Wilhelmine von Beck : bilan d’un combat (1850)
p. 499-502
Texte intégral
1Les exilés tentent dans leurs Mémoires de justifier leur combat et leurs idées, tout d’abord pour s’assurer de leur légitimité, mais aussi pour inspirer d’éventuels successeurs dans le cas où leur combat ne se serait pas achevé victorieusement. Wilhelmine von Beck souhaite ainsi sans doute par ses écrits inspirer les générations suivantes, pour qu’elles se souviennent de cette personnalité, forgeant ainsi également sa légende dans cette lutte. C’est donc ici que s’achèvent les Mémoires de la baronne von Beck. Dans cet épilogue, après avoir détaillé son ressentiment envers les Autrichiens et leurs alliés, les Russes, elle explique aussi son dédain pour ces deux nations. La première, l’Autriche, car ce pays s’est avéré vaincu par la Hongrie au début de la révolution, et ce n’est qu’à l’assistance de la Russie dans les combats, qui a livré la Hongrie à l’Autriche après l’avoir vaincue à Világos, que l’Autriche doit l’échec de cette révolution et finalement sa victoire contre la Hongrie. Et la seconde, l’alliée des Autrichiens, la Russie, car après avoir vaincu les Hongrois, celle-ci s’est retirée, laissant les Autrichiens effectuer leurs représailles. Ces atroces comportements, d’après von Beck, seront la cause de la chute future de ces deux empires, et en parallèle la Hongrie se relèvera dans une autre révolution pour finalement gagner enfin son indépendance. C’est par ces prédictions que la baronne Wilhelmine von Beck achève son récit en adressant ses dernières pensées à ceux qui l’ont côtoyée et qui ont combattu dans cette révolution et qui sont morts, exilés, ou alors en prison. En se décrivant ainsi proche des protagonistes de la révolution, la baronne souhaite faire taire les rumeurs sur son rôle véritable durant cette période et aussi forger l’histoire puisqu’elle apparaît semblable aux figures historiques de ce mouvement. Dans ses peines et dans ses vœux pour son pays, Wilhelmine von Beck laisse courir sa plume et s’imagine faire de même que tous ces prisonniers ou exilés qui ont versé leur sang dans la lutte hongroise. Ainsi, l’exilée dresse un bilan de la révolte hongroise et de son échec, ainsi que des empires belligérants dans les combats. Enfin, von Beck tente de laisser par ses écrits un héritage pour témoigner au nom des insurgés et motiver les futurs révoltés. Ce constat et ses espérances mises sur le papier constituent à la fois un fait remarquable et une habitude dans les écrits d’exilés.
Enfin, ils sont satisfaits. Ils sont rentrés chez eux de la fête d’Arad1, gorgés de massacres. Mais la digestion ne sera pas un processus facile, leur massacre passé en appellera d’autres, dans une longue succession, à moins qu’il ne plaise à la Sagesse toute-puissante de soulager brusquement la terre des auteurs de ces abominations. Le drame tragique est pour le présent joué, le rideau est tombé et les acteurs se sont retirés au milieu des divers sentiments que leurs actes ont éveillés dans le public du monde, qui a regardé et écouté. Nicolas2 a eu sa danse de triomphe, mais il a oublié depuis longtemps les joies de ce moment ; et tandis qu’il impose des fardeaux supplémentaires à ses sujets dispersés pour fournir des flottes pour la Baltique, l’Euxin et la Méditerranée3, il est troublé de tous côtés par la croissance de l’opinion éclairée, même parmi les gens malheureux sur la nuque desquels il marche. Tandis qu’il déploie son pouvoir d’éteindre les étincelles de liberté qui scintillent de temps en temps sur les bords du Danube, à l’embouchure de l’Elbe ou au-delà des Balkans4, la fumée d’une conflagration commence à le défier chez lui. Il n’a pas beaucoup gagné à la part qu’il a prise dans la ruine de la Hongrie.
Et l’Autriche, où est le compte de ses bénéfices ? Battue au combat et condamnée devant le tribunal de l’humanité pour tous les crimes qu’un gouvernement peut commettre, elle a hurlé à l’aide pleine de peur et d’angoisse, et l’aide est venue de la cordiale barbarie de la Russie. Les légions du tsar ont mené ses batailles, tandis qu’elle planait autour des combattants, s’efforçant de porter un coup lâche ou de piéger son redoutable ennemi. Elle a réussi. Tandis que les Russes montraient au moins un front viril et marchaient ouvertement sur le champ de bataille, elle avait recours à des méthodes moins dangereuses, mais plus sûres, pour soumettre l’ennemi. Elle a commis une trahison, elle a violé toutes les obligations solennelles ; elle a promis, elle a souri, elle a flatté ; et enfin mon pays, assailli par une ruse insidieuse et une force écrasante, a cédé dans la pleine confiance que les stipulations sous lesquelles il déposait les armes seraient observées avec quelque égard pour l’opinion publique, sinon pour l’honneur et la moralité. Erreur fatale ! À peine la victime fut-elle privée de sa défense, que la Russie la livra, liée et épinglée, à l’Autriche. Et maintenant ont été perpétrés ces crimes dont l’humanité est revenue effrayée, et à la mention desquels les oreilles des hommes frémissent encore5.
Le représentant des Habsbourg est rentré dans son palais de Schönbrunn. Les flatteries d’une cour sans principes, la ruse d’une mère trompeuse et les flatteries d’une presse vénale peuvent le persuader pendant un certain temps qu’il a conquis une stabilité et une puissance nouvelles pour sa dynastie6. Mais la vérité lui parviendra de mille manières, que la Hongrie est perdue pour sa maison en tout sauf en nom pour toujours ; que son premier essai de pouvoir a débouché sur la suppression totale du rempart le plus ferme de son trône. Que ce soit par un processus lent ou par un effondrement soudain que l’extinction de l’Autriche doit se produire, cela est au-delà de la connaissance humaine, mais elle a signé l’arrêt de sa propre mort dans le sang hongrois.
Et les vrais enfants de mon pays, où sont-ils ? Quelles souffrances sans nom endurent-ils, parce qu’ils ont été fidèles jusqu’au dernier ? Certains ont porté leurs peines dans les forêts primitives d’Amérique7 : là, au moins, ils seront libres ; certains, et parmi eux celui dont l’âme élevée, parée d’une excellence plus qu’humaine8, aurait dû susciter la révérence de tous ceux qui admirent le génie orné de bonté, reçoivent de l’hospitalité du musulman ce refuge que l’Europe chrétienne a refusé, de peur qu’elle ne contrarie l’instinct meurtrier d’une puissance revendiquant le nom du Rédempteur. Certains sont allés donner leur vie dans la lutte contre la soif de pouvoir scandinave ; d’autres errent dans les villes de l’Europe continentale dans la misère et le chagrin, ou marchent dans les rues de la puissante Londres, s’interrogeant toute la journée sur sa richesse, sa puissance et sa liberté, et se retirant la nuit dans leurs misérables mansardes pour rêver du passé, et mourir en anticipant l’avenir. Notre soleil s’est levé brillamment, il a sombré dans les tempêtes et la noirceur ; pourtant ce n’était qu’un jour dans le cycle du temps. Ce soleil se lèvera de nouveau, même si nous sommes oubliés ; et, dans la consolation de cette espérance, je cesse de me plaindre, et enfin je pose ma plume.Beck Wilhelmine von, Personal Adventures during the Late War of Independence in Hungary, Londres, Bentley, 1850, p. 341-344. Traduit de l’anglais par Axel Del Pin.
Notes de bas de page
1 Les treize martyrs d’Arad en octobre 1849, treize généraux hongrois fusillés à la suite de la défaite de la révolution hongroise.
2 Nicolas Ier, tsar de Russie au moment de la révolution hongroise.
3 Von Beck évoque ici la politique d’expansion de la Russie vers le sud de l’Europe et sa volonté de se ménager un accès à la Méditerranée.
4 Est évoquée ici l’intervention de la Russie en 1848 contre la révolte des principautés de Moldavie et Valachie, après celle de 1846 contre la Pologne, dans l’objectif d’assurer l’ordre en Europe et le maintien des traités. Du fait de cette politique, le tsar est surnommé « le gendarme de l’Europe ».
5 Allusion à la violence et la manière dont la Russie a réagi dans le cadre de la répression organisée contre cette révolution afin d’aider son voisin autrichien en difficulté.
6 Allusion au nouvel empereur autrichien, François Joseph Ier, et aux circonstances l’ayant conduit sur le trône, notamment avec certaines manœuvres de sa mère.
7 Certains révoltés, après leur échec et contraints à l’exil, partirent vers d’autres contrées et notamment le continent américain.
8 L’allusion n’est pas très claire, mais renvoie à l’une des figures de la révolution hongroise qui s’exilent après 1849 dans l’Empire ottoman comme Richard Guyon (1813-1856) ou Józef Bem (1794-1850). Sur ces exils hongrois, voir Tóth Heléna, An Exiled Generation. German and Hungarian Refugees of Revolution, 1848-1871, New York, Cambridge University Press, 2014.
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