Amalia Struve, républicaine, contrebandière, autrice et exilée (1848)
p. 399-402
Texte intégral
1Friedrich Hecker1, célèbre pour la tentative révolutionnaire qui a porté son nom – le Heckeraufstand2 – est le principal acteur de la tentative révolutionnaire de 18483, pendant le Printemps des peuples, dans le grand-duché de Bade. Hecker avait été parlementaire à Francfort4, mais à la suite de l’échec de la tentative visant à transformer l’assemblée en comité public révolutionnaire permanent, déçu et radicalisé auprès de Gustav Struve, il rentre au pays de Bade pour prendre les armes aux côtés des autres démocrates radicaux. C’est l’échec de cette tentative qui force Struve à s’exiler en Suisse puis aux États-Unis. Il y reste de 1851 jusqu’après son amnistie en 18635, puis rentre en Allemagne. Il écrit en 1849, l’année après le Heckeraufstand, Geschichte der drei Volkserhebungen in Baden6 ainsi qu’une Weltgeschichte7 en neuf volumes, publiés entre 1853 et 1860.
2Amalia Struve8, sa femme, participe elle aussi aux premières révoltes en Bade. Malgré l’échec du soulèvement, elle parvient à fuir la répression et l’emprisonnement. L’extrait ci-après est tiré de son deuxième ouvrage écrit en exil, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen. Den deutschen Frauen gewidmet, au sein duquel elle fait le récit chronologique de sa vie, en présentant sa jeunesse et sa vie avec son mari, des trois soulèvements de 1848-1849, de leurs emprisonnements puis de leur exil en Suisse et de leur arrivée en Angleterre.
3Le texte en question se place au milieu des trois soulèvements de 1848-1849. Il s’agit du Struve-Putsch, qui a lieu en septembre 1848, lorsque Gustav Struve proclame la République allemande à Lörrach, le long de la frontière suisse dans les alentours de Fribourg. L’extrait en question a été choisi parce que l’autrice nous présente un point de vue particulier sur la situation : c’est la femme du révolutionnaire qui est au cœur du propos et montre la situation à laquelle son mari est confronté depuis sa propre position. Elle dit que l’événement a reçu un élan d’enthousiasme populaire. Le peuple aurait seulement attendu la proclamation de son mari pour prendre les armes et répandre les idées démocratiques au sein de l’Allemagne, elle présente la ville de Lörrach en pleine mobilisation générale pour fabriquer des écharpes, des bandeaux, des drapeaux et des balles pour les jeunes combattants, qui ne font que croitre en nombre à chaque heure qui passe du fait de l’affluence des volontaires. La majorité de ce récit s’avère cependant amplement enjolivée ; le Struve-Putsch n’a pas mobilisé plus de 1 500 combattants, et il a seulement duré du 21 au 25 septembre. Après la défaite de Staufen le 24 septembre, les révolutionnaires se dispersent et Gustav Struve est fait prisonnier le jour suivant.
4Amalia Struve écrit d’un point de vue engagé et essaye donc de prouver quelque chose, peut-être même raconter son histoire pour les autres combattants, qui sont exilés ailleurs, ou pour ceux qui sont emprisonnés. Dans cet extrait, elle fait également part d’actions de contrebande et explique comment son frère Pedro Drusart et elles ont fait passer des armes et des munitions dans la ville de Lörrach. Au début de l’extrait, elle se plaint du fait qu’on l’empêche, elle ainsi que d’autres femmes, de participer à cet élan et qu’il était injuste de l’empêcher d’agir au « moment décisif9 ».
Depuis longtemps, je me doutais qu’une nouvelle tempête allait éclater. Mon vœu était, dans ce cas de pouvoir partager les dangers de mon époux. De façon inattendue éclata la révolution de septembre10. Mon Gustav souhaitait que je reste au moins durant ce temps en Suisse, jusqu’à ce que la position des républicains soit affermie. Malgré son pressentiment favorable pour ce second soulèvement armé, j’étais toujours bien décidée à accompagner mon mari. J’avais éprouvé, lors du premier soulèvement, la douleur de la séparation trop profondément pour la subir une deuxième fois. De plus je croyais que mon exemple serait encourageant et je voulais pouvoir rendre service à ma patrie, en participant au combat pour la liberté et la vertu.
Quelques heures après que mon époux avait rejoint le sol badois avec certains de ses amis, je le suivis, accompagné de mon frère, dans une voiture. Un chariot qui était chargé d’armes et de munitions nous accompagnait. J’arrivais dans la soirée à Lörrach et descendit chez une famille d’amis. J’étais gênée, au lieu de travailler avec mon époux, ce dont j’avais l’habitude depuis des années, d’être séparée de lui et de devoir rester inactive. Jamais n’ai-je éprouvé aussi durement la position ingrate dans laquelle jusqu’à aujourd’hui se trouve la gent féminine face à la gent masculine. Pourquoi la femme, qui possède les capacités pour cela, ne pourrait-elle pas agir dans les moments décisifs ? Pourquoi la femme, qui partage les risques de l’époux, ne devrait-elle pas aussi participer à une telle action ? Pardieu, tant que même dans le feu de la Révolution, tant de précautions seront prises à partir de préjugés surfaits, jamais la tyrannie ne sera brisée. Je savais bien, et c’était mon réconfort, que mon Struve aimait agir avec moi, mais il ne pensait pas pouvoir contredire le conseil de ses amis sur ce point. Le séjour à Lörrach fut pour cette raison moins attrayant que ce qu’il aurait pu être en d’autres circonstances.
Néanmoins j’étais témoin de la fascination générale avec laquelle le peuple accueillait le nouveau mouvement de libération. Je pouvais notamment reconnaître, parmi les femmes de Lörrach et des alentours, le plus grand enthousiasme et le plus chaleureux dévouement pour la Liberté. Pas seulement chez les jeunes, mais aussi chez les femmes plus âgées, même les mères et les grand-mères encourageaient les combattants à se déployer, elles les décoraient avec des écharpes et des bandeaux, elles fabriquaient des drapeaux et même des balles, prouvant à travers leurs paroles qu’elles étaient le cœur et l’âme du nouveau mouvement populaire. Pendant notre séjour à Lörrach, arrivaient presque à chaque heure de nouvelles troupes armées et les habitants des alentours se plaçaient sous les ordres du gouvernement provisoire. Même certaines personnes qui étaient au service de l’État prirent part à l’enthousiasme général. Avec la plus grande politesse, nous avons accueilli les Grenzwächter11, avec un brassard rouge autour de leur bras gauche, comme signe qu’ils allaient continuer leur service sous la république. Ce bandeau rouge fut conservé plus tard par ceux qui en avaient reçu un pendant la révolution, comme une relique d’un temps meilleur. Un ordre exemplaire régnait dans la ville.
Alors que le jour même de notre arrivée à Lörrach de nombreux marchands étaient présents, il n’y eut aucun dysfonctionnement.
Au milieu de la révolution apparut à nouveau l’esprit de la libre bourgeoisie12. Dans la liesse générale, les blasons du grand-duché furent retirés et remplacés par les symboles de la république. Les fonctionnaires furent emprisonnés, mais on ne toucha pas à un seul de leurs cheveux. Struve était à cause de cela attaqué de deux côtés. Les uns disaient que l’emprisonnement des fonctionnaires était une injustice, tandis que les autres lui reprochaient de ne pas les avoir exécutés. Les reproches étaient sans doute également sans raison. Sans emprisonner les fonctionnaires, on ne peut pas mener une révolution. L’exécution des fonctionnaires aurait déclenché, dans les conditions qui régnaient à Lörrach, une grande tristesse et un grand dégoût. L’ambiance de la population n’était pas assez amère, pour que de telles actions fussent les bienvenues. Une révolution populaire ne se laisse pas faire en opposition avec la volonté de la population. Les révolutions qui ont été faites récemment contre la volonté populaire ont connu le despotisme et les actions violentes par la suite. De telles révolutions contre le peuple ont eu lieu à Vienne13 et à Berlin14. Notre révolution de septembre devait cependant être une révolution portée par la volonté du peuple, un véritable mouvement de liberté.Struve Amalia, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen. Den deutschen Frauen gewidmet, Hambourg, Hoffmann and Campe, 1850, p. 67-71. Traduit de l’allemand par Felix Wagner.
Notes de bas de page
1 Killy Walther, Vierhaus Rudolf (dir.), Dictionary of German Biography, vol. 4, Munich, De Gruyter Saur, 2003, p. 491.
2 Le Heckeraufstand était la tentative de Friedrich Hecker et Gustav Struve d’imposer la république en avril 1848 dans le grand-duché de Bade.
3 La révolution de mars désigne la vague démocratique qui a parcouru l’Europe en 1848. En France on parle plutôt de Printemps des peuples. La révolution de mars désigne plus particulièrement les événements dans l’espace allemand.
4 Le « pré-parlement » de Francfort s’est rassemblé du 31 mars au 4 avril 1848, afin de préparer l’élection pour un vrai parlement national allemand.
5 Le grand-duché de Bade a proclamé une amnistie pour les participants aux révolutions de 1848-1849, Struve rentre en Bade en mai 1863.
6 En français : histoire des trois soulèvements du peuple en Bade.
7 En français : histoire du monde.
8 Ibid.
9 « Augenblicke der Entscheidung ». Struve Amalia, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen. Den deutschen Frauen gewidmet, Hambourg, Hoffmann and Campe, 1850, p. 69.
10 La révolution dont traite le texte a lieu en septembre 1848. Son échec a souvent été expliqué par le manque de préparation et la précipitation avec laquelle s’est effectuée la prise d’armes.
11 En français : gardes-frontière.
12 La bourgeoisie allemande comprend la classe moyenne et a été le moteur principal des tentatives de démocratisation ainsi que de l’unification allemande dans la première moitié du xixe siècle qui culmina en 1848-1849 avec l’établissement du Parlement national de Francfort.
13 Vienne a été occupée par les révolutionnaires de mars à octobre 1848, provoquant la chute de Metternich.
14 Elle fait ici référence aux combats de barricades qui ont eu lieu à Berlin en mars 1848.
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