Emma Goldman : une exilée sans patrie ? (1934)
p. 503-505
Texte intégral
« Donne-moi tes pauvres masses fatiguées,
Entassées et aspirant à la liberté,
Que viennent les déshérités, malmenés dans la tempête,
J’élève mon flambeau près de la porte d’or »
Emma Lazarus1
1Tels sont les mots gravés aux pieds de la statue de la Liberté, sculptée par Frédéric-Auguste Bartholdi et inaugurée en 1886. Quelques mois auparavant, la jeune Emma Goldman, à bord d’un steamer allemand, arrive à New York et se remémore des décennies plus tard après avoir découvert la statue offerte par la France aux États-Unis, alors qu’elle n’y était pas. Pour comprendre les raisons qui motivent son arrivée, il faut souligner l’ambiguïté de son « exil ». Depuis ses premières années, la famille d’Emma Goldman ne cessa de se déplacer entre les empires d’Europe (Allemagne et Russie). Émigrer vers les États-Unis représente alors, avant toute chose, un moyen de s’affranchir de l’autorité de ses parents mais l’inscrit dans une continuité migratoire qu’elle connaît depuis la petite enfance. En rejoignant sa sœur, Lena Goldman, déjà présente à Rochester, elle tente de couper le contact avec le reste de sa famille. Il y a donc un déracinement volontaire.
2L’histoire d’Emma Goldman se confond avec celle de l’anarchisme. Plus encore : son histoire débute exactement avec l’histoire de l’anarchisme aux États-Unis. Lorsqu’elle arrive à New York, l’anarchisme n’est pas vraiment sorti des ghettos d’immigrés, souvent russes ou allemands. Si manifestes et théories amorcent la montée de l’idéologie, l’anarchisme nord-américain naît d’abord de l’immigration et de la naissance du nouveau prolétariat industriel. Il s’imprègne de la diversité des cultures. Issue des milieux juif, allemand et russe, Emma Goldman se donne pour mission de créer une identité globale au mouvement libertaire. Très rapidement, elle se fait remarquer par son éloquence et ses qualités rédactionnelles qui lui permettent de captiver des milliers de personnes sur la philosophie anarchiste, les luttes sociales mais aussi les droits des femmes.
3Conscientes du danger qu’elle représente, les autorités new-yorkaises la surnomment « la femme la plus dangereuse des États-Unis » participant, ainsi, à la création d’une figure tutélaire pour les militants anarchistes. Alice Wexler soutient qu’est né autour d’Emma Goldman, un culte de la personnalité si bien qu’« un opéra la dépeint comme une Judith des temps modernes […] et des groupes anarchistes portent son nom2 ». Nombre de ses textes sont traduits et participent au développement de l’anarchisme.
4Les actions menées par Emma Goldman aux États-Unis mettent en perspective de nombreux éléments politiques, sociaux et culturels liés à l’influence des exilées. Ses nombreuses prises de position, faits d’armes, viennent appuyer ses théories politiques et sociales, dont il est question ci-dessous, qu’elle met en exergue dans un texte autobiographique publié en 1934. Dans cette œuvre, elle revient rétrospectivement sur les raisons qui l’ont menée à défendre l’anarchisme aux États-Unis.
5Écrire est devenu un besoin pour elle, dans la mesure où elle trace une ligne qui la relie à ses actions passées. Convaincue de la vocation universelle de son combat et de son idéologie, elle se réjouit de la portée globale que prend l’anarchisme qu’elle a d’abord défendu depuis les États-Unis. Si les principes généraux de l’idéologie se retrouvent déjà chez d’autres auteurs anarchistes comme Kropotkine, ici Emma Goldman livre ses inquiétudes, ses satisfactions et surtout ses attentes face à une société américaine qui ne veut reconnaître, soutient-elle, les bienfaits d’un monde anarchiste qui milite pour la vraie liberté. Finalement, elle soutient que l’anarchisme semble être la philosophie correspondant parfaitement à son mode de vie d’exilée.
6C’est l’autorité, d’abord, parentale et masculine, qu’elle connut très jeune avant son arrivée aux États-Unis, puis l’autorité de l’État fédéral états-unien qui mène Emma Goldman à se soulever puis à s’exiler en Russie. Vivre sa vie, comme elle l’écrit, c’est surtout théoriser, participer et mener la révolte, dès ses jeunes années aux États-Unis, puis, à travers le monde lorsqu’elle sera expulsée du sol américain.
On m’a souvent suggéré que la Constitution des États-Unis était une garantie suffisante pour la liberté de ses citoyens. Il est évident que même la liberté qu’elle prétend garantir est très limitée. Je n’ai pas été impressionnée par la qualité de la garantie. Les nations du monde, avec des siècles de lois internationales derrière elles, n’ont jamais hésité à s’engager dans des destructions de masse tout en jurant solennellement vouloir préserver la paix ; ceux qui détiennent l’autorité ont abusé, et abuseront toujours, de leur pouvoir. Et les exemples contraires sont aussi rares que des roses poussant sur les icebergs. La Constitution, loin de jouer un quelconque rôle libérateur dans la vie du peuple américain, lui a volé la capacité de dépendre de ses propres ressources et de penser par lui-même. Les Américains sont si facilement dupés par la sanctification de la loi et de l’autorité. Tout le monde gobe les informations officielles et les croyances et idées prêtes-à-porter. Néanmoins, je ne désespère pas de la vie américaine. Au contraire, je pense que la fraîcheur de l’approche américaine, le potentiel intellectuel et d’énergie émotionnelle inexploité présent dans le pays, offre beaucoup de promesses pour l’avenir. La guerre a laissé dans son sillage une génération déboussolée. […]
Mon insoumission envers toute forme d’autorité provient d’une vision sociale beaucoup plus vaste, plutôt que de quelque chose dont j’aurais souffert moi-même. Le gouvernement a, bien sûr, interféré avec ma pleine expression, comme il l’a fait avec d’autres. Les puissants ne m’ont certainement pas épargnée. Les descentes de police lors de mes conférences pendant mes trente-cinq années d’activité aux États-Unis étaient fréquentes, suivies par d’innombrables arrestations et trois condamnations à des peines de prison, puis, la privation de ma citoyenneté et mon expulsion. La main de l’autorité s’est toujours mêlée de ma vie. Si je ne m’en suis pas moins exprimée, ce fut en dépit de toutes les restrictions et les difficultés mises sur mon chemin et non à cause d’elles. Je n’étais en aucune manière la seule dans ce cas.Goldman Emma, Ma vie valait-elle la peine d’être vécue ?, s. l., Diomedea, 2017 [1934], p. 8-9, https://infokiosques.net/IMG/pdf/Ma_vie_valait-elle_la_peine_d_etre_vecue-cahier.pdf.
Notes de bas de page
1 Vers gravés dans le bronze, au pied de la statue de la Liberté dont la torche se dresse haut dans le ciel, à l’entrée du Nouveau Monde. Ils sont extraits d’un poème écrit en 1883 par Emma Lazarus, fille d’une famille de juifs portugais installée à New York, révulsée par les pogroms russes et sûre que son pays serait le refuge des réprouvés.
2 Wexler Alice, Emma Goldman in exile. From the Russian Revolution to the Spanish Civil War, Boston, Beacon Press, 1989.
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