Mobilisation contre les « atrocités espagnoles » et arrivée des exilés à Londres (1897)
p. 429-431
Texte intégral
1En juin 1896, une bombe explose lors d’une procession religieuse regroupant représentants religieux, politiques et militaires à Barcelone. Le gouvernement espagnol suspend les libertés publiques et arrête un grand nombre de personnes dans les milieux anticléricaux, républicains et anarchistes. Ceux-ci sont emprisonnés à Montjuich, forteresse située sur la colline du même nom dominant Barcelone. Le schéma de la répression suit celui survenu employé trois ans plus tôt1. Pour fuir les tortures, de nombreux Espagnols, dont des anarchistes, s’exilent à Londres.
2La répression contre les Espagnols mobilise les milieux socialistes d’Europe. Alors que Louise Michel est en France, elle consacre plusieurs interventions aux événements de Montjuich2. En 1897 est fondé à Londres le comité contre les atrocités espagnoles (Spanish Atrocities Committee) par des Britanniques. Le comité, dont les membres sont issus de diverses mouvances socialistes, organise des meetings en faveur des Espagnols réprimés. En août 1897, alors que Louise Michel est à Londres, elle assiste à l’un d’entre eux. Se déroulant à Trafalgar Square et regroupant 20 000 à 25 000 personnes selon les organisateurs, il accueille les réfugiés espagnols. Louise Michel est témoin de leur arrivée et la rapporte dans l’extrait suivant. Elle use de sa plume littéraire pour porter en héros ces « martyrs ». Parmi eux, elle remarque une femme qu’elle nomme Theresa Claremont. Il s’agit vraisemblablement de la propagandiste anarchiste Teresa Claramunt, surnommée la « Louise Michel espagnole3 ». La militante ayant subi, selon Louise Michel, les mêmes épreuves que ses camarades masculins, elle s’engage donc dans un exil qui semble durer environ un an. Une amnistie est prononcée en 1897 et de nombreux exilés rentrent en Espagne.
3Anglophile, Louise Michel n’hésite pas à parler de l’hospitalité anglaise qu’elle juge par sa propre expérience et par la mobilisation des militants britanniques en faveur des exilés espagnols et de leur accueil4. Pour illustrer la bonté britannique elle évoque l’exemple de Padlesky5, exilé ayant trouvé de l’aide auprès de la « bonne Louise » ; des organisations et des militants anarchistes se mobilisent et permettent de récolter assez de fonds pour lui permettre de quitter l’Europe6.
4Pour relater les événements dont elle est témoin, Louise Michel utilise le style littéraire qui lui est propre. Son récit présente tout de même la mobilisation contre les « atrocités espagnoles » et l’accueil réservé à ces proscrits arrivant à Londres. Le fait qu’elle remarque particulièrement la présence de la militante Teresa Claramunt atteste du caractère frappant de voir une femme subir le même sort que ses compagnons masculins, résultant de son rôle prédominant dans une lutte sociale. En la citant, Louise Michel donne ainsi une grande importance à la présence féminine de Teresa Claramunt au milieu de ces exilés.
5Dans l’extrait suivant – et de la même manière que dans le texte établi et présenté par Xavière Gauthier Histoire de ma vie. Seconde et troisième parties, Londres 1904 dont il est issu – les fautes faites par Louise Michel – orthographe, ponctuation et répétition – sont conservées.
Les meetings de Trafalgar Square et de Hyde Park7 furent splendides à l’arrivée à Londres des Espagnoles échappés aux tortures de Montjuich8
L’une des plus impressionnantes scènes auxquelles il me fut donné d’assister est l’arrivée à Londres de ces martyrs par la gare d’Euston road
Une femme était avec eux, ayant supporté les mêmes épreuves : Theresa Claremont
Couverts de vêtements misérables, portant leurs bagages noués dans des mouchoirs de poches, ces Espagnols comme drapés de la fierté de leur race étaient magnifiques ; on pensait au Cid en les regardant
Tel est le sentiment dont furent saisis les Anglais qui avec nous les attendaient
Et ceux qui pouvaient offrir un asile à ces proscrits, en attendant du travail, étaient heureux et fiers de les emmener avec eux, donnant carrière à ce beau sentiment qui sera éternellement l’honneur de l’Angleterre, l’hospitalité
Les mêmes qui s’étaient trouvés pour Padlesky et pour les anarchistes poursuivis par tout le vieux monde, plus furieux, plus monstrueux que jamais parce qu’il rêve en son agonie le [?] qui précède la mort, se trouvèrent pour les proscrits espagnols
A la faveur des râles d’agonie qui remplissent le monde, l’aigle vampire pareil à ces aigles putréfiés, maigres, les plumes collées de sang, qu’on vend pour les malheureux de Londres au marché de Farringdon, soulève sa pierre et une sorte de fascination hypnotique souffle la légende impériale mais l’aigle de Brumaire est mort, l’aigle de Boulogne l’est aussi9 ; il n’y a qu’à mettre le pieu au cœur du vampireMichelLouise, Histoire de ma vie. Seconde et troisième parties, Londres 1904, édition établie par Xavière Gauthier, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2000, p. 146-147.
Notes de bas de page
1 Le 7 novembre 1893, une bombe explose au théâtre Liceo de Barcelone. Plus de quatre cents personnes sont arrêtées et emprisonnés à Montjuich – qui peut également être orthographié Montjuïc. Les prisonniers y sont torturés jusqu’à l’arrestation de l’auteur de l’attentat, Salvador. Voir Bantman Constance, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : échanges, représentations, transferts, thèse de doctorat en langues, littératures anglaises et anglo-saxonnes, université Paris 13, 2007, p. 536. Sauf mention contraire, les informations sont tirées de ce travail.
2 À partir de 1895, Louise Michel reprend les tournées de conférences. Elle se rend par exemple en Belgique et effectue des séjours plus ou moins longs en France. Elle réside cependant principalement à Londres jusqu’à sa mort en 1905.
3 Chueca Miguel, « Les Mujeres libres (1936-1939) : la parole et l’action de femmes libres espagnoles », Aden, vol. 6, no 1, 2007, p. 161-184.
4 Une pétition est par exemple envoyée à la reine sur la proposition de l’homme politique écossais Keir Hardie, pour que celle-ci retire l’invitation de l’ambassadeur espagnol aux célébrations du jubilé du 22 juin.
5 Également orthographié Padlewski ou Padleski dans d’autres passages d’Histoire de ma vie. Celui-ci fuit Paris après avoir assassiné le général Seliverstov, ancien chef de la police secrète du tsar. Ce crime est décrit dans les journaux de l’époque comme un acte de vengeance après l’arrestation et la condamnation de plusieurs nihilistes russes. Voir Le Petit Journal, 21 novembre 1890.
6 Michel Louise, Histoire de ma vie, op. cit., p. 132.
7 Il y eut d’autres « splendides meetings » à Hyde Park. L’Égalité en cite un, en faveur des blanchisseurs de Londres, qui rassembla les foules et où Louise Michel parla en français.
8 La citadelle de Montjuich était un centre de tortures. Les prisonniers, forcés à coups de fouet de marcher jour et et nuit, avaient les ongles arrachés et des parties du corps broyées.
9 Louise Michel fait ici référence à Napoléon Ier, l’aigle de Brumaire et Napoléon III, l’aigle de Boulogne.
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