L’exil et la construction politique de Clara Zetkin (1889)
p. 419-421
Texte intégral
1Le congrès de fondation de la Deuxième Internationale qui se tint à Paris du 14 au 20 juillet 1889 tient une place fondamentale dans la formation politique de Clara Zetkin. En effet, la situation toute particulière de son exil donne finalement une dimension très personnelle à son discours universaliste : le rôle de la femme dans le couple, la question du travail mais aussi la précarité de la femme en tant qu’individu, sont des interrogations qui pavent son quotidien. Elle joue un rôle majeur en subvenant aux besoins de son mari et de ses deux fils, le tout avec un statut de femme exilée. Son discours est intéressant en ce qu’il exclut totalement le récit de soi. Il est tourné vers l’autre, vers des considérations socialistes et féministes universelles. Ce premier discours peut être considéré comme son premier acte politique de grande portée, car si elle a déjà une expérience de la politique par son activité journalistique et les communications qu’elle opère, c’est la première fois qu’elle joue un rôle si important et devant un public si conséquent1.
2Sur le plan des principes du socialisme, elle aborde le problème du travail des femmes, car il n’existe pas selon elle de ligne claire sur ce sujet – elle estime donc que le congrès des travailleurs doit prendre position sur la question. Nous trouverons dans ce texte quelques-unes des thèses que Clara Zetkin ne cessera de développer dans sa carrière, notamment la nécessité pour les femmes d’avoir une activité professionnelle, ce qui constitue la base de leur émancipation économique2.
Il n’est pas surprenant que les réactionnaires aient une conception réactionnaire du travail féminin. Mais il est extrêmement surprenant de rencontrer, dans le camp socialiste, une conception erronée, qui consiste à exiger la suppression du travail des femmes. Le problème de l’émancipation des femmes, c’est-à-dire en dernière instance celui du travail féminin, est un problème économique, et l’on est fondé à attendre des socialistes une meilleure compréhension des problèmes économiques. Les socialistes doivent savoir qu’en l’état actuel du développement économique le travail féminin est une nécessité ; que le travail féminin devrait aboutir normalement, soit à une réduction du temps de travail que chaque individu doit à la collectivité, soit à un accroissement des richesses de la société, que ce n’est pas le travail féminin en soi qui, par le jeu de la concurrence, fait baisser les salaires, mais l’exploitation de ce travail par les capitalistes. Les socialistes doivent avant tout savoir que l’esclavage social ou la liberté reposent sur la dépendance ou l’indépendance économiques3.
Il n’est pas permis à ceux qui combattent pour la libération de tout le genre humain de condamner la moitié de l’humanité à l’esclavage politique et social par le biais de la dépendance économique. De même que le travailleur est sous le joug du capitaliste, la femme est sous le joug de l’homme. Et elle restera sous le joug aussi longtemps qu’elle ne sera pas indépendante économiquement. La condition sine qua non de cette indépendance économique, c’est le travail. Si l’on veut faire des femmes des êtres humains libres, des membres de la société à part entière au même titre que les hommes, il ne faut ni supprimer ni limiter le travail féminin, sauf dans quelques cas exceptionnels. Les travailleuses qui veulent accéder à l’égalité sociale n’attendent rien, pour leur émancipation, du mouvement féministe bourgeois qui prétend lutter pour les droits de la femme. C’est une construction bâtie sur le sable qui ne repose sur aucune base sérieuse. Les travailleuses sont absolument convaincues que le problème de l’émancipation des femmes n’est pas un problème isolé, mais qu’il fait partie de l’ensemble de la question sociale. Elles savent pertinemment que ce problème ne pourra trouver de solution tant que la société actuelle n’aura pas subi des transformations fondamentales. […]
La question de l’émancipation des femmes est née avec les temps modernes et c’est la machine qui l’a engendrée. L’émancipation de la femme, cela signifie la complète modification de sa position sociale, une révolution de son rôle dans la vie économique. Les anciens modes de production avec leurs moyens de travail imparfaits enchainaient la femme à la famille et limitaient son champ d’action à son foyer. […]
Les pays dans lesquels existe le suffrage dit universel, libre et direct, nous montrent qu’en réalité il ne vaut pas grand-chose. Le droit de vote sans liberté économique n’est ni plus ni moins qu’un chèque sans provision4. Si l’émancipation sociale dépendait des droits politiques, la question sociale n’existerait pas dans les pays où est institué le suffrage universel. L’émancipation de la femme comme celle de tout le genre humain ne deviendra réalité que le jour où le travail s’émancipera du capital. C’est seulement dans la société socialiste que les femmes comme les travailleurs accéderont à la pleine possession de leurs droits.Zetkin Clara, Batailles pour les femmes, Paris, Éditions sociales, 1980, p. 77-82.
Notes de bas de page
1 Badia Gilbert, Clara Zetkin, féministe sans frontières, Paris, Éditions de l’Atelier, 1993, p. 41-58.
2 Ibid., p. 51.
3 Pour Zetkin, la lutte des femmes est avant tout à considérer dans un plus grand ensemble : celui de la lutte des classes. En cela, le refus des socialistes de soutenir l’émancipation économique des femmes par le travail est en contradiction avec l’essence même du socialisme.
4 Son discours porte la question du féminisme prolétarien qui diffère du féminisme bourgeois : tant que le travailleur, comme la travailleuse, ne seront pas libérés du capital, c’est bien le travail – et à travers lui l’émancipation économique, qui seront garants de la liberté. Du moins jusqu’à accéder à la « société socialiste ».
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