Aus Indien de Hermann Hesse : du voyage désenchanté à l’expression artistique amicale
p. 235-248
Texte intégral
1L’écrivain Hermann Hesse aimait voyager en Europe et plus particulièrement en Suisse, en Italie et en Allemagne. En 1911, âgé alors de 34 ans, il entreprit ce qui devait être son unique voyage extra‑européen : il partit pour l’Inde. Aus Indien1 réunit ses impressions et ses poésies. Cette traversée, Hesse eut l’opportunité de l’entreprendre grâce à son ami Hans Sturzenegger, peintre de paysages et de portraits.
2C’est dans l’atelier du peintre, qui rassemble à Schaffhouse en Suisse de nombreux artistes2, qu’Hermann Hesse fait sa connaissance. Très vite, une amitié naît entre les deux hommes, qui partagent un même goût pour la littérature, la musique et la peinture. Hermann Hesse semble passer de bons moments avec Sturzenegger – « [m]ercredi prochain, je pars en voyage pour une quinzaine de jours, au cours desquels il se peut que je passe par Schaffhouse et que je vous entraîne à une soirée billard3 » –, dont il sollicite la visite à plusieurs reprises : « Dans les prochains temps, je serai toujours à la maison et je serais très heureux si vous et vos amis veniez4 ». Les soirées passées à Schaffhouse sont également l’occasion de partager un récit de soi plus intime qui amène alors Sturzenegger et Hesse à se découvrir un autre point commun : des ascendants ayant habité en Asie. En effet, alors que l’écrivain est le descendant d’une lignée de missionnaires en Inde, le peintre, lui, est l’héritier d’une entreprise commerciale établie à Singapour et dont son frère a repris la direction après la mort de leur père. Les deux amis partagent ainsi les discours et récits de leurs parents sur un continent qu’ils n’ont jamais eu l’opportunité de visiter.
3Durant l’été 1911, souhaitant rendre visite à son frère à Singapour, Sturzenegger envisage un voyage en Inde et convie Hesse à découvrir cet ailleurs avec lui. Là‑bas, Hesse passe en compagnie du peintre des jours heureux qu’il raconte dans son carnet de voyage, où il évoque tantôt une « balade avec Sturzenegger5 », tantôt une « chasse aux papillons autour du jardin botanique6 », tantôt une « chasse au crocodile7 ». De son côté, Sturzenegger exprime également son plaisir au côté de l’écrivain :
Les notes de Sturzenegger nous apprennent que Hesse, de bonne humeur, attrapait des papillons pour sa collection, qu’il tirait sur des calaos, qu’il participa même à une chasse aux crocodiles, et qu’il visita un bordel singalais à Colombo en tant qu’observateur, regardant les filles danser8.
4Si l’amitié des deux hommes est enrichie par un plaisir commun lors de ce voyage, elle va également être mise à mal. En effet, les deux Européens souffrent de maux de ventre terribles auxquels les fortes chaleurs de l’Inde viennent ajouter un inconfort supplémentaire. Les querelles entre les deux voyageurs sont alors récurrentes. D’ailleurs, le voyage, qui devait durer des mois, s’achève soudainement au bout de douze semaines.
5À leur retour, contre toute attente, ce voyage désenchanté va pourtant rapprocher les deux hommes, puisque de cette expérience unique mais décevante vont naître des œuvres dont l’objet n’est autre que l’amitié et le regard que chacun des deux artistes porte sur son ami. Cette transposition artistique de l’amitié en voyage approfondit, enrichit et pérennise la complicité entre Hesse et Sturzenegger.
Un voyage solitaire à deux
6À partir de septembre 1911, Hesse et Sturzenegger effectuent durant trois mois une longue traversée qui débute sur la mer Méditerranée, se poursuit sur la mer Rouge, pour aboutir enfin à l’océan Indien. Ils découvrent différents pays : le Sri Lanka, avec Colombo et Kandy ; la Malaisie, avec l’île de Penang, mais aussi Ipoh et Kuala Lumpur ; Singapour ; puis l’île de Sumatra, et en particulier Palembang. Dans son carnet, Hesse décrit le canal de Suez, où les voyageurs sont « importunés par des moustiques9 », puis l’océan Indien, où « la tristesse et l’ennui10 » envahissent les passagers. Du bateau, où les nuits sont « étouffantes11 », Hesse aperçoit avec des jumelles les îles Nicobar avant de rejoindre Pelayang. Là‑bas, l’écrivain exprime le mal‑être des aventuriers : « Chacun allait de son côté et se débrouillait à sa manière avec les moustiques, les violents orages, la forêt vierge, les Malais et cette perpétuelle chaleur humide et lourde. […] [N]ous en avions assez de cet environnement sauvage12 ». Le voyage se poursuit sur un autre bateau, où les voyageurs subissent le manque d’hygiène et de confort, dormant sur le pont : « [...] je me brossai les dents à l’eau gazeuse […]. Puis pour qu’on ne me marche pas sur la figure, j’installai deux chaises à la tête de mon matelas13 ». Arrivé à Palembang14, l’écrivain explore les nombreux tombeaux15, sur lesquels, « épuisé par la chaleur16 », il vient se reposer, « poursuivi par la puanteur et les moustiques sans possibilité de prendre un bain dans de l’eau propre17 ». Tous ces inconvénients le conduisent à « compter les heures jusqu’à la date d’arrivée du prochain bateau18 ». À cet inconfort lié au climat et au manque d’hygiène vient s’ajouter la présence importune d’un Cinghalais19 qui épie et talonne l’écrivain, rendant son séjour oppressant.
7Ainsi, cette aventure en Inde sera vécue par Hesse comme un échec. Dans une de ses lettres, il se décrit dans une grande souffrance physique et morale, malade pendant des semaines à cause de la nourriture orientale, que son corps ne supporte pas : « l’estomac, les intestins et les reins sont en grève20 ». La maladie est une expérience individuelle mais que les deux amis partagent. En effet, Sturzenegger ressent les symptômes de la dysenterie, maladie infectieuse du côlon qui le fatigue et diminue sa faculté de concentration sur son travail artistique21. L’état maladif répétitif causé par l’inadaptation au climat et à la culture gastronomique de l’Inde semble peu à peu créer des tensions entre les deux amis, comme en témoigne une note de Sturzenegger : « Hesse est aussi fatigué de voyager. Il était très désaccordé, terriblement lunatique, et pas toujours un agréable compagnon de voyage22 ». Les deux amis considèrent ce voyage comme une erreur et décident ensemble, trois mois après leur départ, de l’écourter. Pourtant, les mois qui vont suivre ce retour démontrent aussi qu’ils en rapportent un sujet artistique précieux : leur amitié, qu’ils mettront ensuite en forme dans leurs œuvres.
La représentation d’une amitié qui survit aux disputes
8L’exploration de l’Inde est l’opportunité pour les deux artistes de mettre en perspective leurs impressions à travers leur art. Durant le voyage, Hesse met par écrit ses impressions mais produit également des poèmes et des nouvelles qui formeront à son retour le récit de voyage Aus Indien. Contre toute attente, ce récit ne mentionne nullement la présence de son ami Hans23 et est uniquement une représentation exotique de l’Inde tant appréciée à cette époque par les lecteurs européens. Cette omission de la présence de Sturzenegger n’est pas le fait de l’écrivain mais de son éditeur Samuel Fischer, qui avait décidé de ne publier que certains passages du récit de voyage de Hesse : « Samuel Fischer avait envoyé à Hesse une somme de 4 000 RM, que Hesse lui retourna lorsqu’Oscar Bie n’accepta pour Die Neue Rundschau qu’un seul chapitre des carnets de voyage de Hesse, publiés par Fischer en 1913 sous le titre Aus Indien24. »
9Aus Indien, publié en 1913, sera réédité par Samuel Fischer en 1919 et en 192325, mais il faudra attendre l’édition Suhrkamp de 1980 (Aus Indien – Aufzeichnungen, Tagebücher, Gedichte, Betrachtungen und Erzählungen26) pour pouvoir prendre connaissance du récit « nouvellement compilé et complété par Volker Michels », et donc de l’intégralité de ce qu’a écrit Hesse sur son voyage. Le chapitre « Les notes du voyage en Indonésie » met au jour des écrits journaliers sur les explorations et les découvertes des deux artistes et renseigne sur l’amitié que se vouent les deux hommes. Du « nous » qui exprimait l’idée vague d’un groupe d’amis dans la première édition des Carnets indiens, on passe, dans l’édition Suhrkamp, au nom de Hans Sturzenegger, mentionné une vingtaine de fois27. L’amitié entre les deux voyageurs est décrite par Hesse comme une camaraderie (« Dîner avec Hans28 » ; « à minuit whisky avec Sturzenegger29 » ; « billard avec Sturzenegger30 ») qui se nourrit de moments de complicité : « En pousse‑pousse avec les deux Sturzenegger31 » ; « L’après‑midi, promenade mélancolique sous la pluie avec Sturzenegger32 » ; « je déambule avec Sturzenegger dans les rues chinoises33 » ; « Le soir, grande réception de Sturzenegger à l’hôtel, élégant dîner […], ensuite nous avons déambulé à trois, jusqu’à trois heures du matin, dans les rues à prostituées34 ».
10Hesse partage une expérience de vie et de découverte de l’Inde avec Hans. L’expérience est également, on l’a vu, celle de leurs corps souffrants, en proie à la chaleur et aux maux dus à la nourriture orientale : « L’après‑midi Sturzenegger souffrait lui aussi de la chaleur. Je transpirais sans arrêt35 » ; « Je reste à peu près bien […]. Sturzenegger est moins bien36 ». Comme son camarade, Hesse finit par tomber malade (« Malade. Jeûne. Mal de tête37 ») et souffre de changements d’humeur : « je suis malheureusement fatigué et de mauvaise humeur, avec des maux d’estomac38 » ; « C’est une mauvaise passe : nous sommes tous assez épuisés et malades, dehors il pleut sans arrêt, et cependant il faut achever cette semaine, avant le départ en bateau39 ». Malgré l’irritation qui conduit à des querelles, cette souffrance commune va rapprocher les deux hommes ; Hesse trouve alors du réconfort auprès de son ami : « J’ai emprunté à Hans Sturzenegger un unique petit volume déchiré des Conversations avec Eckermann […] et l’aspect de ce brin de culture m’a soudain consolé et m’a rendu courage40. »
11Mais aux difficultés d’acclimatation et aux désagréments de la cuisine orientale viennent peu à peu s’ajouter d’autres tracas : « Arrivée à Ipoh ; grande chaleur, contrariété : Sturzenegger a perdu deux valises41 » ; « Sturzenegger est abattu42 ». Les notes de l’écrivain laissent apparaître des tensions entre les deux hommes : « Pas de valises. Scène avec Sturzenegger, sur ce qu’on n’apprend jamais la patience43 » ; « Sturzenegger retrouve ses bagages, ce qui améliore passablement l’humeur44 » ; « De bonne heure, colère et dispute à cause du boy, vêtements volés, etc. Voyageant avec les Sturzenegger, qui sont riches, je dois dépenser de l’argent à tout bout de champ45 » ; « De bonne heure, querelle avec Sturzenegger46 ». Sur le plan physique et moral, le voyage épuise les deux hommes, qui décident finalement de rentrer en Europe. À leur retour, si chacun regagne son foyer, les deux amis ne manqueront pas de se donner de leurs nouvelles par le biais d’une correspondance riche qui perdurera pendant trente‑huit ans, jusqu’à la mort de Sturzenegger en 1943. Pour Hesse, l’absence de son ami à son retour de voyage va faire surgir dans sa mémoire les souvenirs de l’Inde et de son amitié pour Sturzenegger. D’où une éclosion artistique dont le sujet principal n’est autre que son amitié avec Hans.
Portrait de l’ami et autoportrait
12À leur retour d’Inde, Hesse sollicite son ami, dont il admire l’art, afin que celui‑ci fasse son portrait. Le premier portrait que Sturzenegger réalise de Hesse date de 1911, puis deux autres lui succèdent en 191247 et en 1925. Si le voyage fut difficile et éprouvant, les deux hommes ont trouvé à l’autre bout du monde un sujet d’inspiration commun : leur amitié. Celle‑ci deviendra une œuvre picturale avec les trois portraits de Hesse réalisés par son ami. L’écrivain admire (sans aveuglement amical) le travail de Hans, dont il dit à un de ses amis :
Ce que vous écrivez sur le Hagar de Sturzenegger me réjouit beaucoup. Je tiens Sturzenegger en très haute estime en tant que peintre et j’ai connu les premières ébauches du Hagar. Dans l’ensemble, cependant, je considère Sturz comme un bon impressionniste dont le meilleur ne réside pas dans le monumental48.
13De son côté, Hesse entreprend à son retour d’Inde l’écriture de son roman Rosshalde49, qui interroge la vision du mariage d’un artiste à travers un peintre nommé Johann Veraguth. Ce personnage, Hermann Hesse en trouve la source chez son ami Hans, dont il a pu observer l’activité artistique en Suisse mais également durant leur voyage en Inde. L’œuvre est publiée en 1914 mais une pré‑impression de 1913 est envoyée à Sturzenegger, qui, à nouveau en voyage en Inde, écrit à son frère : « J’ai lu le Rosshalde de Hesse ici et dans certains détails, je me vois dépeint, et à bien des égards, bien sûr, il était un modèle pour lui‑même, mais le tout est plus de la poésie que de la vérité50. » Le personnage de Veraguth est donc à la fois un portrait de Sturzenegger et un autoportrait de Hesse.
14Dans Rosshalde, Hesse croise son écriture poétique avec une forme de dynamique picturale pour créer une harmonie artistique :
Le soleil dessinait des reflets capricieux dans ses cheveux bruns ; la lumière crue faisait sortir la maigreur et la teinte bronzée de ses jambes nues. Lorsqu’il se courbait, on apercevait, dans l’échancrure profonde de sa chemisette, au‑dessus de son cou doré par le soleil, le blanc lumineux de sa peau51.
15Le portrait est par conséquent une thématique commune aux deux artistes, tout comme l’autoportrait. En effet, entre 1908 et 1917, Sturzenegger peint son autoportrait intitulé Selbstbildnis im Ateliermantel52. Il se représente assis dans son atelier, seul et en train de peindre, le visage impassible, représentation de sa grande réserve. Cet autoportrait du peintre semble se confondre avec le portrait du personnage de Johann Veraguth dans Rosshalde, lequel vit « dans une solitude créatrice53 », et à qui l’auteur attribue la réplique suivante : « Seule la peinture pouvait me combler, et l’amour n’était plus capable de me satisfaire54 ».
16Au fur et à mesure, l’autoportrait devient une thématique récurrente chez Hesse, comme dans Le Curiste55 (1925), où l’écrivain, en cure thermale, fait le portrait des curistes en parallèle de son autoportrait, dont Sturzenegger dit :
Dans ce livre, tu as dessiné un autoportrait que l’on n’oubliera jamais. Pour moi, cela a réveillé de nombreux souvenirs d’heures et de jours passés ensemble, en particulier notre voyage en Inde qui m’est revenu – et puis aussi l’époque où nous avons appris à mieux nous connaître56.
17Portrait de l’autre et autoportrait ramènent donc les deux artistes vers les souvenirs de leur voyage en Inde, là où leur amitié s’est véritablement construite. L’admiration mutuelle par le biais de l’art (« Et comme j’aimerais peindre à l’aquarelle avec toi un jour57 ! ») a été rendue possible par ce voyage qui a mis à mal le moral et le corps des deux voyageurs. Ainsi, dans Rosshalde, Hermann Hesse cherche à figurer l’esprit du peintre autour de ses questionnements philosophiques et artistiques, au moment même où le peintre dessine de façon répétée des portraits montrant le visage et l’expression animée de l’écrivain en proie aux mêmes tourments que son ami. Il semble donc que chacun des deux artistes ait cherché, via le portrait, à mettre en forme une éthopée ayant pour objet son ami. De la sorte, pour mettre en scène la passion de Sturzenegger, l’écrivain décrit l’activité picturale de son ami, quand le peintre donne un portrait de Hesse occupé à lire au soleil. La relation des deux hommes semble donc axée sur une admiration réciproque de l’art de l’ami. Cette fierté mutuelle devient le leitmotiv de leur amitié, de telle façon que, dans leurs œuvres, c’est sous la forme du portrait que les deux amis ont laissé une trace du regard amical que chacun d’eux portait sur l’autre.
18Ainsi, c’est la distance entre les deux hommes, à leur retour de voyage et pendant la Première Guerre mondiale, qui a fait jaillir une expression artistique amicale.
Après l’échec du voyage, le succès de l’expression artistique commune
19Durant l’année 1917, Hesse décide d’écrire un nouvel article sur son voyage en Inde pour le magazine bernois O mein Heimatland. L’article, intitulé « Souvenirs de l’Inde58 », retrace ses impressions de voyage tout en s’appuyant sur les tableaux de son ami : « Lorsque je vois les tableaux et les croquis que Hans Sturzenegger a rapportés de l’Inde, les jours de voyage que nous avons accomplis ensemble émergent du souvenir en un flot d’images fortes et bien gravées dans mon esprit59. » Si l’écrivain y détaille les paysages orientaux, il y exprime également son admiration pour son ami : « Je suis encore étonné et jaloux de voir combien Hans Sturzenegger a pu […] capter [d’images splendides et insaisissables] sur ses feuillets60. »
20Le voyage en Inde fut donc une étape difficile, mais l’art et le souvenir mêlés ont réconcilié les deux amis. Ainsi, les peintures de Sturzenegger trouvent un écho au sein de l’écriture des Carnets indiens de son ami. Alors que Sturzenegger peint sa Malaisienne assise61, représentation d’une jeune autochtone dont le regard profond et intense révèle une femme forte et déterminée, Hermann Hesse écrit les lignes suivantes :
La fillette toute fluette a ce doux visage d’enfant que les Chinois conservent souvent jusque dans la vieillesse mais elle a un regard froid et intelligent et est peut‑être la Chinoise la plus prometteuse et la plus élégante de Singapour ; il faut bien d’ailleurs qu’il en soit ainsi, car depuis des années cinq personnes vivent de son travail […]. La petite porte une superbe tresse noire, un pantalon large et une blouse d’un bleu fané62 […].
21Ce récit décrit l’image de la femme puissante de Sturzenegger, dont Hesse dit : « lorsque je contemple ses œuvres inspirées par l’Inde, les yeux sombres fendus en amande n’éveillent pas en moi une simple curiosité, j’y découvre une humanité proche de moi et digne d’amour63. »
22Ce voyage ne trouvera donc sa finalité qu’après le retour des deux amis, qui, une fois remis de leur déception et de leur fatigue, mettront en forme l’expression artistique de leur amitié. Et les souvenirs de ce voyage commun ressurgiront périodiquement pendant plusieurs décennies. Fin 1944, un an après la mort de Sturzenegger, Hesse se rend à l’exposition commémorative de son ami à Zurich. Dans une lettre au peintre Gustav Gamper, il raconte les souvenirs que les tableaux ont fait ressurgir :
J’ai vu ton portrait deux fois, plusieurs fois celui de l’oncle Morstadt, les portraits des parents Sturzenegger, celui du frère et de la belle‑sœur. J’ai revu des images que j’avais vues à de nombreuses reprises vers 1910 et 1911 […] à Schaffhouse, et j’ai vu les paysages autrefois si familiers de l’Untersee et du Rhin. Puis j’ai vu les études en Inde, où j’étais avec Sturz en 1911. Et dans la morne mélancolie de ma vie actuelle, pendant cette heure, sont apparues les images d’autrefois64.
23L’humanité que Hesse perçoit dans les images de l’Inde peintes par son ami répond au besoin d’unité qu’il éprouve. Son admiration pour l’esprit qui anime les œuvres de Sturzenegger se retrouve d’ailleurs dans Siddhartha65 (1922), où il cherche à créer une harmonie dans la complexité de l’homme tiraillé entre le bien et le mal.
Pour conclure
24Entre portrait et autoportrait, la perception de l’autre et de l’ailleurs est donc une dynamique qui anime les deux artistes. Le portrait de l’ami rend intemporelle l’amitié entre l’écrivain et le peintre, tandis que dans l’autoportrait se révèle une vision profonde de soi et de l’homme. De la sorte, le voyage en Inde aura permis de révéler un lien artistique unique entre les deux amis, qui n’en prirent conscience qu’une fois le voyage devenu un souvenir.
Notes de bas de page
1Hesse Hermann, Carnets indiens, traduit de l’allemand par Michèle Hulin et Jean Malaplate, Paris, José Corti, 1995. La première édition allemande est publiée en 1913 chez Samuel Fischer ; en 1980, l’édition Suhrkamp donne les « Notes de voyage » de l’auteur : voir Aus Indien, Francfort‑sur‑le‑Main, Suhrkamp, 1980.
2Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, édition de Kurt Bächtold, Schaffhausen, Peter Meili, 1984, p. 6 : « Bientôt, se réunit autour du peintre un cercle d’artistes, dont Wilhelm Hummel, Fritz Widmann, Ernst Würtenberger, Ernst Georg Rüegg, Richard Amsler et Gustav Gamper. » Nous traduisons tous les extraits de ce volume : « Bald sammelte sich um den Maler ein Künstlerzirkel, zu dem Wilhelm Hummel, Fritz Widmann, Ernst Würtenberger, Ernst Georg Rüegg, Richard Amsler und Gustav Gamper gehörten. »
3Ibid., p. 21 : « Nächsten Mittwoch verreise ich für etwa 14 Tage, wobei ich übrigens vielleicht einmal durch Schaffhausen komme und Sie womöglich zu einem Billardabend verführen werde. »
4Ibid. : « In nächster Zeit bin ich stets daheim und wäre sehr erfreut, wenn Sie und Ihre Freunde einmal kämen. »
5Hesse Hermann, Carnets indiens, op. cit., p. 140.
6Ibid., p. 163.
7Ibid., p. 156.
8C’est ce que note l’éditeur dans Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, op. cit., p. 10 : « Wir erfahren aus Sturzeneggers Notizen, daß Hesse gutgelaunt Schmetterlinge für seine Sammlung einfing, Nashornvögel schoß, sich sogar an einer Krokodiljagd beteiligte und in Colombo als Beobachter ein singalesisches Freudenhaus besuchte und dem Tanz der Mädchen zusah. »
9Hesse Hermann, Carnets indiens, op. cit., p. 10.
10Ibid., p. 14.
11Ibid., p. 29.
12Ibid., p. 33.
13Ibid., p. 43.
14Ibid., p. 46.
15Ibid., p. 57.
16Ibid., p. 59.
17Ibid., p. 63.
18Ibid.
19Ibid., p. 81.
20Hesse Hermann, Die Briefe 1905‑1915, Berlin, Suhrkamp, 2013, p. 269. Nous traduisons : « Magen, Darm und Nieren streiken. »
21Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, op. cit., p. 10 (note de l’éditeur) : « Als er später an Dysenterie erkrankte und auch Sturzeneggers Arbeitskraft und Konzentrationsfähigkeit durch die Tropenhitze stark beeinträchtigt wurde, beschlossen die beiden Künstler, ihre Reise abzukürzen […]. » « Comme plus tard il eut la dysenterie et que la capacité de travail et de concentration de Sturzenegger fut gravement affectée par la chaleur tropicale, les deux artistes décidèrent d’écourter leur voyage. »
22Ibid., p. 11 : « Hesse ist auch reisemüde. Er war sehr viel verstimmt, furchtbar launisch und gar nicht immer ein angenehmer Reisegefährte »
23La version de 1913 d’Aus Indien se trouve sur le site Project Gutenberg. URL : https://www.gutenberg.org/cache/epub/64513/pg64513-images.html (consulté le 14 juin 2024).
24Hesse Hermann, Die Briefe 1905‑1915, op. cit., p. 260. Nous traduisons : « Samuel Fischer hatte Hesse einen Betrag von 4000 RM überwiesen, den Hesse zurückschickte, als Oscar Bie nur ein einziges Kapitel von Hesses Reiseberichten, die 1913 Aus Indien bei Fischer erschienen, für Die Neue Rundschau akzeptierte »
25Les éditions Fischer de 1913, 1919 et 1923 ont toutes 198 pages, aucun ajout n’a été effectué.
26Hesse Hermann, Aus Indien – Aufzeichnungen, Tagebücher, Gedichte, Betrachtungen und Erzählungen, Francfort‑sur‑le‑Main, Suhrkamp, 1980. Cette édition est longue de 364 pages.
27Hesse Hermann, Carnets indiens, op. cit., p. 120, 186.
28Ibid., p. 120.
29Ibid., p. 124.
30Ibid., p. 167.
31Ibid., p. 131.
32Ibid., p. 154.
33Ibid., p. 163.
34Ibid., p. 167.
35Ibid., p. 124.
36Ibid., p. 126.
37Ibid., p. 127.
38Ibid., p. 126.
39Ibid., p. 177.
40Ibid.
41Ibid., p. 132.
42Ibid., p. 154.
43Ibid., p. 133.
44Ibid.
45Ibid., p. 165.
46Ibid., p. 168.
47Sturzenegger Hans, Hermann Hesse mit Panamahut, huile sur toile, 35 × 27 cm, 1912.
48Hesse Hermann, Die Briefe 1916‑1923, Berlin, Suhrkamp, 2013, p. 28. Nous traduisons : « Was Sie über Sturzeneggers Hagar schreiben, freut mich sehr. Ich schätze Sturzenegger als Maler sehr hoch und kannte erste Entwürfe der Hagar. Im Ganzen freilich halte Sturz für einen feinen Impressionisten, dessen Bestes nicht im Monumentalen liegt. »
49Hesse Hermann, Rosshalde [Roßhalde, Francfort‑sur‑le‑Main, Suhrkamp Verlang, 1956], traduit de l’allemand par Paule Hofer‑Bury, Paris, Calmann‑Lévy, 1986.
50Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, op. cit., p. 11 : « Hesses Roßhalde habe ich hier gelesen und in manchen Details sehe ich mich auch porträtiert, und in vielem ist er natürlich sich selbst Modell gesessen, doch ist das Ganze mehr Dichtung als Wahrheit. »
51Hesse Hermann, Rosshalde, op. cit., p. 22.
52Sturzenegger Hans, Selbstbildnis im Ateliermantel, entre 1908 et 1917, huile sur toile, 59 × 48 cm.
53Hesse Hermann, Rosshalde, op. cit., p. 124.
54Ibid., p. 81.
55Hesse Hermann, Le Curiste [Der Kurgast, Francfort‑sur‑le‑Main, Suhrkamp, 1970], traduit de l’allemand par Alexandra Cade, Paris, Maren Sell/Calmann‑Lévy, 1996.
56Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, op. cit., p. 56 : « Du hast in diesem Buch ein Selbstporträt gezeichnet, das man nie vergessen wird. Mir weckte es viele Erinnerungen an gemeinsam verlebte Stunden und Tage. Vornehmlich unsere indische Reise wurde mir dadurch wieder lebendig – und dann eben auch die Zeit, wo wir einander am besten kennenlernten. »
57Ibid., p. 83 : « Und wie gern würde ich einmal mit Dir zusammen aquarellieren ! »
58Voir Hesse Hermann, « Souvenirs de l’Inde », dans Carnets indiens, op. cit., p. 208‑213. Pour l’original, voir « Erinnerung an Indien », dans Hesse Hermann, Sturzenegger Hans, Briefwechsel, op. cit., p. 103‑109.
59Hesse Hermann, « Souvenirs de l’Inde », dans Carnets indiens, op. cit., p. 208.
60Ibid., p. 209.
61Sturzenegger Hans, Sitzende Malayin, 1913, huile sur toile, 84 × 66 cm.
62Hesse Hermann, « Souvenirs de l’Inde », dans Carnets indiens, op. cit., p. 68.
63Ibid., p. 213.
64Hesse Hermann, Die Briefe 1940‑1946, Berlin, Suhrkamp, 2020, p. 288. Nous traduisons : « Ich sah zweimal dein Porträt, vielemale das des Onkels Morstadt, die Bildnisse der Eltern Sturzenegger, das des Bruders und der Schwägerin. Ich sah Bilder wieder, die ich in der Zeit um 1910 und 11 […] in Schaffhausen vielemale gesehen hatte, und sah die einst so vertrauten Landschaften vom Untersee und Rhein. Dann sah ich die Studien aus Indien, wo ich im Jahr 1911 mit Sturz zusammen war. Und in die trostlose Melancholie meines momentanen Lebens blickten für diese Stunde die Bilder von Einstmals. »
65Hesse Hermann, Siddhartha [Berlin, Samuel Fischer, 1922], traduit de l’allemand par Joseph Delace, Paris, Le Livre de poche, 1975.
Auteur
-
Carole Martin
Université de Haute‑Alsace
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La cuisine de l’œuvre au xixe siècle
Regards d’artistes et d’écrivains
Bertrand Marquer et Éléonore Reverzy (dir.)
2013
Renaissances du Mystère en Europe
Fin xixe siècle - début xxie siècle
Anne Ducrey et Tatiana Victoroff (dir.)
2015
Les Fables du politique des Lumières à nos jours
Éléonore Reverzy, Pierre Hartmann et Romuald Fonkoua (dir.)
2012
