Revenir de neuf ans d’exil : organiser l’après-révolution et être membre du gouvernement (1917-1920)
p. 469-471
Texte intégral
1Dans une Russie déjà secouée par la révolution de 1905 et affaiblie par son implication dans le conflit qui divise le monde depuis 1914, éclate une seconde révolution en 1917. Dès 1915 déjà, face à un État impuissant n’assumant plus ses devoirs, divers groupes locaux prennent le relais, décrédibilisant plus encore un pouvoir déclinant du tsar.
2Partie en exil en 1908 en Allemagne, Alexandra Kollontaï s’est établie en Suède à l’automne 1914, seul pays où les sociaux-démocrates ne soutiennent pas la guerre. Au cours de ses multiples voyages aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, elle rencontre diverses personnalités, parmi lesquelles Lénine, avec qui elle participe à l’organisation de la conférence de Zimmerwald1 : cette réunion de socialistes entend lutter contre la guerre et condamner l’Union sacrée2 ; plus encore, une partie des intervenants, la « gauche de Zimmerwald », souhaite la fondation d’une nouvelle internationale ouvrière.
3Lorsqu’elle revient d’exil, Alexandra Kollontaï trouve rapidement une place au gouvernement. Elle nous présente dans cet extrait les différentes tâches auxquelles elle s’est attelée entre son retour en 1917 et 1920, et notamment la mission qu’elle se donne d’améliorer la condition de la femme sur divers plans en Russie, jusqu’à être à la tête du Jenotbel, département s’occupant des femmes. En 1919, elle publie en ce sens Le communisme et la famille, exposant ses ambitions pour « cette nouvelle société communiste à bâtir sur les ruines de la Russie tsariste3 ».
J’étais déjà en Norvège depuis plusieurs semaines lorsque le peuple russe se souleva contre l’absolutisme et renversa le tsar4. Tous nos amis politiques baignaient dans l’allégresse. Mais je ne me faisais pas d’illusions car je savais que la chute du tsar n’était que le début d’événements bien plus importants et de luttes sociales difficiles. Aussi me hâtai-je de retourner en Russie en mars 1917. Je fus l’une des premières émigrées politiques qui revint sur la terre libérée. Torneo, une petite ville frontière au nord des frontières suédoises et finlandaises par laquelle je devais passer était encore en proie à un terrible hiver. Un traîneau me fit traverser le fleuve qui marque la frontière. Sur le sol russe se tenait un soldat. Un brillant ruban rouge flottait sur sa poitrine […]. Je dis mon nom. Un jeune officier fut appelé. Lui aussi portait un ruban rouge sur la poitrine. Son visage souriait. Oui, mon nom était sur la liste des réfugiés politiques qui étaient admis à rentrer libres dans le pays sur l’ordre du Soviet des travailleurs et des soldats5. Le jeune officier m’aida à descendre du traîneau et me baisa la main presque avec vénération. Je me tenais sur le sol républicain de la Russie libérée. Était-ce possible ? Ce fut l’une des heures les plus heureuses de ma vie.
La marée des événements qui ont suivi fut si forte que jusqu’à ce jour, je ne savais vraiment pas ce que j’allais décrire, et sur quoi j’allais mettre l’accent. Qu’avais-je accompli, désiré, mené à bout ? Dans une époque pareille, peut-on parler de volonté complètement individuelle ? N’était-ce pas seulement l’orage tout-puissant de la Révolution, le commandement des masses actives, sorties de la torpeur qui déterminait notre volonté et notre action ? Y avait-il un seul être humain qui n’avait pas le désir de totalement se plier à la volonté générale ? Il y avait seulement des masses de gens, liés ensemble dans une volonté bipartite qui opéraient soit pour, soit contre la révolution, soit pour, soit contre la fin de la guerre et qui se situaient pour ou contre le pouvoir des Soviets. En regardant en arrière, on ne distingue qu’une vaste opération, une lutte et une action des masses. En réalité, il n’y avait pas de héros ou de leader. C’était le peuple, le peuple qui travaille, en uniforme de soldat ou en tenue civile, qui contrôlait la situation et inscrivait sa volonté indélébile dans l’histoire du pays et de l’humanité. C’était par un été étouffant, l’été décisif de la marée révolutionnaire de 19176 ! D’abord la tourmente sociale ne fit rage que dans les campagnes ; les paysans mettaient le feu aux « nids des nobles ». Dans les villes, la lutte qui faisait rage se partageait entre les partisans de la Russie républicaine et bourgeoise et les aspirations socialistes des Bolcheviques.
Comme je l’ai dit au préalable, je faisais partie des Bolcheviques. Immédiatement, dès les premiers jours, je trouvai un énorme amoncellement de travail qui m’attendait7. Une fois de plus mon but était d’engager une lutte contre la guerre, contre la coalition avec la bourgeoisie libérale et pour le pouvoir des conseils ouvriers : les soviets. Conséquence logique de cette situation : la presse bourgeoise me stigmatisa comme une bolchevique en jupons, complètement folle, mais ceci ne me gêna en rien. Mon champ d’activité était immense et mes partisans, ouvrières d’usine et femmes soldats se chiffraient par milliers. À cette époque j’étais très populaire, spécialement comme oratrice et en même temps haïe et attaquée avec acrimonie par la presse bourgeoise. De ce fait c’était une chance que je fus accablée par le nombre des affaires courantes, au point qu’il me restait très peu de temps libre pour lire les attaques et les calomnies qu’on écrivait contre moi. La haine à mon égard, sous prétexte que j’avais été dans le pays du Kaiser allemand8 afin d’affaiblir le front russe, atteignit des proportions monstrueuses.
Une des questions brûlantes de l’époque était la montée du coût de la vie et la pénurie grandissante des produits de première nécessité. Ainsi les femmes appartenant aux couches sociales frappées par la pauvreté étaient-elles dans une condition extrêmement difficile. Cette situation-là prépara précisément le terrain dans le parti « au travail avec les femmes9 » dès que nous fûmes en mesure d’accomplir quelques travaux utiles. Déjà en mai 1917 paraissait un hebdomadaire appelé “les ouvrières”. Je libellai un appel aux femmes contre le coût élevé de la vie et contre la guerre. À la première assemblée de masse qui se tint en Russie sous le gouvernement provisoire se pressèrent des milliers de gens.Kollontaï Alexandra, Autobiographie d’une femme sexuellement émancipée, [Paris], Git-Le-Cœur, 1973, p. 25-27.
Notes de bas de page
1 Chuzeville Julien, Zimmerwald. L’internationalisme contre la Première Guerre mondiale, Paris, Demopolis, 2015.
2 L’Union sacrée est l’union de tous les partis politiques, quelles que soient leurs tendances, pour soutenir le gouvernement lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale à l’été 1914.
3 Bailes Kendall, Imbert Marie-José, « Alexandra Kollontaï et la Nouvelle Morale », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 6, no 4, 1965, p. 476.
4 La fin du mois de février 1917 marque le début de la révolution russe. Des rumeurs de rationnement alimentent une grève qui devient vite générale, l’insurrection est totale, l’armée se retourne contre le pouvoir : le tsar Nicolas II abdique. Les révolutionnaires tentent alors de s’organiser, et deux principales formations émergent : le gouvernement provisoire, à tendance libérale et parlementaire, et de l’autre les soviets, et notamment celui de Petrograd.
5 Il s’agit ici du Soviet de Petrograd, créé le 27 février 1917. Majoritairement composé d’élus modérés au début, il grandit et devient très vite un contre-pouvoir influent face au gouvernement provisoire.
6 Cet « été décisif » fait référence aux journées de juillet 1917, où ouvriers des soviets et soldats, soit au total un peu plus de 500 000 manifestants, se soulèvent contre le gouvernement provisoire, qui réussit néanmoins à réprimer le soulèvement en quelques jours.
7 Alexandra Kollontaï devient alors commissaire du peuple à l’Assistance publique de novembre 1917 à mars 1918 dans le conseil des commissaires du peuple, qui remplace le gouvernement provisoire.
8 L’autrice fait ici référence à son exil en 1908, durant lequel elle a trouvé refuge en Allemagne et côtoyé des figures socialistes notables, comme Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, ou Karl Kautsky. Son exil dans ce pays ennemi de la Russie dans la Première Guerre mondiale est apparemment utilisé contre elle par ses adversaires pendant l’année 1917.
9 Ce « parti » désigne en réalité le Jenotdel, créé en 1919, dont le but est « d’éduquer les femmes dans l’esprit du socialisme » : alphabétisation, formation professionnelle, éducation politique sont proposées aux femmes de toutes origines sociales.
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