Une intellectuelle en voyage : le retour de Jessie White Mario en Italie après la campagne militaire (1871)
p. 461-464
Texte intégral
1La guerre franco-allemande se termine le 29 janvier 1871, seulement une semaine après la capture de Jessie White Mario. Cette dernière, bien qu’infirmière pendant le conflit, reste avant tout une fervente défenseure du républicanisme. Elle décide donc d’accompagner Giuseppe Garibaldi qui rejoignait alors le nouveau gouvernement français relocalisé à Bordeaux. Là-bas il est élu « député à l’Assemblée nationale de Bordeaux1 » lors des premières élections législatives du 8 février, sans même se présenter. De nombreuses personnalités sont donc présentes à l’image de Victor Hugo et d’Émile Zola, ce dernier « invité à Bordeaux par un journal républicain2 ». Néanmoins, Garibaldi est contraint de démissionner le lendemain de la réunion du 12 février, du fait de sa nationalité italienne. Ce retrait face à une assemblée majoritairement monarchiste « n’empêche pas une majorité de députés de huer l’ancienne Chemise rouge3 ». Ces événements n’ont certainement pas amélioré l’opinion des Italiens envers la France, Garibaldi étant admiré par les républicains, détesté par les monarchistes. C’est à partir de ce moment que Jessie White décide d’embrasser une vie en exil moins trépidante en mettant fin à ses activités au sein des armées de Garibaldi. On comprend donc bien mieux sa présence à Bordeaux, dans un tel rassemblement. Outre la force de ses convictions, c’est une femme particulièrement cultivée, maitrisant parfaitement la langue française pour avoir fait ses études à la Sorbonne à partir de 1852. C’est à cette occasion qu’elle rencontre le républicain Edgar Quinet, pour qui elle semble avoir beaucoup de sympathie.
2Peu de temps après, elle accompagne « Garibaldi dans le train pour Marseille4 » afin de rentrer à Gênes. Le texte suivant se concentre beaucoup sur ce retour, où elle prend la peine de faire une observation des événements qui ont eu lieu, qu’elle qualifie d’impartiaux. Cette démarche est intéressante car il y a là une volonté d’écrire l’histoire de ces événements, presque comme une historienne. Selon Ilaria Porciani, Jessie White s’inscrit dans un mouvement plus large de femmes écrivaines. Ainsi, elle écrit que « l’expérience décisive de ces femmes historiennes “en amateur” est la bataille pour l’unification nationale5 ». Pour aller plus loin, son travail critique rentre dans une logique d’émancipation des femmes. On sait que Miss Uragano était une écrivaine engagée dans de nombreux combats, dont la lutte pour le droit des femmes, ce qui a pu participer en partie à son invisibilisation dans les sources de la part des hommes. Pour Porciani, que ce soit Jessie White Mario ou d’autres femmes historiennes, « écrire l’histoire du Risorgimento a été une façon de construire leur individualité et leur identité de femmes6 », allant forcément à contresens des historiens plus conservateurs. L’observation qu’elle fait de son retour en Italie et de la population française se fait toujours d’un point de vue politique. Elle ne pense qu’à l’Italie et à ce que les événements de la guerre de 1870 peuvent avoir comme impact sur la jeune nation. Ce point précis illustre le caractère unique de l’exil de Jessie White : son exil ne concerne pas une fuite pour ses idées mais au contraire un voyage vers un endroit où elle pourra les défendre, à savoir l’Italie. Sa rancœur envers la France reste inchangée, bien que l’Empire soit tombé. À l’inverse, elle n’hésite pas à glorifier l’Italie et ses citoyens qui ont combattu avec beaucoup de courage une nation qui domine dorénavant la France. Pour ce faire, elle loue la supériorité militaire et biologique allemande, qu’elle estime au même niveau que l’était la jeune République française de 1792. C’est une manière de dire que la ferveur patriotique prévaut sur la vieille autocratie impériale. Ce n’est qu’avec cette ferveur que le soldat peut se transcender pour vaincre un ennemi censé être plus puissant, en prenant comme exemple récurrent la victoire sur l’Autriche, considérée alors comme l’ennemi héréditaire de l’Italie7, des armées révolutionnaires françaises en 1792 puis prussiennes en 1866.
3Ce texte permet de mettre en lumière le fait que l’exil des femmes est une action politique en soi, même si le poids de ces dernières était quasiment nul au sein des institutions. On pourrait même aller plus loin en affirmant que cet exil permet l’affirmation d’une forme d’indépendance de leur pensée politique vis-à-vis de leur conjoint. Jessie White s’est mariée avec Alberto Mario en raison du rapprochement de leurs convictions et non l’inverse. Dans son récit, Jessie White pense par elle-même lorsqu’elle fait ses observations de ce qu’elle voit à Marseille ou dans le train. De même, sa rencontre avec Quinet est le seul fait de ces actions politiques qui se sont traduites par son engagement dans l’armée des garibaldini. Ainsi, bien qu’elle soit une « héroïne oubliée du Risorgimento », elle ne se réfère pas à ses homologues masculins pour être convaincue du bien-fondé de ses idées.
Le dernier jour de mon séjour à Bordeaux, j’ai eu le plaisir de serrer la main d’Edgard Quinet8 et de sa femme. Évitant presque le thème amer de la guerre française, il ne parla que du rôle tenu par Garibaldi, et m’exprima la conviction que si on avait confié à cet homme le sort de son pays, celui-ci aurait connu une tout autre issue9. Il me parla de l’Italie avec un amour viscéral et de Mazzini avec vénération. Et je ne peux exprimer à quel point j’ai été reconnaissante de cette conversation comme dernier souvenir de la France.
En voyageant de Marseille à Gênes, j’ai réussi, peut-être pour la première fois, à me rendre compte avec un esprit dépassionné des événements des six derniers mois ; pour la première fois, car pendant la guerre, on opère sans analyse et sans trouver la clé qui permette de débrouiller l’écheveau.
Je me retrouvai au milieu de Français qui déliraient contre le fait accompli, mais qui, cependant, en reconnaissaient le caractère inévitable ; et j’écoutai quelques Italiens qui ratiocinaient sur la curieuse sensation de rentrer chez eux sans que le cauchemar de la France ne pèse sur l’existence de leur patrie, sur l’incrédulité de leurs concitoyens modérés, dont ils avaient appris la doctrine du saint frisson devant la France, alors qu’ils pouvaient leur dire : – Partez, avec vos croque-mitaines, avec vos sorcières ! Nous avons vu ce terrible athlète de près, et nous l’avons vu s’enfuir et rendre les armes face à une puissance qui ne nous a même pas fait peur10 !
Et je me dis : voici au moins un résultat, concrètement bénéfique pour l’Italie, de cette terrible guerre. Ses deux ennemis séculaires, l’empire et la papauté11, aujourd’hui renversés, elle ne pourra plus craindre le premier, et elle pourra dissoudre, en tête à tête, les restes de la querelle avec la seconde. Bientôt pour l’Italie commencera à Rome le véritable essai du principe constitutionnel.
Ainsi fut écartée toute tentation de fermer les yeux sur les abus de pouvoir des ministres, toute condescendance ruineuse envers un allié, qualifié de magnanime pour comble de la dérision, dans l’espoir d’avancer ainsi d’un pas vers Rome. Dès lors, grâce à la guerre franco-prussienne, le peuple italien endossa la toge virile12.
Quant aux causes des désastres inouïs en France, celles universelles et celles fondamentales, elles furent établies lors de la guerre austro-prussienne et il a été reconnu que la prédominance des armées de la Prusse13 ne résultait pas seulement du savoir tactique des capitaines, de la supériorité de l’armement, mais aussi et surtout de la supériorité des masses combattantes.
L’homme prussien était intellectuellement et moralement supérieur au soldat ennemi et par conséquent le dominait également dans le combat. L’homme prussien ressentait plus ardemment l’honneur militaire, avait davantage intégré en lui l’idée d’une patrie, savait mieux s’orienter dans ses tactiques et était plus confiant dans le maniement des armes.
Des considérations similaires s’appliquent, bien que dans une mesure différente, à la France, qui battit l’Autriche par l’homogénéité nationale, la vivacité d’esprit, le patriotisme, la diffusion des Lumières, et qui pourtant a été soumise par l’Allemagne14.Mario Jessie White, I Garibaldini in Francia, Rome, Giovanni Polizzi, 1871, p. 231-233. Traduit de l’italien par Vincent Sarbach-Pulicani.
Notes de bas de page
1 Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, Florence, Romano Editore, 2010, p. 234.
2 Ibid., p. 235.
3 Winock Michel, Les voix de la liberté. Les écrivains engagés du xixe siècle, Paris, Seuil, 2006, p. 667. Par ailleurs, Émile Zola qui était alors correspondant pour le quotidien parisien La Cloche écrivit un article très amer sur les événements des 12 et 13 février 1871.
4 Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, op. cit., p. 235.
5 Porciani Ilaria, « Les historiennes et le Risorgimento », Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, vol. 112, no 1, 2000, p. 334.
6 Ibid., p. 337.
7 En effet, l’Autriche a longtemps dominé la Vénétie et une partie de la Lombardie. Les premières guerres d’indépendance italiennes du xixe siècle furent menées contre l’Autriche par les patriotes lombards et le royaume de Piémont-Sardaigne auquel l’Empire français était allié jusqu’au traité de Villafranca en 1850, considéré par les Italiens comme une trahison.
8 Edgar Quinet (1803-1875) était un homme politique et fervent républicain, rentré d’exil en 1870 avec la chute de Napoléon III.
9 Giuseppe Garibaldi (1807-1882) était extrêmement populaire en France, d’autant plus dans les milieux républicains, pour ses opinions comme ses multiples faits d’armes. Son passage en France fut particulièrement agité, à l’image de son débarquement triomphal à Marseille en 1870.
10 La France a été un frein à l’unité très important dans les dernières années du Risorgimento avec la « question romaine ». On observe une rancœur toujours aussi tenace de la part des Italiens, même s’ils ont combattu aux côtés de cette nouvelle République française.
11 Le Second Empire et les États pontificaux sont tous deux tombés en 1870, laissant le champ libre à la jeune monarchie libérale italienne pour faire ses preuves.
12 Référence antique de la toge romaine, symbole de puissance.
13 La guerre austro-prussienne de 1866 est un conflit qui voit la Prusse s’imposer avec la retentissante victoire de Sadowa.
14 La Prusse s’impose dans les esprits comme une nation puissante après avoir renversé l’Empire, ce que la France avait également fait pendant les guerres révolutionnaires à la fin du xviiie siècle.
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