre part, et prioritairement, les romantiques corrompus dont il entreprend de ruiner la dignité et d’entamer la légitimité en les discréditant auprès du public ignorant, par la révélation scandaleuse de leurs « vices » (à ceux-là il délivre une série de pointes, pleines de sous-entendus, dont les thèmes constitueront le cœur de la querelle de la camaraderie). Voici le passage le plus incisif, et l’on comprendra en le lisant qu’il ait pu choquer les intéressés :
Il se sera rencontré une petite société d’apôtres, qui, se disant persécutée dans les pratiques d’un nouveau culte, s’est enfermée en elle-même pour s’encourager. Les apôtres se seront aimés ; car on commence toujours par s’aimer dans les catacombes, quitte à devenir ensuite persécuteurs et haineux. Ils se seront appuyés les uns sur les autres pour leur utilité réciproque, et puisqu’il était temps de conquérir sur mille préjugés l’indépendance poétique, ils auront servi une juste cause avec zèle et quelquefois avec succès.
Mais le danger passé, l’amitié sera devenue une spéculation ; la vanité aura servi de lien social, et la charité commencée par soi-même aura fini exactement où elle avait commencé. Une congrégation de rimeurs bizarres est devenue un complot pour s’aduler, et quelques confidences d’écoliers qui s’essaient, une conspiration flagrante contre des illustrations consacrées. Que si vous n’étiez pas doué à un très haut degré de la faculté d’applaudir en face, d’atteindre à l’exaltation d’un enthousiasme à bout portant, de guinder votre ivresse au degré qui produit l’extase, nous ne vous conseillerions pas d’aborder jamais cette réunion qui s’est dit à elle-même que « le siècle lui appartient », qui s’appelle modestement un Cénacle, et trouve dans son sein ses martyrs et ses divinités. Là, divinités et martyrs, tout le monde veut des paroles qui sentent la transfiguration, et les souples postures implorent des articles menteurs à la porte de toutes les gazettes. Là, on s’est fait de la louange une servitude, un vasselage de tous les instants ; c’est dans la petite église ultra-romantique, la prière du matin et du soir ; c’est la dîme que toute lecture, confidence d’un projet, révélation d’un hémistiche auquel on travaille, a droit de lever sur les contribuables. Entre tout adepte rencontré par un autre adepte, il s’échange à toute heure un regard qui veut dire : Frère, il faut nous louer.
14Cette charge terrible était assortie de quelques allusions perfides aux différents membres du Cénacle, allusions qui ne laissaient aucun doute sur les cibles visées et où l’on reconnaissait derrière des périphrases transparentes les noms de Sainte-Beuve, Hugo, Boulanger, David d’Angers. Ainsi le Cénacle se trouvait attaqué deux fois : à travers son fonctionnement général, et à travers la personne même de ses membres. Inutile de dire la stupéfaction et la colère que cette diatribe provoqua au sein du groupe. Citons à titre d’exemple la réaction à chaud de Sainte-Beuve et la réponse offusquée de Hugo : « J’ai entrevu un article de Latouche, qui fera que je n’écrirai de ma vie une seule ligne dans La Revue de Paris : un homme qui se respecte ne remet pas les pieds dans un salon, ou même dans un café, où s’est installé un insulteur18. » (25 octobre) « Tout s’assombrit autour de nous, dit Hugo. Nous voilà revenus comme à nos premiers jours de lutte et de combat. Ces misérables, Janin et Latouche, postés dans tous les journaux, épanchent de là leur envie et leur rage et leur haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos rangs au moment le plus décisif. » (2 novembre) Cette défection fatale fait allusion à Nodier qui, sentant le climat se détériorer, a pris ses distances avec Hugo et son groupe19. Mais ce n’est là qu’un des dommages collatéraux entraînés par l’article incendiaire de Latouche, relayé bien vite par nombre de libelles du même acabit20. Il serait trop long de les citer tous, qu’il nous suffise seulement de dire qu’après 1829 et cette catastrophe qui s’abat sur le cénacle, plus rien ne sera vraiment comme avant… Le soupçon de camaraderie s’est installé dans le monde littéraire, au point que le cénacle, cette chose sublime, est devenu suspect aux yeux du public. Latouche a donc atteint son objectif : en mettant à nu les ressorts du Cénacle, en lui accolant l’étiquette dégradante de « camaraderie », il jette le discrédit sur l’idée d’association littéraire tandis qu’il ruine les efforts de Hugo et ses séides pour apparaître comme un groupe solidaire, uni pour la « course en commun à la gloire21 ».
15Mais remontons aux origines de ce qui mérite à bon droit d’être considéré comme l’un des plus grands événements littéraires, trop mal connu, en tout cas largement sous-estimé, de cette première moitié du xixe siècle. Comme on l’a dit précédemment, l’article de Latouche, aux yeux des commentateurs, passe pour le point de départ de la querelle de la « camaraderie littéraire », son geste augural. À première vue, la chose ne semble guère souffrir discussion. Pourtant, nous voudrions tenter de nuancer cette appréciation en entrant plus à fond dans le déroulement des faits, en remontant notamment aux causes profondes du coup d’éclat de Latouche. On s’est longtemps interrogé sur la motivation du pamphlétaire. On l’a mise sur le compte de son impétuosité légendaire, de sa jalousie viscérale, voire de sa rivalité avec Hugo, son ennemi juré. Il faut cependant aller plus loin, et se demander pourquoi Latouche attend six ans avant de repasser subitement à l’attaque. La réponse à cette question se trouve dans le passage que nous avons cité plus haut, où Latouche fait allusion à un texte de Sainte-Beuve, et plus exactement à un poème intitulé « Le Cénacle », extrait de son recueil Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Cédant à la mode des suppositions d’auteur, Sainte-Beuve, galvanisé par son ami Hugo, avait publié en avril 1829, un livre dans lequel il mettait en scène un poète, double transparent de lui-même, dont il racontait la vie tragique, publiait à titre d’éditeur les poèmes, et reproduisait les pensées en fin d’ouvrage. L’œuvre avait soulevé l’indignation de la critique en raison du caractère trop intime, presque trivial, de certains poèmes (« Les Rayons jaunes », en particulier, avait fait scandale). Un poème paraissait être passé inaperçu, qui décrivait en termes lyriques le Cénacle de Hugo, célébrant avec solennité chacun de ses membres. Inaperçu de tous, sauf de Latouche, pour qui le poème devait être le véritable déclic, l’occasion inespérée de régler définitivement son compte au cénacle hugolien. Il est en effet à peu près certain que sans la publication de ce poème extraordinaire, extraordinaire d’obscénité, l’article vengeur de Latouche fût resté lettre morte.
16D’où notre idée de vérifier si ce poème, interprété de manière unanime comme un hommage univoque au Cénacle, lu depuis toujours par les commentateurs comme une célébration absolue des pratiques cénaculaires, ne contiendrait pas les germes de la destruction de ce dont il semble faire la promotion, ne recèlerait pas, par-delà l’apparente intention apologétique, tous les éléments nécessaires à la mise à mort future du Cénacle. Suivant cette hypothèse, Latouche n’aurait fait que mettre en acte, acter une intention cachée, réaliser un désir sous-jacent chez Sainte-Beuve lui-même. L’idée que nous voudrions défendre ici c’est que Sainte-Beuve, ce promoteur enthousiaste du Cénacle, est en réalité le principal artisan de la dissolution cénaculaire, que le geste poétique qu’il accomplit en écrivant, et surtout en publiant ce poème, est un geste contradictoire, animé en surface par des intentions louables et positives, mais travaillé en profondeur, souterrainement, par des pulsions destructrices : un objet en somme à double face qui, en même temps qu’il fait exister une réalité, programme son anéantissement, un acte simultanément iconolâtre et iconoclaste. On voit bien les conséquences qu’entraîne une telle lecture pour le sujet qui nous occupe : l’événement littéraire déclencheur du scandale de la Camaraderie rétrograderait du point visible de son amorce, à son point aveugle…
17Notre interprétation du « Cénacle » repose sur une lecture critique du poème de Sainte-Beuve, mais elle s’appuie aussi bien sur la contestation d’une vue, généralement admise, selon laquelle Sainte-Beuve aurait eu successivement deux attitudes vis-à-vis du Cénacle ; qu’il y aurait eu revirement de sa part, le poète passant de l’enthousiasme naïf et total à un scepticisme lucide et radical, causé par la désillusion et une insurmontable rancune vis-à-vis de Hugo. Il convient en effet de rappeler, avant de procéder à l’analyse du poème, comment Sainte-Beuve est passé de la position d’acteur et de promoteur officiel du Cénacle, à celui d’observateur et de contempteur de ce même Cénacle. Les différents moments de ce basculement ont été parfaitement repérés et analysés par Anthony Glinoer22, aussi n’y revenons que pour en remémorer les grandes lignes. Premier acte : Sainte-Beuve fait l’apologie du Cénacle dans son Delorme. Deuxième acte, Sainte-Beuve (c’est dans un compte rendu de son propre livre, Le Globe, novembre 1830) nuance son jugement sur le cénacle : « Le Cénacle, écrit-il, n’était après tout qu’un salon », manière de diminuer son importance, de le réduire à un épiphénomène mondain, sans impact réel sur la littérature et la société. Troisième acte : dans une notice consacrée à Victor Hugo et ses débuts littéraires (août 1831), Sainte-Beuve fait carrément amende honorable en se reprochant « d’avoir trop poussé à l’idée du Cénacle, en le célébrant23 ». Quatrième acte, Sainte-Beuve se livre à une critique profonde et incisive du concept même de cénacle. Dans ce magnifique texte, qui prétend répliquer à la diatribe de Latouche mais qui rejoint en réalité les positions de celui-ci, Sainte-Beuve dresse le catalogue des effets pervers du Cénacle, ses tendances salonardes, sa dimension sectaire, et l’hypocrisie qui préside à son fonctionnement dès lors que le Cénacle se transforme en machine de guerre pour faire triompher un seul homme. Sans employer jamais le mot tabou de « camaraderie », Sainte-Beuve dresse un portrait sans concession du Cénacle, qui en fait en définitive le milieu le plus favorable à son développement, et par conséquent un cadre nuisible pour le poète inexpérimenté :
Ces sortes d’intimités littéraires, écrit-il, ne sont pas sans profit pour l’art aux époques de renaissance […] elles consolent, elles soutiennent dans les commencements, à une certaine saison de la vie des poètes, contre l’indifférence du dehors, mais dès qu’elles se prolongent et se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, d’endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines […] de si près, entre gens si experts, […] on applaudit à tout : chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d’image est remarqué, salué, accueilli. […] On prend les devants par la louange24.
18Tout ce passage est ni plus ni moins ce que disait, plus brutalement il est vrai, deux ans auparavant, Latouche, lorsqu’il soulignait le risque qu’encourent les poètes lorsqu’ils passent leur temps à se lancer des fleurs, au lieu de faire l’épreuve du public… Ainsi, quelques mois à peine après le coup de tonnerre de Latouche, Sainte-Beuve, loin de contre-attaquer son ennemi, apporte de l’eau au moulin de sa critique, et reprend l’essentiel de son argumentation. On aura rarement vu palinodie plus spectaculaire !
19Rien n’empêche cependant de faire une lecture opposée à celle-là et de considérer, ce qui semble plus logique au fond, que loin d’avoir tourné casaque, Sainte-Beuve n’a jamais varié dans son opinion sur les vertus et les vices du Cénacle, qu’une petite voix, dès l’origine, et cela en dépit de l’activité qu’il déployait au sein du Cénacle pour le faire exister et de la publicité éhontée qu’il en fit dans son recueil, qu’une petite voix donc, lui disait que tout cela n’était pas sans danger, qu’il y avait quelque chose d’insidieux dans ces manifestations d’autocélébration collective, que le Cénacle avait des côtés non seulement ridicules, mais néfastes pour les néophytes – ce qui devait se vérifier dans les faits pour lui-même dans la mesure où ses productions, applaudies à tout rompre dans le Cénacle, ne seraient pas suivies de la sanction attendue auprès de la critique et du public réel, preuve que le Cénacle ne remplissait pas son office de filtre sévère, de contrepoison efficace contre les défauts de la nouvelle école… Ainsi, à suivre cette hypothèse, on est fondé à relire le poème « Le Cénacle » sous un autre angle, en traquant les indices où se marque une réserve, voire une critique implicite, de l’instance cénaculaire.
20À la lecture du poème25, on est frappé d’abord de sa réversibilité. Replacé dans son contexte microhistorique (la petite histoire littéraire du Cénacle et de ses cénacliers), l’interprétation semble claire : il s’agit d’un poème d’éloge, une ode dithyrambique au Cénacle, un hommage rendu à des amis intimes et à des poètes proches du rédacteur. Si l’on se livre en revanche à une lecture décontextualisée du poème, le sens s’inverse, et il est tentant d’en faire une lecture parodique. L’excès dans l’hommage s’y prête à merveille et l’on est alors saisi par le comique involontaire, par le ridicule même, de cette enfilade d’éloges inconsidérés, tant Sainte-Beuve sature son texte d’hyperboles, tant il force le trait, tant il dramatise la situation vécue par les hommes du Cénacle, tant il cède au pathos (pensons-y un instant : un petit groupe de poètes exposés aux quolibets de la critique, comparé à la secte du Christ persécutée par les pharisiens !). N’est-ce pas du reste ce que lui-même reconnaîtra lorsqu’il se reprochera plus tard « d’avoir trop poussé à l’idée du Cénacle » ?… Loin de nous l’idée de soutenir que Sainte-Beuve ait voulu faire une satire du Cénacle, mais il paraît difficile de ne pas imaginer que cet esprit fin et retors n’ait pas, par devers lui, songé que son texte pût donner lieu à des ricanements, que son Ode pût prêter le flanc aux sarcasmes en raison de son incroyable obscénité lyrique26.
21Encore n’est-ce pas là l’essentiel. Car – et ceci est plus décisif – une note suit le poème, qui exprime des réserves importantes à l’égard de l’objet qui vient d’être hissé, à grand renfort d’hyperboles, sur le piédestal de la Postérité. Prudence de Sainte-Beuve ? Scrupule plutôt d’un homme qui sent intimement qu’il a dépassé la mesure, et qui se réserve la possibilité ultérieure de démentir son propos, d’en inverser éventuellement les signes. Cette note est importante en ce qu’elle préfigure ce qui sera la position officielle et bientôt définitive de Sainte-Beuve sur les communautés littéraires structurées sur le modèle du cénacle :
Est-il besoin de faire remarquer que dans son Cénacle Joseph n’a introduit que quelques poètes et un jeune et grand peintre réellement unis entre eux et avec lui par des rapports intimes d’amitié et de voisinage. Il n’a pas pu prétendre exclure d’un Cénacle idéal plus vaste, plus complet, tant d’autres artistes qu’il ne nomme pas. (Note de l’éditeur)
22À première vue, cette note ne semble pas poser de problèmes de lecture : elle a pour objectif affiché de ménager la susceptibilité éventuelle des membres qui n’ont pas été mentionnés, de devancer toute réclamation potentielle d’individus s’estimant lésés de ne pas figurer dans la fameuse liste – ce qui se comprend fort bien par ailleurs dans la mesure où Sainte-Beuve ne pouvait matériellement pas faire tenir dans son poème la totalité des cénacliers du groupe, un numerus clausus s’imposant de soi-même…
23Mais à y regarder de plus près, cette note contient une critique implicite de la viabilité de l’objet Cénacle comme forme absolue et indépassable – idéale – d’association littéraire : en effet, ce que sous-entend cette note c’est que le Cénacle avec un grand « C » est impossible pour la raison simple qu’il est constitué de plusieurs cercles concentriques, disons, au moins deux : les intimes liés par une relation d’amitié et de voisinage, le premier cercle, le foyer central (qu’on qualifiera d’affectif) ; et un second cercle (qu’on qualifiera de professionnel) constitué d’éléments périphériques, de figures contingentes, occasionnelles. Or, émerge ici la difficulté principale du Cénacle, à savoir son impossible cohésion sociale, fondée en principe sur une entente amicale profonde, presque sentimentale – et Sainte-Beuve songe évidemment à son amitié privilégiée avec Hugo, ce protocénacle. Sainte-Beuve pointe dans cette note la tension contradictoire qui frappe tout Cénacle en développement, qui fait qu’il est à la fois un petit groupe d’amis fusionnel et, dès lors que s’y agrégent des éléments extérieurs, une association plus vaste d’individus, soudés par des projets communs, et animés par des ambitions littéraires. Deux conceptions antithétiques du Cénacle s’affrontent donc dans ce poème si l’on y comprend sa note caudataire, deux modèles pour ainsi dire incompatibles : d’un côté un Cénacle pur et homogène, quoique incomplet et impuissant, de l’autre un Cénacle vaste, actif et complet, mais impur, dévoyé en quelque sorte, et contenant déjà, par sa nécessaire évolution les germes de sa propre dissolution.
24Car le Cénacle, comme Sainte-Beuve commence à le comprendre en cette année 1829, n’est pas une chose figée. Victime en quelque sorte de son succès, son destin est de s’élargir, et s’élargissant, de changer de nature, forçant ses animateurs et fondateurs à en réorienter la vocation initiale, à en transformer la raison d’être. La communion poétique, a une durée limitée, c’est une phase temporaire, un moment de grâce, qui ne peut s’éterniser au-delà d’une certaine limite, sauf à menacer le groupe d’asphyxie par absence d’ouverture, ou, ce qui revient au même, par excès de clôture. Tout cénacle qui rêve d’autarcie, refuse de s’ouvrir au monde extérieur, dédaigne les sanctions du dehors, méprise la reconnaissance publique et critique, se met en danger de mort. Tel avait été le destin du Cénacle de la Muse française qui avait cédé à la tentation fatale de la claustration27. D’un autre côté, en ouvrant grand ses portes à de nouvelles recrues, le cénacle se donne les moyens de se revivifier et de se raffermir, mais il se trouve alors exposé à un nouveau péril : perdant sa belle unité et sa raison d’être première, il devient une « machine à gloire ». Il n’est plus ce quatuor (ou septuor) d’amis, mais un escadron de mercenaires armés pour faire la « révolution ». En somme, ce qu’aperçoit Sainte-Beuve avec une sorte d’intuition géniale, c’est que le cénacle est intrinsèquement menacé, par la gauche d’étiolement, par la droite d’éclatement ; que le Cénacle est nécessairement condamné à finir, que sa désintégration est contenue dans sa formule même. Comme nous avons eu l’occasion de le montrer ailleurs dans une étude sur le cénacle envisagé comme institution littéraire28, son développement le place face à un dilemme. Soit il préserve à toute force son intégrité en refusant obstinément d’entrer dans « l’arène » (Sainte-Beuve), et dans ce cas, le cénacle devient une institution tournant à vide (on doit alors parler d’érosion institutionnelle) ; soit au contraire il profite de sa légitimité grandissante pour recruter de nouveaux adhérents et exercer une autorité dans le champ littéraire, et alors, l’institution cénaculaire n’a bientôt plus lieu d’être (phénomène que l’on pourrait qualifier d’explosion institutionnelle).
25Deux ans après l’écriture de ce poème, poussant jusqu’au bout la logique de son analyse, Sainte-Beuve est amené à souligner le caractère foncièrement utopique du cénacle, et à lui préférer finalement deux formules sociabilitaires antagonistes, quoique complémentaires ; d’un côté l’amitié restreinte entre poètes (deux ou trois écrivains, pas plus, unis bien plus par des sentiments intimes profonds que par des liens littéraires supposés), et de l’autre une association abstraite, purement intellectuelle, qu’il appelle la bella scuola, école non « éphémère », qui relie par delà l’espace et le temps, virtuellement dirait-on aujourd’hui, des personnalités d’exception venues d’autres siècles et d’autres pays, tels Dante rencontrant Virgile « et les cinq ou six poètes souverains dont il est épris29 » dans le vestibule des Enfers…
26Cette fatalité cénaculaire, le tragique de son devenir, ne ressort pas seulement de l’interprétation de cette note, il est également inscrit dans la temporalité du poème, lequel se conclut par un dialogue fictif, une sorte de vision d’outre-tombe, où l’ancien cénaclier devenu mémorialiste du Cénacle, témoigne de ce qu’il fut. Le Cénacle est donc présenté comme une chose mortelle, périssable, dont les « délices ravies » sont destinées à « se tarir30 », et à se survivre seulement à titre d’événement historique dans la mémoire collective, grâce au témoignage de son historiographe attitré. Ainsi, si le Cénacle est décrit d’abord dans une sorte de présent atemporel (aucune date historique, aucun repère spatial), il est perçu ensuite au futur du passé : il aura été. Par son « je les ai bien connus » conclusif, Sainte-Beuve trahit le vrai regard qu’il porte sur son « groupe chéri31 », qui est un regard pessimiste, résigné, sur un phénomène certes exceptionnel mais qu’il considère par-devers lui comme moribond. Au reste, sans insister plus sur cette vision téléologique et sans chercher à la surinterpréter, on pourrait aussi bien soutenir, plus simplement, que par le simple fait de révéler au monde l’existence du Cénacle, Sainte-Beuve en signe par avance l’acte de mort. Si en effet le Cénacle, comme se tue à le répéter Sainte-Beuve tout au long du poème, est chose sacrée, objet divin, le poète ne fait rien d’autre en l’étalant sur la page et en l’exposant sur la place, que d’en violer la sacralité : dire le Cénacle, c’est l’anéantir, c’est le désacraliser en le sécularisant, c’est l’arracher au Mystère pour l’exposer à la lumière crue du Siècle. C’est ouvrir les portes du temple aux non initiés, et offrir en pâture ses idoles aux infidèles et aux mécréants, cette « bande noire » de la poésie… Aussi la mise en poème du Cénacle est-elle en réalité une mise en pièces, et sa sublimation une destitution. En le célébrant, Sainte-Beuve ne fait pas que « pousser à l’idée du Cénacle », il en détruit le mythe.
27Dira-t-on en conséquence que Sainte-Beuve n’a pas vu, en écrivant son poème, à quel acte sacrilège il se livrait, quel sort fatal il réservait au cénacle en le livrant pieds et poings liés aux vandales, tels Latouche et ses séides ? Rien n’est moins sûr. Car à considérer maintenant la position d’énonciation de Sainte-Beuve, on s’aperçoit qu’il ne prend pas en charge la totalité de l’énoncé. Il faut en effet rappeler que le dispositif d’énonciation place l’auteur dans une position équivoque (l’auteur se présente, rappelons-le, comme l’éditeur du texte, or la note qui suit le poème est de ce dernier, position qui permet à Sainte-Beuve de ne pas adhérer totalement à la vision euphorique du jeune Joseph, de se désolidariser, à peu de frais, de son point de vue sur le Cénacle). À lire le texte dans cette perspective, on prend bien vite conscience que la figure auctoriale de Sainte-Beuve n’est pas assimilable à son personnage, et que rien ne serait plus fautif que de les confondre… Derrière l’empathie de l’auteur vis-à-vis de son prétendu « double », on discerne sans peine un regard distancié, voire ironique sur ce poète au destin certes touchant, mais au comportement naïf, victime caricaturale de la mélancolie du siècle, du Siècle de la Mélancolie (Sainte-Beuve a bien lu Chateaubriand !). Sainte-Beuve semble nous dire : « Certes, je suis ce poète malheureux, mais je n’en ai tout de même pas les ridicules, je suis plus lucide et plus intelligent que lui… » Cette ironie bienveillante est perceptible un peu partout, spécialement dans la partie biographique du livre et dans certaines notes qui accompagnent les poèmes. Ainsi, lorsqu’il évoque sa rencontre avec les amis du Cénacle, Sainte-Beuve prend un malin plaisir à faire de l’humour, dont on appréciera, par delà l’apparente solennité du propos, la tonalité délicieusement macabre :
Plusieurs amis, que le ciel lui envoya vers cette époque, amis simples et bons, cultivant les arts avec honneur, et quelques-uns avec gloire, l’arrachèrent souvent à une solitude qui lui était mauvaise et, par un admirable instinct familier aux nobles âmes, le consolèrent, sans presque savoir qu’il souffrait. Joseph ne mourait pas moins à chaque instant, atteint d’une plaie incurable ; mais il mourait plus doucement, et il y avait des chants autour de lui aux abords de la tombe32.
28Comme le soulignent à très juste titre les éditeurs du livre, une « réflexivité33 » est à l’œuvre tout au long du recueil, qui en fait l’heureuse complexité et accessoirement l’imposante modernité, mais surtout, dans la perspective qui est la nôtre, cette réflexivité est capitale, dans la mesure où elle nous met en garde contre la tentation d’attribuer uniment à l’auteur ce qui est énoncé par Joseph Delorme dans son manuscrit publié, et nous incite à accorder la plus grande attention à la posture énonciative de l’éditeur, où se trahit la pensée profonde de Sainte-Beuve.
29Si donc, pour conclure, l’événement littéraire se définit comme une transformation significative, voire radicale dans certains cas (le romantisme) du système littéraire global – comme on dirait le système économique global –, comme une déstabilisation et une remise en question de l’équilibre à la fois des institutions de la vie littéraire et de « l’institution littéraire » au sens où la définit Alain Viala34 (modification des pratiques, apparition de nouvelles thématiques, de codes et de formes nouvelles), s’il se définit comme un phénomène qui menace leur équilibre, au point d’entraîner une recomposition et une redistribution des forces institutionnelles et des biens symboliques en circulation, alors la publication du poème « Le Cénacle » mérite à bon droit d’être considéré comme un événement littéraire majeur. Non que l’acte de dévoilement du Cénacle opéré par Sainte-Beuve soit en soi un événement considérable ou spectaculaire (on a vu au contraire qu’il avait failli passer inaperçu), mais en raison même de ses répercussions formidables, des dommages irréversibles qu’il a causés, du bouleversement qu’il a occasionné dans le champ littéraire, il ne saurait apparaître autrement à l’historien, rétrospectivement, que sous les espèces d’un fait déterminant à classer dans la catégorie des « événements littéraires ». Sans le geste de Sainte-Beuve, il y a fort à parier que la querelle de la camaraderie n’aurait pas eu lieu. Le cénacle serait demeuré une instance agissante mais invisible, active mais clandestine. Au lieu de cela, à partir du moment où l’instance cénaculaire entre dans le champ de visibilité, pénètre dans l’espace public, elle provoque au plan de la réalité, comme au plan de l’imaginaire, un bouleversement sans précédent, dont les conséquences se feront sentir jusqu’à la fin du xixe siècle. D’avril 1829 date le moment où la littérature entre dans un processus d’autonomisation irréversible, symbolisé par la présence obsédante du cénacle (ou de la camaraderie littéraire, comme on voudra) avec tous ses corollaires : adhésions (Nerval et son groupe), résistances, débats contradictoires. Surgit par-delà le problème difficile de « l’avant-garde », c’est-à-dire de la possibilité pour un groupe indépendant de contrecarrer la loi du marché et de violer la norme institutionnelle. Le Cénacle de Hugo fait jurisprudence dans l’histoire littéraire. Il s’impose comme un précédent, et fonctionnera désormais comme un modèle (ou, ce qui revient au même, comme un contre-modèle) pour plusieurs générations d’écrivains, qui n’auront de cesse de le copier, de le contester ou de le perfectionner, pour en tirer le maximum de rendement matériel et symbolique. En dépit des attaques persistantes de tous ceux (Latouche, Zola, A. Retté) qui chercheront à faire passer les cénacliers pour des « camarades », il demeurera pour un siècle, un objet de fascination, dont on retrouve l’empreinte dans les cénacles réels de Murger, Leconte de Lisle, Mallarmé, Goncourt, etc., et les cénacles fictifs de plusieurs romans : Illusions perdues, Les Buveurs d’eau, Scènes de la vie de Bohème (la société des Buveurs d’eau), Les Hommes de lettres (le cercle du moulin rouge), Le Soleil des Morts de Camille Mauclair (l’Élite de Calixte Armel). Ainsi le cénacle devient-il au xixe siècle à la fois un événement sociologique et un événement littéraire, stricto sensu.
Notes de bas de page
1 Gérald Antoine, « “Groupe”, “école”, “famille”, “génération” dans la critique de Sainte-Beuve », Revue d’histoire littéraire de la France, sept.-oct. 1980, p. 737-748.
2 Voir la toujours très utile Chronologie du romantisme (1804-1830) de René Bray (Paris, Boivin, coll. « Bibliothèque de la Revue des Cours et Conférences », 1932).
3 Voir notre ouvrage : L’Arsenal romantique, Paris, Champion, coll. « Romantisme et Modernités », 2002.
4 Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1839.
5 Le Cénacle de la Muse française, 1823-1827, Paris, Mercure de France, 1908 et Le Cénacle de Joseph Delorme (1827-1830), Paris, Mercure de France, 1912, 2 vol. (t. I : Victor Hugo et les Poètes, de Cromwell à Hernani, t. II : Victor Hugo et les Artistes).
6 Voir Vincent Laisney, « L’âge des cénacles », Littératures, n° 51, 2004, p. 171-186 et la thèse récemment soutenue par Anthony Glinoer : La Littérature au collectif : structuration et représentations des cénacles romantiques, (dir.) Jean-Pierre Bertrand, Université de Liège (novembre 2005).
7 Voir Marc Fumaroli, Trois Institutions littéraires, Gallimard, coll. « Folio/Histoire », 1994 (« La conversation », p. 111-210, 1992) et Emmanuel Godo, Une Histoire de la conversation, Paris, PUF, coll. « Perspectives littéraires », 2003 (« La conversation du xixe siècle : entre vertige nostalgique et exégèse des lieux communs », p. 201-260).
8 Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, coll. « Libre Examen », 1992 (« Formation et dissolution des groupes », p. 371-375). Bourdieu ne s’est pas intéressé spécifiquement au phénomène des cénacles. La meilleure définition qu’il en donne figure étrangement dans son autobiographie posthume : Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’Agir Éditions, coll. « Cours et Travaux », 2004 (Bourdieu y décrit le monde clos de Normal Sup) : « L’emprise des groupes fortement intégrés, dont la limite (et le modèle pratique) est la famille conforme, tient une grande part au fait qu’ils sont liés par une collusio dans l’illusio, une complicité foncière dans le fantasme collectif, qui assure à chacun des membres l’expérience d’une exaltation du moi, principe d’une solidarité enracinée dans l’adhésion à l’image du groupe comme image enchantée de soi. C’est en effet ce sentiment socialement construit d’être d’une “essence supérieure” qui, avec les solidarités d’intérêts et les affinités d’habitus, contribue le plus à fonder ce qu’il faut bien appeler un “esprit de corps” – pour si étrange que l’expression puisse paraître lorsqu’elle s’applique à un ensemble d’individus persuadés de leur parfaite insubstituabilité. Une des fonctions des rites d’initiation est de créer une communauté des inconscients qui rend possibles les conflits feutrés entre adversaires intimes, les emprunts cachés de thèmes ou d’idées que chacun se sent en droit de s’attribuer puisqu’ils sont le produit de schèmes d’invention très proches des siens, les références tacites et les allusions intelligibles seulement au sein du petit cercle des initiés. […] Propriété la plus importante de ce type de groupe : l’enfermement scolastique, dû au monde clos, séparé, arraché aux vicissitudes du monde réel. Les effets de l’enfermement, redoublés par ceux de l’élection scolaire et de la cohabitation prolongée d’un groupe socialement très homogène, ne peuvent que favoriser une distance sociale et mentale à l’égard du monde. » (p. 19-20)
9 Sur les significations du Cénacle dans le roman de Balzac, voir A. Glinoer et V. Laisney, « Le Cénacle à l’épreuve du roman », Tangence, 2006 (actes du colloque de l’ACFAS, « Sociabilités imaginées », Chicoutimi, Canada, 2005).
10 Henri de Latouche, « Sur un petit volume, sans nom d’auteur » [compte rendu du recueil de Gaspard de Pons : Amour. - À Elle], Le Mercure du xixe siècle, février 1824, t. IV, Baudouin, 1824.
11 Compte rendu de Eloa de Vigny, paru dans La Muse française, mai 1824 (éd. J. Marsan, E. Cornély, 1907-1909, t. II, p. 247-258).
12 Émile Deschamps, « La guerre en temps de paix », La Muse française, mai 1824, éd. cit., p. 274.
13 Victor Hugo, « Sur Georges Gordon. Lord Byron », La Muse française, juin 1824, éd. cit., p. 298- 299.
14 Voir V. Laisney, Bulletin des amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier, Actes du colloque international de Bourges, « Amitié et création littéraire », n° 117, 2007, p. 57-75.
15 Voir V. Laisney, « De l’amitié littéraire à la sociabilité cénaculaire : l’exemple des Mardis de Mallarmé », « Les dîners du Moulin rouge, ou Le “dernier cénacle” », Cahier Edmond et Jules Goncourt, Les goncourt et la bohème, n° 14, 2007, p. 75-92.
16 A. Glinoer, La Littérature au collectif, thèse citée, p. 255.
17 L’article est repris in extenso dans l’édition Massin des Œuvres complètes de Victor Hugo, Paris, Le Club français du Livre, 1967, t. II, p. 1386-1392.
18 Cette lettre et la suivante figure dans les Œuvres complètes de Victor Hugo, op. cit., t. III, respectivement p. 1262 et 1266.
19 V. Laisney, L’Arsenal romantique, op. cit., p. 223-236 (chapitre « La rupture »).
20 Anthony Glinoer en a fait l’inventaire exhaustif dans la 3e partie de sa thèse (p. 219-418).
21 Sainte-Beuve, « À Madame Tastu », Pensées d’août, Bruxelles, E. Laurent, 1837, p. 53.
22 Anthony Glinoer, « La pensée cénaculaire de Sainte-Beuve », Le Livre illustré sous l’ancien Régime. Sainte-Beuve, mai 2005, n° 57, p. 212.
23 Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes, 1er août 1831 (Portraits contemporains, rééd. M. Lévy, 1870, t. III, p. 398-415).
24 Sainte-Beuve, « Des Soirées littéraires, ou Les poètes entre eux », Paris ou Le Livre des Cent et un, Ladvocat, 1832, t. II (rééd. Portraits littéraires, Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 298).
25 On le lira de préférence dans l’édition critique récente d’A. Glinoer et J.-P. Bertrand (Paris, Bartillat, 2004, p. 103-106).
26 Au reste, la chose se produira effectivement, puisque sera publiée, quelques mois plus tard, une version parodique de l’ouvrage de Sainte-Beuve par Antoine Jay sous le titre : La Conversion d’un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, Paris, Moutardier, 1830.
27 « En proie aux irritations de parti, aux engouements grossiers, aux fureurs stupides, on laissait cet éléphant blessé [le public] bondir dans l’arène, et l’on était là entre soi dans la loge grillée. Il s’agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient la chartreuse, de nourrir les absents qui la regrettaient […]. C’était au premier abord dans ces retraites mondaines quelque chose de doux, de parfumé, de caressant et d’enchanteur. » (Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes, 1er août 1831, art. cité).
28 V. Laisney, « Le Cénacle est-il une institution littéraire ? », Travaux de littérature, L’Écrivain et ses institutions, XIX, p. 267-278.
29 Sainte-Beuve, « Des soirées littéraires… », art. cité, p. 301.
30 Sainte-Beuve, Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme, op. cit., p. 105.
31 Sainte-Beuve, Les Cahiers, Lemerre, 1876, p. 63.
32 Sainte-Beuve, Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme, op. cit., p. 50.
33 Ibid., p. 32.
34 « L’histoire des institutions littéraires », Béhar et R. Fayolle (dir.), Paris, Armand Colin, 1990, p. 120.
Auteur
-
Vincent Laisney
IdRef : 060556153
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