Emma Herwegh, espionne républicaine à Fribourg (1848)
p. 359-362
Texte intégral
1L’extrait suivant s’inscrit en pleine révolution de 1848. Lors de la révolution d’avril 1848, Emma Herwegh se retrouve catapultée au milieu de l’action au pays de Bade, distribuant des pamphlets et se retrouvant dans les rues, au front, avec son mari Georg. Ici, elle fait part de ses activités en tant qu’espionne après avoir raconté comment elle a fait pour être choisie pour cette tâche. Le fait qu’elle soit une femme était son argument majeur, car dans le cadre d’une mobilisation, d’une révolution et d’autres activités subversives, les hommes auraient été immédiatement arrêtés, contrairement à elle. Elle se rend alors à Fribourg pour prendre des informations d’Hecker, une figure si centrale de cette révolution que l’événement porte son nom : le Heckeraufstand1. À Fribourg elle fait une rencontre inattendue avec des Turner2, jeunes hommes appartenant à des sociétés de gymnastique et engagés dans la mobilisation, qui lui épargnent une visite de la police locale.
2L’œuvre dont le texte ci-dessous est tiré a été écrite par Emma Herwegh en 1850. Après l’échec de la révolution d’avril aux côtés de Friedrich Hecker, le couple fuit de justesse en exil à Paris. Sachant que le couple rentre en Allemagne seulement en 1866, ils sont exclus de toute activité politique interne. La plus grande contribution qu’ils peuvent offrir, c’est l’hébergement dans leur salon littéraire à Zurich, ou à travers leurs activités littéraires. Son mari Georg devient journaliste et contribue de cette façon au combat politique. Emma Herwegh de son côté écrit Zur Geschichte der deutschen demokratischen Legion aus Paris, où elle rassemble ses souvenirs des événements. Son œuvre est politiquement engagée et ne cherche pas uniquement à faire un récit des faits mais également à justifier leurs actions ; ainsi elle argumente pour la révolution démocratique et interpelle même le lecteur plusieurs fois au sein de l’œuvre. Elle met alors deux points de vue en avant, le premier étant celui de la femme exilée à la suite de l’échec de la révolution, le second étant celui de la révolutionnaire éloignée de sa patrie, voulant participer mais ne pouvant s’y rendre sous peine d’emprisonnement.
Messieurs du comité3, que pensez-vous de cela ?
Nous sommes de votre avis, qu’on ne peut pas parier si facilement autant.
Nous devons d’abord précisément savoir, quel est l’état des choses, surtout maintenant, alors que les fausses rumeurs circulent. Nous avons rassemblé rapidement tout le comité, pour pouvoir délibérer ensemble, afin de savoir comment agir.
Moins d’un quart d’heure plus tard, la séance fut ouverte, et tous les membres étaient d’accord, qu’un de nous devrait immédiatement aller à Fribourg.
Mais qui devrions-nous envoyer ? Fribourg et tous les environs, jusqu’au Höllenthal4 sont sûrement occupés par des troupes. Moi, messieurs, si le président est d’accord, et si vous voulez me confier le message. De vous, aucun ne passera, vous serez arrêtés et avez encore moins le droit de quitter votre poste maintenant que jamais. Moi, on me laisse passer partout. Tous semblaient être d’accord, et ainsi une demi-heure plus tard j’étais assise dans le train.
À peine à mi-chemin, je savais déjà grâce à un émissaire de Hecker5, qui était par hasard assis avec moi seul dans le même wagon, que l’histoire ne contenait pas un mot de vrai et qu’elle n’était rien d’autre que ce pour quoi Herwegh l’avait prise : un piège. L’ambassadeur d’Hecker lui-même ne pouvait pas me dire son lieu de résidence actuel, parce qu’il l’avait quitté 24 heures auparavant et qu’en des temps pareils c’est une petite éternité.
— Mais où pourrais-je le rencontrer le plus rapidement à Fribourg ?
— Dans la taverne des athlètes6, et si ça vous va, je vais descendre du train et aller là-bas et vous apporter ensuite la réponse dans votre auberge. Où descendrez-vous, Madame ?
— Si tout se passe bien, nulle part. Je souhaite tout de suite continuer, donc il est mieux, Monsieur, que je vous accompagne. Ces missions, on doit s’en acquitter soi-même.
— Si vous le souhaitez.
– Quand nous arrivâmes la taverne était vide.
— Où sont les athlètes ? demanda mon accompagnateur au tavernier.
— Ils s’exercent sur la Carlsplatz, vous les trouverez tous ensemble.
— Il en était ainsi.
Quand j’ai vu tout le corps de jeunes hommes7 réunis en plein exercice militaire, j’ai été particulièrement heureuse8 et me suis dit : avec ceux-là et les nôtres on peut conquérir le monde.
Leur meneur, un Américain, H.v.l. vint vers moi, pour me demander ce que je cherchais. Quand il apprit mon nom et ma mission, il fit immédiatement appeler son ami qui se nommait Sch., ce dernier était revenu seulement la veille de chez Hecker, pour me donner les meilleures informations. C’était le même, qui, de mémoire, lors de la bataille de Fribourg9 était à la pointe des faucheurs (200 au total, majoritairement des ouvriers), il s’était démarqué par son courage, et à cause de cela il avait été accusé de haute trahison puis de trahir son pays, parce qu’il était allé à Randern avec la traîtresse10 Herwegh. Malheureusement il ne savait rien de précis, et je dus donc me résoudre à dormir à Fribourg, espérant que le jour suivant amènerait conseil avec lui, ce qu’il fit. À six heures et demie du matin au plus tard, de ce que me dirent les deux jeunes hommes, votre itinéraire sera prêt et un compagnon prêt pour vous, car nous ne vous laisserons pas voyager toute seule. Les troupes sont partout et vous pourriez facilement vous faire arrêter. Leur chevalerie ne s’arrêtait pas là. Dans la crainte que la police, informée de ma présence, pût m’importuner d’une façon ou d’une autre, plusieurs athlètes avaient, sans que je le sache, monté la garde toute la nuit sous ma fenêtre. C’était certainement adorable, surtout venant d’Allemands, chez lesquels la chevalerie est toujours moins développée, c’était une agréable surprise, au point qu’encore aujourd’hui, je leur en suis toujours reconnaissante et les remercie en silence. Cette sollicitude n’était, comme je l’ai appris plus tard, pas superflue, et une petite histoire, que j’intercale ici, dira au lecteur le mieux possible, jusqu’où la police était prête à aller dans ses poursuites ridicules11.Herwegh Emma, Zur Geschichte der deutschen demokratischen Legion aus Paris, Grünberg, Levysohn, 1849, p. 29. Traduit de l’allemand par Felix Wagner.
Notes de bas de page
1 Le Heckeraufstand désigne la tentative de Friedrich Hecker et Gustav Struve d’imposer la république en avril 1848 dans le grand-duché de Bade.
2 « Turner » ou athlètes en français. Les athlètes de cette époque se sont perçus comme un groupe visant à former le corps et l’esprit. En Bade notamment ont existé les Struve-Turner qui ont participé aux mobilisations de 1848-1849 en tant que démocrates radicaux. Ayant eu recours à la violence, ces clubs politisés sont interdits par la suite, avant d’être institutionnalisés sous l’Empire et de reprendre les valeurs impériales allemandes. Voir Krüger Michael Fritz, « Deutsche Turner in der Revolution von 1848/49 », 200 Jahre Turnbewegung. 200 Jahre soziale Verantwortung, Francfort-sur-le-Main, Frehner Consulting GmbH Deutschland, 2011, p. 88-93.
3 Le comité de la légion démocratique de Paris, dont Georg Herwegh était le président, était composé d’exilés démocrates allemands. Emma Herwegh l’évoque à plusieurs reprises dans son œuvre.
4 Le Höllental (Vallée d’enfer) se trouve en Forêt-Noire, à environ dix-huit kilomètres, au sud de Fribourg-en-Brisgau.
5 Friedrich Hecker (1811-1881), révolutionnaire démocrate qui voulut imposer un régime républicain en Bade en avril 1848.
6 Les « Turner » évoqués en introduction.
7 Corps militaire composé d’adolescents : « jugendliche heer »
8 En allemand : « seelenfroh », littéralement ; âme (seele) heureuse (froh).
9 La bataille de Fribourg à laquelle elle se réfère est la prise de Fribourg du 24 avril 1848 par l’armée de la Confédération germanique, qui s’était initialement retirée de la ville. La ville a été occupée par des révolutionnaires démocrates après l’échec du Heckeraufstand, les derniers révolutionnaires se trouvaient alors à Fribourg.
10 Elle se nomme elle-même « Landesverräterin » c’est-à-dire traîtresse à son pays. Il s’agit ici probablement d’une forme d’ironie qui est également présente sur la couverture de l’ouvrage : « geschrieben von einer Hochverräterin », en français « écrit par une [accusée] de haute trahison ».
11 Nous avons essayé, dans cette traduction, de garder le sens du texte original.
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