Le retour de Louise Michel en France (1880)
p. 465-468
Texte intégral
1La crise institutionnelle de 1877 qui a opposé le président de la République Mac Mahon à la chambre des députés à majorité républicaine élue en 1876, aboutit à la chute des monarchistes et porte au pouvoir le républicain Jules Grévy en 1879. L’accession des républicains au pouvoir ouvre une ère libérale par rapport au régime précédent, conservateur et « d’ordre moral », avec l’adoption de lois relatives aux associations ou congrégations religieuses non autorisées, qui légitime la laïcisation de l’enseignement primaire1 mais également la promulgation des libertés de la presse et d’expression. C’est dans ce contexte qu’intervient l’amnistie des communards, partielle en 1879 puis générale le 11 juillet 1880. Ainsi, Louise Michel peut retourner en France après sept années passées en Nouvelle-Calédonie. Cependant, apprenant en même temps que sa mère a été victime de paralysie, elle décide de changer son itinéraire pour arriver le plus tôt possible en France. Ce qui implique des dépenses supplémentaires mais également de solides connaissances qui lui permettront d’avoir un voyage plus rapide.
2Alors que le rapatriement des communards s’effectue gratuitement sur le Navarin, Louise Michel embarque sur le City of Melbourne le 4 septembre 1880 pour se rendre à Sydney à ses frais, d’où elle pourra avoir un courrier direct pour l’Europe2. Grâce à ses cours à l’école communale des filles de Nouméa et aux cours particuliers3, Louise Michel parvient à économiser une somme qui ne couvre cependant que le trajet Nouméa-Sydney. Pour gagner son billet de retour en Europe, elle compte faire une ou deux conférences comme elle l’explique dans sa lettre du 2 septembre 1880 au directeur du centre de détention4. Au consulat de France à Sydney, Louise Michel rencontre quelques problèmes liés à ses papiers qui n’étaient pas complets5, mais elle menace de tenir des conférences sur l’administration française à Nouméa et de révéler les conditions de vie des communards dans les centres de détention. Ainsi, elle obtient son embarquement gratuit sur le John Helder en partance pour Londres avec dix-neuf autres anciens déportés présents en Australie6.
3C’est cette question du retour d’exil, des démarches et des frais qui y sont liés que met en évidence cet extrait des Souvenirs et aventures de ma vie7 de Louise Michel, ouvrage paru en 1905 pour une publication en feuilleton dans la Vie populaire8. Louise Michel, malgré ses moyens financiers limités, décide de prendre en charge les frais de son voyage afin de raccourcir son trajet qui risquait d’être plus long avec le Navarin pourtant gratuit. Elle justifie ce choix par la maladie de sa mère, ce qui démontre le poids de la famille dans l’exil, la distance avec des personnes chères implique une certaine pression sur l’exilée. Dans le cas de Louise Michel, on retrouve la relation mère-fille très forte, qui la pousse à agir ainsi. Toutefois, la renommée de Louise Michel et son réseau relationnel ont joué un rôle important dans ce voyage retour. Elle réussit à obtenir à Sydney la prise en charge du trajet pour l’Europe par le consul de France, puis à Londres ce sont les exilés communards qui achètent le billet de Louise Michel pour la France.
4L’extrait permet également de s’intéresser à la question de l’accueil de l’exilé politique dans son pays d’origine, qui renseigne sur la valeur du personnage. Louise Michel fait partie des rares femmes qui se sont imposées dans un espace politique dominé par les hommes9. Cette influence est liée en grande partie à sa stratégie de communication très efficace. En effet, pour faire passer ses messages, Louise Michel publiait certaines de ses correspondances dans la presse comme lorsqu’elle apporte un démenti à une pétition initiée par Céleste Hardouin pour sa grâce. Le retour d’exil de Louise Michel est largement relayé dans la presse ce qui lui permit d’avoir un accueil chaleureux d’abord à Londres de la part de ses camarades communards ainsi que des exilés russes et allemands10. Le 9 novembre 1880, Louise Michel arrive en triomphe à la gare Saint-Lazare de Paris où elle est accueillie par des milliers de Parisiens en présence de personnalités politiques comme Georges Clemenceau, Louis Blanc ou Henri Rochefort11.
Peu de temps après ces événements, j’apprenais que l’amnistie était faite. Les hommes de Versailles avaient enfin consenti à lâcher leur proie. Quoi qu’en aient dit Trinquet12 et ses camarades, nous devions quand même revoir la France. Mais en même temps que l’on me faisait part de cette mesure de clémence, une triste nouvelle me parvenait. Ma pauvre mère13 avait été frappée d’une attaque de paralysie. Rien dans ses lettres, cependant, ne me laissait prévoir cet horrible malheur. Ma mère me parlait toujours d’elle comme si aucun changement ne fût arrivé dans son existence. J’avais remarqué, toutefois, dans ses dernières lettres, une altération sensible d’écriture14. Cela était tremblé, hésitant. Je pensais que la vue de ma mère s’était affaiblie et qu’elle n’y voyait plus très bien pour écrire. La pauvre femme était malade, et les lettres qu’elle m’envoyait étaient écrites par une de ses amies, qui dissimulait son écriture du mieux qu’elle le pouvait, afin de ne pas m’inquiéter.
On pense bien que cette nouvelle de l’amnistie me fit surtout plaisir, non point parce qu’elle me rendait la liberté, chose que j’ai toujours peu appréciée, mais parce qu’elle allait me permettre de revoir celle que j’aimais. […] Eh bien ! le croirait-on ? je pleurai en quittant cette île de l’Océanie, où les hommes de Versailles avaient cru m’enterrer vivante15. J’étais au fond heureux de revoir la France, parce que je savais que là je retrouverais ma mère. Mais j’étais désolé de quitter l’Océanie parce que j’y laissais de braves et dévoués camarades. […] Grâce à mes leçons et aux quelques économies que j’avais pu faire dans l’école de Mlle Penaud, il m’avait été possible de recueillir cent cinquante francs16. Cette somme était suffisante pour me permettre de m’embarquer jusqu’à Sydney. Là, je me tirerais bien d’affaire.
[…] Sept jours après mon arrivée à Sydney, je m’embarquais avec vingt de mes compagnons sur le John Helder17, en partance pour Londres. […] Nous arrivâmes enfin à l’embouchure de la Tamise après avoir failli faire naufrage dans la Manche18. Des amis nombreux nous attendaient. Il y avait parmi eux Richard, Armand Moreau, Combault, Varlet, Prenet, le vieux père Maréchal, etc…, etc… Nous dînâmes tous chez Madame Oudinot. Le repas fut des plus gais. Le lendemain, nous fûmes conduits au club de Rose-Street19 où les camarades anglais, allemands et russes nous souhaitèrent la bienvenue20. Ils nous accompagnèrent ensuite jusqu’à la gare de Newhaven21. J’allais enfin revoir la France… j’allais surtout revoir ma mère !Michel Louise, Souvenirs et aventures de ma vie, édition établie par Josiane Garnotel, Paris, Maïade, 2010, p. 329-339.
Notes de bas de page
1 Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, Paris, Les Indes savantes, 2006, p. 93.
2 Ibid., p. 95
3 Michel Louise, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, La Découverte, 1999 [1898], p. 390.
4 Michel Louise, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale – 1850-1904, édition établie par par Xavière Gauthier, Paris, Les Éditions de Paris, 1999, p. 256.
5 Michel Louise, La Commune. Histoire et souvenirs, op. cit., p. 391.
6 Dauphiné Joël, La déportation de Louise Michel, op. cit., p. 96.
7 Michel Louise, Souvenirs et aventures de ma vie, édition établie par Josiane Garnotel, Paris, Maïade, 2010.
8 La Vie Populaire est une revue au format magazine bihebdomadaire illustrée, lancée par Le Petit Parisien en 1880.
9 Morelli Anne, « Exhumer l’histoire des femmes exilées politiques », Sextant, no 26, 2009, p. 8.
10 Michel Louise, La Commune, Paris, La Découverte, 2015, p. 393.
11 Ibid., p. 96.
12 Alexis Trinquet (1835-1882) est condamné pour sa participation à la Commune, aux travaux forcés et déporté en Nouvelle-Calédonie où il mourut en 1882.
13 Marianne Michel.
14 Louise Michel écrivait chaque mois à sa mère durant son séjour en Nouvelle-Calédonie.
15 Ce récit présente également plusieurs altérations et ajouts par rapport à la version rapportée dans les Mémoires et La Commune de Louise Michel.
16 Le salaire de Louise Michel à l’école communale des filles de Nouméa était de sept cent vingt francs annuels.
17 Du nom de l’explorateur anglais John Helder Wedge (1793-1872).
18 Dans La Commune (1898), Louise Michel affirme que le John Helder a erré huit jours dans la Tamise à cause d’un grand brouillard (p. 392).
19 Club formé en 1877 par l’Union allemande de l’enseignement des travailleurs communistes et qui réunissait les proscrits socialistes allemands, russes et français.
20 L’Angleterre constitue avec la France au xixe siècle les grands centres d’accueils de réfugiés politiques.
21 Ville portuaire d’Angleterre située sur la Manche.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Voyage de noces d’une royaliste à travers l’Allemagne et l’Italie (1845)
Sophie Johanet Nicolas Bourguinat et Marina Polzin (éd.)
2014
Lettres de Rome (1808-1810)
Friederike Brun Nicolas Bourguinat et Hélène Risch (éd.) Hélène Risch (trad.)
2014
Dictionnaire historique des Françaises connues par leurs écrits
Fortunée Briquet Nicole Pellegrin (éd.)
2016
Les voyages forment la jeunesse
Les boursières scientifiques David-Weill à la découverte du monde (1910-1939)
Antonin Durand (éd.)
2020
Souvenirs d’une vie d'engagements
Magda Trocmé Frédéric Rognon, Nicolas Bourguinat et Patrick Cabanel (éd.)
2021
« Nous nous en allons aux cyclones »
Anthologie d’écrits de femmes exilées au xixe siècle
Alexandre Dupont (dir.)
2024
Une jeune aristocrate lorraine face à la guerre de 1870
Le journal de Renée de Riocour (1870-1871)
Renée Riocour Timothée Muller (éd.)
2026
