L’intérêt de Natalie Herzen pour la politique russe et le début de son engagement (1870)
p. 413-417
Texte intégral
1Fille de l’un des exilés russes les plus influents du xixe siècle, Natalie Herzen a longtemps été proche du mouvement révolutionnaire russe en exil. C’est à partir de la mort de son père Alexandre Herzen, en 1870, qu’elle se trouve directement impliquée auprès des révolutionnaires Mikhaïl Bakounine et Sergueï Netchaïev. Ces événements sont relatés dans le journal que Natalie Herzen tient entre le 26 juillet 1869 et le 7 juillet 1870, une période mouvementée pour la jeune femme. Le journal, traduit et publié en français par Michael Confino1, est structuré en deux parties, l’une ayant trait au séjour italien de Natalie, et l’autre portant sur son engagement auprès des exilés russes en Suisse. Il convient de préciser que cette partie, qui relate des faits ayant eu lieu de février à mai 1870, est datée du 28 mai 1870, soit lorsque Natalie a rompu tout contact avec Serge Netchaïev et ne manifeste aucun souhait de s’impliquer à nouveau dans une quelconque activité révolutionnaire.
2Dans cet extrait, Natalie fait le récit de sa rencontre avec Sergueï Netchaïev, en février 1870, chez Nikolai Ogarev2. Cette rencontre marque le début de son implication dans la conspiration menée par Netchaïev, ayant pour objectif final le soulèvement du peuple russe contre l’empereur, et constitue un épisode révélateur de l’intérêt croissant de Natalie pour les affaires russes. Natalie venait de Paris, à la suite de la mort de son père, rendre visite à Ogarev, ami et camarade d’exil d’Alexandre. Elle y rencontre fortuitement Sergueï Netchaïev, un révolutionnaire nihiliste venu participer à la nouvelle publication du journal politique Kolokol, fondé à Londres en 1857 par Alexandre Herzen et Ogarev. Natalie ayant eu une formation artistique3, son implication prend d’abord la forme de dessins de propagande, qui figureraient en vignettes de tracts révolutionnaires, à la demande d’Ogarev et de Netchaïev 4. Elle refusa cependant d’intégrer le comité éditorial mené par Netchaïev, qui tentait d’utiliser son nom pour se poser en meneur du mouvement révolutionnaire russe.
3L’extrait est révélateur de la distance entre l’exilée et son pays d’origine. Natalie le rappelle : « j’avais un an lorsque nous quittâmes le pays ». Elle parle couramment sa langue maternelle, mais ignore tout de la société russe. Pour autant, son intérêt pour l’actualité politique russe constitue le principal motif de son engagement auprès de Netchaïev. Cet intérêt se manifeste lorsque Natalie, demandant des indications artistiques, s’intéresse aux idées politiques de son interlocuteur. Mais cet engagement est limité, tant dans sa portée que dans sa durée.
4En outre, des tensions existent dans le cercle fermé des exilés politiques russes. Natalie Herzen a conscience du mépris que ressent Netchaïev pour elle, Herzen étant d’ascendance nobiliaire, et s’offusque des méthodes révolutionnaires employées par celui-ci. Pour « la cause », il employait l’intrigue, l’espionnage et l’élimination de groupes rivaux et l’incitation des paysans à la révolte5.
Debout, accoudée à la cheminée, j’attendais qu’il commence à parler. Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes ; enfin, sans lever la tête et sans me regarder, Volkov6 demanda :
— Irez-vous accompagner le cercueil de votre père7 à Nice ?
— Non, seul mon frère ira avec Tchorz[ewski]8, moi je retourne auprès de mes sœurs à Paris. Et de nouveau ce fut le silence. Je demandai enfin :
— Avez-vous lu les journaux russes, qu’y a-t-il de nouveau ? — Mais vous intéressez-vous aux affaires russes ? demanda-t-il, et pour la première fois il jeta sur moi un regard furtif, pour baisser aussitôt les yeux vers le plancher.
— Comment ne pas s’y intéresser, surtout dernièrement ; il y a de nouveau des arrestations et des interrogatoires9.
— Comment voulez-vous que je sache si cela vous intéresse ou non, voilà probablement longtemps que vous êtes hors de Russie.
— Depuis longtemps ; j’avais un an lorsque nous quittâmes le pays10, je ne me souviens de rien, mais je m’intéresse néanmoins à tout ce qui s’y fait. Là-dessus prit fin notre première rencontre. Ogarev entra et je me mis à parler avec lui. Aux questions et aux réponses laconiques de Volkov, au ton cassant et hautain sur lequel il les marmottait, comme s’il commandait, je pensai qu’à ses yeux c’était une perte de temps inutile de causer avec une baryšnja11, en conséquence de quoi je n’entamai plus la conversation avec lui, et en général ne prêtais [sic] pas attention à lui, bien que j’observasse ses manières et boutades originales. Deux ou trois jours plus tard, je parlai avec Ogarev de mon intention de me rendre à Berne et, de là, à Paris. Volkov arpentait la pièce de coin en coin selon son habitude, comme un ours en cage.
— [Lui] avez-vous parlé des dessins ? marmotta-t-il en passant près d’Ogarev.
— Non, pas encore, répondit lentement Aga, et il se retourna vers moi encore plus lentement, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose.
— Quels dessins ? demandai-je étonnée, et, Dieu sait pourquoi, l’idée me vint qu’ils me proposeraient de composer ou de reproduire une vignette pour de faux papiers.
— C’est une longue histoire, continua Ogarev, je t’expliquerai plus tard. Mais pars-tu déjà après-demain ? Comment feras-tu ? Y arriveras-tu ?
J’appris avec peine de quoi il s’agissait. D’abord il fut question de dessiner un paysan russe, ensuite il s’avéra que ce serait mieux de dessiner un groupe de paysans. Sur cela Volkov aussi se mit à donner des explications, sans prêter attention à la remarque que je fis que mes dessins paraîtraient maladroits et ne seraient ni véridiques ni vivants, parce que je n’avais jamais vu de paysans russes et aussi parce que je ne savais pas dessiner des personnages et que je me bornais à dessiner des têtes, ce qui est une tout autre affaire.
— Cela importe peu, continuait Volkov, nous n’avons pas besoin d’œuvres d’art. Le sujet et les costumes vous seront expliqués. Vous vous bornerez à dessiner, nous verrons après si cela convient ou non. Si ça réussit, vous nous obligerez beaucoup.
Je compris enfin ce qu’ils voulaient, et d’abord pas un dessin, mais toute une série d’images qui auraient une influence sur le peuple, sur les paysans. Voici de quelle manière Volkov expliquait les sujets :
— Dans un dessin, vous représenterez, par exemple, une foule de paysans, armés de ce qui leur serait tombé sous la main, des faux, des bâtons, etc. Au-devant, un jeune paysan sans chapeau fait le geste de s’élancer d’un côté, montrant les soldats qui s’y trouvent ; là il est arrêté par le pope qui le frappe de sa croix sur la tête. Avez-vous compris ?
— J’ai compris, mais la tâche est difficile et au-dessus de mes forces, je regrette.
— Il ne faut pas se décourager avant d’avoir essayé ; commencez par un personnage, on verra ensuite.
Par exemple, un seigneur dans le passé — gros, riche, étendu ivre sur un divan, et un seigneur de nos jours — maigre, loqueteux.
— Cela sera plus aisé.
— Ensuite, si ça réussit, il faudra dessiner des paysans ; par exemple, sur une page : ce que font les paysans, sur une autre : ce qu’ils doivent faire.
— Et que doivent-ils faire, d’après vous ? demandai-je.
Après un bref silence, il répondit :
— Par exemple, quelques paysans s’approchent furtivement de la maison seigneuriale et y mettent le feu.
— De grâce, que dites-vous là ? m’exclamai-je. Pour rien au monde je ne dessinerais cela, même si je le pouvais. Il ne faut pas apprendre aux paysans à tuer ou à incendier ; le peuple est trop cruel lorsqu’il se soulève, on doit le retenir et non pas l’inciter…
Un sourire ironique apparut sur le visage de Volkov qui, tout en continuant à marcher, cria à Ogarev, assis dans la salle à manger :
— Eh, vous ! Vous entendez ce qu’“on” dit ici ? On refuse de dessiner, voyez-vous, parce que c’est contraire à ses opinions d’apprendre aux moujiks à incendier. [Ogarev] rit un peu et ne dit rien. Nous discutâmes encore un peu ; je refusai de dessiner des groupes et dis que j’essaierais de faire des paysans et des personnages individuels.Confino Michaël, « Un document inédit : le Journal de Natalie Herzen, 1869-1870 », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 10, no 1, 1969, p. 93-97.
Notes de bas de page
1 Confino Michaël, « Un document inédit : le Journal de Natalie Herzen, 1869-1870 », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 10, no 1, 1969.
2 Nikolai Platonovič Ogarev, poète, révolutionnaire et ami d’Alexandre Herzen. Comme ce dernier, Nikolai Ogarev est issu d’une famille fortunée, possesseuse de serfs (qu’Ogarev libère avant de quitter la Russie). Entre 1827 et 1829, il fait la rencontre de Herzen et Bakounine à l’université impériale de Moscou. Après l’exil de Herzen en 1847, Ogarev quitte la Russie en 1856 et s’installe avec son ami à Londres, où ils débutent la rédaction de l’hebdomadaire populiste Kolokol, à destination des exilés comme des habitants de l’Empire russe. Il quitte l’Angleterre pour Genève en 1865 (après le déplacement dans cette ville de l’Imprimerie russe libre de Herzen), mais y rentre en 1873. Il décède à Greenwich en 1877, soit sept ans après les événements relatés.
3 Antsiferov Nikolaï Pavlovitch, « Starchaya dotch’ Gertsena (Tata) », Literaturnoe Nasledstvo, vol. 63, no 3, 1956, p. 444.
4 Confino Michaël, « Un document inédit : le Journal de Natalie Herzen, 1869-1870 », art. cité, p. 76.
5 Confino Michaël, « Un document inédit : le Journal de Natalie Herzen, 1869-1870 », art. cité, p. 95, p. 141.
6 Serge Netchaïev.
7 Alexandre Herzen.
8 Stanislaw Tchorzewski, imprimeur polonais et collaborateur d’Alexandre Herzen.
9 Malgré l’arrivée au pouvoir en 1855 d’Alexandre II, empereur réformiste, un mécontentement général règne en Russie parmi toutes les couches de la population. De jeunes intellectuels, les nihilistes, se regroupent clandestinement et organisent manifestations, grèves et attentats, comme l’attentat contre Alexandre II en 1866, ou celui qui mit fin à ses jours en 1881. Pour lutter contre les nihilistes, et plus largement contre les révolutionnaires, Alexandre II se reposait sur l’Okhrana, sa police secrète, qui procédait à des interrogations arbitraires, souvent à l’aide de la torture.
10 « Plus exactement : deux ans et deux mois. Herzen et sa famille quittent la Russie en janvier 1847 ; Natalie est née le 13 décembre 1844 », Confino Michaël, « Un document inédit : le Journal de Natalie Herzen, 1869-1870 », art. cité, p. 94.
11 « Baryšnja : demoiselle noble », ibid., p. 95.
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