La marquise de La Rochejaquelein et l’exil de son mari : écrire l’exil d’un autre
p. 485-488
Texte intégral
1Dans cet extrait, la marquise de La Rochejaquelein s’efface afin de s’attarder sur la vie de son deuxième mari, Louis de La Rochejaquelein, au sein de ses propres Mémoires. Elle souligne l’engagement précoce de Louis aux côtés d’un régiment autrichien contre la France révolutionnaire lors de la Première Coalition puis son expédition militaire à Saint-Domingue, toujours aux côtés de puissances contre-révolutionnaires comme le Royaume-Uni et l’Espagne. C’est là la seule issue pour les émigrés désireux de combattre la révolution dans leur pays d’origine ; ces derniers sont réduits à un état de dépendance, voire de servilité vis-à-vis des royaumes qu’ils choisissent comme destination ou aux côtés desquels ils combattent1.
2La marquise livre un récit qu’il faut analyser sous un angle métatextuel afin d’en comprendre la portée. En s’effaçant pour narrer les péripéties de Louis de la Rochejaquelein, elle insiste sur l’influence de ce dernier dans les actions d’envergure et sur sa renommée que même ses alliés royalistes jalousent. Ces derniers préfèrent empêcher son départ d’Angleterre tant son patronyme est synonyme de martyre en Vendée2 et risque de mettre le feu aux poudres en cas d’arrestation. Le retour de Louis de la Rochejaquelein à la suite de l’arrêté du 28 vendémiaire an IX lui permet de renouer tant avec les liens familiaux qu’avec la mémoire de la Vendée. Louis habite chez sa tante durant la période prémaritale. Cette dernière est une noble attachée à sa terre ayant refusé l’émigration tout en étant contrainte à la clandestinité. C’est par l’intermédiaire de cette parenté que lui est transmise l’histoire vendéenne. La marquise met ainsi discrètement en avant combien l’exil, en l’occurrence celui de Louis de la Rochejaquelein, peut apporter une vision déformée de la réalité du terrain. En étant exilé, on ne se rend pas compte de ce qui se passe réellement. Le contraste avec sa propre expérience pendant la guerre de Vendée, sur le terrain, n’en est que plus prégnant.
3On retrouve ici inversée une thématique récurrente dans l’histoire de l’écriture de soi au féminin : les femmes s’effacent de leur propre histoire en décrivant celle de leur mari qui y ont pris une part apparemment plus active. C’est très visible dans l’histoire des femmes dans l’exil. Or, dans ses Mémoires, la marquise est dans une autre démarche et est au centre du propos tout en faisant une place dans le récit à l’exil de son deuxième mari. Elle offre ici un point de vue masculin sur ce qu’est l’exil sans effacer pour autant son histoire à elle, qui a été beaucoup plus au cœur des événements que Louis de La Rochejaquelein. Elle raconte son expérience dans laquelle intervient certes celle de son mari, mais de façon secondaire. Elle en fait mention sans pour autant aller jusqu’à s’effacer.
4La marquise n’essaie-t-elle pas aussi de justifier dans ses Mémoires son choix d’épouser Louis de la Rochejaquelein3 ? Exilé qui s’est battu pour ses convictions royalistes, n’était-ce pas le mari idéal pour rendre hommage à ses camarades mais également à son défunt mari, Louis de Salgues de Lescure4 ? Pour partie, l’invisibilisation de la marquise dans cet extrait confirme la dimension prégnante de son mariage. Ce dernier est présenté comme un retour aux sources faisant suite à l’exil, l’union puis la vie à la campagne confirmant l’attachement à la contre-révolution jusque dans le for privé. À travers la rédaction des Mémoires de la marquise, cet « exil » dans la campagne vendéenne qui suit son retour en France ne consacre toutefois pas un quelconque retrait de l’engagement, et l’écriture est aussi une marque de son implication. En tant que femme, elle peut plus difficilement militer pour ses convictions mais elle témoigne de ce qu’elle fait à son échelle pour y contribuer. L’exaltation d’une vision politique est d’ailleurs caractéristique des Mémoires du xixe siècle, et Béatrice Didier y voit la préfiguration de la littérature romantique, notamment chez Chateaubriand, lui aussi éminent royaliste5.
Louis du Vergier de la Rochejaquelein était né au château de la Durbelière, le 29 novembre 1777. Il avait une figure charmante, très brune, à la fois délicate et militaire, mais il n’avait pas le front aussi élevé que ses deux frères. Son père, le marquis de la Rochejaquelein, qui avait été colonel du régiment de Royal-Pologne, et fait maréchal de camp en 1788, avait la réputation d’un excellent officier de cavalerie. Il émigra avec sa femme et cinq jeunes enfants, laissant Henri qui était à Paris, comme je l’ai dit ; sa fille aînée avait émigré avec son mari. Après être resté quelque temps à Tournay, et être même venu en France momentanément, M. de la Rochejaquelein se rendit à l’armée des Princes6, où il fut fait maréchal des logis général de la cavalerie. Sa femme et ses enfants, demeurés jusqu’alors à Tournay, partirent en même temps pour l’Angleterre ; mais Louis, son second fils, qui était sans cesse avec les officiers du régiment de la Tour-et-Taxis7, qui l’avaient pris en amitié, s’échappa en route, et vint à pied les retrouver ; il fit la campagne avec eux, quoique âgé de seulement quatorze ans. […]
Quant à Louis, ayant obtenu, en revenant de Saint-Domingue8, une sous-lieutenance dans un régiment de ligne anglais, il était parti pour l’Angleterre. En 1799 il était question de faire un débarquement d’émigrés dans la Vendée9. Louis était en garnison à soixante lieues de Londres, il obtint avec peine un congé pour se rendre dans cette ville. Le but de son voyage était de supplier les Princes de l’envoyer ou de l’emmener en Vendée ; ils le reçurent très bien, dès qu’il se fut nommé, et le lui promirent. Il fit observer que, n’ayant qu’un congé de trois jours, il était obligé de repartir à l’instant même, n’ayant que sa place pour subsister, mais qu’il donnerait sa démission sitôt qu’il recevrait des ordres pour l’embarquement. Il y avait foule dans le salon des Princes, tous les émigrés venaient demander de faire partie de l’expédition. Louis, en sortant, fut suivi d’un homme qui lui frappa sur l’épaule et lui dit avec émotion « Jeune homme, je suis charmé de vous voir ; j’ai servi sous votre brave frère, que j’aimais tant ; votre ardeur me plaît beaucoup, mais elle sera inutile. Retournez à votre régiment, et n’espérez pas recevoir des ordres ; les Princes ne comprennent pas, et vous ne savez pas vous-même l’effet de votre nom dans la Vendée ; mais il ne manque pas ici de gens qui le savent, et qui trouveront bien moyen d’empêcher qu’on ne vous y envoie. Allez, allez, bon jeune homme, vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Je suis le général Georges Cadoudal10. » Aussitôt il le quitta, et Louis en effet ne reçut aucun ordre à la vérité il n’y eut pas de débarquement ; ses espérances et ses projets s’évanouirent. M. de la Rochejaquelein n’a jamais vu que cette fois-là le fameux Georges Cadoudal11. […]
Quand Bonaparte rouvrit aux émigrés les portes de la France12, Louis vint habiter chez sa tante, Mlle de la Rochejaquelein, qui demeurait à Saint-Aubin de Baubigné, et il y resta jusqu’à notre mariage. Mlle de la Rochejaquelein n’avait jamais quitté le pays, elle s’y était tenue cachée ; elle vivait entourée de blessés, de veuves, d’orphelins ; sa maison avait été brûlée. C’est là que Louis apprit, dans le plus grand détail, l’histoire de nos guerres, dont il n’avait eu jusqu’alors que de vagues notions ; son âme fut pénétrée d’enthousiasme et d’admiration pour le courage et les vertus chrétiennes des armées vendéennes, qui lui inspirèrent cette piété solide qu’il a toujours pratiquée depuis. Lorsque j’écrivais la fin de ces Mémoires qui étaient destinés à vous seuls, mes chers enfants13, nous vivions à la campagne, évitant avec soin l’éclat et le bruit, ne venant jamais à Paris, conservant nos opinions, nos sentiments, et surtout l’espérance que Dieu nous rendrait un jour notre légitime souverain. M. de la Rochejaquelein se livrait à l’agriculture et à la chasse ; cette vie paisible et obscure ne pouvait nous dérober à l’action inquiète d’un Gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission, et semblait s’irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services14.La Rochejaquelein Marie-Louise-Victoire de Donnissan, marquise de, Mémoires de Mme la marquise de la Rochejaquelein. Édition originale publiée sur son manuscrit autographe par son petit-fils, Paris, Bourloton, 1889, p. 460-461.
Notes de bas de page
1 Carpenter Kirsty, Mansel Philip (dir.), The French Emigrés in Europe and the Struggle Against Revolution, 1789-1814, Londres, Macmillan Press, 1999.
2 Il est le frère d’Henri de La Rochejaquelein (1772-1794), généralissime de l’armée catholique et royale pendant la guerre de Vendée.
3 À la suite des instances de sa mère sur son remariage, en mars 1802, la marquise décide d’épouser le frère d’Henri de La Rochejaquelein, cousin de Louis de Salgues de Lescure.
4 Louis de Salgues de Lescure est le premier mari de la marquise et est mort en 1793. Il est également le cousin de son deuxième mari.
5 Didier Béatrice, « De l’émigration à l’exil intérieur », Cahiers de l’AIEF, vol. 43, no 1, 1991, p. 59-80.
6 L’armée des princes est une armée contre-révolutionnaire constituée d’émigrés fondée en 1792.
7 Famille noble du Saint-Empire romain germanique, les Thurn et les Taxis s’opposent à la Révolution française, Louis de la Rochejaquelein rejoint leur régiment autrichien et combat durant les guerres de la première coalition.
8 Louis rejoint le conflit qui oppose Britanniques et Espagnols aux forces de Toussaint Louverture lors de la révolution haïtienne.
9 Débarquement avorté censé concrétiser les idéaux royalistes des émigrés à l’image du débarquement de Quiberon le 23 juin 1795 qui se solde par un échec un mois plus tard. En revanche, un débarquement de matériel et de soldats a bien lieu le 28 novembre 1799 à la pointe de Pen Lan mais Louis de la Rochejaquelein n’y participe pas.
10 Général chouan, commandant de l’armée catholique et royale de Bretagne.
11 Georges Cadoudal, ayant conspiré contre le Premier consul Napoléon Bonaparte est exécuté le 25 juin 1804.
12 L’arrêté du 28 vendémiaire an IX (19 octobre 1800) permet le retour en France des émigrés ayant été radiés des listes. Le sénatus-consulte du 6 floréal an X (25 avril 1802) approfondit cette mesure en accordant l’amnistie générale aux émigrés.
13 Henri de la Rochejaquelein (fils de Victoire et Louis de la Rochejaquelein) fut probablement influencé par la lecture des mémoires de sa mère puisqu’il fut une figure centrale de la droite légitimiste tout au long de la première moitié du xixe siècle. Son propre fils, Julien de la Rochejaquelein, fut plus tard député monarchiste.
14 Les émigrés rentrés en France dès 1800 devaient « promettre fidélité à la constitution ».
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