La Suisse, capitale européenne de l’exil : Angelica Balabanova, une agente révolutionnaire internationale (1905-1907)
p. 433-438
Texte intégral
1Les soulèvements russes de 19051 et les représailles qui suivirent suscitent la protestation d’une grande partie de l’Europe. En effet, en 1905, l’Empire russe apparait comme un des derniers vestiges de l’absolutisme en Europe. Les exilés russes sont de plus en plus nombreux tout comme les voix pour condamner l’autocratie2. Angelica Balabanova et les socialistes russes n’en trouvent que davantage de soutien au niveau européen et même américain. L’un des principaux centres de cet élan pour libérer la Russie de l’emprise absolutiste du tsar Nicolas II, c’est la Suisse. Bien sûr, la Suisse ne se résume pas à cette lutte. C’est une terre d’accueil pour bon nombre d’exilés durant une grande partie du xixe siècle3. Mais en 1907, moment où se situe l’extrait suivant, la question russe agite le milieu politique et le milieu intellectuel de façon importante. La Russie est alors au cœur du débat et cela suscite un élan de sympathie plus favorable aux socialistes russes qu’aux autres.
2Dans cet extrait, nous pouvons voir que le lien qu’entretient Angelica Balabanova avec son pays natal n’est jamais rompu durant son exil. Il apparait aussi que la Suisse est au cœur du mouvement ouvrier européen. C’est en effet là que bon nombre d’exilés trouvent refuge. L’extrait souligne très bien les caractéristiques d’une vie d’exilée politique. Le fait de se renfermer sur soi, le manque de moyens matériels et les préjugés ou l’intensité des débats sont autant de caractéristiques de cet exil politique.
3Dans le cas des exilés russes et plus particulièrement des étudiants4, la cause du socialisme dans leur pays se situe en tête de leurs priorités. Angelica Balabanova estime que lorsque l’on défend les masses, il faut se tenir à leur niveau pour mieux les représenter et les comprendre. Il ne s’agit donc pas de vivre dans l’ostentation, même si cela est possible. En effet, les étudiants russes d’Europe occidentale sont pour la grande majorité issus de familles aisées. Les plus pauvres n’en avaient pas les moyens.
4Comme le montre la trajectoire d’Angelica, les universités occidentales représentaient, en plus d’un cadre d’apprentissage, un laboratoire politique et révolutionnaire. Genève comme Bruxelles représentent en quelque sorte des centres « révolutionnaires » où les débats politiques ainsi que les idées socialistes et libérales foisonnent. L’extrait présente le rôle d’agente internationale que joue Angelica Balabanova afin de défendre le mouvement ouvrier international et en même temps, le socialisme révolutionnaire russe. Les deux luttes deviennent progressivement indissociables.
5Sa participation au quatrième congrès du Parti social-démocrate russe en 1907 en tant que représentante des étudiants russes, traduit bien son rôle d’agente internationale au service du Parti. Elle est chargée du financement de ce congrès, qu’elle juge être le plus grand de l’histoire du Parti jusqu’à présent. On y voit le caractère international de l’entraide socialiste. En effet, c’est le Parti socialiste allemand qui finance le convoi russe. Apparaît également dans cet extrait la surveillance policière à Londres des socialistes russes et toute la difficulté que représente pour Angelica et le parti, le fait de trouver des fonds. Les difficultés d’organisation d’un tel congrès en exil sont également au cœur de l’extrait.
6Dès lors, on distingue toute l’importance qu’a prise Angelica Balabanova dans le mouvement socialiste européen et dans la lutte pour libérer la Russie du tsarisme. Sa renommée internationale et son internationalisme font d’elle une agente de la cause socialiste et de la cause russe. L’exil lui a permis de forger son éducation et de fixer ses idéaux. Elle s’est construite intellectuellement, d’abord à travers son cursus universitaire, puis son engagement politique, et ce jusqu’à devenir une figure internationale du socialisme et de la lutte ouvrière. L’exil et l’entraide socialiste favorisent son action. Elle est considérée pour ses idées et son talent, ce qui peut paraitre étonnant pour l’époque, mais sa condition sociale, son réseau et le terreau socialiste sont autant de conditions favorables à son affirmation en tant que militante internationale du socialisme. On peut considérer son exil, même s’il est forcé, comme un vecteur favorable de son action politique. On constate d’ailleurs toute la portée que prend progressivement la voix d’Angelica Balabanova.
Tout au long de cette période, bien qu’appartenant à une organisation socialiste italienne, j’entretenais des contacts étroits avec les dirigeants du mouvement marxiste russe, aussi bien en Suisse qu’en Italie. […]
Étant donné le nombre important d’étudiants et de dirigeants révolutionnaires russes que comptait la Suisse à cette époque, Genève était en quelque sorte devenu le centre nerveux du mouvement russe. Chaque fraction : Mencheviks, Bolcheviks5, Socialistes-Révolutionnaires6, Boundistes7, possédait ses propres journaux, ses propres organisations et ses propres groupes de fervents partisans – y compris un certain nombre d’industriels « progressistes » et d’intellectuels prospères. Tout mouvement politique en exil vit forcément beaucoup plus replié sur lui-même que lorsqu’il agit dans son milieu d’origine, en restant en contact permanent avec les masses. En exil, les préjugés s’amplifient, les divergences tournent rapidement en dissensions et les intellectuels jouent un rôle beaucoup plus important. Durant cette période, les Russes en exil, tout comme les exilés français à Londres, après 1848, et les exilés italiens et allemands d’aujourd’hui, menaient une vie orageuse et tendue, marquée par les controverses politiques et les recherches d’aide financière et morale. En dépit de ce fait, le mouvement russe avait réussi à susciter une énorme sympathie en Europe occidentale, et à recueillir une aide substantielle dans le monde entier. À un moment où l’opinion démocratique en Europe et en Amérique s’indignait des excès du despotisme russe, les exilés bénéficiaient d’une audience dans la bonne société dont ne disposaient pas leurs camarades socialistes des autres pays.
À cette époque, tout comme jadis, la Suisse passait pour être l’illustration vivante du slogan : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » Depuis plus d’un demi-siècle, cette petite république patriarcale avait servi d’asile aux dissidents venus d’Allemagne, d’Autriche et de Russie. Ces réfugiés, rompus aux luttes sociales, formés à la théorie révolutionnaire depuis l’effondrement de la Première internationale, avaient apporté des ferments d’organisation révolutionnaire dans un pays faiblement industrialisé8. C’étaient ces étrangers, allemands et autrichiens pour la plupart, qui avaient poussé les travailleurs suisses à s’organiser et développé leurs syndicats et leurs organisations socialistes.
Parmi les jeunes Russes et intellectuels résidant en Europe occidentale, beaucoup fréquentaient les universités, non pas pour apprendre une profession, mais pour se préparer à une action révolutionnaire auprès des paysans et des ouvriers, quand ils rentreraient chez eux. Du même coup, il leur était impossible d’adhérer officiellement, ou du moins ouvertement, aux différents partis révolutionnaires, sans attirer aussitôt sur eux l’attention des autorités. Alors, ils organisaient ou rejoignaient des « groupes de soutien » (très proches de ces multiples organisations satellites du parti communiste qui existent actuellement), rassemblaient de l’argent pour le parti officiel, vendaient sa littérature et rendaient de nombreux autres services. J’appartenais à l’un de ces groupes marxistes. Tchitchérine9, plus tard commissaire soviétique aux affaires étrangères, était le secrétaire des étudiants de l’université marxiste russe en Europe occidentale.
La vie des étudiants russes tranchait sur celle des autres étudiants étrangers par son austérité et son intérêt pour les études et la politique. En fait, la discussion politique passait pour le complément indispensable des études scientifiques tout autant que comme leur source d’inspiration. On classait abri et nourriture au rang des préoccupations secondaires, et l’aspect extérieur n’avait aucune importance. Même ceux qui avaient les moyens de se loger confortablement et de se payer des tenues élégantes se refusaient à vivre mieux que les masses qu’ils prétendaient servir. Les filles, surtout, accentuaient leur mépris des apparences en adoptant des tenues aussi simples – sinon incongrues – que possible, tant elles désiraient se différencier des femmes parasites des classes dirigeantes. Ceux qui possédaient plus contribuaient à la dépense de ceux qui possédaient moins – ou qui ne possédaient rien du tout – et finançaient la littérature illégale des groupes auxquels ils appartenaient. Disciples dévoués des différents réfugiés politiques que leur expérience révolutionnaire et leur prestige intellectuel avaient promu au rang de dirigeants, ils vivaient, spirituellement et intellectuellement, en Russie plus qu’en Suisse. […]
J’assistai à la réunion du cinquième congrès du Parti10 en 1907, en tant que représentante de l’organisation russe des étudiants de l’université. Ce congrès allait compter comme le plus vaste et le plus important rassemblement de l’histoire du Parti. Y participa notamment une délégation du Bound11, fédération des travailleurs juifs de Russie, de Pologne et de Lithuanie. Le parti social-démocrate polonais fut également représenté, et parmi ses délégués figurait Rosa Luxembourg [sic]12, qui militait à la fois dans les mouvements allemand et polonais.
Le congrès devait se tenir à Copenhague, mais au dernier moment, le monarque s’y opposa et l’autorisation fut refusée. Le roi du Danemark était le frère de la tsarine douairière13, veuve d’Alexandre III. Les délégués russes faisaient déjà route vers le Danemark, et comme ils voyageaient illégalement, sans bagages, et pour la plupart sans argent, la situation était des plus sérieuses. Les congrès russes, contrairement à ceux des autres nationalités, duraient souvent plusieurs semaines, et les frais d’hébergement et de nourriture pour plus de 300 délégués, ajoutés à ceux du voyage, sans parler des complications occasionnées par le fait de devoir se réunir à présent à Londres, constituaient un problème gigantesque. Problème qui risquait de devenir insoluble sans l’aide de partis plus solides. À ce moment, je reçus un télégramme des organisateurs du Congrès m’enjoignant d’aller à Berlin solliciter l’assistance financière de la toute-puissante social-démocratie allemande.
Finalement je débarquai à Londres avec un chèque substantiel signé par Paul Singer, le trésorier du parti allemand, et qui devait suffire, espérais-je, à soutenir pendant plusieurs semaines les délégués les plus nécessiteux. Un grand nombre de délégués russes étaient déjà arrivés, parmi lesquels un groupe de Caucasiens, dont la mine farouche, accentuée encore par leurs gigantesques chapkas en peau de mouton, avait fait sensation dans les rues de Londres. À ma grande indignation, je découvris que les autorités anglaises avaient logé les délégués russes dans une ancienne caserne, où elles les maintenaient sous surveillance constante entre les séances du Congrès. […]
Le Comité décida finalement que notre seule chance d’emprunter de l’argent aux riches libéraux et de poursuivre le congrès, était de faire figurer la signature de Gorki14 au bas de la reconnaissance. Au début, Gorki accepta, mais ensuite, poussé par les dirigeants bolcheviks qui tinrent avec lui un conseil secret, il nous informa qu’il ne donnerait sa signature que si le Comité central qu’on devait élire n’était composé que de Bolcheviks.
Finalement, nous réussîmes à emprunter une partie de la somme nécessaire à un industriel libéral, qui avait invité chez lui dix ou douze dirigeants et qui, à cette époque, ne ratait pas une occasion de clamer sa sympathie pour la Révolution russe. Après le dîner, nous ne pûmes éviter de parcourir sa galerie de peinture et de nous extasier devant ses pièces maîtresses. Passant devant l’une d’elles, Gorki s’arrêta et dit en russe : « Quelle horreur ! »
Notre hôte se tourna vers Plekhanov15 pour qu’il lui traduise le commentaire de son célèbre invité. Je ressentis soudain une terreur panique à l’idée de ce qu’il allait devenir de notre emprunt. Plekhanov fut parfait et nous sauva la mise. « Le camarade Gorki a simplement dit : Quelle merveille ! »
En 1917, deux jours après le déclenchement de la Révolution16, je reçus, à Stockholm, une lettre de notre ami de 1907 me réclamant le remboursement intégral et immédiat de notre emprunt […].Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, Paris, Balland, 1981 [1938], p. 85-92.
Notes de bas de page
1 Werth Nicolas, Histoire de l’Union soviétique, Paris, Presses universitaires de France, 1990. La guerre russo-japonaise, jugée inutile par une grande partie de la population russe, et le dimanche rouge, moment de forte répression policière en 1904, sont les gouttes d’eau qui font déborder un vase déjà bien rempli par la crise économique antérieure en 1900-1903. La population rurale, encore majoritaire, se soulève, de même que la classe ouvrière en formation. En plus de cet élan populaire, un courant libéral se forme peu à peu au sein de l’aristocratie et des classes dirigeantes afin de créer une monarchie constitutionnelle. La figure du Tsar père de la nation s’ébranle peu à peu.
2 Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, Paris, Balland, 1981 [1938], p. 82.
3 Vuilleumier Marc, Immigrés et réfugiés en Suisse. Aperçu historique, Zurich, Pro Helvetia, 1987.
4 Tikhonov Natalia, « Les étudiantes de l’Empire des tsars en Europe occidentale : des exilées “politiques” ? », Sextant, no 26, 2009, p. 26-44.
5 C’est lors du deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe, tenu à Bruxelles puis Londres en 1903, que s’opère la division entre d’une part les bolcheviks menés par Lénine et d’autre part les mencheviks menés par Martov. Tous deux n’ont pas la même vision du parti et de la stratégie pour prendre le pouvoir.
6 Werth Nicolas, Histoire de l’Union soviétique, op. cit., p. 28-29. Contrairement au Parti social-démocrate russe qui s’appuie plutôt sur la classe ouvrière et une discipline rigoureuse, le Parti socialiste-révolutionnaire, relativement indiscipliné, s’appuie, quant à lui, plutôt sur le monde paysan et certaines formes de terrorisme.
7 Voir note 11 de ce chapitre.
8 Vuilleumier Marc, Immigrés et réfugiés en Suisse. Aperçu historique, op. cit.
9 Weill Claudie, « Tchitcherine Gueorgui Vassilievitch (1872-1936) », Encyclopædia Universalis, https://www.universalis.fr/encyclopedie/gueorgui-vassilievitch-tchitcherine/. D’origine aristocratique, il fut d’abord archiviste au ministère des Affaires étrangères russe. Après un passage en Prusse, il est élu secrétaire de l’organisation social-démocrate russe à l’étranger en 1907. Ennemi de Lénine et menchevik, il lutte pour unir le parti socialiste russe. Après la révolution de février 1917, il contribue, depuis Londres, à organiser le retour au pays des émigrés révolutionnaires russes. Il est ensuite l’une des premières figures importantes de la diplomatie soviétique.
10 Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, op. cit., p. 88. Balabanova fait référence au Parti social-démocrate russe crée à Minsk en 1898.
11 Mouvement socialiste juif né en 1897 à Vilnius au cœur d’une Russie tsariste profondément antisémite. En effet, excepté peut-être la population juive aisée, les juifs sont touchés de plein fouet par les différentes lois anti-juives. Une grande partie des juifs russes étaient assignés à résidence dans l’ouest de l’Empire jusqu’en 1917. Le but du Bund est de défendre l’intérêt des ouvriers juifs. Prônant l’autonomie culturelle et l’utilisation du yiddish, ce mouvement est en opposition avec le mouvement sioniste et se veut plutôt laïque. Le Bund quitte le parti socialiste russe à l’occasion de ce congrès de Londres de 1905, parti à la fondation duquel il a pourtant participé. Plutôt mencheviks, ils sont en constante opposition avec Lénine. Le Bund peut être considéré à la fois comme un syndicat et un parti défendant la cause sociale des juifs de Russie face à l’antisémitisme et l’autoritarisme tsariste et à la volonté centralisatrice des bolcheviks.
12 Rosa Luxemburg (1971-1919) dont le parcours est relativement comparable à celui d’Angelica Balabanova, et dont elle est proche. Voir sa biographie à la fin du volume.
13 Dagmar de Danemark (1847-1928), devenu ensuite Maria Fedorovna après son mariage avec le tsar de Russie Alexandre III, est la mère de Nicolas II, tsar de Russie au moment de l’extrait.
14 Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, op. cit., p. 91-92. Maxime Gorki, nom de plume d’Alexis Pechkov (1868-1936), est considéré comme le fondateur du réalisme socialiste en littérature. Il fut un des écrivains révolutionnaires les plus connus dans le monde. Il s’engage également dans le mouvement ouvrier. Proche de Lénine et bolchevik très à gauche, sa renommée représentait, pour le parti, un des meilleurs moyens d’obtenir des financements.
15 Ibid., p. 40. Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918) fut l’un des plus grands penseurs du marxisme en Russie et ce malgré ses nombreuses années d’exil. Il fut chef du Parti social-démocrate russe et représentant de la Deuxième Internationale. Angelica Balabanova le décrit comme « un révolutionnaire professionnel, aux facultés de raisonnement d’un philosophe ». Il quitte très tôt sa formation d’ingénieur pour se lancer dans la cause ouvrière à travers le Groupe de libération du travail. Elle le voit pour la première lors d’un meeting à Bruxelles, il devient ensuite un modèle pour elle, puis, plus tard, un camarade et un ami.
16 Révolutions russes de février et octobre 1917. Cela correspond à une période de guerre civile où les bolcheviks de Lénine renversent l’autorité tsariste. Ces événements mènent à l’avènement de l’URSS communiste.
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