Mme de Nadaillac diplomate (1800)
p. 351-354
Texte intégral
1Après avoir épousé le baron d’Escars en janvier 1798, la marquise de Nadaillac décide de retourner clandestinement et seule en France. Elle y retourne avec plusieurs objectifs : elle veut se faire radier des listes d’émigrés, mais elle cherche aussi à récupérer son patrimoine. Elle est choquée par ce qu’elle y voit, et doit également avoir recours à la corruption pour réussir à revenir. Elle ne réussit dans aucune de ses entreprises, et doit se cacher en France jusqu’à son départ pour Vienne en 1799. Elle y retrouve son mari, puis ils retournent ensemble à Berlin. En parallèle, Bonaparte arrive au pouvoir à la suite du coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799). C’est dans ce contexte que la marquise entreprend son deuxième retour ; celui-ci n’est pas clandestin car Bonaparte a fait disparaître les listes d’émigrés.
2La marquise de Nadaillac joue un rôle dans les activités politiques de son temps en particulier grâce aux espaces de sociabilité. Les femmes et en particulier celles issues de milieux aisés, comme la marquise de Nadaillac, étaient impliquées politiquement, ces dernières pouvaient même s’inscrire dans des réseaux excluant les hommes. Mais ici on trouve une autre application, un rôle plus diplomatique, plus politique encore. La marquise de Nadaillac joue le rôle de messagère, apportant une proposition de paix de l’empereur Paul Ier à Napoléon. Cela est révélateur à plusieurs niveaux.
3Le rôle d’une femme en exil est souvent limité aux contingences matérielles, là où les hommes ont un rôle plus politique1. Cependant, ici, les actions de la marquise de Nadaillac semblent aller au-delà de l’aide matérielle ; elle transmet un message oral, ce qui implique que c’est elle qui doit le formuler, argumenter, convaincre le Premier consul de restaurer les Bourbons et de renoncer au pouvoir2. On peut donc en conclure plusieurs choses : elle se considère capable de remplir ce rôle, et on la considère également capable de faire cela. La choisir pour remplir cette fonction n’était donc pas un hasard, mais le produit d’une réflexion. Ce choix est justifié pour le baron Krüdener, mais il doit également pouvoir le justifier auprès de l’empereur Paul Ier. Il existe des précédents : ainsi, Mme de Bonneuil3 se charge de la correspondance entre Talleyrand et Paul Ier4. Elle œuvre ainsi au rapprochement entre la Russie et la France. Au même titre que de Bonneuil, la marquise de Nadaillac joue donc le rôle ambigu de diplomate clandestine.
4Certaines femmes sont aussi chargées d’entretenir la mémoire royaliste ; elles sont considérées comme les vectrices de la fidélité familiale à la cause, et ce via l’éducation5. Il leur revient notamment de transmettre l’engagement politique. Cet extrait semble indiquer que les royalistes ont alors recours à la diplomatie pour revenir au pouvoir, plutôt qu’à la violence. Au travers de ses Mémoires, la marquise de Nadaillac cherche en effet à défendre ses opinions, comme le montre l’évocation de l’attentat de la rue Saint-Nicaise6. En effet, elle accuse les jacobins d’en être responsables, alors que les coupables, des royalistes, sont rapidement arrêtés. Cela peut être interprété comme une manière de présenter les partisans de la restauration des Bourbons comme pacifiques, alors que le royalisme est divisé entre partisans de solutions légalistes et partisans du recours à la violence. C’est également un moyen pour elle de se mettre en avant et de mieux souligner son rôle d’ambassadrice, privilégiant une approche plus pacifiste, alors que son refus de la violence n’a pas toujours été très clair.
Nous quittâmes donc Vienne au mois de mai 1800 pour rentrer dans Berlin. […] Je me liai particulièrement avec le Baron de Krüdener7, ministre de Russie près la cour de Berlin.
Cependant rien ne changeait pour nous […] ma raison me disait que la France seule m’offrait des droits qui pouvaient se réaliser. L’opposition de mes amis à tout projet de retour ne cessait d’être très forte ; le Baron de Krüdener y semblait moins hostile que les autres et était persuadé que je finirais par le mettre à exécution ; il l’avait même mandé à sa cour. Un grand nombre d’émigrés rentrait, la peine de mort portée contre eux était abolie ; la misère en France valait mieux que la misère en pays étranger.
Je me décidai donc à partir au mois de novembre 1800. Un mois environ avant mon départ, le Baron de Krüdener me demanda un soir : « Êtes-vous tout à fait détachée de la maison de Bourbon ? – Moi ! Oh ! Non, jamais, jamais ! lui répondis-je avec énergie. – Eh bien, reprit-il, l’Empereur, mon maître, à qui j’ai écrit votre projet de partir, veut vous donner une importante mission. Il faut qu’en arrivant à Paris, vous tâchiez d’obtenir une audience du Premier Consul ; vous lui promettrez de la part de l’Empereur non seulement la paix, mais aussi sa médiation auprès de l’Autriche et de l’Angleterre ; vous pouvez lui ajouter que l’Empereur lui fournirait même les moyens d’éteindre les troubles intérieurs de la France, mais qu’il exige qu’au bout de dix ans il remette la maison de Bourbon sur le trône de France. »
« Voilà, lui dis-je, la plus honorable mission, mais l’exécution n’en est pas très facile ; vous me remettrez au moins une lettre de l’Empereur Paul8. – Oh ! Mon Dieu, non ! Il faut que tout soit verbal. Je suis chargé de vous remettre une lettre de crédit indéfini parce que vous serez forcée à quelques dépenses et même à envoyer des courriers soit à Berlin, soit à Saint-Pétersbourg, pour rendre compte de vos démarches. – Mais on me prendra pour une folle, si je risque une pareille proposition sans un point d’appui. » M. de Krüdener fit chercher chez lui une dépêche nouvellement arrivée et me lut exactement ce qu’il m’avait proposé et insista pour que je prisse tout l’argent nécessaire. […]
« Eh bien je ferai l’impossible pour obtenir cette audience ; je braverai tous les dangers, je ne dissimule pas qu’il y en a peut-être beaucoup. » […]
Arrivée à Paris dans les premiers jours de décembre 1800, je fus trouver Madame de Chancenepts9 qui connaissait beaucoup Madame de Buonaparte10 et je l’informai que, chargée d’une mission importante auprès du Premier Consul, je désirais obtenir de lui une audience. Elle en parla tout de suite à Madame Buonaparte ; celle-ci me fit répondre de la part de son mari qu’il était trop occupé pour me recevoir, mais que je n’avais qu’à tout lui confier. Je refusai absolument et je m’en tins à demander une audience particulière à Napoléon. Il se passa plusieurs jours sans que je pusse l’obtenir et pendant ces jours-là Madame Buonaparte me fit écrire de tout lui confier suivant les paroles du Premier Consul qu’elle me transmettait : « Qu’on te le dise à toi, car toi c’est moi et moi c’est toi. » Je n’oublie pas le doux tutoiement de Buonaparte à cette épouse maintenant répudiée, remplacée et oubliée11.
Je répondis que la mission qui m’avait été donnée excluait toute intermédiaire et sur cette réponse positive, le Premier Consul me fit prévenir qu’il me recevrait le 23 décembre à midi très précis. Je montai en fiacre au jour dit, bien occupée de la manière dont je me tirerais d’affaire et trouvant ma mission de plus en plus difficile. La roue de la voiture cassa en route. J’arrivai aux Tuileries à midi et quart, le Premier Consul qui m’avait attendue, avait donné l’ordre que je revinsse le surlendemain 25, à la même heure. Je rentrai chez moi fort contrariée, mais décidée à retourner aux Tuileries à l’heure indiquée, quand le 24, à 7 heures du soir eut lieu cette terrible explosion dont le plan aussi mal conçu que mal exécuté n’eut d’autres résultats que de détruire la moitié d’une rue et de faire périr 30 à 40 personnes12. Les jacobins seuls purent avoir conçu un aussi exécrable forfait. Le jour de mon audience, tout était trop bouleversé aux Tuileries pour qu’on se souvînt de moi. Le Premier Consul ne voyait plus personne et était entièrement occupé à rechercher les auteurs de cet épouvantable crime ; il n’était plus question d’obtenir une audience.Nadaillac Rosalie de, Mémoires de la marquise de Nadaillac, duchesse d’Escars. Suivis des Mémoires inédits du duc d’Escars, publiés par son arrière-petit-fils, le colonel marquis de Nadaillac, Paris, E. Paul, 1912, p. 135-139.
Notes de bas de page
1 Morelli Anne, « Exhumer l’histoire des femmes exilées politiques », Sextant, no 26, 2009, p. 11.
2 Il ne s’agit pas de la première tentative de ce type : deux lettres, une en 1798 et une en 1800, sont envoyées par Louis XVIII à Bonaparte et tentent de convaincre ce dernier de laisser Louis XVIII revenir au pouvoir. Waresquiel Emmanuel de, « L’obstination d’un roi. Louis XVIII en exil, 1791-1814 », Napoleonica. La Revue, vol. 22, no 1, 2015, p. 32-43.
3 Michelle de Bonneuil est née en 1748 et est morte en 1829. Fervente royaliste, elle joua un rôle d’espionne, cherchant à favoriser le retour des Bourbons en France.
4 Blanc Olivier, Madame de Bonneuil. Femme galante et agent secret, 1748-1829, Paris, Robert Laffont, 1987, p. 15.
5 Dupont Alexandre, « Le genre de la contre-révolution au xixe siècle », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, 2020, https://ehne.fr/fr/node/12331 (consulté le 22 décembre 2020).
6 Lignereux Aurélien, « Le moment terroriste de la chouannerie : des atteintes à l’ordre public aux attentats contre le Premier Consul », La Révolution française, no 1, 2012, http://journals.openedition.org/lrf/390 (consulté le 25 janvier 2022).
7 Il s’agit du baron Burckhard von Krüdener (1744-1802) diplomate et ambassadeur de Russie. Il est nommé en 1800 ambassadeur à la cour de Berlin par Paul Ier.
8 Paul Ier de Russie (1754-1801), empereur de Russie de 1796 à sa mort. Paul Ier accueille Louis XVIII et est favorable à la Restauration dans un premier temps ; par la suite il cherche le rapprochement avec la France consulaire et expulse Louis XVIII. Il est assassiné en 1801.
9 Erreur de graphie : il s’agit d’Albertine Elisabeth de Champcenetz (1742-1805). Femme en vue à la cour de Louis XV et de Louis XVI, elle entra pendant la Révolution dans l’action contre-révolutionnaire et fut arrêtée à de nombreuses reprises. Elle partagea notamment sa cellule avec Madame de Bonneuil.
10 Elle utilise ici le nom corse de Bonaparte, Buonaparte, et exprime ainsi son mépris pour ce dernier.
11 Ici Mme de Nadaillac fait référence au divorce de Napoléon et Joséphine qui eut lieu en 1809.
12 Attentat de la rue Saint-Nicaise, daté du 24 décembre 1800. Dans un premier temps cet attentat qui visait Napoléon fut attribué à des jacobins, servant ainsi de justification à leur répression. Cependant les véritables auteurs de l’attentat furent appréhendés par la suite, il s’agissait de royalistes. Ils furent jugés et condamnés, sans que cela ne soit réellement caché. La marquise de Nadaillac écrit son ouvrage plus d’une dizaine d’années après cet attentat, et pourtant elle l’attribue toujours aux jacobins.
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