Amalia Struve, une révolutionnaire du pays de Bade (1848)
p. 355-358
Texte intégral
1Les révolutions politiques du xixe siècle découlent d’une série de mécontentements qui se manifestent à travers toute l’Europe contre les États monarchiques. Celles de 1848, qualifiées de « Printemps des peuples », allument la mèche de la révolution d’abord en Italie puis en France, en Allemagne, en Autriche. Mais les résultats sont loin d’être partout identiques. De fait, la France parvient à rompre avec la monarchie, tandis que d’autres souverains répriment sévèrement les soulèvements et se maintiennent, parfois au prix de quelques concessions. D’acteurs des révolutions dans leur pays, les acteurs des révoltes deviennent rapidement des victimes de la répression, quand celle-ci a lieu. Ils sont alors ostracisés par l’État qui a réussi à se maintenir, comme ce fut le cas dans les États allemands ou dans l’empire d’Autriche. Nombreux sont ceux qui prennent le chemin de l’exil, ce qu’Heléna Toth appelle une « génération exilée1 ». L’exil ne signe pas l’arrêt de l’activité révolutionnaire. Les proscrits poursuivent leurs activités à travers la publication de pamphlets, de journaux ou en construisant des réseaux rassemblant des combattants de la liberté de plusieurs nationalités. Ils caressent le désir de pouvoir retourner chez eux pour faire triompher leur vision de la société. Les récits qu’ils rédigent reviennent sur leurs aventures avec parfois un goût amer : celui d’avoir manqué une occasion. Le regret est donc important dans ces récits et entretient d’une certaine façon une seconde notion dont il est question dans un autre texte de la présente anthologie, celle de l’espoir.
2C’est ce qui apparaît dans le récit d’Amalia Struve, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen, écrit en 1850. Née en 1825, elle épouse l’homme politique et écrivain allemand Gustav Struve en 1845, soit trois ans avant le premier soulèvement en pays de Bade. Elle est fille d’une famille de lettrés, lui est fils d’un consul russe. Gustav Struve a étudié le droit à Göttingen et est membre de la cour de justice de Bade. Il entretient une intense activité littéraire en publiant des articles de science politique ou de droit fédéral. Il est également l’éditeur de plusieurs journaux, le Manheimer Journal et le Deutscher Zuschauer, qui participent à véhiculer les idées du démocrate radical. Membre de l’assemblée de Francfort, il souhaite la pousser vers une voie plus démocratique, entreprise qu’il échoue à mener à bien. En mars 1848, la colère gronde à Fribourg-en-Brisgau. La révolte éclate en ville, tandis qu’une armée de volontaires guidée par Gustav Struve est en campagne contre les troupes gouvernementales. Amalia reste seule avec les révoltés dans une ville encerclée par les forces régulières badoises. Elle fait donc office de dernier lien entre l’extérieur de la ville et l’intérieur. Par ailleurs, son statut d’épouse de leader et de femme de lettres2 fait d’elle une référence pour les révolutionnaires en l’absence de Struve et d’un autre personnage, Friedrich Hecker. La révolutionnaire incarne un idéal de courage et de détermination. De fait, l’extrait suivant montre que les révolutionnaires s’en remettent à elle. La révolte tourne court et Amalia Struve est emprisonnée à Fribourg-en-Brisgau, puis libérée en 1849. Elle et son mari partent alors en exil en Suisse. Elle se rend ensuite en Angleterre à partir de 1850, et rejoint son mari aux États-Unis en 1852. Lors de son exil, elle publie trois œuvres notables : Die Zitherschlägerin3, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen4 ainsi que Historische Zeitbilder5 , ce dernier en trois volumes. Le présent extrait est issu du deuxième de ces titres, à un moment où Amalia Struve n’a pour seule occupation que la littérature. Il prend la forme de Mémoires où l’on peut sentir le regret qu’Amalia éprouve face aux événements. Amalia Struve ne revoit jamais son pays et meurt aux États-Unis en 1862, à l’âge de trente-huit ans.
Le samedi 22 avril devait se tenir une réunion populaire à Freiburg. L’influence la plus grave sur cette dernière et sur l’humeur des démocrates avait été exercée par une lettre écrite par Hecker6 depuis Bâle et adressée à son frère vivant à Freiburg. Elle commençait notamment par ces mots : « Malheureux et proscrit, je demeure ici à Bâle. » Le frère d’Hecker montra cette lettre partout avec grand zèle pour dissuader tout un chacun de participer à ce soulèvement populaire. Je ne pouvais m’imaginer que cette lettre venait en fait de Hecker et je contestais sa légitimité. Malheureusement, sa légitimité a été confirmée plus tard ce qui a exercé une influence décourageante sur tous les Républicains présents à Fribourg, la majorité d’entre eux ayant été amenée à croire que tout était perdu pour la cause du peuple7. Je fis de mon mieux pour contrecarrer ces mauvaises impressions. Je ne me suis ni montrée en public, ni n’ai participé aux discussions qui ont eu lieu ici et là. Mais il arrivait souvent que des gens, citoyens ou soldats, viennent me voir pour se tenir informés de la situation et me demander ce qu’ils devaient faire. Les soldats badois se présentèrent à moi en nombre particulièrement important, m’informant qu’ils étaient prêts, ainsi que beaucoup de leurs camarades, à passer du côté du peuple, mais ils se plaignaient de ne pas savoir comment s’y prendre. En même temps, ils voulaient savoir si je pensais qu’ils pouvaient le faire sans témérité ou si leur démarche pouvait être fructueuse pour la cause du peuple. Je n’ai pas hésité à déclarer à chaque occasion que je considérais qu’il était du devoir de tout homme allemand de se rallier ouvertement à la cause de la liberté. J’ai notamment fait remarquer aux militaires que leur attitude vis-à-vis du peuple ferait sans aucun doute pencher la balance. Je ne leur cachai pas que la démarche qu’ils avaient l’intention d’entreprendre comportait de nombreux dangers, mais je leur fis remarquer que mon époux et tous les autres hommes du peuple en campagne partageraient ces dangers et que sans dangers, la liberté ne pourrait jamais être conquise8. Si les hommes du peuple de Fribourg avaient fait leur devoir envers les soldats, s’ils avaient encouragé ceux qui hésitaient, s’ils avaient offert aux plus résolus un point d’appui qui leur eût facilité le passage au peuple, il est certain que des compagnies entières, peut-être des bataillons, seraient passés au peuple dès cette époque. Au lieu de cela, les habitants étaient eux-mêmes indécis et ne savaient pas ce qu’ils devaient faire. L’une des conséquences de cette indécision fut que l’assemblée du peuple du 22 avril se déroula sans résultat. Le 23 avril, dimanche de Pâques, les républicains se sont enfin avancés de Güntersthal9 vers Fribourg. Mon frère Pedro, qui était alors présent à Fribourg, est allé à leur rencontre pour leur communiquer des informations sur la situation de la ville10. L’après-midi, la rencontre s’est déroulée dans le Sternenwald11. Les tirs durèrent jusque tard dans la nuit. Les deux partis ennemis dans la ville étaient effrayés. Lundi matin, mon frère revint en ville et m’informa qu’il avait vu Gustav près de Güntersthal. En même temps, je reçus par lui quelques nouvelles de la rencontre près de Güntersthal, qui n’étaient d’ailleurs pas de nature à m’émouvoir. Peu de temps après, les tirs commencèrent à proximité immédiate de la ville et de notre habitation.
Struve Amalia, Erinnerungen aus den badischen Freiheitskämpfen. Den deutschen Frauen gewidmet, Hambourg, Hoffmann and Campe, 1850, p. 40-41. Traduit de l’allemand par Louis Ritter.
Notes de bas de page
1 Cité dans Aprile Sylvie, Diaz Delphine (dir.), Les réprouvés. Sur les routes de l’exil dans l’Europe du xixe siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021.
2 Freund Marion, ”Mag der Thron in Flammen glühn!“ Schriftstellerinnen und die Revolution von 1848-49, Fribourg-en-Brisgau, Ulrike Helmer, 2004.
3 En français : la joueuse de cithare.
4 En français : souvenirs des combats pour la liberté en Bade.
5 En français : tableaux historiques.
6 Friedrich Hecker (1811-1881) est un avocat et homme politique allemand, lui aussi membre de l’assemblée de Francfort où il dirige l’opposition libérale. Sous l’influence de Gustav Struve, il tente de diriger l’assemblée vers une voie démocratique et libérale. Il est le premier à prendre la tête d’une rébellion armée mais espérait obtenir un soutien populaire large, ce qui n’a jamais été le cas. Il est battu par les troupes wurtembergeoises le 20 avril 1848 et est forcé de s’exiler en Suisse puis aux États-Unis. Il revient en Allemagne une fois en 1849 puis en 1873, mais ne participe plus à aucune révolte. Voir « Hecker Friedrich », dans Killy Walther, Vierhaus Rudolf (dir.), Dictionary of German Biography, Munich, De Gruyter Saur, 2003.
7 C’est la défaite de Kandern, le 20 avril 1848, qui porte un coup d’arrêt à l’élan révolutionnaire. Hecker est à la tête de seulement quelques centaines de volontaires en face d’une armée régulière, équipée et organisée.
8 Gustav Struve a fui en Suisse après la bataille de Kandern. Il revient en Allemagne à la fin de l’été 1848, tandis que sa femme est emprisonnée.
9 Quartier au nord de Fribourg.
10 La ville de Fribourg-en-Brisgau, occupée par les rebelles, est encerclée par les troupes gouvernementales. Une opération de secours échoue et la ville est reprise par les forces régulières.
11 Un bois au sud de la ville.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Voyage de noces d’une royaliste à travers l’Allemagne et l’Italie (1845)
Sophie Johanet Nicolas Bourguinat et Marina Polzin (éd.)
2014
Lettres de Rome (1808-1810)
Friederike Brun Nicolas Bourguinat et Hélène Risch (éd.) Hélène Risch (trad.)
2014
Dictionnaire historique des Françaises connues par leurs écrits
Fortunée Briquet Nicole Pellegrin (éd.)
2016
Les voyages forment la jeunesse
Les boursières scientifiques David-Weill à la découverte du monde (1910-1939)
Antonin Durand (éd.)
2020
Souvenirs d’une vie d'engagements
Magda Trocmé Frédéric Rognon, Nicolas Bourguinat et Patrick Cabanel (éd.)
2021
« Nous nous en allons aux cyclones »
Anthologie d’écrits de femmes exilées au xixe siècle
Alexandre Dupont (dir.)
2024
Une jeune aristocrate lorraine face à la guerre de 1870
Le journal de Renée de Riocour (1870-1871)
Renée Riocour Timothée Muller (éd.)
2026
