Le départ de Russie pour un nouvel exil d’Emma Goldman (1921)
p. 473-476
Texte intégral
1L’exil de la militante anarchiste Emma Goldman en Russie a la particularité d’avoir lieu dans son pays natal. La Russie est le pays où elle est née, le pays de son enfance mais aussi le pays qui s’est révolté et lorsqu’Emma Goldman y est déportée, elle arrive gonflée d’espoir. Mais celle qui pense y trouver un écho à ses combats ne peut que déchanter face à la réalité bien différente de la révolution fantasmée depuis l’Amérique capitaliste. Avec cet exil, elle se positionne en tant que témoin direct de l’avènement de l’URSS et c’est alors que les désillusions s’enchaînent. La première : la confrontation entre les souvenirs de la grandeur de la Russie impériale face à une Russie en guerre. Après une vie passée à l’étranger, ce retour forcé se révèle d’une violence inouïe pour Goldman. La seconde, et peut-être la plus importante, est le dur constat de la réalité de la révolution et de ses conséquences. Les dommages sont nombreux, humains comme matériels. Cette misère, d’abord entrevue, puis vécue par Emma Goldman a pour effet d’ébranler ses certitudes les plus profondes et parmi elles, la révolution et l’usage de la violence comme expression populaire.
2Moins de deux années après son arrivée en Russie, Emma Goldman ne supporte plus cette vie. Elle cherche par tous les moyens à quitter ce pays sur lequel elle fondait tant d’espoirs. Cette décision de partir n’est pas seulement prise en raison des événements de Kronstadt1 au cours du mois de mars 1921. Bien que profondément marqués par la violence de ceux-ci, les raisons du départ d’Emma Goldman et d’Alexander Berkman révèlent un malaise plus large. Face à un pouvoir soviétique de plus en plus hostile aux anarchistes, la militante peine à dissimuler son désarroi et à exprimer librement ses convictions. Les difficultés liées à l’exil n’en sont qu’exacerbées : entre isolement, difficultés financières et répression, Emma Goldman ne souhaite que partir.
3Ce départ de Russie marque aussi la fin de l’amour de toute une vie envers cette terre, associée à des souvenirs. Emma Goldman quitte la Russie avec le cœur lourd, mais surtout en colère. Les racines de cette colère sont identifiées par Alice Wexler comme étant très complexes d’autant plus qu’elles contrastent avec l’absence de rancœur envers les États-Unis et son gouvernement2, pourtant responsable de sa déportation et à l’antithèse de ses convictions politiques. Mais face à la déception immense qui marque ce court séjour – situé entre exil et retour – Goldman se retrouve confrontée à ses propres échecs. Alors qu’elle était arrivée pleine d’ambitions, pensant contribuer et apporter son expérience politique à la révolution, elle ne peut constater sa propre inutilité alors que le mouvement anarchiste est mis à mal par les autorités bolchéviques. Témoin de la souffrance du peuple russe, mais aussi de la sienne, Emma Goldman doit faire le deuil d’une vision qu’elle projetait sur ce qu’elle pensait être son pays. Alors l’écriture de ses Mémoires prend sens, à la fois pour extérioriser un ressenti, mais aussi pour tourner la page, voire clore un chapitre tout entier de sa vie, laissant derrière elle la Russie pour commencer un nouvel exil et retrouver de nouveaux combats.
Pour moi c’était la fin de tout. « Je suis prête à partir par n’importe quel moyen, murmurais-je à Sasha. Mais qu’on m’emmène loin des larmes, du chagrin, de la mort qui nous guette à chaque pas. »
Sasha mit au point un plan pour passer la frontière polonaise. Nous n’emporterions aucune de nos affaires : nos mains seraient aussi vides que nos cœurs. C’est alors que la lettre tant attendue d’Allemagne arriva : le congrès anarchiste de Berlin3 nous invitait. Je sautai de joie : « Nous n’aurons plus à nous enfuir comme des voleurs ! » Mais Sasha était sceptique : « Tu ne vas pas croire que nos camarades de Berlin puissent influencer le parti communiste ou la Tchéka ! D’ailleurs j’ai déjà dit que je ne leur demanderai rien, même pas un passeport ! » Je savais d’expérience qu’il était inutile de discuter avec Sasha quand il était en colère. J’attendrais le moment propice.
J’allai voir Angelica4 pour lui demander son aide. Elle aussi avait atteint le point de rupture et prévoyait de partir se reposer à l’étranger. Elle proposa immédiatement de me fournir des formulaires pour les passeports et d’intercéder en notre faveur auprès de Chicherine5 et éventuellement de Lénine. « N’en faites surtout rien ! lui dis-je. Les formulaires sont absolument tout ce dont nous avons besoin ».
Dans la demande de passeport une clause exigeait la signature et la garantie de deux membres du Parti. À la place, j’écrivis que « je considérais comme une insulte à mon passé de demander à qui que ce soit de supporter les conséquences de mes actes ou de mes paroles. Je refuse donc que quelqu’un se porte garant de ma conduite. » Angelica était très ennuyée de cette déclaration. Elle craignait que cela ne compromette nos chances d’obtenir les passeports. « Nous ne laisserons pas d’otages derrière nous », lui dis-je fermement et elle comprit très bien.
Je me rendis ensuite au ministère des Affaires étrangères. Litvinov6, qui remplaçait le commissaire Chicherine, me reçut. Il avait l’air d’un commis voyageur, un petit gros abominablement satisfait de lui-même, avachi dans un fauteuil de luxe. Il commença par me faire subir un assaut de questions : pourquoi voulions-nous quitter la Russie ? Où allions-nous ? Pour quoi faire ? Il était au courant de l’invitation au congrès anarchiste.
« Cela devrait vous suffire, lui dis-je.
— Et si cela vous était refusé ? dit-il soudain.
— Si le gouvernement veut qu’on sache à l’étranger que nous sommes prisonniers en Russie, il peut certainement le faire. »
Litvinov me regarda fixement. Il ne fit aucun commentaire. Au bout de douze jours, alors que j’avais abandonné tout espoir, Angelica me téléphona pour m’annoncer que nos passeports étaient prêts. J’envoyais un télégramme à Sasha : « Cette fois j’ai gagné, mon vieux. Reviens vite. »
Sasha débarqua à la maison avec une barbe de plusieurs jours, les traits tirés, l’air exténué et sans valise. […]
J’exhibai triomphalement nos passeports. Il les examina sous toutes les coutures. “Eh bien, on peut se tromper – reconnut-il. J’étais certains qu’ils refuseraient.” […].
On nous accorda un visa lithuanien7. Nous pouvions partir quand nous voulions.
[…]
Pour alléger les affres du départ, nos amis nous affirmaient sans cesse que nous leur serions plus utiles à l’étranger que dans la Russie tragique. Nous pourrions faire connaître l’abîme qui s’était creusé entre la Révolution et le régime, parler des prisonniers politiques et des camps de concentration. Ils étaient certains que nos voix seraient entendues en Europe et en Amérique. Ils étaient contents que nous partions, prétendirent-ils à notre dîner d’adieu.
1er décembre 1921 ! Dans le train, mes rêves écrasés, ma foi brisée, j’ai le cœur lourd comme une pierre. Matushka Rossiya8 saigne par mille plaies béantes, sa terre est jonchée de cadavres.
Je me cramponne à la barre de la fenêtre glacée et serre les dents pour ne pas sangloter.Goldman Emma, L’Épopée d’une anarchiste, New York 1886-Moscou 1920, Paris, Hachette, 1979, p. 296-298.
Notes de bas de page
1 Pour contester la décision du gouvernement soviétique de réduire les rations alimentaires d’un tiers en janvier 1921, la ville de Kronstadt, située sur l’île de Kotline, décide de se révolter. Un comité révolutionnaire est créé, principalement composé de marins, de soldats et d’ouvriers pour voter la « non-reconnaissance du pouvoir soviétique ». Face aux insurgés armés, la répression du pouvoir est très violente. Celui-ci craint notamment la portée anarchiste des revendications des marins.
2 Wexler Alice, Emma Goldman in exile. From the Russian Revolution to the Spanish Civil War, Boston, Beacon Press, 1989, p. 58.
3 Du 25 décembre 1922 au 2 janvier 1923 se tient à Berlin le premier congrès anarchiste de la nouvelle Association internationale des travailleurs.
4 Angelica Balabanova, voisine d’Emma Goldman alors qu’elle séjourne à l’hôtel Le National à Petrograd. Proche du parti bolchevique russe.
5 Gueorgui Tchitcherine, commissaire du peuple des affaires étrangères de 1918 à 1930.
6 Maxime Litvinov, successeur de Tchitcherine en 1930, qui accueille ici Emma Goldman au nom du commissaire Tchitcherine.
7 Avant de partir pour l’Allemagne, Goldman et Berkman passent d’abord quelque temps à Riga (Lituanie) et Stockholm (Suède).
8 « Mère Russie », traduit du russe.
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