Angelica Balabanova, socialiste russe en exil (1900)
p. 383-388
Texte intégral
1Au moment où se situe l’extrait, en 1900, après son périple universitaire, Angelica Balabanova (1878-1965) décide de sauter le pas et de s’engager officiellement dans le Parti socialiste italien. Influencée par bon nombre de ses professeurs, notamment Antonio Labriola1, ainsi que par ses lectures de l’Avanti2 ou encore ses discussions avec des amis socialistes, elle rejoint officiellement le mouvement ouvrier au tout début du xxe siècle3. Elle y tient rapidement un rôle majeur. À ce moment-là, l’autocratie tsariste tend vers toujours plus de répression. Du fait de son voyage universitaire et de ses idées révolutionnaires, elle ne peut rentrer chez elle. Le risque pour elle et sa famille serait bien trop important. Dans cet extrait, nous pouvons tout d’abord souligner la volonté d’Angelica Balabanova. En effet, même si elle est déçue de ne pas pouvoir rentrer en Russie afin d’agir pour sa patrie, elle ne baisse pas les bras et se bat alors pour les ouvriers et ouvrières italiens du textile émigrés en Suisse. Si elle ne peut combattre l’injustice dans son propre pays, elle le fait ailleurs, tout en gardant l’espoir d’aider indirectement la Russie dans un premier temps, puis de façon plus directe un peu plus tard. Ensuite, ce qui saute aux yeux dans l’extrait suivant, c’est l’abnégation que met Angelica Balabanova dans ses actions. Elle est prête à tout pour aider les opprimés, même à céder sa chambre. Comme le soulignent bon nombre des personnes l’ayant côtoyé, Angelica Balabanova vivait modestement et refusait tout traitement de faveur4. Grâce à cette volonté sans faille, elle multiplie les actions en faveur de la cause ouvrière, peu importe l’origine des personnes qu’elle défend.
2Dans l’extrait, on peut voir que son militantisme prend de multiples formes, et ce malgré l’exil. L’action d’Angelica Balabanova ne s’arrête ainsi pas à l’aide matérielle qu’elle peut fournir aux exilés. Effectuer des discours de propagande afin de convertir de nouveaux fidèles à la cause socialiste devient rapidement une de ses activités principales. En effet, son talent oratoire, ses convictions fortes, sa culture et son empathie sont autant de qualités qui font d’elle une grande oratrice. On le voit à la fin de l’extrait, après plusieurs discours et meetings, elle devient une réelle célébrité. Son action s’internationalise progressivement dans le sillage du mouvement socialiste européen. La Suisse, centre d’accueil des révolutionnaires européens, ainsi que l’entraide socialiste et le réseau qu’elle s’est créé progressivement au fil de ses études, favorisent ses actions.
3Outre les discours, les journaux représentent un autre moyen important, pour les exilés, d‘affirmer leurs opinions et de les diffuser. Avec son amie Maria Giudice, elle fonde, à Lugano en Suisse italienne, un journal. C’est un journal pour les femmes, Su Compagne. Ce qui est intéressant ici, c’est tout d’abord la possibilité pour des exilées de créer un journal mais encore plus, un journal qui s’adresse aux femmes. Toutefois, elles ne se revendiquent pas féministes. Le but de ce journal est de donner la parole aux femmes ouvrières, souvent oubliées, et de les inclure dans la lutte ouvrière. Il ne s’agit pas d’une lutte contre les hommes, mais bien d’une lutte avec ces derniers. Si les discours font d’Angelica Balabanova une célébrité, le journal lui permet d’être au plus près du terrain et d’aider directement les ouvrières dans le besoin. La portée internationale que peut prendre un article de journal est également soulignée.
4Deux derniers éléments propres à l’exil peuvent être soulignés à la lecture de cet extrait. On voit bien avec l’épisode de l’arrivée de Maria, toute la difficulté qu’il y a à concilier une vie de militante, qui plus est en exil, et une vie de femme ou de mère. Maria sait toutefois se défendre. Angelica souligne d’ailleurs son courage. Le dernier point de l’extrait qui mérite d’être relevé est la difficulté à trouver un lieu sûr pour effectuer des meetings lorsque l’on est en exil. Même si la Suisse est un pays propice à l’accueil d’exilés, nous pouvons voir dans l’extrait que la population locale de cette Suisse italienne, et notamment celle de Stabio, n’est pas forcément favorable au socialisme et encore moins lorsque le discours est féminin. Soulignons, toutefois, qu’Angelica Balabanova, grâce à son talent et sa ténacité, arrive à convertir bon nombre de femmes catholiques, pourtant hostiles dans un premier temps. Malgré son statut de femme au sein d’une société encore très patriarcale, les hommes sont également sensibles à ses discours. Le milieu socialiste semble plus ouvert aux femmes que n’importe quel autre milieu. Angelica Balabanova ne se plaint que très peu de sa condition de femme dans son autobiographie.
Au début, ma vie continua comme par le passé. Je me consacrais toujours à mes études. Mais vers la fin de l’année, je devins impatiente. Je voulais commencer des actions de propagande. Mais où et comment ? Pour le savoir, je me tournai vers mes compatriotes et me mis à discuter avec certains dirigeants russes, non sans avoir consulté ces socialistes italiens pour lesquels j’avais fini par avoir le plus profond respect.
Mais les camarades russes insistèrent pour que je demeure en Europe occidentale. Je n’avais aucune expérience du mouvement clandestin, et la Russie, me dirent-ils, était absolument impraticable, sauf par des conspirateurs professionnels. Comme émigrée, retournant chez elle après des années passées dans des universités européennes, je serais automatiquement accusée d’avoir été « contaminée » par les traditions libérales et suspectée de prime abord. La police se mettrait à surveiller mes moindres gestes. Dans l’intérêt du mouvement russe, et aussi du mouvement international, je devais rester à l’étranger. Opinion que partageaient mes amis italiens. J’eus du mal à accepter cette décision, car j’avais toujours considéré mon séjour en Europe occidentale comme une préparation à une action au sein du mouvement russe5.
Toutefois je me soumis aux avis de ceux dont le jugement était incontestablement plus objectif et plus riche d’expérience que le mien. Mais si ce n’était pas la Russie, où alors ? Une fois éliminée ma patrie, la solution ne fut pas difficile à trouver. Au cours des voyages que j’avais fait avec ma famille6, il m’était apparu que le travail le plus pénible, le plus dangereux, le plus dégradant en Europe était exécuté par la « main-d’œuvre bon marché » des émigrants italiens. C’est particulièrement vrai en Suisse où des milliers d’entre eux arrivaient chaque année pour fuirent les conditions insupportables de leur pays. Je découvris que la ville suisse de Saint-Gall, avec ses immenses filatures employant des milliers d’Italiens – surtout des jeunes filles et des femmes –, avec sa multitude de maçons, constituait un important foyer d’émigrés. Je me rendis à Saint-Gall.
Cette ville se trouve dans ce qu’on appelle la Suisse allemande, dont l’allemand est la langue officielle. La Maison du peuple servait de siège aux syndicats suisses, mais aussi de lieu de réunion aux travailleurs étrangers, parmi lesquels les Italiens formaient le groupe prépondérant. Dès le départ, je me rendis compte de leurs difficultés à avoir des contacts, et avec leurs employeurs et avec leurs camarades syndicalistes. Connaissant de nombreuses langues, je compris que je pourrais aider les travailleurs italiens en leur servant d’interprète. J’en fis part aux représentants du syndicat suisse, qui approuvèrent mon projet. J’avais offert de travailler bénévolement au siège, et l’on me donna une pièce et un bureau. Au bout de quelques semaines, je me retrouvai avec plus de travail que j’en pouvais désirer.
Un jour le directeur de la Maison du peuple s’arrêta devant mon bureau et me présenta une requête qui me stupéfia. Accepterais-je de parler du mouvement révolutionnaire russe devant le Cercle Socialiste Allemand7 ? […]
Après cette première expérience, j’aurais pu passer tout mon temps à faire des discours. Au bout d’une année, j’étais devenue l’une des propagandistes les plus populaires de Suisse, parlant souvent quatre ou cinq fois par jour, et dans quatre ou cinq langues différentes.
Cela faisait environ deux ans que j’étais à Saint-Gall, quand une nouvelle et importante tâche m’appela ailleurs. Alors que je me trouvais en tournée, je reçus un mot me prévenant qu’une jeune enseignante italienne, une ardente propagandiste du socialisme, allait venir à Saint-Gall. Elle avait fui l’Italie après avoir publié un article qui risquait de la conduire directement en prison. J’adressai une lettre aux camarades de Saint-Gall pour leur demander de lui donner ma chambre. Quand je revins, je me retrouvai avec une situation plutôt difficile sur les bras. Maria8 faisait sa première grossesse. Elle devint par la suite mère de sept enfants et l’objet de pas mal de ragots. Comme elle ne parlait jamais de sa vie privée, il y eut tout un tas de spéculations pour savoir qui était le père – ou les pères – de cette progéniture. Je finis par apprendre qu’il n’y avait qu’un seul homme concerné dans l’affaire et que Maria lui était aussi fidèle et dévouée que n’importe quelle petite bourgeoise à son mari. Quelques années plus tard, le rédacteur en chef d’un journal clérical italien s’en prit à la moralité de Maria. Un jour, le rencontrant sur la place du marché, Maria, d’une voix que tout le monde entendit à la ronde, demanda à une marchande de légumes si c’était bien l’homme qui l’avait calomniée. Prise de court, la femme, dont Maria savait qu’elle était une fervente catholique, répondit par un hochement de tête. Alors Maria s’avança vers le rédacteur ahuri et, devant la foule déjà rassemblée, lui envoya une gifle en pleine figure. À dater de ce jour, on n’entendit parler de Maria et de ses enfants. Le père en question mourut pendant la guerre, et Maria alla habiter avec un autre homme, qui avait eu de son ex-épouse un nombre égal d’enfants. Autant dire que cela ne manquait pas d’animation chez eux.
À l’époque où Maria et moi habitions à Saint-Gall, les socialistes italiens ne disposaient d’aucun organe de propagande s’adressant directement à des femmes. Nous conçûmes le projet d’en lancer un et nous décidâmes que Lugano – où des camarades italiens possédaient une imprimerie coopérative – serait un bon endroit pour le faire. Maria et moi étions hostiles à toute forme de « féminisme ». Nous estimions que la lutte pour l’émancipation des femmes ne constituait qu’un des aspects du combat pour l’émancipation de l’humanité. Et c’est parce que nous voulions faire comprendre aux femmes – surtout aux ouvrières – qu’elles n’avaient pas à lutter contre les hommes, mais avec eux contre l’ennemi commun : la société capitaliste, que nous éprouvâmes la nécessité de ce journal. Une fois installées à Lugano, Maria et moi créâmes Su, Compagne ! (Debout, Camarades !). Il connut un succès presque immédiat. Le journal fut largement diffusé en Italie, en Suisse, et dans tous les pays comptant un nombre important de travailleurs italiens.
Un jour, à Lugano, j’étais en train d’écrire un éditorial pour Su, Compagne !, quand un jeune ouvrier entra dans mon bureau. « Je suis de Stabio9, dit-il. C’est une petite ville, loin de la ligne de chemin de fer. Un endroit plutôt réactionnaire, mais nous sommes quelques-uns à nous activer. Accepteriez-vous de venir parler pour nous ? »
Après lui avoir posé quelques questions, j’acceptai. Je devais prendre la parole dans l’unique salle de réunion de la ville, qui était située dans un hôtel. Mais en arrivant, je trouvai le groupe de quelques radicaux en pleine effervescence. Averti de ma venue, le curé de la ville, du haut de sa chaire, m’avait traitée de « diablesse » et avait rassemblé des femmes pour empêcher le meeting. De son côté, la police y était également opposée.
Intimidé, le propriétaire de l’hôtel avait refusé au dernier moment de prêter sa salle. Mes amis me supplièrent d’annuler le meeting. Je leur répondis, comme je l’avais toujours fait dans ce genre de circonstances : « Une révolutionnaire ne cède pas aux menaces. » […]
Quand arriva pour moi l’heure de reprendre mon train, un attelage qu’on avait réclamé s’arrêta dans la rue. La foule, profitant de l’occasion qui s’offrait enfin, s’assembla autour. J’étais bien décidée à partir et à ne pas écouter les objections de mes camarades. Je ne voulus qu’un seul homme pour m’accompagner. Mais à peine avais-je fait un pas dans la rue que je me retrouvai au milieu d’une horde de femmes en furie. Elles me jetèrent de la terre à la figure et crachèrent sur ma robe. Je vis l’homme qui m’accompagnait farfouiller dans sa poche. « Ne touchez pas à ce revolver ! », m’écriai-je. Malgré tout leur vacarme, les femmes me laissèrent passer […]
Cet épisode, et le bruit qu’il fit dans toute la Suisse, amena le mouvement ouvrier à se dresser dans un même élan de protestation. On organisa un nouveau meeting et des travailleurs de toutes les parties du canton affluèrent à Stabio pour éviter que le même incident ne se répète. Le meeting connut un succès considérable. Le Parti se renforça dans toute la région, et l’on créa une branche active à Stabio même. Quelques-unes des femmes qui m’avaient honnie et injuriée adhérèrent par la suite.
Durant mon séjour à Lugano, j’avais l’habitude de partir chaque vendredi pour des actions de propagande dans les cantons allemands et français et de rentrer le lundi matin pour me consacrer au journal qui était envoyé à l’imprimerie le jeudi. La partie la plus délicate de ce travail résidait dans la publication des articles que nous envoyaient les femmes des usines et des plantations de riz. Afin d’augmenter leur confiance en soi, nous les encouragions à écrire, sans s’arrêter à des procédures de style. Elles décrivaient leurs conditions de travail, échangeait opinions et impressions ; ainsi se développa parmi elle un esprit de camaraderie. […]
Maria et moi reçûmes un jour une lettre de la mère de l’une d’entre elles, qui se plaignait de la manière dont on traitait sa fille. Désirant m’assurer que la situation était bien telle qu’elle la décrivait, je fis une enquête personnelle. Dès que j’eus réuni assez de renseignements, je déclenchai une campagne dans Su, Compagne ! et alertai la presse ouvrière allemande et française. La réaction fut extrêmement violente, non seulement parmi les socialistes et les syndicalistes, mais aussi parmi les francs-maçons et le public en général. Enfin, mes documents ayant fait l’objet d’une brochure, le gouvernement fut forcé d’intervenir. […]
Une fois rentrée à Lugano, je reçus de mes amis des centaines de coupures de journaux rendant compte de mon discours et de son effet sur le congrès. Les invitations à venir parler dans de nouveaux meetings affluèrent de partout. J’étais devenue « célèbre ». […]Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, Paris, Balland, 1981 [1938], p. 53-62.
Notes de bas de page
1 Antonio Labriola (1843-1904) fut l’un des principaux diffuseurs du marxisme en Italie. Grand universitaire, il enseigne d’abord la philosophie à Naples puis à Rome où Angelica Balabanova le rencontre lors de son cursus universitaire. Angelica Balabanova le considère comme l’un des hommes les plus brillants du xixe siècle. Il fut une grande source d’inspiration pour elle.
2 Angelica Balabanova écrivit ensuite pour l’Avanti, journal officiel du parti socialiste italien depuis 1896.
3 Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, Paris, Balland, 1981 [1938], p. 53.
4 Serge Victor, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, Paris, Robert Laffont, 2001.
5 Tikhonov Natalia, « Les étudiantes de l’Empire des tsars en Europe occidentale : des exilées “politiques” ? », Sextant, no 26, 2009, p. 26-44.
6 Balabanoff Angelica, Ma vie de rebelle, op. cit., p. 30.
7 Probablement la cellule socialiste allemande en Suisse.
8 Maria Giudice (1880-1953), journaliste socialiste déjà reconnue en 1902 en Italie, a sept enfants avec l’anarchiste Carlo Civardi. Elle est obligée de fuir l’Italie en 1902 après avoir publié un article sur les massacres de Torre Unziata. Angelica Balabanova la recueille chez elle alors qu’elle est enceinte de son premier enfant.
9 En Suisse italienne.
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