L’arrestation de Rosa Luxemburg en 1906
p. 343-348
Texte intégral
1Au moment où elle écrit cette lettre, Rosa Luxemburg est alors en prison. Elle fait le récit de son arrestation et des raisons qui lui ont valu d’être emprisonnée. L’événement dont il est ici question est la révolution polonaise de 1905. Cette révolution qui touche la Pologne est en fait une réaction à celle qui a lieu dans le même temps en Russie1.
2Elle donne également dans sa lettre, un aperçu de qui sont les prisonniers arrêtés, quel est leur profil. Mais le plus intéressant dans cette lettre n’est pas tant ses conditions d’arrestation ou ses conditions de vie en prison que ses activités politiques. En effet, malgré son incarcération, elle continue à organiser la lutte. Elle donne différentes instructions à ses amis pour pallier son absence du parti. Les différentes consignes portent notamment sur les impressions (impression concernant notamment des tracts appelant à la résistance). La participation de Rosa Luxemburg est avérée, mais courte. Elle part pour la Pologne à la fin de l’année 1905 et son arrestation a lieu le 4 mars 1906. On en déduit qu’elle participe donc plus exactement à un épisode précis de la révolution : la grande grève. Si l’on ne sait pas grand-chose de son rôle durant cette révolution, on sait néanmoins qu’elle lui a permis de préciser ses opinions sur plusieurs sujets et qu’elle l’a notamment fait s’interroger sur la possibilité de voir une telle révolution en Allemagne.
3La social-démocratie allemande regarde avec beaucoup d’intérêt ce qui se passe en Russie. Leur « correspondant » privilégié est Rosa Luxemburg. Tout le long de l’année 1905, elle écrit des articles dans différentes revues à propos de la révolution russe (qui commence à s’étendre en Pologne). Lors du congrès d’Iéna en 19052, elle tente de convaincre les partisans du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) de l’importance de la grève de masse. Elle entre en Pologne avec Léo Jogiches sous de fausses identités. Ces missions ont donc un caractère tout à fait clandestin qui transparait d’où la nécessité de prendre une fausse identité. Dès lors, peut-on parler de retour d’exil ? Rosa Luxemburg est très attachée à la nation polonaise ; ce retour en Pologne lui plait : « Des champs de blé, des prés, des forêts, une immense plaine et la langue polonaise […] Je me sens revivre, comme si j’avais retrouvé la terre sous mes pieds3 ». Elle est une ardente défenseure de la culture et de la langue polonaise. À plusieurs reprises, elle a dénoncé la « russification » de la Pologne et de sa culture.
4Sur ses conditions d’emprisonnement, on apprend qu’elle est incarcérée d’abord dans une prison avec d’autres prisonnières politiques et de droit commun, elle est transférée dans une autre prison de Varsovie où les conditions de détentions sont selon elle « semblables à celle de Zwickau4 : calme et ordre, solitude, j’ai à manger plus qu’il ne m’en faut, promenade quotidienne […] ». Elle est libérée sous caution et assignée à résidence jusqu’en septembre 1906. Elle refuse l’aide de sa famille qui s’est proposée pour parler au prince von Bülow, le chancelier allemand. En effet, Rosa Luxemburg refuse de lui être redevable et veut pouvoir continuer à le critiquer sans avoir une dette envers lui. Son retour en Allemagne a finalement lieu en septembre 1906. Cette lettre nous montre que même en prison, elle poursuit ses activités politiques.
5Qu’il s’agisse ou non d’une femme, on peut supposer que le fait d’avoir des activités politiques est toujours dangereux, mais que malgré la répression qui s’abat, les militants font jouer leur réseau et la lutte continue sous une forme beaucoup plus secrète. Dans le cas de cette lettre, Rosa Luxemburg tient à garder son arrestation encore secrète, mais organise néanmoins la diffusion des idées socialistes comme en témoigne le fait qu’elle donne des consignes pour faire imprimer ce qui semble être des tracts. Elle prend également en compte le fait que pour continuer à organiser la lutte, il faudra redoubler de vigilance, le courrier étant lu à son départ de la prison et à son arrivée. Cette lettre est une exception puisqu’on peut légitimement se douter qu’elle aurait été censurée et sûrement détruite.
À Karl et Louise Kautsky5
Avant le 13 mars 19066
Mes très chers
Dimanche 4 dans la soirée le destin m’a frappée. J’ai été arrêtée. J’avais déjà fait viser mon passeport pour le voyage de retour et j’étais sur le point de partir7. Il faut bien s’y faire. J’espère que vous ne prendrez pas la chose plus à cœur que je ne le fais. Vive la ré… ! avec toutes ses conséquences. En un sens je préfère être ici en prison plutôt que… d’avoir à discuter avec Peus. On m’a surprise dans une situation assez gênante. Mais n’en parlons plus. Je suis ici enfermée à l’hôtel de ville où les « politiques », les condamnés de droit commun et les aliénés sont entassés tous ensemble. Ma cellule individuelle, qui est une oasis par rapport aux autres (en temps normal, elle est prévue pour un seul prisonnier), abrite quatorze personnes, par bonheur tous des politiques. Vis-à-vis de nous, il y a deux grandes cellules doubles avec, dans chacune, trente personnes toutes pêle-mêle, et c’est, à ce qu’on me dit, une situation paradisiaque : naguère on entassait soixante personnes dans une cellule et elles dormaient par roulement, chaque équipe dormant quelques heures, tandis que les autres « se promenaient ». Maintenant nous dormons toutes comme des reines sur les planches, allongées les unes à côté des autres comme des harengs et tout se passe très bien à condition qu’une musique non prévue ne vienne pas s’ajouter au concert comme ce fut le cas hier par exemple. On nous avait envoyé une nouvelle collègue : une juive folle furieuse qui nous tint en haleine pendant vingt-quatre heures avec ses cris et ses galopades dans toutes les cellules, si bien qu’une série de prisonniers politiques en eurent des crises de nerfs. Aujourd’hui nous en sommes enfin débarrassés, nous n’avons trois douces « cinglées » avec nous. Ici on ne sait pas ce que signifie se promener dans la cour ; par contre, toute la journée, la porte des cellules reste ouverte et on a le droit de se promener dans le couloir : on peut y rencontrer des tas de prostituées, écouter leurs jugements et leurs petites chansons, et respirer les effluves qui émanent des cabinets dont la porte est, elle aussi, largement ouverte. Tout cela je ne vous le dis que pour caractériser les conditions où je me trouve et non mon humeur personnelle qui est, comme toujours, excellente. Pour l’instant je ne suis pas démasquée, mais cela ne durera sans doute plus longtemps8 : on ne veut pas ajouter foi à ce que je dis. Au total l’affaire est sérieuse, mais nous vivons n’est-ce pas, des temps troublés où « tout ce qui existe est digne de périr9 ». Aussi je ne crois pas qu’on doive tirer des traites à longue échéance. Conclusion, restez de bonne humeur et moquez-vous du reste. Au total l’affaire chez nous, tant que j’étais en vie, s’est passée admirablement. Je n’en suis pas peu fière. C’était la seule oasis de toute la Russie où malgré tempête et assaut le travail et la lutte ont continué avec un tel mordant et dans la bonne humeur. Et nous avons fait des progrès comme à l’époque de la « Constitution » la plus libérale. Entre autres choses, l’obstruction qui pour l’avenir constituera un modèle dans toute la Russie est notre œuvre10. Ma santé est très bonne, bientôt sans doute on me transférera dans une autre prison étant donné que l’affaire est grave11. Je vous avertirai alors.
Et vous comment allez-vous, mes très chers ? Que devenez-vous, vous et les garçons et Granny et Hans ? Faites mes amitiés à l’ami Franzikus. J’espère qu’au Vorwärts12 l’affaire est arrangée grâce au solide Block. À présent, des commissions pour toi, petite Luise. 1) Paie mon terme, je te rembourserai tout, rubis sous l’ongle avec un grand merci. 2) Envoie immédiatement un mandat de 2000 couronnes autrichiennes à M. Alexander Ripper, imprimerie de Theodorczuck, Cracovie, Ulica Zielona no 7. Inscrire comme expéditeur M. Adam Pendzichowski. Ne tiens aucun compte d’autres demandes qui pourraient t’être adressées de ce côté. 3) De même, par mandat, 500 marks à Janiszewsky, imprimerie, Berlin, Elisabethufer, 29 ; expéditeur Adam. 4) À part ça, ne sors pas d’argent sauf sur ma demande, tout au plus du compte spécial, jamais du compte principal. Le cas échéant sur demande de Karski13 uniquement, autrement non. Ne tire rien non plus sur le compte ouvert chez Hans. 5) Demande aux Vieux14 et à Huysmans15 la part qui nous revient et dépose-la au compte principal. 6) Mon cher Karl, il te faut pour tout ce temps, te charger de représenter la social-démocratie de Pologne et de Lituanie au Bureau16. Fais-le-leur savoir officiellement. On te remboursera tes frais de voyage éventuels, en cas de réunion. 7) Mon arrestation ne doit pas être rendue publique tant que je n’ai pas été définitivement démasquée, mais alors, je te le ferai savoir, faites du bruit afin que les gens ici aient un peu peur.
Je dois clore ma lettre, je vous embrasse mille fois, écrivez-moi directement à cette adresse : Mme Anna Matschke17, prison de Varsovie à l’hôtel de ville. Je suis, n’est-ce pas, une collaboratrice à la Neue Zeit18, mais naturellement écrivez correctement19. Encore une fois je vous embrasse, on ferme les portes de notre cellule. Très cordialement.
Votre AnnaLuxemburg Rosa, Vive la lutte ! Correspondance 1891-1914, Paris, François Maspero, 1975, p. 255.
Notes de bas de page
1 La révolution polonaise de 1905 est une réaction à ce qu’il se passe en Russie dans le même temps. En janvier 1905, la révolution commence. Les principales critiques sont le manque de délégation du pouvoir à des échelles locales. Le pouvoir reste alors centralisé dans les mains de l’empereur. En parallèle, des mesures sont prises pour réprimer les opposants politiques plus facilement. La police peut ainsi procéder à des arrestations et des perquisitions beaucoup plus facilement et peut déporter des individus jugés comme dangereux de façon préventive. Évoquons également le développement d’une importante classe moyenne constituée pour l’essentiel de paysans mais aussi les vétérinaires, les médecins ou les avocats. Tous aspirent à davantage de pouvoir politique car ils constituent une grande partie de la population et s’estiment légitime à représenter le peuple. Dans le même temps, les pays comme la Pologne demandent leur indépendance vis-à-vis de l’Empire russe. En Pologne, les manifestants, en plus de demander plus d’autonomie politique, réclament une reconnaissance de leur culture et moins d’ingérence russe dans leurs affaires. La Pologne est secouée par des grèves massives tout au long de l’année 1905. À la fin de l’année, Moscou commence à réprimer les révolutionnaires.
2 Chaque année, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) tient un congrès annuel quelque part en Allemagne. En 1905, il a lieu à Iéna, et Rosa Luxemburg y défend la vision de la grève générale comme une stratégie offensive, comme une arme du prolétariat. Mais la ligne qui est finalement adoptée est celle d’August Bebel qui voit la grève de masse comme une arme défensive en cas d’attaque contre les droits des travailleurs (et notamment des droits d’ordre démocratique).
3 Badia Gilbert, Rosa Luxemburg. Journaliste, polémiste, révolutionnaire, Paris, Éditions sociales, 1975, p. 453 qui cite une lettre de Rosa Luxemburg adressée à Léo Jogiches.
4 Prison où elle a déjà été incarcérée en Allemagne en 1904 pour avoir critiqué l’empereur Guillaume II.
5 Le couple est proche de Rosa Luxemburg. Karl Kautsky (1854-1938) est considéré comme l’un des héritiers politique de Karl Marx et Friedrich Engels. Adhérent à la social-démocratie autrichienne dans sa jeunesse, il se rapproche de la social-démocratie allemande lorsqu’il se trouve à Zurich en 1880. Il rencontre Marx et Engels et devient le secrétaire de Friedrich Engels. De ce fait, il apparaît comme l’un des personnages les plus importants de la doctrine marxiste. Longtemps proche de Rosa Luxemburg il prend ses distances avec elle à partir de 1908. Il rejoint le SPD en 1922 après avoir fondé le Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (USPD) avant-guerre, avoir voté les crédits de guerre (contrairement à Rosa Luxemburg qui les refusaient, ce qui est une des explications de leur prise de distance) et avoir été ministre d’État.
6 Le 13 mars est le jour où la lettre a été reçue à Berlin. L’arrestation de Rosa Luxemburg date du 4 mars. La lettre a donc été rédigée entre le 4 et le 13 mars 1906.
7 Rosa Luxemburg est arrivée en Pologne sous une fausse identité.
8 Le rapprochement entre Rosa Luxemburg et la fausse identité qui est alors la sienne et sous laquelle elle est arrivée en Pologne n’a pas encore été fait.
9 Référence à Goethe. Reprise d’une théorie d’Hegel selon laquelle rien n’échappe à la dialectique. La nature « meurt » d’une certaine façon, mais pour renaître. Tout comme la nature meurt pour renaître, les temps troublés que vivent les contemporains de Rosa Luxemburg mourront et de là émergeront de nouveaux jours, des jours que Rosa Luxemburg considère comme meilleurs.
10 Rosa Luxemburg fait sans doute ici référence à la grève de masse qui a eu lieu à Varsovie. C’est sa participation à cette grève qui lui a valu d’être emprisonnée.
11 L’affaire dont il est question est la révolution du 29 décembre 1905 à laquelle Rosa Luxemburg a participé, probablement en tant que simple émeutière et non pas en tant qu’agitatrice.
12 Le Vorwäts désigne un journal. Créé en 1876 à Leipzig, le Vorwärts est un journal du parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne.
13 Il s’agit d’un pseudonyme servant à désigner Marchlewski. Julian Marchlewski-Karski, de son vrai nom, est un des dirigeants et des fondateurs de la Social-démocratie du royaume de Pologne et de Lituanie (SDKPiL) avec Rosa Luxemburg et Léo Jogiches. Il participe également à la création de la ligue spartakiste ainsi qu’à la création du Parti communiste d’Allemagne (KPD). Il est donc un très proche de Rosa Luxemburg durant toute sa carrière politique.
14 Le livre paru chez François Maspero dans la collection Bibliothèque socialiste, Luxemburg Rosa, Vive la lutte ! Correspondance 1891-1914, indique qu’il s’agit des dirigeants de la social-démocratie allemande.
15 Camille Huysmans (1871-1968) est professeur agrégé et linguiste, il milite dans le Parti ouvrier belge. En tant que secrétaire du Bureau socialiste international (BSI), il est souvent en correspondance avec Rosa Luxemburg. Après la Grande Guerre, il est plusieurs fois élu au Parlement belge, en est le président dans les années trente, joue un rôle dans la reconstruction de la Deuxième Internationale. Pour autant, il est également ministre à plusieurs reprises. Après la Seconde Guerre mondiale, sa vie politique ne s’arrête pas pour autant.
16 Il s’agit du BSI.
17 Anna Matschke était l’identité sous laquelle Rosa Luxemburg est entrée en Pologne. Dans une de ses lettres qu’elle écrit à Berlin, elle dit qu’il lui est impossible de rentrer au pays (en Pologne). Son compagnon d’alors Léo Jogiches a lui pour surnom Otto Engelmann.
18 Journal dont Karl Kautsky est le rédacteur en chef et auquel Rosa Luxemburg avait l’habitude de participer en écrivant et en envoyant de nombreux articles. Elle participe à la rédaction de cette revue sous le nom d’Anna Matschke.
19 L’expression « écrivez correctement » doit être comprise au sens où les lettres qui arrivent et qui sont envoyées depuis la prison sont contrôlées et lues. Rosa Luxemburg demande alors quelque part à ses amis de crypter leurs lettres. On peut supposer que cette lettre a été envoyée sans passer par les autorités et donc, qu’elle a été expédiée clandestinement au vu des sujets abordés. Il est également possible que la lettre ait été écrite en allemand. Sur ce point, aucune précision n’est apportée dans le livre où la langue originale des lettres est parfois précisée.
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