Jessie White Mario, une femme indépendante
p. 377-381
Texte intégral
« Je ne pense pas que le fait d’être une femme puisse être un quelconque obstacle, puisque je peux vous présenter des certificats d’aptitude et de capacité signés par d’éminents médecins1. »
1Alors qu’elle rentre en Angleterre en mai 1855, après son premier voyage en Italie, Jessie White souhaite faire des études de médecine afin d’être utile à la cause italienne. Plus tard, elle s’occupe du fils de Garibaldi, Ricciotti (1847-1924), confié par son père au soin des médecins britanniques. Avec le soutien, en particulier, de son médecin de famille, le docteur Little, elle envoie sa candidature à de nombreuses universités du pays. En tout, elle essuie quatorze refus, toujours avec la même explication : elle est une femme et sa demande n’est pas conforme à la coutume. Étant une femme, elle n’est pas un sujet britannique mais seulement la fille d’un sujet britannique. Cela pose la question de la citoyenneté, puisque les femmes sont considérées comme des mineures, elles ne sont pas citoyennes à part entière. Elles n’ont pas les mêmes droits que les hommes, comme celui de s’instruire ou de travailler.
2Jusqu’à la fin du xixe siècle au moins, l’inégalité de traitement face au droit au travail et au droit à l’instruction est la norme dans tous les pays d’Europe. Il est encore largement admis dans les sociétés européennes, que la place des femmes est dans leur foyer, d’autant plus en ce siècle traversé par les révolutions et la longue construction des nations. C’est en effet aux femmes d’élever les enfants afin de faire de ceux-ci de futurs bons patriotes et citoyens. Cependant, il ne faut pas voir ce siècle comme celui de la soumission totale des femmes. C’est le moment de la naissance du féminisme2 et de nombreuses femmes vont, peu à peu, prendre ce qui leur a été jusqu’ici refusé. Elles s’émancipent des hommes – qu’il s’agisse de leur père ou de leur mari –, de la religion – avec l’ouverture d’écoles laïques –, ou encore des institutions et des lois en s’investissant en politique et en cherchant à étendre leurs droits.
3Adolescente, Jessie White est déjà féministe. Elle lit les ouvrages de John Stuart Mill et Harriet Taylor3. Alors qu’elle réside à Paris entre 1852 et 1854, Jessie White vit de son travail de journaliste et devient autonome financièrement. En 1856, elle donne des conférences en Angleterre et en Écosse pour le compte du comité pour l’émancipation italienne. Si elle écrivait déjà des articles, elle fait alors véritablement son entrée sur la scène politique publique. Jessie White se révèle une oratrice hors pair. Elle est suivie par les journalistes au cours de ses déplacements et devient une personnalité reconnue. Si c’est à la demande de Mazzini qu’elle devient la porte-parole du comité italien, elle ne fait pas simplement ce qu’on lui demande. Elle écrit ses textes elle-même, et ne se prive pas pour donner son avis à Aurelio Saffi4 qui l’accompagne.
4En avril 1857, alors qu’elle est à Gênes en prévision de l’expédition de Pisacane5, Jessie White fait la connaissance d’Alberto Mario6 qui héberge en secret Mazzini. Les deux jeunes gens se portent un grand intérêt. Du 4 juillet au 14 novembre 1857, elle est emprisonnée à Gênes, accusée d’avoir participé à l’expédition. En prison, Jessie White joue de sa condition de femme et se fait passer pour une femme détachée de la politique – « une affaire d’homme7 ». C’est aussi en prison qu’elle retrouve Alberto Mario et c’est durant cette période qu’ils échangent secrètement des billets, et qu’ils se fiancent. Dans sa contrée natale, Jessie White épouse Alberto Mario, le 19 décembre 1857. Si les femmes sont légalement soumises à leur mari, il en va autrement du mariage du jeune couple : leur relation a commencé par une amitié et un respect mutuel fondé sur un rapport d’égalité.
5Ce n’est pas un hasard si le couple se marie en Angleterre. Il s’agit du seul choix possible puisque lorsqu’elle est libérée de prison, les autorités lui accordent cinq jours pour quitter l’Italie. Ici, nous touchons un point essentiel du statut de cas limite de Jessie White en tant qu’exilée. En effet, des années plus tôt, elle avait écrit dans son carnet à propos de Garibaldi et de l’Italie « Ta patrie est mon unique patrie. Je reviendrai8. » Nous comprenons alors que Jessie White considère l’Italie comme sa véritable patrie. L’exil ne résulte pas simplement du fait de quitter son pays d’origine. C’est aussi – d’abord, pour Jessie White – le sentiment d’appartenance au pays quitté, qui fait l’exilée.
6En 1860, elle participe à l’expédition des Mille9 aux côtés de Garibaldi, pour soigner les blessés. Cependant, la guerre a tendance à consolider les rôles traditionnels. Les femmes n’ont alors pas le droit d’utiliser les armes. Celles qui souhaitent se rendre sur le champ de bataille doivent user d’autres formes de luttes : le journalisme, le travail comme infirmière – auxiliaire des médecins. À la fin de la guerre, elles sont à nouveau exclues du monde des hommes. Jessie White, après chaque expédition à laquelle elle participe, se retrouve désœuvrée10.
7En septembre 1862, alors qu’elle vit à Lugano chez Mazzini après s’être réfugiée chez lui, James Stansfeld11 et William Henry Ashurst12 lui apportent des nouvelles de la santé de Garibaldi13. De la part du comité italien, ils lui demandent de le rejoindre à La Spezia pour s’occuper de lui en tant qu’infirmière. Initialement, Jessie White refuse, en partie parce qu’elle ne se sent pas assez légitime pour soigner le général. C’est une constante chez elle, elle ne se met jamais en avant et omet souvent d’expliquer les rôles d’importance qu’elle joue.
Encouragée par le Dr. Little, Sir Benjamin Brodie, Sir Bence Jones14 et d’autres médecins, j’avais continué mes études de médecine à l’University College15, dans l’espoir de pouvoir obtenir le diplôme complet ; mais les votes étant comptés et non pondérés16, les autorités décidèrent que les mots “Sujet britannique” faisaient référence aux hommes uniquement, et je fus empêchée d’obtenir une égalité de traitement. Cela, lié à d’autres circonstances – la décision selon laquelle Ricciotti Garibaldi devait aller à l’école à Liverpool, le mariage d’une sœur, et les fiançailles d’une autre – me rendirent libre, avec le consentement et la bénédiction sans réserve de mon père, de me dédier à la cause de l’Italie, pleinement consciente qu’il était question de “tout ou rien”. Je décidai donc de me placer sous la conduite de son apôtre-patriarche, Mazzini.
[…]
Aurelio Saffi et moi traversâmes l’Écosse en donnant des conférences dans de nombreuses villes, notamment à Édimbourg, Glasgow, Paisley et Dumfries, où des citoyens de premier plan les organisèrent pour nous, et où les souscriptions affluaient littéralement, certaines seulement pour « des raisons charitables », d’autres pour le « financement de 10 000 fusils » qui étaient à offrir à la première ville italienne qui arriverait à se soulever avec succès, d’autres, encore, étaient à remettre à « l’apôtre de l’Unité italienne », et pour « être utilisées selon ce qui lui semblât approprié17 ».
[…]
Alberto Mario et moi nous mariâmes en Angleterre immédiatement après avoir été libérés de notre détention à Gênes, et nous voguâmes pour les États-Unis, où nous donnâmes une série de conférences à propos de la « question italienne » à New York, Philadelphie, Washington, et Boston18.
[…]
Mon mari et moi arrivâmes à Milan19, ayant accepté l’invitation de Garibaldi à le rejoindre ; Mario devait être dans son corps de « guides20 » et je devais tenir ma vieille promesse en devenant « l’infirmière de ses blessés21 ».
[…]
Nélaton22, le grand chirurgien français, confirma son diagnostic, et nous fûmes tous d’accord sur le fait que le climat de La Spezia ne convenait pas à l’invalide. Sa fille Teresita23 était obligée de revenir à Gênes pour donner naissance à son troisième enfant, par conséquent avec l’approbation de Mario24 je restai pour soigner Garibaldi et pour superviser son voyage à Pise25, où le climat eut heureusement propension à lui faire recouvrer sa santé.Mario Jessie White, The Birth of Modern Italy. Posthumous Papers of Jessie White Mario, édition établie par Pompeo Litta Visconti Arese, Londres, T. Fischer Unwin, 1909, p. 259-260, p. 265-266, p. 276, p. 289, p. 328-329. Traduit de l’anglais par Paul Descoeur et Charlotte Meyer.
Notes de bas de page
1 C’est le 9 mai 1856 que Jessie White, révoltée par le refus qu’on lui oppose d’étudier à l’hôpital Saint-George, rétorque cette phrase à la secrétaire : « Non ritengo che il fatto di essere donna possa creare alcun ostacolo, potendo io presentarvi attesti di attitudine e capacità firmati da eminenti medici. » Voir Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, Florence, Romano Editore, 2010, p. 39-40.
2 « Mot qui désigne aussi bien des changements structurels importants (travail salarié, autonomie de l’individu civil, droit à l’instruction) que l’apparition collective des femmes sur la scène politique. » Voir Fraisse Geneviève, Perrot Michelle, « Ordres et libertés », dans Duby Georges, Perrot Michelle (dir.), Histoire des femmes en Occident, vol. 4, Paris, Plon, 1992, p. 11.
3 John Stuart Mill (1806-1873) est un philosophe de la liberté. Harriet Taylor Mill (1807-1864) est une philosophe et féministe. Ensemble, ils écrivent sur le mariage et le divorce (1832), et sur l’affranchissement des femmes (1851). Dans leurs ouvrages, ils font un parallèle entre la condition féminine et celle de l’esclavage.
4 Voir sa présentation dans la notice « Faire face aux arrestations : vers le chemin de l’exil ».
5 Ibid.
6 Alberto Mario (1825-1883) est un journaliste, homme politique et patriote italien. Jeune étudiant à Pavie, il participe aux soulèvements de 1848 contre les Autrichiens, Il vit ensuite en exil à Gênes, de 1849 à 1857, où il se consacre au journalisme et devient l’un des principaux défenseurs du mouvement démocratique.
7 Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, op. cit., p. 82.
8 « La tua patria é la mia unica patria. Ritornerò », ibid., p. 36.
9 L’expédition des Mille en 1860 permet l’entrée de Naples et de la Sicile dans le giron du royaume de Sardaigne, avant la proclamation du royaume d’Italie le 17 mars 1861.
10 Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, op. cit., p. 152-153.
11 Voir sa présentation dans la notice « Faire face aux arrestations : vers le chemin de l’exil ».
12 William Henry Ashurst Junior (1819-1879), avocat, membre d’une famille britannique acquise à la cause italienne.
13 Voir la notice « Faire face aux arrestations : vers le chemin de l’exil ».
14 Le docteur Little fait partie des médecins qui soignent Ricciotti Garibaldi à Londres. Sir Benjamin Brodie et sir Bence Jones sont d’éminents médecins, tous deux membres de la Royal Society, une société savante.
15 En 1836, l’université prend le nom d’University College London après avoir été fondée en 1826 comme alternative libérale et laïque aux universités d’Oxford et de Cambridge. Jessie White postule donc dans cette université à la réputation plus libérale et obtient la possibilité de suivre quelques cours en tant qu’auditrice libre sans pour autant recevoir l’autorisation d’obtenir un diplôme. Voir Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, op. cit., p. 41.
16 La décision a fait l’objet d’un vote du conseil de l’université. Ibid.
17 Le but initial du comité est de réunir des fonds. Il y a quatre listes distinctes pour les dons, dont celle pour les « dix mille fusils » à envoyer à la province d’Italie qui se soulèvera la première. Cette liste est entièrement gérée par Jessie White. La quatrième liste est destinée directement à Giuseppe Mazzini, pour financer ses actions en faveur de l’unité italienne, montrant la confiance que lui offrent les donateurs. Voir Bacchin Elena, Italofilia. Opinione pubblica britannica e Risorgimento italiano, 1847-1864, Turin, Carocci, 2014, p. 71.
18 Ils partent aux États-Unis – où se diffuse une sympathie pour l’Italie dans l’opinion publique – à la fin de l’année 1858, sur une suggestion de Mazzini. Les journaux comme le New York Times et le New York Daily Tribune sont à l’affût. Voir Ciampi Paolo, Miss Uragano. La donna che fece l’Italia, op. cit., p. 99.
19 Après avoir passé plusieurs mois d’exil en Suisse, Jessie et Alberto – chacun de leur côté pour éviter d’éventuels problèmes lors des contrôles aux frontières – partent pour Gênes le 11 mai 1860 afin de rejoindre l’expédition des Mille menée par Garibaldi. Voir ibid., p. 116.
20 C’est ainsi qu’Alberto rejoint la Sicile aux côtés de Giacomo Medici puis, une fois celle-ci libérée des mains des Bourbons, Garibaldi lui donne une nouvelle mission. Il doit établir et gérer une école militaire à l’orphelinat de Palerme. Ibid., p. 127.
21 Jessie White lui fait cette promesse, lorsqu’elle voyage pour la première fois en en Italie en 1854, alors que Garibaldi lui apprend à se servir d’une arme, voyant que cela n’est pas fait pour elle. Voir Ibid., p. 37.
22 Auguste Nélaton (1807-1873), chirurgien français réputé qui sauve Garibaldi d’une amputation à la suite d’une blessure par balle dans le pied, faite lors de la bataille d’Aspromonte le 29 août 1862, en établissant qu’il fallait retirer les restes de la balle qui empêchaient la plaie de cicatriser lors de son diagnostic, le 28 octobre.
23 Teresita Garibaldi (1845-1903), troisième fille de Giuseppe Garibaldi et Anita Garibaldi.
24 Ici, il semble qu’il ne faille pas comprendre ces mots comme une simple démonstration d’obéissance de la femme à son mari. Les époux sont très souvent séparés géographiquement. Il s’avère qu’Alberto Mario supporte très mal – pour des raisons sentimentales – d’être séparé de Jessie. Il en fait même part à Mazzini en 1862, lors d’une nouvelle séparation. Ce dernier lui répond alors : « L’idée que cela puisse être bon pour la cause que vous aimez tant ne suffit-elle pas à vous faire supporter patiemment une séparation de deux mois – peut-être moins ? » Voir ibid., p. 154.
25 Une fois l’état de santé de Garibaldi stabilisé après la blessure reçue à la bataille de l’Aspromonte, le général – toujours accompagné par Jessie White –, doit partir pour Pise le 23 novembre, afin de se faire opérer par le docteur Fabrizi. Le 20 décembre, il est transporté à Livourne, tandis que Jessie White Mario et son mari partent s’installer à Florence.
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